Et les enfants dans tout ça ? Trois classiques venus de Hongrie

Après la République tchèque, passons en Hongrie pour un nouvel épisode de ma série sur les albums pour enfants venus d’Europe de l’Est et traduits en français. Si les deux livres tchèques d’hier sont tous récents, on passe avec les trois livres d’aujourd’hui à des grands classiques de la littérature pour enfants, côté auteurs comme illustrateurs.

Les voici, par ordre croissant d’âge de lecture :

L’éléphanteau à pois bleus

Présentation de l’éditeur :

Cette bande dessinée présente vingt petites histoires rigolotes sur l’amitié. A chaque double page, un éléphanteau à pois bleus essaie d’imiter ou d’aider un de ses copains animaux avec plus ou moins de succès : une taupe grognon, un raton laveur un peu trop consciencieux, un papillon farceur, un âne extrêmement têtu, un hérisson qui a de l’idée… Les dessins frais et tout en rondeur de Zsolt Richly se marient parfaitement au texte simple et drôle de Veronika Marék.

Pour initier les plus petits au plaisir de la Bd.

Ecrit par Veronika Marék, illustré par Zsolt Richy, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions La joie de lire, 2015. A partir de 3 ans.

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Moi, si j’étais grand

Présentation de l’éditeur :

Politiquement incorrects et légèrement subversifs, les textes d’Eva Janikovszky et les dessins de László Réber font mouche et ébranlent nos convictions d’adultes. Leurs livres incroyablement modernes font partie du patrimoine mondial de la littérature jeunesse ; des pépites à consommer sans modération.

C’est bien connu être un enfant c’est pas amusant. « Les grands font ce qu’ils veulent, alors que les enfants doivent faire ce que les grands veulent qu’ils fassent. » Alors si j’étais grand…

Eva Janikovszky se met, avec humour et poésie, à la place de l’enfant qui doit se plier sans cesse à la volonté des adultes. Le scepticisme de l’enfant, sa frustration, et ses rêves une fois qu’il aura atteint l’âge adulte. Un livre sur l’enfance et les rapports enfants-parents parfois emprunts d’incompréhension mutuelle. Eva Janikovszky n’hésite pas à user la toute puissance de l’adulte. Une vision incroyablement avant-gardiste.

Un livre illustré au crayon, avec drôlerie et impertinence par László Réber.

Ecrit par Eva Janikovsky, illustré par László Réber, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions La joie de lire, 2011. A partir de 6 ans.

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Dom do dom !

Présentation de l’éditeur :

Dom do dom ! est un recueil d’histoires relatant les aventures d’un groupe de personnages assez fantasques : un cheval bleu, un sapin mobile, un colosse, un homme qui ne sait dire que Dom, do, Dom. Tous ces personnages ont été sauvés du monde, un peu cruel à leur égard, par Micamac qui les a emmenés dans une forêt où s’est créée une communauté à la vie mouvementée et joyeuse. Le livre reflète bien le style, très personnel, d’Ervin Lázár qui se caractérise par l’humour, la fantaisie, les jeux de mots et un regard tendre parfois teinté de mélancolie sur le monde.

Ecrit et illustré par Ervin Lázár, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions La joie de lire, 2012. A partir de 9 ans.


Et les enfants dans tout ça ?

Depuis 8 ½ ans que j’ai commencé à tenir ce blog, j’ai présenté des livres et des auteur-e-s d’une vingtaine de pays différents, couvrant une période allant de 1869 à aujourd’hui, et des genres allant du récit de voyage au roman en passant par le roman noir, la nouvelle, les mémoires et (d’un peu plus loin) la BD. Mais il me manquait un élément clé de la littérature d’Europe centrale et orientale, auquel je n’ai pensé que récemment : la littérature pour enfants !

Je ne connais pas assez cette littérature pour pouvoir donner un panorama de ce qui existe en V.O. dans chacun de ces pays, mais il suffit de dire que certains livres – parfois de nombreux livres – sont traduits en français, ce qui est un signe indubitable qu’il existe un vivier conséquent dans les pays d’origine. Un autre signe de qualité est que beaucoup de ces livres sont traduits par des traducteurs et traductrices reconnus pour leur travail de traduction de littérature pour adultes : Lydia Waleryszak pour le polonais, Joëlle Dufeuilly pour le hongrois, Eurydice Antolin pour le tchèque ou encore Jean Pascal Ollivry pour l’estonien, pour ne donner que quelques exemples.

A partir d’aujourd’hui, jour de la Saint Nicolas, je vais donc vous présenter quelques titres de pays aussi variés que la Lettonie, la République tchèque ou la Bulgarie. On y parlera sciences, amitié, animaux et bêtises, pour enfants d’environ 4 ans et plus.

Qui a dit que Noël approche ?


Actualités du mercredi : quelques rencontres et quelques articles en accompagnement de la rentrée littéraire

Je reprends mes habitudes du mercredi, en vous apportant quelques actualités concernant la littérature d’Europe centrale et orientale. Au programme d’aujourd’hui, une sélection de liens dans lesquels des auteurs et autrices, des traductrices, et des médias parlent de littérature roumaine, polonaise, hongroise, bulgare, serbe et albanaise.

Par où commencer ?

Peut-être avec un livre de la rentrée littéraire qui semble emporter l’aval des critiques ces derniers temps, Solénoïde de l’écrivain roumain Mircea Cărtărescu. Les éditions Noir sur Blanc qui l’ont publié fin août en font la présentation sur leur site, mais sa traductrice Laure Hinckel en parle aussi dans cet entretien, ainsi que sur son site où elle publie ces jours-ci des extraits de son carnet de traductrice. Une plongée passionnante dans l’univers de l’auteur et les coulisses de la traduction ! Le magazine AOC publie aussi un extrait des 800 pages du roman (sur abonnement).

Et l’auteur dans tout ça ? Il sera à Vincennes demain, jeudi 19 septembre et à Paris le lendemain, vendredi 20 septembre, avant de se rendre à la Fondation Jan Michalski en Suisse dimanche 22 septembre, pour une série de rencontres (toutes les informations ici).

