Herta Müller – Tous les chats sautent à leur façon

Je reporte ma chronique encore incomplète de My life as a spy de Katherine Verdery afin d’arriver directement à la lecture commune d’aujourd’hui autour de Herta Müller : pour moi, Tous les chats sautent à leur façon.


Il y a un lien entre ces deux lectures car, comme l’explique Katherine Verdery dans son prologue, elle a emprunté à Herta Müller la notion de « doppelgänger », ce double (en l’occurrence, doté d’une identité d’espionne, de fauteuse de trouble) que lui crée la police politique, la Securitate, et qui finit par influer sur les actions, les choix et la « vraie » identité de Verdery (qui se considère, elle, comme une simple anthropologue venue étudier la Roumanie d’après-guerre).

Pour Herta Müller, née dans cette même Roumanie d’après-guerre, son identité d’adulte est elle aussi profondément marquée par son refus de se conformer et de coopérer avec le régime de Ceauşescu, mais sans l’issue de secours qu’a Verdery, qui peut toujours rentrer chez elle aux Etats Unis.

Les univers de ces deux livres que sont My life as a spy et Tous les chats sautent à leur façon se rejoignent aussi par la présence, plus ou moins importante dans les deux livres, de la minorité ethnique allemande. A Aurel Vlaicu, village de Transylvanie où Verdery fait son premier séjour de recherche en 1973, environ 20% de la population est allemande (souabe) et c’est l’un des facteurs qui l’ont amenée, doctorante en anthropologie, à s’installer dans ce village pour y étudier sa structure sociale, y compris dans ses dimensions interethniques. Elle s’y fait également des amis très proches.  

Herta Müller, elle, nait dans un village allemand (souabe) du Banat, à l’ouest de la Transylvanie, assez près de la frontière serbe. C’est avec l’évocation de son enfance rurale dans les années 1950-60 que débute Tous les chats sautent à leur façon, long entretien que mène l’éditrice allemande Angelika Klammer avec Herta Müller en 2013-14. Cette dernière est alors récipiendaire du prix Nobel de littérature depuis 2009.

Cette première partie de l’entretien est traversée d’une forme de paradoxe : d’une part, l’enfance de Herta Müller n’est pas une enfance heureuse : la solitude dans une famille où le labeur, le silence et l’absence de tendresse (souvent, la violence) sont la norme. A Nitzkydorf (Niţchidorf), on vit de la terre, parfois contre la terre. L’agriculture est en grande partie collectivisée, la nature n’a rien de bucolique : ni pour les villageois (pour qui « le paysage n’était ni beau ni laid, c’était un lieu de travail, une surface cultivable »), ni pour elle (« la nature, autrefois, je l’ai vécue comme une torture physique »). Mais c’est justement l’autre côté du paradoxe : de sa solitude de « petite gardeuse de vaches dans sa vallée », grandissant dans une communauté trop abrutie par le travail physique et les mauvais souvenirs, nait chez Herta Müller l’imagination et la tentative de s’expliquer le monde par des images fortes. Enfant, elle n’a pas toujours de mots pour décrire ces images, mais elles contribueront visiblement à faire d’elle l’écrivain qu’elle est devenue.

C’est la solitude qui m’a amenée à l’écriture, c’est ma deuxième grande solitude. La première a été celle du village, quand je ne connaissais pas encore le mot « solitaire » qui n’existait pas dans mon patois souabe. Dans ma deuxième solitude, j’avais beau connaître ce mot en allemand et en roumain, il ne m’a pas servi à grand-chose.  

Ce paradoxe – qui n’en est en fait probablement pas un – continue après son départ du village et son installation, alors qu’elle est encore adolescente, dans la grande ville proche, Timişoara. Dans son esprit, les mots se multiplient – en allemand, puis en roumain, langue qui lui était jusque-là étrangère mais qu’elle trouve « savoureu[se] sur le plan esthétique » – en même temps que les raisons d’avoir recours aux beautés du langage se font plus nombreuses, pour contrer la laideur et l’hostilité d’une « langue officielle […] faite d’inepties », et comme dérivatif au harcèlement et à la solitude de son présent.

A cette époque (la deuxième moitié des années 1970), tandis que Verdery tente de trouver sa place dans son nouvel environnement transylvain, Herta Müller subit toutes les mauvaises facettes du régime : ostracisation au travail, interrogatoires, visites de son appartement en son absence, pressions dans son entourage. A la lecture de Tous les chats sautent à leur façon, on se rend compte également des liens étroits entre la vie et l’œuvre de Herta Müller, les deux étant placés sous l’ombre pesante du régime de Ceauşescu.

