Actualité du mercredi : où les auteur.e.s contemporain.e.s voyagent vers vous

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Une fois n’est pas coutume, je commence ce petit tour d’horizon de l’actualité littéraire d’Europe centrale avec la Suisse, où s’ouvre ce vendredi Bibliotopia, festival des littératures autour du monde. Organisé par et dans la Fondation Jan Michalski pour l’Ecriture et la Littérature (à Montricher), le festival a invité une quinzaine d’écrivains et écrivaines pour débattre de la littérature comme prise de risque, et du rôle de l’écrivain au cœur du contemporain. Parmi les invités, des voix d’Europe de l’Est qui commencent à être bien connues : l’écrivain et journaliste ukrainien Andreï Kourkov (Le pingouin) et le poète, romancier, essayiste, traducteur et journaliste polonais Jacek Dehnel (Saturne, Krivoklat), par exemple, ou encore l’écrivaine d’origine roumaine et établie en Suisse Raluca Antonescu (L’Inondation), et aussi l’écrivain et avocat franco-britannique Philippe Sands (Retour à Lemberg), sans compter d’autres voix internationales de la littérature telles que Jonathan Coe, Juan Gabriel Vásquez, Aminatta Forna et Mikhaïl Chichkine. Le programme complet sur le site de la Fondation.

La Suisse est trop loin ? Le programme de ce week-end est déjà bouclé ? Pas de problème :

  • Du 21 au 24 mai, l’auteur polonais Wojciech Chmielarz sera en tournée à l’occasion de la parution toute récente de son polar La Colombienne: il fera escale à Toulouse (Médiathèque José Cabanis le 21 mai à 18h), Sucy-en-Brie (Librairie L’Oiseau moqueur le 22 mai à 18h), Compiègne (Librairie des Signes à 18h30) et Paris (Librairie Les Guetteurs de vent le 24 mai à 19h). Les détails de ces rencontres sont à retrouver ici.
  • Le 27 mai, ce sera au tour d’une autre auteure publiée chez Agullo, Magdalena Parys, de participer à une rencontre littéraire à Paris (Fondation de l’Allemagne – Maison Heinrich Heine, à 19h30) autour de son polar Le magicien.

Et pour ceux et celles qui préfèrent leur littérature sous forme déambulatoire, le 18e arrondissement de Paris organise le 25 mai à partir de 18h sa 7e Nuit de la littérature. Au programme, 17 auteur.e.s étrangers, certains publié.e.s, d’autres pas, mais tous accompagné.e.s de comédien.ne.s et/ou traducteurs/traductrices : côté Europe centrale/orientale, c’est l’occasion de (re)découvrir des voix de Bulgarie (Velina Minkoff, dont Le Grand Leader doit venir nous voir est publié chez Actes Sud), d’Estonie (Kairi Look, dont Les punaises de l’aéroport font de la résistance est publié aux Editions Le Verger des Hespérides), de Hongrie (János Terey, dont deux des nouvelles du recueil « La traversée de Budapest » ont été publiées dans la revue Chroniques du ça et là), de Lituanie (Kristijonas Donelaitis, dont Les Saisons, première pièce de fiction classique en langue lithuanienne, est publié dans la collection Classiques Garnier), de Tchéquie (Bianca Bellova, dont Nami est publié chez Mirobole), de Pologne (Justyna Bargielska, dont le recueil Nudelman est paru en avril aux Editions LansKine).

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Quelques mots avec une auteure engagée contre l’oubli, Kateřina Tučková

J’ai parlé il y a quelques jours du roman tchèque L’expulsion de Gerta Schnirch (Vyhnání Gerty Schnirch, Host, 2009), qui retrace la vie d’une jeune femme de la communauté allemande de Brno dont la vie est irrémédiablement bouleversée par les décrets d’expulsion des Allemands de Tchécoslovaquie.

Auteure reconnue en République tchèque portant sur différents épisodes de l’histoire de la Tuckova-foto-ke-stazeni-10-tTchécoslovaquie, Kateřina Tučková a accepté de se prêter à une conversation sur la genèse du roman, sur son expérience de la ville qui lui a donné naissance, sur la perception de la guerre et de la période communiste en République tchèque aujourd’hui, et sur le regard que peuvent porter sur l’histoire les femmes écrivains.

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Le sentiment de culpabilité et de responsabilité sont deux thèmes importants tout au long de votre roman : le personnage principal voit sa vie complètement bouleversée, parce qu’elle est l’une des milliers d’Allemands de Tchécoslovaquie à qui l’on fait endosser la responsabilité des actions de leur communauté durant le régime nazi. Mais justement parce que sa vie devient si dénuée d’espoir, le roman soulève des questions qui dérangent concernant les décisions prises par les Tchécoslovaques eux-mêmes après la guerre. Quelle a été la réception du roman, auprès des lecteurs et des médias, lorsqu’il est sorti ?

Depuis la publication du roman, j’ai eu toutes sortes de retours, souvent positifs. Ceci dit, il y a eu plusieurs fois des situations conflictuelles lorsque je faisais des lectures publiques en tchèque. Le point de vue que j’ai choisi pour traiter de la Seconde Guerre Mondiale, c’est à dire le point de vue d’une jeune femme née dans la ville tchèque de Brno mais avec des racines allemandes, était inacceptable pour certains, surtout parmi les plus âgés. Il est compréhensible qu’ils aient leurs propres souvenirs de la guerre, souvent douloureux et, bien sûr, je ne souhaitais pas ne pas prendre en compte leurs souvenirs. Cependant, je voulais proposer un autre point de vue, qui avait été mis à l’écart pendant si longtemps : je voulais montrer que, de l’autre côté aussi, il y avait des victimes, des femmes, des enfants et des vieillards qui ne méritaient pas la souffrance qui leur avait été infligée au cours des derniers jours de la guerre.