Autre lieu, autre auteur : la médiathèque Etienne Caux de Saint-Nazaire organise le jeudi 26 septembre une rencontre avec Wojciech Nowicki, écrivain polonais en résidence à la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs (MEET). Journaliste (il tient une chronique culinaire dans l’édition cracovienne du quotidien Gazeta Wyborcza et est l’auteur d’essais culinaires) et commissaire d’expositions photographiques (il est aussi co-fondateur en 2005 de la fondation Imago Mundi dédiée à la promotion de la photographie), il a été membre du jury polonais du Prix littéraire de l’Union européenne cette année.

Il est l’auteur en 2013 de Salki (Greniers ; lauréat du Prix Littéraire Gdynia dans la catégorie essais) : « Ce récit de nombreux voyages est autant une flânerie dans l’espace que dans le temps. Nowicki extraie du passé l’histoire de sa famille originaire des confins Est de la Pologne et victime des déplacements forcés de population à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. En relatant leurs souvenirs, leurs craintes et leurs griefs, il dépeint un tableau universel du déracinement, de la nostalgie et de la peur » (MEET). L’édition anglaise du livre le range aux côtés de Perec, de W.G. Sebald et de Kapuściński, et comporte un éloge d’un autre écrivain-voyageur, Andrzej Stasiuk. Si ce livre n’est pas (encore) traduit en français, on peut lire Nowicki en français dans l’ouvrage Ewa et Piotr publié l’année dernière aux éditions Noir sur Blanc, livre du photographe italien Lorenzo Castore dont Wojciech Nowicki a signé les textes.

Auteur du recueil de nouvelles La fièvre (publié en mars aux éditions Mirobole), le photographe et correspondant de guerre hongrois Sándor Jászberényi aime chroniquer en images sur son compte Instagram la ville du Caire, où il s’est installé. Sa traductrice française Joëlle Dufeuilly présentera le livre à l’Institut hongrois à Paris, le 25 septembre (détails ici). Télérama le présentait cet été dans leur Cercle Polar, une vidéo à retrouver ici.

L’INALCO accueille, le 23 septembre, une rencontre avec Dimana Trankova et Andrija Matić, auteurs de deux dystopies parues cet été : La caverne vide (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov, aux Editions Intervalles) et L’Egoût (traduit du serbe par Alain Cappon, Serge Safran Editeur). La rencontre sera suivie d’une projection du film franco-bulgare Je vois rouge (qui, « au travers d’une quête personnelle et d’un récit familial, dévoile une partie de l’histoire de la Bulgarie et de la police politique du régime communiste », lit-on ici) et d’une table ronde sur les processus de lustration dans différents pays de l’espace post-communiste.

Pour terminer, une petite présentation du roman Le pays des pas perdus de l’écrivain albanais Gazmend Kapllani, à lire ou écouter sur France Culture (roman traduit du grec par Françoise Bienfait, paru aux éditions Intervalles en août).


Quelques idées pour refaire le plein de livres en septembre

Il semblerait que le phénomène de la rentrée littéraire touche aussi un peu la littérature d’Europe centrale et orientale en français ! Voici quelques uns des titres qui vont sortir au fil du mois. J’en oublie certainement, il suffit de me les signaler dans les commentaires pour que je les rajoute à la liste.

Commençons par la Hongrie : le 4 septembre, Cambourakis publie Le dernier loup de László Krasznahorkai (traduction par Joëlle Dufeuilly), « réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final ». Le 12 septembre, chez Albin Michel, publication du premier volume du Journal de Sándor Márai (traduction par Catherine Fay) qui, couvrant Les années hongroises 1943-1948, « met en lumière des passages plus personnels de l’œuvre littéraire où se déploient la causticité et la clairvoyance de Sándor Márai »

Deux titres aussi pour la Pologne : Zygmunt Miłoszewski (géniteur de l’ex-procureur Szacki dont les aventures sont publiées chez Mirobole) publie Te souviendras-tu de demain ?, « son ouvrage le plus personnel, devenu aussitôt la meilleure vente de l’année en Pologne » chez Fleuve Editions le 5 septembre. Même jour, aux Editions Noir sur Blanc, La Fabrique de papier tue-mouches, d’Andrzej Bart, « roman dérangeant, […] interrogation sur la responsabilité historique » avec pour cadre l’Holocauste en Pologne (traduction par Eric Veaux).

Arrivant de Slovaquie via Agullo Editions, Il était une fois dans l’Est, d’Árpád Soltész, « tableau noir et âpre des brutales années 1990 et du capitalisme sauvage qui a suivi la chute du communisme » sortira le 19 septembre (traduction par Barbora Faure).

Une nouvelle publication aussi de Roumanie, Solénoïde, « chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu », « roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka », « long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence », sera publié par les Editions Noir sur Blanc dès le 22 août (traduction par Laure Hinckel).

Alma Editeur publie le 29 août La symphonie du Nouveau Monde, de l’auteure d’origine tchèque installée en France Lenka Horňáková-Civade, portrait de destinées entre la Tchécoslovaquie, Marseille et le Nouveau Monde, dans le « tumulte terrible et merveilleux » de l’année 1938.

Comme d’habitude, un petit retour en arrière pour signaler les nouvelles publications qui m’ont échappé ces derniers mois. En juin, les Editions de l’Arbre Vengeur publiaient Opium de Géza Csath : ces « nouvelles, tantôt oniriques, tantôt réalistes, nous offrent le spectacle d’une folie qui annonce un siècle tout entier placé sous ce signe » (traduit du hongrois par Éva Brabant Gero et Emmanuel Danjoy). Toujours en juin, aux Editions Intervalles, La caverne vide de Dimana Trankova, suivi de trois poèmes inédits de Khristo Botev, dystopie dans une Union européenne en miettes après une Troisième Guerre mondiale, mais aussi « ode à l’espoir, à cette force intérieure qui peut demeurer, envers et contre tout, malgré le contrôle omniprésent et les systèmes nés pour broyer ce qui leur résiste » (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov). Début août, aussi aux Editions Intervalles, un roman d’un auteur né en Albanie, mais dorénavant établi aux Etats-Unis et traduit du grec, Le Pays des pas perdus de Gazmend Kapllani, confrontation entre deux frères que tout oppose, « cristallisant à travers leur confrontation l’histoire chaotique des Balkans et de l’Europe des XXe et XXIe siècles » (traduit du grec par Françoise Bienfait).

