A propos de l’actualité: Panaït Istrati, version lyonnaise

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Panaït Istrati, par Nina Arbore, 1930

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Je vous parlais la semaine dernière de BDs récentes sur la vie de l’écrivain roumain francophone et francophile Panaït Istrati: ces biographies dessinées feront l’objet d’une rencontre ce vendredi 18 janvier à 18h30 à la Bibliothèque Municipale de la Part-Dieu à Lyon, avec leur auteur Golo, dans le cadre de la Saison France-Roumanie. Toutes les informations sur le site de la bibliothèque ici.

Le musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon présente également jusqu’au 24 février l’exposition Panaït Istrati, une impression lyonnaise, présentant une sélection d’ouvrages imprimés durant l’entre-deux-guerres par l’imprimeur-éditeur lyonnais Marius Audin.

Information repérée sur le site Livres Rhône Roumanie.

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Rachel Polonsky – La lanterne magique de Molotov

polonskyukLa lanterne magique de Molotov est à la fois le point de départ du livre, et une métaphore pour la méthode qu’emploie Rachel Polonsky tout au long du livre pour dérouler, image par image, son histoire de la Russie.

Quand j’ai sorti le livre du rayon de la bibliothèque, je me souvenais avoir noté le titre lorsque le livre était sorti en Angleterre en 2010 (la traduction en français chez Denoël date de 2012) et, très vaguement, que c’était à propos d’une maison à Moscou, et puis c’est tout.

C’est bien avec une maison à Moscou que commence ce voyage intellectuel à travers l’histoire et la littérature de la Russie, une maison au passé prestigieux et funeste : située au n°3 de la rue Romanov, c’était d’abord un immeuble à loyer à sa construction à la toute fin du XIXe siècle par la famille des comtes Cheremetiev, puis après la révolution bolchévique et jusqu’à la fin de la période communiste un mélange d’appartements communautaires et de résidence d’Etat pour la nomenklatura : Trotski, Vorochilov, Joukov, Khrouchtchev et d’autres y ont vécu et auraient pu donner leur nom au livre.

The men who lived in No. 3 had metro stations, institutes, cities, battle cruisers, tractors, auto-plants; warhorses, lunar craters and stars named after them. On my walks down to the Lenin Library from our first Moscow apartment on Tverskaya Street, I would choose to come this way, to get closer, I liked to think, to the hidden lives of those men… There are many more names in the invisible nomenklatura of No. 3, names without plaques, erased by state murder or sullen disgrace from the charmed list during every decade of Soviet power: Trotsky, Belovorodov, Sokolnikov, Frumkin, Furtseva, Malenkov, Rokossovsky, Togliatti, Zhukov, Vyshinsky, Kosior, Tevosyan, Khrushchev, Molotov…

Mais lorsque Polonsky s’installe au No. 3 de la rue Romanov à la fin des années 1990, les vyacheslav_molotov_anefo2derniers appartements communautaires sont en train d’être reconvertis en appartements pour banquiers d’affaires, artistes cotés et présentateurs vedettes. C’est justement un banquier d’affaires – son voisin du dessus- qui lui prête la clé de son appartement en l’informant que Viatcheslav Molotov (ministre des affaires étrangères de l’URSS, entre autres postes de confiance auprès de Staline) avait habité l’appartement et que sa bibliothèque s’y trouvait encore.

Au début, le livre plonge dans l’histoire de ce quartier de Moscou, et du bâtiment, en même temps qu’il est une réflexion sur l’histoire et la mémoire, dans cette ville au centre d’un pays où la mémoire de l’histoire est encore éminemment malléable.

Rachel Polonsky est historienne de la littérature russe, et le livre tire son attrait de la capacité de l’auteur à naviguer les rues de Moscou – du moins celles du centre historique – aussi bien que les différentes couches historiques et les personnages qui se sont succédés pour construire l’histoire de l’empire russe puis de l’URSS. A côté des noms bien connus de Dostoievski, de Mandelstam ou encore de Chalamov, toute une galerie d’autres personnages est évoquée pour rendre la densité de l’histoire que raconte Polonsky : Nikolaï Fiodorov, ancien responsable de la bibliothèque du Musée Roumiantsev de Moscou au XIXe siècle et que Polonsky décrit comme le « Socrate russe » et le pionnier des bibliothécaires ; l’espion des années de la révolution Sidney Reilly et sa coterie de danseuses russes ; les chercheurs Sergueï et Nikolaï Vavilov aux destins divergents mais également terribles sous le stalinisme. Il lui suffit de quelques lignes pour brosser leur portrait et y intéresser ses lecteurs.