A l’étranger, ce sont surtout des gens qui s’intéressent à la guerre qui sont venus à mes lectures, ainsi que des gens qui avaient été forces de quitter leur région d’origine (par exemple des descendants des Allemands de Tchécoslovaquie), ou qui avaient émigré et qui ont encore très présente à l’esprit la question de leur « patrie perdue ». Les lecteurs allemands qui ont été contraints de quitter l’ex-Tchécoslovaquie ont souvent un fort désir de parler du passé et de partager leurs souvenirs. Ce sont parfois des sentiments de culpabilité, et de remords, qui sont transmis par les grands-parents et les parents, et ce sont aussi parfois des souvenirs traumatiques des violences infligées durant les expulsions. Mais en général, ils sont surtout curieux d’en savoir plus sur l’histoire, après la guerre, des villes où ils ont grandi, et sur la vie des membres de leur famille qui sont restés en Tchécoslovaquie. La vie des Allemands qui n’ont pas été forcés de quitter le pays était très dure : être Allemand, après la libération, donnait lieu à une vraie stigmatisation.

De manière générale, je vois que les gens acceptent d’ouvrir le dialogue, et de voir que les deux côtés ont souffert d’injustices.

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Brno, qui est votre ville natale, est en arrière-plan de larges parties du roman : on la voit se transformer, d’une ville habitée en partie par des Allemands qui donnent à ses rues et à ses bâtiments des noms allemands, en une ville habitée par des Tchèques qui utilisent leurs propres mots pour la ville. On voit aussi une ville autrefois prospère qui prend beaucoup de temps à se remettre de la guerre. Les habitants de Brno aujourd’hui connaissent et s’intéressent-ils à l’histoire d’avant-guerre de la ville et de ses différentes communautés ?

Quand je faisais mes études à Brno, j’habitais dans un appartement situé dans un quartier surnommé le « Bronx de Brno », ou le ghetto de Brno. C’est une partie de la ville qui a été le témoin des chapitres difficiles de l’histoire de la ville et des nombreuses catastrophes du XXe siècle. La population a changé plusieurs fois au cours de quelques décennies, les gens arrivaient, puis repartaient. Il n’y reste plus d’habitants, de survivants de cette période et, en conséquence, ce quartier a été privé de ses souvenirs et de son âme.

Au XIXe siècle, Brno était connue pour ses usines textiles, majoritairement construites par des industriels allemands ou juifs. Le quartier était habité par des ouvriers de toutes les nationalités, et les langues tchèques, allemandes et yiddish, en se côtoyant, ont fini par donner naissance au « hantec », le dialecte spécifique à Brno, qui contient des éléments de ces trois langues. Apres l’occupation allemande, les Juifs étaient amenés ici, afin d’être emportés dans les convois de déportation. Après 1945, les Allemands ont été expulsés, et leurs appartements ont été repris par des travailleurs tchèques et slovaques. A leur tour, ceux-ci les ont quittés dans les années 1960 afin de s’installer dans des immeubles d’habitation modernes. Après eux, ce sont des Roms qui sont arrivés, envoyés là après que leur mode de vie itinérant leur a été interdit. Ils sont restés là jusqu’à aujourd’hui, et forment la majorité de la population du quartier. Après la Révolution de Velours en 1989, de nouveaux groupes sont arrivés dans le quartier, et aujourd’hui des Ukrainiens, des Vietnamiens et d’autres personnes ouvertes d’esprit y cohabitent.

A cause des nombreux changements de population au cours du dernier siècle, peu de gens ont vraiment développé des racines dans le quartier, et il peut donner l’impression d’être un peu abandonné. Mais cela s’améliore ces derniers temps : par exemple, le festival Ghettofest, qui se déroule dans l’ancien pénitencier, permet de faire revivre la culture locale et de créer un espace commun, grâce à quoi un esprit de communauté est en train de se développer qui est plus fort qu’il y a dix ans, quand je vivais dans ce quartier.

Mais c’est le festival annuel Meeting Brno qui est le moment le plus important pour faire revivre le passé de ce quartier : quand j’ai contribué à sa fondation avec mes collègues en 2015, c’était avec l’intention de rapprocher la riche histoire du quartier et le public local et étranger, et d’ouvrir aussi les souvenirs qui avaient longtemps fait l’objet d’un tabou. Nous avons réussi à lancer la Marche de la Réconciliation («  »), à l’occasion de laquelle le maire de la ville de Brno et l’évêque ont exprimé officiellement les regrets de la ville envers les victimes de la marche d’expulsion de Brno. Un tel geste de réconciliation n’avait pas été possible, ni même envisageable dans l’esprit des gens, pendant trois générations. Avec ses forums de discussion et ses divers programmes culturels, le festival s’est donné pour objectif de mettre en confrontation le passé et le présent. J’ai organisé le festival pendant trois ans en tant que directrice de programmation, mais l’année dernière je me suis retirée afin de me consacrer à nouveau à l’écriture : mon travail sur mon prochain roman sollicite toute mon énergie.

Quelle est la part de vérité historique, et quelle est la part de fiction, dans le roman ? J’ai été par exemple interpellée par les parties décrivant le discours d’Hitler à Brno, et ensuite la prise de contrôle de la mairie de Brno par les Nazis.

L’histoire du personnage principal est basée sur des histoires vraies ; j’ai entendu certaines d’entre elles de témoins de cette marche, auprès de femmes allemandes qui avaient été chassées de Brno en 1945. Le nom de Gerta est cependant une invention, car je ne voulais pas écrire la biographie d’une femme en particulier ayant vécu cette expérience.

Les événements en arrière-plan, tels que les discours d’Adolf Hitler ou d’Edvard Beneš, les exécutions dans la résidence étudiante de Kounic (« Kounicovy koleje »), ou le viol des femmes allemandes dans la gare de Brno sont tous, malheureusement, des faits historiques avérés. C’est pourquoi je préfère utiliser le terme de fiction historique pour décrire mon roman.

Avez-vous fait beaucoup de recherches en préparation du livre ? Quel type de recherches ?

