Dezső Kosztolányi – Alouette

alouetteJe n’avais pas prévu de relire Alouette cet hiver mais, dès que j’ai terminé La jeune fille brune, j’ai eu envie de me replonger dans ce roman de Dezső Kosztolányi, publié en 1924. A priori, il n’y a aucun lien entre ces deux livres, et pourtant ce sont les quelques phrases sur Subotica (ville du nord de la Serbie, où est basé le narrateur de La jeune fille brune) qui m’ont tout de suite fait penser à Alouette. Toute l’action s’y déroule en effet dans la ville de Sárszeg, « un point minuscule sur la carte », et dont il semble accepté qu’il s’agit en fait de l’ancienne ville hongroise de Szabadka. Aujourd’hui située tout juste du côté serbe de la frontière, cette ville s’appelle dorénavant Subotica.

Alouette est pratiquement le premier livre que j’avais lu à mon arrivée en Hongrie il y a déjà quelques années. J’aime beaucoup Kosztolányi, mais j’avais oublié à quel point Alouette pétille de légèreté et d’observation amusée, et c’est avec beaucoup de plaisir que je l’ai relu.

Sous le flot de lumière rose du parasol, dans cet éclairage presque théâtral, la chose apparaissait enfin dans toute sa vérité. Une chenille sous un buisson de roses, a-t-il pensé.

Alouette, justement : c’est aussi, dans le roman, le surnom affectueux qui lui ont donné ses parents dans son enfance. Aujourd’hui, elle a 35 ans, elle est laide, elle est vieille fille, et elle s’apprête à partir une semaine chez des parents à la campagne, laissant derrière elle ses propres parents qu’elle n’a jusqu’ici jamais quitté aussi longtemps.

Nous sommes en 1899, c’est la fin de l’été, le train part en début d’après-midi, et le roman débute avec les parents mettant la dernière main à leur occupation de toute la matinée : boucler la mallette en osier ainsi que la valise toute râpée d’Alouette.

Pleine à craquer de toutes sortes de choses, et les flancs rebondis comme le ventre d’une chatte qui serait sur le point de mettre bas huit ou neuf petits, elle était là, enfin prête à partir.

Bien installée dans le petit tortillard, Alouette quitte en effet la scène du livre pour ne réapparaître en personne qu’à l’avant-dernier chapitre. Entre-temps s’étale pour ses parents la perspective d’une semaine encore plus morne et étriquée que la vie qu’ils mènent habituellement – lui, archiviste municipal à la retraite, sa femme, et leur fille, s’étant depuis longtemps retirés de la vie sociale de la petite ville.

Il suffira cependant d’un petit changement – un déjeuner au restaurant – pour que se transforme, entièrement et l’espace d’une semaine, leur existence : durant ces quelques jours, ils s’apercevront qu’ils prennent en fait goût au restaurant, au théâtre, à la vie en société, à toutes choses auxquelles ils avaient petit à petit renoncé. Au bout de cette semaine, également, ils s’admettent l’un à l’autre à quel point leur fille et son sort peu enviable leur sont un fardeau, à quel point leur vie est assombrie et rapetissée par l’atmosphère trop protectrice dont ils ont fini par s’envelopper les uns les autres.

Tout cela ne s’accorde pas très bien avec le « pétillement de légèreté et d’observation amusée » dont j’ai parlé au début. Pourtant, c’est bien cela qui domine, surtout dans la partie centrale du livre, pendant l’absence d’Alouette. Cela commence principalement au quatrième chapitre, lorsqu’on découvre, par les yeux d’un jeune journaliste-poète attablé au café, « comme dans un aquarium, toutes les célébrités de la vie sárszégoise ». Il y a les personnages, que l’on retrouvera tout au long du livre, et il y a leurs mœurs, leurs amours, leurs affaires d’honneur et les quelques autres occupations qui meublent leur quotidien. Les portraits sont vraiment savoureux, et l’écriture tellement visuelle qu’on a l’impression d’être nous aussi au beau milieu de ce petit monde.

Juste en face d’eux, en revanche, était assis quelqu’un qu’ils connaissaient : Weisz et Cie, tout seul. Monsieur Weisz allait toujours partout en solitaire, et Cie, que seulement très peu de gens connaissaient, Cie ne l’accompagnait jamais. Ce qui n’empêchait pas que tout le monde à Sárszeg l’appelait : Weisz et Cie.

