László Krasznahorkai – La mélancolie de la résistance

dès qu’elle avait trempé ses lèvres dans la fine préparation de cette « pauvre Mme Pflaum », les fruits macérés dans le rhum, avec leur « arrière-goût légèrement acide », en lui rappelant une visite qui lui semblait remonter à des temps immémoriaux, avaient immédiatement empli sa bouche des saveurs de la victoire, du triomphe, qu’elle avait jusqu’ici à peine eu le temps d’apprécier et qu’elle pouvait enfin aujourd’hui savourer, puisqu’une longue matinée l’attendait où elle n’aurait, elle s’installa plus confortablement derrière son immense bureau, rien d’autre à faire que pencher la tête sur le bocal avec une petite cuiller, pour ne perdre aucune goutte de jus, piocher et dévorer les griottes une à une, et s’adonner totalement à la jouissance du pouvoir conquis en se remémorant les étapes cruciales de son parcours.

L’image est cruelle, mais elle résume bien la lutte qui se déroule tout au long de La mélancolie de la résistance entre un ordre nouveau, celui de Mme Eszter, et l’ancien, celui de la bienséante et désormais défunte Mme Pflaum et de ses étagères pleines de fruits en bocaux.

mélancolieLe cadre est celui d’une petite ville du sud de la plaine hongroise, entre les rives de la Tisza et les contreforts des Carpates, balayée par un vent glacial et des gelées hivernales précoces. Dans cet univers dénué de couleurs, les signes de malaise se multiplient pour annoncer le chaos qui règne déjà dans le pays et va bientôt engloutir la petite ville : circulation des trains devenue totalement aléatoire, prolifération incontrôlable des chats et des déchets, pénurie d’essence, arbres centenaires soudainement déracinés… Ce même soir de novembre, alors qu’au cours des premières pages du roman Mme Pflaum s’apprête à retrouver le confort et la sécurité de son appartement après un voyage éprouvant en train, deux autres phénomènes inquiétants font leur apparition dans la ville. Au cœur de la nuit, dans la pénombre complète de la ville soudainement sans lumières, un engin énorme et fantomatique, recouvert d’inscriptions incompréhensibles et tiré dans un grincement effroyable par un vieux tracteur, signale l’arrivée d’un cirque dont l’unique attraction consiste en une baleine empaillée, bientôt exposée sur la place principale. Arrive également une foule, silencieuse et inquiétante, d’hommes qui, tous pareillement vêtus de vestes fourrées, de bottes ferrées, de toques graisseuses de paysan, envahissent les rues et places de la ville.

Mais il y avait autre chose, quelque chose d’essentiel : le silence, un silence étouffé, persévérant, inquiétant ; aucun son ne s’échappait de cette foule impatiente qui, obstinée, tenace, sur le qui-vive, attendait dans un mutisme absolu que la tension inhérente à ce genre d’attraction se dissipe pour laisser enfin place à l’atmosphère quasi extatique du « spectacle » ; chacun semblait totalement ignorer son voisin ou plutôt non, au contraire, c’était comme s’ils étaient tous enchaînés les uns aux autres, ce qui rendait toute tentative d’évasion impossible et toute forme de communication inutile.

Une journée tendue passe, puis arrive la nuit au cours de laquelle cette masse d’hommes, réagissant au message d’une inquiétante et dangereuse créature accompagnant le cirque, se déchaîne et saccage la ville avec une violence inouïe et mortelle. Force obscure et insaisissable, n’ayant d’autre objectif que la destruction, elle est le catalyseur pour la prise de pouvoir de Mme Eszter qui, anticipant et manipulant les événements, se retrouve propulsée à la tête de la commune.

Mme Eszter, Mme Pflaum : deux visions diamétralement opposées du rôle de l’individu face au chaos. La seconde opte, comme presque l’ensemble des habitants de la ville, pour le retrait, le quant à soi, parmi ses plantes bien soignées et les opérettes encore rediffusées par la télévision. La première se saisit au contraire des événements pour « balayer l’ancien pour établir le neuf » et ainsi montrer aux habitants « qu’il vaut mieux brûler de la fièvre de l’action plutôt qu’enfiler ses pantoufles et enfouir sa tête sous l’oreiller ». La voie qu’elle trace à la fin du roman pour l’avenir de la commune parait pourtant sinistre tant on voit s’y profiler un régime de violence et de loyauté basé sur la peur.

Entre ces deux femmes que tout oppose, deux autres personnages de la ville représentent la quête, vouée à l’échec, d’autres approches au monde. Depuis longtemps séparé de sa femme, M. Eszter, directeur à la retraite du Conservatoire local, s’est réfugié dans un monde intérieur dédié à la recherche de l’harmonie musicale naturelle, et à la composition de « phrases comme autant de variations « sur une même et triste mélodie » ». Son seul et fidèle ami est Valuska, personnage le plus mystérieux de tous. Fils honni de Mme Pflaum, vivant à la marge de la société, obsédé par le mouvement des astres qu’il s’acharne à mettre en scène avec les clients avinés du bar « Péfeffer », il est pourtant le seul à jouer réellement, par ses vagabondages incessants à travers la ville, le rôle d’intermédiaire entre les différents habitants de la ville et ceux venus de l’extérieur, seul à savoir percer le mystère de la baleine, seul à faire émerger quelques traits individuels de la foule inquiétante, seul enfin à donner l’alerte sur la réalité du danger qui s’apprête à s’abattre sur la ville, avant d’être lui-même irrémédiablement happé par lui.

pour l’incurable vagabond qu’il était autrefois, toutes les portes, brèches et ouvertures avaient été condamnées afin de l’aider, lui, le convalescent, à trouver les portes du « monde effroyable des réalités ».

