Aharon Appelfeld – Histoire d’une vie

At a very early age, and before I knew that fate would push me towards literature, instinct whispered that without an intimate knowledge of language my life would be superficial and impoverished.

A un très jeune âge, et avant de savoir que le destin me conduirait vers la littérature, l’instinct m’a murmuré que, sans une connaissance intime d’une langue, ma vie serait superficielle et appauvrie.

Aharon Appelfeld (1932-2018) ne se considérait pas comme un écrivain de l’Holocauste : « Il n’y a rien de plus exaspérant » que d’être étiqueté écrivain de l’Holocauste, écrit-il dans son Histoire d’une vie. Son expérience personnelle du milieu du XXe siècle, alors qu’il n’était qu’un enfant, s’inscrit cependant dans la constellation de ce qui, autour de l’existence et de la signification des camps – fait toute la complexité de l’Holocauste.

En choisissant ce titre parmi toute l’œuvre de l’écrivain, j’avais déjà quelques mots-clés biographiques en tête : né en Bucovine alors roumaine mais encore imprégnée de l’influence de l’Autriche-Hongrie ; orphelin ; traduit de l’hébreu ; survivant de l’Holocauste ; et, le plus évident, Juif. Mais ces mots-clés ne disent finalement pas grand-chose sur l’enfance qu’Aharon Appelfeld décrit par bribes dans Histoire d’une vie, non avec une volonté documentaire mais en s’appuyant d’abord sur ses quelques souvenirs pour construire un texte autobiographique qui place la langue et la mémoire au cœur de son parcours d’écrivain.

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[Carrément] à l’Est ! 1 – L’homme aux yeux à facettes, une « fiction écologique » entre réalisme et fantastique

Premier chapitre de ma série de lectures taïwanaises en 2023, comme expliqué dans ce billet.

– Je veux écrire un peu.

– Ecrire quoi ?

– Des choses qui semblent avoir eu lieu, mais qui n’ont peut-être jamais été.

L’homme aux yeux à facettes est l’un des rares romans taïwanais dont j’avais entendu parler avant mon arrivée sur l’île, et c’est peut-être aussi l’un des livres les plus faciles à se procurer en France, dans la traduction de Gwennaël Gaffric publiée en 2014 chez Stock. On m’avait dit que c’est un livre qui se lit tout seul, et c’est vrai, de même qu’il est vrai qu’à juste une trentaine de pages de la fin du livre j’étais encore incapable de prédire quelle forme la fin allait prendre.

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Passage [carrément] à l’Est !

Fin 2022, j’ai dérogé à mes habitudes centre-est européennes en posant mes valises pendant plusieurs semaines à Taïwan, cette grande petite île au bord des côtes de la Chine.

A Taïwan, on vit, on travaille, on se protège de l’humidité (au nord) et de la chaleur (partout, mais surtout au sud), on fait du tourisme, on mange des plats et des fruits majoritairement délicieux. On fait probablement beaucoup d’autres choses, mais c’est principalement celles-là que j’ai faites, en y rajoutant le plus possible de lectures en lien avec l’île. A Taïwan comme partout, on écrit des livres, on les publie, on les vend dans de grandes et petites librairies … je suppose qu’on les lit aussi mais ce n’était pas très visible dans l’espace public.

…sauf exception

Je ne sais pas si c’était juste de la chance, mais j’ai lu presque uniquement des livres qui m’ont beaucoup plu par leur style, par l’histoire qu’ils contenaient, et par ce qu’ils m’ont appris sur Taïwan en parallèle de ce que je pouvais apprendre par d’autres biais.

En tout cas, j’ai fait de mon mieux pour lire le plus possible et écrire des chroniques en vue de donner une touche taïwanaise à ce blog tout au long de 2023. Si ça vous dit, je vous propose de revenir mardi pour une chronique d’un roman relativement récent et un peu fantastique, avant de partir plusieurs décennies en arrière en février et, par étapes mensuelles, de plus ou moins remonter le temps jusqu’à aujourd’hui. Je mettrai à jour la liste de ces lectures dans ce billet, au fur et à mesure de la publication de mes chroniques.

