Elisabeth Galgóczy – La chapelle Saint-Christophe

Ainsi Sophie apprit-elle qu’elle était tombée dans un environnement plus dense, plus mouvant, plus animé, plus intéressant, que ne l’était le cadre étriqué, figé, dans lequel elle vivait depuis des mois – si tant est qu’on puisse appeler cela une vie, ce glapissement résigné de petit lapin tenu en hypnose par un python. Et elle apprit que depuis la dernière crise à la présidence de la coopérative, elle était dans le village l’événement le plus sensationnel.

La chapelle Saint-Christophe, livre assez gentil et un peu désuet, est arrivé entre mes mains lorsque je cherchais à lire quelque chose d’Erzsébet Galgóczy pour ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale. Ecrivain, journaliste et pendant quelques années parlementaire, née en 1930 dans un village proche de Győr (ouest de la Hongrie) et décédée 59 ans plus tard dans le même village, Erzsébet Galgóczy semble avoir emporté un certain succès dans les années 1960 et 1970 – si en tout cas on se fie aux quelques prix littéraires prestigieux qu’elle a reçus. Mais elle ne fait plus figure d’écrivain de premier rang depuis longtemps et n’a pas, contrairement à Magda Szabó par exemple, été traduite aussi systématiquement. La chapelle Saint-Christophe fait figure d’exception puisque ce roman est paru en français en 1987 aux Editions Nagel (maison d’édition connue pour ses guides de voyage, fondée à Paris par l’expatrié hongrois Louis-Lajos Nagel, puis relocalisée à Genève après la guerre), dans une traduction d’Eva de Vingiano de Mina Martins et de Melinda Teyras. Le premier nom parlera peut-être à ceux et celles qui lisaient la littérature hongroise en français dans les années 1980 et 1990 (Le cerf-volant d’or et Anna la Douce de Dezső Kosztolányi, ou quelques-uns des textes de Milan Füst, de György Spiró et de Miklós Szentkuthy) ou à ceux qui s’intéressent à la littérature estonienne qu’elle traduit également.

Quelques mots, d’abord, sur cette traduction, car c’est en partie d’elle que découle cette impression de gentillesse un peu inoffensive qui s’est dégagée de ma lecture et qui est pourtant contredite si l’on creuse un peu certains sujets du roman. La principale raison en est que pratiquement tous les prénoms ont été traduits en français (à commencer par celui de l’auteur et celui qui figure dans le titre), ce qui d’une part donne des résultats incongrus (« l’abbé Timothée Zsidányi ») et d’autre part donne l’impression d’être chez soi tout en étant ailleurs.

On est pourtant bien ailleurs, voire même doublement ailleurs : le roman débute ainsi avec l’arrivée de Sophie Tüü, jeune restauratrice d’art, dans un petit village de l’ouest de la Hongrie. Officiellement, elle doit y donner une nouvelle jeunesse à un vieux tableau de chapelle représentant St Christophe, mais elle s’y rend aussi pour fuir Budapest où elle vivait un amour sans espoir. La lutte intérieure que mène Sophie pour se délivrer de son obsession pour « Miklós » est jusqu’aux dernières pages l’un des ressorts du roman. L’auteure fait de son héroïne un portrait contrasté, d’une femme à bout qui se réfugie dans la fuite et l’alcool, mais qui réussit quand même, en serrant les dents, à vaincre ses démons. L’alcool d’un côté (avec l’image répétée des bières mises à refroidir dans le bénitier de la chapelle transformée en atelier de restauration), un peu de religion de l’autre : c’est finalement une scène – au pathétique un peu suranné – avec le prêtre qui va marquer un tournant pour Sophie.

Au fur et à mesure que Sophie surmonte ses tourments sentimentaux, un autre mystère fait son apparition ; ou plutôt, en s’impliquant dans la résolution de ce mystère, Sophie revient vers une certaine sérénité. Une crypte, un tombeau : je n’en dirai pas plus sur ce mystère, sauf pour préciser qu’il a pour arrière-plan des événements qui se déroulent en 1948-1949, trente ans avant l’arrivée de Sophie dans ce village de province. Ces années sont celles de l’instauration du communisme en Hongrie et des procès politiques, à commencer par celui du cardinal Mindszenty avec tout son contexte de remise en cause des pouvoirs et des biens de l’Eglise et (un élément qui apparait aussi ici et là dans le roman), de ceux de la noblesse.