Le ton fait souvent sourire, comme lors du long passage au cours duquel le père se laisse aller à une douce rêverie solitaire sur le thème du goulash et des nouilles à la vanille du premier restaurant de Sárszeg, que la veille encore il dédaignait. A d’autres moments, l’ironie perce plus franchement, comme lorsqu’au Cercle de Sárszeg se déroule le « gueuleton des mâles » de la ville, sous le portrait du comte Széchényi qui (dans la vraie vie) avait été l’initiateur de ces cercles conçus pour « implanter ainsi de quoi éduquer les hautes classes, et donner plus de vigueur à la vie sociale ». Au lecteur de mesurer l’écart existant entre l’idée de départ, et la forme que lui ont imprimé les mâles de Sárszeg !

Puis arrive le jour du retour d’Alouette, cette longue parenthèse de vie retrouvée se referme, et c’est comme si l’écriture de Kosztolányi s’était elle aussi assombrie : même les pièces d’argent échappées des poches du père poussent des « cris de frayeur ».

Comme le dit Feri Füzes, le gentleman écervelé, chacun possède sa « face de lumière et sa face d’ombre ». C’est aussi vrai pour Alouette, portrait amusé d’une société qui avait déjà cessé d’exister au moment de la parution du roman, doublé d’un regard plus profond sur les joies et les peines que recèle chaque existence, même celles qui, de l’extérieur, peuvent paraître les plus dénuées d’intérêt.

C’est justement l’art de Kosztolányi de jouer sur ces deux registres qui fait d’Alouette un vrai bijou de la littérature hongroise.

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Pour quelques mots sur un autre de ses romans, Anna la douce, une petit biographie de Dezső Kosztolányi et une liste de ses autres livres disponibles en français, c’est par ici.

Dezső Kosztolányi, Alouette (Pacsirta, 1924). Trad. du hongrois par Péter Ádám et Maurice Regnaut. Viviane Hamy, 1991.

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Dezső Kosztolányi – Anna la douce

AnnaladouceAnna la douce est l’un des premiers livres hongrois que j’ai lus après mon arrivée en Hongrie il y a quelques années, et qui m’ont fait m’émerveiller de la richesse de la littérature hongroise.

Puis le temps a passé, j’ai fait beaucoup d’autres belles découvertes, et Anna la douce s’est retrouvé réduit dans ma mémoire à sa plus simple expression : dans l’atmosphère tourmentée de la fin des années 1910, une bonne supposément exemplaire mais traitée avec peu d’égards assassine ses maîtres sans que personne ne sache vraiment pourquoi.

Plus tard j’avais vu le film hongrois en noir et blanc où une Mari Törőcsik aux mainstorocsik_Edes-Anna_1 trop délicates pour une bonne à tout faire incarnait cette Anna Édes. Ce film m’avait un peu agacée : là où Kosztolányi avait écrit un roman dont les accents politiques étaient importants mais présentés avec beaucoup de retenue, le film simplifiait, déformait le propos et perdait toute la subtilité du livre.

Ces derniers jours, j’ai profité d’une lecture commune avec Emma de bookaroundthecorner, et son club de lecture, pour finalement faire apparaître sur ce blog Dezső Kosztolányi, figure incontournable de la culture d’entre-deux-guerres hongroise, et pour redécouvrir toute la richesse d’Anna la douce, son dernier roman, écrit en 1926.

Le livre s’ouvre sur une journée de la fin juillet 1919 à Budapest : la république communiste des Conseils vit ses derniers moments avec la fuite de son chef Béla Kun. Kosztolányi fait dans ces deux pages du premier chapitre la référence la plus directe au contexte historique encore très récent du roman. Le renversement des rôles sociaux durant cette très courte période communiste, puis le retour à l’ordre ancien, est l’un des fils de la trame du roman, symbolisé par la relation entre les Vizy et Anna. Les événements qui se succèdent durant le développement de l’intrigue la brève occupation roumaine, l’arrivée des troupes contre-révolutionnaires – sont mentionnés de manière beaucoup plus estompée, formant comme un arrière-plan qu’on aperçoit de temps en temps au travers des fenêtres de l’appartement des Vizy.

Les Vizy, couple sans enfant, sont les maîtres. Monsieur reprend, après la fuite de Béla Kun, son ascension politique et trompe, « poliment, avec élégance, mais constamment, » Madame. Celle-ci pleure sa fille unique trop tôt disparue, court les séances de spiritisme, et se fait perpétuellement du mauvais sang au sujet de l’autre personne-pivot de la maisonnée : la bonne.