J’ai parlé avec beaucoup de témoins, surtout des femmes, qui étaient plus ouvertes et qui ont aussi partagé leurs émotions : elles ne me parlaient pas seulement des faits, mais me transmettaient également l’atmosphère. Je me suis appuyée sur la correspondance des personnes déplacées, sur la presse et sur d’autres sources de l’époque, et j’ai étudié des publications sur le sujet qui sont sorties après 1989. J’ai aussi lu plusieurs livres qui décrivent la libération de Brno, ainsi que l’architecture de la ville et son organisation urbaine. Mes rencontres avec David Kovařík, spécialiste des déplacements de population à l’Académie tchèque des Sciences, ont formé une part très importante de mes préparatifs, au cours desquels j’ai vraiment apprécié sa patience et son enthousiasme. Il m’a permis d’avoir accès à de nombreux documents, et a même reconstruit l’itinéraire exact de la marche de la mort à partir de Brno jusqu’à la ville de Pohořelice, où se trouvent les fosses communes des victimes de cette marche de la mort. Il m’a accompagné durant les trente kilomètres de la marche de nuit, la première fois que j’ai décidé de la faire afin de ressentir par moi-même ce qu’elle représentait.

Justement, votre roman commence avec des remerciements envers toutes les personnes qui vous ont accompagnée durant cette marche le long de la route prise par les expulsés allemands. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

La première fois que j’ai fait cette marche en 2007, ce sont surtout des amis et des historiens qui nous ont accompagnés, David Kovařík et moi. C’était la première fois que cette marche avait lieu. Aujourd’hui, c’est mon ami Jaroslav Ostrčilík qui organise, chaque année, le week-end le plus proche de la date historique des expulsions, cette marche jusqu’à Pohořelice, en mémoire des Allemands de Tchécoslovaquie expulsés violemment de Brno dans la nuit du 30 au 31 mai 1945 et dont beaucoup ont trouvé la mort au cours de cette marche.

En y repensant, c’était l’un des moments les plus importants de mon travail sur ce roman : le fait de marcher toute cette distance, la nuit, entourée de ténèbres, avec les difficultés physiques de la faim, de la soif, des lourds bagages (afin de me rapprocher au mieux des circonstances dans lesquels Gerta se trouvait, je poussais un landau), puis de partager tous les ressentis des autres participants à cette marche, m’ont fait me rendre compte de toutes les émotions associées à l’écriture de ce roman, et de la responsabilité qui va avec. Le souvenir de cette marche m’est revenu à plusieurs reprises pendant que j’écrivais le roman.

J’étais parfois perplexe par rapport au développement de la personnalité de Gerta : elle est parfois assez distante par rapport au monde (quand elle est petite, elle semble incapable de voir ce qui se passe réellement autour d’elle, puis quand elle devient une femme âgée elle semble renoncer et se refermer sur elle-même), parfois aussi très déterminée, lucide, quelque fois même assez féministe. Y avait-il une « vraie » Gerta ?

Gerta est un personnage inventé, mais elle est inspirée de la vie d’une jeune femme qui vivait dans la rue où je me suis installée en 2002, et dont elle fut chassée, avec d’autres Allemands, à la fin de la guerre. Quand je me suis intéressée à la vie du quartier et que j’ai commencé à faire des recherches, j’ai rencontré un vieil homme qui m’a raconté l’histoire d’une femme de 21 ans, qui vivait dans cette rue avec un bébé de six mois, et qui avait disparu durant la marche de Brno. Mais les autres détails de la vie de cette vraie « Gerta » ont été perdus. J’ai créé ce personnage en rassemblant des épisodes de l’histoire de plusieurs survivantes dont j’ai retrouvé la trace durant mon enquête. Par exemple, j’ai trouvé des lettres d’une femme allemande, qui avait un tout petit enfant, et qui avait été choisie par des fermiers de Moravie pour travailler chez eux. Pendant plusieurs années après sa déportation, jusque dans les années 1950 lorsqu’elle a obtenu la nationalité tchécoslovaque, elle a vécu comme une esclave, travaillant pour obtenir sa nourriture et un endroit pour dormir. En lisant ce qu’elle avait écrit, j’ai pu me faire une idée de ce à quoi sa vie ressemblait, et son destin est une autre partie de la vie de Gerta.

Dans tous les cas, j’ai vu des attitudes ambiguës de la part tant des Tchèques que des Allemands : ces deux nations ont été capables de commettre des actes extrêmement cruels mais, en même temps, elles ont subi des blessures dans leur identité, et ce sont des blessures que les victimes ont porté en elles jusqu’à la fin de leur vie. Quelque fois, elles y ont fait face en se refermant sur elles-mêmes, d’autres fois en se laissant aller à de fortes critiques. Le personnage de mon roman est représentatif de ces deux attitudes.

Dans l’ensemble, c’est un roman assez triste, avec seulement quelques passages fugaces de calme et de bonheur au cours d’une vie marquée par la solitude et les pertes, y compris la perte de l’espoir. La dernière phrase du roman, lorsque la fille de Gerta décrit la vie de sa mère après sa mort comme une vie « non comblée » et « inutile », met vraiment fin à tout espoir qu’aurait pu avoir le lecteur que quelque chose viendrait, à la dernière minute, redonner un peu de valeur à la vie de Gerta. Est-ce ainsi, avec ce sentiment de gâchis, que votre génération a évalué la vie de vos parents et de vos grands-parents ?

Non, je ne dirais pas que c’est le sentiment de mes pairs tchèques, même si on peut jeter un regard négatif sur la vie des générations qui ont vécu sous le régime totalitaire. Ce serait compréhensible qu’il y ait des sentiments de colère et de mépris envers les personnes plus âgées, qui ne se sont pas opposées au régime, et il pourrait aussi y avoir des sentiments de regret, et de peine. Cependant, je pense que ma génération – la première génération d’après le communisme – s’est définie principalement par l’espoir, par un regard tourné vers l’avenir, et par l’enthousiasme face à la possibilité d’explorer tout ce qu’un monde libre et démocratique peut nous apporter.

Ce sentiment de « défaite », que la fille de Gerta admet à la fin du roman, représente seulement le sentiment de la minorité allemande vivant derrière le rideau de fer en Tchécoslovaquie : leurs vies, après la guerre, ont réellement été brisées. Et malheureusement, la plupart d’entre eux n’ont pas vécu assez longtemps pour voir la révolution qui aurait pu apporter un changement positif dans leurs vies.