Pour terminer, deux volumes de non-fiction : le 4 septembre sortira chez Gaïa Editions une invitation au voyage ou du moins à glisser un nouveau volume aux côtés de ceux de Paolo Rumiz ou de Ryszard Kapuscinski, avec La frontière, récit par l’écrivaine-anthropologue voyageuse norvégienne Erika Fatland de son Voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège : « quatorze États et plus de vingt mille kilomètres en longeant LA frontière, la plus longue au monde, celle de la Russie avec l’ensemble de ses voisins » (traduction par Alex Fouillet). Et en juillet paraissait aux Editions Non Lieu La Moldavie à la croisée des mondes, ouvrage de Josette Durrieu et Florent Parmentier, une ancienne sénatrice et un universitaire qui « apportent un certain nombre d’informations qui permettront aux lecteurs de se faire une idée des enjeux moldaves, enjeux qui dépassent son cadre national et interroge l’identité européenne » (un complément parfait pour ceux et celles qui auraient envie d’en savoir plus sur ce pays avant ou après avoir lu L’empire de Nistor Polobok).


EUPL 2019 : Trois romans hongrois et une lauréate, Réka Mán-Várhegyi

Après la présentation hier de la lauréate du Prix de littérature de l’Union européenne (EUPL) pour l’Ukraine, place aujourd’hui à la Hongrie, qui participait pour la quatrième fois à ce prix initié en 2009.

Après Noémi Szécsi en 2009 (pour « Le Communiste Monte-Cristo »), Viktor Horváth en 2012 (pour « Miroir turc ») et Edina Szvoren en 2015 (pour son recueil de nouvelles Nincs, és ne is legyen), c’est à Réka Mán-Várhegyi qu’a été décerné ce prix cette année.

Née en 1979 dans la communauté hongroise près de Târgu Mureş en Roumanie, elle s’est installée en Hongrie après la chute du régime communiste et vit actuellement à Budapest. Travaillant pour une maison d’édition pour enfants depuis plusieurs années, elle publie un premier recueil de textes (« Tristesse dans le quartier Auróra ») en 2013 et reçoit alors le prix JAKkendő de l’association littéraire József Attila Kör auquel s’ajoute l’année dernière un autre prix prestigieux, le Prix Tibor Déry. Elle est également l’auteur de plusieurs livres pour enfants et jeunes adultes. Son roman Mágneshegy (« Colline Magnétique »), publié en 2018 et en partie développé à partir d’une des nouvelles de son recueil de 2013, brosse le portrait de trois jeunes universitaires à Budapest au tournant du millénaire, chacun essayant d’échapper à sa propre réalité.

Les deux autres livres en lice étaient Léleknyavalyák, avagy az öngyilkolás és egyéb elveszejtő szerek természetéről (« Les maladies de l’âme, ou de la nature du suicide et d’autres moyens de destruction ») de Róbert Milbacher, et Luther kutyái (« Les chiens de Luther), de László Szilasi, les trois romans étant parus chez Magvető en 2018.

Endre Szkárosi, président de la Société des Ecrivains Hongrois ainsi que du jury hongrois pour le Prix de Littérature de l’Union européenne (dont faisait également partie la traductrice française Joëlle Dufeuilly), a répondu à mes questions. Lire la suite »


György Dragomán – Le roi blanc

roi blancLe roi blanc est un livre tellement réussi que ce serait tentant d’écrire seulement « lisez-le » et de m’arrêter là. Mais je vais quand même essayer d’argumenter.

Deuxième roman de l’auteur hongrois György Dragomán, traduit dans une trentaine de langues, Le roi blanc est l’histoire racontée par lui-même de Dzsátá, un garçon de 11 ans. Dzsátá vit seul avec sa mère depuis le départ de son père « en voyage (…) au bord de la mer, dans un centre de recherche, pour une affaire urgente. » Supposé être absent juste une semaine, cela fait plus de six mois que le père est parti lorsque le livre débute, et en ce 17 avril, jour de l’anniversaire de mariage de ses parents, nous écoutons Dzsátá nous raconter comment il a fait la surprise à sa mère de lui offrir dès l’aube un beau bouquet de tulipes.

… puis elle a lissé ses cheveux en arrière et a soupiré, c’est toi mon garçon ?, moi, je suis sorti sans rien dire et je me suis arrêté près de la table, et je lui ai dit que je voulais lui faire une surprise, et je lui ai demandé de ne pas m’en vouloir…

La surprise tourne courte avec la visite menaçante de deux « collègues » du père, qui révèlent au lecteur ce que Dzsátá se refuse tout au long du livre à admettre : que le séjour de recherche d’une semaine du père est un euphémisme pour désigner le camp de travaux forcés du canal du Danube.

C’est ainsi, de la bouche d’adultes, que nous comprenons que le roman se déroule dans un pays et une époque fortement inspirés de la Roumanie des années 1980, et que nous comprenons aussi les défilés du premier mai, les queues interminables devant les magasins, la disparition de généraux sur les photos officielles, et d’autres détails qui émaillent le récit de Dzsátá. Pour lui, ces éléments font partie de son quotidien et sont présentés comme tels, et c’est justement cette capacité de l’auteur à maintenir de bout en bout l’illusion d’entendre un garçon de 11 ans nous racontant une vie qu’il conçoit comme normale (bien qu’il s’y passe parfois des choses inexplicables même pour lui) qui fait du roman un tel exploit (exploit qui est aussi celui de la traductrice Joëlle Dufeuilly).