Elle voyait défiler devant ses yeux ces femmes – des blondes et des brunes, des maigres et des grosses – qui en vingt ans de mariage étaient passées par sa maison. Elle les confondait déjà. Elle trouvait une tête, elle lui cherchait un corps ; ailleurs, un corps n’avait pas de tête. Elle fouillait dans cet étrange capharnaüm. Puis elle mit un point d’arrêt. A quoi bon les passer toutes en revue ? Il n’y avait pas la grand-chose de réconfortant, elle ne gardait pas souvenance d’une seule qui fut valable. Toutes l’avaient mystifiée, trompée, avaient abusé de sa confiance ; il ne lui restait toujours qu’à recommencer ses démarches, à se remettre en quête d’une nouvelle bonne, comme si elle était victime d’une malédiction.

Ah, si seulement elle pouvait trouver la bonne idéale, qui travaille beaucoup et mange peu, qui ne vole rien et est toujours de bonne humeur ! Ficsor, qui a bien besoin de recouvrer les bonnes grâces des Vizy après s’être compromis auprès des communistes, la leur déniche. Effectivement, Anna Édes est une perle, elle abat la besogne pour quatre, ne sort pas, n’a pas d’amant, passe les nombreux caprices de la famille Vizy (y compris ceux de Jancsi, le neveu Vizy en mal de conquêtes féminines) et généralement fait l’envie de toutes les maîtresses de maison du quartier, jusqu’au jour où les Vizy sont retrouvés morts dans leur lit, tués à coups de couteau.

Personne – la coupable tout aussi peu que les autres – ne saura expliquer le geste d’Anna. Kosztolányi aussi se garde bien de faire trop peser la balance vers telle ou telle explication, se contentant de laisser au lecteur le soin de se faire sa propre impression. Il décrit simplement le déroulement des journées dans cet appartement qui, un peu comme dans une pièce de théâtre, contient toute l’action domestique tout en y laissant parvenir l’écho des événements extérieurs. Au salon, à la cuisine, dans la chambre, dans le bureau de travail, sur le palier, les gens sortent, rentrent et se rencontrent, et on suit « la lutte héroïque » de Madame Vizy pour obtenir « sa » bonne, ses efforts pour surveiller et contrôler Anna, l’ascension ministérielle du mari, les visites des voisines pour médire sur leurs bonnes et l’activité sans relâche des bonnes pour cuisiner et nettoyer.

L’écriture est très visuelle, et compense un peu l’absence (voulue) de vraie pensée chez les personnages : les Vizy n‘ont chacun qu’une unique préoccupation – la bonne, la carrière – autour de laquelle tout tourne ; Anna, qui aurait pourtant bien besoin de réfléchir à ce qui lui arrive, n’a ni le temps ni l’éducation pour s’exprimer et se défendre. Seul Moviszter, le vieux voisin, docteur humaniste, exprime une vraie pensée : faisant en général fi des convenances de la société bourgeoise, il montre une sympathie discrète pour Anna et, pour ça, est traité de pauvre fou et mis à l’écart par sa femme et ses voisins.

L’histoire est simple, mais c’est une simplicité trompeuse : la finesse de la description et des détails, la continuité entre les personnages et événements principaux et ceux d’arrière-plan, et la capacité de Kosztolányi à suggérer sans trop s’immiscer donnent toute sa force au roman. C’est triste (il y est question d’injustice et de meurtre, après tout), mais c’est aussi parfois très drôle dans la description de l’absurde de certaines situations, et dans la légèreté et le mordant de lécriture, comme avec ce portrait assassin de Kornél Vizy, le mari, politicien lâche et opportuniste :

Kornél Vizy dormait précautionneusement.

Tout en boule, tel un hérisson, pour occuper le moins de place, caché derrière les taies blanches des oreillers, il élaborait des déclarations à double sens, souriait à ses ennemis mortels, aux révolutionnaires. Même en rêve il calculait ses tactiques.

Kosztolányi avait-il quelqu’un de ses contemporains à l’esprit en faisant ce portrait ? En tout cas, il ne manque pas d’espièglerie dans son écriture, faisant par exemple, lire à l’un de ses personnages Ainsi écrivez-vous, de son compère Frigyes Karinthy. Lui-même se fait apparaître, « homme de haute taille, hirsute, en vareuse de travail, cigarette au bec, » dans une vignette au dernier chapitre qui sonne un peu comme une morale sur l’incapacité de certains à penser en dehors de leur esprit de classe.

Pour finir, une seule petite note déplaisante dans cette lecture : je trouve dérangeant le choix de n’utiliser que les accents français ou de remplacer les accents hongrois par des accents français dans le texte. Pourquoi, par exemple, faut-il que Jancsi Patikárius devienne Jancsi Patikàrius et Kosztolányi Kosztolànyi dans le texte, alors que dans l’introduction et les notes de bas de page, et sur la page de garde, Kosztolányi a droit à son accent hongrois ? D’une part, ça n’est pas très cohérent, et d’autre part, est-ce si difficile d’insérer des accents hongrois qui (à mon avis) ne rendent pas la lecture des noms hongrois plus difficile ?

