Herta Müller – Tous les chats sautent à leur façon

Je reporte ma chronique encore incomplète de My life as a spy de Katherine Verdery afin d’arriver directement à la lecture commune d’aujourd’hui autour de Herta Müller : pour moi, Tous les chats sautent à leur façon.


Il y a un lien entre ces deux lectures car, comme l’explique Katherine Verdery dans son prologue, elle a emprunté à Herta Müller la notion de « doppelgänger », ce double (en l’occurrence, doté d’une identité d’espionne, de fauteuse de trouble) que lui crée la police politique, la Securitate, et qui finit par influer sur les actions, les choix et la « vraie » identité de Verdery (qui se considère, elle, comme une simple anthropologue venue étudier la Roumanie d’après-guerre).

Pour Herta Müller, née dans cette même Roumanie d’après-guerre, son identité d’adulte est elle aussi profondément marquée par son refus de se conformer et de coopérer avec le régime de Ceauşescu, mais sans l’issue de secours qu’a Verdery, qui peut toujours rentrer chez elle aux Etats Unis.

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Profession : historienne, ethnographe, « espionnes » (2)

Première partie de ma chronique de A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia, de Sheila Fitzpatrick, et de My life as a spy. Investigations in a secret police file, de Katherine Verdery, annoncée dans mon précédent billet.


Hormis la similarité de leur sujet (Verdery fait plusieurs fois référence à Fitzpatrick, dont la recommandation apparait au dos du livre), les deux livres sont marqués par des objectifs et des personnalités très différentes. Sheila Fitzpatrick propose un récit accessible à toute personne s’intéressant aux autobiographies et à l’URSS ; son style est enlevé, amusé (par son regard sur elle-même et sur le milieu universitaire des années 1960 et 1970), et un brin narquois. Elle se souvient volontiers de ses échecs sur le plan humain (l’Angleterre où elle fait son doctorat la déprime complètement et ses premières semaines à Moscou sont aussi marquées par la volonté d’éviter au maximum le contact humain), mais elle parait intellectuellement très décidée. La manière dont elle retrace son cheminement intellectuel par rapport à son sujet d’études, est fascinante. Katherine Verdery est bien plus réfléchie : la Roumanie, dit-elle, lui a révélé une personnalité beaucoup plus sociable et preneuse de risques, mais elle reconnait aussi tous ses défauts humains, ses erreurs dans son approche à son sujet de recherche, et elle est encline à tout réévaluer et à se critiquer, y compris dans sa relation d’après 1989 avec la Securitate. C’est que, bien qu’elle fasse d’elle-même son propre sujet d’étude et d’analyse, son ouvrage a lui aussi une vocation scientifique et son approche est donc bien plus analytique que celle de Fitzpatrick. Verdery parle, par ailleurs, de gens qui sont parfois encore vivants, et dont elle prend soin de préserver l’anonymat (le degré d’attention qu’elle apporte à brouiller les identités des personnes dont elle parle m’a rappelé ce livre de Jaap Scholten sur les aristocrates hongrois de Transylvanie qui, vingt ans après la chute du régime Ceauşescu – ce qui n’est pas l’équivalent du démantèlement du régime – et 70 ans après les événements qu’il étudie, refusaient encore d’avoir leurs histoires publiées noir sur blanc en Roumanie).

Lorsqu’elles arrivent sur leurs terrains de recherche, Fitzpatrick et Verdery, toutes deux doctorantes, arrivent déjà de deux contextes différents. Verdery, en 1973, débarque en Roumanie après avoir grandi dans l’atmosphère frénétiquement anti-communiste des Etats-Unis ; elle insiste également à plusieurs reprises sur l’importance, dans sa mentalité d’Américaine, de la notion de transparence et d’honnêteté, ce qui la met d’emblée en dissonance par rapport à la société roumaine (pas seulement par l’approche au « secret » mais aussi plus généralement dans les notions d’amitié et de confiance qui, dit-elle, fonctionnent différemment). Quant à Fitzpatrick, elle a connu le socialisme par son père, activiste de gauche, militant pour les droits civils, engagé dans la cause des époux Rosenberg (condamnés à mort aux USA au début des années 1950 après avoir été accusés d’espionnage pour l’URSS). Ainsi, lorsque Fitzpatrick arrive à Oxford en 1964 pour y faire son doctorat sur l’histoire et la politique soviétique, elle écrit qu’elle « possédait probablement de meilleures connaissances de base sur l’espionnage que sur l’histoire russe ».

I wouldn’t have admitted myself to graduate school later, when I was a professor of Soviet history in America, but Oxford in the 1960s had no qualms. Oxford – which offered no courses in modern Russian history, and only Old Church Slavonic on the language side – was not really in the business of teaching its postgraduates anything. Cynically, one could say that it was a matter of hanging around to absorb the atmosphere and leaving with a brand-name degree in your resume [Plus tard, quand j’étais professeure d’histoire soviétique aux Etats-Unis, je n’aurai pas accepté ma propre inscription dans un cursus d’études supérieures, mais Oxford, dans les années 1960, n’avait pas de scrupules. Oxford – qui ne proposait aucun cours sur l’histoire russe moderne et, du côté des langues, seulement le Slavon d’église – ne se donnait pas vraiment pour objectif d’enseigner quoi que ce soit à ses doctorants. On pourrait dire, cyniquement, qu’il s’agissait simplement d’être là, d’absorber l’atmosphère puis de repartir avec un nom prestigieux sur son CV].

Fitzpatrick donne un aperçu du milieu russisant d’Oxford (et Londres et Cambridge), avec toutes ses suspicions d’espionnage pour le compte des uns (CIA) et des autres (URSS) – l’époque des « Cambridge Five » n’est pas si lointaine, et la suspicion pèse sur nombre de conférences et de journaux (Encounter, Dissent, Quadrant, Survey) qu’ils sont financés, via le Congress for Cultural Freedom, par la CIA. Elle est aussi très dédaigneuse envers les professeurs travaillant dans son domaine d’études : des anciens militaires devenus persona non grata en URSS, des historiens de la littérature, des personnes dont la vision de la Russie s’est, écrit-elle, arrêtée en 1917.

C’est donc un peu par esprit de contradiction qu’elle choisit son sujet de thèse : Anatoli Lounatcharski, Commissaire du Peuple dans le premier gouvernement bolchévique, « l’un des plus grands parmi tous les maîtres soviétiques du compromis ». Fitzpatrick nous en dit assez sur Lounatcharski pour nous expliquer en quoi le personnage était intéressant du point de vue de l’évolution des courants idéologiques dans les premières années du communisme soviétique, mais pas trop car ce n’est pas, dans ce livre, son sujet (elle l’a déjà traité dans The Commissariat of Enlightenment: Soviet Organization of Education and the Arts under Lunacharsky, 1917–1921, monographe issu de sa thèse et publié en 1970).

Dès son arrivée à Moscou en 1966, son récit prend une autre tournure : s’il y a un élément ethnographique au livre, c’est dans sa description des archives soviétiques et des contorsions qu’il lui faut faire pour les obtenir.

I became addicted to the thrill of the chase, the excitement of the game of matching my wits against that of Soviet officialdom. I thought it must be terribly boring to work, say, on British history, where you just went to the archives, checked the inventories, ordered some documents, and they brought them to you – fully predictable, no drama. What would be the fun of it ?