C’est aussi un excellent point de vue pour saisir ce que vivre dans une société manipulatrice comme celle de la Roumanie à cette période signifiait, car Dzsátá nous relate son quotidien, celui d’un enfant parmi d’autres, avec l’école, les bêtises, les amis. Sauf que tout cela dépasse en gravité une simple Guerre des boutons, tant la violence est omniprésente, parfois de manière choquante. Il ne s’agit pas ouvertement de violence politique (même si la visite des collègues du père en est un exemple), mais d’une violence presque banalisée entre enfants, entre professeurs et enfants, adultes et enfants, comme si ceux qui la pratiquent avaient perdu l’habitude d’utiliser la moralité comme unité de mesure pour leurs actions.

A côté de la violence physique, la manipulation et l’intimidation sont aussi très présentes. Dzsátá tente de trouver son chemin parmi les discours des adultes autour de lui, comme s’il s’agissait d’un jeu d’échecs perpétuel dans lequel il doit deviner les arrière-pensées de ceux qui l’entourent, déchiffrer, avec ses repères d’enfant espiègle, leurs vrais objectifs politiques ou personnels. La violence, le mensonge, la triche, le dévoiement des valeurs : le chapitre « Soupape » est un excellent condensé parmi d’autres de ces thèmes qui traversent le roman.

… et, quand je me suis levé, j’ai cru que je ne pourrais jamais décoller du banc, mais, finalement, j’ai réussi, car j’ai vu mes chaussures avancer sur le parquet, puis sur le ciment du couloir, j’ai remarqué qu’un de mes lacets était à moitié dénoué, à la fin, le bout du lacet s’est carrément retrouvé sous mon talon, mais je ne sentais rien…

Le récit est déroulé à un rythme haletant, le rythme de Dzsátá, qui semble raconter tout ce qui lui passe par la tête – comme Emma dans Le bûcher mais une immédiateté et une urgence qui le différencient totalement de cet autre personnage créé par Dragomán. Mais si Dzsátá est un personnage bavard (bien qu’on ne sache pas pourquoi, pour qui ni avec combien de recul il est si bavard), Dragomán sait aussi user du silence pour donner encore plus d’épaisseur à cet enfant qui, ici, tente de gérer les conséquences émotionnelles de la menace qui pèse sur son père et, là, montre sa compréhension du système autour de lui et des manières de s’en accommoder.

… alors je me suis tu et je n’ai même pas tenté de deviner où on allait, j’ai préféré compter les pas, arrivé à chaque coin de rue, j’énonçais en moi-même le nombre de pas jusqu’au coin suivant…

Tout cela est tragique et il ne faut pas espérer une fin heureuse, mais pourtant ce n’est pas toujours le tragique qui domine. Là encore, le choix de faire d’un enfant le narrateur permet d’apporter de nombreuses touches absurdement comiques provenant du décalage entre le sérieux de certaines situations et leurs réponses d’enfants, et vice-versa : le chapitre où Dzsátá et son copain Szabi essaient de tomber malade est particulièrement drôle de ce point de vue.

Tout cela est aidé par une traduction remarquable dans la justesse de ton et la fluidité de la narration non-stop de Dzsátá. En comparant avec la traduction anglaise que j’avais lue il y a plusieurs années, j’ai noté quelques différences intéressantes entre les deux textes. Dès le premier chapitre, par exemple, la version française contient quelques phrases où les pensées et les temporalités s’enchainent sans coupure, alors que la version anglaise introduit un point final et un retour à la ligne pour la même phrase. Par curiosité, je suis allée voir l’original, auquel la version française semble plus fidèle de ce point de vue.

Une autre divergence, également importante, est que la version française donne quasiment tout le temps les noms de personnes dans l’original hongrois (une exception : Öcsi devient « Öcsi, son petit frère ») alors que la version anglaise met tout simplement « his kid brother » sans donner le surnom. Öcsi est le diminutif tiré de « öcs », nom commun pour désigner un frère cadet). Beaucoup de noms sont en fait des surnoms, que la version anglaise traduit : ainsi Csákány devient Pickaxe, le menacant Vasököl du chapitre « Soupape » devient Iron Fist.

Je sais que la question de la traduction des noms propres fait l’objet d’un débat parmi les praticiens, et pour ma part je préfère les lire dans la version d’origine pour la touche d’étrangeté qu’ils apportent, au risque d’y perdre un peu de la profondeur du texte (les notes de bas de page ou de fin de texte peuvent répondre à ce problème). Cependant j’ai posé la question à l’auteur lors de ma rencontre récente avec lui, et sa réponse était catégorique : il faut traduire les noms propres ! Dragomán lui-même tend cependant un peu un piège à tous ses traducteurs avec le nom de son personnage principal et son orthographe : écriture à la hongroise de son surnom d’enfance tiré d’un mot roumain, il surprend tant les hongrois que les roumains, et quant aux autres traducteurs, la version française opte pour Dzsátá, l’anglaise pour Djata (donnant ainsi une meilleure idée de la prononciation).

Le style, le personnage et l’histoire donnent beaucoup de raisons d’apprécier ce roman et the-white-king-1je suis surprise que sa traduction française, sortie en 2009, ait laissé si peu de traces dans la blogosphère française (ce lecteur l’a aussi apprécié récemment). Mon autre surprise vient du choix de l’image de couverture représentant un beau village des collines, avec ses maisons en bois enfouies sous la neige et une église entourée d’arbres. C’est très pittoresque, très « paysage des Carpathes », et ça n’a rien à voir avec le contenu du roman ! De ce point de vue la couverture de ma version anglaise (il en existe plusieurs) est bien plus juste avec cet enfant un peu gauche et en plein mouvement, et cette pièce du jeu d’échec qui donne son titre au roman et dont je n’ai pas du tout parlé comme de beaucoup d’autres aspects du roman. Peut-être le plus simple serait finalement de juste dire « lisez-le ! ».

György Dragomán, Le roi blanc (A fehér király, 2005). Trad du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2009.