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à Szabadka (aujourd’hui Subotica en Serbie) en 1885 et décédé en 1936 à Budapest, Dezső Kosztolányi est de la génération brillante de l’entre-deux-guerre représentée aussi par Frigyes Karinthy, Mihály Babits, Sándor Márai, Gyula Krúdy et tant d’autres. Comme eux il est tout à la fois romancier, poète, nouvelliste, critique littéraire, journaliste et traducteur. Difficile d’en dire davantage sans verser dans les banalités (co-fondateur de la prestigieuse revue Nyugat, qualifié d’homo aestheticus par ses contemporains, considéré comme l’une des figures de proue de la littérature hongroise mais encore trop peu connu en France, etc), mieux vaut donc s’en remettre à ses livres qui parlent très bien pour lui.

Heureusement les traductions sont nombreuses : Chez Viviane Hamy, on trouve aussi deux autres des romans de Dezső Kosztolányi, Alouette et Le cerf-volant d’or, ainsi que Le Traducteur cleptomane, une sélection de nouvelles autour du personnage de Kornél Esti. Les aventures de Kornél Esti, aux éditions Ibolya Virág, présentent quelques autres de ces nouvelles, mais l’édition la plus complète semble être celle de Cambourakis, qui ont aussi publié une autre série de textes : Cinéma muet avec battements de cœur. Le quatrième roman de Kosztolányi, Néron, le poète sanglant, est disponible (avec la préface originelle de Thomas Mann) aux éditions Non Lieu dans un volume qui comprend aussi des « Nouvelles latines » et « Marc-Aurèle », un poème. Même maison d’édition, même format pour Le mauvais médecin, présenté comme un « roman bref » et accompagné d’une nouvelle, « Baignade, » et d’un poème, « Chant pour un enfant malade. » Chez L’Harmattan, Ivresse de l’aube, recueil de poèmes, et enfin, aux éditions La Baconnière, Portraits, collection de croquis.

Dezső Kosztolányi, Anna la douce (Édes Anna, 1926). Trad. du hongrois par Eva Vingiano de Piña Martins. Viviane Hamy, 1992 (réédité en 2007).


Petit guide de la Hongrie, chapitre 4 : Michel Babits – Le fils de Virgile Timár

BabitsLes trois précédentes étapes de mon exploration chronologique de la littérature hongroise avaient été plutôt marquées par l’aventure et les rebondissements, quelque fois patriotiques, quelque fois juste drôles. Dans Le fils de Virgile Timár le ton est tout à fait différent, c’est celui d’un drame d’intérieur : l’intérieur d’un couvent et surtout celui d‘un homme.

***

Virgile Timár, moine cistercien d’un couvent-école de province, respecté mais plutôt solitaire, se prend d’affection pour son jeune élève Pista, récemment devenu orphelin. D’après les dires charitables des « frères en religion » de Timár, Pista a la malchance d’être le fils de « la belle Lina Vágner », « la créature la plus mal famée de tout le comitat », dont le grand crime à leurs yeux est d’être une « fille-mère ». Pour Timár cependant, Pista cesse rapidement d’être simplement le « brave garçon très honnête » qu’il avait défendu au début et devient celui pour lequel Timár s’extirpe de sa vie trop paisible de livres et de prières. S’instaure entre les deux une relation complexe, timidement paternelle pour Timár, insouciante mais un peu marquée par le chantage affectif pour Pista.

C’est ainsi que le pauvre Timár vivait de semaine en semaine et, peu à peu, il ne vécut plus qu’en Pista. Son existence sans événements n’était qu’une feuille grise sur laquelle s’inscrivait la jeune existence de Pista, comme la source fraîche se grave dans le sol desséché. (…) Timár se sentait parfois réellement humilié en face de son jeune ami. C’est que, des deux, c’était le jeune garçon qui avait moins besoin de l’autre, qui était le plus fort. Cela, il le faisait souvent sentir à Timár involontairement et avec sa cruauté enfantine.

Cet équilibre délicat vient à être bouleversé par l’arrivée d’un troisième homme, amant il y a bien longtemps de Lina Vágner et, tout semble l’indiquer, père de Pista. Ce Vitányi, journaliste-écrivain à succès, homme du monde débonnaire et pris sur le tard de désirs de paternité, vient revendiquer son fils. Pista est prié de choisir : d’une part la vie provinciale et mesurée de Virgile Timár, les dimanches après-midi à étudier les textes classiques à deux, la promesse d’un voyage d’été en Italie ; de l’autre la vie pleine de mystères et de promesses de Budapest, la porte ouverte vers un monde moins étriqué aux côtés d’un homme célèbre. La décision sera cruelle pour Timár, qui voit s’envoler le garçon juste au moment où il découvrait le moyen d’échapper à la futilité de sa propre vie.

