A propos de l’actualité: Panaït Istrati, version lyonnaise

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Panaït Istrati, par Nina Arbore, 1930

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Je vous parlais la semaine dernière de BDs récentes sur la vie de l’écrivain roumain francophone et francophile Panaït Istrati: ces biographies dessinées feront l’objet d’une rencontre ce vendredi 18 janvier à 18h30 à la Bibliothèque Municipale de la Part-Dieu à Lyon, avec leur auteur Golo, dans le cadre de la Saison France-Roumanie. Toutes les informations sur le site de la bibliothèque ici.

Le musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon présente également jusqu’au 24 février l’exposition Panaït Istrati, une impression lyonnaise, présentant une sélection d’ouvrages imprimés durant l’entre-deux-guerres par l’imprimeur-éditeur lyonnais Marius Audin.

Information repérée sur le site Livres Rhône Roumanie.


A propos de l’actualité: la BD et Panaït Istrati

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

istrati 2Actes Sud a publié en octobre 2018 la seconde partie d’un portrait au format BD de Panaït Istrati, écrivain né en 1884 en Roumanie, dont la vie fut marquée par la pauvreté, les vagabondages, l’amitié avec Romain Rolland, l’écriture en roumain et français, et plusieurs voyages dans l’URSS des années 1920 dont il revint désenchanté. L’ouvrage, Istrati ! L’écrivain (Nice – Paris – Moscou), réalisé par Golo, raconte ces voyages et ses conséquences pour Istrati, mis au ban par les communistes français. Il fait suite au premier volume, publié en 2017 : Istrati ! Le vagabond (Braïla – Paris – Le Caire).couv_codine_8884_couvsheet

La Boîte à bulles avait publié en mai 2018 Codine, adaptation d’un roman du même nom de Panaït Istrati, une « magnifique fable sociale » relatant la rencontre entre l’enfant Adrien Zograffi et l’ancien bagnard Codine dans un quartier déshérité de Braïla au début du XXe siècle.

Une belle manière de (re)découvrir cet écrivain amoureux de la langue française et qui avait connu une certaine notoriété avant sa mort en 1935 avant de tomber dans l’oubli. Ses œuvres ont été publiées chez Gallimard et Phébus, j’en ai présenté deux ici.


Panaït Istrati – Oncle Anghel

Istrati1Oncle Anghel, publié en 1924, est le deuxième des Récits d’Adrien Zograffi, cycle de quatre romans qui fait lui-même partie d’une sorte de trilogie assez lâche comprenant La Jeunesse d’Adrien Zograffi et Vie d’Adrien Zograffi. Je dis « assez lâche » sans avoir encore lu le tout, et parce que le passage d’une récit au suivant n’a pas l’air de se faire toujours de manière très chronologique.

Comme dans Kyra Kyralina, le premier des Récits, Oncle Anghel débute alors qu’Adrien Zograffi a 18 ans, et contient principalement des histoires que des hommes lui racontent sur sa propre vie, sur fond de deuxième moitié du 19è siècle roumain. Comme aussi dans Kyra Kyralina, le personnage d’Adrien reste en grande partie dans l’ombre, même si on apprend au court du récit, après une pause de plusieurs années, qu’il a fait entre-temps un voyage de deux années en Asie Mineure, qu’il s’est souvent retrouvé à court d’argent, qu’il a fait de la prison pour avoir « enlevé » une mineure, et qu’à Bucarest il a rejoint le mouvement ouvrier, ce qui lui a valu de se faire arrêter à nouveau.

Ces faits sont l’occasion pour Anghel, l’oncle d’Adrien, de morigéner celui-ci en lui contant sa propre vie, puis en enjoignant à Jérémie, un distant cousin, de lui narrer la vie de son père, Cosma.

« La vérité sur la folie des passions », « la barbarie du Dieu fou qui a créé la chair pour le plaisir de la tourmenter », voilà ce qu’Adrien est prié de retenir à travers l’exemple d’Anghel, de Jérémie et de Cosma.

Je sais encore que notre plus grande erreur est de trop désirer le bonheur, tandis que la vie reste indifférente à nos désirs : si nous sommes heureux, c’est par hasard ; et si nous sommes malheureux, c’est encore par hasard. Dans cette mer d’écueils qu’est la vie, notre barque est à la merci des vents, et notre adresse ne peut éviter que peu de chose.