Autour de ces quatre personnages, et d’une constellation d’autres au rôle de second plan, László Krasznahorkai développe une réflexion extrêmement sombre tant sur la nature humaine prise individuellement que sur la possibilité d’une organisation sociale heureuse. Cette fable, cauchemardesque et hautement politique, est-elle un commentaire sur la période de changements imminent au moment où Krasznahorkai publie son livre en 1989 ? Peut-être, mais elle prolonge en tout cas la vision généralement désillusionnée de la nature humaine qu’il présentait déjà dans son Tango de Satan en 1985.

La mélancolie de la résistance partage aussi avec ce précédent roman une écriture dense, d’où émane une terrible et prenante impression de noirceur et de déliquescence inexorable. Il faut se laisser prendre à ces phrases sans fin, se laisser couler dans cet univers fantomatique forgé par une narration qui, entremêlant sans discontinuer pensées et actions, dresse le portrait parfois absurde, mais finalement véridique, d’une société en perdition.

Le monde, se dit Eszter, n’est qu’ « indifférence et tournants amers », ses composantes trop disparates se disloquent, et le vacarme y est trop grand, martèlements, braillements, le tocsin du labeur, rien d’autre, c’est la seule chose que nous sommes en mesure d’affirmer.

Krasznahorkai_László,_Koppenhága,_1990

Originaire de Gyula, petite ville de l’est de la Hongrie, dorénavant établi dans un village proche de Budapest, mais passant désormais son temps entre l’Allemagne, les Etats-Unis, la Chine et le Japon, László Krasznahorkai est devenu depuis la publication de son premier roman en 1985 l’un des auteurs hongrois majeurs. Lauréat en 2015 du prestigieux Man Booker International Prize pour l’ensemble de son œuvre traduite en anglais, il est aussi de plus en plus connu et reconnu en France grâce aux nombreuses traductions (notamment par Joëlle Dufeuilly mais aussi par Marc Martin) de ses romans aux éditions Gallimard, Cambourakis et Vagabonde.

Certains lecteurs arrivent aussi à Krasznahorkai par l’adaptation cinématographique de quelques uns de ses films avec le réalisateur hongrois Béla Tarr. C’était d’ailleurs mon cas avec La mélancolie de la résistance, et certaines scènes des Harmonies Werckmeister (qui reprend la partie centrale du livre) me sont revenue à l’esprit à la lecture du livre : les deux se complètent admirablement.

Je contribue avec cette chronique à deux excellentes initiatives : Le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, et Voisins Voisines, d’A propos de livres, tous deux sources d’idées de lectures d’Europe et du monde.

László Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance (Az ellenállás melankóliája, 1989). Trad du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2006.


László Krasznahorkai – Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau

et tandis qu’il avançait obstinément, à la recherche de l’entrée, il eut le sentiment que cette étrange longueur, que cette cloison immuablement hermétique et uniforme, là, sur sa gauche, n’étaient pas uniquement là pour délimiter un immense territoire, mais pour lui faire prendre conscience d’une chose : il ne s’agissait pas d’une clôture, mais de la mesure intrinsèque de quelque chose dont l’évocation à travers ce mur cherchait à prévenir le nouvel arrivant que celui-ci aurait bientôt besoin d’autres unités de mesure que celles auxquelles il était habitué, d’autres échelles de valeurs pour s’orienter, que celles qui avaient jusqu’ici encadré sa vie.

couv-au-nord-52976A la lecture des premières pages, j’ai d’abord pensé qu’il allait s’agir d’une promenade-méditation de l’auteur sur le thème du temple japonais. Il est vrai que ces premières pages décrivent la marche, au hasard d’un entrelacs de ruelles abandonnées de Kyôto, d’un personnage nommé d’abord simplement « il ». Il est vrai aussi que le personnage « il » laisse assez rapidement la place au tout aussi mystérieux « petit-fils du prince Genji », signes évidents que le livre portait sur autre chose qu’une promenade-méditation sur le thème du temple japonais. Mais il était tellement facile de mettre de côté ces indices assez vagues et de se laisser plutôt absorber par les belles descriptions du paysage qui s’étend sous nos yeux et celui du passant : les ruelles vides d’un quartier sans intérêt, un long mur d’enceinte en pisé coiffé de tuiles, un pont en bois, léger et délicat, « si léger et délicat qu’il semblait flotter dans les airs », une vallée couverte d’une « débauche de verdure » et, enfin, la première porte d’un temple.

Là, les mots suivent le regard qui retrace, lentement, luxurieusement, l’ensemble formé par les « quatre paires d’épaisses colonnes en bois d’hinoki poli », par le haut socle en pierre, et par le double toit pareil à « deux immenses feuilles d’automne, aux bords déjà légèrement racornis », et se heurte enfin à la vue d’un battant brisé de porte.

Ce battant brisé, dans un ensemble conçu pour être harmonieux, est un premier élément perturbateur dans ce livre où le va-et-vient entre sérénité multiséculaire et irruption du monde forme un motif récurrent : d‘une part, de superbes narrations, à la fois détaillées et contemplatives, de l’organisation du temple, des pierres et des arbres choisis pour sa construction, des panneaux en bois de kashi « finement sculptés à jour » abritant la statue du Bouddha ; d’autre part, la faiblesse physique et mentale du petit-fils du prince Genji, les derniers instants d’un chien battu à mort, ou encore la vulgarité d’un groupe de gardes ivres.

Entre ces deux extrêmes, ce personnage à peine réel, et certainement hors du temps, qu’est le petit-fils du prince Genji. Celui-ci, et sa quête d’un jardin dont peut-être « personne ne l’a vu deux fois », sont l’un des fils conducteurs de ce très court roman.

Parler de fil conducteur n’est pourtant pas entièrement approprié tellement les chapitres paraissent éparpillés : certains (ceux que j’ai préférés avec les chapitres d’ouverture) esquissent en quelques pages la lente et minutieuse construction du temple sur plusieurs centaines d’années, et sont entrecoupés par d’autres dans lesquels le petit-fils du prince Genji déambule dans le temple abandonné, et par d’autres chapitres encore, à la tonalité plus comique, dans lesquels les gardes du protagoniste essaient sans succès de retrouver sa trace.