Ces dernières années, j’ai vu de nombreux romans qui traitent du passé, des diverses communautés expulsées au cours du XXe siècle, et des conséquences que cela a eu au niveau des personnes, des familles, et de pays entiers, encore aujourd’hui. Je pense par exemple à Katzenberge de Sabrina Janesch (l’histoire d’une famille qui quitte l’Ukraine pour la Pologne, puis l’Allemagne, au cours de trois ou quatre générations), à Żanna Słoniowska et son roman Une ville à cœur ouvert (l’histoire d’une famille établie à Lvov, mais issue de Russie et de Pologne) ou encore à une autre auteure tchèque, Radka Denemarková, dont le roman L’argent d’Hitler prend l’histoire d’une jeune fille juive allemande comme point de départ de l’exploration des relations qu’entretient la Tchécoslovaquie avec son passé récent. Un point commun entre ces différents romans est qu’ils sont tous écrits par des femmes assez jeunes. S’agit-il juste d’une coïncidence ou diriez-vous que les femmes écrivains sont, aujourd’hui, davantage intéressées par les questions de mémoire et des trajectoires familiales brisées ?   

En termes d’histoire du XXe siècle, il me semble que c’est justement notre génération (c’est-à-dire à peu près la troisième génération après la Seconde Guerre Mondiale, qui a en effet suffisamment de recul par rapport aux souvenirs tragiques de cette période. Ainsi, nous pouvons écrire sur le passé avec objectivité, sans le poids des souvenirs douloureux. Grâce à cela, il nous est possible d’explorer le passé et de le montrer à travers des perspectives différentes. C’est seulement aujourd’hui qu’il nous est possible d’essayer de rendre une image plus large, plus complexe des événements historiques, et d’en débattre. De ce point de vue, oui, c’est une question de génération. Et le fait que ce soit des auteures qui se saisissent de ce sujet me parait aussi caractéristique, peut-être parce que les femmes sont plus sensibles et peuvent mieux saisir les nuances, les ressentiments et les craintes (dans leurs propres familles ou autre part) qu’elles transmettent ensuite à leurs enfants et petits-enfants.

En ce qui me concerne, je pense qu’il est essentiel de montrer ces sujets qui étaient auparavant enterrés dans le passé, mais qui ont encore des influences sur nos pensées et nos comportements. Je le fais à travers les héroïnes de mes romans, en premier lieu parce que je les comprends mieux, et aussi parce que je pense que leurs destins n’ont souvent pas été pris en compte par la « grande histoire », celle qui est écrite par les gagnants et qui, souvent, néglige les « petites vies » des mères et des enfants. Mais, à mes yeux, elles sont les vrais héros, car c’est sur elles que retombe le poids de l’histoire, et ce sont elles qui ont toujours trouvé la force pour lui faire face, malgré toutes les difficultés.

deessesEn tant que romancière, vous semblez être très ancrée dans l’histoire locale de votre région de la République tchèque. Dans l’un de vos autres romans, Les déesses de Žítková, par exemple, vous prenez des éléments du folklore local et vous vous intéressez à comment ils ont survécu pendant et après le communisme. Mais vous êtes aussi active dans le domaine des arts visuels, en tant que curatrice, et auteure également d’une biographie de l’artiste Kamil Lhoták (dont les œuvres jouent d’ailleurs un petit rôle dans L’expulsion de Gerta Schnirch). Comment rassemblez-vous, dans votre travail, ces différents centres d’intérêt ?

J’ai fait des études d’histoire de l’art et, depuis mes études universitaires, je travaille comme curatrice, donc je suis entourée d’artistes, d’histoires, et de morceaux d’art et d’histoire qui m’inspirent. L’expérience que j’ai accumulée au fil des ans entre naturellement dans mon activité d’écriture. Et bien que je distingue mon travail de curatrice de mon travail littéraire, il arrive que les deux se chevauchent et s’entremêlent.

C’est particulièrement vrai avec mon projet actuel, qui s’appelle « I žárovka má sochu » (« L’ampoule a aussi sa statue ») et qui vise à attirer l’attention sur le fait que, dans les rues des villes tchèques, on trouve très peu de statues de femmes importantes de notre passé. Par exemple, on trouve dans ma ville, Brno, plus de soixante-dix statues d’hommes, et seulement une de femme. Celle-ci était d’ailleurs une héroïne du communisme, et sa statue a été créée par le régime précédent. On peut même trouver des statues d’objets tels que l’ampoule d’Edison, ou un cube de sucre, ce qui me parait absurde. Avec des amies, des femmes actives, j’ai donc lancé cette initiative pour essayer d’encourager les villes tchèques à installer dans les rues davantage d’objets artistiques permettant de nous rappeler les nombreuses femmes qui ont joué un rôle important, en tant qu’artistes ou par leur activité publique, pour le développement et la notoriété de leur ville. Elles sont souvent oubliées en République tchèque et c’est dommage, parce qu’avoir des modèles forts de femmes serait bénéfique non seulement pour les femmes et les filles qui peuvent s’en inspirer, mais aussi pour la société en général, qui aurait

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Vítězslava Kaprálova

ainsi une meilleure connaissance de notre passé. Je pense par exemple à Bertha von Suttner, qui vécut à Brno durant 12 ans et reçut le prix Nobel de la Paix en 1905, mais qui n’est mentionnée nulle part. Je pense aussi à mon héroïne préférée, Vítězslava Kaprálova, la première femme compositrice et cheffe d’orchestre tchèque, qui mourut à Montpellier où son mari l’avait amenée après l’arrivée des troupes allemandes à Paris en 1940. J’ai été tellement intéressée par la vie de cette femme exceptionnelle que j’ai écrit une pièce de théâtre, Vitka, sur sa vie à Brno ainsi qu’en France.

