Drago Jančar – Katarina, le paon et le jésuite

Pour ce premier épisode de ma série d’été consacrée aux romans historiques, voici Katarina, le paon et le jésuite, un petit pavé très réussi qui nous emmène dans l’Europe et l’Amérique latine du XVIIIe siècle, en compagnie d’un mélange de pèlerins, de Jésuites et d’armées impériales moins improbable qu’il n’en a l’air.

Je suis toujours à l’écoute de vos suggestions de romans historiques venant d’Europe centrale de l’Est et des Balkans (hors Russie et pays germanophones). Pour en savoir plus, c’est par ici. Lire la suite »


Quelques romans historiques pour l’été (+ appel à suggestions !)

Ces derniers temps, l’Histoire avec un grand « H » a été très présente dans les romans que j’ai lus : surtout l’histoire du XXe siècle, dont la noirceur a davantage marqué l’Europe de l’Est et des Balkans que l’Europe de l’Ouest. Pourtant des livres aussi différents que Sonnenschein de Daša Drndić et Le livre des chuchotements de Varujan Vosganian ne sont pas des romans qu’on peut qualifier d’ « historiques », à mon avis.

Pourquoi ? En y réfléchissant, je me suis dit que c’est parce que dans le mélange d’histoire et de fiction qui fait ces romans, les faits et événements de l’Histoire forment un arrière-plan essentiel, sans lequel les personnages ne peuvent pas exister. Il y a un propos (la mémoire, la culpabilité, la perte…), qui est indissociable de cet arrière-plan. Dans le cas de Le livre des chuchotements, c’est aussi parce que le livre est, de bout en bout, un témoignage personnel et familial, qui pourrait passer pour de la fiction mais qui n’en est en fait pas.

Les grands romans historiques français ou d’ailleurs – ceux d’Alexandre Dumas, de Walter Scott, d’Umberto Eco par exemple – fournissent une autre piste : on tourne facilement les pages de ces (souvent gros) romans, parce qu’il y a un souffle épique, parce qu’on est transporté dans une histoire ancienne où c’est finalement le romanesque qui prime, une histoire où même les événements les plus lugubres sont trop lointains pour nous toucher personnellement.

Pourtant, on peut se demander si les auteurs de ces romans historiques sont toujours guidés par le plaisir de leurs lecteurs (et celui de l’argent gagné grâce à eux) ? Peut-être est-ce parfois pour eux une manière de s’évader de leur environnement matériel ou politique ou, au contraire, peut-être leurs livres sont-ils une manière déguisée de commenter leur actualité, tout en passant au travers des mailles de la censure ?

En tout cas, le roman historique est en général pour moi encore plus que d’habitude une lecture-plaisir, et je ne suis sûrement pas la seule à en mettre tout en haut de la pile (avec les livres autour du voyage) lorsqu’arrivent les vacances d’été. C’est ce qui est au programme pour mes trois chroniques à venir : Katarina, le paon et le jésuite de Drago Jančar, Felix Austria de Sofia Andrukhovych, et Le fou du tzar de Jaan Kross. Un roman slovène, un ukrainien et un estonien, publiés entre 1978 et 2014, et qui nous emmènent respectivement au XVIIIe, au tournant du XXe, et au XIXe siècles.

On trouve déjà quelques romans historiques sur mon blog :

Dans Le Passage de Vénus, de Róbert Hász, par exemple, on suit le Jésuite János Sajnovics au cours de son voyage dans une Europe du XVIIIe siècle déchirée par les rivalités religieuses et politiques. Il accompagne un scientifique de renom, Maximilianus Hell, dans l’île nordique de Vardø, où ils ont été dépêchés par Marie Thérèse afin d’observer « le passage de Vénus » devant le Soleil, qui doit permettre de calculer la distance entre la Terre et le Ciel. (Traduit du hongrois par Chantal Philippe. Viviane Hamy, 2016. Retrouvez ma chronique sur ce lien).

Dans La Pyramide, d’Ismail Kadaré, c’est l’Egypte des Pharaons qui fournit l’arrière-plan avec ce roman sur la construction d’une pyramide derrière lequel se cache un discours sur les stratégies des régimes totalitaires pour contrôler leurs populations et leurs ressources. (Traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni. Fayard, 1992. Retrouvez ma chronique sur ce lien).