Le dernier tiers du livre, faisant apparaître un ouvrage assez échevelé sur l’infini, m’a beaucoup moins convaincue, voire m’a agacée, au fur et à mesure que le monde extérieur empiétait sur le calme du temple et que l’auteur laissait exploser son histoire dans toutes sortes de directions. Ce changement de ton est probablement voulu, mais m’a causé de terminer le livre avec le sentiment que l’auteur s’était engagé dans quelque chose qu’il n’avait pas pu tout à fait maîtriser.

J’en voulais presque à Krasznahorkai d’avoir gâché une lecture qui avait commencé avec tant de plaisir mais, en réfléchissant à ce que j’allais écrire sur ce livre, j’ai trouvé beaucoup d’aspects que je n’avais pas forcément notés au départ et qui m’ont presque entièrement réconciliée avec le livre, même si je continue à lui trouver des faiblesses.

Je vois mieux, par exemple, à quel point le temps est un thème central du livre. Ainsi, l’histoire fait s’étaler et se télescoper différents niveaux de temps, celui de la nature et des saisons comme celui des hommes. C’est cependant surtout l’organisation des chapitres, avec la reprise en boucle de certains éléments à chaque fois complétés, et la clôture en forme de remise en cause de tout le livre, que je retiendrai, tout comme cela avait été le cas avec Le tango de Satan, premier roman de László Krasznahorkai, même si ces deux livres n’ont au premier coup d’œil pas grand chose en commun.

László Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau (2003). Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions Cambourakis, 2010.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 10 : László Krasznahorkai – Tango de Satan

TangoL’année prochaine, cela fera 30 ans que László Krasznahorkai publie son premier roman, Sátántango (Tango de Satan), dixième étape de mon exploration de la littérature hongroise. Trente ans, c’est beaucoup pour un pays en changement comme la Hongrie de la fin du XXè siècle. Pourtant, en lisant Tango de Satan, des fragments de mes propres voyages me sont revenus à l’esprit, comme si certaines parties de la Hongrie étaient encore trop à l’écart de tout pour que le passage du temps puisse y laisser ses marques : ici, une station de bus dans une petite ville de campagne, aux bancs occupés par des personnes visiblement désœuvrées ce jour-là comme elles l’étaient la veille et le seraient le lendemain ; là, un paysage de Hongrie du sud, plat, triste, déserté, écrasé par le gris infini du ciel.

Le désœuvrement, le vide : ajoutons l’isolement et la pluie, beaucoup de pluie, et voilà les grandes lignes du cadre du Tango de Satan.

L’aubergiste avait raison, « plus que quelques petites heures à attendre » et Irimiás et Petrina allaient arriver, pour mettre un terme à toutes ces années de « déprimante misère », pour chasser ce silence moite, ces sournoises voix de la conscience qui au petit matin délogent les hommes de leur lit pour les obliger, trempés de sueur, désemparés, à regarder le monde s’écrouler autour d’eux.

Quelque part en Hongrie, à une époque pas spécifiée mais qui doit être contemporaine à celle de la publication du livre, une poignée de familles végète dans une coopérative tombée à l’abandon. Tous ceux qui l’ont pu ont quitté les lieux, laissant derrière eux un médecin privé du droit d’exercer, un aubergiste au commerce sans cesse gagné par les toiles d’araignées, un directeur d’école sans élèves (des quatre enfants, deux se prostituent, les deux autres courent les champs), et quelques couples qui échafaudent mollement des plans pour s’en aller mais sans savoir où d’autre s’installer. Les bâtiments tombent en ruine, les intérieurs sont gagnés par la pourriture, la nourriture sent la mort, la pluie incessante transforme les quelques routes menant vers la ville en un bourbier infranchissable. Chaque jour semble pareil au précédent, mais mène inexorablement vers une décrépitude plus avancée.

Deux événements, peut-être liés, viennent cependant secouer la routine. L’un, en apparence anodin, est le bruit de cloches qui réveille Futaki, le mécanicien boiteux, et le docteur, en ce jour où s’ouvre le livre. L’autre est l’annonce de l’arrivée d’Irimiás et de Petrina, longtemps crus morts et à la fois craints et espérés par les habitants de la coopérative.

Irimiás, avec ses discours prophétiques et sa longue silhouette vêtue de couleurs criardes, et Petrina, homme peureux aux oreilles en feuilles de choux, forment un duo aussi comique que terrifiant. Irimiás surtout est le messie de l’histoire, émergeant inopinément de l’océan de boue et de pluie qui sépare la coopérative de la ville, et tout de suite érigé par les oubliés de la coopérative en figure salvatrice : lui seul, pensent-ils, pourra redonner sens à leurs vies qui leur échappent. C’est cependant un messie aux relents sataniques, au passé et aux intentions troubles et au présent divisé entre puissance (sur ceux de la coopérative) et obséquiosité (envers un pouvoir temporel qui n’a rien à voir avec le messianisme).

Le thème du messie, de l’espoir en une vie nouvelle et meilleure, apparaît sous plusieurs formes au fil du livre, mais ne débouche que sur une absence totale de rédemption qui est bien en phase avec l’univers généralement désillusionné de László Krasznahorkai.

Ce Tango de Satan fonctionne énormément sur la base d’allusions, de références qui ne se dévoilent pas à première lecture. Toutes ne me paraissent pas fondées (ou fondues dans l’univers que tente de décrire Krasznahorkai), et peut-être sont-elles la marque d’une écriture pas encore tout à fait maîtrisée. Mais à force de relire ce livre – je l’avais déjà lu il y a plus d’un an – je me rends compte de la richesse de la structure et des connections entre les divers éléments : cette imbrication de couches et de rappels ne sont pas simplement au service de l’intrigue, mais lui donnent une bien plus grande profondeur qui demande qu’on s’y arrête et qu’on y réfléchisse.

