Ivo Andrić – Omer pacha Latas

La quatrième de couverture présente les personnages d’Omer pacha Latas comme les figures d’un échiquier – la reine, le fou, la tour, les soldats… En repensant à ma lecture, je me suis rendu compte que j’y voyais plutôt un de ces grands tableaux des siècles passés, présentant un grand thème – un paysage, un passage de la Bible, une bataille entre deux armées – mais dont l’intérêt réside en fait dans les détails nichés sur les routes et dans les maisons.

Le grand thème, ici, serait l’arrivée en Bosnie d’Omer pacha Latas et de son armée, « un grand événement non seulement pour Sarajevo mais pour toute la Bosnie ». C’est au mois d’avril d’une année dont on apprend plus tard qu’il s’agit de celle de 1850 qu’arrive ce séraskier du sultan, « le « mouchir » (maréchal) Omer pacha.

Les pachas et tous les chefs de Bosnie-Herzégovine avaient déjà été invités à venir à Sarajevo, pour accueillir le séraskier et écouter la lecture du firman du sultan concernant le nouvel ordre du pays ; le ton était si menaçant et d’une si évidente brutalité que même les plus têtus et les plus effrontés n’avaient pas osé faire la sourde oreille. Même le vizir de Mostar, Ali pacha Rizvanbégovitch, qui, en tant que vizir indépendant et seigneur d’Herzégovine, n’était pas venu, depuis dix ans, accueillir un seul vizir de Bosnie, s’était décidé après une brève hésitation.

Au premier chapitre, « L’arrivée », fait pendant le dernier, « Le départ », l’année suivante : « Ils s’en vont. Personne ne le dit, nul ne prononce à haute voix ces mots-là ou des mots semblables. »

Si Omer pacha a été envoyé là, c’est parce qu’il est chargé « de briser ou de soumettre … ceux qui règnent depuis des siècles sur la Bosnie et que l’on nommait, hier encore, les fils du sultan : les beys, les chefs de clans, les membres des plus illustres familles musulmanes. » Cette campagne d’imposition du pouvoir d’Istanbul sur l’ordre ancien de Bosnie, on finit par se souvenir qu’elle est le prétexte du roman, plutôt que de l’avoir constamment sous les yeux : hormis quelques chapitres décrivant les mouvements de bataillons de l’armée ou d’autres évoquant des entretiens que mène le séraskier avec les knez de Bosnie, on ne « voit » pas vraiment l’action de l’armée et la répression de la région.

Au fil des chapitres – parfois longs, parfois courts – se succèdent plutôt des portraits de personnages de l’entourage du séraskier et aussi, parfois, de toutes petites scènes ajoutant un supplément de vie et de couleur au roman.

Cela commence très tôt dans le premier chapitre : on y voit d’une part les rangs de l’armée qui se suivent en entrant dans la ville avec, en leur centre, le séraskier sur son cheval blanc, et, d’autre part, la foule des officiels, des notables et des badauds de la ville venus assister à la procession. Et dans ces premières pages, la première personne à être vraiment extraite de la foule par l’auteur, c’est « Osman, l’innocent bien connu de la ville », dont l’apparition inopinée interrompt brièvement le cortège et, un peu plus longuement, le récit : à ce personnage mineur mais symbolique, Andric consacre une dizaine de pages, avant de le faire disparaître à nouveau, et pour de bon, dans les coulisses du livre.

Osman surgissant parmi les flots de l’armée entrant dans Sarajevo, c’est l’un des détails qui émaillent ce roman-tableau ; bien plus loin, le chapitre « Un vin nommé Jilavka » pourrait être représenté comme une maison, par les fenêtres desquelles on voit et on entend Arif bey « dit Toptchibaba (le chef des canonniers), le plus accueillant et le plus prodigue des officiers d’Omer pacha » alors qu’il reçoit justement ses amis. En y regardant de plus près, quelle surprise de voir cet officier et ses amis s’apostropher en latin et se servir de crêpes viennoises avant de se mettre à danser « des danses polonaises bondissantes » suivie d’une « czardas endiablée » à la hongroise ! C’est qu’Arif bey et ses invités se nomment « en fait » Sigismond Ering, Fritz ou encore Iaroslav Kot, des noms bien représentatifs de l’Europe centrale dont ils sont issus. Ils sont là comme le sont les autres soldatsdu « murtad tabor », ce bataillon des apostats dont la force et les connaissances techniques ont enrichi l’armée ottomane mais qui apparaissent « aux yeux consternés » des musulmans de Bosnie » comme « une légion, une innombrable légion diabolique ».

