Andrzej Szczypiorski – La jolie Madame Seidenman

C’était une femme très belle, une blonde claire aux yeux bleus, au nez droit, fin, délicatement ciselé, à la bouche un peu ironique. Elle avait trente-six ans et possédait un bon capital en bijoux et en dollars or.

seidenmanL’histoire d’Irma Seidenman aurait sans doute été tout à fait différente si celle-ci n’avait, justement, été blonde et jolie. Car le roman a pour point de départ quelques jours de l’année 1943, dans Varsovie occupée par les troupes nazies, et la jolie Madame Seidenman est juive.

Il est vrai qu’à tout moment Stuckler se levait et regardait attentivement ses oreilles, mais il retournait aussitôt à son bureau. Elle avait entendu parler de ces sottises sur les oreilles des femmes juives.

Outre qu’elle est blonde et jolie, Madame Seidenman a une deuxième chance : elle est la veuve du docteur Ignacy Seidenman, radiologue reconnu. Ainsi, lorsqu’elle est arrêtée malgré ses bons faux papiers d’aryenne, tout un réseau d’amis et d’anciens patients du couple se forme pour la sauver de la prison nazie et d’une mort certaine.

De l’incarcération de Madame Seidenman à son retour chez elle à la fin du roman, il ne se passe pas plus de deux jours. Pourtant, les quelque 300 pages qui font le roman forment le portrait, comme concentré dans une goutte d’eau, d’une société et d’une période beaucoup plus larges. La personne de Madame Seidenman, et son arrestation, ne sont en effet presque qu’un prétexte, un fil qui apparait et disparait au fil des pages et permet de relier le temps de quelques heures les personnages disparates qui œuvreront à la maintenir en vie : un timide spécialiste de langues anciennes, un tout jeune étudiant participant au trafic d’œuvres afin de subvenir aux besoins familiaux, un cheminot familier des luttes sociales et politiques d’avant-guerre, un Allemand de Pologne, et leurs propres parents et amis.

Chacun a droit au fil des pages à son propre chapitre dans lequel, au moment même où l’action autour de Madame Seidenman se déroule, l’auteur esquisse le passé et l’avenir, les souvenirs et les scrupules de chacun des protagonistes. C’est comme si chacun se chargeait de représenter un pan – souvent sombre – de l’histoire de la Pologne aux XIXe et XXe siècles : celle de l’occupation et de l’oppression par les Cosaques et les troupes du tsar, puis celles du Führer et, dans un proche avenir, celles du pouvoir soviétique.

Parmi ces protagonistes il y a ceux, aussi, dont le passé et l’avenir n’existent plus que dans les souvenirs des rescapés –du ghetto, des rafles, des interrogatoires –, et ceux aussi qui se sont exilés – à Paris, en Israël, rajoutant ainsi leur part au kaléidoscope de l’histoire de la Pologne que représente ce roman.

Tous ces personnages, ces destins individuels et cette Histoire plus large s’entremêlent au fil des pages, sans pourtant trop perdre le lecteur grâce à la dextérité de l’auteur dans la manipulation des différentes couches de temps et

Au final, La jolie Madame Seidenman (dont le titre original polonais est, semble-t-il, « Le commencement ») est le portrait attristé du destin d’un pays, par un homme qui lui-même en a vécu les pages les plus noires. C’est aussi un regard lucide porté sur une société sous l’occupation, une société composée de personnages normaux dont les caractères et les actions dépassent largement le simple clivage entre « bons » et « méchants », et certainement celui entre « bons Polonais » et « méchants Allemands » (voire même avec « Juifs innocents », Madame Seidenman étant dénoncée par un coreligionnaire).

Outre la dextérité de la construction du livre, c’est peut-être justement l’accent mis sur la vie intérieure des protagonistes, la diversité de leurs mobiles et de leurs situations, ainsi que de leurs conséquences sur le temps long, qui rend la lecture du livre à la fois si émouvante et si propice à la réflexion sur la solitude humaine face à son destin.

Andrzej Szczypiorski, La jolie Madame Seidenman (Die schöne Frau Seidenman/Poczatek, 1988). Trad. du polonais par Gérard Conio. Editions Liana Levi, 2004).

Né en 1924, Andrzej Szczypiorski est, comme l’un de ses personnages principaux, étudiant clandestin et participant de l’insurrection de Varsovie durant la Seconde Guerre mondiale. Emprisonné dans le camp de Sachsenhausen, il collabore ensuite avec la police secrète durant les années 1950 puis représente la Pologne au Danemark avant de rejoindre l’opposition démocratique à la fin des années 1970.

Il est également journaliste et, à partir du milieu des années 1950, auteur de nouvelles et de romans. Parmi ceux-ci, ont été traduits en français Messe pour la ville d’Arras (L’Age d’homme, 1987), Whiskey américain (Editions de Fallois, 1995), Nuit, jour et nuit (Liana Levi, 1994), Autoportrait avec femme (Liana Levi, 1996), et La jolie Madame Seidenman (Editions de Fallois, 1988).

voisinsvoisines2_2018Après un hiatus de quelques années, je me suis à nouveau inscrite au challenge « Voisins Voisines » organisé par A propos de livres et dont l’objectif est de lire des romans européens (hors France) et de découvrir la littérature contemporaine de nos voisins européens.