Je ne sais pas (encore) si les épisodes suivants des Récits montreront un Adrien aussi assagi que son oncle le voudrait. Le cas d’Anghel est pourtant assez lugubre : « une tragique destinée s’était abattue sur lui ; d’un homme enthousiaste et croyant, elle avait fait un morose et un impie », tout ça pour être tombé amoureux d’une femme belle, mais sotte, incapable et paresseuse. Une vie conjugale désastreuse, la mort de trois enfants adorés, c’en est trop pour Anghel, qui abandonne tout espoir, tout contact et tout travail pour finir ses jours dans un taudis, rongé par l’alcool et les vers.

C’est justement lors de la dernière confrontation entre Adrien et Anghel que l’oncle, au seuil de la mort, passe le relais à Jérémie : le père de celui-ci, Cosma, le terrible contrebandier chargé de venger la mère de Stavro dans Kyra Kyralina, s’était (aux dires d’Anghel), aussi un peu trop facilement enflammé pour les femmes, et c’est ce qui le conduira à sa perte.

Un des résultats de cette passion trop facile, c’est Jérémie, vénérable barbu de soixante-dix ans passés au moment de la mort d’Anghel. Son récit est tout autant celui de la vie de son père que de la sienne. Élevé sans mère par les deux chefs d’un groupe de braconniers, Jérémie a grandi avec la forêt et les clairières pour chambre, la lune et le feu de bois pour lampe, et les rivières pour salle de bain. Pour lui comme pour Cosma, la liberté c’est la vie, et mieux vaut mourir qu’être esclave. La chance dure une douzaine d’années, puis tourne court : au court d’une bataille avec une armée de mercenaires, Jérémie est capturé et livré comme esclave à la cour d’un grand boyard et archonte grec.

Deux ans passèrent, deux longues années pendant lesquelles je ne fis que mourir tous les matins en me réveillant. Je pensais aux paroles de Cosma : « Une mort sans fin. » C’était vrai.

Finalement, l’heure de l’évasion sonne, et c’est aussi l’occasion pour les braconniers d’enlever la belle Floritchica. Cosma ne peut résister aux charmes de cette « fleur de chardon en plein épanouissement », mais le chardon pique, et le braconnier finit terrassé par sa propre passion, non sans d’abord donner l’occasion à Floritchica de révéler qu’elle n’est pas du tout étrangère à la naissance de Jérémie (une scène de reconnaissance familiale qui m’a fortement fait penser au Trouvère de Verdi, un de mes opéras préférés). Sous ses dehors fragiles, Floritchica est (enfin) une femme qui sait tenir tête aux hommes, tant et si bien qu’elle devient même capitaine de la bande de brigands, préfigurant ainsi Présentation des Haïdoucs, le troisième des Récits, dans lequel elle raconte son histoire à son fils tout juste retrouvé, histoire que Jérémie rapporte à son tour à Adrien.

Après l’histoire terrible de l’oncle Anghel, celle de Jérémie souffle comme un vent de liberté sauvage bienvenu. Istrati fait un portrait très vivant de ces hors-la-loi à la Robin des Bois, hommes qui passent très (trop) facilement de la violence aux sentiments, et associent à leurs activités de contrebande une prédilection pour se débarrasser des puissants étrangers qui exercent leur pouvoir du confort de leurs villas. La langue aussi est très vivante, que ce soit pour décrire la vie des cours d’eau au clair de la lune ou pour dépeindre la vie des paysans, bergers, nobles et contrebandiers qui peuplent la campagne roumaine. C’est peut-être parce que, dans Oncle Anghel, Istrati fait moins voyager ses héros et s’attache plus à détailler leur environnement que j’ai préféré celui-ci à Kyra Kyralina.