Petit à petit, elle élargit son cercle géographique : de l’appartement 61 du N°3 de la rue Romanov, et de ce quartier central de Moscou, on passe aux villages des datchas proches de Moscou, puis on s’éloigne avec elle du centre : Novgorod, Rostov sur le Don, Taganrog, Mourmansk, Oulan Oude se succèdent. Avec ces villes, ce sont aussi leurs personnalités littéraires (Babel, Tchekhov …), militaires (Boudionny), ou encore les exilés de l’insurrection des décembristes de 1825, qui apparaissent au fil des pages. Le livre est un peu comme un pot pourri d’histoire littéraire, d’histoire locale, d’histoire politique, d’histoire tout court, et d’impressions de voyage. Même si c’est fascinant, c’est parfois trop, et on risque de perdre le fil de l’histoire ici ou là. C’est surtout vrai pour les premiers chapitres sur Moscou, très riches et évocateurs, mais un peu déstabilisants tant Polonsky s’autorise à suivre le cours de sa pensée. J’ai fini par me demander s’il s’agissait d’un livre sur Moscou, ou sur une maison et ses habitants, ou encore sur Molotov ?

Dans les derniers chapitres, le contexte politique (la mort de Eltsine, le naufrage du sous-marin Koursk, l’emprisonnement de Mikhaïl Khodorkovsky) se fait plus présent que dans le reste du livre. Mon édition anglaise précise que certains passages avaient d’abord été écrit sous forme de « Lettres » pour la revue Times Literary Supplement : ce sont peut-être ceux-là.

Deux éléments donnent quand même au livre une certaine unité. Le premier est la personne de l’auteur, puisque ce sont les lieux où elle vit ou voyage, et sa connaissance fine de l’histoire russe, qui donnent leur matière aux différents chapitres (sa « lanterne magique »). Il ne s’agit cependant pas d’histoire personnelle, et Rachel Polonsky reste à l’arrière-plan, préférant donner à ses personnages le rôle de vedette. Si on voit percer ses goûts ou ses préférences, c’est sous la forme de références un peu appuyées à telle ou telle personne, comme par exemple l’intellectuel, médiéviste et linguiste Dmitri Likhatchov, ou le photographe Evgueni Khaldeï, témoins et acteurs de ce terrible XXe siècle russe.

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Photographie prise par Evgueni Khaldeï pendant la seconde guerre mondiale: Source ici

Le deuxième élément, c’est Molotov et sa bibliothèque. Rachel Polonsky ne se contente pas de voir combien de livres elle contient, ou de dérouler leurs noms et auteurs. Les dédicaces, les annotations, la couleur de l’encre, la qualité du papier (importante pour les livres publiés durant les premières années de la révolution lorsque le papier manquait), le nombre de pages coupées, la présence même dans la bibliothèque de Molotov de livres interdits à la majorité des lecteurs pendant des décennies : pour elle, tout devient un indice, et les livres eux-mêmes deviennent comme des témoins de l’histoire.

Dans sa découverte de la bibliothèque de Molotov, et le voyage à travers la Russie qu’elle nous propose, elle se nourrit aussi des propres lectures, et c’est une belle invitation à ouvrir à notre tour les œuvres de Babel, de Tchekhov, de Pasternak, d’Anna Akhmatova, d’Osip et Nadejda Mandelstam, de Chalamov, de Tchoukovskaïa (dont les romans et les recueils de poèmes et de conversations avec Anna Akhmatova furent interdits de publication dans l’Union soviétique et donc publiés à Paris), de Marina Tsvetaeva et de tant d’autres. C’est aussi une invitation à aller voir, par soi-même ou en photo, les endroits qu’elle décrit… sans non plus les idéaliser : les gardes du corps des nouveaux riches, les dessous politiques de la renaissance de l’église orthodoxe russe, ont aussi toute leur place dans le livre.polonskyfr

En lisant ce livre, j’ai pensé à Emma et à ses désirs frustrés d’escapades littéraires à Moscou, je lui dédie donc cette chronique.

Rachel Polonsky, Molotov’s Magic Lantern. A journey in Russian history. Faber and Faber, 2010. Publié en français chez Denoël : La lanterne magique de Molotov. Voyage à travers l’histoire de la Russie. Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat. Préface de Danièle Sallenave. 2012.