Avant de poursuivre, je dois dire quà la première lecture j’ai été plutôt exaspérée par ce livre, par l’atmosphère trop raréfiée, trop catholique, qui se dégage des personnages et quelquefois de l’écriture. Je suis toujours un peu sceptique envers les « âmes virginales » qu’on rencontre dans certains livres (en l’occurrence pour décrire un adolescent), et que dire, en tant que lectrice du XXIe siècle, des tourments d’un prêtre de 100 ans plus tôt, dont la vie s’est écoulée à se préserver de dangers imaginaires au sein du séminaire puis du couvent. Il était vraiment temps que Virgile Timár délaisse un peu la lecture de ses vies de saints et ouvre finalement les yeux sur la vie et le monde autour de lui.

Il était de nouveau l’adolescent frissonnant et ignorant, le novice aux allures gauches, à la curiosité lâche qui venait à peine de commencer dans son âme la lutte contre l’ennemi héréditaire, l’ennemi qui ne laisse pas de répit, l’épouvante partout présente, la Femme. (…) Qu’était-ce donc que la Femme, quelle sorte de créature ambiguë, née à la fois pour la sainteté et pour la luxure ? En quoi le corps féminin consistait-il pour être à la fois le vase de la Chasteté et l’instrument de l’Abomination ?

Dans sa préface, le traducteur Aurélien Sauvageot exprime aussi un doute envers les mérites du livre comparé aux autres œuvres de Babits, expliquant avoir tout de même préféré traduire Le fils de Virgile Timár parce que c’est un livre très court et qu’il désirait faire connaître Babits aux lecteurs français des années 1930.

Mais il cite aussi la sobriété et la finesse psychologique de « ce petit récit sans prétention », deux aspects que j’ai davantage appréciés en relisant le livre et en mettant de côté le cadre et l’époque. C’est finalement une histoire assez universelle que Babits raconte, mais il réussit en assez peu de pages à dépeindre les personnages et le contexte qui rendent cette version particulière et complète.

Le personnage le plus intéressant pour moi était celui de Vitányi, non pas en lui-même mais par ce qu’il représente pour les autres personnages du livre : un juif, converti au catholicisme, mais juif quand même, avec « des traits vraiment très orientaux, des traits de juif négroïde », dont les idées font frémir la société bien pensante de la province. De garçon suspicieux parce qu’illégitime, Pista se retrouve avec une deuxième tare : « on a beau faire, le sang juif reparaît », commentent les autres moines une fois révélée l’identité de son père, ajoutant « qu’il aille à l’endroit qui lui convient, à Judapest ! » Timár aussi reconnaît l’héritage juif dans la physionomie de Pista (en qui il avait pourtant vu jusque là le portrait craché de sa mère), mais à l’inverse de ses confrères il honore aussi la vivacité d’esprit de Pista, son esprit rebelle à l’enseignement trop conventionnel et catholique, qui le rendent unique et digne d’intérêt aux yeux de Timár.

J’ai l’impression qu’il me manque une clé pour comprendre vraiment Le fils de Virgile Timár, comme si Babits avait voulu faire passer un message à ses lecteurs contemporains, mais je n’en sais pas assez sur les années 1920 (le livre a été publié en 1922) ou sur Babits pour déchiffrer ce message. Il me semble quand même qu’au-delà de la simple histoire de Virgile Timár, Babits se livre à une réflexion sur la place des juifs assimilés dans la société hongroise et sur qui a le droit de briguer le rôle d’éducateur des jeunes générations. La question de savoir à qui, des parents naturels ou de l’école/église devrait incomber cette responsabilité, revient à plusieurs reprises au fil du livre, d’abord en relation avec la mère de Pista, accusée d’immoralité, puis avec les deux hommes – l’un catholique et l’autre juif – qui se disputent le rôle de père.

Ce portrait de Babits par József Rippl-Rónai (1861-1927), célèbre peintre hongrois proche des Nabis, date de 1923.

Ce portrait de Babits par József Rippl-Rónai (1861-1927), célèbre peintre hongrois proche des Nabis, date de 1923.