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Zsuzsa Rakovszky – VS

VSVS est, dans ses grandes lignes, inspirée d’une histoire réelle : au cours de la 2e moitié du XIXe siècle, en Hongrie, une femme a vécu, a travaillé, a aimé, en homme. On trouve en ligne une photo de la comtesse Sarolta Vay – ou du comte Sándor Vay – prise sur le tard : légèrement de profil, joufflue, le début d’un double menton émerge d’un haut col blanc serré par une cravate. Le portrait n’est pas très flatteur, et mieux vaut ne pas s’appuyer dessus pour se représenter l’héroïne du roman de Zsuzsa Rakovszky, publié en Hongrie il y a une quinzaine d’années.

Celui-ci retrace une période de quelques mois de la fin de l’année 1889, alors que « VS », le personnage éponyme (en hongrois, le nom de famille vient devant le prénom), vient d’être arrêté et mis en prison. Le principal chef d’accusation est une dette contractée envers son beau-père, mais par-derrière se profile une autre accusation, tellement plus gênante pour ceux qui l’émettent qu’elle n’est évoquée qu’à demi-mots : celle d’avoir épousé une jeune fille, innocente et de bonne famille, sans révéler son identité biologique de femme – et sans que ni la jeune fille, ni la famille, ne se doutent de quoi que ce soit.

Le roman, constitué très majoritairement de divers écrits de VS (lettres, extraits de journaux de prison, longue autobiographie) donne le point de vue de l’accusée, et celui-ci est catégorique : elle a vécu en homme car elle se sent, et se pense, homme depuis toujours. Le mariage n’est, finalement, que le point le plus abouti d’une rébellion plus ou moins avouée contre la place donnée à la femme par la société de son époque : au moment de ce mariage, cela fait déjà près de trente ans que VS refuse de porter les vêtements contraignants des femmes, et voyage, travaille (occasionnellement) et aime (souvent) à son gré. Les femmes qu’elle aime, en général avec des résultats désastreux par ailleurs, sont souvent, justement, le reflet de ce qu’elle-même ne veut pas être : des jeunes écervelées à l’éducation puritaine et limitée, ou des actrices, à priori plus faciles d’accès mais soucieuses de préserver leur bonne réputation et ainsi leur avenir.

VS : un personnage indépendant et décidé ? Toutes ces formes d’indépendance sont comme annihilées par le caractère presque outrancièrement romantique et théâtral, et en même temps parfois puéril, de VS. Peut-être l’écriture, haute en émotions et riche en exclamations, fait-elle de VS un pastiche de certains héros du XIXe siècle. Les quelques pages dédiées aux notes du docteur chargé de l’examiner montrent en tout cas la distance qui existe entre l’état d’esprit de VS, et le froid regard de la science. Là où VS évoque les tourments de son âme et son bonheur perdu, le docteur parle d’examens physiques et de mesures scientifiques.

Les arguments du cœur ont souvent peu de poids face aux arguments inflexibles de la loi !

C’est là d’ailleurs tout le sujet du roman : les actes de VS doivent-ils être jugés selon ce qu’elle ressent de sa propre identité, ou selon ce que la « science » dicte à la société de penser ? VS doit-elle donc, ou non, être jugée responsable de ses actes ? Quelle place, justement, faut-il donner à l’inconscient (le roman laisse une certaine place aux souvenirs confus de l’enfance ainsi qu’aux rêves) ?

J’ai lu ce roman avec intérêt mais sans grand plaisir, et cela principalement du fait du langage et du choix d’adopter un point de vue à la première personne du singulier mais exprimé au passé simple. Cela m’a paru assez forcé. Etant donné le choix, assez marquant pour le lecteur, de raconter cette histoire sous cette forme très subjective et immédiate, je me suis souvent demandé, au fil de ma lecture, comment un autre écrivain aurait donné forme aux éléments de départ fournis par la vie de VS. Cela n’empêche, malgré quelques longueurs, que le fond de l’histoire et la description d’un certain monde (la petite noblesse appauvrie, le milieu du théâtre, celui des déçus de la révolution de 1848…) restent intéressants. rakovszky

Née en 1950 à Sopron, jolie petite ville à l’ouest de la Hongrie, Zsuzsa Rakovszky est d’abord connue comme poétesse, mais fait ses débuts dans la prose avec « L’ombre du serpent » (A kígyó arnyéka, 2002, non traduit en français). Elle est, depuis, l’auteur de nouvelles et de romans, et est également traductrice (principalement de l’anglais).

Zsuzsa Rakovszky, VS (Magvető, 2011). Trad. du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba. Actes Sud, 2013.


