Encore en Géorgie : quatre pièces de théâtre contemporain

Le Président – … Naître en Géorgie, c’est une providence. La nature y est d’une exceptionnelle beauté, l’environnement écologiquement préservé, le peuple accueillant, la cuisine variée…

Bon, disons-le franchement, sans fausse modestie, ici c’est le paradis sur Terre.

Dans mon dernier billet, on était en Géorgie, à la campagne, au début du XXe siècle, en version théâtre (et en compagnie d’héroïques intellectuels et de compositeurs), c’est-à-dire un peu loin des contrées habituelles de ce blog. Aujourd’hui, on reste en Géorgie, version théâtre, mais on fait un grand pas dans le temps pour arriver au début du XXe siècle avec quatre pièces, de trois auteurs différents. On trouvera tour à tour des vaches, une émission de téléréalité, une Jeanne d’Arc géorgienne et une paysanne victime d’illusions. En général, derrière une façade comique ou absurde, on y trouvera un commentaire plus ou moins appuyé sur la Géorgie contemporaine.

Toutes ces pièces sont publiées en français aux Editions L’Espace d’un Instant, en 2012 et en 2015.

Meuh !, de Zourab Kikodzé et Gaga Nakhoutsrichvili

(version originale 1999, traduit par Valérie Le Galcher-Baron et Natalia Partskhaladzé)

« scénario pour spectacle de marionnettes. Histoire véridique »

Je n’ai aucun mal à croire qu’il s’agit d’un scénario pour spectacle de marionnettes. Pour « l’histoire véridique », je suis moins certaine mais ça donne le ton de cette histoire comique et absurde.

Au départ, il n’y a pas de vaches mais un conteur, « un vieil homme aux cheveux gris », qui s’embrouille dans ses papiers, démarrant une scène d’Othello, puis une autre avec Lénine, avant d’enfin tomber sur le bon feuillet : avec Vardiko, taureau « coiffé d’une chapka » et enfermé dans un camp soviétique, on quitte le monde des formes humaines. A sa suite arrive une série bigarrée de personnages bovins : Nisla la rêveuse, Elgoudja l’intellectuel brimé, Kétato qui rêve de devenir danseuse étoile, Madame Ksénia stakhanoviste du rendement de lait, Poutchito le veau… Apres avoir connu les kolkhozes, ils voient maintenant arriver « des gens bizarres », venus de l’étranger et qui parlent privatisation et investissements. Entre alors en scène Jason, le loup, avec une mauvaise nouvelle : le maquignon du village a des visées sur Kétato. Le groupe prend alors la poudre d’escampette vers la Suisse. L’herbe y est plus verte, les vaches plus grasses, mais les champs sont entourés de fils électriques. Est-ce qu’ils y seront mieux ?

Réflexion très légère sur la Géorgie du XXe siècle et le désir d’une vie meilleure, Meuh ! est à mettre dans la même catégorie que Chicken Run, en beaucoup plus court, moins empli de péripéties et, donc, en version marionnettes.

Le président vient te voir ce soir (2013), Le monde de Tsitsino, ou Pièce politique (2001), La maman de Poutine (2014), de Lasha Boughadzé

(trois pièces traduites par Donald Rayfield, Clara Schwartzenberg, Maya Mamaladzé, Ania Svetovaya, Camille Behr, Sibila Guéladzé)

Avec ces trois pièces, nous quittons l’univers fantaisiste de Meuh ! pour entrer dans quelque chose de bien plus grinçant, en réponse aux forts remous qui secouent la Géorgie et ses environs depuis la chute de l’URSS.

Entre Tsitsino.

Mzia – Et voilà l’héroïne de Pièce politique, du nom de Tsitsino. Elle a dix-neuf ans.

La mère de Tsitsino – Elle a l’esprit dérangé.

Ainsi la deuxième pièce, Le monde de Tsitsino, met-elle en scène une jeune fille de la campagne, dont les visions nocturnes effraient la famille : des saints lui disent que c’est à elle de régler le conflit russo-tchétchène, juste de l’autre côté des montagnes. Pour les hommes de la famille, il n’y a qu’une solution : il faut la marier. Envoyée chez son frère à Tbilissi, elle se retrouve au milieu d’une prise d’otage et, parce qu’elle n’a que son propre objectif en tête (« pour ces bêtises, je n’ai pas le temps »), elle parvient à désarmer le terroriste. Devenue une star instantanée, elle est envoyée en Tchétchénie par le président géorgien.

C’est là que s’arrête Le monde de Tsitsino, au moment où l’histoire de son héroïne risque vraiment de s’entrechoquer avec la réalité du conflit. Ce qui semble amuser Lasha Boughadzé, c’est plutôt cette sorte de réalité parallèle qu’il crée avec le personnage de Tsitsino (une réalité parallèle où est aussi commentée l’impuissance des personnalités politiques à proposer des vraies solutions aux problèmes qui les entourent), comme il le fait aussi dans la première pièce, Le Président vient te voir ce soir.