Je ne peux pas ne pas mentionner, par exemple, la structure des chapitres, jouant avec les perspectives, les lieux et le temps. C’est en grande partie d’elle que le livre tire son titre et elle est effectivement déstabilisante à faire toujours un pas en avant, puis un en arrière, le tout contenu, peut-être, dans une boucle diabolique.

La pluie tombait doucement, inépuisable, le vent qui venait soudain de se lever faisait frémir la surface figée des flaques d’eau, les effleurant trop faiblement pour arracher les peaux mortes déposées par la nuit et au lieu de retrouver leur pâle scintillement de la veille, elles absorbèrent impitoyablement la lumière de l’est qui grimpait lentement. Une fine membrane verglacée enveloppait les troncs d’arbres, les branches qui craquaient ici et la, les herbes pourries plaquées au sol, et le « château » lui-même, comme si les furtifs agents de l’obscurité les avaient marqués d’un signe pour que, dès la nuit suivante, la destruction puisse poursuivre sa digestion opiniâtre.

L’écriture, enfin, est à la fois très fouillée et très cinématographique. Les longues phrases, dont le rythme élongé est bien retranscrit par Joëlle Dufeuilly, créent des scènes baignant dans une atmosphère hors de ce monde et pourtant aisément imaginables pour peu qu’on mette sa capacité à imaginer en mode noir et blanc et implacablement lent. Ou peut-être suis-je aidée par les quelques films que j’ai vus, issus de la coopération entre Krasznahorkai et le cinéaste hongrois Béla Tarr, où l’on retrouve le même souci du détail, de la lenteur, de l’évocation plutôt que du fait brut, le même univers en fait (il existe une version filmée du Tango de Satan, d’une durée de sept heures – le livre ne fait « que » 300 pages environ, que je n’ai pas vue mais qui m’intrigue).

J’avais au début approché Tango de Satan un peu à reculons, étant trop consciente de l’aura de noirceur et d’impénétrabilité qui entoure ses livres. Cette réputation n’est pas à mon avis fondée, et Tango de Satan est probablement le meilleur livre pour entrer dans l’univers tout à fait particulier de László Krasznahorkai.

Crédit photo: Horst Tappe

Crédit photo: Horst Tappe

László Krasznahorkai fête cette année ses 60 ans, anniversaire qui a donné lieu à nombre d’événements dans les cercles assez restreints des intellectuels hongrois. C’est bien décrire sa place dans la littérature hongroise : reconnu comme l’un des grands écrivains d’aujourd’hui, mais peu en phase avec les goûts du grand public. Il en est de même à l’étranger, aux Etats-Unis surtout, et en France, grâce notamment au travail de Joelle Dufeuilly. Outre Tango de Satan et La mélancolie de la résistance (Gallimard), on trouve aussi chez Vagabonde Thésée Universel et chez Cambourakis Guerre et guerre, La venue d’Isaïe, et Au nord par une montagne. Au sud par un lac. A l’ouest par des chemins. A l’est par un cours d’eau (ce dernier un roman presque entièrement basé sur des thèmes de la culture japonaise).


Octobre, J-1: au sujet des prix littéraires

Pour compléter mon article d’hier passant en revue les nouvelles publications à venir en octobre, quelques mots sur les prix littéraires qui m’intéressent pour leur rôle dans la promotion de la littérature étrangère et notamment des livres d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans en traduction.

C’est aujourd’hui la journée mondiale de la traduction. Quelle meilleure occasion pour parler du Prix INALCO-VoVf de la traduction ? Celui-ci récompense en effet « une traduction effectuée en français à partir d’une des 103 langues enseignées à [l’INALCO] et publiée par un éditeur et diffusée en France ». Il s’agit cette année de la deuxième édition du prix, décerné pour la première fois, en 2019, à Maud Mabillard pour sa traduction du russe du roman de Gouzel Iakhina Zouleikha ouvre les yeux (Noir sur Blanc, 2017). J’en avais parlé ici.

Cette année, six titres – et donc six traducteurs et traductrices – ont été retenus. Il s’agit de Le dernier loup de László Krasznahorkai, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly (Cambourakis, 2019) ; Alors vient la lumière de Léa Goldberg, traduit de l’hébreu par Olivier Bosseau (H&O Editions, 2019) ; Etoiles vagabondes de Sholem Aleykhem, traduit du yiddish par Jean Spector (Le Tripode, 2020) ; Les turbines du Titanic de Robert Perišić, traduit du croate par Chloé Billon (Gaïa, 2019, ma chronique ici) ; Solénoïde de Mircea Cărtărescu, traduit du roumain par Laure Hinckel (Noir sur Blanc, 2019) ; Le nuage et la valse de Ferdinand Peroutka, traduit du tchèque par Hélène Belletto-Sussel (La contre-allée, 2019).

Le prix 2020 sera décerné ce dimanche 4 octobre en clôture du festival VoVf : un festival, et un prix, dont j’aurai l’occasion de reparler très, très bientôt !

Puisque je suis sur le sujet des prix littéraires, un petit clin d’œil au passage :

– au roman de Iulian Ciocan, L’empire de Nistor Polobok (traduit du roumain (Moldavie) par Florica Courriol. Belleville Editions, 2019), présélectionné pour le prix Jean Monnet de la Littérature européenne mais qui n’a pas été retenu dans la dernière sélection. Ma chronique du roman sur ce lien.

– aux livres de Kapka Kassabova, Lisière. Voyage aux confins de l’Europe (traduit de l’anglais par Morgane Saysana. Marchialy, 2020), et de Pavol Rankov, C’est arrivé un premier septembre (traduit du slovaque par Michel Chasteau. Gaïa Editions, 2019), tous deux dans la présélection du Prix du livre européen 2020.

– au roman de Catalin Mihuleac, Les Oxenberg & Les Bernstein (traduit du roumain par Marily Le Nir. Noir sur Blanc, 2020), Prix Transfuge du meilleur roman européen 2020.


