Josef Winkler – Die Verschleppung (L’Ukrainienne)

Dirndle

Dirndle. C’est l’un des mots que j’ai appris à la lecture de Die Verschleppung, livre de Josef Winkler traduit en français sous le titre L’Ukrainienne. Il y avait d’autres mots – des mots utiles pour moi, et d’autres moins. Celui-là non seulement est récurrent, mais m’a paru tout à fait représentatif du livre.

Evidemment il suffit de taper le mot Dirndle dans un moteur de recherche (ou de transiter par le sud de l’Allemagne, en tout cas au moment de l’Oktoberfest) pour se retrouver face à une avalanche de Dirndl, de robes plus ou moins typiques, plus ou moins bavaroises. Dans Die Verschleppung, lorsque Njetotschka Wassiljewna Iljaschenko, la narratrice de la majeure partie du texte, emploie le mot Dirndle, ce n’est pas pour parler de robes, mais de filles : des filles, au sens de « fille de » comme au sens plus général de filles d’un certain âge. Parfois, elle utilise d’autres termes – Weibele, Magd, Dirn, Frauen – mais c’est bien Dirndle qui revient le plus souvent, que ce soit pour parler d’elle ou pour parler d’autres.

Die Verschleppung est en effet l’histoire d’une Dirndle, Njetotschka, telle que celle-ci – devenue une femme âgée – la raconte à Josef Winkler : une histoire qui commence, bien avant sa naissance, avec celle de ses parents (surtout de sa mère) et grands-parents, et se termine plus ou moins avec son propre mariage. C’est aussi une histoire marquée par une date, celle de mars 1943, date à laquelle elle est arrêtée, au milieu de la nuit, avec sa sœur Lydia, « à Dóbanka, un petit village de l’Ukraine, à proximité de Tcherkassy » et envoyée en Carinthie autrichienne, avec un convoi d’autres requis et requises du travail obligatoire. C’est là, près de Villach, que la trouve Josef Winkler, une quarantaine d’années plus tard. Celui-ci est alors un jeune écrivain à la recherche de calme pour terminer un manuscrit.

Si son enfance en Ukraine soviétique et ses cinq années d’éducation primaire dans les années 1930 ont enseigné le russe à Njetotschka, c’est en allemand que Josef Winkler recueille et/ou retranscrit ses souvenirs (l’édition française est marquée comme étant traduite « de l’allemand (Autriche) »). D’où : le mot Dirndle.

Plärren

Plärren. C’est un autre mot qui m’a marqué tant il était récurrent dans presque toutes les formes de conjugaison. Mais ce n’est qu’en ouvrant le dictionnaire à la fin de ma lecture que je me suis rendu compte qu’il ne s’agissait pas simplement de « pleurer » ou « gémir », mais de quelque chose de bien plus fort, proche de « brailler » ou de « hurler ».

Les raisons de se lamenter ne manquent pas dans la vie de Njetotschka, ni dans celle de ses contemporains ou de ses parents. Née l’année de l’imposition des kolkhozes, Njetotschka grandit avec l’Holodomor – la grande famine – puis avec la mise au ban de sa famille et la véritable persécution que celle-ci subit pour l’empêcher de se nourrir, puis avec les grands travaux d’infrastructure (réalisés avec des moyens qui semblent si sommaires, comme ce pont sur le Dniepr, à la construction duquel sa mère travaille pendant quatre ans (a-t-il d’ailleurs survécu aux guerres qui ont suivi ?)). Elle grandit avec la perte de la maison familiale, et avec celle de son père, dont femme et filles ne sauront jamais où, quand ni comment il est mort.

Arbeiten mußte sie freilich ihr Lebtag, meiner Mutter wurde nichts geschenkt.

Njetotschka n’a pas une enfance facile – peut-on d’ailleurs parler d’enfance dans les conditions qu’elle décrit ? – mais l’histoire de sa mère et de son enfance à elle évoque une vie des campagnes misérable et brutale. L’histoire de la mère, Hapka, et de son mari, Wassily, montre une famille qui travaille très dur et atteint un peu d’aisance, ce qui rend la perte de ce bien-être relatif encore plus terrible, et le courage et la détermination de la mère pour garder ses filles en vie durant la tourmente des années 1930 encore plus remarquable.