Son projet de recherche, envoyé avec sa demande de bourse puis révisé avec son directeur de thèse à Moscou, doit être réapprouvé : tout fond d’archive qui n’y est pas inclus lui sera interdit d’accès, et quant à savoir ce qui lui est autorisé, c’est un « guessing game », un jeu de devinettes. En tant qu’étrangère, il lui est interdit d’accéder aux inventaires d’archives et aux catalogues, de même que – cantonnée à la salle de lecture réservée aux chercheurs étrangers – elle ne peut pas juste aller chercher tel ou tel livre indiqué en note de bas de page. A cette atmosphère générale de secret et de dissimulation s’ajoute le poids de la censure (celle du passé et celle du présent) sur différents sujets : ainsi se rend-elle compte que des noms interdits des années 1920, tels que ceux de Trostski et de Boukharine ont été rayés à l’encre parmi les documents qu’elle a pu obtenir (« la Bibliothèque Lénine utilisait de l’encre pourpre »), avant d’être parfois rétablis à la main ; toute référence à 1937 – période des grandes purges – résonne comme un signal d’alarme parmi les bibliothécaires et les archivistes. Plus généralement, l’accès à l’information en URSS est contrôlé : pas d’annuaires téléphoniques (les étudiants et les gens de la campagne utilisent les kiosques où ils peuvent obtenir les numéros contre quelques kopeks), pas de carte détaillée de Moscou non plus (Fitzpatrick contourne cet obstacle grâce à un vieil ouvrage sur l’historique des rues de Moscou).

Une anecdote illustre autant ces difficultés que le caractère arbitraire de l’applications des règles officielles. Cherchant à lire les comptes-rendus des sessions du Narkompros – le Commissariat de peuple à l’Education – pour les années 1920, elle se heurte à un obstacle inattendu : à partir de la fondation de l’URSS en 1924, les archives du Narkompros ne sont plus gérées par les Archives d’Etat de l’URSS (qui est sur sa liste autorisée) mais par les Archives d’Etat de la République russe de l’URSS (dont elle ne connaissait pas l’existence, et qui n’est donc pas sur sa liste autorisée).

« My first idea was to pay an unauthorised visit to the State Archives of the Russian Republic and see what happened [Ma première idée fut de rendre, sans autorisation préalable, une visite aux Archives d’Etat de la République russe et de voir ce que ça donnerait]».

Un collègue polonais (venant d’un pays frère et donc ayant accès à plus d’informations) lui en dévoile l’adresse, et elle s’y rend. Mais les archives n’ont pas, lui disent-ils, de salle de lecture pour les étrangers et ne peuvent donc pas la recevoir. Son collègue polonais lui conseille de faire une nouvelle tentative, cette fois-ci armée d’une bouteille de cognac pour le directeur des archives. Mais elle ne se sent pas capable de jouer au jeu du pot-de-vin. Timide ? Un peu, mais déterminée, elle l’est certainement. Equipée du numéro du bureau du directeur, et de son prénom et patronyme, elle s’y rend tout de même et parvient à atteindre le bureau, où elle reçoit immédiatement une nouvelle réponse négative (ce qu’elle attribue en partie au fait qu’elle est une jeune femme face à un directeur âgé). A sa grande surprise, elle fond en larmes. A son encore plus grande surprise, c’est ainsi qu’elle obtient le droit d’accès.

Later I worked out that arbitrarily breaking rules can be even more fun for bureaucrats that routine refusal.

A ce moment de son séjour, elle est en train de s’apercevoir qu’elle a perdu le soutien de son directeur de thèse moscovite, Alexander Ovcharenko (Moscow State University School of Philosophy), membre du Parti, qu’elle soupçonne d’être « anti-libéral » par commodité. C’est un autre homme âgé qui est la cause du refroidissement d’Ovcharenko : Igor Sats, qui sera simultanément l’une des plus belles rencontres humaines du premier séjour de Fitzpatrick à Moscou, une aide énorme pour son travail de recherche sur Lounatcharski, et une fenêtre grande ouverte sur les tensions idéologiques internes à l’intelligentsia moscovite à la fin des années 1960 et au début des années 1970.

En tant qu’assistant et beau-frère de Lounatcharski de 1923 jusqu’à la mort de ce dernier en 1933 (Sats avait alors tout juste trente ans), Sats avait été un observateur au cœur de la vie intellectuelle de cette période, fréquentant tant le philosophe marxiste hongrois Georg Lukács que l’écrivain dissident Andreï Platonov, tous trois contribuant également à Literatourny kritik, un journal « qui jouait un rôle provocateur et étonnamment indépendant dans le stalinisme des années 1930 ».

Raconteur absolument indifférent à ce qu’il peut être dangereux de dire tout haut, Sats régale Fitzpatrick d’anecdotes sur les années 1930, évoquant ouvertement Staline et les Purges. A l’époque de leurs discussions, celles-ci font encore partie de la mémoire vivante. Malgré le degré d’assouplissement et de « déstalinisation » apporté par l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev, les purges restent un sujet extrêmement délicat, mais « qui était à l’esprit de tous dans les années 1960 ». Sats passe outre les risques, et Fitzpatrick reprend dans son livre Everyday Stalinism une bonne partie de son analyse des purges et du processus qui y avait mené.

Igor telling me the story of his life was hard to separate from Igor teaching me Soviet history. I’m not sure that he strongly differentiated between the two himself, which was not unusual at that period, when the individual lives of everyone over forty had been so buffeted by public events of the recent past like the Purges and the war. 

Si Literatourny kritik était la voix de la provocation intellectuelle des années 1930, Novy mir était celle des années 1960. Au moment de sa rencontre avec Fitzpatrick, Sats y travaillait en tant qu’éditeur, et l’ensemble du chapitre 6 du livre est une plongée dans l’univers, et les mouvements tectoniques, de la sphère intellectuelle et idéologique de cette période. C’est une époque de grande tension autour de la censure et de l’exploration de ce qui peut être dit sur la réalité de l’URSS : un sujet qui intéresse autant au sein de l’élite soviétique qu’à l’extérieur de l’URSS tant elle est vue comme le marqueur du conflit entre le Comité Central du Parti et l’Union des Ecrivains d’une part, et les intellectuels de Novy mir. Le cas Novy mir illustre pour Fitzpatrick le simplisme avec lequel les intellectuels soviétiques sont vus à l’ouest comme des dissidents adhérant uniquement pour la forme au marxisme et au communisme. Chez Sats, elle voit au contraire un homme qui croit véritablement au marxisme des origines et, en littérature, promeut le réalisme socialiste (tel qu’il devrait être, c’est-à-dire comme une description de la réalité, une description « empirique, centrée sur les problèmes sociaux, respectueuse de la dignité et de la liberté de l’individu » plutôt que la glorification d’une certaine vision de la réalité), et qui déteste le modernisme. L’histoire de Novy mir et de sa relation avec la censure à cette époque est étroitement liée à l’histoire des écrits de Soljenitsyne et, bien qu’observatrice complètement périphérique à cette querelle, Fitzpatrick retrace les déboires de Novy mir pour obtenir de pouvoir publier Une journée d’Ivan Denissovitch, livre qui évoque l’autre sujet, encore très difficile à faire passer à l’écrit, du goulag (le livre sera finalement publié en 1962 avec le soutien personnel de Khrouchtchev).

Au début des années 1960, Soljenitsyne écrivait les deux romans autobiographiques Le premier cercle et Le pavillon des cancéreux, que Novy mir devait publier, et travaillait à la collecte du matériau pour ce qui allait devenir L’Archipel du Goulag. Mais la chute de Khrouchtchev en octobre 1964 et l’avènement de l’ère Brejnev signalent la fin de cette première période d’ouverture et, pour Soljenitsyne, la fin de son autorisation de publication en URSS. Alors que tant Novy mir (dirigé par Alexandre Tvardovski) que Soljénitsyne se battent avec la censure pour la publication de ces textes, les divergences idéologiques se creusent entre la revue et l’auteur : Tvardovski finit par voir en Soljénitsyne quelqu’un de fondamentalement anti-communiste et anti-soviétique, alors que Novy mir cherche encore à préserver sa position tout en restant au sein de la pensée communiste.