Peut-être une maison comme celle-ci, la charmante Svrzina kuća à Sarajevo

Arif bey vient de prendre ses quartiers dans la maison de Biélovo « qui appartenait encore, il n’y a guère, à Mouïaga Télalaguitch », jusqu’à récemment boutiquier « habile et sûr de lui, qui [malgré ses origines modestes] s’était hissé au rang des notables ». Avec l’arrivée du séraskier, il s’est retrouvé parmi les premiers de la liste des personnes à arrêter par la police d’Omer pacha : dans le chapitre « Enchaînés », inséré juste avant l’histoire d’Arif bey, on le voit tout comme on le verrait dans un coin d’un tableau, une figure dans un convoi de proscrits cheminant sur la route qui mène vers Istanbul et l’oubli, loin en dehors du cadre. Comme Osman, Mouïaga Télalaguitch ne fait qu’une brève apparition ; tous les deux sont des déracinés – l’un par l’esprit, l’autre par le corps – mais ils sont aussi parmi les rares personnages à être dépeints dans les lieux dont ils sont issus.

Parmi les autres chapitres-portraits, on trouvera ainsi Saïda Hanum – épouse légitime du séraskier, née Ida, fille de familles autrichiennes, allemandes et hongroises – ainsi que Costache Nenisanu, maître d’hôtel du pacha et portant le nom officiel d’Antoine (« mais on ne l’utilisait que devant les invités étrangers »). Dans cette armée ottomane, ils sont nombreux à vivre entre deux cultures, deux noms, deux types d’habillement et d’ameublement.

Tout au sommet de cet ensemble, il y a Omer pacha Latas, « l’ancien aspirant du régiment des cadets de Lika, le déserteur Mitcho Latas, du village de Iania Gora. » Je n’en dis pas plus sur ses origines et son parcours, en partie parce qu’Andrić le met au centre de plusieurs chapitres (un peu moins cependant que ce qu’on pourrait penser étant donné qu’il donne son titre au roman), mais aussi parce que ce pacha est un personnage historique. D’ailleurs, en relisant les quelques pages du livre de Misha Glenny, The Balkans, portant sur le conflit entre Istanbul et l’élite musulmane de Bosnie au XIXe siècle, j’ai été amusée de voir apparaitre, aux côtés d’Omer pacha Latas, d’autres noms figurant dans le roman – Ali pacha Rizvanbégovitch, déjà présenté, et le consul autrichien Atanatskovitch – mais surtout j’ai été amusée de voir que Glenny cite une poignée de paragraphes du roman d’Andrić pour illustrer l’atmosphère de Sarajevo durant l’année de la présence du séraskier. Ecrivant un ouvrage d’histoire plutôt que de fiction, Glenny s’intéresse bien plus qu’Andrić au contexte de cette campagne (le Tanzimat, cette ère de réforme et de modernisation qui marque le milieu du XIXe siècle ottoman) et à ses conséquences économiques dévastatrices pour la Bosnie.

S’il y a un élément de son héros éponyme sur lequel Andrić s’attarde, cependant, c’est celui de sa personnalité, parfois hautaine et impérieuse en apparence, parfois chaleureuse, toujours vulnérable et emplie de doutes. Il apparait souvent dans le roman – dans son rôle cérémoniel, dans ses face-à-face avec ses interlocuteurs (mais jamais avec sa femme) – mais c’est dans le long chapitre « Ce qui s’appelle un peintre », au milieu du roman, qu’Andrić nous raconte enfin un peu de l’histoire du séraskier. Pour ce faire, il le met face au peintre croate Karas, venu faire son portrait : le temps, si inhabituel, de la pose et de l’inactivité forcée est l’occasion pour Omer pacha de s’envoler dans ses souvenirs et de faire ressortir ses regrets cachés.

Le pacha se remit à penser à son portrait, à le regarder avec les yeux de la multitude et des générations futures. Cela eut bientôt dissipé sa mauvaise humeur, il se sentit mieux disposé. Il vivait maintenant avec son portrait, se cachait derrière lui et, franchissant plusieurs siècles, guettait les regards étonnés et les exclamations de milliers de spectateurs. Son portrait grandeur nature est accroché au mur, pas à Sarajevo ou à Istanbul, pas en Turquie, mais dans la galerie impériale de Vienne ; il n’est pas en uniforme de maréchal turc, mais en Feldmarschall autrichien, avec des étoiles brillantes, un ruban bleu d’acier en travers de la poitrine et l’ordre de Marie-Thérèse autour du cou. Au bas du cadre doré, une plaque de cuivre porte l’inscription : Feldmarschall Michael Lattas von Castel Grab.  