A propos de l’actualité: la BD et Panaït Istrati

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

istrati 2Actes Sud a publié en octobre 2018 la seconde partie d’un portrait au format BD de Panaït Istrati, écrivain né en 1884 en Roumanie, dont la vie fut marquée par la pauvreté, les vagabondages, l’amitié avec Romain Rolland, l’écriture en roumain et français, et plusieurs voyages dans l’URSS des années 1920 dont il revint désenchanté. L’ouvrage, Istrati ! L’écrivain (Nice – Paris – Moscou), réalisé par Golo, raconte ces voyages et ses conséquences pour Istrati, mis au ban par les communistes français. Il fait suite au premier volume, publié en 2017 : Istrati ! Le vagabond (Braïla – Paris – Le Caire).couv_codine_8884_couvsheet

La Boîte à bulles avait publié en mai 2018 Codine, adaptation d’un roman du même nom de Panaït Istrati, une « magnifique fable sociale » relatant la rencontre entre l’enfant Adrien Zograffi et l’ancien bagnard Codine dans un quartier déshérité de Braïla au début du XXe siècle.

Une belle manière de (re)découvrir cet écrivain amoureux de la langue française et qui avait connu une certaine notoriété avant sa mort en 1935 avant de tomber dans l’oubli. Ses œuvres ont été publiées chez Gallimard et Phébus, j’en ai présenté deux ici.


A propos de l’actualité: quelques parutions en janvier

Quelques parutions intéressantes en janvier, et l’occasion pour moi de découvrir deux maisons d’édition que je ne connaissais pas :

Aux éditions Agullo, Le Magicien, de Magdalena Parys (traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez), « roman à mi-chemin entre “noir” et roman historique, qui entremêle habilement réalité et fiction » (à paraître le 17 janvier).

Do_Arcueil_lekiosqueAux éditions do, Arcueil, d’Aleksandar Becanovic (traduit du monténégrin par Alain Cappon), « Arcueil est une relecture, envisagée sous plusieurs perspectives (…), de « l’affaire d’Arcueil », qui met l’accent sur les doutes et les ambivalences de tout événement historique ou — comme dans ce cas — médiatique » (à paraître le 22 janvier).

Les éditions des Syrtes rééditent Mères, de Théodora Dimova (traduit du bulgare par Marie Vrinat). « Mères prend racine dans la Bulgarie postcommuniste. Les destins de sept adolescents, élèves dans le même lycée, se croisent dans le chaos qui les entoure et les désarrois familiaux. » (à paraître le 17 janvier).

De quoi repeupler un peu des étagères sûrement dégarnies après les vacances!


Un bilan, deux bilans, trois bilans

Cette année, j’ai écrit 24 articles, dont 14 chroniques de livres, et 10 articles sur des actualités variées, nouvelles publications, festivales littéraires, et mes vacances. 24 articles, c’est à peine suffisant pour faire un bilan, alors pourquoi est-ce que j’en annonce trois ? Réponse ci-dessous !

Le premier bilan, c’est celui des livres chroniqués sur le blog et dont je garde le meilleur souvenir. En parcourant mes 14 chroniques, voici les cinq livres que j’ai retenus :

Alouette, de Dezső Kosztolányi : un classique de la littérature hongroise, triste et subtilement drôle, description de quelques jours de vacances inattendues pour un couple âgé.

La jeune fille brune, d’Alexandre Tisma : deuxième lecture de cet auteur assez bien traduit en français mais pas aussi connu que le mériterait son œuvre toute en retenue.

Hommage aux fous, de Jan Trefulka : l’histoire d’un homme ni particulièrement attachant ni particulièrement repoussant, qui décide de faire un pas de côté pour échapper au destin que son temps et sa communauté lui destinent.

Le roi blanc, de György Dragomán : un roman qui m’a surtout frappé par la voix qu’a créée l’auteur, celle d’un enfant qui narre le monde dur de la dictature. Un roman que j’ai pu comparer avec un autre qui lui ressemble sans lui ressembler, et dont j’ai pu rencontrer l’auteur.

Le soldat à la fleur, de Nándor Gion : presque un retour à l’univers géographique d’Alouette et de La jeune fille brune mais avec l’histoire totalement différente d’un village ethniquement mixte de paysans et de boutiquiers du début du XXe siècle.

