Valentīns Jākobsons – Petit déjeuner à minuit

Deuxième partie de ma séquence dédiée aux récits marqués par l’expérience du stalinisme, ce livre porte le sous-titre « Chroniques d’une déportation ». Cela rend les premières pages un peu curieuses, car on se croirait dans un roman d’espionnage, avec ce jeune homme qui, près d’un village de pêcheurs, tue le conducteur d’une « magnifique Chevrolet noire » avant de s’éclipser en direction de la plage.

Très rapidement le mystère est levé et l’explication permet de faire connaissance tant avec le narrateur qu’avec l’atmosphère de la Lettonie de la fin des années 1930. Le jeune meurtrier est l’un des voisins d’été du narrateur, un des « fougueux Germano-Baltes » prêts à « se donner corps et âme au Reich et au Führer ». C’est l’été, et le narrateur, un lycéen letton qui se prépare à entrer en dernière année, offre dans le premier chapitre un commentaire sur l’actualité entremêlé à dessein d’un raccourci sur ses activités estivales :

L’Armée rouge, si éprise de paix, envahit la Pologne. Varsovie vient déjà d’être rasée par les Allemands, dans quelques jours la Pologne cessera d’exister. Il n’y aura plus d’état polonais. Incroyable. Avec Néolith, nous allons voir Werner Baxter dans Le Caballero Mexicain. Warner Baxter est mon acteur favori. Sans oublier Hans Albers.

Avec son ami Néolith (« de son vrai nom Léonid »), il a « encore le temps de glander un peu » avant la rentrée, et ils vont voir des films qui les font « rigoler comme des bossus ». Il « rouscaille » quand son père lui dit d’apprendre du russe, mais sait que les communistes nouvellement au pouvoir prennent les Lettons « de plus en plus pour des cons » avec leurs « élections législatives bidon ».

De Sandra Kalniete, née en Sibérie dans une famille de déportés lettons, « l’histoire bouleversante d’une famille et d’un peuple durant cinquante années d’occupation soviétique »

Un matin avant l’aube, alors qu’il préparait ses derniers examens, il est arrêté dans son lit. Les chapitres suivants évoqueront une valise, des vêtements, une couette légère et chaude, et quelques pièces d’or, qu’il a pu emporter avec lui lors de son arrestation. On ne sait pas – parce qu’il ne le mentionne pas – pourquoi il est arrêté, mais il n’est pas le seul. Il est envoyé au « Village Joyeux », « par-delà le bout du monde, dans les lointains marécages de Sibérie, tout au fin fond d’une forêt primitive (…). Sur les berges escarpées de la Vassiougan aux eaux glacées », avec quelques autres petits groupes de déportés : « des femmes et des enfants arrivant tout droit de Riga » mais aussi des personnes « raflées dans la région de Bucovine ». D’autres familles de ce « Village Joyeux », originaires de Barnaoul, ont été « chassées de leurs terres fertiles de Sibérie à l’époque de la collectivisation ».

C’est là, à « Village Joyeux » et dans ses environs (ce qui peut signifier jusqu’à plusieurs jours de marche du village) que se déroulent ces chroniques de déportation. Le narrateur (c’est à dire l’auteur) y est déporté sans sa famille, et dans la taïga et les marais plutôt que dans la steppe déserte du Kazakhstan. Mais comme Franceska Michalska (dont j’ai chroniqué le saisissant parcours de déportation ici) il est déporté pour travailler – et pour travailler dur, dans des conditions naturellement et humainement inhospitalières – ainsi que se plait à le rappeler aux nouveaux arrivants le commandant Blagoyev, ce « tchékiste tout-puissant », « de nature irascible et peu commode (…) que les déportés, derrière son dos, [n]’appellent pas autrement que Moliboga [« Prie Dieu! »] » :

– On vous a emmenés ici pour toujours ! À jamais ! J’espère que vous l’avez enfin compris, que c’est bien entré dans vos p’tites cervelles ! Et que vous êtes ici pour travailler. Les grands comme les p’tits. De l’aube au crépuscule. Jusqu’à la nuit. Trrrrravailler. Travailler et payer les impôts. Donner à l’État ce qui lui revient de droit. Donner sa part à l’État. Et je vais veiller à ce que ça se passe ainsi !