Même si Taïwan avait fait partie de l’Europe de l’Est, mes lectures taïwanaises n’auraient rien contribué à mes lectures de prix Nobel (un projet 2022 reconduit en 2023), et malheureusement très peu à mes lectures de femmes écrivains (un projet qui date surtout de 2019). Par contre, ces lectures me permettront d’ajouter une petite poignée de titres à l’initiative proposée par Ingannmic autour des minorités ethniques.


Le nœud de vipères, de François Mauriac, avec un commentaire de Sándor Márai

C’est pour m’associer à la lecture commune initiée par Book’ing et Lire et Merveilles que j’ai décidé de consacrer cette première chronique de 2023 à François Mauriac, un auteur qui n’a pourtant (à ma connaissance) pas grand-chose à voir avec « l’Est » (ici, une exception). J’avais lu Mauriac il y a plusieurs années – Genitrix, Le mystère Frontenac, Thérèse Desqueyroux… – et j’ai retrouvé dans ma lecture du Nœud de vipères cette atmosphère lourde de huis-clos sournois, et cette description d’êtres étouffés par leur (manque d’)amour qui m’avait marquée dans ses autres romans. J’y ai, également, retrouvé ce type de personnage extrême dans son comportement et ses sentiments envers sa famille, malgré justement les « liens du sang » et ceux du mariage, et ce parce que, dans Le nœud de vipères, la question du mariage, de la descendance, du choix et de la personnalité est si étroitement associée avec celle de l’argent, des terres, de la fortune, de la transmission, de l’héritage.

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7 livres parmi les nouvelles publications de janvier

7 livres, 7 langues, 7 maisons d’édition pour cette sélection « à l’Est » parmi les nouvelles publications de ce mois :

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2022+1=2023

Sans surprise pour un blog estampillé Europe de l’Est/Europe centrale, l’année 2022 n’a pas été des plus réjouissantes et j’étais assez tentée de passer à 2023 sans jeter d’autre regard sur l’année écoulée. Ceci surtout après avoir relu mes premier et deuxième billets de fin d’année 2021, qui avait été une chouette année avec un chouette bilan (en 2021, j’avais entre autres parlé de la littérature des républiques de l’ex-URSS, vous vous souvenez ?).

Mais j’ai trouvé que ce serait dommage de ne pas revenir sur 2022, parce qu’il y a quand même eu beaucoup de bon sur le blog et, surtout, parce que je voulais parler de mon année Nobel – celle que j’avais annoncée il y a un an et avec laquelle j’avais dit que j’allais lire un Nobel de littérature « de l’Est » « peut-être au rythme d’un par mois, et peut-être pas ».

Evidemment, c’est le deuxième peut-être qui l’a emporté, mais tout de même le bilan n’est pas si mauvais, ni en chiffre ni en qualité puisque certaines (pas toutes) de ces lectures Nobel ont été parmi les plus marquantes de l’année. Ainsi, j’ai sauté les Nobélisés les plus anciens (Henryk Sienkewicz, Bertha von Suttner, Władysław Reymont) pour commencer avec Ivo Andrić et passer ensuite à Isaac Bashevis Singer, puis Elie Wiesel, Imre Kertész, Herta Müller, Svetlana Alexievich et enfin (dans l’ordre d’attribution des Nobel), Olga Tokarczuk. En termes de titres, cela donne :

Omer pacha Latas – une belle fresque sur la Bosnie du début du XIXe siècle convoitée par l’empire ottoman, et dont l’intérêt provient surtout de l’art du détail et de la description de l’auteur

Le golem – une gentille et vivante réécriture sous forme de conte de l’histoire d’une créature fantastique dans la Prague de Rodolphe II

La nuit – un texte majeur et hautement personnel sur l’expérience de la déportation, de la perte, de la survie, de la culpabilité d’avoir survécu

Être sans destin – autre texte majeur et très impressionnant sur l’expérience concentrationnaire, mais majeur et impressionnant justement par l’effort de dépersonnalisation qu’y fait l’auteur malgré sa propre expérience des camps