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Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’on peut retrouver de nombreuses lectures du monde.


A propos de l’actualité : Gabrielle Watrin et le prix Nicole Bagarry-Karátson

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

nador_gion-pdf-374x600La traductrice Gabrielle Watrin a reçu hier, mardi 11 décembre, le Prix Nicole Bagarry-Karátson pour sa traduction du roman de Nándor Gion, Le soldat à la fleur (paru en 2018 aux Editions des Syrtes, retrouvez ici mon article sur ce roman).

Le Prix Nicole Bagarry-Karátson récompense la traduction en français d’œuvres littéraires composées en hongrois. Les lauréats depuis 2003 sont :

  • Marc Martin (2003) pour La mort seul à seul (Saját halál) de Péter Nádas;
  • Chantal Philippe (2005) pour La porte (Az ajtó) de Magda Szabó;
  • Françoise Bougeard (2006) pour Ennemi public (Közellenség) d’István Tasnádi;
  • Joëlle Dufeuilly (2007) pour La mélancolie de la résistance (Az ellenállás melankóliája) de László Krasznahorkai;
  • Clara Royer (2008) pour Miséricorde (Irgalom) de Pap Károly;
  • Georges Kornheiser (2009) pour les Poèmes d’Endre Ady;
  • Sophie Aude (2010) pour Précipice (Szakadék) et L’histoire d’une solitude (Egy magány története) de Milán Füst ;
  • Guillaume Métayer (2011) pour Deux fois deux (Kétszer kettő) d’István Kemény.
  • En 2012, en raison de l’ampleur exceptionnelle de la tâche accomplie, Marc Martin assisté par Sophie Aude ont partagé le prix pour Histoires parallèles (Párhuzamos történetek) de Péter Nádas;
  • Jean-Louis Vallin (2014) pour La Zrinyiade ou Le péril de Sziget (Szigeti veszedelem, 1651), épopée baroque en vers de Miklós Zrinyi;
  • Sophie Kepes (2015) pour Seul l’assassin était innocent (Bűnügy) de Júlia Székely et de Kornél Esti (Esti Kornél) de Dezső Kosztolányi;
  • Thierry Loisel (2017) pour Néron le poète sanglant (Néró a véres költő) et Langue et âme (Nyelv és lélek) de Dezső Kosztolányi;
  • Catherine Faÿ (2018) pour Dernier jour à Budapest (Szinbád hazamegy), Albin Michel, 2017, de Sándor Márai;
  • Gabrielle Watrin (2019) pour Le soldat à la fleur (Virágos katona), Éditions des Syrtes, 2018, de Nándor Gion.

György Dragomán – Le bûcher

le bucher couvertureD’emblée, Le bûcher demande de ses lecteurs de lui donner toute leur confiance : une jeune fille de 13 ans, pensionnaire d’un internat depuis le décès, récent et tragique, de ses parents, voit apparaître une femme âgée qui dit être sa grand-mère et vouloir la ramener avec elle. Cette jeune fille n’a jamais entendu parler de sa grand-mère, ni d’un quelconque autre membre de sa famille mais, troublée par la forte personnalité de cette femme, et par l’image qui apparaît dans le marc de la tasse de café qu’elle tient dans ses mains, décide de la suivre. Au terme d’un long voyage en train, elle débute une nouvelle vie dans la ville d’origine de sa grand-mère.

Emma, c’est son nom, est alors doublement transplantée dans une nouvelle réalité, la mémoire de ses parents formant un lien ténu entre elle et, d’une part, un passé dont elle se refuse à parler et, d’autre part, sa grand-mère qui possède ses propres souvenirs accumulés au fil des années.

Ce choix de l’auteur permet de faire d’Emma un personnage qui, par son statut d’étrangère dans la ville, va faire ressortir, petit à petit et dans la douleur, l’histoire de la grand-mère et celle, très récente, de la ville.

Très vite, Emma comprend qu’elle n’est pas bienvenue dans sa nouvelle école, tout comme sa grand-mère est vue avec hostilité en ville. Les autres enfants, et même quelques professeurs, ne se privent pas de reprocher à Emma ce qui est en fait reproché à sa grand-mère : sa folie, sa pratique de la magie, et surtout son rôle au cours des décennies précédents et de la période trouble et meurtrière qui vient de secouer la ville.

On comprend que cette période devait marquer la fin de nombreuses années de mensonges et de menaces, mais qu’elle n’a fait qu’engendrer une nouvelle ère de semi-vérités et d’accusations. On comprend aussi, bien que ce ne soit jamais mentionné sauf sur la quatrième de couverture, que l’arrière-plan est celui de la Roumanie des années sombres, et que les portraits arrachés des murs des classes et brûlés dans la cour de l’école sont ceux de Ceausescu et de ses acolytes. On comprend, enfin, que la fin de cette période n’a fait que permettre l’éclatement au grand jour des rancœurs individuelles accumulées durant des décennies et dont la résolution se fera dans la violence et non par la justice.

Je me penche en avant, j’avance tête baissée, face au vent, je ne veux pas savoir où je suis, je ne veux pas savoir où je vais, je ne regarde ni devant moi ni en l’air, je fixe mes chaussures sur l’asphalte, mes chaussures sur les pavés, mes chaussures sur les dalles de céramique, mes chaussures sur les marches d’escalier, mes chaussures martèlent le sol, elles martèlent : indic-indic, mouchard-mouchard, je ne veux pas entendre ça, j’accélère le pas, je me mets à courir plus vite, peu importe la direction, je dois seulement grimper, mes cuisses et mon dos me font mal, je me souviens de ce que maman me répétait à propos de la respiration, mais je ne le fais pas, je commence à ressentir un point de côté, la douleur me transperce, peu m’importe qu’elle me transperce, qu’elle me transperce jusqu’au cœur.