Ainsi le recueil de nouvelles Dépressions, son premier texte (publié d’abord en Roumanie dans une version censurée, puis en Allemagne dans une version tronquée), dépeint-il le monde de son enfance, « un village en marge du monde, de la taille d’un dé à coudre », à l’image de la Roumanie « avec sa dictature démente et sa pauvreté sinistre ». Les pages de « Rien que de la froideur », ce chapitre dans lequel elle revient sur les nombreux interrogatoires que lui font subir les agents de la Securitate, et sur sa manière de s’y préparer, sont aussi celles du roman La convocation (chroniqué récemment Chez Mark et Marcel). Le chapitre « L’homme au bouquet » commence avec une question sur le roman Animal du cœur, qui raconte (écrit Angelika Klammer) « l’histoire d’amis qui sont dans le collimateur des services secrets : refusant de croire à la version officielle du suicide d’une camarade, ils insistent pour savoir et font des recherches. »

Hormis Dépressions et L’homme est un grand faisan sur terre (qui, paraissant à Berlin en 1986, évoque justement le désir d’émigration et la (re)découverte de l’autre côté du mur), ses autres romans paraissent après son départ définitif de Roumanie pour s’installer en Allemagne en 1987. Ses premières années en Allemagne ne signifient pas la fin du cauchemar de la surveillance : son arrivée, dit-elle, a été précédée de rumeurs propagées avec l’aide de la Securitate, l’accusant (encore un paradoxe) d’être une informatrice au service de ce même organisme. Voilà encore le « doppelgänger » inventé par la Securitate qui surgit, la devance, tente de la supplanter, lui rend la vie insupportable alors même qu’elle pensait s’être libérée de ses tentacules.

Tous les chats sautent à leur façon porte en allemand le titre « Ma patrie était un pépin de pomme ». Comme « animal de cœur » et « l’homme est un grand faisan sur terre », ces expressions reflètent des images mentales tirées de la vie de Herta Müller et de ses réflexions autour des langues allemande et roumaine. Ce livre est le deuxième texte que je lis de Herta Müller. Le premier était La bascule du souffle, lu tout au début du blog et dont j’avais aimé l’écriture plus que le rythme – Lire et Merveilles l’a aussi chroniqué aujourd’hui dans le cadre de notre lecture commune.

Comme l’indique Herta Müller dans le livre d’entretiens, ce livre tient une place à part dans son œuvre : « Tous mes textes sont issus de situations initiales de ce genre, à l’exception de La bascule du souffle. Car il ne s’agit pas de ma vie à moi, mais de la déportation de ma mère », écrit-elle. Nombreuses étaient les femmes, dans ce village allemand de Roumanie, à avoir été déportée dans des camps de travail soviétique, justement parce qu’elles étaient allemandes. Le mutisme, au sein de la famille, autour de cette déportation, et « la loi du silence » qui pesait généralement en Roumanie sur les responsabilités des uns et des autres durant la guerre, ont profondément marqué tant la génération les parents que leur fille. Pour la mère de Herta Müller, écrit-elle, il fallait à tout prix éviter d’attirer l’attention afin de ne pas subir d’éventuelles nouvelles punitions, alors que Herta Müller se refuse justement à perpétuer l’attitude de compromission qu’avaient adopté ses parents envers le nazisme (son père s’était engagé volontairement dans la Waffen-SS à 17 ans).

Mais, comme l’indique aussi le chapitre « Mon ami Oskar », derrière Léopold, héros de La bascule du souffle âgé de 17 ans lorsqu’il est condamné à cinq années de camp, se profile la personne bien réelle d’Oskar Pastior, poète que rencontre Herta Müller et dont les souvenirs qu’il accepte de reconstituer pour elle ont nourri le roman.

Contrairement à My life as a spy, dans lequel Verdery propose une étude autobiographique d’une relation avec la Roumanie, qu’elle découvre tardivement avoir été assez différente de ce qu’elle pensait avoir vécu, Herta Müller est, dès sa naissance, plongée dans ce système de répression et de surveillance. Cela fait de Tous les chats sautent à leur façon une lecture certes intéressante (sur la Roumanie d’après-guerre et sur la « fabrique » de l’écrivain), mais marquée par une atmosphère sombre et pesante. En termes de fiction, le livre m’a remis en mémoire Comme si de rien n’était, ce roman roumain d’Alina Nelega, que j’avais chroniqué l’année dernière et qui suit l’itinéraire d’une femme qui, dans les années 1970-80, ne peut ni ne veut se conformer : l’écriture est pour elle aussi un besoin et une échappatoire mais (contrairement à Herta Müller), cela ne suffira pas pour que le personnage de fiction qu’est Cristina survive à cette atmosphère d’oppression et de mensonges.


