Witold Szabłowski – Les Ours dansants. De la mer Noire à la Havane, les déboires de la liberté

Dans Abraham le Poivrot, loin de Tolède, œuvre de fiction (chroniquée ici), le narrateur enfant assiste au triste départ des tsiganes de la ville, exilés dans une lointaine province bulgare dans les premiers mois du nouveau régime communiste d’après-guerre. Venant clore la caravane de chariots bâchés remplis d’enfants et de mobilier et suivie des chiens et des poulains, écrit l’auteur Angel Wagenstein, « son lourd arrière-train se balançant d’un côté et de l’autre, l’ours fut le dernier à disparaître dans l’ombre verte de l’osier ». Peu de temps auparavant, participant à une fête tsigane, l’enfant avait vu les propriétaires de cet ours anonyme s’efforcer « d’enseigner cet art compliqué de la danse » à l’animal « aussi lourd qu’indocile, attaché par une chaîne passée dans son museau ».

C’est à un autre tournant de l’histoire bulgare du XXe siècle que nous trouvons, dans Les Ours dansants, reportage littéraire de Witold Szabłowski, les ours Vela, Micho, Svetla, Mima, descendants en chair et en os de l’ours anonyme et fictif de Wagenstein. Au cours des dix premiers chapitres du livre, Szabłowski s’intéresse en effet au statut des ours dressés dans la société tsigane bulgare d’après la « transformation » du début des années 1990 et notamment au moment de l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne en 2007. Les derniers « ours dansants » sont alors achetés (le mot « confisqué » est également utilisé) à leurs propriétaires et intégrés dans une réserve pour animaux sauvages, le parc de Bélitza (qui fonctionne encore, en coopération avec la fondation Brigitte Bardot, et a élargi son périmètre d’action aux ours utilisés dans les cirques).

L’essentiel, c’est ce que Khalil déclarera aux journalistes lorsque les Stanev chargeront leurs ours dans les cages prévues à cet effet.

« Mesdames et messieurs, aujourd’hui, 14 juin 2007, la tradition des ours dansants a pris fin en Bulgarie. »

Szabłowski propose un reportage nuancé et intéressant qui touche à plusieurs sujets : les différentes conceptions du rapport entre l’humain et l’animal, le statut et les perspectives de la communauté tsigane dans une Bulgarie en changement, le poids relatif des tsiganes et des activistes bulgares et européens dans la définition de ces changements, le statut changeant de l’ours dans l’imaginaire bulgare (et au-delà : le chapitre « Histoire » évoque en effet également la Pologne comme l’un des principaux centres d’entraînement des ours au XVIIIe siècle)…

Faisant parler tant des familles d’anciens propriétaires tsiganes, que des représentants et employés du parc qui recueille les ours, Szabłowski laisse aux lecteurs le soin de prendre position entre leurs conceptions opposées du monde, même si l’on sent parfois percer une pointe d’ironie envers les « bienfaiteurs occidentaux » et les moyens (principalement financiers, mais aussi légaux et médiatiques) qu’ils peuvent mettre au service de leurs convictions. Parce qu’il réalise ce reportage plusieurs années après 2007, Szabłowski ne peut que reconstruire – principalement sur la base des dires des représentants de l’association (Vier Pfoten/Quatre Pattes, une association autrichienne) – les pourparlers et les subterfuges de chacun des deux camps avant la « libération » des derniers ours dansants de Bulgarie. Ces deux camps sont éloignés géographiquement : différents villes et villages du nord-est de la Bulgarie pour les tsiganes, et Bélitza au sud-ouest pour le parc et ses représentants ; dans ce récit, ils le sont également par l’absence d’échange direct entre anciens et nouveaux propriétaires, chacun restant persuadé du bienfondé de sa manière de traiter « ses » ours.

Qu’en pense le reste de la population bulgare et comment se positionne-t-elle dans cette confrontation autour des ours ? Son point de vue est rarement évoqué mais lorsqu’il l’est, il n’est pas non plus dénué d’incompréhension face aux moyens mis en œuvre pour assurer à ces ours une forme de bien-être qui dépasse de loin ce à quoi la population locale peut aspirer.

Les seuls dont l’avis ne peut être directement recueilli sont, bien sûr, les ours. Pourtant, c’est principalement d’eux qu’il s’agit et leur sort sert à souligner la réflexion – finalement assez sceptique – du livre sur la liberté : qu’est-ce que la liberté pour ces animaux qui ont perdu les instincts nécessaires à la survie dans leur milieu naturel, et à qui une « meilleure vie » ne peut être proposée par leurs nouveaux maîtres humains qu’en les gardant éloignés de ce milieu naturel ?

