Angel Wagenstein – Abraham le poivrot, loin de Tolède

La Bulgarie comme point de départ, et autres histoires de paradis : livre 1/2

Et Plovdiv n’était plus la même, les gens avaient changé aussi. Parce qu’entre l’aujourd’hui et ce que l’on désigne vaguement par « autrefois » ou « à cette époque-là », s’étend cette étrange matière, alliage de temps, de souvenirs et d’oubli, qui avait pour toujours englouti cet autre monde, avec ses chameaux et sa glace au lait de brebis caillé. Mais peut-être n’est-ce que l’idée que je me fais d’une réalité disparue, et non pas la réalité même, telle qu’elle fut en vérité ? D’ailleurs, nos représentations et nos souvenirs déformés ne constituent-ils pas une réalité, mais une réalité autre, parallèle et imaginaire ?

Albert Cohen n’évoque quasiment jamais les quarante années qu’il a passées en Israël, ni ne dit si sa longue absence a transformé les souvenirs qu’il a emportés avec lui en quittant son pays d’enfance. Ainsi, lorsqu’il revient à Plovdiv, sa ville natale, à l’occasion d’un colloque, c’est comme si rien ne s’était interposé avant son arrivée entre ses souvenirs, et la ville qui a continué à se développer sans lui et sans beaucoup de ses anciennes connaissances, elles aussi disparues. Deux rescapés de son enfance sont pourtant là, et accompagnent sa redécouverte de la ville, complétant au fil des jours ses souvenirs d’enfant.

La première est Araxi, qui ressemble tant à sa mère qu’Albert pense d’abord se retrouver devant son ancienne professeur de français. Le second, chez qui le conduit Araxi, est le vieux Costaki, autrefois M. Costas Papadopoulos, photographe diplômé, « lointain descendant [des] anciens chroniqueurs byzantins ». Dans son ancien atelier à l’abandon, les trois passent en revue les vieilles photographies, « tout imprégnées de l’odeur poussiéreuse du passé », preuves que la Plovdiv d’il y a quelques décennies était bien la même que celle des souvenirs d’Albert.

Il y a aussi, pourtant, beaucoup de raisons de douter de ces souvenirs : la ville a profondément changé, des immeubles ont été érigés à la place des vieux quartiers aux rues étroites ; les Trabant cabossées et les Mercedes rutilantes ont remplacé les anciens fiacres ; les habitants portent sur leurs corps et dans leurs yeux la marque de plusieurs décennies de déceptions.

Les voilà, les seuls tableaux qu’on ne peut acheter, devenus des toiles de musée, le Plovdiv de Tsanko Lavrenov et Zlatu Boyadjiev. Une ville faite de couleurs, de lumières et d’histoire où rayonnent la douceur et les tons du Sud, une ville au quotidien mais touchée par le divin sentiment de festivités incessantes, polyphoniques et sans pareilles.

– Est-ce qu’un tel Plovdiv a existé autrefois ? demandé-je.

– Pourquoi autrefois ? Il existe aujourd’hui encore, là, sur les toiles.

– Je veux dire qu’il n’a peut-être jamais existé que dans l’imagination des peintres et pas dans la réalité.

Revenu, donc, à Plovdiv après quarante années d’exil dans « la tierra santa de Israel ! » (pour utiliser « la lingua de los padres » de la communauté séfarade pluriséculaire d’Albert), celui-ci redécouvre la ville qu’il a quittée à l’âge de sa bar-mitsva, et ce retour, « aussi étrange qu’inattendu, au pays de [s]on enfance », est l’un de deux grands rubans qui font le roman. Avec le deuxième, qui s’entrecroise de plus en plus étroitement avec le premier, Albert revient à ces temps où tout le monde l’appelait Berto et où il vivait au cœur de cette période bénie de diversité et d’exotisme que sa personnalité d’adulte remet maintenant en doute.

Pour les besoins du roman, cette diversité bienveillante est représentée par deux petits cercles de personnages, l’un autour de l’école du garçon – Sali, Mehmed, Araxi et Mitko, le Tsigane, le Turc, l’Arménienne et le Bulgare – et l’autre autour de son grand-père et incarné par « ses trois fidèles amis… : le rabbin Menaché, le pope Isaïe et le mollah Ibrahim Hodja » (il y a un cinquième homme, Manouche Aliev, qui ne fait pas partie de ce cercle bien qu’il y contribue en tant que clarinettiste et dirigeant de l’orchestre tsigane, et donc personnalité incontournable de la vie sociale d’Abraham).

