Théodora Dimova – Les dévastés

Plus tard, tout au long de la journée, la radio retransmit régulièrement la proclamation. Le précédent gouvernement avait été renversé, mais on ne disait ni pourquoi ni comment. Cela n’empêchait pas le présentateur de poursuivre : les partisans descendaient massivement des montagnes. La population sortait pour les accueillir avec du pain et du sel. Sa joie était double : elle avait d’abord accueilli les soldats soviétiques, elle accueillait maintenant les partisans. Elle les parait de fleurs, scandait « mort au fascisme », et là, le présentateur semblait avoir du mal à réprimer ses larmes.

(…)

Et seulement un mois plus tard, la réalité commença lentement à se déformer et à surpasser ses craintes les plus profondes. Seulement un mois plus tard, ses peurs commencèrent à ressembler à d’inoffensives visions au regard de ce qui se produisait.

Une femme, par une nuit glaciale d’hiver, erre dans son appartement, incapable de se concentrer sur autre chose que ses pensées fébriles et son attente d’un messager qui ne vient pas.

l’illustration de couverture a été réalisée par Slavyana Ivanova

Le roman débute au présent, avant de glisser rapidement vers le passé dès que l’auteure laisse cette femme – Raïna – se plonger dans ses souvenirs d’une époque récente. Ce sont surtout les souvenirs des six mois qui précèdent cette nuit de février 1945, mois faits d’un dernier été de bonheur traversé par de sinistres pressentiments, d’un automne où toutes les certitudes sont brusquement renversées, d’une arrestation, et de l’attente des nouvelles d’une exécution.

Trois chapitres plus tard, Raïna réapparait : ce n’est pas la trentenaire du premier chapitre, mais une femme âgée, une présence de plus en plus marquée par le « silence fermé, hautain » que perçoit sa petite-fille Alexandra ; c’est une femme âgée, qui commence à perdre la mémoire et qui, lors de ses rares moments de lucidité, évoque devant sa petite-fille étonnée une lointaine nuit glaciale d’hiver, un cimetière, une grande fosse sur laquelle la neige ne s’accumule pas, et un grand groupe de femmes éplorées.

A travers ses évocations de cinq femmes – à Raïna et Alexandra s’ajoutent Ekaterina, et Viktoria et Magdalena – à des moments précis de leurs vies, Théodora Dimova dépeint d’abord une période de l’histoire bulgare : l’invasion par les troupes soviétiques, la mise en place d’un nouveau régime communiste et l’épuration qu’il met en place. A travers les récits d’Ekaterina et de Viktoria et Magdalena, elle évoque aussi les mois et les années qui s’enchainent – avec les expropriations, les déportations, l’installation forcée chez des familles modestes et plus ou moins bienveillantes, les privations – de l’autre côté d’une grande césure qui, soudainement et arbitrairement, a mis fin à une société ainsi qu’à des histoires familiales jusque-là paisibles.

Que l’histoire plus longue concentrée dans ce roman sur « la mémoire de la vérité » (Magdalena fait s’étirer la temporalité jusqu’aux années suivant le changement de régime) est aussi faite de non-dits et de non-transmission de la mémoire est illustré autant par les éclairs de lucidité de Raïna, que par la folie alcoolique qui envahit Viktoria après sa déportation et lui fait dire à sa fille Magdalena des histoires confuses et pénibles sur son passé.

Qu’un demi-siècle ne t’appartienne pas, voilà ce qui est difficile à expliquer. Or c’est justement ce qui a été grignoté, ce qui est vide, qui m’appartient, parce que je n’ai rien d’autre, je ne sais si vous me comprenez, si cela ne paraît pas, comment dire, un peu fou.

Ce sont donc cinq voix de femmes rassemblées en quatre chapitre (une sixième femme, Siya, qui relie Alexandra à Raïna, illustre par son absence le malaise qui sévit dans la famille). La construction du récit, simple en apparence, est pourtant pleine d’asymétries qui rendent plus épais les liens entre ces femmes même si, en dehors de leurs cellules familiales, elles ne se rencontrent pas entre elles. Ce n’est qu’au fil des pages – notamment avec l’apparition de certains noms, en premier lieu ceux de Vassa, de Yordann et d’Anguel, les trois hommes chargés des arrestations de nuit – que l’on voit se répondre et se compléter les récits des trois femmes qui ont connu cette nuit de 1945.