Novy mir’s epic battle to publish Solzhenitsyn raged for most of the three years that I was in Moscow for long periods of time as an exchange student:

La position de Novy mir, de Tvardovski, et par conséquent également d’Igor Sats face au pouvoir politique, n’est pas facilitée par la parution, au printemps 1968, du Pavillon des cancéreux dans une revue d’émigrés à Munich, dans une version qui n’est pas celle que Novy mir avait préparée dans l’espoir d’une publication en URSS. En Tchécoslovaquie, le Printemps de Prague bat son plein et, à Moscou, l’atmosphère est plus que tendue.

It was a cliff-hanger, not only because of the ever-changing balance of negotiation between the authorities and Novy mir, but also because of the larger-than-life characters involved, the Cold War context, and the sense of all concerned that incredibly weighty issues were at stake.

Pendant que ces combats idéologiques, politiques et personnels se déroulent dans la deuxième moitié des années 1960, Fitzpatrick vit sa vie d’étudiante étrangère, entre visites à Sats et sessions aux archives. Comme tous les étudiants étrangers, elle a été prévenue de la surveillance dont elle fera l’objet, et qui pourrait trop facilement mener à la fin de sa bourse. Elle se sait suivie, sait lire les mégots de cigarette qu’on a laissé trainer sur son appui-fenêtre. Certaines rencontres sont vraiment dérangeantes – comme celle avec un supposé chercheur est-allemand qui tente de la « séduire » avec l’aide de sa colocataire, d’autres paraissent absurdes, comme celle avec cet homme qui, en connivence avec la serveuse de la cafétéria, la prend en photo alors qu’elle est en train de manger.

Durant l’été 1968, alors qu’elle est en Angleterre, Fitzpatrick apprend avec « un choc immense » l’invasion de la Tchécoslovaquie et la fin brutale mise à la tentative d’émancipation du pays. C’est aussi cet été-là qu’est publié, dans le journal Sovetskaya Rossiya, un article la dénonçant comme une quasi-espionne. Au cours des mois et de l’année suivants, écrit-elle, « les journaux soviétiques avaient augmenté l’intensité de leurs attaques contre les soviétologues occidentaux ». C’est dans ces conditions qu’elle retourne à Moscou en octobre 1969 pour cinq mois. La confusion qui régnait déjà autour de son nom (les autorités utilisent parfois son nom de jeune fille, et parfois son nom de femme mariée, toujours mal orthographiés en cyrillique) ne fait qu’augmenter lorsque, nouvellement remariée, elle arrive avec un nouveau nom, que les autorités s’empressent de mal transcrire. C’est peut-être ce qui lui permet de passer relativement inaperçue malgré le nouveau statut d’espionne qui lui a inventé ce journal trop zélé. La fin de son séjour signe la fin du livre.

Ce récit de ses années moscovites est aussi un peu l’histoire de ses débuts en tant qu’historienne, l’une des premières à voir transitionné de la « soviétologie » à l’URSS comme un sujet d’étude historique à part entière alors que, pour beaucoup d’historiens de l’époque, l’histoire, en ce qui concernant la Russie, s’arrêtait en 1917.


Trois ans plus tard, en juillet 1973, Verdery arrive pour son premier séjour en Roumanie. Sur le plan international, le contexte est différent des années de stagnation de l’ère Brejnev, et de la crise de 1968, que connait Fitzpatrick à Moscou. Lorsque Verdery arrive, écrit-elle, « la Roumanie était le seul pays où il était relativement facile de faire de la recherche de terrain » et les relations entre la Roumanie et les pays occidentaux étaient encore relativement ouvertes. Son livre, My life as a spy, couvre cette première période de recherche ainsi que les suivantes, y compris sa dernière visite en Roumanie dans les années 1980. Elle y trouve alors un pays en prise avec une vraie paranoïa envers les espions occidentaux, paranoïa qui n’a été qu’augmentée par l’élection de Ronald Reagan à la présidence des Etats-Unis, par le lancement des Star Wars, le renouveau de la rhétorique de guerre froide, et le discours explicitement anticommuniste du nouveau président. Elle retrouve également un pays dont les dirigeants (également paranoïaques) sont profondément opposés aux élans réformistes de Gorbatchev en URSS, en plus d’être aux commandes d’une économie en chute libre. Quelles seront les conséquences, pour Verdery et ses liens professionnels et amicaux avec la Roumanie, de cette direction de fermeture que prend le pays ?  

J’y reviendrai dans la deuxième partie de cette longue chronique.


Profession : historienne, ethnographe, « espionnes »

As I write this memoir, it’s becoming increasingly clear to me that the Soviets were not totally stupid in thinking that historians like me were essentially spies. We were trying to get information they didn’t want us to have, and we were prepared to use all sorts of ruses and stratagems to get it. 

[En écrivant ces mémoires, il m’est de plus en plus évident que les Soviétiques n’étaient pas totalement stupides lorsqu’ils pensaient que les historiens comme moi étaient fondamentalement des espions. Nous essayions d’obtenir des informations qu’ils ne voulaient pas que nous ayons, et nous étions prêts à utiliser toutes sortes de ruses et de stratagèmes pour les obtenir.]

Sheila Fitzpatrick A spy in the archives

Indeed, as we will see, the [Securitate] officers draw a parallel between my ethnographic practices and those of intelligence work. They recognize me as a spy because I do some of the things they do – I use code-names and write of « informants », for instance, and both of us collect « socio-political information » of all kinds rather than just focusing on a specific issue. So what are the similarities and differences between these two different modalities of information gathering: spying and ethnography? 

[En effet, comme nous le verrons, les agents [de la Securitate] font un parallèle entre mes pratiques ethnographiques et celle du travail de renseignements. Ils voient en moi un espion parce que je fais une partie des choses qu’ils font – j’utilise des noms de code et je parle d’« informateurs », par exemple, et nous collectons tous deux des « informations socio-politiques » de toutes sortes plutôt que de nous concentrer sur un sujet spécifique. Quelles sont donc les similarités et les différences entre ces deux modalités différentes de collecte d’informations : l’espionnage et l’ethnographie ?]

Katherine Verdery – My life as a spy

Katherine Verdery est une chercheuse incontournable pour qui s’intéresse à la Roumanie de la période communiste. Américaine, ethnographe de formation, elle commence ses recherches de terrain en Roumanie dans les années 1970, se spécialisant d’abord sur les structures sociales (notamment dans les zones rurales) plutôt que sur l’appareil politique, puis élargissant ses recherches aux politiques identitaires et culturelles sous Ceauşescu. En 2018 a paru son dernier monographe, My life as a spy. Investigations in a secret police file (« Ma vie d’espionne. Enquête dans un dossier de la police secrète »), réévaluation de toute sa relation humaine et professionnelle avec la Roumanie à la lumière de la lecture du dossier compilé à son sujet par la Securitate, la police politique secrète de la Roumanie communiste. C’est un dossier énorme – près de 2800 pages de rapports, de transcriptions d’écoutes, de notes internes, de recommandations et de plans d’actions, de photos. Parmi les chercheurs étrangers ayant travaillé en Roumanie, le sien est, écrit-elle, de loin parmi les plus importants.

