Eugen Ruge – In Zeiten des abnehmenden Lichts (Quand la lumière décline)

J’ai encore les trois petites coupures de la sélection « Books of the Year » d’un Financial Times de novembre 2013, trois papiers roses avec les titres qui m’avaient le plus intéressé à l’époque parmi leur sélection des meilleurs livres de l’année. Il y avait The War that Ended Peace, de Margaret Macmillan, Harvest, de Jim Crace, et In Times of Fading Light, d’Eugen Ruge. Le premier livre est celui d’une grande spécialiste de la Première Guerre mondiale et porte sur la première décennie et demie du XXe siècle ; j’ai lu son Peacemakers/Les artisans de la paix, sur la conférence de paix de 1919, mais pas encore celui-là. Le deuxième titre, je l’ai lu au printemps 2020 et j’ai expliqué peu après pourquoi je l’avais tant aimé. Quant au troisième, il s’agit du titre de la traduction anglaise d’un roman de 2011, disponible également en français sous le titre Quand la lumière décline.

Le petit descriptif du Financial Times utilise exactement 50 mots pour parler de ce « premier roman » primé et qui retrace un demi-siècle d’histoire de l’Allemagne de l’Est à travers l’histoire de l’apparatchik Wilhelm Powileit : « cette saga familiale retranscrit, tout en détails, la réalité de la vie quotidienne en RDA », y est-il entre autres écrit.

En relisant ce petit texte, je me dis que j’avais déjà dû entendre parler autre part de ce livre, car je doute que ces 50 mots auraient suffi à attirer mon attention. Il m’a en tout cas fallu presque 10 ans pour enfin faire cette lecture, en commun avec Livr’escapades et dans le cadre des « Feuilles allemandes » dont elle organise la quatrième édition avec Eva et Patrice.

>  L’avis de Livr’escapades

Maintenant que j’ai lu ce roman, je me dis aussi que ma vision du livre diverge de celle du Financial Times sur au moins deux points, le premier étant celui concernant Wilhelm Powileit. C’est vrai que le 1er octobre 1989, jour de son 90e anniversaire, est la principale date autour de laquelle reviennent les chapitres. Cependant, de tous les personnages – tous membres de la même famille – Wilhelm m’a paru l’un des moins présents et les moins accessibles aux lecteurs.

Chacun des chapitres, bien qu’ils soient toujours à la troisième personne du singulier, épouse en effet le point de vue et les pensées d’un personnage différent. Ce sera d’abord Alexander (Sascha), lorsqu’en 2001 il rend une dernière visite à son père détesté ; puis Charlotte, une parmi une poignée d’émigrés allemands juste après la Seconde Guerre mondiale ; puis Irina en ce jour anniversaire du 1er octobre 1989 ; puis à nouveau Sascha (de nombreuses années plus tôt qu’à sa première apparition) ; et Nadjeshda Iwanowna (je garde les noms dans leur transcription allemande) ; et Kurt ; et enfin Markus….

Petit à petit, les liens entre tous ces noms et toutes ces perspectives s’expliquent, et on s’aperçoit que, hormis Wilhelm Powileit, assis dans son coin chaque fois que revient le 1er octobre 1989, les autres portent le nom de famille Umnitzer et que c’est surtout de ces autres – en tant qu’individus, en tant que famille, en tant qu’acteurs d’une Histoire ordinaire – qu’il sera question.

Bruno Ganz dans le rôle de Wilhelm Powileit dans l’adaptation du roman (2017) (Crédits: ©-Hannes-Hubach_X-Verleih-AG et source)

Ma deuxième divergence avec le FT concerne l’utilisation du mot « saga », ce mot qui suggère une linéarité que le roman ne possède pas du tout. Ruge raconte plutôt par fragments, passant d’une période à une autre au fil de chapitres qui ne sont absolument pas organisés de manière chronologique, mais reviennent toujours vers ces points fixes que sont ce 1er octobre 1989 et cette année 2001.

Toutes ces voix, toutes ces dates s’ajoutent les unes aux autres pour former un panorama – délibérément incomplet – d’un demi-siècle d’histoire telle qu’elle a pu être vécue par les membres d’une famille est-allemande – une famille qui n’est ni tout à fait ordinaire, ni vraiment extraordinaire, mais tout de même plutôt privilégiée.

De 1952 à 2001, cette histoire débute et se termine au Mexique, où Charlotte – et Wilhelm, son deuxième mari, tous deux étant des communistes (presque) de la première heure – se sont exilés avant la guerre, ayant mis les deux garçons de Charlotte à l’abri à Moscou. Abri plus que relatif, puis l’un d’entre eux, Kurt, passera une bonne partie de sa vie de jeune adulte dans un camp soviétique puis en exil intérieur. Lorsqu’il revient en Allemagne (de l’Est) et y retrouve sa mère, il est accompagné d’une femme – Irina – et d’un fils – Alexander/Sascha. Plus que Wilhelm, personnage un peu énigmatique et en tout cas peu apprécié par sa famille, c’est surtout Alexander qui est au cœur du roman.