Le passé, la mémoire, les distorsions volontaires ou non du premier par la seconde, le choix de se souvenir ou d’oublier, l’impossibilité de se souvenir ou d’oublier : ce sont des thèmes omniprésents, même dans les activités les plus anodines. Ainsi Emma, pratiquant comme avant elle sa mère la course d’orientation, participe-t-elle sans le savoir à une quête pour la vérité qui la dépasse. Ainsi les dessins de sa grand-mère dans la farine blanche se font-ils, comme les images des bûchers qui marquent chaque extrémité du roman, l’expression de réponses différentes à la question de comment se positionner face au passé. Ainsi s’entremêlent aussi, pour Emma, un passé proche qui la hante, et les différentes couches de passé de cette communauté qu’elle découvre et ne comprend pas encore. Cela, à un moment charnière pour cette communauté comme pour Emma elle-même, forcée, par son déracinement et par son passage de l’enfance à l’adolescence, de s’interroger sur la personne qu’elle veut devenir.

Car Emma n’est pas qu’un symbole, elle est d’abord une jeune fille qui va à l’école, fait de la course d’orientation et du dessin, et dont les goûts s’affirment au fur et à mesure qu’elle grandit et se fait à son nouvel environnement. Surtout, elle est la narratrice du roman, et quelle narratrice : silencieuse, observatrice, assez distante et plutôt froide malgré la narration toute au présent et à la première personne (à l’exception des quelques passages où se fait directement entendre la voix de la grand-mère).

J’attends. Je regarde le parc par la fenêtre. De chaque côté de l’allée, il y a des oiseaux perchés en haut des arbres dénudés. Ce sont des corneilles.

J’observe les corneilles. J’attends.

Je me demande ce que la directrice me veut.

Cette omniprésence du « je » rend d’autant plus surprenantes les intrusions d’épisodes où la réalité du quotidien cède le pas à une deuxième épaisseur, à la frontière entre magie et surnaturel. C’est là que le roman demande à nouveau du lecteur qu’il se laisse porter par les événements sans trop les remettre en cause, même lorsque ceux-ci prennent la forme d’une poupée pleurant dans le noir, d’une figure à taille humaine émergeant de l’argile dans laquelle elle a été façonnée, ou d’un grand-père mystérieusement décédé réapparaissant dans la buée d’une vitrine de bibliothèque ou par un crissement invisible dans la neige.

Le rubis lance une étincelle sur le rebord de la cuvette, le benzine prend feu, s’embrase en sifflant, je me vois de l’extérieur, mes cheveux brûlent, flottent, grésillent, se tordent comme des serpents de feu, je suis dans une cuvette de feu, je brûle, et je n’ai pas mal.

Quelle est la valeur de ces phénomènes ? Pour qui, d’Emma ou de sa grand-mère, sont-ils réels ? A chacun de décider mais s’ils forment l’un des aspects enrichissants de ce long roman initiatique, ils en forment aussi un aspect des plus déroutants. Le langage froid et factuel d’Emma, l’impression constante qu’elle accorde une importance égale à relater l’activité des fourmis dans le jardin et les souvenirs que lui présente sa grand-mère, sont l’autre élément surprenant du roman. C’est un vrai parti-pris de la part de l’auteur, et Dragomán réussit très bien, et de manière très crédible, à maintenir la voix distinctive de son personnage principal, malgré son caractère omniprésent. Mais cela rend parfois plus difficile de décider ce qui est important de ce qui l’est un peu moins et, en général, de s’attacher à Emma, personnage par ailleurs si vivant et que l’on voit grandir, au fil des pages, jusqu’au spectaculaire dénouement.

György Dragomán, Le bûcher (Máglya, 2015). Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2018.

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György Dragomán participait au festival Un week-end à l’Est et j’ai pu m’entretenir avec lui de questions de mémoire, d’écriture et de géographie. Cela fera l’objet du prochain billet, qui paraitra aussi (comme celui-ci) sur le site d’information Le Courrier d’Europe centrale.

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Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’on peut retrouver de nombreuses lectures du monde.


Quelques actualités littéraires de ce début de printemps

Seiobo.jpgJe commence en signalant tout de suite la belle séquence avec l’écrivain hongrois László Krasznahorkai qui, à l’occasion de la parution le 21 mars de la traduction en français par Joëlle Dufeuilly de Seiobo est descendue sur terre, est actuellement en France pour une série de rencontres : trop tard pour celles à Bordeaux et Toulouse, mais il sera à Tours ce soir (Librairie Le Livre, 19h) puis à Paris ce lundi 9 avril (à la BPI à 20h) et mercredi 11 avril (Librairie Le Divan, 19h).

« De Kyoto à Venise, de Paris à Athènes en passant par Grenade, l’auteur nous entraîne dans un long voyage à travers les époques et les lieux, avec le souci constant d’étudier la manière dont les hommes parviennent à trouver une place dans le monde par la création ou la contemplation d’œuvres d’art » (Cambourakis).

Les amateurs de cette grande figure de la littérature hongroise contemporaine pourront également l’écouter en direct sur le site de la BPI ainsi que sur France Culture (mardi 10 avril à 21h dans l’émission « Par les temps qui courent »).

Pour ceux et celles qui hésitent sur la prononciation de son nom, László Krasznahorkai nous donne quelques indices sur son site.

totthSignalons aussi également la participation de l’écrivain hongrois Benedek Tótth au Quais du polar : dédicaces de son premier roman Comme des rats morts (Actes Sud) et participation à deux tables rondes ce samedi 7 avril (17h : « Age ingrat et fureur de vivre » ; 18h30 : « Europe en noir …, retransmission en direct ici).

Comme des rats morts (traduit du hongrois par Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huzsvai, sorti en octobre 2017) est « un portrait désespérant de justesse d’une certaine adolescence contemporaine. Comme des rats morts est un roman noir sombre et brillantissime. Une sorte de Trainspotting à la piscine » (Actes Sud).