Mihály Babits (pour lui donner son vrai nom plutôt que la version francisée privilégiée par Aurélien Sauvageot), né en 1883 à Szekszárd dans une famille de la classe moyenne intellectuelle, est peut-être surtout connu aujourd’hui en tant que poète, mais il a accumulé au cours de sa vie toutes les casquettes d’une personnalité littéraire de premier plan : écrivain, traducteur (entre autres Shakespeare, Dante, Goethe, Sophocle), rédacteur de la revue Nyugat, et enseignant. Son Livre de Jonas, un poème lyrique en vers, a été traduit en français (Flammarion, 1992). Sa poignée de romans montre une grande variété de styles. Le premier, Calife-cigogne (1913/16), aussi traduit en français (In Fine Editions, 1992), est un roman fantastique. Après Le Fils de Virgile Timár(1922) suivent Château de cartes (1923, roman satirique sur la classe moyenne traditionnelle hongroise), Les fils de la mort (1927, décrit comme étant une fresque relatant la décadence d’une famille et d’une classe sociale), et Elsa, pilote, ou la société parfaite (1933, un roman futuriste). Homme aux convictions pacifistes et catholiques, Mihály Babits décède en 1941 à Budapest d’un cancer du larynx.


Panaït Istrati – Oncle Anghel

Istrati1Oncle Anghel, publié en 1924, est le deuxième des Récits d’Adrien Zograffi, cycle de quatre romans qui fait lui-même partie d’une sorte de trilogie assez lâche comprenant La Jeunesse d’Adrien Zograffi et Vie d’Adrien Zograffi. Je dis « assez lâche » sans avoir encore lu le tout, et parce que le passage d’une récit au suivant n’a pas l’air de se faire toujours de manière très chronologique.

Comme dans Kyra Kyralina, le premier des Récits, Oncle Anghel débute alors qu’Adrien Zograffi a 18 ans, et contient principalement des histoires que des hommes lui racontent sur sa propre vie, sur fond de deuxième moitié du 19è siècle roumain. Comme aussi dans Kyra Kyralina, le personnage d’Adrien reste en grande partie dans l’ombre, même si on apprend au court du récit, après une pause de plusieurs années, qu’il a fait entre-temps un voyage de deux années en Asie Mineure, qu’il s’est souvent retrouvé à court d’argent, qu’il a fait de la prison pour avoir « enlevé » une mineure, et qu’à Bucarest il a rejoint le mouvement ouvrier, ce qui lui a valu de se faire arrêter à nouveau.

Ces faits sont l’occasion pour Anghel, l’oncle d’Adrien, de morigéner celui-ci en lui contant sa propre vie, puis en enjoignant à Jérémie, un distant cousin, de lui narrer la vie de son père, Cosma.

« La vérité sur la folie des passions », « la barbarie du Dieu fou qui a créé la chair pour le plaisir de la tourmenter », voilà ce qu’Adrien est prié de retenir à travers l’exemple d’Anghel, de Jérémie et de Cosma.

Je sais encore que notre plus grande erreur est de trop désirer le bonheur, tandis que la vie reste indifférente à nos désirs : si nous sommes heureux, c’est par hasard ; et si nous sommes malheureux, c’est encore par hasard. Dans cette mer d’écueils qu’est la vie, notre barque est à la merci des vents, et notre adresse ne peut éviter que peu de chose.

Je ne sais pas (encore) si les épisodes suivants des Récits montreront un Adrien aussi assagi que son oncle le voudrait. Le cas d’Anghel est pourtant assez lugubre : « une tragique destinée s’était abattue sur lui ; d’un homme enthousiaste et croyant, elle avait fait un morose et un impie », tout ça pour être tombé amoureux d’une femme belle, mais sotte, incapable et paresseuse. Une vie conjugale désastreuse, la mort de trois enfants adorés, c’en est trop pour Anghel, qui abandonne tout espoir, tout contact et tout travail pour finir ses jours dans un taudis, rongé par l’alcool et les vers.

C’est justement lors de la dernière confrontation entre Adrien et Anghel que l’oncle, au seuil de la mort, passe le relais à Jérémie : le père de celui-ci, Cosma, le terrible contrebandier chargé de venger la mère de Stavro dans Kyra Kyralina, s’était (aux dires d’Anghel), aussi un peu trop facilement enflammé pour les femmes, et c’est ce qui le conduira à sa perte.

Un des résultats de cette passion trop facile, c’est Jérémie, vénérable barbu de soixante-dix ans passés au moment de la mort d’Anghel. Son récit est tout autant celui de la vie de son père que de la sienne. Élevé sans mère par les deux chefs d’un groupe de braconniers, Jérémie a grandi avec la forêt et les clairières pour chambre, la lune et le feu de bois pour lampe, et les rivières pour salle de bain. Pour lui comme pour Cosma, la liberté c’est la vie, et mieux vaut mourir qu’être esclave. La chance dure une douzaine d’années, puis tourne court : au court d’une bataille avec une armée de mercenaires, Jérémie est capturé et livré comme esclave à la cour d’un grand boyard et archonte grec.