Verdery n’est pas la première à avoir écrit, après la chute du mur, sur son dossier établi par la police secrète. J’avais par exemple présenté The File, de Timothy Garthon Ash : celui-ci est aujourd’hui un historien et commentateur reconnu, mais ce livre porte sur la période qu’il a passé à Berlin-Est alors qu’il préparait son doctorat sur Berlin sous Hitler et que la Stasi, elle compilait un dossier sur lui (« seulement » 325 pages, d’après mes notes). Verdery n’est aussi pas la seule à devoir réévaluer sa relation à ses proches à l’aune du contenu de son dossier – Peter Esterhazy, ayant écrit Harmonia Cælestis en hommage à son père, se rend compte avec amertume dans Revu et corrigé que celui-ci était en fait un vulgaire indicateur dans la Hongrie communiste. De même son presque contemporain hongrois András Forgách découvre-t-il que sa mère menait une double vie, elle aussi au service de la police hongroise : il fait de cette découverte l’objet de Fils d’espionne, livre traduit (comme Revu et corrigé) du hongrois au français et publié chez Gallimard. Mais Verdery découvre son dossier non seulement en tant que chercheuse, mais aussi en tant que chercheuse qui découvre a posteriori à quel point ses quinze années de recherche durant la guerre froide ont alimenté les suspicions dans son pays d’accueil qu’elle était une « espionne ».

Sa démarche intellectuelle avec ce livre est assez similaire à celle d’une autre universitaire anglo-saxonne, dont le livre autobiographique, A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia [Une espionne dans les archives. Mémoires de la Russie de la Guerre froide], a paru en 2013. Sheila Fitzpatrick est, elle, historienne, d’origine australienne, spécialiste de la Russie du XXe siècle (soviétologue, selon sa propre description), et son livre porte sur ses propres séjours de recherche, à Moscou, à la fin des années 1960 (deux des livres de Sheila Fitzpatrick sont traduits en français : Le stalinisme au quotidien : la Russie soviétique dans les années 1930 (Flammarion, 2002) et Dans l’équipe de Staline : de si bons camarades (Perrin, 2018)).

Contrairement à Verdery, pour qui la lecture récente de son dossier a été très blessante, Fitzpatrick semble trouver plutôt amusante l’idée d’avoir été soupçonnée d’espionnage quarante ans auparavant, mais c’est aussi parce qu’il n’y a pas, dans son cas, de dossier du KGB (c’est-à-dire qu’il y en a/avait probablement un, mais qu’elle n’y a pas eu accès et n’a peut-être pas essayé d’y avoir accès) et donc pas de piqûre de rappel. Le livre de Fitzpatrick pose cependant le même type de question : qu’est-ce qu’être « espion.ne » ? Jusqu’à quel point l’étiquette est-elle dépendante de la volonté et des actions d’une personne, et jusqu’à quel point l’est-elle d’un contexte culturel, social et (géo)politique ? Un chercheur en sciences sociales, qui choisit un sujet d’études en dehors de son propre pays, ne poursuit-il pas finalement le même type d’objectif qu’un espion : apprendre à connaitre un système, peut-être avec tous ses secrets, afin de les présenter et de les expliquer à un autre public ?

Les deux livres trouvent leur origine dans un contexte de guerre froide, dans lequel chaque camp – l’anglo-saxon qui envoie ces doctorants lauréats de bourses publiques, et le communiste qui reçoit ces doctorants et devient leur sujet d’études – a intégré dans son discours et sa mentalité l’existence du « risque » d’espionnage. Mais même aujourd’hui, en dehors de ce contexte de guerre froide (l’étiquette revient parfois), le sujet revient sur les tables dès qu’il existe des tensions entre des forces géopolitiques ou des systèmes idéologiques opposés, l’Iran étant la principale illustration de ce phénomène aujourd’hui.

A spy in the archives. A memoir of Cold War Russia et My life as a spy. Investigations in a secret police file feront l’objet de ma prochaine chronique. De la Transylvanie de Katherine Verdery, je n’aurai qu’un petit pas à faire pour arriver à ma chronique suivante, qui m’amènera dans le Banat de Herta Müller.


Natalka Vorojbyt – Mauvaises routes

Ma dernière chronique, il y a deux mois, portait sur un livre de reportage dont le titre faisait référence aux « ours dansants » de Bulgarie, avant et après l’entrée du pays dans l’Union européenne – c’était le sujet de la première partie du livre. Depuis, c’est surtout le troisième chapitre de la deuxième partie qui m’est resté à l’esprit. Le journaliste Witold Szabłowski s’y intéresse aux gens qui, physiquement, viv(ai)ent de part et d’autre de la frontière entre l’Ukraine et la Pologne et, économiquement, viv(ai)ent de l’existence de cette frontière entre le marché unique européen et l’Ukraine. Ainsi, Marek fait passer « pas tout à fait légalement » des voitures en Ukraine ; Valentina et Yevheniia font le chemin inverse, l’une pour vendre des paquets de cigarettes et de la vodka ukrainienne, l’autre pour faire des ménages chez les Polonais ; tandis que le pope, Oleg, un fidèle du patriarche de Moscou, maudit l’Union européenne car « tout le mal (…) vient de l’Ouest ».

– Nous n’intégrerons jamais l’Union, dit Aleksander, le chauffeur, en approchant de la barrière avec une fourgonnette bourrée de passagers.

Tous reviennent de travaux saisonniers en Pologne : cueillette de fraises, puis de framboises, de tomates, et dernièrement de pommes et de prunes.

(…) Premièrement et surtout : Poutine ne nous lâchera jamais. Pour lui, l’Ukraine, c’est une partie de la Russie, point final. Il n’acceptera jamais de nous céder à l’Occident, dit le chauffeur – et les travailleurs saisonniers approuvent.

« Nous ne savons pas encore que, peu de temps après, Vladimir Poutine annexera la presqu’île de Crimée », écrit le journaliste dans ce livre publié en 2018 (en français en 2021).


Mauvaises routes, qui vient de paraitre aux Editions L’Espace d’un instant, est à peu près contemporain des Ours dansants : cette pièce de Natalka Vorojbyt date de 2016.  

Dans notre pays, depuis l’annexion de la Crimée, il reste bien peu de mer. Celle d’Azov est une mer humble pour les pauvres. Il y avait un sanatorium. Maintenant, c’est une base pour les volontaires. Les plages désertes. Les pins le long de la côte. Il n’y a rien de plus beau que les pins.

Dans Mauvaises routes, l’annexion de la Crimée et la guerre au Donbass, sont déjà la réalité, et sont le point de départ et l’arrière-plan des six fragments qui composent le texte.

Une journaliste raconte, sous un angle particulier, les journées passées sur les routes et dans les bases militaires du Donbass, en compagnie de l’officier Serhiy ; autre part, dans une sorte de mini road trip en plein hiver, une femme médecin, un militaire et un corps sans tête se retrouvent en panne sur une route désertée et plein de nids de poule ; des adolescentes revenues dans une ville bombardée attendent leurs nouveaux amis, des « patriotes ukrainiens » qui ne font pas l’unanimité dans le coin ; une jeune femme se retrouve, elle, avec un soldat russe cruel et perturbé. Une poule est écrasée, une perdrix manque de l’être.

Dans ces espaces que l’autrice ne se soucie pas de définir trop précisément, la guerre physique est à la fois omniprésente et un peu un retrait. Que ce soit dans les didascalies ou dans les répliques, les blockposts, les bâtiments détruits par les bombardements, les bruits d’explosion, voire aussi les explosions, sont là. Mais ces six segments s’intéressent d’abord aux gens qui vivent avec tout ça : ce sont donc six scènes de cette zone grise où guerre et vie civile sont forcées de cohabiter, qui s’enchainent dans ce texte. Entre ces scènes parfois surréelles qui font le nouveau matériau de la vie, chacun est marqué psychologiquement par le poids d’une violence parfois aveugle, et parfois bien trop individualisée.  