Tous les chats sautent à leur façon – un livre un peu à part dans l’œuvre de Herta Müller, puisqu’il revient sous forme d’entretiens sur sa vie et son apprentissage de l’écriture et de la dictature, et permet de comprendre le lien entre vie et œuvres de l’autrice

La fin de l’homme rouge – une entreprise autant qu’un texte : faire le portrait, à hauteur d’hommes et de femmes anonymes, des années de la fin de l’URSS et de ce qu’elles ont laissé dans l’ADN de la Russie d’aujourd’hui

Les pérégrins – un roman-collage foisonnant qui illustre à merveille ce à quoi le comité Nobel pensait lorsqu’il louait « l’imagination narrative » et la « passion encyclopédique » de cette autrice qui sait toujours si bien se renouveler

De plus, hormis La nuit, d’Elie Wiesel (lu dans le cadre des lectures communes autour de l’Holocauste), j’ai bénéficié de la bonne compagnie de plusieurs lecteurs et lectrices – Nathalie et Marilyne pour Omer pacha Latas d’Ivo Andrić ; Nathalie pour Isaac Bashevis Singer ; Madamelit pour Imre Kertész ; Nathalie et Marilyne pour Herta Müller ; Nathalie (encore elle !) et Patrice pour Svetlana Alexievitch ; et Nathalie, Marilyne (encore elle !) et Emma pour Olga Tokarczuk – et ça, ça fait toujours plaisir, alors merci.

J’ai aussi lu Czesław Miłosz et Jaroslav Seifert, mais sans avoir chroniqué ces lectures pour le moment, ce qui fait qu’il ne me reste plus qu’une petite poignée d’auteurs à lire pour pouvoir dire que j’ai lu au moins un titre pour chacun de ces Nobel « de l’Est » (catégorie Littérature et – pour les plus lettrés d’entre eux – Paix). Fin 2023, je pourrai même dire que, pour certains, j’ai lu plusieurs titres : comme je l’annonçais ici, l’aventure Tokarczuk sera renouvelée le 11 mars et celle avec Alexievitch le 31 mai, au format lectures communes et je m’en réjouis d’avance.

Parmi mes autres lectures marquantes en 2022, je note en premier lieu celle de L’horizon, de Wiesław Myśliwski : un pavé déjà quart-de-centenaire mais dont la méditation sur l’enfance et la mémoire est totalement intemporelle. Je m’étais beaucoup interrogée, en écrivant ma chronique, sur ce qui fait que j’avais tant aimé la construction du livre. Je me suis peut-être trop interrogée, d’ailleurs, car ma chronique n’a pas été parmi les mieux aimées de 2022 mais elle est toujours là et prête à être lue.

Avant de lire Myśliwski, j’ai – enfin – relu et – enfin – chroniqué Les braises, de Sándor Márai. C’est le livre avec lequel j’avais fait consciemment connaissance avec la Hongrie et la littérature hongroise, il y a xxx années, et j’ai pris autant de plaisir à savourer l’écriture et le déroulement des deux temporalités de l’intrigue qu’à préparer ma chronique, ce qui n’arrive pas si souvent. Il ne tient qu’à moi de lire et présenter un nouveau Márai en 2023 – L’héritage d’Esther, ou le 2e volume de son Journal, par exemple (aux dernières nouvelles, la traduction du 3e et dernier volume de l’édition française est prévue pour la fin de cette année) ? Ce serait en tout cas très tentant de refaire une année hongroise, presque 10 ans après mon « petit guide de la Hongrie en douze chapitres ».

J’avais mis ce Márai en tandem avec Les gars de la rue Paul, parce que ce sont tous deux des classiques de la littérature hongroise (je me demande cependant si Les gars de la rue Paul n’est pas plus lu que Les braises en Hongrie ; je me demande aussi si ces deux auteurs se sont lus l’un l’autre). Les gars de la rue Paul n’est pas ce que j’appellerai un monument littéraire en termes de qualité d’écriture, et l’univers de ses héros n’est pas du plus grand intérêt à mes yeux d’adulte blasée, mais j’ai tout de même une affection particulière pour ma chronique du livre à la fois parce qu’on retrouve Les gars de la rue Paul dans les endroits les plus divers de la littérature d’Europe « de l’Est », et parce que toute l’histoire du livre se déroule à quelques rues de chez moi – l’occasion de faire de ma chronique une petite promenade urbaine et culturelle dans le 9e arrondissement de Budapest.