Les taches, ce sont les ours confisqués à leurs maîtres tsiganes.

Les fils bleus, ce sont des barbelés sous tension. La liberté a aussi ses limites.

A cette première partie, Szabłowski fait suivre une deuxième, qui reprend la question de l’apprentissage de la liberté mais en délaissant le monde animal (dans sa relation avec les humains) pour se concentrer sur un monde humain qui se débat encore et toujours avec l’héritage du communisme. A Cuba, à Londres, à Gori, en Pologne, en Albanie, en Grèce et dans d’autres lieux où l’emportent ses reportages, il s’intéresse aux gens, à leurs expériences, à leurs différentes manières de tirer leur épingle du jeu dans un contexte économique qui leur est souvent hostile, à leur positionnement face au passé dont ils sont les héritiers (surtout pour les plus âgés) et à leurs questionnements quant à un avenir incertain (surtout pour les plus jeunes).

– Ne pleurez pas, mamie ! lui disent les jeunes filles. Même si nous entrons un jour dans l’Union, vous ne serez plus de ce monde. C’est nous, les jeunes, qui en ferons les frais.

Qu’il se trouve parmi des danseurs de salsa à La Havane, des contrebandiers à la frontière entre Pologne et Ukraine, ou des anciens voisins de Radovan Karadžić à Belgrade, Szabłowski écoute, interroge (généralement très brièvement : « et alors ? », « c’est-à-dire ? », « comment ? »), et retranscrit ces grains de sable qui viennent enrayer la belle marche vers la liberté : pauvreté, chômage, frontières, visas, nostalgie, peur. En dehors de sa sélection et présentation des informations et témoignages qu’il recueille au fil de ses rencontres avec ces gens « normaux » (c’est-à-dire, souvent, des gens pauvres), le principal commentaire que fait Szabłowski est la citation qui accompagne chaque chapitre et qui renvoie au chapitre correspondant de la première partie. Le parallélisme entre les deux parties relève de la métaphore et non de la comparaison, mais il souligne à quel point la « liberté » peut être effrayante pour ceux qui ne l’ont encore jamais connue et l’ont parfois subie plutôt que désirée. Un triste constat, certes, mais un constat véridique et que Szabłowski propose ici avec nuance, empathie et un vif sens du dialogue.

J’avais évoqué brièvement Witold Szabłowski il y a deux ans, à l’occasion de la traduction en anglais de son livre « Comment nourrir un dictateur. Saddam Hussein, Idi Amin, Enver Hoxha, Fidel Castro and Pol Pot vus par leurs chefs ». En attendant de reparler un jour de Szabłowski dans un article sur le reportage littéraire polonais, voici déjà une très courte biographie sur le site des éditions Noir sur Blanc.

Witold Szabłowski, Les Ours dansants. De la mer Noire à la Havane, les déboires de la liberté (Tańczące niedźwiedzie, 2018). Traduit du polonais par Véronique Patte. Editions Noir sur Blanc, 2021.


9 commentaires on “Witold Szabłowski – Les Ours dansants. De la mer Noire à la Havane, les déboires de la liberté”

  1. Marilyne dit :

    En lisant ta chronique, je comprends enfin la relation entre le titre et le sous-titre. Ton article est comme toujours très complet et explicite. La deuxième partie semble donner toute sa dimension à la première. Je pense à un roman allemand  » Histoire de Knut  » de Yoko Tawada ( l’autrice est née au Japon, elle vit à Berlin et écrit en allemand ) dont le narrateur est l’ours polaire du zoo de Berlin, racontant ainsi une  » histoire de l’Allemagne « .

    • Les deux parties se répondent bien, en effet, même si je pense qu’elles peuvent être lues de manière tout à fait séparées, et ont probablement vu le jour de manière séparée également.
      Je ne connaissais pas cette « Histoire de Knut », merci de la mentionner. L’aspect historique est un peu abordé dans Les Ours dansants – juste assez pour montrer qu’il y aurait beaucoup plus de choses à dire, mais sans aucune intention de le traiter de manière exhaustive. Il mentionne cependant des universitaires qui l’ont choisi comme sujet de thèse, et c’est vrai que du point de vue de l’histoire sociale c’est un sujet fascinant!

