Olga Tokarczuk – Les pérégrins

J’ai souvent rêvé de voir sans être vue. D’espionner. D’être l’observateur idéal.

Est-ce que lire Les pérégrins, ce « panorama foisonnant du nomadisme moderne » lorsqu’on est soi-même en voyage, améliore l’expérience de lecture ? D’un côté oui, parce que le livre est composé de tant de textes plus ou moins courts, et d’une telle diversité, qu’on peut facilement en glaner un ou deux, par-ci par-là, entre deux visites ou deux arrêts. On trouve alors pêle-mêle des pensées, des observations, des nouvelles de quelques paragraphes ou quelques pages, avec des personnages qu’on découvre une fois sans savoir qu’on les retrouvera peut-être dans un texte suivant.

Les histoires de Kunicki et de sa femme perdue, de l’anatomiste Verheyen contemporain de Spinoza, de la collection de Frederik Ruysch ou encore d’Anouchka dans le métro de Moscou, sont parmi les plus longues. Souvent situées dans un passé assez distant, toujours renouvelées et inattendues dans leur choix de personnages et de mises en scène, ce sont de vraies petites nouvelles, bien ciselées et dans lesquelles le lecteur en quête d’un peu de repos face au foisonnement de sujets de ce livre pourra s’installer un peu plus confortablement.

Mais Les Pérégrins n’est pas un recueil de nouvelles. Le Monde l’a décrit comme une « ruche » à explorer « en passant d’une alvéole à une autre » ; The New Yorker y voit « un cabinet de curiosités qui doit aussi s’inclure dans ce cabinet ». Pour ma part, j’y verrais bien aussi un herbier, une collection d’idées et d’observations accumulées (à dessein ou non) avec le temps, et reflétant la curiosité de l’auteure envers le monde qu’elle traverse, et son goût de l’observation des autres. Beaucoup, en tout cas, s’accordent à dire que Les pérégrins est un texte qui résiste aux catégorisations habituelles.

En le relisant – d’une traite cette fois-ci – j’y ai pourtant retrouvé tout un arc temporel, avec ces premières pages dans lesquelles une « je » (c’est tentant d’y voir l’autrice, comme à chaque apparition de ce « je ») évoque des moments déterminants de l’enfance : la découverte du « je suis », immédiatement suivie de la description de « mon premier voyage ».

Depuis ce jour, le fleuve, comme une aiguille, est venu se ficher dans la bulle sécurisante du paysage qui m’environnait : le parc, le potager où poussaient des légumes sagement alignés sous les châssis, et la rue avec son trottoir aux dalles de béton sur lesquelles on jouait à la marelle. L’aiguille traversait de part en part ce décor rassurant par sa stabilité et y introduisait une troisième dimension – la verticale ; elle y laissait un petit trou, et le monde de l’enfance n’était plus alors qu’un ballon de baudruche percé dont l’air s’échappait avec un sifflement ténu.

(Ce sont des pages sur l’enfance qui m’ont tout de suite remis en mémoire les paragraphes d’ouverture de son discours de réception du prix Nobel sur l’émergence du « tendre narrateur »). Très vite cependant arrive l’âge des études et des petits boulots nomades puis, au fil des pages et des « je », émerge l’image (ou la personnalité) d’une femme qui se nourrit du voyage et du mouvement. On peut ainsi considérer Les pérégrins comme un livre revenant sur l’évolution du moi de la narratrice sous l’angle de la « psychologie du voyage ». Presque à la fin du livre arrive une autre découverte du « je suis » : non pas celui de l’enfance, dont elle prend conscience dans la pénombre de la maison familiale, mais celui de l’adulte qui aime à disparaitre des cartes, celle pour qui « « peu importe où je suis », où je suis m’est égal. Je suis. »

Cette approche au moi et au mouvement est accompagnée de deux autres dimensions qui sont certainement liées entre elles dans l’esprit de Tokarczuk, même si je n’ai pas réussi à vraiment saisir le message qu’elle imaginait avec ce lien.