Actualité du mercredi: le prix Nobel de littérature d’Olga Tokarczuk

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

« Cărtărescu sera-t-il l’un des deux lauréats du Nobel de littérature, comme aiment à le prédire certains ? Ou sera-ce un autre auteur d’Europe centrale, les hongrois László Krasznahorkai ou Péter Nádas, ou la polonaise Olga Tokarczuk, ou l’albanais Ismail Kadaré, dont les noms circulent aussi ? Ou aucun d’entre eux ? »

La réponse est tombée jeudi dernier : ce n’est pas Cărtărescu, ni Krasznahorkai, ni Nádas, ni Kadaré, ni l’écrivaine d’origine croate Dubravka Ugrešić, ni la romancière russe Ludmila Oulitskaïa, ni même Haruki Murakami, César Aira ou Ngugi wa Thiong’o, au grand dam de ceux qui avaient pris au pied de la lettre l’annonce du comité de sélection du Nobel de littérature que le choix serait, cette année, moins eurocentré. Lire la suite »


Actualités du mercredi : après la rentrée littéraire, les prix littéraires !

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en moque, il existe apparemment entre 1500 et 2000 prix littéraires en France. C’est sans compter les prix internationaux qui, tels que le prix Nobel de littérature, font aussi couler l’encre et accélérer les ventes dans le monde littéraire français.

Tout ça, ça fait beaucoup de listes, de sélections et de supputations avant que le(s) nom(s) des lauréat.e.(s) soient annoncés. Pour ma part, j’en ai profité pour relever quelques titres qui m’intéressent et pour lesquels je serai contente si un prix leur permet de se faire plus facilement leur chemin parmi tous les livres publiés ces temps-ci.

Ce sont principalement des livres en traduction et c’est d’ailleurs de prix de traduction et leurs lauréat.e.s (annoncés ou encore au stade des sélections) que je vais parler avec ma propre petite liste.

Le week-end dernier, le premier Prix de la traduction-INALCO a été décerné au festival Vo-Vf à Maud Mabillard, traductrice du russe, pour sa traduction de Zouleikha ouvre les yeux, de Gouzel Iakhina, « récit du destin (d’) une paysanne tatare à l’époque de la dékoulakisation » qui est en bonne place sur ma liste à lire depuis sa parution aux éditions Noir sur Blanc en 2017 (coïncidence, le livre dans sa traduction anglaise – et sa traductrice anglaise Lisa C. Hayden – figurent aussi dans la sélection récemment annoncée du Warwick Prize for Women in Translation, un prix établi il y a deux ans et qui récompense des livres d’auteurs femmes et leurs traductrices vers l’anglais. J’en avais parlé ici).

Un autre prix niche est le prix Pierre-François Caillé de la traduction, fondé par la Société française des traducteurs en 1981 pour récompenser « un traducteur/une traductrice en début de carrière dans l’édition ». En l’occurrence, les cinq noms annoncés dans la première sélection sont tous ceux de femmes, et j’y ai relevé celui de Nathalie Le Marchand pour sa traduction du polonais de Les fruits encore verts, de Wioletta Greg (Editions Intervalles, 2018), d’Evelyne Noygues, pour sa traduction de l’albanais de Le petit Bala, Légende de la Solitude, de Ridvan Dibra (Editions Le Ver à Soie, 2018), et de Gabrielle Watrin, pour sa traduction du hongrois de Le Soldat à la fleur, de Nándor Gion (Edition des Syrtes, 2018, je l’avais présenté ici).

J’aurais bien parlé, aussi, de prix récompensant des romans étrangers traduits en français, mais la première sélection du prix du Meilleur livre étranger ne s’est pas prêtée au jeu cette année : sur les 16 livres dans la catégorie roman, on compte de l’anglais (9), de l’allemand (4), de l’italien, de l’espagnol, du chinois (un chacun) et … c’est tout. Le millésime 2019 ne sera pas celui des « petites langues ».

Le prix Médicis étranger, lui, garde dans sa deuxième sélection Solénoïde, de Mircea Cărtărescu, traduit du roumain par Laure Hinckel, paru tout récemment aux éditions Noir sur Blanc et déjà prix Transfuge du meilleur roman européen.

Cărtărescu me ramène presque là où j’avais commencé : le prix Nobel de littérature. Sera-t-il l’un des deux lauréats, comme aiment à le prédire certains ? Ou sera-ce un autre auteur d’Europe centrale, les hongrois László Krasznahorkai ou Péter Nádas, ou la polonaise Olga Tokarczuk, ou l’albanais Ismail Kadaré, dont les noms circulent aussi ? Ou aucun d’entre eux ?


Quelques idées pour refaire le plein de livres en septembre

Il semblerait que le phénomène de la rentrée littéraire touche aussi un peu la littérature d’Europe centrale et orientale en français ! Voici quelques uns des titres qui vont sortir au fil du mois. J’en oublie certainement, il suffit de me les signaler dans les commentaires pour que je les rajoute à la liste.

Commençons par la Hongrie : le 4 septembre, Cambourakis publie Le dernier loup de László Krasznahorkai (traduction par Joëlle Dufeuilly), « réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final ». Le 12 septembre, chez Albin Michel, publication du premier volume du Journal de Sándor Márai (traduction par Catherine Fay) qui, couvrant Les années hongroises 1943-1948, « met en lumière des passages plus personnels de l’œuvre littéraire où se déploient la causticité et la clairvoyance de Sándor Márai »

Deux titres aussi pour la Pologne : Zygmunt Miłoszewski (géniteur de l’ex-procureur Szacki dont les aventures sont publiées chez Mirobole) publie Te souviendras-tu de demain ?, « son ouvrage le plus personnel, devenu aussitôt la meilleure vente de l’année en Pologne » chez Fleuve Editions le 5 septembre. Même jour, aux Editions Noir sur Blanc, La Fabrique de papier tue-mouches, d’Andrzej Bart, « roman dérangeant, […] interrogation sur la responsabilité historique » avec pour cadre l’Holocauste en Pologne (traduction par Eric Veaux).

