Herta Müller – Tous les chats sautent à leur façon

Je reporte ma chronique encore incomplète de My life as a spy de Katherine Verdery afin d’arriver directement à la lecture commune d’aujourd’hui autour de Herta Müller : pour moi, Tous les chats sautent à leur façon.


Il y a un lien entre ces deux lectures car, comme l’explique Katherine Verdery dans son prologue, elle a emprunté à Herta Müller la notion de « doppelgänger », ce double (en l’occurrence, doté d’une identité d’espionne, de fauteuse de trouble) que lui crée la police politique, la Securitate, et qui finit par influer sur les actions, les choix et la « vraie » identité de Verdery (qui se considère, elle, comme une simple anthropologue venue étudier la Roumanie d’après-guerre).

Pour Herta Müller, née dans cette même Roumanie d’après-guerre, son identité d’adulte est elle aussi profondément marquée par son refus de se conformer et de coopérer avec le régime de Ceauşescu, mais sans l’issue de secours qu’a Verdery, qui peut toujours rentrer chez elle aux Etats Unis.

Lire la suite »

Profession : historienne, ethnographe, « espionnes » (2)

Première partie de ma chronique de A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia, de Sheila Fitzpatrick, et de My life as a spy. Investigations in a secret police file, de Katherine Verdery, annoncée dans mon précédent billet.


Hormis la similarité de leur sujet (Verdery fait plusieurs fois référence à Fitzpatrick, dont la recommandation apparait au dos du livre), les deux livres sont marqués par des objectifs et des personnalités très différentes. Sheila Fitzpatrick propose un récit accessible à toute personne s’intéressant aux autobiographies et à l’URSS ; son style est enlevé, amusé (par son regard sur elle-même et sur le milieu universitaire des années 1960 et 1970), et un brin narquois. Elle se souvient volontiers de ses échecs sur le plan humain (l’Angleterre où elle fait son doctorat la déprime complètement et ses premières semaines à Moscou sont aussi marquées par la volonté d’éviter au maximum le contact humain), mais elle parait intellectuellement très décidée. La manière dont elle retrace son cheminement intellectuel par rapport à son sujet d’études, est fascinante. Katherine Verdery est bien plus réfléchie : la Roumanie, dit-elle, lui a révélé une personnalité beaucoup plus sociable et preneuse de risques, mais elle reconnait aussi tous ses défauts humains, ses erreurs dans son approche à son sujet de recherche, et elle est encline à tout réévaluer et à se critiquer, y compris dans sa relation d’après 1989 avec la Securitate. C’est que, bien qu’elle fasse d’elle-même son propre sujet d’étude et d’analyse, son ouvrage a lui aussi une vocation scientifique et son approche est donc bien plus analytique que celle de Fitzpatrick. Verdery parle, par ailleurs, de gens qui sont parfois encore vivants, et dont elle prend soin de préserver l’anonymat (le degré d’attention qu’elle apporte à brouiller les identités des personnes dont elle parle m’a rappelé ce livre de Jaap Scholten sur les aristocrates hongrois de Transylvanie qui, vingt ans après la chute du régime Ceauşescu – ce qui n’est pas l’équivalent du démantèlement du régime – et 70 ans après les événements qu’il étudie, refusaient encore d’avoir leurs histoires publiées noir sur blanc en Roumanie).

Lire la suite »

Profession : historienne, ethnographe, « espionnes »

As I write this memoir, it’s becoming increasingly clear to me that the Soviets were not totally stupid in thinking that historians like me were essentially spies. We were trying to get information they didn’t want us to have, and we were prepared to use all sorts of ruses and stratagems to get it. 

[En écrivant ces mémoires, il m’est de plus en plus évident que les Soviétiques n’étaient pas totalement stupides lorsqu’ils pensaient que les historiens comme moi étaient fondamentalement des espions. Nous essayions d’obtenir des informations qu’ils ne voulaient pas que nous ayons, et nous étions prêts à utiliser toutes sortes de ruses et de stratagèmes pour les obtenir.]

Sheila Fitzpatrick A spy in the archives

Indeed, as we will see, the [Securitate] officers draw a parallel between my ethnographic practices and those of intelligence work. They recognize me as a spy because I do some of the things they do – I use code-names and write of « informants », for instance, and both of us collect « socio-political information » of all kinds rather than just focusing on a specific issue. So what are the similarities and differences between these two different modalities of information gathering: spying and ethnography? 

[En effet, comme nous le verrons, les agents [de la Securitate] font un parallèle entre mes pratiques ethnographiques et celle du travail de renseignements. Ils voient en moi un espion parce que je fais une partie des choses qu’ils font – j’utilise des noms de code et je parle d’« informateurs », par exemple, et nous collectons tous deux des « informations socio-politiques » de toutes sortes plutôt que de nous concentrer sur un sujet spécifique. Quelles sont donc les similarités et les différences entre ces deux modalités différentes de collecte d’informations : l’espionnage et l’ethnographie ?]