Ce grand-père, le ferblantier Abraham El Borrachón, est le héros du titre, et même si le narrateur est toujours Albert (ou Berto), c’est en grande partie à Abraham qu’est due la verve qui traverse le livre. Abraham est un grand raconteur, mais il n’existe plus que parce qu’Albert est là pour le faire revivre. Complice et admirateur, le narrateur présente en général son grand-père comme un homme au « corps robuste jusqu’à toucher les étoiles », comme quelqu’un possédant « [l]a magnifique stature [d’un] patriarche biblique ». Ce n’est que rarement que l’Albert plus âgé prend le pas sur le narrateur enfant et donne une vision plus proche de la réalité d’Abraham comme d’un « homme éméché et mal rasé, vêtu d’un manteau de drap grossier et d’une casquette crasseuse, humilié et écrasé par la vie. » C’est là l’un des passages où je me suis dit qu’Abraham aurait pu être le héros d’un tout autre roman, dans lequel il livrerait sa propre version, moins fanfaronne, de la vie d’un homme humble mais apprécié dans son quartier (il faudrait le doubler d’un autre roman, celui de la grand-mère, Mazal, qui donnerait un portrait probablement bien moins flatteur de son mari trop préoccupé par les tavernes et par les charmes de la veuve Zülfie).

Les années où Berto, insouciant, se délecte des méfaits de son grand-père, et apprend les plaisirs de l’école buissonnière, sont celles de l’immédiat après-guerre. Drôle de période pour l’évocation nostalgique d’une enfance heureuse, même si Abraham le poivrot n’est pas le seul roman dans ce cas (le livre partage aussi plus d’un côté avec Cinema Paradiso, y compris parce que Berto est orphelin).

C’est aussi une drôle de période parce qu’on s’attendrait à ce que la Seconde Guerre mondiale soit un moment charnière (surtout pour Berto et sa famille, juive) mais c’est donc sur les premières années d’après-guerre que l’accent est placé. L’adulte sait que c’étaient les années d’imposition du pouvoir communiste, l’enfant ne peut que voir les conséquences parmi son entourage du délitement de la communauté multi-ethnique qu’il avait connue jusqu’alors.

Ce sont d’abord les Vartanian qui – en tant qu’ « éléments bourgeois » – sont inquiétés, puis Sali et les Tsiganes, puis le hodja et sa communauté musulmane. Les derniers à partir – contrairement aux autres, le roman ne dit pas vraiment quel a été l’élément déclencheur – sont les Juifs, et c’est avec ce départ que prend fin ce deuxième ruban du roman.

Que s’est-il passé à Plovdiv entre la fin du deuxième et le début du premier ruban ? Le narrateur et ses amis retrouvés n’en parlent quasiment pas. Il suffit qu’ils en soient – par leurs logements, leurs corps, leurs silences – l’expression vivante. Pourtant, un aspect de ce passé dérange Albert : qu’a été la vie d’Araxi après son départ de Plovdiv, quelques mois avant celui de Berto ? Le refus d’Araxi d’en parler, puis la révélation qu’elle fait, est aussi l’un des moteurs du livre (l’apparition de l’ancien procureur et ses révélations sur la famille d’Araxi ainsi que sur celle de Berto, m’ont paru un peu forcer le hasard mais, qui sait, c’est peut-être le genre de coïncidence qui existe aussi dans la réalité). Par son histoire, Araxi introduit aussi un début de débat, entre ceux qui sont restés, autour de l’interprétation des premières années du socialisme bulgare et des responsabilités des uns et des autres.

Ah bon ? Et quels sont donc ces souvenirs défendus ?

– Ceux qui empoisonnent notre vie. La vie réelle, celle que nous vivons aujourd’hui. Avant qu’elle ne se transforme à son tour en souvenir. Parce que, entre les pages du passé, ne se trouvent pas que des violettes séchées, mais aussi des épines. De la haine et des comptes non soldés. Et des questions sans réponse.

C’est finalement le personnage du vieux Costaki, pâle reflet du Grec tiré à quatre épingles de l’enfance de Berto, qui symbolise le plus le passage douloureux du temps et l’absence d’espoir en l’avenir. Par son âge vénérable et le lien qu’il représente avec le passé, il m’a rappelé le vieux Georg Henig, héros d’un autre auteur bulgare (en tant qu’unique photographe de la ville devant lequel tout le monde était inévitablement appelé à passer, il m’a aussi rappelé le photographe du Livre des nombres, de Florina Ilis, mais sans le côté sinistre de celui-ci).

Ainsi les deux rubans du roman s’entrelacent-ils, l’un – que j’ai le plus savouré à la première lecture – porté par l’écriture enlevée, la nostalgie ensoleillée et la description amusée de cette « autre vie, bien différente » – et l’autre – qui m’a davantage frappé à la deuxième lecture – empli d’amertume sur ce qui aurait pu être, sur ce qui n’a pas été, et sur les forces néfastes de corruption, de menace et d’injustice que découvre Albert à Plovdiv à son retour.