Dans Moi, Anne Comnène, de Vera Moutaftchiéva, nous voilà au cœur de l’empire byzantin, aux XIe et XIIe siècles, aux côtés d’une vraie femme de pouvoir, femme de lettres, et fille d’empereur (dont elle a fait l’histoire apologique dans l’Alexiade). Au sein du palais comme en dehors, les conflits sont nombreux, qu’ils portent sur les questions de succession ou qu’il s’agisse de faire face aux armées ottomanes et aux croisés. (Traduit du bulgare par Marie Vrinat. Sofia : Gutenberg, 2007. Retrouvez ma chronique sur ce lien).

Et vous, comment définissez-vous le roman historique ? Avez-vous des romans historiques d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans (hors Russie et pays germanophones) à recommander ?


Danilo Kiš – Jardin, cendre

Je n’avais pas prévu de lire Jardin, cendre si tôt. L’été dernier, j’avais pensé le mettre à mon programme, quand j’avais commencé à dévider ma pelote « Europe centrale, années trente » avec Sándor Márai, puis François Fejtö et enfin Miroslav Krleža. Danilo Kiš appartient à une autre génération que ces trois écrivains déjà actifs durant l’entre-deux-guerres, puisqu’il est né en 1935. Mais j’avais pensé à lui parce que, comme le peintre Petar Dobrović, ami de Krleža, que François Fejtö avait rencontré près de Dubrovnik lors de son Voyage sentimental, et comme Krleža lui-même, Danilo Kiš vivait dans un espace « yougoslave » où la frontière linguistique et culturelle avec la Hongrie était encore assez poreuse. Ainsi cet écrivain né (comme Dezső Kosztolányi 50 ans auparavant) à Subotica, décédé à Paris en 1989, et décrit parfois comme serbe, parfois comme yougoslave, parlait-il hongrois comme son père juif d’expression hongroise.

C’est autre chose qui m’a poussé, cette fois-ci, à sortir le livre de l’étagère où je l’avais posé après l’avoir acheté il y a deux ans. Ou plutôt c’est un autre nom, celui d’Edouard Sam, un nom que j’ai mentionné dans ma chronique de Sonnenschein, de Daša Drndić, ce « roman documentaire » où personnages réels et fictifs se succèdent pour faire un portrait sans concessions de l’Europe du XXe siècle nazi. Personnage réel, ou personnage fictif, que cet Edouard Sam, inspecteur des chemins de fer ? Un peu des deux, car l’Edouard Sam de Daša Drndić est aussi celui qui traverse les pages du roman de Danilo Kiš, lui-même fortement inspiré du père de l’auteur. Lire la suite »


Quelques mots avec Gojko Lukić, traducteur de livres écrits « quelque part entre l’Istrie et le Kosovo »

Dans mes chroniques serbes et croates de ces dernières semaines, un nom est apparu à plusieurs reprises, celui de Gojko Lukić, traducteur (seul ou avec Gabriel Iaculli) de Timor mortis de Slobodan Selenić, Sonnenschein de Daša Drndić, et Goetz et Meyer de David Albahari. Gojko Lukić a bien voulu répondre à quelques questions sur ces trois livres, sur leurs auteurs, sur les problèmes politico-linguistiques des pays successeurs de la Yougoslavie, sur son parcours de traducteur et sur ses projets. Merci à lui ! Lire la suite »


David Albahari – Goetz et Meyer

J’ai lu Goetz et Meyer tout de suite après avoir terminé Sonnenschein (Trieste). C’était voulu, car je savais qu’il y a beaucoup de parallèles entre ces deux romans. Dans Goetz et Meyer, roman serbe de l’auteur David Albahari, publié juste une dizaine d’années avant le roman croate de Daša Drndić, c’est encore de la question de la mémoire familiale – et par extension collective – et de l’Holocauste qu’il s’agit. C’est aussi un autre roman porté par un style unique et un fort pouvoir d’évocation. Lire la suite »


Daša Drndić – Sonnenschein

Avec Sonnenschein, l’écrivaine croate Daša Drndić entre dans le cercle restreint des écrivains capables de dépasser leur contexte personnel, national ou temporel pour proposer un regard dérangeant et hautement inhabituel sur le dernier siècle.