En lisant ces longues pages sur la famine (telle que vécue par Njetotschka toute petite), sur la surveillance et les pressions dont la famille et ses voisins font l’objet, sur la peur des dénonciations, sur les disparitions, sur le labeur sur le pont et dans les champs, j’ai parfois perdu la notion du temps et pensais déjà être au milieu de la Seconde Guerre mondiale et de son lot de catastrophes. Mais non, celles-ci n’arrivent qu’un peu plus tard, et mère et filles se retrouvent, prises entre armées allemande et soviétique, à tenter de continuer à nourrir les vaches et à se préparer pour l’hiver.

L’arrivée des troupes allemandes est vécue comme un soulagement, comme une libération de la dictature communiste. Elle apporte même une touche de comique dans ce livre qui sinon, ne l’est pas du tout, avec cette apparition d’un soldat allemand qui, n’arrivant pas à faire comprendre qu’il veut deux œufs, finit par mimer une poule : un moment incongru, surtout lorsqu’on sait ce que la présence nazie signifiait pour tout un autre pan de la population de l’Ukraine.

Njetotschka n’évoque pas le sort de la population juive, probablement parce qu’elle est trop concernée par la survie au quotidien, qui implique d’échapper aux convois de travail forcé. Elle, sa sœur, et leur mère, y arrivent pendant un temps, jusqu’à cette nuit de mars 1943, où un policier « ukrainien » lui fourre la crosse de son arme dans les côtes pour la faire sortir de son lit. S’ensuivent quatre semaines de transport épuisant vers l’ouest, l’arrivée dans cette ferme autrichienne, le travail agricole pour remplacer les hommes partis ou perdus au front, l’acquisition des mots nécessaires pour se faire comprendre dans une maisonnée mi-accueillante, mi-hostile.

Schiach

Si la première partie du livre est celle où Winkler raconte les circonstances de sa rencontre avec Njetotschka, la deuxième et plus longue partie est celle dans laquelle, dans les années 1980, il retranscrit les souvenirs de la femme devenue âgée. Très brièvement, après l’enfance et l’adolescence de Njetotschka, cette deuxième partie évoque le mariage, les enfants, le retour qui n’a jamais eu lieu, la mère jamais revue. On aimerait en savoir un peu plus sur la vie d’adulte de Njetotschka, qui reste perçue comme « la Russe » dans cette province autrichienne. Est-ce parce que Njetotschka ne considère par sa vie d’adulte comme intéressante ? Ou est-ce parce que le sujet serait trop difficile à aborder alors que Njetotschka vit encore dans la communauté – dans la ferme, même – où elle a atterri en 1943 ?

Il est, aussi, possible qu’il s’agisse d’un choix de Winkler l’écrivain : je me suis souvent demandé quels choix celui-ci avait faits en retranscrivant les paroles de Njetotschka, et s’il s’était contenté de l’écouter parler, ou jusqu’à quel point il lui posait des questions sur des sujets qu’elle n’abordait pas d’elle-même. Comment, par exemple, transmettait-on les savoirs pratiques – traire les vaches, filer la laine… – de mère en fille dans une famille aussi cruellement malmenée que celle de Hapka et ses filles ? Ce sont des savoirs qui sont très utiles à Hapka dans sa nouvelle vie, mais dont on ne voit pas forcément l’apprentissage dans le récit. 

Je me suis aussi demandé quels étaient les mots de Winkler, et quels ceux de Njetotschka, qui apprend l’allemand sur le tard et sur le tas. C’est un allemand régional (autrichien ? ou plus spécifiquement de Carinthie ?) et c’est pour ça que j’ai noté « schiach » – laid, horrible – qui appartient finalement au même registre déplaisant que « plärren », comme troisième nouveau mot (j’espère ne pas avoir de raisons de l’utiliser lorsque je repasserai par l’Autriche).

Par-delà la langue de Njetotschka lorsqu’elle s’exprime en allemand, il est difficile de ne pas se poser la question de comment Njetotschka (ou Winkler) pouvait, durant son enfance et adolescence en URSS puis durant sa vie d’adulte loin de ses origines, comprendre sa propre identité et ses origines. La fluctuation entre « russe » et « ukrainien » au cours du récit est récurrente, que ce soit lorsqu’il est indiqué que Njetotschka parle « en langue russe, dans le dialecte ukrainien », ou lorsque le sous-titre de la première édition allemande (1983) évoque « une enfance russe » alors que le titre de la nouvelle édition allemande (2022) reflète le titre français (« L’Ukrainienne ») et retire la mention russe du sous-titre. Cette question de l’identité, de l’ethnicité ou de la nationalité était-elle un sujet lorsque Winkler s’entretenait avec Njetotschka, et celle-ci avait-elle une opinion (ou les moyens d’avoir une opinion) sur la question ?