Avec ces deux faces de soleil et d’ombre, avec également le thème du regard solitaire sur le passé, Abraham le poivrot, loin de Tolède, partage plus d’un trait avec Le Pentateuque ou les cinq vies d’Isaac, premier roman d’une trilogie très lâche dont Abraham est le deuxième volet. L’humour omniprésent (sous la forme de blagues juives) du Pentateuque, et sa structure linéaire, y a cependant laissé la place à un récit plus nostalgique et qui joue davantage avec le va-et-vient entre le présent et le passé.

>>> cliquez sur la couverture pour retrouver ma chronique de Le Pentateuque ou les cinq vies d’Isaac !

Angel Wagenstein, Abraham le poivrot, loin de Tolède (Daletch ot Toledo, 2002). Traduit du bulgare par Véronika Nentcheva et Eric Naulleau. Autrement, 2021 (première édition en France : L’Esprit des Péninsules, 2002).

Avec cette chronique, je participe à l’excellente initiative « Voisins voisines » consistant à mettre un coup de projecteur sur la littérature européenne contemporaine.

* * *

Nous sommes assis dans le café-panorama de l’hôtel, sous des parasols publicitaires Marlboro devenus inutiles, car le soleil doré de l’automne brille encore mais ne chauffe plus. Devant nous scintille la Maritza avec son prétentieux chapelet de peupliers et, au-delà, bleuissent au milieu d’une petite brume les Trois Collines, Sahat Tepe et Bunardjik. Plus loin encore, à peine visible, s’étend le massif des Rhodopes.

La Bulgarie de Berto se limite à la ville de Plovdiv. Les quelques autres endroits évoqués – la mine de Koutzian, « quelque part près de Pernik », et surtout, « quelque part dans le Nord, dans ces régions onduleuses et marécageuses du Danube », la région de Vidin et le village de Beli Izvor – sont des lieux d’exil et d’opprobre.

C’est aussi au bord du Danube, mais plus près de la mer Noire, dans une période florissante et encore effleurée ni par la première, ni par la seconde guerre mondiale, que débute le deuxième livre de ma mini-série autour de « la Bulgarie comme point de départ, et autres histoires de paradis perdu ». Je le présente dès mardi.


12 commentaires on “Angel Wagenstein – Abraham le poivrot, loin de Tolède”

  1. un auteur selon mon coeur ! je suis heureuse de voir que ces romans sont réédités

  2. nathalie dit :

    Je l’ai vu aujourd’hui en librairie (et je ne l’ai pas acheté, car j’ai une volonté de fer) mais il me fait très envie. Il a l’air plus mélancolique et doux-amer que le Pentateuque. Je finirai bien par le lire aussi, tout comme Adieu Shanghai.

    • Il y a quelques similarités entre les deux livres, par exemple le fait que, dans les deux cas, le narrateur est un homme âgé sans descendance (pour différentes raisons), et qui ne donne aucune indication qu’il va vouloir, ou pouvoir, revenir « chez lui » après la fin du livre. Et je suis d’accord: Abraham le poivrot est plus mélancolique, et au final un peu plus « amer » que « doux ».
      Tu as une volonté de fer, d’accord. Mais es-tu aussi dotée de patience? Si oui, j’aurai une proposition à te faire.

  3. keisha dit :

    J’ai déjà noté je crois cette histoire de pentateuque (y’a plus qu’à)

  4. STEPHAN LAVENU dit :

    La Bulgarie d’autrefois n’existe hélas (quasiment) plus, les Juifs sont partis après la 2nde guerre mondiale, les Grecs et les Turcs ont été chassés, restent les Tziganes bien sûr, toujours marginalisés…Le communisme, puis la fin du communisme et le libéralisme anarchique ont anéanti les forces vives de ce pays. Reste la beauté des montagnes et des monastères…

    • Vous résumez plus ou moins le livre. Mais je crois que vous oubliez de citer les Bulgares, qui sont encore là (en nombre décroissant, certes) et qui ne sont pas dénués d’intérêt. Et la minorité turcophone reste conséquente. Et, oui, c’est un très beau pays, avec un patrimoine bâti et archéologique spectaculaire! Merci de votre commentaire.

  5. […] Angel Wagenstein – Abraham le poivrot, loin de Tolède → […]

  6. […] le deuxième volet de son triptyque : Abraham le poivrot, loin de Tolède. J’y ai retrouvé – et présenté dans ma chronique – le ton facétieux de l’auteur, un ton cependant un peu plus empreint ici de la mélancolie de […]

  7. […] pour ma lecture d’Abraham le poivrot d’Angel Wagenstein, j’ai été interpellée par les noms des lieux de déportations et […]


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