Il y a trente ans, en 1948-49, les fidèles voulaient construire une nouvelle église, parce que celle-ci était trop petite, elle ne pouvait plus les accueillir tous. A l’époque, les gens avaient encore de la religion. Quand sonnait l’Angélus de midi, même s’ils étaient aux champs, en pleine moisson, ils s’arrêtaient pour dire leurs prières… A présent, ils ont donné tout juste ce qu’il faut pour un tableau d’autel… Trente ans… c’est donc si loin ?

Trente ans séparent le début du mystère de celui de sa résolution, la personne du prêtre jouant le rôle de lien entre ces deux périodes, et ses discussions avec la jeune restauratrice qu’il prend en amitié sont l’occasion de montrer à quel point la société a évolué entre-temps. Lorsque le roman parait en Hongrie en 1980, le pays a beau être « la baraque la plus gaie » du camp socialiste, il n’en reste pas moins dirigé par un régime communiste. Cela rend intrigante à mes yeux la référence ouverte que fait Galgóczy au procès du cardinal Mindszenty, l’un des épisodes-clé de l’instauration du pouvoir communiste, et à ses répercussions à l’échelle d’un village, sujets qu’il ne devait pas être encore facile d’aborder. C’est cette partie « sociale » que j’ai le plus appréciée, car l’auteure y esquisse (le livre est vraiment très court) les différents mondes qui se côtoient dans ce village avec chacun leurs intérêts et leurs histoires.

Erzsébet Galgóczy était l’auteure de plusieurs autres romans dans lesquels elle cherchait à dépeindre la Hongrie contemporaine, avec ses problèmes sociaux, ses tabous politiques (notamment concernant la révolution de 1956 et les années qui suivirent), et ses femmes à la recherche d’émancipation, y compris sexuelle : Vidravas, 1984 ; Törvényen belül [Dans le cadre de la loi], 1980 ; A közös bűn [Le péché commun]…

Avec cette chronique, je contribue aussi à « Voisins Voisines », organisé par A propos de livres, qui nous invite à lire et découvrir la littérature européenne contemporaine, tout en continuant ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale.

Elisabeth Galgóczy, La chapelle Saint-Christophe (Szent Kristóf kapolnája, 1980). Traduit du hongrois par Eva de Vingiano de Mina Martins et Melinda Teyras. Les Editions Nagel, 1987.

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Florina Ilis – La croisade des enfants

Ainsi, à partir du moment où la réalité des événements de la vallée de la Prahova passa sous le monopole des appareils photo, des caméras, des reporters diffusant les informations depuis les lieux mêmes et surtout sous le monopole des personnages directement impliqués dans le déroulement des faits, nul ne fut en état de prendre la mesure exacte de la réalité, si ce n’est peut-être Dieu au plus haut des cieux, mais malheureusement pour les médias, il ne donne pas de conférences de presse.

Cette difficulté à prendre la mesure exacte de la réalité est vraie aussi en ce qui concerne La croisade des enfants en tant que livre, tant ce roman échappe à une description facile du type « ce livre parle de … ». Pourtant, à première vue, c’est simple : par une belle journée d’été, les quais de la gare de Cluj bruissent de l’agitation qui précède le départ de deux trains en direction du sud. Le premier, à destination de Bucarest, transporte des passagers individuels, chacun avec ses propres raisons qui le poussent à entreprendre ce voyage. Parmi eux, Pavel, « une des plumes les plus acérées du journalisme roumain », rentre à Bucarest après avoir travaillé sur la grande affaire de trafic d’enfants qui lie la Roumanie aux pays occidentaux ; Sabine se rend à la capitale pour déposer son dossier d’émigration au Canada tandis que Lucreţia quitte sa ville natale pour s’établir avec son mari à New York ; madame Brediceanu, quant à elle, rentre de Cluj où elle avait recherché en vain sa sœur jumelle disparue… Lire la suite »


Andrea Salajova – En montant plus haut

Par coïncidence, j’ai lu En montant plus haut, portrait de femme dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre – juste après avoir terminé L’expulsion de Gerta Schnirch, roman qui lui aussi dresse le portrait d’une femme dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Mais le sujet est traité de manière très différente par leurs deux auteures, et cela tient certainement en partie du fait que, si le premier a été écrit et publié en République tchèque en premier lieu pour des lecteurs tchèques, le second a été écrit et publié en français pour des lecteurs dont on suppose que l’approche au pays et à la période sont tout à fait différents.