Le deuxième bilan, c’est celui des livres qui n’ont rien à voir avec le blog, mais que j’ai lus et appréciés et qui ont aussi fait mon année littéraire :

munoz molinaEl invierno en Lisboa, d’Antonio Munoz Molina : un livre emprunté parce qu’il était sur l’étagère de ma bibliothèque préférée et qu’il m’a rappelé El jinete polaco (Le royaume des voix) que j’avais lu quand je vivais en Espagne. Une atmosphère mystérieuse, de jazz et d’alcool, avec femme fatale et dealers en tableaux volés, entre San Sebastian et Lisbonne. (Disponible en français : L’hiver à Lisbonne, Seuil, 2016).crowley

Conquerors : How Portugal forged the first global empire, de Roger Crowley : un livre d’histoire érudit et léger à lire comme les Anglais savent si bien les faire, sur la découverte de l’Afrique et de l’Inde par les Portugais pour le bonheur des uns et le malheur des autres.

barryDays without end, de Sebastien Barry : l’histoire hors de l’ordinaire d’un home ordinaire dans l’Amérique des années 1850 et 1860. La voix simple et lente de Thomas McNulty pour raconter la lutte destructive contre les Indiens, puis la guerre civile, et surtout pour raconter ses choix d’homme, portés par son humanité et un amour muri par les épreuves. Une narration superbe de bout en bout, une fois qu’on s’est glissé dans le style riche et déroutant qu’a créé Sebastian Barry pour ce roman. Le livre et l’auteur sont ma plus belle découverte de cette année (Disponible en français : Des jours sans fin, Editions Joëlle Losfeld, 2018).cvt_Le-quai-de-Ouistreham_5558

Le quai de Ouistreham, de Florence Aubenas : récit-documentaire de la journaliste Florence Aubenas dans le monde de « la crise », avec des vies matériellement précaires, quelques beaux portraits, beaucoup de ménage, et une description assez pessimiste des services sociaux eux aussi sous la pression.

bakkerLà haut, tout est calme, de Gerbrand Bakker : sous le calme apparent de cette ferme des Pays-Bas tenue par un homme célibataire, vieillissant et taciturne, les souvenirs accumulés au cours des décennies refont surface. Forcé de passer à côté de la vie qui s’offrait à lui, il s’offre sur le tard de choisir pour lui-même comment il veut terminer celle qu’il a acceptée.

Quant au troisième bilan, c’est celui des livres achetés ou reçus cette année, destinés au blog mais que je n’ai pas encore lus : aucun risque de ne pas avoir assez à lire en 2019 ! Le voici:

livres 2019Bonne année!


György Dragomán – Le roi blanc

roi blancLe roi blanc est un livre tellement réussi que ce serait tentant d’écrire seulement « lisez-le » et de m’arrêter là. Mais je vais quand même essayer d’argumenter.

Deuxième roman de l’auteur hongrois György Dragomán, traduit dans une trentaine de langues, Le roi blanc est l’histoire racontée par lui-même de Dzsátá, un garçon de 11 ans. Dzsátá vit seul avec sa mère depuis le départ de son père « en voyage (…) au bord de la mer, dans un centre de recherche, pour une affaire urgente. » Supposé être absent juste une semaine, cela fait plus de six mois que le père est parti lorsque le livre débute, et en ce 17 avril, jour de l’anniversaire de mariage de ses parents, nous écoutons Dzsátá nous raconter comment il a fait la surprise à sa mère de lui offrir dès l’aube un beau bouquet de tulipes.

… puis elle a lissé ses cheveux en arrière et a soupiré, c’est toi mon garçon ?, moi, je suis sorti sans rien dire et je me suis arrêté près de la table, et je lui ai dit que je voulais lui faire une surprise, et je lui ai demandé de ne pas m’en vouloir…

La surprise tourne courte avec la visite menaçante de deux « collègues » du père, qui révèlent au lecteur ce que Dzsátá se refuse tout au long du livre à admettre : que le séjour de recherche d’une semaine du père est un euphémisme pour désigner le camp de travaux forcés du canal du Danube.