Deux ans passèrent, deux longues années pendant lesquelles je ne fis que mourir tous les matins en me réveillant. Je pensais aux paroles de Cosma : « Une mort sans fin. » C’était vrai.

Finalement, l’heure de l’évasion sonne, et c’est aussi l’occasion pour les braconniers d’enlever la belle Floritchica. Cosma ne peut résister aux charmes de cette « fleur de chardon en plein épanouissement », mais le chardon pique, et le braconnier finit terrassé par sa propre passion, non sans d’abord donner l’occasion à Floritchica de révéler qu’elle n’est pas du tout étrangère à la naissance de Jérémie (une scène de reconnaissance familiale qui m’a fortement fait penser au Trouvère de Verdi, un de mes opéras préférés). Sous ses dehors fragiles, Floritchica est (enfin) une femme qui sait tenir tête aux hommes, tant et si bien qu’elle devient même capitaine de la bande de brigands, préfigurant ainsi Présentation des Haïdoucs, le troisième des Récits, dans lequel elle raconte son histoire à son fils tout juste retrouvé, histoire que Jérémie rapporte à son tour à Adrien.

Après l’histoire terrible de l’oncle Anghel, celle de Jérémie souffle comme un vent de liberté sauvage bienvenu. Istrati fait un portrait très vivant de ces hors-la-loi à la Robin des Bois, hommes qui passent très (trop) facilement de la violence aux sentiments, et associent à leurs activités de contrebande une prédilection pour se débarrasser des puissants étrangers qui exercent leur pouvoir du confort de leurs villas. La langue aussi est très vivante, que ce soit pour décrire la vie des cours d’eau au clair de la lune ou pour dépeindre la vie des paysans, bergers, nobles et contrebandiers qui peuplent la campagne roumaine. C’est peut-être parce que, dans Oncle Anghel, Istrati fait moins voyager ses héros et s’attache plus à détailler leur environnement que j’ai préféré celui-ci à Kyra Kyralina.

Scriitorul-Panait-Istrati-din-Braila-

Dire d’Istrati que sa langue est très vivante n’est pas du tout anodin : au contraire, c’est mettre le doigt sur un des nombreux aspects impressionnants du CV d’Istrati. « Fils d’une amoureuse roumaine et d’un aventurier céphalonite » (comme il le fait aussi dire d’Adrien Zograffi, son alter ego à plus d’un titre), Istrati naît en 1884 à Braïla, grande ville portuaire du Danube et, après un rudiment d’école et des petits emplois variés, se met à écrire (en roumain) vers 1907. Une dizaine d’années plus tard, il échoue dans un sanatorium suisse pour soigner sa tuberculose, et se lie d’amitié avec un jeune intellectuel juif (certains le disent en partie roumain, d’autres en partie russe), qui lui enseigne le français. C’est le départ d’une grande aventure littéraire puisque, à partir de Kyra Kyralina, il écrit directement dans sa nouvelle langue. Les années 1920 sont celles de la rencontre avec Romain Rolland, qui le pousse à l’écriture, et de Joseph Kessel (qui signe la préface des Récits), celles aussi de l’engagement continu pour les idéaux communistes.Avec un premier voyage en URSS en 1927, suivi d’un autre en 1929, cet engagement prend un coup : en 1929 paraît Vers l’autre flamme après seize mois dans l’URSS (ou Vers l’autre flamme. Confession pour vaincus), compte-rendu plus que critique du régime soviétique, co-écrit avec Boris Souvarine et Victor Serge. Mis au ban par les communistes de France et de Roumanie, il flirte avec le milieu ultra-nationaliste roumain des années 1930 avant de mourir à Bucarest et de sombrer dans un oubli temporaire.

L’édition que j’ai utilisée, empruntée à la Bibliothèque Nationale de la Littérature Étrangère de Budapest, montre bien son âge, puisqu’elle porte encore le sceau « Bibliothèque Nationale Gorkij », de l’époque où il était encore de bon ton de célébrer les héros marxistes dans les institutions hongroises (par coïncidence, Istrati portait le surnom de « Gorky des Balkans »). Préparée par Gallimard en 1968, cette édition avec sa couronne de fleurs folklorique marque un certain regain d’intérêt pour Istrati et plusieurs de ses livres ont depuis été re-publiés séparément (Gallimard, Grasset) ou en anthologie (Phébus).

Panaït Istrati, Oncle Anghel. Gallimard, 1968 (Rieder et Cie, 1924).