Mais quelle est, dans tout ça, l’histoire d’Omer pacha Latas ? En dehors de ce grand arc qu’est l’arrivée, la présence puis le départ de l’armée, il n’y a pas vraiment d’histoire ou d’intrigue générale qui lierait les personnages entre eux. Omer pacha Latas, c’est plutôt une succession de portraits, chacun contenant une ou plusieurs histoires liées au(x) personnage(s) mis en valeur dans un chapitre, et qui tous ensemble accompagnent le déroulement de la plus grande histoire politique et militaire qui se déroule loin au fond du roman (je mets l’accent sur les portraits de personnages, mais il y a aussi des chapitres construits autour d’ensembles plutôt que d’individus, comme par exemple « L’armée », qui se passe d’explication sauf qu’il se termine avec l’évocation rapide mais terrible d’un des très rares personnages de femme).

Je parle donc de chapitres plutôt que d’un roman dans son intégralité, parce que c’est bien l’impression – qui n’a rien de désagréable – qu’il donne : une suite de chapitres (la quatrième de couverture parle de miniatures) qui forme un ensemble mais dont chacun pourrait avoir une vie séparée. Bien que connu, en tout cas en dehors de Yougoslavie, pour ses « gros » livres (Le pont sur la Drina, La chronique de Travnik), Andrić était aussi l’auteur de nouvelles, telles que celles rassemblées dans L’éléphant du vizir, que j’ai chroniquées ici. Omer pacha Latas occupe encore une autre place dans l’œuvre d’Andrić : cette édition de la collection Motifs ne le mentionne pas du tout, mais ce livre a été publié de manière posthume, en 1977, sur la base (selon Wikipedia) d’écrits datant des années 1950. Ce caractère posthume et peut-être incomplet ne se ressent pas vraiment à la lecture du texte (il y a parfois des redites dans les descriptions et formulations, mais c’est peut-être juste le style d’Andrić), mais il aurait certainement été intéressant – en tout cas pour moi – d’avoir plus d’informations sur la genèse du texte et sur sa forme au moment où il avait été mis de côté. Cela surtout parce que, en lisant ce roman qui parle tout de même de l’imposition, par une armée étrangère bien que partageant une même culture religieuse, d’un nouvel ordre politique et social au milieu du XIXe siècle, je me suis parfois demandé s’il ne fallait pas aussi y voir un commentaire sur les évolutions de la Yougoslavie au milieu du XXe siècle et notamment la mise en place d’un régime communiste.

En tout cas, c’est une lecture que je ne regrette pas et que j’ai faite, dans le cadre de ma série autour des prix Nobel de littérature en provenance d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans (Andrić l’obtient en 1961). Chez Mark et Marcel et Lire et Merveilles se sont aussi plongées dans l’œuvre d’Ivo Andrić en lisant Le pont sur la Drina ; je mets une phrase chacune pour résumer leurs avis : « un livre qui ne m’a pas emportée, mais qui m’a vraiment intéressée » et « Il est extrêmement rare que j’abandonne une lecture en cours » et je vous invite à aller lire leurs chroniques (in)complètes ! Merci à elles de s’être jointes à moi. Chez Mark et Marcel note qu’elle lirait volontiers La chronique de Travnik : il en est de même pour moi, mais j’ai aussi bien envie de lui adjoindre une relecture d’Enterrement à Thérésienbourg, juste parce que ce récit d’un autre grand écrivain yougoslave, Miroslav Krleža, se déroule justement dans l’environnement de l’armée autrichienne auquel le séraskier ottoman Omer pacha Latas s’était d’abord destiné.

Ivo Andrić, Omer pacha Latas. Traduit du serbo-croate par Jean Descat. Le Rocher, 2009.


10 commentaires on “Ivo Andrić – Omer pacha Latas”

  1. nathalie dit :

    Ah mais tu as l’air d’avoir aimé ! Il réussit en effet bien les portraits individuels. C’est sûr que dans Le Pont, la liaison de l’ensemble se traîne un peu. On pourra se retrouver pour une autre lecture commune alors !

  2. Marilyne dit :

    En te lisant, je retrouve mes impressions de lecture avec Le pont sur la Drina, plutôt des nouvelles, et effectivement, ta comparaison est très juste, comme un immense tableau où l’on pose successivement le regard sur des scènes éparses, liées à l’ensemble.

  3. flyingelectra dit :

    2023 je note ! j’ai envie de le lire depuis longtemps

  4. nathalie dit :

    J’en suis pour Singer et Tokarczuk et pour Andric. Y a plus qu’à lire les bouquins. Hum.


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