L’évocation des trois noms de Vassa, de Yordann et d’Anguel est révélatrice de certains éléments du statut social et du passé individuel des trois femmes : Raïna, femme aisée, évoluant dans un milieu d’intellectuels (tant d’éléments chez elle m’ont rappelé l’héroïne de Dans le noir, de Svetlana Velmar-Janković, un beau roman serbe chroniqué ici), reconnait avec peine en Yordann le garçon pauvre du village où Raïna et sa famille passaient leurs vacances d’été dans leur villa ; Ekaterina, épouse d’un « prêtre cultivé, maître de conférences en homilétique à la faculté de théologie », installée dans ce même village et davantage au fait de ses habitants et de leurs vies, lève davantage le rideau sur la vie de Yordann et surtout sur celle de sa mère ; Viktoria, enfin, pianiste dont le mari ne reconnait pas le réel talent, vit une vie cossue à Sofia et ne sait a priori rien de la vie privée de son mari dans ce même village où ce dernier dirige une coopérative prospère, et ce n’est que dans ses moments d’égarement, après sa déportation, qu’elle dévoile par inadvertance ce qu’elle sait des liens entre sa famille et le garçon de village devenu milicien communiste.

Femmes d’intellectuels, de prêtres, d’entrepreneurs aisés, Raïna, Ekaterina et Viktoria ne vivent pas toutes sur le même plan lorsque leur monde s’effondre en 1945. Ekaterina, plus modeste, enseigne la littérature, tandis que Raïna et Viktoria semblent l’expression du cosmopolitanisme et de l’aisance de l’entre-deux-guerres (chez Viktoria, cette qualité est poussée à des extrêmes agaçants dès qu’elle fait son apparition dans le livre ; son personnage à ses débuts est l’une des quelques fausses notes du roman, une autre étant le choix de la confession épistolaire, imprégnée de sentiments religieux et en décalage avec le peu que nous savons des enfants qui doivent lire cette confession, utilisée pour livrer le récit d’Ekaterina). Pourtant, elles – en tant qu’épouses de leurs maris – se retrouvent immédiatement englobées dans la catégorie élastique des « ennemis du peuple ». En surface, c’est parce qu’elles représentent les « oppresseurs » économiques ou religieux. Derrière l’accusation collective, on découvre aussi, au fil du récit, le moment de bascule pour chacune de ces femmes : le moment où font surface les motifs bien plus personnels et arbitraires des nouveaux hommes aux pouvoirs lorsqu’ils condamnent leurs anciens voisins à la mort ou à l’exil rural forcé.

Comme pour ma lecture d’Abraham le poivrot d’Angel Wagenstein, j’ai été interpellée par les noms des lieux de déportations et leur situation par rapport à Sofia. Ici, une carte d’aujourd’hui et un réseau de routes modernes.

Curieusement, les vies de ces femmes sont majoritairement dissociées du régime précédent l’arrivée des troupes soviétiques et l’instauration du nouveau pouvoir communiste. Quelques rares détails dans le roman (le « groupe bien connu de femmes aux foulards noirs, (…), les femmes, les sœurs, les épouses de prisonniers politiques exécutés par l’ancien régime ») révèlent la répression politique qui sévit durant l’entre-deux-guerres ; d’autres (la participation du mari de Raïna à une délégation culturelle bulgare en Allemagne nazie) évoquent l’alliance du gouvernement durant la Seconde Guerre mondiale ; d’autres encore indiquent le mode de vie très modeste d’une majorité de la population (celle qui fournit les domestiques employées par les familles aisées, et qui plus tard hébergera les familles déportées). Peut-être ce choix de l’autrice de ne pas évoquer les années d’avant 1944 tient-il au fait que les femmes du roman ne jouaient alors qu’un rôle de spectatrices, d’épouses d’hommes dont le profil social et politique les met au premier rang, tandis que la répression qui s’abat en 1945 sur leurs familles fait d’elles des victimes par extension – des victimes condamnées non à la mort mais à des vies vécues dans l’opprobre et l’exil intérieur.

Je termine en faisant référence à un détail fugace mais fort, et qui forme lui aussi un lien entre ces femmes : c’est celui des trois hommes – le mari de Raïna, celui d’Ekaterina, et celui de Viktoria – réunis dans la même cellule après leur arrestation. Dans l’esprit d’association des livres que j’avais évoqué ici, ce détail servira de pont avec ma chronique suivante, qui nous emmènera en Yougoslavie, par une série de journées d’hiver, glacées et meurtrières.

Théodora Dimova, Les dévastés (Поразените, 2019). Traduit du bulgare par Marie Vrinat. Editions des Syrtes, 2022.


J’ai eu le plaisir de lire ce roman en la compagnie d’Ally, qui publiera sa chronique dans la journée : je vous invite à aller le découvrir sur son blog ! Avec Les dévastés, je contribue aussi à l’initiative « Voisins voisines », qui vise à faire découvrir la littérature européenne contemporaine. Cette chronique me permet également de mettre à jour mon article sur la littérature bulgare, ainsi que mon article sur les femmes écrivains d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans.


28 commentaires on “Théodora Dimova – Les dévastés”

  1. Ca à l’air toujours aussi bien que cela m’avait alléché dans l’article précédent !

  2. Marilyne dit :

    Passionnant. Ce que tu écris de la narration est très intéressant, notamment cette façon de parler des hommes, de la situation politique-historique, à travers les répercussions sur le destin des femmes. ( j’avais lu un roman anglais sur la période de la seconde guerre mondiale ainsi ). Je suis accrochée. Cette phrase :  » Qu’un demi-siècle ne t’appartienne pas … « . L’illustration de couverture est parfaite, superbe.