L’expulsion de Gerta Schnirch était construit autour du personnage d’une femme mise au ban de la société tchécoslovaque du fait de ses origines allemandes, mal vues dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Dans le cas de Jolana Kohútová, l’héroïne d’En montant plus haut, c’est sa participation au mouvement de résistance contre le nazisme qui lui vaut, paradoxalement, d’être suspecte aux yeux des communistes formés à Moscou et désormais à la tête de la Tchécoslovaquie. Dix ans après la fin de la guerre, c’est dans un champ de pommes de terre, où elle est de corvée de ramassage, que nous la rencontrons. Ce n’est pas pour longtemps car, curieusement, Jolana se retrouve chargée d’une mission que lui imposent les dirigeants-constructeurs du socialisme : forcer les derniers irréductibles d’un village de montagne à se soumettre au régime de la collectivisation des terres et du bétail. Pour elle, et pour son compagnon d’infortune, le Tzigane Olšansky, la quatrième de couverture donne le ton : « leur liberté et leur vie sont en jeu ». Lire la suite »


Actualité du mercredi : de Apsik à Żubr, 100 mots pour dire la Pologne

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Sans vouloir tomber dans la banalité, le polonais n’est pas une langue facile (je l’écris en connaissance de cause). C’est visiblement le constat qu’a aussi fait l’Institut Adam Mickiewicz en Pologne, qui a publié il y a quelques mois un livre rédigé et illustré avec humour sur la langue et ses origines. Entre « apsik » (atchoum) et « żubr » (bison), 98 autres mots ont été choisis pour représenter les différentes facettes de la Pologne : le titre complet du livre en donne trois autres exemples : éléphant, quark (le produit laitier, pas la particule atomique) et pierogi.

La bande-annonce du livre promet aussi qu’on y trouve de « dangereux virelangues » et des « groupes de consonnes mortifères ». Il suffit de voir le mot « szymankowszczyzna » pour s’en convaincre (se reporter ici pour la prononciation) !

Le livre existe en anglais et a été publié à l’occasion du centenaire de l’indépendance de la Pologne. Quelques exemples d’illustrations (par Magdalena Burdzyńska) sur le site web culture.pl.

Quarks, Elephants & Pierogi: Poland in 100 Words, par Mikołaj Gliński, Matthew Davies et Adam Żuławski. Institut Adam Mickiewicz, 2018.

Et puisque j’ai parlé d’onomatopées, je rajoute cette vidéo (également réalisée par l’équipe de culture.pl) sur les onomatopées en polonais. En voilà une très utile pour commencer : pstryk ! Je vous laisse découvrir ce que c’est.


EUPL 2019 : Trois romans géorgiens et un lauréat, Beqa Adamashvili

Je termine cette série sur les lauréat.e.s du Prix littéraire de l’Union européenne (EUPL) des pays « de l’Est » comme je l’avais commencée : avec un pays participant pour la première fois cette année à ce prix, la Géorgie. Je m’en réjouis d’autant plus que la littérature de ce pays est peu connue à l’étranger, et je ne peux qu’espérer que la participation à ce prix contribuera à long terme à la faire mieux connaître.

Outre le roman ამ რომანში ყველა კვდება (« Tout le monde meurt dans ce roman ») du lauréat Beqa Adamashvili, les deux autres livres sélectionnés étaient ფსკერის სახარება (« L’Évangile d’en bas ») d’Iva Pezuashvili et le recueil de nouvelles სად ხარ, ლაზარე (« Où es-tu, Lazare ? ») de Luka Bakanidze, tous trois publiés à Tbilisi en 2018.

Né en 1990, Beqa Adamashvili a publié ses premières nouvelles en 2009 sur des plateformes en ligne, et a commencé ainsi à se faire connaitre parmi les jeunes lecteurs. Après sa parution en 2014, son premier roman, « Bestseller », est devenu un vrai bestseller, faisant partie de la sélection pour le prix littéraire SABA du meilleur roman ainsi que pour le Prix Tsinandali pour l’avancement de la culture et des sciences en Géorgie. Diplômé en journalisme et en sciences sociales de l’Université du Caucase, Adamashvili est un bloggeur connu en Géorgie, et travaille également pour l’agence de publicité Leavingstone.