Dans ce livre volontairement un peu désarticulé, dans lequel de nombreux chapitres sont de vraies nouvelles à part entière, les récits sont plutôt organisés comme une suite de scènes de vie structurées autour du narrateur et d’événements ou de personnages que comme un seul récit chronologique. On retrouve de manière plus ou moins vive les maux du froid et de la faim, tous deux terribles lorsqu’ils sévissent. Ce sont, à nouveau, des contrées très différentes de celles de Franceska Michalska, mais j’ai retrouvé dans ces « Chroniques d’une déportation » certains des détails qui, pour les déportés comme pour les autochtones, faisaient la différence entre vivre et mourir : l’importance des bottes fourrées capables de protéger contre le froid, la congélation du lait en galettes conservées sur le toit, la présence d’une infirmière (la feldsher, « qui soigne toutes les maladies » ; dans le récit de Jākobsons, elle est « jeune et timide [et] ignare »)… L’isolement et les distances sont si grandes que même la mesure du temps et des distances est impossible à établir en l’absence de montres et de cartes.

Les éditions Autrement ont réédité au printemps dernier l’ouvrage collectif « Déportés en URSS. Récits d’Européens au goulag, 1939 – 1950« . Merci au site Art et Culture de Lituanie qui l’a présenté cette semaine en faisant lui aussi le lien avec la dissolution de l’association Memorial.

Peut-être parce que l’auteur est resté bien plus longtemps entouré des mêmes personnes et privé de la liberté de se déplacer, peut-être aussi parce qu’il donne à son récit une forme plus travaillée et plus réflexive sur son expérience propre, le narrateur de Petit déjeuner à minuit met davantage en scène qu’Accrochée à la vie les autres personnes qui l’entourent. On y lit ainsi des portraits savoureux malgré la cruauté de leur sort (c’est le cas d’Ephraïm Blum, cet ancien avocat assermenté et conseiller municipal de Bucovine, préposé, lorsque le narrateur le présente la première fois, à la récupération et au transport du fumier) ou malgré leur cruauté propre. Parmi ces derniers, des personnalités terribles, telles que celles des petits chefs Volkogonov et Moliboga, sont associées à des épisodes véritablement cruels, du dépouillement des déportés au nom du kolkhoze dans l’un des premiers récits (« Quand fleurissent les patates »), à l’anéantissement de toute une famille dans l’un des derniers (« Un joujou »). Dans ce système, qui a beau se proclamer communiste mais où tout se monnaie, l’entraide est assez rare sauf lorsqu’on rencontre des personnes de la même nationalité et surtout lorsque celles-ci se retrouvent dans une situation encore plus désespérée : c’est le cas dans « Leçons d’un maître », qui s’ouvre sur la description d’une « chaîne » de bagnards, une cohorte faite de « soixante-dix figures fantomatiques » dont le narrateur sait qu’elles ont marché des centaines de kilomètres et ont encore des centaines de kilomètres à parcourir en plein hiver.

Où trouvent-ils la force, où puisent-ils l’endurance pour soulever leurs pieds gelés, meurtris, purulents ? Enveloppées dans des chiffons, les plaies suintent, suppurent et saignent. Encore six ou sept cents kilomètres à compter chaque pas, comment vont-ils y arriver ?

La chaîne fait étape à Village Joyeux ; apprenant qu’elle comprend deux de leurs compatriotes, les déportés lettons du village s’organisent tout de suite pour contribuer qui du pain, qui des patates ou du sucre et leur assurer ainsi de quoi se nourrir au petit déjeuner. Mais le même récit illustre les limites de cette solidarité, en la personne du letton Liebermann, ce faux bienfaiteur au cynisme sans bornes.

Aux souffrances physiques des déportés, aussi intenses que sont démesurés la nature et le système soviétique qui les gardent prisonniers, s’ajoutent les souffrances émotionnelles. L’avant-dernier récit, celui de la famille Niedermeier dans « Un jour de libre » m’a paru particulièrement poignant parmi tous ces récits emplis de souffrance et d’humanité. Très souvent, à la lecture de ces chroniques, on se demande comment il était possible à quiconque de survivre. La réponse est que beaucoup n’y survivent pas. Dès le deuxième chapitre, à l’évocation d’un bébé mort durant le trajet de déportation et de sa mère, « madame Ābele, l’institutrice (…) hébétée de douleur », une expression fait son apparition, qui reviendra de manière lancinante dans chacune des chroniques : « Que le Seigneur apaise sa petite âme/leur âme/son âme ».