Dezső Kosztolányi – Alouette

alouetteJe n’avais pas prévu de relire Alouette cet hiver mais, dès que j’ai terminé La jeune fille brune, j’ai eu envie de me replonger dans ce roman de Dezső Kosztolányi, publié en 1924. A priori, il n’y a aucun lien entre ces deux livres, et pourtant ce sont les quelques phrases sur Subotica (ville du nord de la Serbie, où est basé le narrateur de La jeune fille brune) qui m’ont tout de suite fait penser à Alouette. Toute l’action s’y déroule en effet dans la ville de Sárszeg, « un point minuscule sur la carte », et dont il semble accepté qu’il s’agit en fait de l’ancienne ville hongroise de Szabadka. Aujourd’hui située tout juste du côté serbe de la frontière, cette ville s’appelle dorénavant Subotica.

Alouette est pratiquement le premier livre que j’avais lu à mon arrivée en Hongrie il y a déjà quelques années. J’aime beaucoup Kosztolányi, mais j’avais oublié à quel point Alouette pétille de légèreté et d’observation amusée, et c’est avec beaucoup de plaisir que je l’ai relu.

Sous le flot de lumière rose du parasol, dans cet éclairage presque théâtral, la chose apparaissait enfin dans toute sa vérité. Une chenille sous un buisson de roses, a-t-il pensé.

Alouette, justement : c’est aussi, dans le roman, le surnom affectueux qui lui ont donné ses parents dans son enfance. Aujourd’hui, elle a 35 ans, elle est laide, elle est vieille fille, et elle s’apprête à partir une semaine chez des parents à la campagne, laissant derrière elle ses propres parents qu’elle n’a jusqu’ici jamais quitté aussi longtemps.

Nous sommes en 1899, c’est la fin de l’été, le train part en début d’après-midi, et le roman débute avec les parents mettant la dernière main à leur occupation de toute la matinée : boucler la mallette en osier ainsi que la valise toute râpée d’Alouette.

Pleine à craquer de toutes sortes de choses, et les flancs rebondis comme le ventre d’une chatte qui serait sur le point de mettre bas huit ou neuf petits, elle était là, enfin prête à partir.

Bien installée dans le petit tortillard, Alouette quitte en effet la scène du livre pour ne réapparaître en personne qu’à l’avant-dernier chapitre. Entre-temps s’étale pour ses parents la perspective d’une semaine encore plus morne et étriquée que la vie qu’ils mènent habituellement – lui, archiviste municipal à la retraite, sa femme, et leur fille, s’étant depuis longtemps retirés de la vie sociale de la petite ville.

Il suffira cependant d’un petit changement – un déjeuner au restaurant – pour que se transforme, entièrement et l’espace d’une semaine, leur existence : durant ces quelques jours, ils s’apercevront qu’ils prennent en fait goût au restaurant, au théâtre, à la vie en société, à toutes choses auxquelles ils avaient petit à petit renoncé. Au bout de cette semaine, également, ils s’admettent l’un à l’autre à quel point leur fille et son sort peu enviable leur sont un fardeau, à quel point leur vie est assombrie et rapetissée par l’atmosphère trop protectrice dont ils ont fini par s’envelopper les uns les autres.

Tout cela ne s’accorde pas très bien avec le « pétillement de légèreté et d’observation amusée » dont j’ai parlé au début. Pourtant, c’est bien cela qui domine, surtout dans la partie centrale du livre, pendant l’absence d’Alouette. Cela commence principalement au quatrième chapitre, lorsqu’on découvre, par les yeux d’un jeune journaliste-poète attablé au café, « comme dans un aquarium, toutes les célébrités de la vie sárszégoise ». Il y a les personnages, que l’on retrouvera tout au long du livre, et il y a leurs mœurs, leurs amours, leurs affaires d’honneur et les quelques autres occupations qui meublent leur quotidien. Les portraits sont vraiment savoureux, et l’écriture tellement visuelle qu’on a l’impression d’être nous aussi au beau milieu de ce petit monde.

Juste en face d’eux, en revanche, était assis quelqu’un qu’ils connaissaient : Weisz et Cie, tout seul. Monsieur Weisz allait toujours partout en solitaire, et Cie, que seulement très peu de gens connaissaient, Cie ne l’accompagnait jamais. Ce qui n’empêchait pas que tout le monde à Sárszeg l’appelait : Weisz et Cie.

Le ton fait souvent sourire, comme lors du long passage au cours duquel le père se laisse aller à une douce rêverie solitaire sur le thème du goulash et des nouilles à la vanille du premier restaurant de Sárszeg, que la veille encore il dédaignait. A d’autres moments, l’ironie perce plus franchement, comme lorsqu’au Cercle de Sárszeg se déroule le « gueuleton des mâles » de la ville, sous le portrait du comte Széchényi qui (dans la vraie vie) avait été l’initiateur de ces cercles conçus pour « implanter ainsi de quoi éduquer les hautes classes, et donner plus de vigueur à la vie sociale ». Au lecteur de mesurer l’écart existant entre l’idée de départ, et la forme que lui ont imprimé les mâles de Sárszeg !