Au fil des chapitres dont il est le personnage principal, on le voit évoluer, d’un enfant découvrant le monde, à un jeune adulte qui peut de moins en moins accepter le carcan politique et social de l’Allemagne de l’Est, et la famille dont il est issu et qui semble avoir si bien trouvé sa place dans ce système communiste. L’apogée de ce rejet arrive un 1er octobre 1989, date à la fois si centrale et abordée de manière si fragmentée dans le roman.

En mettant bout à bout les différentes perspectives sur cette journée d’anniversaire, on se rend compte à quel point elle concentre toutes les failles de la famille et de ses différents membres. Alors que, tout autour d’eux, « la lumière décline » et que tant la maison de Charlotte et Wilhelm que l’URSS menacent de s’écrouler, on retrouve le même cérémonial, les mêmes tensions qu’au cours des anniversaires précédents, les mêmes discours officiels et la même remise de médaille (quoique cette fois-ci en or) à cet éminent membre du parti qu’est Wilhelm. Mais la solution que trouve Kurt à l’absence inattendue d’Alexander à cette fête du 1er octobre, celle de ne pas dire la vérité à ses parents ni aux autres convives, se place dans la continuité du silence imposé sur tout ce qui touche aux vraies conséquences, pour la famille, de ce système communiste que les générations de Charlotte et Wilhelm, et de Kurt, soutiennent à leur manière et pour différentes raisons depuis des décennies.

> Sur l’Allemagne de l’Est, un autre titre : L’heure du réveil, de Jurek Becker. Ma chronique sur ce lien.

Le livre inclut une liste des personnages et leur place dans la famille. Dans l’édition allemande que j’ai lue, cette liste est placée à la fin et je ne me suis aperçue de son existence qu’après avoir terminé le livre. A mon avis, c’est mieux ainsi, car une part du plaisir de la lecture réside dans ce lent dévoilement, au cours des chapitres volontairement désordonnés, de cet arbre chronologique ainsi que de la psychologie des personnages, de leurs antécédents et des tensions qui en résultent. Le choix d’adopter la troisième personne du singulier, parfois plus proche et parfois plus détachée des pensées du personnage principal de chaque chapitre, renforce en tout cas l’impression que chacune des personnes, bien que présentée dans sa relation avec sa famille, reste très solitaire.

In Zeiten des abnehmenden Lichts propose ainsi, à travers les différentes générations d’une famille sur cinq décennies, un aperçu des différentes attitudes que peut adopter un individu envers le système communiste : la foi, le devoir, le rejet, l’ignorance, les compromis privés. Ici, ces individus ne sont jamais ni vraiment noirs, ni tout à fait blancs. A travers ce changement récurrent de point de vue, on les voit de l’intérieur et de l’extérieur et, même s’ils sont mal vus par leurs proches, le fait de les voir également de l’intérieur les rend bien plus vulnérables et attachants (à leur manière). Ainsi Kurt, envers lequel Alexander ressent tant de haine dans le premier chapitre, a fini par me paraitre plutôt sympathique pour sa fragilité, une certaine dignité et sa patience envers Nadjeshda Iwanowna.

Est-ce que je mettrais à mon tour In Zeiten des abnehmenden Lichts dans ma sélection des livres de l’année ? Je ne pense pas, mais je retiendrai certainement le plaisir de découvrir la construction volontairement fragmentée (et, concernant la vie de certains membres de cette famille, volontairement incomplète) du roman et le choix de dépeindre cette famille sous l’angle de leur prise de position face au régime et à l’idéologie plutôt que d’écrire leur vie sous la forme d’une « saga » chronologique.

Eugen Ruge, In Zeiten des abnehmenden Lichts (Rowohlt, 2011).

En français : Quand la lumière décline : roman d’une famille. Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses. Les Escales, 2012.

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9 commentaires on “Eugen Ruge – In Zeiten des abnehmenden Lichts (Quand la lumière décline)”

  1. kathel dit :

    Je l’ai lu à sa sortie, et j’avoue qu’il ne m’en reste pas grand chose, si ce n’est que j’avais aimé cette famille…

  2. Patrice dit :

    Très bonne idée d’avoir organisé une lecture commune de ce livre qui avait été largement célébré lors de sa sortie en Allemagne. Je ne savais pas qu’il existait un film, notamment avec le regretté Bruno Ganz, raison de plus de regarder ce film. Quant au livre, hm, dirais-je. Je l’avais lu à sa sortie en allemand, et à l’instar de Livr’Escapades, j’avais été rêtif à la fragmentation du récit. Pas un grand souvenir donc…

  3. Marilyne dit :

    Je ne connaissais même pas l’auteur… Je ne suis pas particulièrement saga, mais pas sûre non plus de tenir le fragmentaire. En tout cas, contente de la découverte.

  4. L’alternance temporelle non chronologique voire une certaine fragmentation ne me dérangent en principe pas mais étrangement, ici, elle m’a perdue et je n’ai jamais réussi à entrer dans le récit.
    Merci pour la lecture commune et ton billet que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt!


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