Arrivant de Slovaquie via Agullo Editions, Il était une fois dans l’Est, d’Árpád Soltész, « tableau noir et âpre des brutales années 1990 et du capitalisme sauvage qui a suivi la chute du communisme » sortira le 19 septembre (traduction par Barbora Faure).

Une nouvelle publication aussi de Roumanie, Solénoïde, « chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu », « roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka », « long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence », sera publié par les Editions Noir sur Blanc dès le 22 août (traduction par Laure Hinckel).

Alma Editeur publie le 29 août La symphonie du Nouveau Monde, de l’auteure d’origine tchèque installée en France Lenka Horňáková-Civade, portrait de destinées entre la Tchécoslovaquie, Marseille et le Nouveau Monde, dans le « tumulte terrible et merveilleux » de l’année 1938.

Comme d’habitude, un petit retour en arrière pour signaler les nouvelles publications qui m’ont échappé ces derniers mois. En juin, les Editions de l’Arbre Vengeur publiaient Opium de Géza Csath : ces « nouvelles, tantôt oniriques, tantôt réalistes, nous offrent le spectacle d’une folie qui annonce un siècle tout entier placé sous ce signe » (traduit du hongrois par Éva Brabant Gero et Emmanuel Danjoy). Toujours en juin, aux Editions Intervalles, La caverne vide de Dimana Trankova, suivi de trois poèmes inédits de Khristo Botev, dystopie dans une Union européenne en miettes après une Troisième Guerre mondiale, mais aussi « ode à l’espoir, à cette force intérieure qui peut demeurer, envers et contre tout, malgré le contrôle omniprésent et les systèmes nés pour broyer ce qui leur résiste » (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov). Début août, aussi aux Editions Intervalles, un roman d’un auteur né en Albanie, mais dorénavant établi aux Etats-Unis et traduit du grec, Le Pays des pas perdus de Gazmend Kapllani, confrontation entre deux frères que tout oppose, « cristallisant à travers leur confrontation l’histoire chaotique des Balkans et de l’Europe des XXe et XXIe siècles » (traduit du grec par Françoise Bienfait).

Pour terminer, deux volumes de non-fiction : le 4 septembre sortira chez Gaïa Editions une invitation au voyage ou du moins à glisser un nouveau volume aux côtés de ceux de Paolo Rumiz ou de Ryszard Kapuscinski, avec La frontière, récit par l’écrivaine-anthropologue voyageuse norvégienne Erika Fatland de son Voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège : « quatorze États et plus de vingt mille kilomètres en longeant LA frontière, la plus longue au monde, celle de la Russie avec l’ensemble de ses voisins » (traduction par Alex Fouillet). Et en juillet paraissait aux Editions Non Lieu La Moldavie à la croisée des mondes, ouvrage de Josette Durrieu et Florent Parmentier, une ancienne sénatrice et un universitaire qui « apportent un certain nombre d’informations qui permettront aux lecteurs de se faire une idée des enjeux moldaves, enjeux qui dépassent son cadre national et interroge l’identité européenne » (un complément parfait pour ceux et celles qui auraient envie d’en savoir plus sur ce pays avant ou après avoir lu L’empire de Nistor Polobok).


A propos de l’actualité : Gabrielle Watrin et le prix Nicole Bagarry-Karátson

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

nador_gion-pdf-374x600La traductrice Gabrielle Watrin a reçu hier, mardi 11 décembre, le Prix Nicole Bagarry-Karátson pour sa traduction du roman de Nándor Gion, Le soldat à la fleur (paru en 2018 aux Editions des Syrtes, retrouvez ici mon article sur ce roman).

Le Prix Nicole Bagarry-Karátson récompense la traduction en français d’œuvres littéraires composées en hongrois. Les lauréats depuis 2003 sont :

  • Marc Martin (2003) pour La mort seul à seul (Saját halál) de Péter Nádas;
  • Chantal Philippe (2005) pour La porte (Az ajtó) de Magda Szabó;
  • Françoise Bougeard (2006) pour Ennemi public (Közellenség) d’István Tasnádi;
  • Joëlle Dufeuilly (2007) pour La mélancolie de la résistance (Az ellenállás melankóliája) de László Krasznahorkai;
  • Clara Royer (2008) pour Miséricorde (Irgalom) de Pap Károly;
  • Georges Kornheiser (2009) pour les Poèmes d’Endre Ady;
  • Sophie Aude (2010) pour Précipice (Szakadék) et L’histoire d’une solitude (Egy magány története) de Milán Füst ;
  • Guillaume Métayer (2011) pour Deux fois deux (Kétszer kettő) d’István Kemény.
  • En 2012, en raison de l’ampleur exceptionnelle de la tâche accomplie, Marc Martin assisté par Sophie Aude ont partagé le prix pour Histoires parallèles (Párhuzamos történetek) de Péter Nádas;
  • Jean-Louis Vallin (2014) pour La Zrinyiade ou Le péril de Sziget (Szigeti veszedelem, 1651), épopée baroque en vers de Miklós Zrinyi;
  • Sophie Kepes (2015) pour Seul l’assassin était innocent (Bűnügy) de Júlia Székely et de Kornél Esti (Esti Kornél) de Dezső Kosztolányi;
  • Thierry Loisel (2017) pour Néron le poète sanglant (Néró a véres költő) et Langue et âme (Nyelv és lélek) de Dezső Kosztolányi;
  • Catherine Faÿ (2018) pour Dernier jour à Budapest (Szinbád hazamegy), Albin Michel, 2017, de Sándor Márai;
  • Gabrielle Watrin (2019) pour Le soldat à la fleur (Virágos katona), Éditions des Syrtes, 2018, de Nándor Gion.