Puis arrive le jour du retour d’Alouette, cette longue parenthèse de vie retrouvée se referme, et c’est comme si l’écriture de Kosztolányi s’était elle aussi assombrie : même les pièces d’argent échappées des poches du père poussent des « cris de frayeur ».

Comme le dit Feri Füzes, le gentleman écervelé, chacun possède sa « face de lumière et sa face d’ombre ». C’est aussi vrai pour Alouette, portrait amusé d’une société qui avait déjà cessé d’exister au moment de la parution du roman, doublé d’un regard plus profond sur les joies et les peines que recèle chaque existence, même celles qui, de l’extérieur, peuvent paraître les plus dénuées d’intérêt.

C’est justement l’art de Kosztolányi de jouer sur ces deux registres qui fait d’Alouette un vrai bijou de la littérature hongroise.

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Pour quelques mots sur un autre de ses romans, Anna la douce, une petit biographie de Dezső Kosztolányi et une liste de ses autres livres disponibles en français, c’est par ici.

Dezső Kosztolányi, Alouette (Pacsirta, 1924). Trad. du hongrois par Péter Ádám et Maurice Regnaut. Viviane Hamy, 1991.


Alexandre Tisma – La jeune fille brune

Alors que la période d’après-guerre vient juste de s’ouvrir, un jeune homme fraîchement démobilisé circule entre les trois villes serbes de Subotica, de Topola et de Senta, pour le compte du journal pour lequel il vient d’être embauché.

C’était mon premier emploi ; avant la guerre je fréquentais l’école et pendant la guerre j’avais été ce qu’était la majorité : un individu arraché à son développement naturel.

indexEn cet hiver 1946, la neige tombe, la nuit arrive tôt et avec elle le froid glacial. Dans les locaux vides et mal chauffés du journal à Subotica, le narrateur jamais nommé est pris par le découragement à l’idée des efforts à fournir pour que sa carrière démarre. C’est ce même hiver qu’il fait la rencontre, dans la petite ville de Senta, de deux filles : une blonde, et une brune.

Avec la brune, Maria, il passe une nuit inoubliable. Mais il la perd aussitôt, et ne garde contact qu’avec la blonde, Katia, vers laquelle il revient dès qu’il a l’occasion de passer par Senta, toujours dans l’espoir de retrouver Maria.

Les quatre longs chapitres de ce court roman retracent ainsi les deux grandes préoccupations d’une vie dont on n’apprend, sinon, que très peu : la recherche toujours renouvelée de la jeune fille brune et du sentiment fugace d’harmonie complète auquel est associé son souvenir, et le désarroi face à l’effondrement de ses rêves de sortir de la médiocrité de sa situation, sont les deux thèmes récurrents du livre.

Celui-ci débute d’une manière à la fois factuelle et mystérieuse :

J’ai rencontré la fille brune au même moment et dans les mêmes circonstances que la blonde.

Des la deuxième phrase cependant, l’immédiat du passé composé laisse la place à l’imparfait et au passé simple du récit plus lointain. Je ne sais pas jusqu’à quel point cela reflète l’original serbo-croate, mais cela renforce l’impression de détachement, et de lucidité bien plus grande que celle d’un tout jeune homme pris au sortir de la guerre, qui ressort de l’écriture de ce roman. Le regard clairement porté vers le passé d’un narrateur plus âgé qu’au moment des faits qu’il décrit, combiné avec une description précise des menus événements, des personnes et de leur environnement, donne une impression d’intemporalité.

C’est peut-être pour cela que Senta fait, dans le livre comme dans l’imaginaire du narrateur, figure d’oasis baignant dans une atmosphère de mélancolie douce. Senta a beau n’être, comme il le reconnaît lui-même, qu’une « petite bourgade de Pannonie où vivait un monde ordinaire », c’est celle où il a vécu les moments les plus heureux de sa vie, des moments qui restent peut-être pour lui d’autant plus heureux qu’il sait sans l’admettre qu’ils ne reviendront jamais. Ce regard porté sur ce qui est et ce qui aurait pu être, marque profondément l’atmosphère du livre, avec toujours un peu l’impression que, pour le narrateur, pris dans la solitude et le manque de perspective de la vie provinciale d’après-guerre, tout était joué d’avance.

C’est d’ailleurs agréable de se plonger, à travers le regard du narrateur mais avec plus d’un demi-siècle de distance, dans le monde un peu désuet de Senta. Alors que le livre se termine sur une dernière visite du narrateur, vingt ans après sa rencontre avec Maria, les femmes se nouent encore le foulard sous le menton avant de sortir, les rues silencieuses partant de la place principales sont bordées des mêmes hauts portails qu’auparavant, derrière lesquels se cachent les cours et la vie des maisons. Mais la vieille pension Royal, autrefois si réputée et où les voyageurs logeaient à deux ou trois par chambrée, a été détrônée par l’hôtel « beaucoup plus confortable » des Thermes ; une nouvelle école va bientôt ouvrir ; le quartier des pauvres et ses huttes en roseaux derrière la décharge a disparu ; et la municipalité prévoit également l’aménagement d’une plage le long de la Tisa : tous ces changements accentuent la distance qui se creuse entre le narrateur, qui vit dans le passé, et le quotidien de villes qui changent.