    • Mais tu restes sage, n’est-ce pas? Te souviens-tu du titre du roman anglais? Oui, il y a de plus en plus de romans (et d’ouvrages de non fiction) qui parlent de l’expérience des femmes en temps de guerre – à partir de la mythologie grecque et jusqu’à nos jours- et, même si la qualité n’est pas toujours égale, ça reste une bonne chose (mais c’est toujours de l’après-coup et pendant ce temps, dans la « vraie vie », les exactions continuent).
      La couverture est vraiment très parlante. En faisant une petite recherche sur l’illustratrice, je vois qu’elle a aussi réalisé l’affiche de l’adaptation du livre pour le théâtre, avec pratiquement le même visuel, que tu retrouveras ici: https://slavyanaii.wordpress.com/%d0%bf%d0%bb%d0%b0%d0%ba%d0%b0%d1%82%d0%b8/. Elle travaille visiblement beaucoup avec le théâtre de Varna, il y a pas mal d’affiches pour des opéras et ça me donne bien envie d’aller les écouter moi-même!

  3. […] Bulgarie : Theodora Dimova, dont Mères, Adriana et Les dévastés sont traduits en français aux Editions des Syrtes (2006/2019, 2008 et 2022 […]

  4. nathalie dit :

    Je parcours seulement l’article et j’y reviendrai plus tard, car je crois que je vais pouvoir le lire bientôt.
    Sinon, récapépète des commentaires des précédents billets. J’ai rangé mes romans et je confirme donc ma participation : 12 avril Herta Müller (lecture ou relecture pour moi, j’en ai plusieurs), 10 juin Andric (et oui, je l’ai trouvé dans les piles), octobre Tokarczuk (j’en ai deux donc il y en aura peut-être un avant). Sinon je pense que je n’ai pas lu tous mes Singer, donc je peux aussi l’ajouter.

    • ok, l’article attendra patiemment ta paire d’yeux et ma paire à moi attendra patiemment le tien.
      Une récapépète s’impose en effet, d’autant plus que nous nous sommes mises d’accord avec Marilyne pour parler d’Herta Müller le 15 avril et non le 12. Je vais mettre ces dates à jour dans mes deux articles (programme de l’année, et article dédié aux Nobels); as-tu une préférence pour Singer?

  5. allylit dit :

    Une très belle chronique et merci pour la lecture commune 🙂

  6. flyingelectra dit :

    je le note ! bon je sens que ma liste ne va cesser de s’allonger en 2022 !

  7. Emma dit :

    Belle chronique.

    Tous ces peuples qui ont vécu ces dictatures terribles d’après-guerre, cela me rend triste pour eux.
    Chez nous, cette période 1945-1950 était une période de reconstruction et de privation mais de liberté retrouvée.
    Chez eux, ils sont passés d’une horreur à l’autre, ce qu’on sent très bien au Musée de la Terreur à Budapest.

    Ce type de roman est nécessaire, pour que la mémoire de ces années-là persiste par un autre media que les archives historiques. L’Histoire a besoin de la littérature pour être appréhendée à hauteur d’homme.

    • Merci pour ton passage, Emma.
      En effet, il y a eu une divergence énorme dans les parcours des pays d’Europe « de l’Est » (mais on pourrait y ajouter certains pays « de l’Ouest » qui ont aussi connu des dictatures après-guerre), et la France, et même tant d’années après la chute de ces dictatures ces divergences continuent de se faire sentir à tous les niveaux. La littérature, la recherche sont complémentaires pour préserver la mémoire – encore faut-il que le débat public puisse permettre à la mémoire la littérature et la recherche de vivre.

  8. […] Théodora Dimova – Les dévastés → […]

  9. Ingannmic dit :

    Je retiens, j’avais été impressionnée par la force d’évocation de « Mères ».

    • J’avais beaucoup aimé la capacité de Dimova à dépeindre des familles, des intérieurs et des situations en finalement assez peu de pages dans Mères. Je dirais que, dans Les dévastés, on est davantage dans la tête des personnages.

  10. Patrice dit :

    Eva avait lu et beaucoup apprécié Mères et évidemment, ce livre est sur nos tablettes pour nos futures lectures de 2022. Quelle période sombre que celles des années d’après-guerre et d’installation des régimes communistes. Je dois concéder que je connais peu la Bulgarie, y compris dans sa phase de « démocratie populaire ». Merci beaucoup pour ce billet !

    • J’attends avec curiosité de le voir chroniqué chez vous. Cette période d’instauration des régimes communistes est vraiment intéressante a étudier, mais ici c’est bien d’un roman (très documenté) qu’il s’agit.

  11. […] pas à aller lire les chroniques de Passage à l’Est!, Ally lit, Temps de lecture, Chez Mark et […]


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