Sonnenschein : le titre, empli d’ironie, est celui de l’édition croate, ainsi que de la traduction française, et est complété par la mention « roman documentaire ». La version que j’ai lue est l’édition anglaise (par Ellen Elias-Bursać pour MacLehose Press) qui, curieusement, omet autant l’étiquette « roman » que celle de « documentaire », et qui porte le titre Trieste. Ce titre me permet d’inscrire cette chronique dans la continuité de mon voyage d’Odessa à Trieste. Lire la suite »


Odessa-Trieste : Retour sur un itinéraire en quatre livres

La semaine dernière, j’ai publié deux articles sur les nouvelles publications de ces derniers mois : c’est par ici pour deux titres de mars, et par là pour les parutions de mai-juin.

Inspirée en partie par le centenaire du traité de Trianon (par lequel ont été tracées les nouvelles frontières de la partie « Hongrie » de l’empire austro-hongrois), mais aussi par une question que je me pose depuis longtemps, j’ai aussi écrit sur la question des frontières et des identités en Europe centrale, par le prisme des étiquettes que je donne (que nous donnons) aux auteurs et autrices de cette région, et à leurs livres. Je vous invite à le retrouver ici.

Enfin, j’ai publié mercredi dernier la chronique avec laquelle je mettais fin au voyage qui m’a menée d’Odessa à Trieste en compagnie de quatre livres. Lire la suite »


Nouvelles publications (2) : les livres de mai-juin

Après le coup d’œil d’hier sur les publications de mars, voici quelques titres parus ces dernières semaines ou prévus en juin (sauf indication contraire, les liens mènent vers les sites des maisons d’édition) : Lire la suite »


Nouvelles publications (1) : Retour sur quelques livres de mars, au format « revue de presse »

Début mars, j’avais publié une liste des nouvelles publications nous venant « de l’Est ». C’était avant que la pandémie vienne chambouler l’ordre des priorités ! Avant de présenter quelques nouveautés de mai et juin, voici un petit retour sur les publications de mars. Je vous propose de retrouver en cliquant sur ce lien la liste que j’avais préparée en mars puis, pour varier les plaisirs, un aperçu des critiques parues dans la presse et sur les blogs au sujet de deux d’entre ces livres, Les vies de Maria, et La fuite extraordinaire de Johannes Ott. Lire la suite »


Du problème des frontières en littérature (et pour mon blog)

Mon problème, avec les classements, c’est qu’ils ne durent pas ; à peine ai-je fini de mettre de l’ordre que cet ordre est déjà caduc.

Georges Perec, « Penser/Classer »

Avec ses « tags » et ses « catégories », le blog version WordPress est une invitation constante à trier et à étiqueter le contenu qu’on y met.

Comme l’indique le sous-titre de mon blog, je m’intéresse à la littérature « d’Europe centrale, de l’Est, et des Balkans ». Quand on pense à tous les efforts déployés pour définir les contours de « cette Europe qu’on dit centrale » (pour reprendre le titre du livre de Catherine Horel), de l’« Europe médiane », et des Balkans (avec ou sans la Roumanie ? et la Slovénie ?), mon sous-titre fait finalement plutôt vague. Ensuite, pour donner une idée rapide des billets du blog, j’ai adopté une manière de les étiqueter assez simple : catégorie « Hongrie », catégorie « Lettonie », catégorie « Serbie », et ainsi de suite.

Mais cette division suppose, par exemple, que le livre catégorisé « Estonie » a été traduit de l’estonien. Mais est-ce toujours le cas ? Elle suppose aussi que les auteurs des livres catégorisés « Slovaquie » vivent dans ce pays. Mais est-ce toujours le cas ? Pour certains utilisateurs, elle sous-entendra aussi qu’un livre étiqueté « Hongrie » présente des caractéristiques de style, de thème ou d’atmosphère intrinsèquement « hongroises » ou – pour les plus romantiques – « mitteleuropéen ». Ce qui n’est pas vraiment le cas, à mon avis.