Après L’usage de l’homme, roman imprégné de la violence de la seconde guerre mondiale et à l’écriture complexe et fragmentée, ce roman plus fluide, plus linéaire et plus marqué par la nostalgie est une nouvelle belle découverte de l’univers d’Alexandre Tisma.

Et moi ? Comment passais-je mon temps ? J’étais quelque part au milieu de tous ceux-là, ni d’un côté ni de l’autre, n’appartenant vraiment ni aux uns ni aux autres, mais sans pouvoir renoncer au charme ou à l’avantage d’aucune de leurs occupations : sans pouvoir me décider. Pourquoi ? Etait-ce à cause de l’idée séduisante du départ, de la fuite, qui rendait le choix sans objet ? Cependant, cette idée s’était avérée irréalisable, du moins pour moi, et j’étais maintenant embourbé dans mon échec, écrasé au sol d’où j’avais espéré m’envoyer, limité à quelques trajets courts de-ci de-là. Où donc aller ?

Alexandre Tisma, La jeune fille brune, trad. du serbo-croate par Madeleine Stévanov. Le Rocher, 2008


Liviu Rebreanu – Deux d’un coup

Hou là là, qu’est-ce que vous dites-la, madame ? fit le sergent terrifié. Tous les deux ?

Oui, tous les deux, répéta Vasilica en hochant la tête. Ouvre l’œil, et le bon !

DeuxPitesti, ville de province roumaine, avant 1940 : Vasilica, femme de commerçant, découvre les corps sans vie de son beau-frère et de sa belle sœur. Ilarié, homme riche et avare, peu enclin aux sentiments, n’avait pas de descendance directe : voilà le mobile du meurtre tout trouvé. Alors que chacun en ville avance son opinion sur l’identité du meurtrier, et que le frère et la sœur s’accusent mutuellement à mots couverts de vouloir profiter du décès, le jeune juge Aurél Dolga entre en scène, prêt à mener une éclatante enquête et ainsi lancer une brillante carrière.

Il se sentait un peu le personnage principal de la pièce qui commençait.

Sous son œil sévère, les lieux du crime sont passés au peigne fin, les suspects potentiels entendus, les témoignages rigoureusement croisés et examinés jusqu’à ce qu’en à peine une semaine Aurél Dolga se sente prêt à dévoiler le coupable. Mais c’est sans compter sur l’auteur, Liviu Rebreanu, qui se joue du juge, le regarde se targuer de sa propre perspicacité tout en lui tendant des pièges dans lesquels il se fourvoie, pendant que par derrière l’histoire suit son cours et arrive presque par hasard à son propre dénouement inattendu.

Bien qu’il reprenne nombre d’éléments du roman policier, Deux d’un coup est somme toute un livre assez paisible : l’objectif n’en est pas vraiment de mobiliser le lecteur dans la recherche du coupable.

L’intérêt du roman, outre le fait qu’il entraîne délibérément juge et lecteur dans la mauvaise voie, réside plutôt dans la description qu’y fait Rebreanu de la petite ville de Pitesti. On y voit une société également obsédée par l’argent mais que tant d’autres choses divisent : la classe sociale, l’origine géographique, l’occupation, les querelles familiales, la fortune. La promenade du soir sur la grand rue est le seul lieu, et le seul moment, où ces différences s’estompent, et Rebreanu y consacre l’un des quelques passages descriptifs qui contribuent à rendre l’atmosphère tranquille de cette petite ville :

C’est là que, dans une atmosphère de gentille et agréable compagnie, garçons et filles font connaissance, là que les officiers rencontrent les jeunes et farouches demoiselles, que les élèves font leurs premières expériences de flirt, là encore que se donnent les premiers rendez-vous amoureux et les suivants aussi ; c’est toujours là que les politiciens locaux cultivent leur popularité et que les hommes d’affaires mettent au point leurs coups…

Ce sont, sinon, ses habitants qui rendent cette ville, et le roman, si vivants. Qu’ils soient simplement décrits sans jamais entrer en scène (la pauvre Mme Dogarou), ou qu’ils prennent un part plus active à l’histoire (Arétia, la sœur du défunt), chacun a sa personnalité bien définie : attachante pour certains, plus malicieuse pour d’autres. Tout cela fait de Deux d’un coup une lecture bien agréable, bien plus que ne pourrait le faire penser sa couverture tout à fait anodine.