Tous les chats sautent à leur façon est sur mes étagères depuis bientôt quatre ans. J’avais reçu le livre de Katharina Loix van Hooff, qui travaillait alors chez Gallimard et a, depuis, fondé sa propre maison d’édition (Les Argonautes, spécialisée dans la littérature européenne. J’aurai l’occasion de reparler). Quelques mois après avoir reçu ce livre, au cours d’une visite à Kraków, j’étais tombée sur une affiche annonçant que le même soir ouvrait au MOCAK, le Musée d’art contemporain, une exposition de collages de Herta Müller et qu’elle-même serait présente au Musée. Evidemment, j’y suis allée, j’ai arpenté le MOCAK dans tous les sens, mais – déception – je n’ai pas vu l’ombre de Herta Müller. Par contre, les collages étaient bien là avec leurs textes un peu décousus et d’apparence tellement plus légère (je ne me souviens plus du tout s’ils étaient traduits – est-il d’ailleurs possible de les traduire ?). J’y ai repensé en lisant « Lettres et tiroirs », la dernière partie de ce livre d’entretiens, dans lequel elle évoque cet autre pan de sa relation avec le mot, les mots (ceux qui existent et ceux qu’elle invente), l’image, la poésie. Avec la langue, aussi : la technique du collage lui permet, dit-elle, de composer en roumain des textes qu’elle ne pourrait plus écrire dans cette langue qui a été la sienne mais qui ne l’est plus vraiment.

Posséder des centaines de milliers de mots, je considère que c’est une chance. Et quand je suis en voyage, dans cette situation où, il y a belle lurette, j’ai commencé à faire des collages, je me dis souvent que les mots m’attendent à la maison. Les laisser éparpillés partout, c’est pour moi l’expression d’une intimité, d’une décontraction, et même d’une liberté personnelle : posséder des mots en abondance est le contraire de la censure d’autrefois.

Herta Müller, Tous les chats sautent à leur façon. Entretien avec Angelika Klammer. (Mein Vater war ein Apfelkern, 2014). Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira. Gallimard, 2018.


14 commentaires on “Herta Müller – Tous les chats sautent à leur façon”

  1. keisha41 dit :

    Ah voilà, j’ai vu passer un billet sur l’auteur, il y avait une LC. Bon, un jour un jour je lirai l’auteure… ^_^

  2. nathalie dit :

    Ah la la, décidément, il faut que je me repenche sérieusement sur cette autrice ! Pas facile à appréhender, impressionnante et perturbante. Mes souvenirs manquent décidément de précision. Je note ce titre.

    • Comme tu as déjà lu plusieurs livres d’elle, je suis sûre (même si tes souvenirs sont imprécis) que ce sera intéressant pour toi de lire ce livre d’entretiens, dans lequel sont évoqués la majorité de ses romans. Même si je crois me souvenir que tu préfères lire les oeuvres que lire autour des oeuvres et de leurs auteur(e)s?

  3. Marilyne dit :

    Un article passionnant. Je ne crois que j’aurai lu ce livre d’entretiens sans avoir plus lu l’autrice. Au fil de ton article, je me disais  » maintenant, je vais lire ce titre de Herta Müller « , à la fin de l’article, je ne parviens plus à choisir, ils m’intéressent tous, ton article permettant de bien les contextualiser dans l’histoire et l’oeuvre de l’autrice. Il est certain que je la relirai. Je découvre également cette pratique du collage, fascinant.

    • Je ne suis pas surprise que sa pratique du collage t’intéresse, et je suis sûre que ce qu’elle dit sur sa démarche t’intéressera aussi! Pour ma part, c’est surtout son premier livre, Dépressions, que j’ai découvert en lisant son livre d’entretiens, et c’est donc surtout celui-là que j’aimerais lire pour poursuivre ma découverte. Mais ce serait aussi intéressant de lire ses autres textes de non-fiction, un peu moins évoqués dans le livre mais dont certains sont rassemblés chez Gallimard (Essais choisis, 2019). Excuse-moi pour ma lenteur à répondre à ton commentaire, et merci encore de t’être jointe à moi pour cette lecture de Herta Müller!

  4. Bonjour ! J’ai lu d’elle « la convocation » et ce fut une expérience difficile et un peu laborieuse. Une écriture très poétique mais des personnages que je n’avais pas franchement compris. Un jour je tenterai un autre de ses livres, très certainement !

  5. Emma dit :

    Très intéressant.

    Je ne peux pas dire que L’homme est un grand faisan sur terre m’a incitée à lire d’autres livres d’Herta Müller.

  6. […] Katherine Verdery se réfère fréquemment à Sheila Fitzpatrick, dont A spy in the archives a paru en 2014, quatre ans avant la publication de My life as a spy. Elle cite également des voix issues de Roumanie : la poète Ana Blandiana, le philosophe Gabriel Liiceanu, et bien sûr l’écrivaine allemande Herta Müller dont l’œuvre est marquée par ses origines dans la Roumanie d’après-guerre et par les pressions de la Securitate. Les mémoires d’Ana Blandiana ne sont pas (à ma connaissance) traduits en français, ceux de Gabriel Liiceanu non plus, mais Herta Müller est revenue longuement sur sa vie et son oeuvre dans ses entretiens avec Angelika Klammer, Tous les chats sautent à leur façon, que j’ai chroniqués dans ce billet. […]


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