Dans cette région « d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans », beaucoup d’écrivains ne se conforment pas aisément à ce système selon lequel « un pays = une langue = une catégorie ». On connaît bien certains d’entre eux qui, comme Milan Kundera ou Ismail Kadaré, ont choisi (avec plus ou moins de liberté) de s’exiler : tous deux ont fini par écrire une bonne partie de leur œuvre en français. Pour d’autres, ce sont les frontières qui ont changé autour d’eux, les rapprochant parfois de leur communauté linguistique ou, au contraire, en les en coupant – Boris Pahor en est un exemple. En version courte, on pourrait l’appeler un écrivain triestin ; en version longue, un écrivain d’expression slovène vivant en Italie.

Au fil du XXe siècle, les frontières de « l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans » n’ont cessé de changer. Gregor von Rezzori, évoque dans Neiges d’antan (écrit en allemand) son enfance et son adolescence en Bucovine où il est né en 1914 : c’est alors l’une des provinces les plus éloignées de l’empire austro-hongrois. Au cours de sa vie (il meurt en 1998, bien après avoir quitté la Bucovine), sa ville natale deviendra roumaine, puis soviétique, puis ukrainienne.

Cette année, pour la première fois, le Prix de littérature de l’Union européenne a été décerné à un lauréat, Shpëtim Selmani, issu d’un pays dont l’indépendance – déclarée en 2008 – n’est pas reconnue par l’intégralité de la communauté internationale : le Kosovo. Avec le Monténégro, indépendant depuis 2006, ce sont les deux derniers pays à apparaître sur la carte de l’Europe, tous deux s’étant séparés de la Serbie, au dernier acte de la longue désintégration de la Yougoslavie.

Au nord du continent, la Pologne d’aujourd’hui ne ressemble en rien à celle du début du XXe siècle (il n’existait plus d’état polonais depuis le « troisième partage » de 1795) et pas beaucoup à celle de 1921-1939. Il est impossible de parler de ses mutations sans parler aussi de la Lituanie, de l’Ukraine et de la Biélorussie (et aussi de la Prusse, de l’empire des Habsbourg, et de celui des tsars).

Avec la question de l’intégrité territoriale de la Pologne, celle de la Tchécoslovaquie a été l’un des éléments déclencheurs de la Seconde Guerre mondiale ; comparativement, cette entité – et la Tchéquie et la Slovaquie qui lui ont succédé – est celle qui s’est sortie avec le moins de traumatismes récents de ses changements de frontières.

Carte de la Hongrie telle qu’utilisée en 1920

Cela nous amène au dernier gros nœud, la Hongrie. Aujourd’hui, le pays commémore le 100e anniversaire du traité de Trianon, l’un des nombreux traités par lesquels la nouvelle carte européenne (et de la Méditerranée orientale) a été dessinée après la Première Guerre mondiale. D’après une série de sondages publiés récemment par le groupe de recherche Trianon100 affilié à l’Académie des Sciences de Hongrie, 58% de la population hongroise considère encore que le 4 juin est un jour de douleur pour toute personne hongroise. De même, un tiers de la population croit que le traité n’est valable que pour 100 ans et doit donc expirer aujourd’hui : cela signifierait que la Hongrie devrait recouvrer son territoire d’avant la Première Guerre mondiale : une bonne partie de la Roumanie d’aujourd’hui, presque toute la Slovaquie, une petite partie de l’Ukraine, et une plus grosse de la Serbie. Malgré le départ de centaines de milliers de Hongrois avant et après le traité de Trianon, de fortes minorités hongroises vivent encore dans ces territoires et jouent un rôle important – voire très important – dans le discours politique et l’imaginaire culturel hongrois.

Inévitablement, cela signifie que beaucoup d’écrivains (et autres personnalités de la vie culturelle ou politique) vivent ou ont vécu, écrivent ou ont écrit, dans un pays qui n’est pas celui où ils sont nés, ou dans un pays qui n’est pas celui où se trouve la majorité des autres personnes parlant leur langue : un état de fait d’autant plus facile qu’on trouve beaucoup de langues dans cette région, et qu’elles sont souvent considérées comme des « petites langues » de par le nombre de personnes qui les parlent.

Cependant, on ne peut pas ne pas catégoriser, que ce soit sur ce blog ou autre part. En librairie, dans les maisons d’édition ou les festivals, on trouve toutes sortes de classifications. « Domaine slave », « lettres baltes », « collection russe » (ou « autres littératures européennes » pour les plus paresseux).