Quelques actualités littéraires de ce début de printemps

Seiobo.jpgJe commence en signalant tout de suite la belle séquence avec l’écrivain hongrois László Krasznahorkai qui, à l’occasion de la parution le 21 mars de la traduction en français par Joëlle Dufeuilly de Seiobo est descendue sur terre, est actuellement en France pour une série de rencontres : trop tard pour celles à Bordeaux et Toulouse, mais il sera à Tours ce soir (Librairie Le Livre, 19h) puis à Paris ce lundi 9 avril (à la BPI à 20h) et mercredi 11 avril (Librairie Le Divan, 19h).

« De Kyoto à Venise, de Paris à Athènes en passant par Grenade, l’auteur nous entraîne dans un long voyage à travers les époques et les lieux, avec le souci constant d’étudier la manière dont les hommes parviennent à trouver une place dans le monde par la création ou la contemplation d’œuvres d’art » (Cambourakis).

Les amateurs de cette grande figure de la littérature hongroise contemporaine pourront également l’écouter en direct sur le site de la BPI ainsi que sur France Culture (mardi 10 avril à 21h dans l’émission « Par les temps qui courent »).

Pour ceux et celles qui hésitent sur la prononciation de son nom, László Krasznahorkai nous donne quelques indices sur son site.

totthSignalons aussi également la participation de l’écrivain hongrois Benedek Tótth au Quais du polar : dédicaces de son premier roman Comme des rats morts (Actes Sud) et participation à deux tables rondes ce samedi 7 avril (17h : « Age ingrat et fureur de vivre » ; 18h30 : « Europe en noir …, retransmission en direct ici).

Comme des rats morts (traduit du hongrois par Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huzsvai, sorti en octobre 2017) est « un portrait désespérant de justesse d’une certaine adolescence contemporaine. Comme des rats morts est un roman noir sombre et brillantissime. Une sorte de Trainspotting à la piscine » (Actes Sud).

Passons maintenant aux quelques titres glanés ici et là :

L-ete-ou-maman-a-eu-les-yeux-verts– Aux Editions des Syrtes : le 12 avril, parution du roman de Tatiana Tibuleac, L’été où maman a eu les yeux verts (traduit du roumain par Philippe Loubière), « déclaration d’amour-haine faite par un adolescent, pendant un été, à sa mère, être fragile sur le (grand) départ) ».bastovoi.jpg

– Aux éditions Jacqueline Chambon : un autre roman traduit du roumain (cette fois par Laure Hinckel) et sorti le 10 janvier : Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, de Savatie Bastovoi, « conte drolatique, une photographie de la Moldavie postsoviétique révélée par le vitriol de la caricature ».

Jancar– Aux éditions Phébus, Et l’amour aussi a besoin de repos, de Drago Jancar (traduit du slovène par Andrée Lück Gaye, sorti le 5 avril), « un très grand roman d’amour et de mélancolie » autour de trois personnages de Maribor pendant la seconde guerre mondiale.

– Aux éditions Noir sur Blanc, Felix Austria, de Sofia Andrukhovych (traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, sorti en janvier), évocation d’un « monde disparu, une société tolérante, prospère et multiculturelle. Une plongée dans l’Europe centrale d’avant 1914 – où l’on pressent les bouleversements du siècle à venir. » ; Drach, de Szczepan Twardoch (traduit du polonais par Lydia Waleryszak, sorti le 5 avril), « fresque intemporelle sur les puissances déchaînées d’Eros et de Thanatos, où la Silésie, terre méconnue, mystérieuse, âpre, se révèle comme un écheveau d’histoires, de peuples et de langues » ; Looking back, de Tecia Werbowski (sorti le 5 avril), récit qui « sonde, à travers l’amitié profonde de deux êtres au destin brisé, les mystères de l’âme humaine et les séquelles des violences qui ont marqué l’Europe centrale » ; Eli, Eli, de Wojciech Tochman (traduit du polonais par Kamil Barbarski, sorti le 8 février), reportage d’ « un des chefs de file de l’école polonaise du reportage littéraire » sur les bidonvilles de Manille aux Philippines ; Qu’est-ce que vous voulez, de Roman Sentchine (traduit du russe par Maud Mabillard et paru le 1er mars), roman à la tonalité hyperréaliste dans lequel l’auteur, mettant en scène sa propre famille, se penche sur la Russie de Vladimir Poutine ; et Krivoklat, de Jacek Dehnel, (traduit du polonais par Marie Furman-Bouvard, sorti le 15 février), réflexion passionnante et passionnée sur l’art et sa puissance.

112167_couverture_Hres_0– Au Seuil, le 12 avril : Les enfants de Staline. La guerre des partisans soviétiques (1941-1944) par Masha Cerovic : maîtresse de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, l’auteur retrace ici les mouvements de résistance armée à l’occupation nazie par les partisans soviétiques des actuelles Biélorussie, Ukraine et Russie.bai ganiou

– Aux Editions Non Lieu, en mai : Baï Ganiou, d’Aleko Konstantinov (traduit du bulgare par Marie Vrinat), cycle de récits, « œuvre mythique de la littérature bulgare », écrit en 1895 et mettant en scène un « jeune commerçant d’essence de rose qui voyage en Europe et finit par faire de la politique ».celuiquicomptait_largeur300dpi

– Aux Editions Gaïa : Celui qui comptait être heureux d’Irina Teodorescu, « histoire lumineuse et tragique à la fois », « sur fond de jazz et de be-bop » (sorti en janvier) ; Le théâtre de Slavek, d’Anne Delaflotte Mehdevi, traversée du « XVIIIe siècle dans une Prague soumise aux épidémies, aux guerres, mais où le théâtre s’épanouit » (sorti en mars).theatre

Je m’arrête là mais cette liste n’est pas exhaustive : n’hésitez pas à signaler dans les commentaires toute autre parution intéressante !