Natalia Lomouri, directrice de la Maison des Ecrivains et présidente du jury pour la Géorgie, a répondu à mes questions. Lire la suite »


EUPL 2019 : Trois romans slovaques et une lauréate, Ivana Dobrakovová

La Slovaquie participe au Prix de Littérature de l’Union européenne (EUPL) depuis ses débuts et, comme la Hongrie, la Lituanie, la Roumanie et la Pologne, c’est donc son quatrième lauréat qui a été annoncé cette année. Comme pour ces quatre pays, et comme pour l’Ukraine qui participait cette année pour la première fois, c’est en fait d’une lauréate qu’il s’agit : Ivana Dobrakovová.

Née en Slovaquie en 1982, établie à Turin, Ivana Dobrakovová a fait des études d’anglais et de français et travaille actuellement comme traductrice du français et de l’italien (elle travaille notamment sur les romans napolitains d’Elena Ferrante). Ses débuts dans la fiction prennent la forme d’un recueil de nouvelles en 2009, « Première mort dans la famille », suivi l’année suivante par un roman, Bellevue, et en 2013 par un nouveau recueil de nouvelles, Toxo. Tous ces livres ont été sélectionnés pour le prix Anasoft Litera, de même que son dernier roman, « Mères et Camionneurs », publié en 2018 et avec lequel elle a obtenu fin mai le Prix de littérature de l’Union européenne.

Elle rejoint ainsi trois autres lauréats slovaques, dont tous les romans primés ont été traduits en français – la participation de Bratislava au titre de ville invitée d’honneur au Salon de Paris en mars ayant certainement contribué à cet heureux résultat. Depuis le mois de mars, il est donc possible de lire le roman de Pavol Rankov (lauréat 2009), C’est arrivé un premier septembre, chez Gaia Editions ; depuis 2015 aux éditions Le ver à soie, Café Hyène, de Jana Beňová (lauréate 2012), et également depuis mars aux éditions Le ver à soie, Scènes de la vie de M. de Svetlana Žuchová.

Matky a kamionisti, publié à Bratislava en 2018, met en scène cinq femmes dont les vies s’entremêlent, se complètent et se contredisent, entre Turin et Bratislava. A ses côtés, deux autres romans figuraient dans la sélection pour le prix EUPL en Slovaquie : Čierny zošit de Richard Pupala (Bratislava, 2017) et Flešbek, de Mária Modrovich.

Miroslava Vallová, directrice du Centre d’information littéraire slovaque et présidente du jury pour la Slovaquie, a répondu à mes questions. Lire la suite »


EUPL 2019: trois romans polonais et une lauréate, Marta Dzido

Je reprends, après une interruption imprévue, ma série sur les pays « de l’Est » ayant participé cette année au Prix de Littérature de l’Union européenne (EUPL) dont les résultats ont été annoncés le 22 mai. La Pologne faisait partie de ces pays, tout comme l’Ukraine, la Hongrie, la Lituanie et la Roumanie que j’ai déjà présentées, et la Slovaquie et la Géorgie encore à suivre.

Des pays présentés jusqu’ici, la Pologne est celui ayant connu le plus de succès en termes de la traduction en français des livres lauréats du EUPL : Le Magicien, de Magdalena Parys (lauréate 2015) a été bien reçu lors de sa parution aux Editions Agullo en début d’année, et le roman primé en 2012, Pension de famille de Piotr Paziński, est également paru chez Gallimard (en 2016). Jacek Dukaj, premier lauréat pour la Pologne en 2009 avec son roman « Glace », n’a pas encore été traduit en français.

Cette année, c’est à Marta Dzido qu’est allé le prix du jury pour la Pologne. Née en 1981, diplômée de l’Ecole Nationale du Cinéma de Łódź, Marta Dzido était déjà, avant la parution de son dernier roman Frajda l’année dernière, l’auteure de trois romans et d’un ouvrage de non-fiction, « Les Femmes de Solidarité » (un sujet qu’elle avait aussi abordé dans un film de 2014, « Solidarité selon les femmes » sur le rôle des femmes dans la lutte contre le communisme en Pologne).

Avec Frajda, deux autres romans figuraient dans la sélection pour le prix EUPL 2019 dans sa déclinaison polonaise : Lekki bagaż de Anna Cieplak (Cracovie, 2019) et Góra miłości de Jarosław Maślanek (Varsovie, 2018).

Anna Nasiłowska, présidente du jury pour la Pologne, a répondu à mes questions. Lire la suite »