Que l’on n’aille pas croire, cependant, que Mauvaises routes est un texte tragique de bout en bout. Tout au contraire. L’autrice, Natalka Vorojbyt, présentant la pièce en introduction à la lecture qui en a été donnée à l’Odéon-Théâtre de l’Europe le 21 mars, encourageait son public à ne pas se laisser enserrer par la solennité de l’occasion (un programme en soutien à l’Ukraine) mais à se laisser guider par l’absurdité, occasionnellement comique, de sa pièce. Le monologue d’ouverture, celui de la journaliste supposée écrire sur l’aéroport de Donetsk, donne d’emblée un ton anti-dramatique, avec sa succession de phrases courtes et factuelles décrivant d’une part son obsession pour ce personnage totalement dénué de romantisme qu’est l’officier Serhiy, et se faisant d’autre part le véhicule d’une bonne dose d’ironie envers l’image de l’homme militaire et du patriotisme dans une société qui doit vivre avec la guerre.

Nous nous enfonçons et nous nous approchons de plus en plus du Donbass. Nous passons devant les malheureuses maisonnettes mal en point, les routes défoncées et je me dis : « Que de misère. » Et tu dis : « Que de misère. » Nous continuons. Nous dépassons une pinède. Je me dis qu’il n’y a rien de plus merveilleux qu’une forêt de pins. Tu dis : « Il n’y a rien de plus merveilleux qu’une forêt de pins. » Nous continuons notre chemin.

Les cinq fragments suivants n’ont en apparence pas de continuité entre eux hormis celle fournie par leur contexte. A les lire plus attentivement, on se rend compte cependant qu’ils sont traversés par des échos de personnages, de lieux et d’événements. La femme médecin apparait en arrière-plan d’un segment avant de jouer un rôle central dans l’autre ; d’une phrase prononcée par hasard par un homme un peu éméché, on apprend que l’adolescente d’un autre fragment a perdu sa mère et a vécu des mois cachée dans une cave sous les bombardements. Et puis il y a cette poule tuée par accident, qui fait le lien avec la période d’avant la guerre, sur laquelle se termine le texte.

Natalka Vorojbyt a aussi porté Mauvaises routes à l’écran: le film est sorti en 2020

Ce n’est pas la première fois que je lis une pièce de théâtre publiée par les Editions L’Espace d’un instant, mais c’est bien la première fois que j’en voyais une sur scène : hormis les pupitres sur lesquels chaque interprète avait son texte, il n’y avait pas de mise en scène puisque le programme avait été monté assez rapidement. Ça n’a pas empêché la lecture d’être très efficace et j’avais encore à l’oreille, en lisant le texte, les inflexions et le ton moqueur de l’interprète de la journaliste du premier fragment.


Ce programme du 21 mars, assez long, s’est terminé avec une performance des Dakh Daughters. En n’importe quelle autre circonstance, la mise en scène, les costumes et maquillages, la gestuelle, l’étiquette cabaret-punk m’auraient fait sourire (malgré les sonorités des voix et des instruments et l’inventivité des choix musicaux). Ce soir-là, pas du tout, tant tout chez elles respirait leur horreur vissée au corps et à l’esprit face à la brutalité de cette nouvelle guerre et à la destruction de tant de certitudes. En appui de la performance, un défilé d’images brutales illustrait la réalité du conflit (et c’était avant les nouvelles couches d’atrocités révélées début avril) – on était loin des rires du début du programme.

Natalka Vorojbyt – Mauvaises routes (Плохие дороги, 2016). Traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn. Editions L’Espace d’un instant, 2022.


Witold Szabłowski – Les Ours dansants. De la mer Noire à la Havane, les déboires de la liberté

Dans Abraham le Poivrot, loin de Tolède, œuvre de fiction (chroniquée ici), le narrateur enfant assiste au triste départ des tsiganes de la ville, exilés dans une lointaine province bulgare dans les premiers mois du nouveau régime communiste d’après-guerre. Venant clore la caravane de chariots bâchés remplis d’enfants et de mobilier et suivie des chiens et des poulains, écrit l’auteur Angel Wagenstein, « son lourd arrière-train se balançant d’un côté et de l’autre, l’ours fut le dernier à disparaître dans l’ombre verte de l’osier ». Peu de temps auparavant, participant à une fête tsigane, l’enfant avait vu les propriétaires de cet ours anonyme s’efforcer « d’enseigner cet art compliqué de la danse » à l’animal « aussi lourd qu’indocile, attaché par une chaîne passée dans son museau ».

C’est à un autre tournant de l’histoire bulgare du XXe siècle que nous trouvons, dans Les Ours dansants, reportage littéraire de Witold Szabłowski, les ours Vela, Micho, Svetla, Mima, descendants en chair et en os de l’ours anonyme et fictif de Wagenstein. Au cours des dix premiers chapitres du livre, Szabłowski s’intéresse en effet au statut des ours dressés dans la société tsigane bulgare d’après la « transformation » du début des années 1990 et notamment au moment de l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne en 2007. Les derniers « ours dansants » sont alors achetés (le mot « confisqué » est également utilisé) à leurs propriétaires et intégrés dans une réserve pour animaux sauvages, le parc de Bélitza (qui fonctionne encore, en coopération avec la fondation Brigitte Bardot, et a élargi son périmètre d’action aux ours utilisés dans les cirques).

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Corina Ciocârlie – Europe Zigzag. Petit atlas de lieux romanesques

Atlas

nom masculin

(de Atlas, nom propre d’un héros myth.)

1. Recueil ordonné de cartes, concu pour représenter un espace donné et exposer un ou plusieurs thèmes (géographie, économie, histoire, astronomie, linguistique, etc.) (…)

(Larousse)

La première carte du livre se trouve dès la couverture, avec ses blocs stylisés aux couleurs joyeuses, qui mettent en valeur autant la diversité des pays que l’importance des fleuves qui les traversent. Cette carte est reprise, dans un camaïeu de gris plus sobre et juste un peu plus précis, dans les premières pages du livre. Y sont ajoutés 18 noms de lieux, reliés par des pointillés qui forment comme un cadre à cette Europe continentale qui donne sa raison d’être au livre : Lisbonne, Londres, Copenhague, Balcic, Trieste, Le Pirée, Ithaque – mais aussi des villes continentales – Paris, Berlin, Prague…

C’est une troisième carte qui clôt ce petit libre, ou plutôt c’est la photographie amusée d’une carte qui se prend très au sérieux : elle montre une autre face, méditerranéenne et mythique, de cette Europe : Corina Ciocârlie nous explique cette « grande carte en relief » qui, sur la place du village grec de Stavros, « reproduit, assez naïvement, le périple d’Ulysse dans l’Odyssée ».

Entre ces premières et dernière carte, c’est un atlas tout subjectif que propose Corina Ciocârlie avec pour fil conducteur (si différent de l’ordonnancement scientifiquement rigoureux que préconise la définition de l’atlas) ces « lieux romanesques » qui, dans ce champ si vaste des possibilités qu’est un nom de ville tel que Paris ou Berlin, lui font choisir un lieu, un auteur, une œuvre, un personnage.

Annoncées l’une après l’autre par une photo en noir et blanc, chaque section de ce « petit atlas » sonne comme une proposition de rendez-vous. « Paris. L’Escalier de la Madeleine » . « Trieste. Le jardin public ». « Paris. 21 rue de l’Odéon » . « Differdange. L’horloge florale du parc Gerlache ». « Răşinari. Au pied des Carpathes », et ainsi de suite. Corina Ciocârlie nous invite à l’y retrouver, mais c’est en fait surtout pour retrouver un auteur (rarement une autrice) qui a écrit ou vécu ces lieux – faisant à leur tour d’eux les « lieux romanesques » que les lecteurs et lectrices connaissent également, à travers ou indépendamment de leurs textes. En sus des photos, de brèves citations d’œuvres préfacent une réflexion toujours renouvelée de l’auteure autour des liens à double sens qui lient réalité, mémoire et fiction.