Autre lecture et chronique mémorable : celle de Les beaux jours de ma jeunesse, titre empli d’ironie lorsqu’on considère que c’est celui donné à ce journal que tient l’adolescente (puis écrivaine) Ana Novac après son arrestation en juin 1944 et jusqu’à sa libération en mai 1945 – entre les deux, et parce qu’elle est juive, Ana Novac connaîtra les camps de concentration, qu’elle met en mots avec lucidité, cynisme, ténacité et avec la conviction qu’elle est née pour être écrivaine, pas pour mourir à Auschwitz (certaines éditions du livre portent le titre J’avais 14 ans à Auschwitz). Dans ma chronique, j’ai parlé du journal, bien sûr, mais aussi un peu du poids de la géographie et de l’histoire, qui expliquent en partie qu’Ana Novac soit (comme d’autres adolescentes juives autrices pendant la guerre de journaux intimes) « l’Anne Frank roumaine » plutôt qu’inversement Anne Frank soit « l’Ana Novac allemande ».

Pour terminer, une – trop rare – chronique non-fiction avec un billet-fleuve en trois parties (une, deux et trois, plus annexe) sur deux livres qui ne sont même pas traduits en français : A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia, de Sheila Fitzpatrick, m’a ouvert une porte vers le milieu fascinant de la culture littéraire soviétique (surtout moscovite) de la fin des années 1960 et du début des années 1970 à travers la revue « Novy Mir » (je dois ici remercier Kaggsy, dont la chronique m’avait donné envie de lire ce livre). Mais A spy in the archives est avant tout le récit d’une doctorante australienne qui, parce qu’elle fait ses recherches dans les archives moscovites dans les années 1960, finit par se rendre compte qu’elle est à la fois espionnée et considérée comme espionne. Ce sont ces mots-clés – recherche universitaire, espionnage, guerre froide – qui font un lien évident avec le deuxième livre, My life as a spy. Investigations in a secret police file. Ici, il s’agit aussi d’un livre autobiographique, mais c’est une anthropologue américaine, Katherine Verdery, qui écrit, sur une découverte bien plus récente et amère : celle du dossier compilé à son insu par la Securitate, la police politique secrète roumaine, alors qu’elle faisait ses recherches de terrain dans la Roumanie des années 1970 et 1980. Le fait que des personnes qu’elle considérait comme proches, et dont certaines sont encore en vie lorsqu’elle publie le livre, ont contribué à l’épaisseur de son dossier, ajoute à son amertume mais donne une dimension encore plus intéressante au travail de détective et d’anthropologue qu’elle mène sur ce nouveau sujet d’études qu’est ce dossier extérieur à elle mais qui est lui aussi un témoignage sur sa vie.

Voilà pour 2022. Et donc, 2023 ? Eh bien, 2023 sera mieux que 2022, bien sûr ! Plus de livres, plus de chroniques, mieux de chroniques, plus de nouvelles publications, autant de livres classiques et/ou oubliés, des lectures communes, des visites, découvertes et tentation chez les uns et les autres habitants de la blogosphère littéraire, des chroniques plus courtes pas plus longues qu’elles ne le sont déjà… Il y aura aussi l’ajout d’une nouvelle littérature parmi celles déjà chroniquées sur le blog (une littérature d’un pays qui n’a rien à voir avec l’Europe de l’Est).

Et d’abord il y aura l’article le plus attendu de chaque mois, c’est-à-dire le récapitulatif mensuel des nouvelles publications du mois.

Patience, c’est pour bientôt.