Petit guide de la Hongrie en 12 chapitres : un récapitulatif

Tout au début de 2014, j’avais choisi de placer la nouvelle année sous le signe de la littérature hongroise : 12 livres pour (environ) 12 décennies, de la fin du XIXe siècle au premières années du XXIe. La liste est ici, et l’objectif était de visiter un peu tous les recoins de cette littérature et de lire des auteurs auxquels je n’aurai peut-être pas pensé (ou pas si vite).

Je n’avais pas particulièrement de thèse à prouver en faisant cette série et, après avoir lu ces douze livres, je peux encore moins dire que « la littérature hongroise est … » (insérer un adjectif, sur le modèle « la littérature française est nombriliste »*). Au contraire, l’un des plaisirs de ces lectures a été de voir à quel point ces livres sont variés, par les thèmes, les styles, les influences, les parcours des auteurs. Surtout, même si la grande partie de ces livres parlait de la Hongrie (mais c’est peut-être aussi un critère de sélection pour être traduit), ils sont à mon avis loin d’être hermétiques ou inaccessibles à quelqu’un qui ne connaîtrait rien à la Hongrie. Je ne peux même pas vraiment dire que j’ai trouvé ces livres, pris dans leur ensemble, particulièrement pessimistes (une étiquette qu’on accole souvent au caractère national hongrois) ni spécialement ardus (une impression à laquelle contribuent les écrivains contemporains les plus connus tels que Nádas ou Eszterházy).

Presque tous les livres étaient des découvertes et, évidemment, j’en ai aimé certains plus que d’autres. Quelques uns ont été des coups de cœur faciles : Un étrange mariage (1900), pour la truculence du style de Kálmán Mikszáth et la saveur de son histoire de conflits provinciaux, et La forteresse (2001), pour l’intensité de l’atmosphère créée et pour la structure choisie par Róbert Hász pour dépeindre une vie intérieure dans un pays au bord de l’implosion (2001). Le Tango de Satan (1985) était la seule relecture de toute la série, et elle a confirmé ce que je savais déjà : il ne faut pas se fier à l’étiquette d’écrivain difficile quelquefois donnée à László Krasznahorkai, ni s’arrêter au pessimisme qui teinte nombre de ses livres. C’est un livre riche, et qui ne demande pas particulièrement d’efforts pour en apprécier le style et la profondeur.

D’autres livres se sont fait apprécier de manière plus silencieuse mais toute aussi durable : chacun à leur façon, Une école à la frontière de Géza Ottlik (1959, un classique en Hongrie) et Mort d’un athlète de Miklós Mészöly (1966, réputé plus difficile) reviennent sur les vies de leurs protagonistes avec un ton d’intimité et un sentiment de gâchis ou d’absence qui parle peut-être pour leur génération. C’était un peu aussi le cas pour La phrase inachevée (1947) de Tibor Déry, un pavé qui me restera en mémoire autant pour la fresque des milieux bourgeois et ouvrier de la première moitié du XXe siècle que pour la poésie de ses descriptions.

Ensuite, une poignée de livres ont été intéressants ou amusants à lire et c’est pour ça, plutôt que pour le dépaysement qu’ils représentaient par leur sujet, que je les garderai en mémoire. Couleur de fumée (1975) et Les cloches d’Einstein (1992) n’ont pas grand chose en commun, sinon que leurs auteurs – Menyhért Lakatos et Lajos Grendel – sortent tous les deux du lot par rapport aux écrivains hongrois, le premier étant issu de la minorité tzigane et le second de la minorité hongroise de Slovaquie. Tous deux se servent du roman pour décrire, respectivement, le mode de vie d’une communauté marginalisée, et l’absurdité de la vie sous le communisme.

La surprise, pour moi, est que Gyula Krúdy et Frigyes Karinthy, auteurs reconnus de l’âge d’or de la littérature hongroise des années 1920-1930, ne m’auront finalement pas tant marqué que ça, ce qui ne m’empêchera cependant pas de lire d’autres livres que les Pirouette (1917) et Voyage autour de mon crâne (1937) qui ont fait partie de ma série.

Enfin, ça laisse à la traîne, deux livres dont l’un m’a plutôt amusée (à ses dépends) et l’autre ennuyée. Les Baradlay (1869) ouvrait la série et avait à priori tout pour m’intéresser (les déboires d’une famille écartelée entre pouvoir autrichien et aspirations hongroises au temps de la guerre de 1848-9) mais le trop-plein de patriotisme et la psychologie assez rudimentaire des personnages ont fait que je ne pourrai plus penser à ce pilier du panthéon littéraire hongrois qu’est Mór Jókai avec la révérence qui lui est due. Quant à Mihály Babits, son Fils de Virgile Timár (1922) m’a paru être un assez intéressant document d’époque mais son sujet reposait trop sur une conception datée et moralisante des valeurs sociales (un prêtre se prend d’affection pour un garçon malgré ses origines « illégitimes » et « racialement » douteuses) et a, à mon avis, mal vieilli.

***

Photo de classe des écrivains et poètes hongrois à travers les siècles.

Photo de classe des écrivains et poètes hongrois à travers les siècles.

Je ne peux pas terminer cette série sans mentionner les maisons d’éditions et les traducteurs qui – eux aussi presque tout au long du XXe siècle – ont permis à ces livres et à ces auteurs de paraître en français. Les maisons d’édition vaudraient parfois à elles seules un billet – Cambourakis, Viviane Hamy, Ibolya Virág par exemple – et de même pour les traducteurs (Aurélien Sauvageot y a déjà eu droit ; d’autres comme Georges Kassaï ou Ladislas Gara apparaissent aussi assez souvent pour valoir la peine d’être mentionnés). Cependant, pour un écrivain traduit, il en reste beaucoup qui ne le sont pas, ou du moins pas en français, et qui en valent pourtant la peine. Voilà de quoi nourrir un autre billet !

Mais maintenant il est temps de passer à 2015 avec de nouveaux projets qui vont faire voir de nouveaux horizons à ce blog. La suite au prochain épisode !

* ne pas prendre au premier degré