Rebreanu

Liviu Rebreanu est un écrivain roumain, né en 1885 en Transylvanie alors que celle-ci est encore une province de l’empire austro-hongrois. C’est d’ailleurs dans des villes hongroises qu’il fait ses études militaires (d’abord à Sopron, dans l’école militaire que d’autres après lui ont si bien décrite) puis qu’il intègre l’armée austro-hongroise. Les années 1908-1909 sont celles de la rupture : avec la carrière militaire, puisqu’il se tourne vers l’écriture et le journalisme, puis avec la Hongrie, lorsqu’il traverse illégalement la frontière pour rejoindre la Roumanie, où il décédera en 1944.

Auteur de nouvelles et étroitement associé au monde du théâtre de Bucarest, il est également l’auteur de romans considérés comme les premiers romans modernes roumains. Dans Ion, publié en 1920 et qui lui vaut le prix de l’Académie roumaine, et La Révolte (1932), il use du réalisme narratif pour dépendre le monde paysan roumain. La forêt des pendus, publié en 1922 et disponible en traduction française aux éditions Zoé (2006), décrit la première guerre mondiale telle qu’elle est vécue par un soldat d’un des peuples minoritaires de l’empire austro-hongrois. avec Madalina (1927, également disponible en français aux éditions Jacqueline Chambon, 1992), il se tourne vers le monde de la bourgeoisie, y esquissant certains des thèmes qui reviendront dans Deux d’un coup.

Liviu Rebreanu, Deux d’un coup (Amîndoi, 1940). Trad. du roumain par Jean-Louis Courriol. Editions Noir sur Blanc, 1995


Róbert Hász – Le passage de Vénus

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Un peu partout en Hongrie et dans les pays avoisinants, on trouve des vestiges du XVIIIe siècle : souvent des églises dont les façades assez anodines s’offrent presque inéluctablement en contraste à un intérieur de dorures et d’anges joufflus ; quelques palais épiscopaux aux toits profonds recouverts de tuiles rouges entrecoupées de lucarnes ; d’anciens monastères doublés d’écoles aux longues façades sagement rythmées par de grandes fenêtres dont on imagine qu’elles doivent aussi facilement laisser entrer le froid que le soleil. C’est peut-être dans de tels bâtiments qu’a étudié, puis vécu, János Sajnovics, personnage bien réel (quoique relativement mineur) de l’histoire scientifique hongroise de cette époque, et également personnage principal du roman de Róbert Hász, Le passage de Vénus.

Fils de famille noble, éduqué par les Jésuites, qu’il rejoint à l’âge de 15 ans : le roman reprend nombre d’épisodes de la vie de János Sajnovics tout en lui en apportant une épaisseur de sentiments qu’on ne trouve probablement pas dans les biographies officielles de l’époque. Les premières pages nous le présentent ainsi sur le point de succomber au double danger de l’ennui et de la tentation, cette dernière en la personne de la femme du pharmacien de la petite ville de Nagyszombat, où il a été envoyé après ses études à Vienne.

Le roman, qui n’aspire à aucun moment à passer pour une biographie, s’attache plutôt à décrire par le biais de son personnage principal l’atmosphère d’ébullition scientifique de cette fin du XVIIIe siècle, et sa contrepartie : la difficile réconciliation entre découvertes sur le monde physique, et l’histoire traditionnelle de la création du monde telle qu’elle est enseignée par l’Église. Ceci, sur fond de rivalités religieuses et politiques dans une Europe alors davantage caractérisée par sa fragmentation que par son homogénéité.

Le vrai point de départ de ce roman, est cependant le passage de Vénus, phénomène réel par lequel le passage de cette planète devant le Soleil fut utilisé à plusieurs reprises aux XVIIIe et XIXe siècles pour calculer la distance entre la Terre et le Soleil. Lors des passages de 1761 et 1769, les cours royales d’alors décidèrent d’expédier des groupes de savants à travers le monde afin d’observer le phénomène et de recueillir les données nécessaires au calcul. Certains furent envoyés en Inde, d’autres à Tahiti, d’autres encore en Sibérie ou en Basse Californie.

Hász prend ici pour toile de fond le passage de 1769, au moment où János est tiré de son ennui de province et rappelé à Vienne pour devenir l’accompagnateur de l’astronome royal, Maximilianus Hell. Tous deux sont envoyés par Marie-Thérèse en direction de l’île nordique de Vardø, où ils devront passer un rude hiver, privés de lumière, à préparer leur observatoire et à faire diverses autres observations scientifiques (en particulier, sur les liens éventuels entre le hongrois et le lapon).

János se sentait faiblir à l’idée que dans les mois à venir il verrait plus de monde qu’au cours des trente-cinq années passées ; rien que des étrangers, luthériens ou calvinistes pour la plupart, et eux seraient deux jésuites seuls dans cette jungle.