La première dimension est celle de la rencontre de l’autre. « Le but des pérégrinations est d’aller à la rencontre d’un autre pérégrin », écrit-elle quelque part, avant de noter (vers la fin du livre), que « le but de cette pérégrination était d’aller à la rencontre d’un autre pérégrin ». Quel est cet autre ? Les moments de rencontre directe impliquant le « je » de la narratrice sont en fait assez rares, représentés par les quelques dialogues avec des femmes et des hommes rencontrés au hasard du voyage (la femme aux mains peintes au henné avec laquelle elle compare les notions de temps ; celle rencontrée à l’aéroport de Stockholm et qui étudie « ce que l’homme fait subir aux animaux » ; ou encore cet homme croisé dans un train et qui lui parle des photos des voyages qu’il fait chaque année). Comme cette personne qui « rêve de voir sans être vue », ou comme le « je » qui aime s’asseoir dans « les réceptions des palaces » afin d’y observer les « femmes qui attendent des hommes, et [l]es hommes qui attendent des femmes », cette narratrice semble en fait préférer les rencontres à la troisième personne, autant celles qui paraissent vécues (les conversations entendues au hasard des trajets en avion, les conférences données à des groupes de passagers anonymes dans les aéroports, les messages laissés par d’autres voyageurs (polonais) dans les endroits qu’elle traverse), que celles qui relèvent peut-être davantage de l’inventivité de l’auteure (Anouchka et la « vieille pérégrine », par exemple). Il y a aussi les rencontres à travers le temps : Louise, qui transporte sous ses jupes le cœur de son frère Frédéric Chopin, et Charlotta, qui au temps de Pierre Ier se prend à rêver de s’embarquer sur l’un des navires qui quittent les côtes hollandaises, ne peuvent-elles pas être vues comme des versions parallèles de cette narratrice qui, au XXIe siècle, se dépeint comme « une citoyenne du l’Etat du Réseau », souvent occupée à franchir « une frontière invisible ou purement conventionnelle » uniquement signalée par les notifications de son téléphone ?

Mon énergie me vient du mouvement : des vibrations des autocars, du vrombissement des avions, du roulis des trains et des ferries.

La deuxième dimension relève finalement aussi de cette idée de rencontre à sens unique, car il s’agit de la confrontation avec le corps. Il ne s’agit pas vraiment du corps dans son intégralité vivante – même si Tokarczuk fait se présenter au tout début un « je » « pas très grande », avec « un corps bien agencé, comme un sac de voyage soigneusement rangé » (« ce qui – pour diverses raisons – est très pratique »). Ce qui revient surtout, dans le présent de la narration comme dans les épisodes plus fictifs du passé, c’est la rencontre de l’autre pérégrin « en pièces détachées ». Que ce soit par le biais d’un « je » visitant au présent le Josephinum de Vienne, ou du docteur Blau se rendant « en avion à une conférence internationale consacrée à la conservation des pièces d’anatomie », ou de Frederik Ryusch, « le meilleur anatomiste des Pays-Bas » au début du XVIIIe siècle, et son contemporain Philippe Verheyen, le corps humain, les techniques de conservation et son exposition au regard des spécialistes et des spectateurs, sont un thème récurrent du livre. Ils sont observables, mais ne peuvent rendre ni le regard ni la parole. Il en est de même avec ces lettres dispersées et sans réponse par lesquelles « Joséphine Soliman » demande à « François Ier, empereur d’Autriche », de lui rendre le corps de son père, « diplomate émérite » et « fidèle serviteur » de l’Empereur Joseph, désormais condamné par ses origines nord-africaines à être « empaillé comme un vulgaire spécimen dans le Cabinet des Curiosités de la Nature » de la Cour, et à y être exposé au regard et à la moquerie des visiteurs.

Au-delà du plaisir de la découverte de l’inventivité et de la curiosité intellectuelle de Tokarczuk, comment comprendre cette double obsession pour le mouvement, et pour le corps, qui à la fois rend possible le mouvement tout en étant (dans Les pérégrins) présenté dans un état irrémédiablement stationnaire ?

J’aurais pu également évoquer la question – récurrente elle aussi mais moins mise en avant – du rapport à la langue, ou les clins d’œil plus discrets qui émaillent le texte (on y trouve beaucoup de baleines, par exemple), ou les cartes anciennes dispersées sans autre commentaire entre les pages. Je terminerai de manière plus prosaïque, en évoquant mon malaise en découvrant l’ampleur de l’amour de cette narratrice pour l’avion et ses promesses de « mondes nouveaux », et en contrepartie son dédain pour les usagers des trains de nuit, ces « trains spéciaux (…) mis en place pour les personnes qui ont peur de prendre l’avion », ce « malheureux pourcentage de la population qui meurt de trouille à chaque décollage et à chaque atterrissage ». Fervente utilisatrice du train (de jour comme de nuit, en Pologne comme ailleurs), j’ai principalement lu et chroniqué Les pérégrins au son des annonces de la SNCF et d’autres compagnies ferroviaires, et je ne peux qu’espérer que Tokarczuk et ses personnages se sont réconciliés avec le train au long cours, depuis la parution de ces Pérégrins il y a quinze ans.