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Dire d’Istrati que sa langue est très vivante n’est pas du tout anodin : au contraire, c’est mettre le doigt sur un des nombreux aspects impressionnants du CV d’Istrati. « Fils d’une amoureuse roumaine et d’un aventurier céphalonite » (comme il le fait aussi dire d’Adrien Zograffi, son alter ego à plus d’un titre), Istrati naît en 1884 à Braïla, grande ville portuaire du Danube et, après un rudiment d’école et des petits emplois variés, se met à écrire (en roumain) vers 1907. Une dizaine d’années plus tard, il échoue dans un sanatorium suisse pour soigner sa tuberculose, et se lie d’amitié avec un jeune intellectuel juif (certains le disent en partie roumain, d’autres en partie russe), qui lui enseigne le français. C’est le départ d’une grande aventure littéraire puisque, à partir de Kyra Kyralina, il écrit directement dans sa nouvelle langue. Les années 1920 sont celles de la rencontre avec Romain Rolland, qui le pousse à l’écriture, et de Joseph Kessel (qui signe la préface des Récits), celles aussi de l’engagement continu pour les idéaux communistes.Avec un premier voyage en URSS en 1927, suivi d’un autre en 1929, cet engagement prend un coup : en 1929 paraît Vers l’autre flamme après seize mois dans l’URSS (ou Vers l’autre flamme. Confession pour vaincus), compte-rendu plus que critique du régime soviétique, co-écrit avec Boris Souvarine et Victor Serge. Mis au ban par les communistes de France et de Roumanie, il flirte avec le milieu ultra-nationaliste roumain des années 1930 avant de mourir à Bucarest et de sombrer dans un oubli temporaire.

L’édition que j’ai utilisée, empruntée à la Bibliothèque Nationale de la Littérature Étrangère de Budapest, montre bien son âge, puisqu’elle porte encore le sceau « Bibliothèque Nationale Gorkij », de l’époque où il était encore de bon ton de célébrer les héros marxistes dans les institutions hongroises (par coïncidence, Istrati portait le surnom de « Gorky des Balkans »). Préparée par Gallimard en 1968, cette édition avec sa couronne de fleurs folklorique marque un certain regain d’intérêt pour Istrati et plusieurs de ses livres ont depuis été re-publiés séparément (Gallimard, Grasset) ou en anthologie (Phébus).

Panaït Istrati, Oncle Anghel. Gallimard, 1968 (Rieder et Cie, 1924).


Panaït Istrati – Kyra Kyralina

Istrati1En lisant Panaït Istrati, c’est une face tout à fait différente de la Roumanie que j’ai découverte, fourmillante de marchands, de contrebandiers, de vendeurs d’écrevisses et autres personnages hauts en couleur, d’une époque révolue. Surtout, ce sont des Grecs, des Turcs, des Lipovènes et des Albanais, tout autant que des Roumains, qui y figurent, chacun passant de l’une à l’autre langue au gré des besoins. Nous sommes à Braïla, grand port du Danube juste avant l’embouchure sur la Mer Noire, vers le milieu du 19è siècle. La Valachie peine encore à s’affranchir de la tutelle ottomane, et de Braïla on se promène plus souvent à « Stamboul », au Liban ou en Syrie qu’à Bucarest.

Istrati ne fait pas du roman historique : né en 1884, il raconte un monde encore vivant au moment de son enfance, et le Braïla où il a grandi, avant de commencer à douze ans (d’après la préface de Romain Rolland; selon d’autres, il était à l’école jusqu’à au moins 14 ans) un périple à travers l’Europe et le bassin Levantin.

Au départ, je n’avais prévu que de lire Kyra Kyralina, premier livre des quatre qui forment les Récits d’Adrien Zograffi, puis en regardant par curiosité le début d’Oncle Anghel, le roman suivant, je me suis rendu compte qu’il y a une certaine continuité de personnages et que, comme ils sont attachants, ç’aurait été dommage de les laisser en plan. Puisque ça continue comme ça d’un roman à l’autre, j’ai quand même coupé le cordon avant Présentation des Haïdoucs, histoire de garder un peu de ce dépaysement pour plus tard.

Adrien Zograffi n’est qu’un fil conducteur très ténu, puisqu’il n’apparaît au début et vers le milieu de Kyra Kyralina que pour donner l’occasion à son ami Stavro de faire le récit de sa vie. Mélange de turque, russe et roumain, « selon les occupants qui avaient dominé le pays dans le passé », Stavro a grandi dans le luxe et le confort, entouré de sa mère et de sa sœur, la belle Kyra, femmes à la vie et aux mœurs faciles.