Commence alors pour János un double voyage, à la fois géographique et initiatique. De Vienne à Copenhague, puis par bateau jusqu’à leur destination finale, János se fraie avec Hell un chemin dans un monde complexe : entre Prague et Dresde, ils traversent des régions dévastées par les sept années de guerre de la succession d’Autriche ; en tant que jésuites, leur sécurité est de moins en moins assurée à mesure qu’ils avancent dans les territoires protestants ; puis c’est la mer qu’ils doivent affronter, avec tous les désagréments que cela cause à qui n’a, comme János, pas le pied marin. Chemin faisant, les deux font parfois étape chez un savant ou un noble, l’occasion de s’éviter une mauvaise nuit dans une auberge de piètre qualité, de rencontrer quelques noms connus de l’époque et, pour János, de parfaire sa connaissance des bonnes manières et des idées de son siècle.

A tous points de vue, il s’agit pour János de sortir de sa zone de confort, tant physique que mentale et morale. Ainsi le roman fait-il se succéder les moments où d’autres choix de vie lui sont présentés. Si János réussit in extremis à écarter la tentation que lui présente le moine défroqué Tamás sous la forme d’une fille d’auberge, d’autres tentations se font plus insistantes car plus directement adressées à sa curiosité intellectuelle. Un dessin que lui montre un ancien mentor, reçu du naturaliste Linné, et représentant le crâne d’une créature préhistorique, remet en question les enseignements reçus sur l’évolution de la vie sur terre. Plus tard, une conversation entre hommes éclairés et grands voyageurs lui ouvre les yeux sur l’existence d’autres modèles d’organisation politique et sociale, dans lesquels la mobilité sociale est permise, et l’égalité de chaque membre de la société forme la base politique du gouvernement.

Dans ce monde nouveau, le vote d’un mendiant analphabète vaudra donc autant que celui d’un esprit vertueux, lucide et cultivé ?

A partir de là, János recevra de fréquents appels du pied, même au cours de l’hiver en quasi-autarcie sur la petite île de Vardø, l’encourageant à se rallier au projet de nouvelle communauté organisée sur la base de la rationalité, qui lui propose un de ces hommes éclairés rencontrés au cours de son périple à travers l’Europe. Y résistera-t-il comme il a résisté aux autres tentations ? Se laissera-t-il au contraire embarquer sur ce bateau qu’on lui propose, avec au bout d’une longue traversée des océans une communauté sur les rives d’un nouveau monde où tout serait à créer ? Reviendra-t-il au contraire vers la sécurité relative du monastère et d’une existence encadrée par l’Église et la monarchie ? Il faut lire jusqu’au bout pour le savoir.

Quelques passages ici et là, lorsque l’auteur laisse une conversation entre ses personnages se transformer en exposé scientifique un peu pesant, ralentissent la lecture. Hász réussit cependant à donner un bon rythme à son récit : les aléas du voyage sont suffisamment évoqués pour que le lecteur se fasse une impression de ce que représente à l’époque une traversée de l’Europe en calèche, mais ce sont les impressions de János sur les villes qu’il traverse, les personnes, les inventions et les idées qu’il y rencontre, qui laissent un souvenir agréable une fois le livre terminé.

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Fin 2014, j’avais lu La Forteresse de Róbert Hász, et j’avais terminé la courte biographie de l’auteur sur l’annonce qu’il publierait l’année suivante un nouveau roman : Le passage de Vénus. Si ce n’est l’aspect « roman d’apprentissage » des deux romans à travers leurs personnages principaux, j’ai trouvé les deux romans très différents par le style et la construction, Le passage de Vénus me paraissant beaucoup plus « terre à terre » que La Forteresse, qui reste mon préféré. Il ne me reste plus qu’à lire Le jardin de Diogène et Le Prince et le Moine, également publiés aux éditions Viviane Hamy, pour me faire une idée plus complète de l’univers de cet écrivain hongrois contemporain moins connu que d’autres mais prometteur.

Róbert Hász, Le passage de Vénus (A Vénusz vonulása, 2013). Trad. du hongrois par Chantal Philippe. Viviane Hamy, 2016.

 


Karel Pecka – Passage

couv-passageA Prague, rue Stepanka, à quelques pas de l’Institut français, se trouve l’une des entrées du passage de la Lucerne. Je ne manque jamais de l’emprunter quand je me rends à Prague, simplement pour le plaisir de m’arrêter au pied de l’escalier du cinéma et, de son premier étage, de regarder les fenêtres et la verrière multicolore, le cheval du sculpteur David Cerny, les passants, et de m’amuser à imaginer l’écart qui peut exister entre le vrai passage de la Lucerne, et le monde du « Passage » qu’inventait Karel Pecka il y a 40 ans.

Tvrz se mit à prêter attention aux différents bruits qui animaient l’espace : on eut dit que le passage respirait de manière audible.

Antonin Tvrz est, avec le passage couvert qui donne son nom au roman, l’un des deux héros de ce livre. Homme important, homme pressé, habitué à porter un regard rationnel sur toute chose : c’est ainsi qu’il nous est décrit au moment même où, à la faveur d’une averse, il met sans le savoir le pied dans un engrenage saugrenu qui le verra passer du monde officiel de rendez-vous et d’obligations variées, au microcosme labyrinthique du Passage.