Passons maintenant aux quelques titres glanés ici et là :

L-ete-ou-maman-a-eu-les-yeux-verts– Aux Editions des Syrtes : le 12 avril, parution du roman de Tatiana Tibuleac, L’été où maman a eu les yeux verts (traduit du roumain par Philippe Loubière), « déclaration d’amour-haine faite par un adolescent, pendant un été, à sa mère, être fragile sur le (grand) départ) ».bastovoi.jpg

– Aux éditions Jacqueline Chambon : un autre roman traduit du roumain (cette fois par Laure Hinckel) et sorti le 10 janvier : Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, de Savatie Bastovoi, « conte drolatique, une photographie de la Moldavie postsoviétique révélée par le vitriol de la caricature ».

Jancar– Aux éditions Phébus, Et l’amour aussi a besoin de repos, de Drago Jancar (traduit du slovène par Andrée Lück Gaye, sorti le 5 avril), « un très grand roman d’amour et de mélancolie » autour de trois personnages de Maribor pendant la seconde guerre mondiale.

– Aux éditions Noir sur Blanc, Felix Austria, de Sofia Andrukhovych (traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, sorti en janvier), évocation d’un « monde disparu, une société tolérante, prospère et multiculturelle. Une plongée dans l’Europe centrale d’avant 1914 – où l’on pressent les bouleversements du siècle à venir. » ; Drach, de Szczepan Twardoch (traduit du polonais par Lydia Waleryszak, sorti le 5 avril), « fresque intemporelle sur les puissances déchaînées d’Eros et de Thanatos, où la Silésie, terre méconnue, mystérieuse, âpre, se révèle comme un écheveau d’histoires, de peuples et de langues » ; Looking back, de Tecia Werbowski (sorti le 5 avril), récit qui « sonde, à travers l’amitié profonde de deux êtres au destin brisé, les mystères de l’âme humaine et les séquelles des violences qui ont marqué l’Europe centrale » ; Eli, Eli, de Wojciech Tochman (traduit du polonais par Kamil Barbarski, sorti le 8 février), reportage d’ « un des chefs de file de l’école polonaise du reportage littéraire » sur les bidonvilles de Manille aux Philippines ; Qu’est-ce que vous voulez, de Roman Sentchine (traduit du russe par Maud Mabillard et paru le 1er mars), roman à la tonalité hyperréaliste dans lequel l’auteur, mettant en scène sa propre famille, se penche sur la Russie de Vladimir Poutine ; et Krivoklat, de Jacek Dehnel, (traduit du polonais par Marie Furman-Bouvard, sorti le 15 février), réflexion passionnante et passionnée sur l’art et sa puissance.

112167_couverture_Hres_0– Au Seuil, le 12 avril : Les enfants de Staline. La guerre des partisans soviétiques (1941-1944) par Masha Cerovic : maîtresse de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, l’auteur retrace ici les mouvements de résistance armée à l’occupation nazie par les partisans soviétiques des actuelles Biélorussie, Ukraine et Russie.bai ganiou

– Aux Editions Non Lieu, en mai : Baï Ganiou, d’Aleko Konstantinov (traduit du bulgare par Marie Vrinat), cycle de récits, « œuvre mythique de la littérature bulgare », écrit en 1895 et mettant en scène un « jeune commerçant d’essence de rose qui voyage en Europe et finit par faire de la politique ».celuiquicomptait_largeur300dpi

– Aux Editions Gaïa : Celui qui comptait être heureux d’Irina Teodorescu, « histoire lumineuse et tragique à la fois », « sur fond de jazz et de be-bop » (sorti en janvier) ; Le théâtre de Slavek, d’Anne Delaflotte Mehdevi, traversée du « XVIIIe siècle dans une Prague soumise aux épidémies, aux guerres, mais où le théâtre s’épanouit » (sorti en mars).theatre

Je m’arrête là mais cette liste n’est pas exhaustive : n’hésitez pas à signaler dans les commentaires toute autre parution intéressante !


László Krasznahorkai – La mélancolie de la résistance

dès qu’elle avait trempé ses lèvres dans la fine préparation de cette « pauvre Mme Pflaum », les fruits macérés dans le rhum, avec leur « arrière-goût légèrement acide », en lui rappelant une visite qui lui semblait remonter à des temps immémoriaux, avaient immédiatement empli sa bouche des saveurs de la victoire, du triomphe, qu’elle avait jusqu’ici à peine eu le temps d’apprécier et qu’elle pouvait enfin aujourd’hui savourer, puisqu’une longue matinée l’attendait où elle n’aurait, elle s’installa plus confortablement derrière son immense bureau, rien d’autre à faire que pencher la tête sur le bocal avec une petite cuiller, pour ne perdre aucune goutte de jus, piocher et dévorer les griottes une à une, et s’adonner totalement à la jouissance du pouvoir conquis en se remémorant les étapes cruciales de son parcours.

L’image est cruelle, mais elle résume bien la lutte qui se déroule tout au long de La mélancolie de la résistance entre un ordre nouveau, celui de Mme Eszter, et l’ancien, celui de la bienséante et désormais défunte Mme Pflaum et de ses étagères pleines de fruits en bocaux.

mélancolieLe cadre est celui d’une petite ville du sud de la plaine hongroise, entre les rives de la Tisza et les contreforts des Carpates, balayée par un vent glacial et des gelées hivernales précoces. Dans cet univers dénué de couleurs, les signes de malaise se multiplient pour annoncer le chaos qui règne déjà dans le pays et va bientôt engloutir la petite ville : circulation des trains devenue totalement aléatoire, prolifération incontrôlable des chats et des déchets, pénurie d’essence, arbres centenaires soudainement déracinés… Ce même soir de novembre, alors qu’au cours des premières pages du roman Mme Pflaum s’apprête à retrouver le confort et la sécurité de son appartement après un voyage éprouvant en train, deux autres phénomènes inquiétants font leur apparition dans la ville. Au cœur de la nuit, dans la pénombre complète de la ville soudainement sans lumières, un engin énorme et fantomatique, recouvert d’inscriptions incompréhensibles et tiré dans un grincement effroyable par un vieux tracteur, signale l’arrivée d’un cirque dont l’unique attraction consiste en une baleine empaillée, bientôt exposée sur la place principale. Arrive également une foule, silencieuse et inquiétante, d’hommes qui, tous pareillement vêtus de vestes fourrées, de bottes ferrées, de toques graisseuses de paysan, envahissent les rues et places de la ville.