  2. flyingelectra dit :

    je vais avoir un avis un peu plus tranché, ayant travaillé dans un refuge s’occupant d’animaux volés par des hommes et maltraités. En Asie, les ours sont capturés et élevés dans des cages pour servir de gardiens … beaucoup de maltraitance et une vie dans une cage où ils ne peuvent même pas se lever .. alors oui, ils n’ont jamais connu « la liberté » mais leur regard est très différent quand ils sont dans un parc/ ou réserve avec de nouveau la liberté simple de se lever, courir, se coucher, aller se baigner .. chose qu’ils ne font que très rarement lorsqu’ils sont avec des hommes. Et même s’il ne chasse plus, il mène sa vie d’ours. Qu’il ne fera jamais dans une cage ou dans un cirque. Un animal est un animal, il n’a pas besoin de l’homme, de son amour ou de son attention…. Si ces ours ont perdu une partie de leur instinct de chasse, le reste est bien intact. Du coup, non – un animal dans une cage les 2/3 de sa vie, sorti quelques heures pour faire plaisir à des villageois .. bref, j’ai aussi du m’occuper d’éléphants qu’on laisse mourir attachés à un arbre lorsqu’ils sont trop faibles pour continuer à porter les touristes.. des abcès de 40 cm dans le corps pour installer les sièges .. J’ai nettoyé leurs abcès tous les jours. Je crois que ce genre de réflexions vaut pour ceux qui n’ont jamais été en contact avec la réalité des faits. La liberté est une notion d’humain, l’animal ne réfléchit pas à ce concept. Désolée, je comprends la démarche de l’auteur mais je ne peux plus écouter ce récit où deux concepts seraient aussi valables l’un que l’autre. L’homme doit arrêter de penser pour les animaux, comme tu le dis à la fin.

    Dans ce récit, j’aurais été plus curieuse du sort réservé aux tsiganes dans l’ère communiste, j’avoue !

    • Merci pour ton commentaire. Je rebondis sur ta phrase « Un animal est un animal, il n’a pas besoin de l’homme, de son amour ou de son attention… » parce que, dans la première partie, c’est vraiment ça la question: un groupe humain prend en charge des animaux qui ont été dressés par un autre groupe humain. Le premier groupe humain se rend compte que, parce que les animaux ont été privés de leur liberté naturelle (ici, je crois que le fond de la question est le même, que les animaux aient été activement maltraités ou « simplement » privés de leur liberté mais sans autre forme de maltraitance), ils ne pourront jamais être « complètement libres » voire même souffriraient (différemment) s’ils étaient relâchés dans la nature. Ils leur créent donc une liberté artificielle. Quelles sont les questions qui découlent alors de cette nouvelle conception de la liberté (dans laquelle, finalement, ce sont quand même des hommes qui pensent pour les animaux)?
      Ah, moi aussi je serais intéressée par un reportage sur les tsiganes pendant l’ère communiste; il y a sûrement des textes de non-fiction et de fiction (un piste à creuser pour un autre article), mais ce n’est pas du tout le sujet de ce livre-ci. Dans le cadre de ce livre, mon côté politologue aurait davantage apprécié que les étapes qui ont amené à ce qu’il n’y ait plus d’ours dansants soient mieux expliqués. Avant cette date de 2007 (qui est celle de la fin des « ours dansants » et aussi celle de l’entrée dans l’UE, mais le lien causal n’est pas évident), il y avait aussi des lois bulgares depuis une dizaine d’années. Qui avait soutenu ces lois et pourquoi à ce moment-là? Y avait-il un activisme bulgare en ce sens (dans le livre, c’est surtout l’association autrichienne qui est évoquée)? Pourquoi tant d’inertie entre le passage des lois bulgares et la fin effective de ce système (ce n’est pas qu’on ne devine pas la réponse, mais quand même)? De combien d’ours au total parle-t-on pour la période post-communiste? Qu’en pensaient les spectateurs (bulgares et étrangers; ces derniers devaient aussi être nombreux sur la mer Noire)? Quel a été le positionnement des associations de défense des Roms? Et ainsi de suite.
      Mais alors ce serait un doctorat, pas un reportage littéraire.

  3. nathalie dit :

    J’ai failli l’acheter. Je ne sais pas si je le lirai mais je trouve que la structure du livre est très intéressante. Cet élargissement et ce déplacement du propos me semblent une vraie originalité.

    • Tout à fait. Concernant la deuxième partie, c’est presque rafraichissant de voir ce traitement de la réalité des expériences de ceux pour qui la transition est plus difficile – c’est un vécu qui a sinon un peu tendance à être oublié dans l’opposition simpliste entre passé communisme et avenir européen.

  4. Ingannmic dit :

    Coucou,

    Juste pour t’informer que je publierai ma chronique sur Médaillons demain, n’ayant pas suffisamment avancé dans la rédaction de mes autres billets pour procéder à une interversion…

    Bonne soirée !

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