C’est également avec cette expression, qui est aussi une manière de préserver le souvenir ténu d’une personne, que l’auteur termine « Un jour de libre » :

Je déteste me souvenir de cette histoire, je déteste en parler. Aber hier, wie überhaupt, kam es anders, als man glaubt [Mais là aussi, comme bien des fois, la fin est autre que celle que l’on croit]. Lorsque deux semaines plus tard le mandataire Timofei Dzyouba a apporté de Vidutchi l’argent envoyé, Rose Niedermeier n’en avait plus besoin. Que le seigneur apaise son âme.

Tout occupés par la lecture de ces récits, il serait facile d’oublier que, pendant ce temps, la guerre fait ses ravages, et que c’est beaucoup pour nourrir la machine de guerre, et remplacer les hommes envoyés au front, que les déportés travaillent si dur.

Aussi durs et éprouvants qu’ils soient, ces deux mois je dois les tenir. Je dois rester en vie. Je n’ai surtout pas le droit de baisser la garde, je ne peux me laisser aller. Survit celui qui est en mouvement. Car le mouvement, c’est comme une vitamine. Je dois endurer deux mois ici ? Je vais les endurer. Et bien d’autres après ça. J’ai ma propre chaîne du temps. Rien qu’à moi. Je n’en connais pas la longueur, mais ce que je sais, c’est qu’elle raccourcit de jour en jour (…) Quand j’aurai travaillé deux mois ici, ma chaîne du temps aura raccourci de deux mois. L’ultime maillon de ma chaîne du temps est planté à Riga. En plein cœur de Riga.

Contrairement au récit de Franceska Michalska, Petit déjeuner à minuit ne se termine pas sur une note optimiste.

Mais Jākobsons survit. Déporté à l’âge de 19 ans, il passe les quinze années suivantes en Sibérie jusqu’à sa libération et sa réhabilitation en 1955. De retour à Riga l’année suivante, il commence à travailler comme marionnettiste, puis publie des textes de prose – principalement des souvenirs de déportation, à partir de la fin des années 1970.

Il décède en 2005, à l’âge de 83 ans.

Valentīns Jākobsons, Petit déjeuner à minuit (Brokastis Pusnaktī, 1995). Traduit du letton par Gita Grīnberga et Jean-Jacques Ringuenoir. Editions du Cygne, 2019.

Avec ce titre, je contribue à l’initiative « Voisins voisines », qui vise à faire découvrir la littérature européenne contemporaine.


5 commentaires on “Valentīns Jākobsons – Petit déjeuner à minuit”

  1. keisha41 dit :

    Tiens, le livre de Sandra Kalniete est à la bibli, ainsi qu’un film sur sa vie (elle est devenue ministre!)

  2. Marilyne dit :

    Ton billet satisfait ma curiosité ! Je crois que cette forme narrative et ce ton m’accrocheraient et me permettraient de m’accrocher face à l’horreur aussi. Depuis ton dernier billet, je cherchais le titre d’un roman lu il y a longtemps sur le sujet, j’ai enfin trouvé :  » Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre  » de Ruta Sepetys ( ce n’est pas un témoignage ), éditions Gallimard, officiellement roman jeunesse mais pas que. Ma chronique a disparu dans les limbes, il faudrait que je la retrouve.

    • Merci pour le titre, que je ne connaissais pas. Ta formulation « officiellement roman jeunesse mais pas que » me rappelle un autre livre, lu il y a très longtemps et que j’aimerais beaucoup relire: La steppe infinie, d’Esther Hautzig.
      Dans ce « Petit déjeuner a minuit », il y a des textes vraiment poignants, notamment lorsque le narrateur parle des gens autour de lui, mais j’ai trouvé qu’il y a aussi une certaine beauté dans la forme, notamment lorsqu’il évoque les longs trajets vers les endroits où il est détaché – des trajets qui lui permettent de se souvenir et de penser autant que d’accumuler les impressions présentes.


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