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Née à Brno en 1980, historienne de l’art et auteure de nouvelles, romans, pièces de théâtre ainsi que de publications professionnelles dans le domaine de l’histoire de l’art, Kateřina Tučková est lauréate de nombreux prix littéraires et décorations, parmi lesquels le Prix Magnesia Litera des lecteurs pour ses romans L’expulsion de Gerta Schnirch, en 2010, et Les Déesses de Žítková, en 2013 ; et le Prix de la Ville de Brno pour la Littérature, en 2019. Depuis sa parution en 2009, L’expulsion de Gerta Schnirch a été traduit en italien, hongrois, allemand et polonais. Kateřina Tučková travaille actuellement sur son nouveau roman, « Bílá Voda », qui s’intéresse à l’histoire des religieuses persécutées pendant la période communiste et aux tentatives du régime communiste pour dissoudre les ordres religieux. Elle espère le terminer d’ici la fin de l’année.

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Cet entretien, réalisé dans le cadre de ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, a également été publié dans Le Courrier d’Europe centrale.

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Actualité du mercredi : un coup d’œil chez nos voisins

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

L’année dernière au Festival International du Livre de Budapest, j’avais découvert l’existence du Prix de littérature de l’Union européenne : inauguré en 2009 et financé par le programme Europe Créative de la Commission européenne, il vise à montrer la diversité de la création littéraire contemporaine en Europe, en récompensant des auteurs plutôt en début de carrière, et en encourageant les traductions. Bref, plutôt une bonne choses à mes yeux.

Le principe est simple : parmi les 36 pays participants (membres de l’Union européenne + Islande, Norvège, Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine du Nord, Monténégro, Serbie, Géorgie, Moldavie, Ukraine, Tunisie, Arménie et Kosovo), 12 pays sont sélectionnés par rotation chaque année. Pour chaque pays, un jury national prépare une présélection avant d’annoncer le ou la lauréat.e de leur pays. Les pays participants cette année sont : l’Autriche, la Finlande, la France, la Géorgie, la Grèce, la Hongrie, l’Irlande, l’Italie, la Lituanie, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie, l’Ukraine et le Royaume-Uni.

Le résultat : chaque année, douze auteur.e.s sont mis en avant au niveau européen et deviennent un peu mieux connus en dehors de leurs frontières grâce aux traductions. En tout cas, c’est l’objectif, mais je ne suis pas sûre que les résultats en termes de visibilité soient encore tout à fait à la hauteur des espérances.

Plutôt que de détailler la liste des livres et auteurs présélectionnés cette année (la liste a été annoncée jeudi dernier et est consultable en suivant ce lien), je me suis dit que je vous ferais une autre liste, celle des auteurs d’Europe centrale et des Balkans lauréats du prix depuis 2009 et pour lesquels il existe des traductions en français. Les voilà, aussi tentants les uns que les autres:

De Macédoine : La Liste de Freud, de Goce Smilevski (Belfond, 2013, traduit par Harita Wybrands) revient sur un épisode méconnu de la vie de Sigmund Freud – son départ pour l’Angleterre en 1938 et la liste qu’il dressa alors des personnes qui l’accompagneraient, ou non. (Lauréat 2010).

De Pologne : Pension de famille, de Piotr Paziński (Gallimard, 2016, traduit par Jean-Yves Erhel), « élégie d’un monde englouti » et « puissant témoignage de la troisième génération après la Shoah, et un livre bouleversant sur la transmission d’une mémoire » (Lauréat 2012).

Et aussi : Le Magicien, de Magdalena Parys (Agullo Editions, 2019, traduit par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez) : « Opérations secrètes, chantage et vengeance personnelle s’entrelacent dans ce roman à mi-chemin entre “noir” et roman historique, qui entremêle habilement réalité et fiction. » (Lauréate 2015).

De Roumanie : La vie commence vendredi, d’Ioana Pârvulescu (Seuil, 2016, traduit par Marily Le Nir), voyage dans le temps mêlant historique, fantastique et policier dans Bucarest de la fin XIXe siècle (Lauréate 2013).

Du Monténégro : La tête pleine de joies, d’Ognjen Spahić (Gaïa, 2016, traduit par Alain Cappon), recueil de nouvelles dans lesquelles « l’écrivain commente le processus de création littéraire, à deux pas de la folie » (Lauréat 2014).

De Lettonie : Metal, de Jānis Joņevs (Gaïa, 2016, traduit par Nicolas Auzonneau), suit le destin de Janis et de sa bande : « Dans une Lettonie en transition après l’effondrement de l’Union soviétique, une jeunesse aventureuse s’enflamme pour la culture alternative et le rock metal » (Lauréat 2014).

De Slovaquie : Scènes de la vie de M., de Svetlana Žuchová (Le Ver à Soie, 2019, traduit par Diana Jamborova Lemay) : roman de la perte et du deuil, et de la reconstruction de soi, entre Vienne et Bratislava (Lauréate 2015).

D’Autriche : Un jour j’ai dû marcher dans l’herbe tendre, de Carolina Schutti (Le Ver à Soie, 2018, traduit par Jacques Duvernet) : « Un village dans l’ombre et une tante qui ne parle pas du passé : c’est dans ce monde que, du jour au lendemain, Maïa se retrouve plongée. Avec la mort prématurée de sa mère biélorussienne, c’est aussi sa langue qui se perd. » (Lauréate 2015).

Du Monténégro : Arcueil, d’Aleksandar Becanovic (éditions Do, 2019, traduit par Alain Cappon), relecture sous plusieurs perspectives du scandale de « l’affaire Arcueil », impliquant un certain marquis de Sade (Lauréat 2017).

De République tchèque : Nami, de Bianca Bellova (Mirobole, 2018, traduit par Christine Laferrière), « l’histoire d’un jeune garçon qui grandit sur les rives d’un lac en train de s’assécher, quelque part au bout du monde… » (Lauréate 2017).