Moi, je montais la garde, en mangeant des gâteaux, pendant que les courtisans – avec des manières, d’ailleurs, décentes – restaient assis à la turque sur le tapis, chantaient et faisaient danser les femmes, en leur jouant des airs orientaux sur une guitare accompagnée de castagnettes et d’un tambour de basque. Ma mère et Kyra, vêtues de soie et dévorées par le plaisir, exécutaient la danse du mouchoir, tournaient, pirouettaient, s’étourdissaient. Puis, la face enflammée par la chaleur, elles se jetaient sur de gros coussins, cachaient jambes et pieds dans leurs longues robes, et s’éventaient. On buvait des liqueurs fines et on brûlait des aromates. Les hommes étaient jeunes et beaux. Toujours des bruns, des noirs ; ils avaient une mise élégante, les moustaches pointues, la barbe très soignée ; et les cheveux, lisses ou frisés, exhalaient une forte odeur d’huile d’amande parfumée au musc. C’étaient des Turcs, des Grecs, et aussi, rarement, des Roumains, car la nationalité ne jouait aucun rôle, à condition que les amoureux fussent jeunes et beaux, délicats, discrets et pas trop pressés.

Puis un désastre (la disparition de la mère aux mains d’un père violent), est suivi par un autre. Aujourd’hui, on dirait violence domestique, enlèvement de mineur, pédophilie, proxénétisme, mais à l’époque les termes sont moins crus et les mœurs assez différentes pour que personne ne lève trop les sourcils, même s’il se trouve des personnes de bonne volonté (souvent parmi les plus pauvres) pour aider Stavro sur son chemin et dans sa quête futile pour retrouver sa sœur dans les harems ottomans.

Certains passages sont véritablement noirs, tels ceux décrivant le calvaire de la mère sous les coups du père. En ce qui concerne sa propre vie, Stavro est plus évasif (« prison, débauche, tyrannie »), peut-être parce qu’il est trop désabusé pour s’apitoyer sur lui-même, peut-être aussi parce que la « débauche » en question est trop souvent liée à des relations entre hommes (ou hommes-garçons) qui ne sont pas « conformes à la vérité sensuelle » de l’époque du récit.

J’ai certainement été un peu surprise au départ : entre les réflexions d’Adrien sur le mariage (« elle pense déjà à me jeter une sotte sur le dos, une sotte et peut-être aussi une lapine, qui m’accablera de sa tendresse et transformera ma chambre en dépotoir ! ») et les avances de Stavro à Adrien au cours d’une nuit de voyage, les choses prenaient une tournure plus intéressante et assez différente de ce que j’avais imaginé pour un roman roumain des années 1920. Mais c’est justement cette découverte par Adrien de cet aspect de la personnalité de Stavro qui pousse ce dernier à se dévoiler au cours de son long récit étalé sur plusieurs années.

Stavro se juge « immoral et malhonnête » (ses pratiques commerciales laissent aussi parfois à désirer) mais son récit est l’occasion à la fois de disculper l’homme d’aujourd’hui au travers du garçon d’autrefois, et de transmettre les nombreuses leçons de vie apprises à la dure sur les hommes et ce qu’on peut attendre d’eux.

Ah ! que de tort on fait dans la vie ! Lorsqu’on voit un homme estropié d’une jambe, ou d’un bras, personne ne lui jette l’opprobre, chacun a de la pitié ; mais tout le monde recule, personne n’éprouve de pitié devant un estropié de l’âme !…, et pourtant c’est le pilier même de la vie qui lui manque.

Difficile, pourtant, de ne pas éprouver de la sympathie pour un garçon élevé dans le coton puis forcé à se frayer un chemin, seul parmi la multitude souvent mal intentionnée, parfois charitable, généralement indifférente.

En plus du côté roman d’apprentissage, c’est aussi la description de cette multitude qui fait tourner les pages. A Braïla, à Istanboul, à Beyrouth et au Caire, on retrouve le même brassage de peuples, de langues, d’accoutrements et de coutumes, et le même salep, boisson chaude à base de poudre de racine d’orchis, dont Stavro se fait souvent le vendeur ambulant pour survivre. Visiblement, la misère humaine est plus digeste si elle est accompagnée de baclavas, s’habille en fez et ceintures brodées et se promène sous le même soleil que celui des contes orientaux auxquels Kyra Kyralina s’apparente par de nombreux aspects.