Katherine Verdery – My life as a spy

Katherine Verdery est une chercheuse incontournable pour qui s’intéresse à la Roumanie de la période communiste. Américaine, ethnographe de formation, elle commence ses recherches de terrain en Roumanie dans les années 1970, se spécialisant d’abord sur les structures sociales (notamment dans les zones rurales) plutôt que sur l’appareil politique, puis élargissant ses recherches aux politiques identitaires et culturelles sous Ceauşescu. En 2018 a paru son dernier monographe, My life as a spy. Investigations in a secret police file (« Ma vie d’espionne. Enquête dans un dossier de la police secrète »), réévaluation de toute sa relation humaine et professionnelle avec la Roumanie à la lumière de la lecture du dossier compilé à son sujet par la Securitate, la police politique secrète de la Roumanie communiste. C’est un dossier énorme – près de 2800 pages de rapports, de transcriptions d’écoutes, de notes internes, de recommandations et de plans d’actions, de photos. Parmi les chercheurs étrangers ayant travaillé en Roumanie, le sien est, écrit-elle, de loin parmi les plus importants.

Verdery n’est pas la première à avoir écrit, après la chute du mur, sur son dossier établi par la police secrète. J’avais par exemple présenté The File, de Timothy Garthon Ash : celui-ci est aujourd’hui un historien et commentateur reconnu, mais ce livre porte sur la période qu’il a passé à Berlin-Est alors qu’il préparait son doctorat sur Berlin sous Hitler et que la Stasi, elle compilait un dossier sur lui (« seulement » 325 pages, d’après mes notes). Verdery n’est aussi pas la seule à devoir réévaluer sa relation à ses proches à l’aune du contenu de son dossier – Peter Esterhazy, ayant écrit Harmonia Cælestis en hommage à son père, se rend compte avec amertume dans Revu et corrigé que celui-ci était en fait un vulgaire indicateur dans la Hongrie communiste. De même son presque contemporain hongrois András Forgách découvre-t-il que sa mère menait une double vie, elle aussi au service de la police hongroise : il fait de cette découverte l’objet de Fils d’espionne, livre traduit (comme Revu et corrigé) du hongrois au français et publié chez Gallimard. Mais Verdery découvre son dossier non seulement en tant que chercheuse, mais aussi en tant que chercheuse qui découvre a posteriori à quel point ses quinze années de recherche durant la guerre froide ont alimenté les suspicions dans son pays d’accueil qu’elle était une « espionne ».

Sa démarche intellectuelle avec ce livre est assez similaire à celle d’une autre universitaire anglo-saxonne, dont le livre autobiographique, A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia [Une espionne dans les archives. Mémoires de la Russie de la Guerre froide], a paru en 2013. Sheila Fitzpatrick est, elle, historienne, d’origine australienne, spécialiste de la Russie du XXe siècle (soviétologue, selon sa propre description), et son livre porte sur ses propres séjours de recherche, à Moscou, à la fin des années 1960 (deux des livres de Sheila Fitzpatrick sont traduits en français : Le stalinisme au quotidien : la Russie soviétique dans les années 1930 (Flammarion, 2002) et Dans l’équipe de Staline : de si bons camarades (Perrin, 2018)).

Contrairement à Verdery, pour qui la lecture récente de son dossier a été très blessante, Fitzpatrick semble trouver plutôt amusante l’idée d’avoir été soupçonnée d’espionnage quarante ans auparavant, mais c’est aussi parce qu’il n’y a pas, dans son cas, de dossier du KGB (c’est-à-dire qu’il y en a/avait probablement un, mais qu’elle n’y a pas eu accès et n’a peut-être pas essayé d’y avoir accès) et donc pas de piqûre de rappel. Le livre de Fitzpatrick pose cependant le même type de question : qu’est-ce qu’être « espion.ne » ? Jusqu’à quel point l’étiquette est-elle dépendante de la volonté et des actions d’une personne, et jusqu’à quel point l’est-elle d’un contexte culturel, social et (géo)politique ? Un chercheur en sciences sociales, qui choisit un sujet d’études en dehors de son propre pays, ne poursuit-il pas finalement le même type d’objectif qu’un espion : apprendre à connaitre un système, peut-être avec tous ses secrets, afin de les présenter et de les expliquer à un autre public ?

Les deux livres trouvent leur origine dans un contexte de guerre froide, dans lequel chaque camp – l’anglo-saxon qui envoie ces doctorants lauréats de bourses publiques, et le communiste qui reçoit ces doctorants et devient leur sujet d’études – a intégré dans son discours et sa mentalité l’existence du « risque » d’espionnage. Mais même aujourd’hui, en dehors de ce contexte de guerre froide (l’étiquette revient parfois), le sujet revient sur les tables dès qu’il existe des tensions entre des forces géopolitiques ou des systèmes idéologiques opposés, l’Iran étant la principale illustration de ce phénomène aujourd’hui.

A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia et My life as a spy. Investigations in a secret police file feront l’objet de ma prochaine chronique. De la Transylvanie de Katherine Verdery, je n’aurai qu’un petit pas à faire pour arriver à ma chronique suivante, qui m’amènera dans le Banat de Herta Müller.