Kateřina Tučková – L’expulsion de Gerta Schnirch

Il y a quelques années, j’avais entendu une conférence de la chercheuse Christine Cadot dans laquelle elle décortiquait le rôle des symboles dans l’émergence – ou non – d’une mémoire collective européenne. Un exemple m’avait frappée, celui de la perception de la fin de la seconde guerre mondiale : si le 8 mai, en France par exemple, marque la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, la date n’a pas la même valeur symbolique pour une bonne partie de l’Europe de l’Est où, à ce moment, les troupes soviétiques n’étaient déjà plus considérées comme des libérateurs mais comme des occupants.

C’est cette conférence qui m’est revenue à l’esprit en repensant au roman historique de Kateřina Tučková, non pas parce que celui-ci parle d’Europe ou d’occupation soviétique, mais simplement parce qu’il illustre cette divergence de destins entre l’Ouest « libre » et l’Est placé sous l’emprise communiste.

L’histoire de Gerta Schnirch est celle d’une double perdante du XXe siècle, et commence déjà avant la guerre. Brno, capitale de la Moravie – et ville natale de Kateřina Tučková – s’appelle alors aussi Brünn pour l’importante communauté allemande qui peuple cette région. Gerta, comme son frère Friedrich, nait dans une famille mixte – mère tchèque, père allemand – et grandit avec les deux langues jusqu’à ce que son père, totalement converti à la propagande nazie, bannisse le tchèque de la maison. A la fin de la guerre, le retour de bâton ne tarde pas à arriver : Gerta, mère d’une toute petite fille, est expulsée de Brno avec des milliers d’autres femmes, enfants et vieillards.

Presque entièrement narré du point de vue de Gerta, le roman décrit l’horreur des convois d’expulsés, la longue marche vers une destination incertaine mais où l’insécurité, la violence, la faim et la soif, la dysenterie sont autant de périls auxquels beaucoup succombent. Tirée du camp où sont parqués les expulsés pour aller travailler sur une ferme proche de la frontière autrichienne, Gerta survit et assiste, dans ce petit village auparavant stable et prospère, aux vagues successives d’arrivée de nouveaux habitants, d’accaparement des anciennes propriétés juives ou allemandes, et d’instauration de nouvelles relations de pouvoir qui présagent la mainmise des nouveaux maîtres communistes.

En arrière-plan du nouveau quotidien de Gerta, une question traverse cette première moitié du roman : chassée du jour au lendemain sans aucune forme de jugement ou de compensation, uniquement sur la base de son appartenance à la communauté allemande, Gerta n’est-elle pas devenue victime uniquement parce qu’elle a été jugée coupable par association ? Certes, son père était ardent partisan ; certes, son frère a fait partie des Hitler Jugend avant d’être envoyé sur le front de l’Est ; certes, elle-même a participé à des collectes en soutien aux troupes nazies. Mais n’est-elle pas aussi la fille d’une mère tchèque, ses plus proches amis n’étaient-ils pas tchèques, n’était-elle pas trop jeune pour être ensuite jugée responsable et coupable ?

Cependant, dans cette société qui peine à se relever des destructions de la guerre, il n’y a personne pour écouter ces questions, et encore moins pour y répondre. De chapitre en chapitre, alors que les années passent, Kateřina Tučková dresse le portrait d’une femme qui s’enfonce dans une solitude toujours plus profonde, gardant pour elle le souvenir de toutes les personnes qui ont traversé sa vie et qu’elle a perdues, alors que sa fille s’éloigne aussi d’elle, n’ayant jamais pu comprendre cette mère qui portait trop de silence en elle. Par-delà la femme, c’est toute une société d’après-guerre, rongée par les non-dits, les privations, les disparitions jamais expliquées et les espoirs déçus, que Tučková dépeint, et même la chute du mur arrive trop tard pour cette génération, trop tard pour répondre aux questions que Gerta s’est si longtemps posées.

« L’expulsion de Gerta Schnirch » est un livre d’autant plus poignant qu’il n’essaie pas de terminer sur une note optimiste cette histoire d’une vie gâchée : en cela, il colle probablement davantage à la vraie vie, mais c’est rare de lire à la dernière page d’un roman un constat sans appel de défaite tel que celui que porte la fille de Gerta sur la vie de sa mère. Pour autant, le style réaliste du roman, la capacité de Tučková à suggérer le passage du temps sans jamais s’étendre sur le contexte historique (car elle épouse le point de vue des protagonistes qui eux-mêmes n’ont que des informations fragmentaires sur ce qui se passe autour d’eux) le préserve de verser dans l’apitoiement.

Crédit photo: Vojtěch Vlk

Publié en République tchèque en 2009, le roman a connu un succès assez important – il a par exemple reçu le prix Magnesia Litera des lecteurs en 2010, et a été traduit en italien, hongrois, allemand et polonais. J’en avais entendu parler lors d’un séjour à Brno, ville aujourd’hui agréable et dynamique qui garde encore quelques traces de la présence allemande d’avant-guerre – notamment la merveilleuse Villa Tugendhat, dont l’histoire depuis sa conception par l’architecte Ludwig Mies van der Rohe en 1928-1930 est l’incarnation d’un autre pan de l’histoire mouvementée des différentes minorités de cette région. On m’en avait dit tellement de bien que je ne me suis pas laissée décourager par l’absence de traduction française et l’ai lu dans la version hongroise (publiée par une maison d’édition basée à Bratislava). Kateřina Tučková n’étant pratiquement pas connue en France, je lui ai proposé de présenter aussi elle-même son livre ici : le jeu de questions-réponses est à découvrir sur ce blog dans les jours à venir et c’est aussi une manière de prolonger ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale en y incluant des jeunes auteures non encore traduites en français.

Kateřina Tučková, Gerta Schnirch meghurcoltatása (Vyhnání Gerty Schnirch, Host, 2009). Traduit du tchèque au hongrois par Borbála Csoma, Kalligram, 2012.

Un autre roman tchèque à découvrir, dont l’auteure prend Brno durant la guerre comme point de départ pour inventer le destin bouleversé d’une femme : La Belle de Joza, de Květa Legátová (en français aux Editions Noir sur Blanc, 2008).