L’aventure se poursuit demain avec Oncle Anghel, mais voici pour préparer le terrain un portait de Cosma et son frère, oncles de Stavro et contrebandiers redoutables dans Kyra Kyralina et qui réapparaîtront dans la suite :

C’étaient deux colosses de même taille, paraissant avoir entre quarante et cinquante ans, l’un plus jeune que l’autre ; ils portaient des turbans sur leur têtes tondues au ras du cuir ; barbes et moustaches tombantes leur cachaient la bouche ; leurs grands yeux avaient un regard pénétrant, insupportable, mais clair et franc. Leurs mains poilues semblaient des pattes d’ours ; ils étaient noirs comme des diables dans leurs ghébas, qui les enveloppaient depuis le cou jusqu’au dessous des genoux.

Ils restèrent un instant ainsi plantés, à nous regarder ; moi, debout, croyant me trouver devant deux apparitions de contes ; Kyra, jettée à leurs pieds. Puis, ils enlevèrent leurs manteaux, et je vis qu’ils étaient habillés à la mode turque : vestons sans manches, pantalons larges, vaste ceinture de laine rouge, mais surtout je fis terrifié de voir qu’ils étaient armés jusqu’aux dents, comme de vrais antartes* : arquebuse à canon court, accrochée aux épaules ; pistolets et coutelas enfouis à la ceinture.

* brigands grecs

 

Panaït Istrati, Kyra Kyralina. Gallimard, 1968 (Rieder et Cie, 1923).

 


Ella Maillart – Parmi la jeunesse russe

Il me restait à lui demander le plus important :

– A supposer que j’aie l’argent du voyage et du premier mois de séjour, pourrai-je ensuite gagner ma vie à Moscou en donnant des leçons d’anglais, d’allemand ou de sport ?

De son œil fulgurant, il prit ma mesure :

– Cela dépend en majeure partie de vous-même, mais je pense que vous devez pouvoir vous débrouiller partout. Qui ne risque rien n’a rien.

C’est sur la recommandation de Galja, grande enthousiaste de la Russie et des Balkans, que j’avais emprunté un livre d’Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe. Avec ce billet rédigé en décembre 2020, le premier portant sur les « voyageuses écrivaines/écrivaines voyageuses », je saute-moutonne allègrement au-dessus de l’Europe centrale et des Balkans pour me rendre directement à Moscou et, de là, dans le Caucase. Lire la suite »


En mars, encore de nouvelles traductions à découvrir !

Au menu de cet avant-programme du mois de mars, deux traductions du croate, deux du serbe, quatre du roumain (dont deux en rattrapage) et une du polonais. Commençons par celle-là !

Aux Editions Noir sur Blanc, le 4 mars : Des chocolats pour le directeur, de Sławomir Mrożek (traduit du polonais par Grażyna Erhard). Un extrait de la présentation de l’éditeur : « Un ensemble de micro-nouvelles où voisinent humour et satire, absurde et anxiété. Le personnage principal du recueil, le Directeur, est entouré de ses indispensables (et modestes) collaborateurs : le Chef de service, le Comptable, le Magasinier, le Conseiller, sans oublier le Stagiaire, inévitable souffre-douleur. Tout ce petit monde est très occupé à régler des problèmes inexistants, à inventer des stratagèmes ineptes et à respecter l’autorité du chef. » De ce dramaturge et satiriste polonais (1930-2013), établi en France en 1968 puis à nouveau en 2008, les Editions Noir sur Blanc ont déjà publié une grande partie de l’œuvre comprenant nouvelles, romans, pièces de théâtre, scénarios, dessins, et journal (1962-1969) : la liste complète est ici.

Descendons vers le sud, toujours avec les Éditions Noir sur Blanc qui publient, le 18 mars, dans la collection La Bibliothèque de Dimitri, Miracle à la Combe aux Aspics, d’Ante Tomić (traduit du croate par Marko Despot). Un extrait de la présentation de l’éditeur : « La quête amoureuse du fils aîné des Aspic fait de ce road-movie littéraire une comédie hilarante, où les coups de théâtre s’associent pour accomplir un miracle à la Combe aux Aspics. »

Chez Agullo, le 11 mars : L’eau vive, de Jurica Pavičić (traduit du croate par Olivier Lannuzel). Un extrait de la présentation de l’éditeur : « À travers ce drame intime [la disparition de Silva, 17 ans, sur la côte dalmate en 1989], L’Eau rouge déploie dans une grande fresque les bouleversements de la société croate, de la chute du communisme à l’explosion du tourisme, en passant par la guerre civile… Ou comment les traumatismes de l’Histoire forgent les destins individuels. »

De la côte dalmate, passons en Serbie avec ces deux livres :