De Tokarczuk, je n’avais jusqu’ici lu que Dieu, le temps, les hommes et les anges, si évocateur, si ancré dans l’espace, et si différent. En lisant Les pérégrins, j’ai surtout pensé à ce que j’ai lu jusqu’ici sur Les livres de Jakób, ce récit baroque d’une pérégrination dans l’Europe des Lumières, et dans lequel on retrouve le père Benedykt Chmielewski, auteur du livre de voyage dont l’un des « je » des Pérégrins a fait son guide de voyage de référence.  

Nathalie a lu Les livres de Jakób (et Les pérégrins, et Dieu, le temps, les hommes et les anges, et Sur les ossements des morts). Aujourd’hui, c’est au tour de Maison de jour, maison de nuit, livre « un peu difficile à lire » mais au charme « indéniable ». C’est une lecture commune autour d’Olga Tokarczuk, dans le cadre de mon année sur les Nobel de littérature « de l’Est », et nous serons rejointes plus tard par Marilyne – qui a justement lu et apprécié Le tendre narrateur – Discours du Nobel et autres textes – et Emma.

Et Olga Tokarczuk est une femme écrivain d’Europe centrale et orientale. Avec Les pérégrins, elle obtient le premier de ses deux prix Nike (le second étant pour Les livres de Jakób), la seule auteure avec Wiesław Myśliwski jusqu’ici à avoir obtenu cette prestigieuse reconnaissance littéraire polonaise par deux fois.

Olga Tokarczuk, Les pérégrins (Bieguni, 2007). Traduit du polonais par Grażyna Erhard. Noir sur Blanc, 2010 ; Le livre de poche, 2021.

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21 commentaires on “Olga Tokarczuk – Les pérégrins”

  1. nathalie dit :

    Ah c’est un livre troublant, mais je vois que tu as aimé. Je viens de relire mon billet et je trouve qu’il n’y a pas grand-chose dedans, manifestement j’avais eu du mal à me faire une idée de la chose. Il faut dire que tu l’as lu deux fois et tout ce que tu dis de ce « je suis » est très intéressant. Pas facile à la fois de s’intéresser au contenu des fragments et au fil conducteur général du livre. Mais quand même… la dernière citation de mon billet sur les Pérégrins est très proche d’un passage de Maison de jour que je n’ai pas retenu, il y a chez Tokarczuk un lien entre l’intérieur le plus profond (maison ou corps humain) et le voyage.

    • Après ma première lecture, je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir écrire, mais le livre bénéficie en effet vraiment d’une deuxième lecture plus attentive à tous les petits liens et rappels entre les différents textes. Et ensuite, quand j’aurai lu d’autres Tokarczuk, je verrai peut-être davantage de liens entre les livres, même si pour le moment (sur la base de ces deux titres mais aussi sur ce que j’ai lu sur les autres) je n’en vois pas beaucoup… sauf alors cette question de l’intérieur/le voyage, à garder en mémoire. D’ailleurs, je viens de me rappeler que j’ai moi aussi ses Récits ultimes sur mes étagères.

  2. Ingannmic dit :

    Oh, j’ai complètement loupé ce rendez-vous, alors que j’ai « Les pérégrins » sur ma pile… ceci dit, c’est un livre qui m’effraie un peu, il semble complexe.
    Et Les livres de Jakob, je recommande, quel texte profus, profond, et divertissant en même temps !

    • Ingannmic, effrayée par un livre de Tokarczuk, alors qu’elle a conquis Les livres de Jakob? Il n’est vraiment pas complexe et j’espère que ce n’est pas l’impression que j’ai donnée avec mon billet. Au contraire, je crois qu’il est suffisamment varié, et chaque texte est suffisamment intéressant, pour être aisément lu. Là où il y a un peu plus de complexité, à mon avis, c’est pour décider quoi faire de toutes les idées du livre une fois qu’on l’a lu dans son ensemble. Lis-le s’il te plait et donne-nous ton avis! On peut toujours refaire une LC Tokarczuk!
      On a aussi une LC avec Nathalie autour de Svetlana Alexievitch le 1 décembre et tu seras bienvenue si tu veux te joindre à nous.

      • Ingannmic dit :

        Me voilà rassurée, et si vous faites une nouvelle LC autour de cette autrice, j’y participerai volontiers. Pour celle du 1er décembre, pourquoi pas, puisque j’ai « Les cercueils de zinc » dans ma bibliothèque, que je n’ai pas lu.. je note, et si j’ai eu le temps de le lire et de le chroniquer d’ici là, je me joindrai à vous avec grand plaisir !