Ici, c’est le conflit russo-géorgien de 2008 qui est l’inspiration directe de la pièce. Elle commence un 11 août 2008 : le conflit qui couve depuis des années entre la Russie et la Géorgie au sujet de l’Ossétie du Sud vient d’exploser à nouveau. Après le « prologue présidentiel » qui ouvre la pièce, celle-ci repart plusieurs mois en arrière et reprend sur deux fils – une caserne de réservistes, et un studio de télévision où se prépare une émission de téléréalité – qui convergent vers le troisième fil, qui nous ramène au 11 août. Entouré d’une équipe qui se réduit comme peau de chagrin au cours de la nuit, le président déambule dans la ville, à la recherche d’un appartement où être à l’abri des bombardements russes. Chez les particuliers chez qui il se rend et qui lui ouvrent la porte avec plus ou moins d’enthousiasme, la télévision est parfois allumée : c’est aussi le soir de la dernière diffusion de l’émission de téléréalité où jouent « Nino-3 » et « Guéorgui-1 » et « Guéorgui-2 ». Ces deux fils, et celui du réserviste, se nouent le même soir d’une manière totalement absurde et ridicule, dans une réinvention foutraque d’une nuit de désastre.

Derrière la satire débridée, on sent aussi le peu d’amour que porte l’auteur à l’ancien président de l’époque, un aspect qui parlera inévitablement davantage aux spectateurs géorgiens. Peut-être Lasha Boughadzé prépare-t-il déjà une pièce inspirée des épisodes les plus récents et certainement mouvementés de la carrière politique de Mikheil Saakachvili.

Contrairement au Monde de Tsitsino (et à Meuh !) où les personnages commentent parfois l’évolution de la pièce et le rôle que l’auteur leur y a attribué, dans Le Président… les personnages se cantonnent à leur rôle de personnages. Avec la dernière pièce, La Maman de Poutine, Boughadzé choisit encore une autre forme, celle du monologue. Cette femme, « née ailleurs, dans un autre pays et parmi d’autres personnes », vit depuis des décennies à une demi-heure de la ville de naissance de Staline. Elle a deux fiertés : sa capacité à retrouver les animaux de ferme perdus, et son amour pour celui qu’elle croit dur comme fer être son fils perdu, Vladimir Poutine.

Pourquoi me rappeler tout ça ? Cela pour te faire comprendre que je retrouve tout et tous, sauf toi ! J’espère que ma pensée t’est bien claire !

La pièce a lieu un peu après les épisodes de Le Président vient te voir ce soir : les voisins géorgiens de l’Ossétie du Sud doivent dorénavant vivre avec une frontière mouvante et qui traverse leurs villages, leurs jardins et leur forêt. Ils doivent aussi vivre avec les bombardements, les enlèvements, les demandes de rançon, qu’elle évoque dans son adresse à son fils tout en cherchant à se les justifier. Le ton change au fil du monologue, comme un accéléré de psychologie de masse : d’abord attendrie et interrogative, elle continue en déifiant son fils malgré les conditions misérables dans lesquelles elle vit, avant de devenir de plus en plus incohérente et virulente.

Cette pièce est inspirée d’une femme qui peut-être vit encore : Vera Poutina, du village géorgien où elle vit depuis des décennies, dit depuis l’avoir vu à la télévision en 1999 être la mère du président russe. La réalisatrice néerlandaise Ineke Smits lui a consacré un documentaire en 2003, La Maman de Poutine (un extrait ici, avec en plus une démonstration de préparation des khinkali).

Je termine ici ma promenade dans le théâtre contemporain de Géorgie. Ces textes, variés par la forme et qui présentent différentes réactions à la Géorgie des deux-trois dernières décennies, m’ont surtout donné envie de les voir mis en scène. Pour ce qui est de Le Monde de Tsitsino, on peut voir un extrait de la pièce dans une présentation pleine de dynamisme de la Compagnie Art Scénique, sur YouTube.


4 commentaires on “Encore en Géorgie : quatre pièces de théâtre contemporain”

  1. c’est un théâtre que je ne connais pas du tout, merci pour la découverte!

  2. […] >>> Retrouvez ici mes chroniques de cinq pièces de théâtre géorgiennes : Le malheur ; et quatre pièces contemporaines. […]

  3. […] du prix 2019 de littérature de l’Union européenne). Après cette lecture, j’ai présenté plusieurs pièces de théâtre, et je vous ai proposé une promenade culturelle dans la province géorgienne du début du XXe […]


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