Chez Serge Safran éditeur, le 5 mars : Burn-out, d’Andrija Matić (traduit du serbe par Alain Cappon, qui avait brièvement présenté l’auteur dans mon entretien avec lui). Un extrait de la présentation de l’éditeur : « Insatisfait par son métier, par la médiocrité, la veulerie et la corruption des professeurs, de l’administration et des étudiants, mais aussi par son aventure conjugale, [le professeur de littérature Branimir Rihter] décide de s’immoler par le feu en pensant créer un événement proche de la perfection artistique. Si on sait d’entrée de jeu de quelle manière le roman s’achèvera, l’auteur nous montre de manière captivante, par une construction très habile, le désarroi grandissant puis total de Rihter, son cheminement jusqu’à l’acte final et fatal. Mais il ne faut pas croire que ce burn-out soit déprimant. Loin de là !  »

Aux Editions Zulma, le 4 mars : Soixante-neuf tiroirs, de Goran Petrović (réédition du roman traduit du serbe par Gojko Lukić et d’abord édité par les Editions du Rocher puis par Le Serpent à Plumes). Je n’en donne que cet extrait de la présentation de l’éditeur : « Le roman culte de tous les amoureux de la lecture, une ode magistrale au pouvoir de la littérature. »

  •             Une chronique à venir

Terminons en Roumanie, avec quatre voix différentes dont deux féminines :

Aux Editions des Syrtes, le 18 mars [reporté au 8 avril] : Le livre des nombres, de Florina Ilis (traduit du roumain par Marily le Nir). Un extrait de la présentation de l’éditeur : « à la fois fresque d’une époque, saga familiale, monographie d’un village d’Europe centrale, [Le livre des nombres] embrasse un siècle d’histoire mouvementée de la Transylvanie. Le lecteur est plongé dans l’entreprise d’un auteur qui tente d’écrire la chronique de sa famille. Peu à peu, devant ses yeux, se tisse ainsi l’épopée de deux familles apparentées, sur quatre générations, qui trouve des échos incessants dans le présent. » Un roman qui s’annonce donc, par son sujet, tout à fait différent des deux autres livres de Florina Ilis parus aux Editions des Syrtes, Les vies parallèles et La croisade des enfants, lus avec enthousiasme et chroniqués ici et .

  •             Une autre chronique à venir

Aux Editions des femmes. Antoinette Fouque, le 18 mars : Comme si de rien n’était, d’Alina Nelega (traduit du roumain par Florica Courriol). Un extrait de la présentation de l’éditeur : « Ce roman suit la vie d’une femme, Cristina, éprise d’une autre femme et passionnée d’écriture, pendant la dernière décennie de la dictature communiste en Roumanie, dans les années 1980. Dans ce roman exceptionnel, les rouages de l’oppression sont mis à nu dans leurs aspects les plus subtils. L’un des rares romans roumains à traiter de l’homosexualité féminine sous Ceausescu. »

  •             Encore une autre chronique à venir

En février, aux éditions P.O.L. : Un Roumain à Paris, de Dumitru Tsepeneag (traduit du roumain par Virgile Tanase). Un extrait de la présentation de l’éditeur : « [Dumitru Tsepeneag, auteur roumain établi en France depuis plus de 40 ans,] publie aujourd’hui pour la première fois en français une partie importante de son journal, sous le titre de Un Roumain à Paris. C’est la période des premiers séjours de l’écrivain à Paris, entre 1970 et 1973 ; s’y ajoutent les notes d’un voyage en Amérique (1974) et finalement les notes de 1977-1978, période qui prélude sa décision de s’établir en France. Il s’agit d’un témoignage exceptionnel, à travers les remous du champ littéraire roumain, sur la crise qui aboutira à l’effondrement du système totalitaire. »

En février 2020, aux Editions Circé : La vie et les opinions de Zacharias Lichter, de Matei Calinescu (traduit du roumain par Nicolas Cavaillès). Un extrait de la présentation de l’éditeur : « Ce grand classique roumain, publié par Matei Calinescu à l’origine sous la dictature totalitaire de Ceauşescu, que la censure avait laissé passer parce qu’elle n’y comprenait rien, est un vrai régal qui parle de l’assaut contre l’ordre du monde moderne d’une manière plutôt inédite. »

  •          Encore une autre chronique à venir !