Actualité du mercredi : quelques livres à découvrir en mai

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Les éditions Agullo sortent demain (2 mai) La Colombienne, du journaliste et auteur polonais Wojciech Chmierlaz : « Avec ce troisième opus, Chmielarz se penche sur la délinquance en col blanc, nouveau défi pour des forces de police sous-payées, gangrenées par la corruption et les préjugés. » Retrouvez aussi, dans la collection Agullo Noir, l’inspecteur Mortka dans La Ferme aux poupées et Pyromane.

Le 8 mai, Gaïa Editions ou plutôt l’écrivain croate Robert Perišić nous emmènent en Bosnie-Herzégovine, avec Les turbines du Titanic : « Dans cette confrontation du monde ouvrier à celui de la finance moderne, l’usine devient corps et l’œuvre produite frôle l’œuvre d’art. De la débâcle naît un roman poétique et politique, drôle et captivant. »

Robert Laffont republie le 16 mai Rencontres et visites, recueil de nouvelles d’un Bohumil Hrabal alors aux débuts de sa carrière de raconteur d’histoires : « Le Hrabal des années d’après-guerre, d’avant le régime communiste et sa censure – avec laquelle il a dû, par la suite, de son propre aveu, ruser pour continuer à écrire. »

Le 30 mai, c’est un livre d’hommages à l’écrivain slovène Boris Pahor qui sort, sous la direction de Guy Fontaine, aux Editions Pierre Guillaume de Roux : Et si c’était à refaire – chemins de Boris Pahor rassemble, avec trois nouvelles de Boris Pahor, plusieurs contributions autour de l’écrivain par Guy Fontaine, René de Ceccatty, Claudio Magris ou encore Stéphane Hessel.

Et un petit coup d’œil en arrière pour terminer : les éditions Inculte ont publié en avril Banquet en Blithuanie de Miroslav Krleža, « chef d’œuvre de la littérature yougoslave » publié pour la première fois en 1939 et décrivant, « à travers le personnage de Baroutanski, la pente étrangement douce qui mène à la dictature » en Blithuanie, pays imaginaire d’Europe centrale.

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Magda Szabó – Rue Katalin

Comme je t’aimais et maintenant, la seule chose qui me lie à toi – pour toujours et irrémédiablement, il est vrai – ce sont nos souvenirs communs de la rue Katalin.

szabóJe n’avais pas lu Magda Szabó depuis quelques temps, mais elle est une auteure incontournable de la littérature hongroise et je voulais bien sûr qu’elle figure aussi dans cette série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale que j’ai commencée en mars. Je n’ai eu que l’embarras du choix car Magda Szabó a été l’auteure de nombreux romans souvent traduits en français ; si j’ai choisi Rue Katalin, c’est probablement parce que j’ai lu récemment tant d’articles élogieux à l’occasion de la traduction récente du roman en anglais.

Bien que très différent de La ballade d’Iza, que j’avais beaucoup apprécié, j’ai retrouvé dans Rue Katalin le talent de Magda Szabó à créer une atmosphère évocatrice et presque envoûtante et à donner à certains objets anodins le pouvoir d’ouvrir la porte, ne serait-ce qu’un instant, vers un autre imaginaire. Irène, l’une des principales protagonistes de Rue Katalin, m’a aussi rappelé Iza, héroïne de La ballade d’Iza, femme dont la volonté et l’apparente réussite professionnelle dans le monde de l’après-guerre cache des fêlures qu’elle ne veut pas admettre. Surtout, c’est la sensibilité que met Magda Szabó dans ses descriptions du monde et des gens autour d’elle, celui de la nouvelle Hongrie des années 1950 et 1960, que j’admire chez elle.

Rue Katalin, ce court roman, est le roman d’un monde perdu mais qu’aucun des quatrerue katalin principaux personnages ne peut ou ne veut accepter comme tel. Irène, Blanca, Henriette et Balint se connaissent depuis leur enfance qu’ils ont passée dans les trois maisons et jardins contigus de la rue Katalin. Ensemble, ils ont formé un cercle magique d’amitié, symbolisé maintes fois par le jeu du cerisier et sa mélodie les invitant à choisir, chacun à leur tour, leur personne préférée. Si leur vie avait choisi un cours paisible, l’amour d’Irène et de Balint les aurait conduits au mariage sous l’œil satisfait de leurs parents et celui, envieux mais résigné, d’Henriette et de Blanca. Mais la guerre est arrivée et a fait voler en éclat cette harmonie idyllique.

L’envoûtement des « ailleurs » l’avait accompagné et son mariage avec Irène n’avait servi qu’à une chose : il avait compris qu’Irène cherchait, aussi éperdument que lui, à retrouver la rue Katalin et, que pas plus que lui, elle n’y parvenait. Elekes et Mme Elekes aussi cherchaient désespérément ; seule Kinga était gaie et insouciante et seule elle ne souhaitait pas percevoir au loin le son d’une voix chérie ; car elle ne connaissait rien d’autre au monde que cet appartement et tout souvenir auquel elle était étrangère lui semblait douteux et ridicule. Les « ailleurs » étaient soumis à une loi austère et ils n’apportaient à Balint ni la réalité, ni ce qu’il désirait.

Faisant alterner les points de vue narratifs entre celui d’Irène et d’Henriette – celui d’une vivante et celui d’une morte – et celui d’une narration omnisciente, Rue Katalin est le récit des survivants d’un paradis perdu, des survivants qui s’avèrent incapables de faire se parler leurs mondes parallèles de souvenirs et de désirs. S’ils ne cessent de revenir en pensée vers leur monde heureux d’avant-guerre, sans jamais pouvoir s’y retrouver, c’est aussi parce que le passage à l’âge adulte n’a pas été le seul obstacle que rencontre leur nostalgie de l’enfance : l’histoire a rajouté son propre poids, et Henriette a disparu dans un enchaînement de circonstances qui hante les trois autres amis. Au-delà de la mort, son souvenir et sa présence sont indissociables de ceux de la rue Katalin, fil invisible qui tout en reliant Balint, Irène, et Blanca, les condamne à ne jamais s’échapper du cercle magique qu’ils ont tissé au cours de leurs années d’enfance.