Quel que soit son titre, ce livre est en tout cas un récit de vie terrible, surtout lorsqu’on pense à la vie probablement également difficile qu’aurait menée Njetotschka si elle avait pu rester en URSS. J’ai lu l’édition allemande de 1983, qui ne comporte que deux parties (le récit par Winkler des circonstances de sa rencontre avec Njetotschka, et le récit de la vie de celle-ci) et pas de préface ; l’édition française comporte la reproduction des lettres échangées par Njetotschka, sa sœur et sa mère et une préface de Josef Winkler, tandis que la nouvelle édition allemande inclut une postface du traducteur français Bernard Banoun : trois textes complémentaires que je lirai dès que j’en aurai l’occasion.

Je publie cette chronique aujourd’hui, vendredi matin 18 novembre. Hasard du calendrier, Josef Winkler et son traducteur français Bernard Banoun recevront cet après-midi le prix Laure Bataillon dans le cadre des rencontres littéraires internationales organisées par la MEET, la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs. Créé en 1986, le Prix Laure Bataillon récompense « la meilleure œuvre de fiction traduite en français dans l’année » (ce qui suscite chez moi deux questions : qu’est-ce qu’une œuvre de fiction, et qu’est-ce qui fait de L’Ukrainienne une œuvre de fiction ?)

Merci à Dominique ainsi qu’à Nathalie, chez qui j’ai découvert ce livre il y a quelques mois. Merci aussi à Livr’escapades et à Eva & Patrice, dont les Feuilles allemandes m’ont donné l’occasion de le lire.

Josef Winkler, Die Verschleppung. Suhrkamp, 1983.

En français : L’Ukrainienne. Traduit de l’allemand (Autriche) par Bernard Banoun. Verdier, 2022.

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8 commentaires on “Josef Winkler – Die Verschleppung (L’Ukrainienne)”

  1. merci pour ce petit clin d’oeil
    ce livre m’a plu et marqué meme si je n’étais pas comme vous en capacité de faire une analyse aussi fine, du coup j’ai relu quelques passages ce matin

    • Ca me fait plaisir de savoir que mon billet t’a donné envie de te replonger dans le livre. A vrai dire, je n’ai pas vu la traduction française mais je serais vraiment curieuse de voir comment le traducteur a traduit le mot Dirndle (ou les autres mots et expressions plus « autrichiens » qu’ « allemands »), et de savoir s’il m’aurait autant sauté aux yeux si j’avais lu le texte en français.

  2. nathalie dit :

    Effectivement ce doit être plus intéressant à lire en VO. La description des années de famine est saisissante, mais j’ai eu du mal avec la structure du livre et le rôle joué par l’auteur. Je me suis posé les mêmes questions sur ukrainien/russe.

    • J’étais un peu agacée par la première partie: pourquoi est-ce qu’il ne laisse pas la parole à la dame? Puis je suis passée à la deuxième partie et j’ai eu ma réponse.
      Dominique a gardé la phrase de Winkler sur les lectures russes qu’il fait, qui lui font penser à Nietotschka (Dostoïevski, Tchékhov, Gorki, Tourguéniev) et qui lui donnent envie d’ouvrir « la carte de la Russie ». Est-ce qu’il pense à la Russie tsariste, comme s’il voyait en Nietotschka une prolongation du XIXe siècle (et non pas, comme nous aujourd’hui, comme un symbole et une victime du XXe siècle communiste et nazi)? Je trouve ce passage intrigant.

  3. Athalie dit :

    Me voilà fort intriguée … Un texte qui semble interroger pas seulement sur l’histoire mais aussi sur les points de vue possible sur l’histoire. Voilà qui m’intéresse.

    • Tout à fait. C’est de l’histoire orale, recueillie/retranscrite (et donc filtrée) par un jeune écrivain bien des années après les faits. On peut y voir surtout un récit des années 1930-1940, mais aussi un peu un récit de comment cette vie est perçue dans les années 1980. Cela rend la préface récente de Josef Winkler, après encore quarante années, encore plus intéressante, à mon avis.

  4. […] Josef Winkler – Die Verschleppung (L’Ukrainienne) → […]


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