C’est ainsi, de la bouche d’adultes, que nous comprenons que le roman se déroule dans un pays et une époque fortement inspirés de la Roumanie des années 1980, et que nous comprenons aussi les défilés du premier mai, les queues interminables devant les magasins, la disparition de généraux sur les photos officielles, et d’autres détails qui émaillent le récit de Dzsátá. Pour lui, ces éléments font partie de son quotidien et sont présentés comme tels, et c’est justement cette capacité de l’auteur à maintenir de bout en bout l’illusion d’entendre un garçon de 11 ans nous racontant une vie qu’il conçoit comme normale (bien qu’il s’y passe parfois des choses inexplicables même pour lui) qui fait du roman un tel exploit (exploit qui est aussi celui de la traductrice Joëlle Dufeuilly).

C’est aussi un excellent point de vue pour saisir ce que vivre dans une société manipulatrice comme celle de la Roumanie à cette période signifiait, car Dzsátá nous relate son quotidien, celui d’un enfant parmi d’autres, avec l’école, les bêtises, les amis. Sauf que tout cela dépasse en gravité une simple Guerre des boutons, tant la violence est omniprésente, parfois de manière choquante. Il ne s’agit pas ouvertement de violence politique (même si la visite des collègues du père en est un exemple), mais d’une violence presque banalisée entre enfants, entre professeurs et enfants, adultes et enfants, comme si ceux qui la pratiquent avaient perdu l’habitude d’utiliser la moralité comme unité de mesure pour leurs actions.

A côté de la violence physique, la manipulation et l’intimidation sont aussi très présentes. Dzsátá tente de trouver son chemin parmi les discours des adultes autour de lui, comme s’il s’agissait d’un jeu d’échecs perpétuel dans lequel il doit deviner les arrière-pensées de ceux qui l’entourent, déchiffrer, avec ses repères d’enfant espiègle, leurs vrais objectifs politiques ou personnels. La violence, le mensonge, la triche, le dévoiement des valeurs : le chapitre « Soupape » est un excellent condensé parmi d’autres de ces thèmes qui traversent le roman.

… et, quand je me suis levé, j’ai cru que je ne pourrais jamais décoller du banc, mais, finalement, j’ai réussi, car j’ai vu mes chaussures avancer sur le parquet, puis sur le ciment du couloir, j’ai remarqué qu’un de mes lacets était à moitié dénoué, à la fin, le bout du lacet s’est carrément retrouvé sous mon talon, mais je ne sentais rien…

Le récit est déroulé à un rythme haletant, le rythme de Dzsátá, qui semble raconter tout ce qui lui passe par la tête – comme Emma dans Le bûcher mais une immédiateté et une urgence qui le différencient totalement de cet autre personnage créé par Dragomán. Mais si Dzsátá est un personnage bavard (bien qu’on ne sache pas pourquoi, pour qui ni avec combien de recul il est si bavard), Dragomán sait aussi user du silence pour donner encore plus d’épaisseur à cet enfant qui, ici, tente de gérer les conséquences émotionnelles de la menace qui pèse sur son père et, là, montre sa compréhension du système autour de lui et des manières de s’en accommoder.

… alors je me suis tu et je n’ai même pas tenté de deviner où on allait, j’ai préféré compter les pas, arrivé à chaque coin de rue, j’énonçais en moi-même le nombre de pas jusqu’au coin suivant…

Tout cela est tragique et il ne faut pas espérer une fin heureuse, mais pourtant ce n’est pas toujours le tragique qui domine. Là encore, le choix de faire d’un enfant le narrateur permet d’apporter de nombreuses touches absurdement comiques provenant du décalage entre le sérieux de certaines situations et leurs réponses d’enfants, et vice-versa : le chapitre où Dzsátá et son copain Szabi essaient de tomber malade est particulièrement drôle de ce point de vue.

Tout cela est aidé par une traduction remarquable dans la justesse de ton et la fluidité de la narration non-stop de Dzsátá. En comparant avec la traduction anglaise que j’avais lue il y a plusieurs années, j’ai noté quelques différences intéressantes entre les deux textes. Dès le premier chapitre, par exemple, la version française contient quelques phrases où les pensées et les temporalités s’enchainent sans coupure, alors que la version anglaise introduit un point final et un retour à la ligne pour la même phrase. Par curiosité, je suis allée voir l’original, auquel la version française semble plus fidèle de ce point de vue.

Une autre divergence, également importante, est que la version française donne quasiment tout le temps les noms de personnes dans l’original hongrois (une exception : Öcsi devient « Öcsi, son petit frère ») alors que la version anglaise met tout simplement « his kid brother » sans donner le surnom. Öcsi est le diminutif tiré de « öcs », nom commun pour désigner un frère cadet). Beaucoup de noms sont en fait des surnoms, que la version anglaise traduit : ainsi Csákány devient Pickaxe, le menacant Vasököl du chapitre « Soupape » devient Iron Fist.