      • J’hésitais à lire Les cercueils de zinc, mais ce sera soit La guerre n’a pas un visage de femme, soit La fin de l’homme rouge. J’espère que tu pourras nous tenir compagnie!

  3. Choup dit :

    j’ai bien envie de la découvrir depuis son Nobel, mais je ne sais trop par quel bout (livre) la prendre…et surtout je ne suis pas sûre d’être dans le bon état d’esprit pour aborder ce qui semble être une écriture singulière et exigeante.

    • J’espère que tu pourras sauter le pas, et que tu apprécieras ta lecture suffisamment pour continuer la découverte. Comme je n’ai lu que deux de ses livres pour le moment, c’est difficile de conseiller d’autres lectrices potentielles, mais pourquoi pas commencer par Dieu, le temps, les hommes et les anges, qui est relativement court, pas trop dispersé, singulier dans l’écriture mais pas trop exigeant?

  4. Emma dit :

    Ouh la la. Déjà que j’avais un peu peur de lire un de ses livres…

    Bon, on verra comment se passe la rencontre avec Sur les ossements des morts.

  5. doudoumatous dit :

    Un livre complexe et riche, apparemment… c’est très intrigant.

    • Surtout riche, à mon avis! Et, même si l’on ne souhaite pas rentrer dans le détail de la structure, de la narration etc, il y a beaucoup de textes engageants, ou qui interpellent, ou qui font sourire… J’ai beaucoup aimé les longs textes de fiction qu’elle parsème dans Les pérégrins.

  6. Madame lit dit :

    Je l’ai lu mais je crois que j’aurais apprécié lire ta chronique (surtout pour le rôle de la narration) avant car j’ai eu un peu de difficulté à comprendre le récit. Voici le lien de mon article :https://madamelit.ca/2020/03/24/madame-lit-les-peregrins-dolga-tokarczuk/ Au plaisir!

    • Alors c’est peut-être le moment de le relire! Merci pour le lien vers ta chronique, qui soulève d’ailleurs une question intéressante: si le voyage et le mouvement vers l’autre sont « le sel de la vie », alors que faire lorsque le voyage devient impossible? A contrario, il y a aussi la question de comment considérer le mouvement lorsqu’il ne fait pas l’objet d’un choix: pour les migrants et les réfugiés, par exemple. Le compte-rendu du New Yorker y fait référence de manière très juste.
      Je suis tentée d’organiser une autre LC Tokarczuk pour le prochain mois de l’Est: est-ce que c’est quelque chose qui te tenterait?

  7. Marilyne dit :

    Merci pour cette chronique qui m’éclaire sur ce livre. Jusqu’ici, je n’avais lu que des présentations qui semblaient le limiter au  » récit de voyage « . Comme je viens de lire le discours du Nobel, je ne regrette pas d’avoir attendu pour ces Pérégrins, je crois que je percevrai mieux cette lecture ( même si je favorise toujours les voyages en train lorsque cela est possible… ). Je pense – en te lisant – qu’elle suscitera de ma part de nombreuses réflexions et réactions (  » résiste aux catégorisations habituelles  » , déjà attise encore plus ma curiosité ).
    J’espère me joindre à vous pour le 1er décembre ( difficile à affirmer, il y a forte probabilité que je sois en déplacement ) et pour une prochaine lecture d’Olga Tokarcuk ( en étant ponctuelle cette fois ).

    • En effet, il y a bien plus dans ces Pérégrins qu’un/des simple/s récit/s de voyage! Je n’ai pas encore lu ces « autres textes » que tu as chroniqués en plus du discours du Nobel, mais ce sera certainement intéressant pour moi de lire Tokarczuk sur Tokarczuk, en plus de lire Tokarczuk tout court. Et, du coup, intéressant de lire tes réflexions et réactions quand tu auras le temps d’ouvrir ces Pérégrins! Bref, je n’en ai pas terminé avec elle, d’autant plus qu’elle-même n’en a probablement pas terminé avec l’écriture!
      Merci de ta participation malgré ton manque de temps, et j’espère que tu pourras te joindre à nous soit le 1, soit pour Tokarczuk bis.

  8. […] récemment et dans lequel ce sujet est bien plus central et bien plus sérieux : c’est Les pérégrins, d’Olga […]

  9. […] polonaise dans lequel je m’étais embarquée début octobre avec, justement, une chronique de Les pérégrins et qui m’a ensuite emmenée ici, puis là, et enfin là. Je continue également ma contribution […]


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