De fil en aiguille, d’une rencontre avec un vieux revendeur de places de cinéma à la perte de son porte-documents, Tvrz découvre un tout autre monde, avec ses gens, son organisation spatiale et, surtout, ses nouvelles possibilités d’existence à la marge. Tout au long du – court – roman, nous suivons Tvrz alors qu’il se laisse prendre dans cet univers parallèle, puis fait le choix délibéré d’y rester.

Au-delà des descriptions d’un petit monde assez fascinant de salles de jeux, de bains publics, de cinémas, de kilomètres de couloirs souterrains dont nul ne sait toute l’étendue, et de pater nosters, sont soulevées à travers les péripéties de Tvrz toutes sortes de questions sur le sens de la liberté, de la normalité, et des choix individuels, qui sont tout aussi pertinentes pour le lecteur de samizdats clandestins tchécoslovaques en 1974 que pour celui d’aujourd’hui.

Peu à peu, les choses lui devenaient claires : à l’extérieur, l’enchevêtrement écrasant de rencontres humaines, d’intérêts, de buts, le fardeau des objets possédés, le ligotaient de plus en plus serré ; ses acquis et ses gains n’étaient qu’apparences ; en fait, tout cela le tenait prisonnier et le forçait à coopérer sous le fouet d’un ordre sans cesse réitéré : « Il le faut ! ». Dans le passage, il n’avait pas d’obligations, ou il en avait si peu que le sentiment de liberté, d’indépendance, apparaissait à portée de sa main avec une intensité inconnue jusque-là.

Ainsi, par exemple, de la question du travail et du temps personnel : Antonin Tvrz est, on l’a dit, un homme dont le temps est minuté, régi par un agenda dont « la couverture fatiguée » et les « pages cornées » montrent l’importance à la fois pour l’organisation des journées de travail et pour celle, tout aussi minutée, des rares moments de loisir. Ironiquement, l’une des tâches qui préoccupe le plus l’esprit du sociologue qu’est Antonin Tvrz est la rédaction d’une étude sur le temps libre, censée apporter des éléments de réponse aux problèmes de la société. C’est avec tout son sérieux professionnel que Tvrz, inopinément forcé de s’attarder dans le Passage, choisit de prolonger une conversation avec un retraité revendeur de places de cinéma, afin d’inclure un nouveau chapitre sur le temps libre des couches non-productives de la population. Mais sa relation au temps, au travail, à l’argent, et au rôle qu’ils jouent dans notre conception d’une vie réussie, est justement l’un des aspects les plus importants de l’évolution du personnage de Tvrz au cours du roman. La question parlera à plus d’un lecteur au XXIe siècle mais, au cours de ma lecture, je me suis surtout demandé si Pecka avait, lui, le droit de travailler au moment de l’écriture de ce roman, ou s’il faisait partie des opposants au régime à qui le choix libre de travail n’était pas toujours permis.

Par-delà cette question du temps s’en pose une autre, encore plus politique, touchant à l’organisation de la société et au rôle de l’individu. En se retirant du monde extérieur au Passage, en prenant aussi ses distances avec le parti des Purs dont il avait jusque là soutenu les projets d’ordre nouveau, Tvrz tente de se créer une nouvelle liberté, sur une base tout à fait individuelle. Vraie liberté ou nouvel asservissement – ce sera là l’étape suivante du cheminement de Tvrz et, à ses cotés, du lecteur.

Par un concours de circonstances j’ai passé tout l’après-midi d’aujourd’hui dans le passage et ce que j’y ai vécu m’a surpris. J’ai rencontré un homme qui échange des appartements, un retraité qui revend des billets de cinéma, j’ai vu une vieille qui récupère les restes au self. J’ai comme le sentiment que ce sont là des fragments isolés d’un ensemble, d’une réalité qu’il ne m’est pas donné de comprendre, que derrière les occupations apparentes il existe d’autres plans.

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Ce livre, publié dans une excellente traduction de Barbora Faure, et la préface de Jean-Francois Vilar, sont parmi les rares traces que j’ai pu trouver de l’existence de Karel Pecka. Je ne peux donc que reprendre les quelques éléments biographiques fournis par la quatrième de couverture, et espérer en savoir un jour davantage sur celui que les éditions Cambourakis présentent comme « l’une des grandes figures de la littérature tchèque. » Né en 1928, décédé en 1997, Pecka fut condamné dès l’âge de 21 ans à 11 ans de travaux forcés alors qu’il tentait de fuir vers l’Allemagne. C’est au cours de son emprisonnement dans des camps qu’il commença à écrire, principalement sur son expérience de prisonnier politique, mais il est interdit de publication à partir de 1969. Parmi l’un des premiers signataires de la Charte 77, il reçoit en 1997 du président Vaclav Havel l’ordre Tomas Garrigue Masaryk. Son roman Le carré d’honneur a également été traduit en français (paru en 1991 aux Editions de l’Aube).

Karel Pecka, Passage (Pasáž, 1974). Trad. du tchèque par Barbora Faure. Cambourakis, 2013.