En visite à Mostar: Ivo Andrić

Parfois, il s’agit d’un acte politique de la part d’institutions : il n’existe pas de centre culturel yougoslave, et c’est donc le centre culturel serbe, en association avec le Ministère de la Culture serbe qui, en 2011 à Paris, célébrait le 50e anniversaire du Prix Nobel et le 120e de la naissance d’Ivo Andrić. En regardant dans les archives du blog, je vois que j’avais terminé ma chronique de L’éléphant du vizir en 2013 avec cette même question (« Bosniaque, serbe, croate ou yougoslave ? »), ce qui ne m’avait pas empêché de l’étiqueter « Yougoslavie » et « Bosnie ». Pourtant, Ivo Andrić est décédé trop longtemps avant la fin de la Yougoslavie pour pouvoir dire s’il préférait être étiqueté « Serbie » (il a longtemps vécu à Belgrade), ou « Bosnie » (il est né en 1913 près de Travnik, alors sous contrôle austro-hongrois, aujourd’hui en Bosnie-Herzégovine), ou – si l’on voulait se compliquer encore la chose – « Croatie », s’il est vrai que ses parents étaient croates (les parents d’Andrić avaient-ils un avis sur la question ?). Je ne sais pas s’il avait non plus donné son avis sur la langue qu’il écrivait : « serbe » pour les uns, « serbo-croate » pour d’autres, ou encore « dans la langue bosnienne/croate/serbe » pour les plus prudents.

La langue, justement, offre un autre prisme par lequel aborder la question de la catégorisation : je me suis souvent demandé pourquoi ne pas, au lieu de noms de pays, utiliser les langues d’origine comme système de catégorisation. Mais cela pose d’autres problèmes, comme le montre le cas du serbo-croate ou, pour prendre un exemple qui reste contemporain, du russe. Andreï Kourkov, Vladimir Lortchenkov, et Svetlana Aleksievitch sont tous trois traduits du russe, mais l’un vit en Ukraine, le second en Moldavie et la troisième en Biélorussie (pour être précis, Vladimir Lortchenkov semble s’être établi au Canada, et Svetlana Aleksievitch a vécu de nombreuses années en Europe de l’Ouest). Le fait qu’ils écrivent tous trois en russe justifie-t-il de les mettre sous la même étiquette, et ainsi de les différencier de Serhiy Jadan, de Iulian Ciocan, et d’Alhierd Bacharevič respectivement (le premier vit en Ukraine et écrit en ukrainien ; le second en Moldavie et écrit en roumain ; le troisième en Biélorussie et écrit en biélorussien) ?

Et comment présenter des écrivains tels que Lajos Grendel, Róbert Hász, Nándor Gion ou Ádám Bodor, tous pratiquants de la langue hongroise ? Le premier est issu de la minorité hongroise de Slovaquie (ex-Tchécoslovaquie), les deux suivants de celle de Serbie (ex-Yougoslavie) et le dernier de celle de Roumanie : des pays et des contextes qui ont profondément influencé – et enrichi – leur vision du monde tel qu’ils le décrivent dans leurs livres. De même pour Herta Müller, née dans la minorité allemande (souabe) du Banat roumain ; ou, bien avant elle, Czesław Miłosz, né dans l’empire russe, et fêté comme le leur par la Lituanie, la Pologne, et les Etats-Unis.

En plus de la question du pays, et de la langue, il y a donc aussi la question de la perception de l’auteur par lui-même, et par les autres. La seule conclusion simple qu’on peut en tirer, c’est que tout essai de classification revient à mettre le doigt autant sur notre besoin d’organiser en simplifiant, que sur l’impossibilité de soumettre l’Histoire et les hommes à ce besoin d’organisation simplifiée.

Pour terminer, et pour revenir au titre du texte de Georges Perec dont j’ai tiré la citation d’ouverture (et qui ne pensait probablement pas, en l’écrivant, aux frontières européennes), j’ajouterais à la séquence « penser/classer » le mot « montrer ». En effet, j’aimerais représenter les livres et leurs auteurs/autrices présentés sur ce blog sous forme de carte. Mais je retombe sur le même problème : quelle carte, et avec quelles frontières, pour ces littératures qui se sont tant enrichies depuis que ces langues « d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans » ont pris leur essor en tant que langues littéraires au cours des derniers siècles ?