Guide

nom masculin

(…)

2. Ouvrage qui contient des renseignements classés sur tel ou tel sujet et, en particulier, ouvrage destiné aux touristes pour les guider dans la visite d’un lieu.

(Larousse)

Certains rendez-vous sont plus mystérieux que d’autres. Après « Londres. Les rives de la Tamise » en compagnie de Conrad et de son capitaine Marlow, Ciocârlie se dirige vers Bucarest pour la première de deux rencontres avec la ville. Les « vieux quartiers » d’Eliade, et surtout cette rue S. qui, dans Le Secret du docteur Honigberger « traverse le cœur de Bucarest, tout à côté de la Calea Victoriei », sont illustrés par un détail de plan de la ville et pourtant, écrit Ciocârlie, « les passionnés de géographie littéraire s’appliqueront en vain à trouver cette adresse mythique dans un guide de Bucarest des années 1930. » Sont surtout mystérieux les passages d’un lieu à un autre au gré de l’itinéraire fantaisiste qu’emprunte Ciocârlie. Stendhal, Pasolini, Conrad, Pessoa, Eco, Manzoni, Perec, Cărtărescu… ce sont en tout une trentaine d’auteurs (et une autrice solitaire, Virginia Woolf) parmi les plus connus des XIXe et XXe siècles qui prêtent leurs noms, leurs textes et parfois leurs titres pour ce voyage aux escales variées. A Ferrare, un narrateur « se laisse emporter par le radeau de la mémoire » vers les remparts de la ville et le triste et merveilleux Jardin des Finzi-Contini ; quelques pages plus tard et bien des années auparavant Peter Walsh, ancien amoureux éconduit de Mrs Dalloway, se promène dans le Regent’s Park de Londres ; cette même Clarissa Dalloway ressurgit ensuite dans le petit texte que consacre Ciocârlie aux Quatre jours en mars de l’écrivain danois Jens Christian Grøndahl et notamment aux promenades de son héroine Ingrid Dreyer dans le Kongens Have, le jardin du Roi au centre de Copenhague. Au fil d’Europe Zigzag, il y aura d’autres jardins, mais aussi des palais, des rivières et leurs ponts, des cimetières, tous lieux littérairement uniques mais s’appellant et se répondant dans cet imaginaire collectif dans lequel se positionne le livre. Parce qu’il s’appuie sur cet imaginaire européen (et français) collectif, il reste d’ailleurs très ouest-européen : c’est, ainsi, autant par les mots d’Umberto Eco et de Paul Morand que par ceux de trois exilés – Eliade, Cioran et Kundera – que nous parviennent les échos de Prague et de Roumanie (Mircea Cărtărescu, dont la place dans le canon européen est plus fragile, est également présent).

Hormis le « beau village (…) au fond d’une vallée reculée de Transylvanie » qu’est la Răşinari de Cioran, et ce « concentré des Balkans » qu’est le village de Balcic où, écrit Paul Morand, « le jardin anglais de la reine Marie descend jusqu’à la mer », il s’agit aussi d’un espace et d’une expérience fondamentalement urbains. Parfois « onirique et intemporelle » comme le Paris de Modiano, souvent aimée « passionnément », comme la Lisbonne de Pessoa, la ville se fait parfois plus agressive et moderne, comme cette Berlin d’Alfred Döblin dont les rues, autour de l’Alexanderplatz, « au beau milieu des années 1920, muent à une vitesse ahurissante ». Mais la ville moderne peut également – comme le fait Ciocârlie – être abordée par le biais de ces « bâtiments qui résument mieux que d’autres la dimension tragique et dérisoire du totalitarisme » vécu ou seulement imaginé, Maison du Peuple bucarestoise revisitée par Cartarescu ou Senate House londonienne réimaginée en ministère de la Vérité orwellien.

Guide

nom

1. Personne qui fait métier d’orienter et de renseigner les visiteurs dans des endroits réputés ou dignes d’intérêt.

(Larousse)

Corina Ciocârlie, expliquent les éditions Signes et Balises qui la publient, est journaliste et essayiste ; enseignant la littérature comparée et la théorie et la pratique de l’édition, « son domaine de prédilection est la géographique littéraire ; la traversée des frontieres, sa spécialité ». Au fil des pages, ce sont justement sa connaissance profonde, affectueuse et absolument dénuée de prétention de la littérature européenne, et de sa géographie, qui font d’elle et de ce petit atlas voyageur un guide si agréable, intelligent et riche de détails inattendus.

Côté pratique, tous les extraits cités sont issus de livres disponibles en français, référencés en fin d’ouvrage.

Corina Ciocârlie, Europe Zigzag. Petit atlas de lieux romanesques. Signes et Balises, 2021.


Lectures communes autour de l’Holocauste (édition 2022) : un récapitulatif, des remerciements

Pour la deuxième année consécutive, nous avons organisé, avec Patrice (Et si on bouquinait ?), une semaine de lectures communes autour de l’Holocauste. Du 27 janvier au 3 février, nous avons recueilli 24 contributions de dix participants et participantes à notre initiative en mémoire des victimes de l’Holocauste.

Comme l’année dernière, ces contributions ont été très variées : en majorité des lectures (livres d’enquête, témoignages anciens ou plus récents, romans), mais aussi des portraits d’artistes et même un clin d’œil aux plaques commémoratives de la Seconde Guerre mondiale à Marseille.

Parmi les titres présentés l’année dernière, trois ont été repris cette année : les témoignages de Ginette Kolinka (Retour à Birkenau) et de Marceline Loridan-Ivens (Et tu n’es pas revenu), et celui plus ancien de Primo Levi (Si c’est un homme). Parmi les livres qui faisaient pour la première fois leur apparition dans ces lectures communes, plusieurs très beaux albums graphiques dont un a été évoqué (deux fois) « grâce » à une actualité venue des Etats-Unis.

Un livre (Maille à maille) et un auteur (Imre Kertész) ont fait l’objet de lectures communes, le premier dans le cadre de l’initiative de Et si on bouquinait et d’Ingannmic « autour du handicap » et le second dans le cadre de mon année de « prix Nobel d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans ».

Enfin, notre périmètre géographique s’est élargi cette année pour inclure la Grèce et l’Australie.

Voici ci-dessous les liens vers les chroniques. Nous espérons n’avoir oublié personne (dans le cas contraire, merci de le signaler dans les commentaires).

Passage à l’Est!

Une évocation de l’écrivain hongrois Antal Szerb

Elie Wiesel: La nuit

Ana Novac: Les beaux jours de ma jeunesse

Zofia Romanowicz: Le passage de la mer Rouge

Imre Kertész: Etre sans destin

Et si on bouquinait?

Thomas Harding: Hanns et Rudolf

Simone Righetti: Maille à maille

Etty Hillesum: Une vie bouleversée

Ingannmic

Ginette Kolinka: Retour à Birkenau

Marceline Loridan-Ivens: Et tu n’es pas revenu

Simone Righetti: Maille à maille

Chez Mark et Marcel

Primo Levi: Si c’est un homme

Art Spiegelman: Maus

Marseille, souvenirs de la Seconde Guerre mondiale

Madame lit

Imre Kertész: Le drapeau anglais, suivi de Le chercheur de traces et Le procès verbal

Mon biblioblog

Robert Merle: La mort est mon métier

Annette Hess: La maison allemande

Lire et Merveilles

Portrait de Friedl Dicker-Brandeis

Irena, l’ange du ghetto (Scénario : Jean-David Morvan/ Séverine Tréfouel – Dessin : David Evrad / Couleurs : Walter)

Keisha

Martin Lemelman: La fille de Mendel

Stéphanie Trouillard et Thibaut Lambert: Si je reviens un jour

Miriam

Art Spiegelman: Maus

Lilly

Nikos Kokantzis: Gioconda

Lisa (ANZLitlovers)

Nina Bassat: Take the child and disappear

Merci à tous les participants pour vos contributions et votre enthousiasme à partager lectures, découvertes et émotions pour cette deuxième semaine de lectures communes autour d’une période d’histoire qui s’éloigne dans le temps mais reste encore (malheureusement) un sujet d’actualité.