Marek Edelman – Hanna Krall : Mémoires du ghetto de Varsovie

A la lecture du Retour à Lemberg de Philippe Sands, j’ai été frappée par ce qu’il écrit sur le juriste Rafael Lemkin, et sur la question que celui-ci se pose à partir de 1940 : comment les Nazis avaient-ils pu imposer leur pouvoir sur l’ensemble du continent ? Son travail de collecte et d’analyse de leurs décrets, arrêtés et autres documents officiels fera ressortir, déjà avant la fin de la guerre, l’objectif nazi de destruction de nations dans les régions passées sous leur contrôle, légalisée à coups de documents juridiques et administratifs. Pris individuellement, ils pouvaient à la rigueur paraître dénués d’intentions meurtrières. Pris dans leur ensemble, ils montraient clairement l’objectif qui apparaitra encore plus clairement après la conférence de Wannsee, l’émergence de la « solution finale » et son application terrible.

Mais le travail de Lemkin démontrait aussi les étapes qui ont rendu faisable l’application de la décision d’extermination concernant les Juifs à un rythme et avec une vitesse qu’il est difficile d’appréhender pleinement. La dénationalisation des Juifs (pour les soustraire à la protection de la loi), l’obligation du port de l’étoile, l’enregistrement forcé des Juifs, le regroupement en ghettos, la menace de mort pour toute personne quittant le ghetto sans autorisation… tout cela était le prélude à l’extermination de masse, dans les camps ou dans les massacres en plein air.

Cela, et la suite de ces mesures, nous le retrouvons aussi décrit, dans toute l’horreur de son application sur des groupes et des personnes, dans les Mémoires du ghetto de Varsovie. Dans l’édition du Scribe (1983), ce petit livre contient, outre une préface de Pierre Vidal-Naquet, un plan du ghetto, une chronologie et une bibliographie, deux textes séparés mais complémentaires. Lire la suite »


Aranka Siegal – Sur la tête de la chèvre

Je ne sais pas combien de fois j’ai lu et relu Sur la tête de la chèvre après l’avoir reçu en cadeau dans les années 1990. Suffisamment de fois en tout cas pour en garder un souvenir très vif même avant de le relire, pour la première fois depuis près de vingt ans, pour cette série thématique sur l’Holocauste et la littérature avec Patrice de Et si on bouquinait? Lire la suite »


Boris Pahor – Arrêt sur le Ponte Vecchio

Nous voici arrivés à Trieste, le terminus de notre voyage au départ d’Odessa. Passant par la Roumanie, puis par ce qui a été la Yougoslavie et est maintenant la Serbie et la Croatie, nous avons fait connaissance avec des histoires individuelles et de communauté très diverses. Les trois livres chroniqués au cours de cet itinéraire n’ont pas beaucoup de points communs, cependant l’un des thèmes qui les unit est celui du décalage entre peuples et frontières. A Focşani, plus que des Roumains, nous avons fait un long bout de route avec des Arméniens (Le livre des chuchotements, de Varujan Vosganian) ; à Belgrade et à Zagreb, nous avons vu différentes incarnations de la longue et douloureuse histoire commune des Serbes et Croates (Timor mortis, de Slobodan Selenić, et Blue Moon, de Damir Karakaš).

Et nous voici donc à Trieste, ville natale de l’italien Paolo Rumiz, qui a donné prétexte à cette traversée de la frontière nord des Balkans. Trieste, ville italienne ? Pas tout à fait, car c’est dans une Trieste slovène que nous nous arrêtons maintenant, en compagnie de l’écrivain Boris Pahor et de son recueil de nouvelles Arrêt sur le Ponte Vecchio. Lire la suite »


Mihail Sebastian – Femmes

S’il m’est arrivé quelque fois, bien rarement et contre ma nature renfermée, de connaître des moments de vif bonheur, c’est précisément parce que j’ai su les vivre tels qu’ils se présentaient, sans rien chercher au-delà ou en deçà.

En sortant de ma lecture de Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, j’ai plongé directement dans celle d’un livre qui partage nombre de caractéristiques avec celui de Petrescu. Comme Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, Femmes, paru en 1932, est un roman de l’entre-deux-guerres roumain. Comme Petrescu, Mihail Sebastian est l’un des auteurs phares de cette période. Mais surtout, les deux romans reposent sur un récit d’un personnage masculin unique, portant sur des femmes ou plutôt sur le rapport aux femmes de ces personnages masculins. Lire la suite »