Je sais que la question de la traduction des noms propres fait l’objet d’un débat parmi les praticiens, et pour ma part je préfère les lire dans la version d’origine pour la touche d’étrangeté qu’ils apportent, au risque d’y perdre un peu de la profondeur du texte (les notes de bas de page ou de fin de texte peuvent répondre à ce problème). Cependant j’ai posé la question à l’auteur lors de ma rencontre récente avec lui, et sa réponse était catégorique : il faut traduire les noms propres ! Dragomán lui-même tend cependant un peu un piège à tous ses traducteurs avec le nom de son personnage principal et son orthographe : écriture à la hongroise de son surnom d’enfance tiré d’un mot roumain, il surprend tant les hongrois que les roumains, et quant aux autres traducteurs, la version française opte pour Dzsátá, l’anglaise pour Djata (donnant ainsi une meilleure idée de la prononciation).

Le style, le personnage et l’histoire donnent beaucoup de raisons d’apprécier ce roman et the-white-king-1je suis surprise que sa traduction française, sortie en 2009, ait laissé si peu de traces dans la blogosphère française (ce lecteur l’a aussi apprécié récemment). Mon autre surprise vient du choix de l’image de couverture représentant un beau village des collines, avec ses maisons en bois enfouies sous la neige et une église entourée d’arbres. C’est très pittoresque, très « paysage des Carpathes », et ça n’a rien à voir avec le contenu du roman ! De ce point de vue la couverture de ma version anglaise (il en existe plusieurs) est bien plus juste avec cet enfant un peu gauche et en plein mouvement, et cette pièce du jeu d’échec qui donne son titre au roman et dont je n’ai pas du tout parlé comme de beaucoup d’autres aspects du roman. Peut-être le plus simple serait finalement de juste dire « lisez-le ! ».

György Dragomán, Le roi blanc (A fehér király, 2005). Trad du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2009.

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Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’on peut retrouver de nombreuses lectures du monde.


A propos de l’actualité : le Prix de Warwick pour les Femmes en Traduction

belladonnaCe n’est plus vraiment une actualité puisque l’annonce des lauréats est sortie en novembre, mais l’initiative est intéressante : en 2017, l’université de Warwick (Royaume-Uni) a établi un Prix pour les Femmes en Traduction, qui vise à agir sur la sous-représentation des auteurs femmes parmi les œuvres littéraires traduites vers l’anglais. Cette année, après un prix 2017 décerné à un roman de l’auteur japonaise et allemande Yoko Tawada, c’est le roman Belladonna de l’auteur croate Daša Drndić, et sa traductrice Celia Hawkesworth, qui ont été primés.

Décédée en juin à l’âge de 71 ans, Daša Drndić est l’auteur de onze romans, ainsi que de nombreuses pièces radiophoniques. Son seul roman traduit en français, Sonnenschein (Gallimard, 2013, traduit du croate par Gojko Lukić), est représentatif de l’approche de Drndić, mêlant récits fictionnels et faits historiques et récits fictionnels, notamment liés à la période de la seconde Guerre Mondiale et de l’Holocauste.

Parmi les autres finalistes, une polonaise : Olga Tokarczuk (liste de ses ouvrages disponibles en français ici) ; une ukrainienne écrivant en polonais : Żanna Słoniowska (dont le roman Une ville à cœur ouvert est sorti en français en janvier – un article intéressant ici) ; deux allemandes : Jenny Erpenbeck (romans et nouvelles en français : L’enfant sans âge ; Le bois de Klara ; Bagatelles) et Esther Kinsky (en français : La Rivière) ; et une coréenne : Han Kang (La Végétarienne ; Celui qui revient ; Leçons de grec…).

Je ne sais pas du tout s’il existe des statistiques de traduction littéraire en fonction du sexe de l’auteur, mais une analyse très rapide et pas du tout scientifique des principaux prix de traduction vers le français (prix Laure-Bataillon, Grand Prix SGDL pour la traduction, Prix Pierre-François Caillé de la traduction) montre que les livres primés sont en effet très souvent ceux d’écrivains au masculin ce qui, pour des raisons assez évidentes, est bien dommage. Pour ma part je souhaite longue vie au Prix de Warwick, en espérant qu’il fasse des émules de ce côté de la Manche.