Pour terminer, j’ai demandé à Patrice s’il y avait un autre livre qu’il aurait aimé présenter cette année et qui n’a pas encore figuré dans nos lectures communes autour de l’Holocauste. J’ai répondu d’avance à ma propre question en évoquant La maison des souvenirs et de l’oubli, de Filip David (Viviane Hamy), pour continuer le pan serbe entamé l’année dernière avec Goetz et Meyer de David Albahari. Il se trouve que ce livre est également sur son étagère depuis un an – peut-être une lecture commune en perspective ? Voici en tout cas le titre les titres de sa réponse :

De Boris Pahor : Pélerin parmi les ombres; de Timothy Snyder : Terres de Sang; d’Anatoly Kuznetsov : Babi Yar; de Sarah Helm : Si c’est une femme (Vie et mort à Ravensbrück); de Selma van de Perre : Mon nom est Selma; d’Edith Bruck : Le pain perdu

Et pour ma part, deux autres livres :

De Jacques Semelin avec Laurent Larcher : Une énigme française. Pourquoi les trois quarts des juifs en France n’ont pas été déportés et, de Giorgio Bassani : Le jardin des Finzi Contini

Et vous, quels autres livres aimeriez-vous suggérer pour de prochaines lectures communes autour de l’Holocauste?


Février-mars : un programme, une annonce, trois actualités et un challenge

Le programme :

Après un début d’année fortement marqué par l’histoire du XXe siècle (comme annoncé ici), je me propose de prendre « géographie » comme mot-clé pour le reste de février, qui sera d’ailleurs plutôt placé sous le signe de la non-fiction.

En mars, je pour les besoins du « mois de l’Europe de l’Est », je ferai des cercles concentriques autour de la Pologne, avec des livres d’hier et d’aujourd’hui.

L’annonce :

En continuant de préparer les mini-biographies des prix Nobel d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans que je compte lire cette année, j’ai réparé un oubli de taille en intégrant dans ma liste…

Mais allez-donc découvrir le nom directement sur la page dédiée : c’est l’un des premiers dans la liste et il se trouve entre deux messieurs polonais.

L’actualité du mercredi :

Voilà longtemps que je n’ai pas fait d’actualités du mercredi. Les temps sont à nouveau propices et j’en profite pour évoquer pêle-mêle :

>>> un Salon du Livre des Balkans qui fête ses dix ans avec, notamment, une présentation de la littérature croate contemporaine. Chloé Billon, sa meilleure ambassadrice actuelle (que j’avais interviewée, sur ce lien), évoquera quatre noms, Dubravka Ugrešić, Bekim Sejranović, Olja Savičević et Robert Perisić, qui sont parmi mes bons (voire très bons) souvenirs de lecture de l’année passée.

Les 11 et 12 février à Paris. Intégralité du programme sur ce lien.

Quelques chroniques à retrouver en cliquant sur leurs couvertures :

>>> Florina Ilis, également invitée du Salon du Livre des Balkans, sera d’abord à l’Institut culturel roumain, en discussion avec Hubert Artus. Le thème : l’archéologie de la mémoire, thème également de son dernier roman traduit en français : Le Livre des Nombres.

Le 10 février à Paris. Le programme sur ce lien.

>>> un Festival Atlantide, festival des Littératures qui fête lui aussi sa 10e édition et qui, parmi ses invités français et étrangers, fait une petite place à trois noms slovaque, serbe et roumain déjà (relativement bien connus) en France et en tout cas sur ce blog. Ce sont Arpád Soltész, Dragan Velikić et Cătălin Mihuleac, qui seront présentés ensemble (une conversation intitulée « Bloc de l’Est, fragments du réel ») et séparément (conversations sur l’exil et les migrations, sur l’histoire et la fiction, et sur « la part sombre de notre humanité »).

Du 24 au 27 février 2022 à Nantes. Intégralité du programme sur ce lien.

Quelques chroniques à retrouver en cliquant sur leurs couvertures :

Et le challenge ?

Quand les bibliothécaires de Gyöngyos, une jolie ville de province hongroise, décident de promouvoir la littérature russe (« orosz irodalom »), cela donne un clip hilarant et tout à fait déjanté.

Russophiles non-magyarophones, saurez-vous identifier tous les auteurs et titres cités ?


Février 2022 : à nouveau des parutions en provenance d’Europe de l’Est, centrale et des Balkans

Le premier récapitulatif de l’année sur les nouvelles parutions (ou rééditions) en provenance de (ou sur) l’Europe de l’Est, centrale et des Balkans, parait déjà plus que lointain. Voici, traduit du hongrois, de l’albanais, du russe (Ukraine), du polonais, du bulgare, du géorgien, ainsi que de l’allemand, de l’anglais et de l’italien, un aperçu des publications de ce mois-ci.

Le 2 février, après avoir publié son La Tranquillité en 2007 puis Promenade deux ans plus tard, Actes Sud a publié La fin, de l’écrivain et photographe hongrois Attila Bartis : « Saga familiale sur fond de totalitarisme, roman d’apprentissage, récit amoureux et portrait d’un artiste qui cherche la voie de son accomplissement, « La Fin » a été salué comme l’un des grands romans hongrois de la décennie écoulée. »

Traduction du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba.

Présentation sur le site de l’éditeur, accompagnée des premières pages du livre.


Le 2 février également, un livre allemand à forte résonance hongroise, publié chez Rivages : dans Mourir en été, l’autrice allemande née de parents hongrois Zsuzsa Bánk évoque « un dernier été auprès de son père qui va mourir ». « Histoires intime et politique se mêlent. À la fois infiniment pudique et très cru, d’une grande tendresse et d’une violence inouïe, un texte lumineux et bouleversant dont les effets rappellent ceux de « L’Année de la pensée magique » de Joan Didion. ».

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. Présentation complète sur le site de l’éditeur.

>>> Il y a vingt ans, Zsuzsa Bánk publiait son premier roman, Der Schwimmer, évocation d’une famille déchirée par une absence après la révolution hongroise de 1956. Publié en français par les éditions Christian Bourgois sous le titre Le nageur, j’avais chroniqué ce titre sur ce lien.


Le 3 février, Zulma a réédité Qui a ramené Doruntine ?, roman d’Ismail Kadaré traduit en français chez Fayard dès 1986 (il existe également une édition commentée chez Larousse) : « Au cœur de l’Albanie légendaire, entre croyances et fantasmes, mystère et rationalité, Kadaré transforme un mythe fondateur en une enquête palpitante. »

Traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni. Présentation sur le site de l’éditeur.

>>> Avant de retrouver ici une chronique du livre, voici déjà sur Passage à l’Est ! mon article sur « toutes les bonnes raisons de lire/découvrir Ismail Kadaré » ainsi que des chroniques de deux romans qui évoquent déjà la figure de cette mystérieuse Doruntine : Le général de l’armée morte, et Le crépuscule des dieux de la steppe.