La traduction d’Elisabeth Kovacs m’a paru servir admirablement le texte et je serais curieuse de savoir comment cette version de 1974 diffère de celle, revue et corrigée par Chantal Philippe, publiée par les éditions Viviane Hamy en 2006. Il ne me reste plus qu’à chercher cette autre version afin de faire la comparaison pour moi-même. J’ai attendu 6 ans pour lire un nouveau livre de Magda Szabó – La Porte était le dernier que j’avais lu et, malgré l’enthousiasme qu’il a soulevé parmi la très grande majorité des lecteurs et lectrices dans toutes les langues dans lesquelles il a été traduit, il avait souffert de la comparaison avec La ballade d’Iza. Je n’attendrai probablement pas autant avant de lire un autre livre, mais sans non plus trop me presser tant Magda Szabó a à nouveau, avec Rue Katalin, créé un univers intense d’émotions et de destins que je savoure encore après-coup.

Magda Szabó, Rue Katalin (Katalin utca, 1969). Traduit du hongrois pas Élisabeth Kovacs, Éditions du Seuil, 1974.

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Voici avec Rue Katalin une nouvelle escale dans mon voyage de découverte des femmes écrivains d’Europe centrale et orientale au XXe siècle, et une contribution à « Voisins Voisines », organisé par A propos de livres, qui nous invite à lire et découvrir la littérature européenne contemporaine.

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Actualité du mercredi : et le prix du livre de l’année va à…

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Cette fois-ci, je vous propose un petit coup d’œil sur les prix littéraires d’un pays d’Europe centrale, la République tchèque. L’occasion m’est fournie par l’annonce, il y a dix jours au Théâtre National de Prague, des lauréats d’un des plus grands prix littéraires tchèques : Magnesia Litera.

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Un peu d’histoire d’abord : le prix a été fondé en 2002 et récompense « le meilleur livre de l’année précédente » avec aujourd’hui 11 catégories incluant la fiction, la poésie, le journalisme, la littérature pour enfants, la non-fiction, la traduction, un premier roman, le prix des lecteurs, un succès de publication, un blog, et last but not least le « livre de l’année ».

hodiny-0x400-c-defaultLa lauréate du prix Magnesia Litera du livre de l’année est Radka Denemarková pour son roman Hodiny z olova (« Heures de plomb »), roman inspiré – comme sa belle couverture le signale aussi – des voyages de l’auteure en Chine. Au fil de ses 752 pages, le roman fait s’entrecroiser les destins d’hommes et de femmes partis en Chine afin de faire face à différentes situations de crises personnelles.

Radka Denemarková est tout à fait inconnue au bataillon des auteurs traduits en français, et pourtant elle est visiblement une personnalité littéraire de premier plan en République tchèque. Auteure de plusieurs romans, pièces de théâtre, essais et traductions, elle reçoit cette année pour la quatrième fois un prix Magnesia Litera : en 2007 pour son roman Peníze od Hitlera (« L’argent de Hitler ») qui suit l’itinéraire d’une jeune juive allemande tchèque prise dans les remous de la Tchécoslovaquie d’après-guerre ; en 2009 pour son roman documentaire Smrt, nebudeš se báti aneb Příběh Petra Lébla (« Mort, tu ne craindras point, ou l’histoire de Petr Lébl ») sur le directeur de théâtre, acteur et metteur en scène Petr Lébl ; et en 2011 pour sa traduction de La bascule du souffle de Herta Müller.Sobre_El dinero de hitler_def.pdf

Elle est traduite dans de nombreuses langues, à commencer par celles de pays « ex-communistes » : hongrois, polonais, slovène, moldave, bulgare, macédonien, serve, croate… et aussi en allemand, et un peu en anglais, en italien, en espagnol, en suédois, et même en chinois !

Pour les curieux, je me suis amusée à faire la liste des auteur.e.s lauréat.e.s du prix Magnesia Litera du livre de l’année traduits en français :

  • Bianca Bellová (2017) : Nami (Mirobole)
  • Daniela Hrodová (2016) : avec Cité Dolente, Les chrysalides, Théta, Le royaume d’Olsany (Laffont)
  • Michal Ajvaz (2012) : L’autre île (Ed. du Panama), L’autre ville, L’âge d’or (Mirobole)
  • Et aussi, de manière surprenante, le moldave Petru Cimpoeşu (2007) pour son roman Siméon l’ascenseurite (Gingko)

Il est trop tôt pour savoir quel sera l’effet de ce prix sur les ventes du dernier roman de Radka Denemarková (toujours un bon critère pour mesurer l’impact d’un prix), mais les équipes de Magnesia Litera m’ont gentiment indiqué les chiffres des ventes des deux derniers lauréats du « livre de l’année » : celui d’Erik Tabery en 2018 est passé de 18 000 avant l’annonce du prix, à 45 000, et celui de Bianca Bellová de 1500 à 9500. Ils précisent aussi que, dans le marché tchèque, des ventes supérieures à 10 000 font d’un livre un « bestseller ».

rupnikPour en revenir à cette année, notons aussi que dans la catégorie journalisme, le prix revient cette année au politologue français d’origine tchèque Jacques Rupnik, pour Střední Evropa je jako pták s očima vzadu (« L’Europe centrale est comme un oiseau avec les yeux à l’arrière »), recueil de textes écrits en français, anglais et tchèque au cours des vingt dernières années.nemirovska

Evidemment, je me suis intéressée aux traductions primées: cette année, c’est la traductrice de Le livre de la mer ou L’art de pêcher un requin géant à bord d’un canot pneumatique sur une vaste mer au fil de quatre saisons du norvégien Morten A. Stroksnes (aussi en français chez Gallimard et Folio) qui a recu ce prix, mais l’ont précédé les traducteurs et traductrices de Louis-Ferdinand Céline (Guignol’s Band, en 2003) et Irène Némirovsky (Suite française, en 2012), ainsi que Mario Vargas Llosa, Hugo Claus, Orhan Pamuk, Sándor Márai, David Lodge, Péter Eszterhazy, Joanna Bator et – pour en revenir à Radka Denemarková, de Herta Müller.