Un rappel des lectures communes prévues pour 2023 (toutes les infos dans ce billet) :

  • Du 27 janvier au 3 février : troisième édition des Lectures communes autour de l’Holocauste
  • Le 11 mars : lecture commune autour d’Olga Tokarczuk
  • Le 23 mars : lecture commune de La réparation du monde, de Slobodan Šnajder
  • Le 31 mai : lecture commune autour de Svetlana Alexievitch

Et aussi, le 6 mai : Epépé, de Ferenc Karinthy (avec Emma)


(Au moins) quatre lectures communes en 2023 : Holocauste, Šnajder, Tokarczuk, Alexievitch

Je vois se multiplier depuis quelques semaines les rendez-vous/lectures communes pour 2023. Il est temps d’ajouter ma (mes) pierre(s) à l’édifice !

Voici donc quatre propositions de rendez-vous, autour de quatre mots-clés et de quatre dates (j’explique un peu plus bas chaque projet et la méthode pour participer) :

  • Du 27 janvier au 3 février : troisième édition des Lectures communes autour de l’Holocauste
  • Le 11 mars : lecture commune autour d’Olga Tokarczuk
  • Le 23 mars : lecture commune de La réparation du monde, de Slobodan Šnajder
  • Le 31 mai : lecture commune autour de Svetlana Alexievitch
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Nouvelles publications : un tour en Lettonie, et de là en Biélorussie

Latvija

Juste un titre pour ce mois de décembre – une fois n’est pas coutume, c’est d’un titre traduit du letton qu’il s’agit : « chronique réaliste d’une enfance ouvrière » à Riga à la fin des années 1930, Bylle, de Vizma Belčevica, « ne craint pas les noirceurs. Elle dresse le portrait d’une fillette imaginative, vive, intelligente, qui sait ce que signifie survivre et combien il est difficile de faire des choix tout en restant honnête et humain. » D’abord paru en letton aux Etats-Unis en 1992, Bylle est le premier livre d’une trilogie semi-autobiographique. Il est aujourd’hui traduit en français par Gita Grīnberga et Jean-Jacques Ringuenoir pour les éditions du Cygne qui en proposent une présentation plus complète sur leur site.

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Svetlana Alexievitch – La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement

Ça fait rien si je vous parle de moi, si je vous raconte ma vie ? On a tous eu la même vie. Seulement, faudrait pas qu’on m’arrête à cause de cette conversation. Y a encore un pouvoir soviétique, ou c’est complètement fini ?

Quelles conditions faut-il réunir pour mener à bien un travail tel que celui qui a abouti à la publication de La fin de l’homme rouge ? Je ne parle pas uniquement des conditions matérielles, bien que celles-ci soient sûrement non-négligeables pour une entreprise qui s’étend sur deux décennies et parcourt le vaste territoire de l’ex-URSS. Je parle surtout des conditions propices au partage d’histoires personnelles, c’est-à-dire : la confiance, l’absence de peur, l’absence (au niveau d’une société) de raisons d’avoir peur. Sans ce « temps du désenchantement » des années d’après la chute de l’URSS, un livre tel que celui-ci n’aurait eu aucune raison d’exister, ou seulement de manière spéculative. Mais un livre de cette nature, fondé sur des témoignages oraux, aurait-il pu exister durant la majeure partie de l’existence de l’URSS, avec le risque qu’il comportait de remettre en cause les discours, les valeurs et l’histoire officiels ?

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Wiesław Myśliwski – L’Horizon

Je n’ai compris qu’à la mort de l’oncle Władek que je n’avais jamais vraiment quitté cet endroit. Leurs tombes à tous m’indiquaient en fait ma place dans le monde. Peut-être même qu’ici se trouvait le centre de mon horizon, car nulle part ailleurs je n’éprouve cette douleur déchirante qu’avec eux, c’est aussi moi qui meurs un peu, et pas seulement le monde qui m’entoure. Je le ressens de façon si banale, si évidente, que cette douleur devient un émerveillement, comme si je touchais à l’extraordinaire mystère de la beauté.

Publié il y a déjà plus de 25 ans, L’Horizon est un long et magnifique roman sur la vie, sur l’enfance, sur le royaume individuel de la mémoire et sur la possibilité de sa transmission. C’est aussi, de la part de son auteur Wiesław Myśliwski, une formidable leçon d’écriture, épousant les fluctuations de la mémoire et de l’imagination tout en se jouant des contraintes de la chronologie.

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