A la fin de l’année dernière, dans mon tour d’horizon littéraire des quinze pays issus de l’ex-URSS, j’avais évoqué l’influence (inévitable) de la guerre russe en Ukraine sur la littérature ukrainienne de ces quelques dernières années. Les abeilles grises, d’Andreï Kourkov, qui a paru le 3 février chez Liana Levi, s’inscrit dans ce contexte. « Dans un petit village abandonné de la «zone grise», coincé entre armée ukrainienne et séparatistes prorusses, vivent deux laissés-pour-compte: Sergueïtch et Pachka. Désormais seuls habitants de ce no man’s land, ces ennemis d’enfance sont obligés de coopérer pour ne pas sombrer, et cela malgré des points de vue divergents vis-à-vis du conflit. »

Traduit du russe par Paul Lequesne. Présentation complète sur le site de l’éditeur.


Plus d’un siècle après la première tentative de traversée du continent antarctique dirigée par Ernest Shackleton, et le naufrage de son trois-mâts L’Endurance, l’expédition et l’épave continuent de fasciner. Une expédition vient de quitter l’Afrique du Sud à la recherche de ce que son capitaine décrit comme « l’épave la plus inaccessible de tous les temps ». Pour ce qui préfèrent s’intéresser à cette histoire d’un peu plus loin, les Éditions Noir sur Blanc ont publié le 3 février Un arc de grand cercle, de Mateusz Janiszewski, récit par l’un de ses capitaines (également chirurgien, voyageur et écrivain) du périple que mène un équipage polonais pour refaire le parcours de l’expédition de 1914-1915. « Avec ce grand reportage littéraire, empreint de poésie et de réflexion philosophique, Janiszewski nous entraîne dans un monde extrêmement hostile, « capable de vous tuer », mais aussi de vous révéler à vous-même ».

Traduit du polonais par Laurence Dyèvre. Présentation complète sur le site de l’éditeur.  


Le 9 février, les éditions Autrement complètent leur projet de réédition de la trilogie d’Angel Wagenstein « consacrée au destin des Juifs d’Europe au XXᵉ siècle » en publiant Adieu Shanghai. Dans le premier volume, Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac (ma chronique ici), l’écrivain bulgare recréait « la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq patries » concentrées autour de la Galicie orientale ; avec le second, c’était Albert Cohen, juif de Bulgarie exilé en Israël, qui dans Abraham le poivrot, loin de Tolède,faisait revivre le monde de son enfance et de son grand-père Abraham dans la Plovdiv de l’immédiat après-guerre (ma chronique ici). Ce troisième volume change encore de géographie en s’inspirant « d’un épisode méconnu de la Seconde Guerre mondiale » : « Shanghai, fin des années 1930. Fuyant les persécutions nazies, plus de 20 000 Juifs allemands et autrichiens, des intellectuels pour la plupart, s’exilent dans le dernier port au monde offrant encore un possible asile ».

Traduction du bulgare par Krasimir Kavaldjiev et Veronika Nentcheva. Présentation complète sur le site de l’éditeur.

>>> Une chronique à venir.


Le 10 février, dans la collection La bibliothèque de Dimitri, les Éditions Noir sur Blanc republient Le retour de Bouddha, de Vsevolod Ivanov :

« Un roman fantastique, « à la jonction du bouddhisme et de la révolution » (Dany Savelli), une œuvre puissante et poétique », avec pour toile de fond une traversée en train d’une URSS toute neuve et en proie à la guerre civile.

Traduction du russe et annotée par Rémy Perraud (traduction revue et corrigée).

Présentation complète sur le site de l’éditeur.


Également le 10 février chez Noir sur Blanc, Ténèbres sacrées. Les derniers jours du Goulag, de Levan Berdzenichvili. « En 1983, [l’auteur] est envoyé dans un camp de Mordovie pour activités antisoviétiques. Il décrit ces années comme « les plus belles de sa vie » : en effet, « où d’autre aurais-je pu côtoyer tous ces hommes, si soigneusement rassemblés par le KGB ? » C’est dans cette tonalité que se déploie son livre, avec humour, ironie et optimisme. »

Traduction du géorgien par Maïa Varsimashvili-Raphael et Isabelle Ribadeau Dumas. Présentation complète sur le site de l’éditeur.

>>> Retrouvez sur ce lien ma chronique de Ténèbres sacrées, qui confirme (comme le suggèrent les argumentaires), qu’il est impossible de lire ce livre sans éclater de rire.


Le 16 février, Stock publie Retour rue Krochmalna, un « nouveau roman inédit » d’Isaac Bashevis Singer (décédé en 1991). « Retour » ? Cette rue de la Varsovie juive du début du XXe siècle joue déjà un rôle important dans certains de ses textes déjà bien connus, tels que le recueil Au tribunal de mon père (que j’avais chroniqué ici). « Dans ce nouveau roman inédit, Singer renoue avec ses thèmes de prédilections et signe un texte foisonnant et haut en couleurs – avec le noir en dominante – qui n’est pas sans rappeler l’univers de Keila la Rouge. »

Traduction de l’anglais par Marie-Pierre Bay et Nicolas Castelnau-Bay. Présentation complète sur le site de l’éditeur.

>>> Ce titre d’Isaac Bashevis Singer rentre complètement dans mon initiative autour des prix Nobel de littérature d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans, que j’ai présentée ici. Une lecture commune de ce prix Nobel de littérature 1978 est prévue le 8 juillet.


Pour terminer, un livre qui m’avait échappé en janvier mais qui aurait eu toute sa place dans les lectures communes autour de l’Holocauste : Le pain perdu, d’Edith Bruck. « En moins de deux cents pages vibrantes de vie, de lucidité implacable et d’amour, Edith Bruck revient sur son destin : de son enfance hongroise à son crépuscule. Tout commence dans un petit village où la communauté juive à laquelle sa famille nombreuse appartient est persécutée avant d’être fauchée par la déportation nazie. L’auteur raconte sa miraculeuse survie dans plusieurs camps de concentration et son difficile retour à la vie en Hongrie, en Tchécoslovaquie, puis en Israël. »

Traduit de l’italien par René de Ceccatty. Présentation complète sur le site de l’éditeur.


Et voilà. Maintenant, il n’y a plus qu’à lire.


Imre Kertész – Être sans destin

« Pourquoi, mon garçon, dis-tu à tout bout de champ « naturellement » à propos de choses qui ne le sont pas du tout ?! » Je lui dis : « Dans un camp de concentration, c’est naturel. » « Oui, oui, fait-il, là-bas, oui, mais… et là, il s’interrompt, hésite un peu, mais … comment dire, le camp de concentration lui-même n’est pas naturel ! » dit-il, semblant finalement trouver le mot juste, et je ne réponds rien, car je commence tout doucement à voir qu’il y a une ou deux choses dont on ne peut visiblement jamais discuter avec des étrangers, des ignorants, dans un certain sens des enfants, pour ainsi dire.

La traduction française d’Être sans destin a paru il y a presque 25 ans, en janvier 1998 : un petit volume assez épais, aux proportions inhabituelles sauf pour Actes Sud qui le publie. Plus tard, après la parution de Le refus et l’attribution du prix Nobel de littérature à Imre Kertész en 2002, il a été possible d’acheter ces deux volumes en un coffret réunissant une trilogie sur « l’absence de destin », dont Actes Sud avait déjà publié le Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, en 1995.

J’ai un souvenir très limité, mais assez précis, de cette parution de 1998, ou plutôt de l’accueil très enthousiaste qui lui a été réservé. C’est l’un de mes très rares souvenirs d’une actualité littéraire qui, je crois, me parvenait surtout par le Monde des livres mais à laquelle je ne prêtais pas beaucoup attention. J’avais donc un exemplaire d’Etre sans destin sous la main, mais à l’époque je ne l’ai pas lu. Je regrette de ne pas pouvoir comparer ce que j’aurais pu en penser alors, en tant qu’adolescente, et ma compréhension du livre aujourd’hui alors que je le lis pour la première fois.

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