Mais il y avait autre chose, quelque chose d’essentiel : le silence, un silence étouffé, persévérant, inquiétant ; aucun son ne s’échappait de cette foule impatiente qui, obstinée, tenace, sur le qui-vive, attendait dans un mutisme absolu que la tension inhérente à ce genre d’attraction se dissipe pour laisser enfin place à l’atmosphère quasi extatique du « spectacle » ; chacun semblait totalement ignorer son voisin ou plutôt non, au contraire, c’était comme s’ils étaient tous enchaînés les uns aux autres, ce qui rendait toute tentative d’évasion impossible et toute forme de communication inutile.

Une journée tendue passe, puis arrive la nuit au cours de laquelle cette masse d’hommes, réagissant au message d’une inquiétante et dangereuse créature accompagnant le cirque, se déchaîne et saccage la ville avec une violence inouïe et mortelle. Force obscure et insaisissable, n’ayant d’autre objectif que la destruction, elle est le catalyseur pour la prise de pouvoir de Mme Eszter qui, anticipant et manipulant les événements, se retrouve propulsée à la tête de la commune.

Mme Eszter, Mme Pflaum : deux visions diamétralement opposées du rôle de l’individu face au chaos. La seconde opte, comme presque l’ensemble des habitants de la ville, pour le retrait, le quant à soi, parmi ses plantes bien soignées et les opérettes encore rediffusées par la télévision. La première se saisit au contraire des événements pour « balayer l’ancien pour établir le neuf » et ainsi montrer aux habitants « qu’il vaut mieux brûler de la fièvre de l’action plutôt qu’enfiler ses pantoufles et enfouir sa tête sous l’oreiller ». La voie qu’elle trace à la fin du roman pour l’avenir de la commune parait pourtant sinistre tant on voit s’y profiler un régime de violence et de loyauté basé sur la peur.

Entre ces deux femmes que tout oppose, deux autres personnages de la ville représentent la quête, vouée à l’échec, d’autres approches au monde. Depuis longtemps séparé de sa femme, M. Eszter, directeur à la retraite du Conservatoire local, s’est réfugié dans un monde intérieur dédié à la recherche de l’harmonie musicale naturelle, et à la composition de « phrases comme autant de variations « sur une même et triste mélodie » ». Son seul et fidèle ami est Valuska, personnage le plus mystérieux de tous. Fils honni de Mme Pflaum, vivant à la marge de la société, obsédé par le mouvement des astres qu’il s’acharne à mettre en scène avec les clients avinés du bar « Péfeffer », il est pourtant le seul à jouer réellement, par ses vagabondages incessants à travers la ville, le rôle d’intermédiaire entre les différents habitants de la ville et ceux venus de l’extérieur, seul à savoir percer le mystère de la baleine, seul à faire émerger quelques traits individuels de la foule inquiétante, seul enfin à donner l’alerte sur la réalité du danger qui s’apprête à s’abattre sur la ville, avant d’être lui-même irrémédiablement happé par lui.

pour l’incurable vagabond qu’il était autrefois, toutes les portes, brèches et ouvertures avaient été condamnées afin de l’aider, lui, le convalescent, à trouver les portes du « monde effroyable des réalités ».

Autour de ces quatre personnages, et d’une constellation d’autres au rôle de second plan, László Krasznahorkai développe une réflexion extrêmement sombre tant sur la nature humaine prise individuellement que sur la possibilité d’une organisation sociale heureuse. Cette fable, cauchemardesque et hautement politique, est-elle un commentaire sur la période de changements imminent au moment où Krasznahorkai publie son livre en 1989 ? Peut-être, mais elle prolonge en tout cas la vision généralement désillusionnée de la nature humaine qu’il présentait déjà dans son Tango de Satan en 1985.

La mélancolie de la résistance partage aussi avec ce précédent roman une écriture dense, d’où émane une terrible et prenante impression de noirceur et de déliquescence inexorable. Il faut se laisser prendre à ces phrases sans fin, se laisser couler dans cet univers fantomatique forgé par une narration qui, entremêlant sans discontinuer pensées et actions, dresse le portrait parfois absurde, mais finalement véridique, d’une société en perdition.

Le monde, se dit Eszter, n’est qu’ « indifférence et tournants amers », ses composantes trop disparates se disloquent, et le vacarme y est trop grand, martèlements, braillements, le tocsin du labeur, rien d’autre, c’est la seule chose que nous sommes en mesure d’affirmer.

Krasznahorkai_László,_Koppenhága,_1990

Originaire de Gyula, petite ville de l’est de la Hongrie, dorénavant établi dans un village proche de Budapest, mais passant désormais son temps entre l’Allemagne, les Etats-Unis, la Chine et le Japon, László Krasznahorkai est devenu depuis la publication de son premier roman en 1985 l’un des auteurs hongrois majeurs. Lauréat en 2015 du prestigieux Man Booker International Prize pour l’ensemble de son œuvre traduite en anglais, il est aussi de plus en plus connu et reconnu en France grâce aux nombreuses traductions (notamment par Joëlle Dufeuilly mais aussi par Marc Martin) de ses romans aux éditions Gallimard, Cambourakis et Vagabonde.

Certains lecteurs arrivent aussi à Krasznahorkai par l’adaptation cinématographique de quelques uns de ses films avec le réalisateur hongrois Béla Tarr. C’était d’ailleurs mon cas avec La mélancolie de la résistance, et certaines scènes des Harmonies Werckmeister (qui reprend la partie centrale du livre) me sont revenue à l’esprit à la lecture du livre : les deux se complètent admirablement.

Je contribue avec cette chronique à deux excellentes initiatives : Le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, et Voisins Voisines, d’A propos de livres, tous deux sources d’idées de lectures d’Europe et du monde.

László Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance (Az ellenállás melankóliája, 1989). Trad du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2006.