Panaït Istrati – Kyra Kyralina

Istrati1En lisant Panaït Istrati, c’est une face tout à fait différente de la Roumanie que j’ai découverte, fourmillante de marchands, de contrebandiers, de vendeurs d’écrevisses et autres personnages hauts en couleur, d’une époque révolue. Surtout, ce sont des Grecs, des Turcs, des Lipovènes et des Albanais, tout autant que des Roumains, qui y figurent, chacun passant de l’une à l’autre langue au gré des besoins. Nous sommes à Braïla, grand port du Danube juste avant l’embouchure sur la Mer Noire, vers le milieu du 19è siècle. La Valachie peine encore à s’affranchir de la tutelle ottomane, et de Braïla on se promène plus souvent à « Stamboul », au Liban ou en Syrie qu’à Bucarest.

Istrati ne fait pas du roman historique : né en 1884, il raconte un monde encore vivant au moment de son enfance, et le Braïla où il a grandi, avant de commencer à douze ans (d’après la préface de Romain Rolland; selon d’autres, il était à l’école jusqu’à au moins 14 ans) un périple à travers l’Europe et le bassin Levantin.

Au départ, je n’avais prévu que de lire Kyra Kyralina, premier livre des quatre qui forment les Récits d’Adrien Zograffi, puis en regardant par curiosité le début d’Oncle Anghel, le roman suivant, je me suis rendu compte qu’il y a une certaine continuité de personnages et que, comme ils sont attachants, ç’aurait été dommage de les laisser en plan. Puisque ça continue comme ça d’un roman à l’autre, j’ai quand même coupé le cordon avant Présentation des Haïdoucs, histoire de garder un peu de ce dépaysement pour plus tard.

Adrien Zograffi n’est qu’un fil conducteur très ténu, puisqu’il n’apparaît au début et vers le milieu de Kyra Kyralina que pour donner l’occasion à son ami Stavro de faire le récit de sa vie. Mélange de turque, russe et roumain, « selon les occupants qui avaient dominé le pays dans le passé », Stavro a grandi dans le luxe et le confort, entouré de sa mère et de sa sœur, la belle Kyra, femmes à la vie et aux mœurs faciles.

Moi, je montais la garde, en mangeant des gâteaux, pendant que les courtisans – avec des manières, d’ailleurs, décentes – restaient assis à la turque sur le tapis, chantaient et faisaient danser les femmes, en leur jouant des airs orientaux sur une guitare accompagnée de castagnettes et d’un tambour de basque. Ma mère et Kyra, vêtues de soie et dévorées par le plaisir, exécutaient la danse du mouchoir, tournaient, pirouettaient, s’étourdissaient. Puis, la face enflammée par la chaleur, elles se jetaient sur de gros coussins, cachaient jambes et pieds dans leurs longues robes, et s’éventaient. On buvait des liqueurs fines et on brûlait des aromates. Les hommes étaient jeunes et beaux. Toujours des bruns, des noirs ; ils avaient une mise élégante, les moustaches pointues, la barbe très soignée ; et les cheveux, lisses ou frisés, exhalaient une forte odeur d’huile d’amande parfumée au musc. C’étaient des Turcs, des Grecs, et aussi, rarement, des Roumains, car la nationalité ne jouait aucun rôle, à condition que les amoureux fussent jeunes et beaux, délicats, discrets et pas trop pressés.

Puis un désastre (la disparition de la mère aux mains d’un père violent), est suivi par un autre. Aujourd’hui, on dirait violence domestique, enlèvement de mineur, pédophilie, proxénétisme, mais à l’époque les termes sont moins crus et les mœurs assez différentes pour que personne ne lève trop les sourcils, même s’il se trouve des personnes de bonne volonté (souvent parmi les plus pauvres) pour aider Stavro sur son chemin et dans sa quête futile pour retrouver sa sœur dans les harems ottomans.

Certains passages sont véritablement noirs, tels ceux décrivant le calvaire de la mère sous les coups du père. En ce qui concerne sa propre vie, Stavro est plus évasif (« prison, débauche, tyrannie »), peut-être parce qu’il est trop désabusé pour s’apitoyer sur lui-même, peut-être aussi parce que la « débauche » en question est trop souvent liée à des relations entre hommes (ou hommes-garçons) qui ne sont pas « conformes à la vérité sensuelle » de l’époque du récit.

J’ai certainement été un peu surprise au départ : entre les réflexions d’Adrien sur le mariage (« elle pense déjà à me jeter une sotte sur le dos, une sotte et peut-être aussi une lapine, qui m’accablera de sa tendresse et transformera ma chambre en dépotoir ! ») et les avances de Stavro à Adrien au cours d’une nuit de voyage, les choses prenaient une tournure plus intéressante et assez différente de ce que j’avais imaginé pour un roman roumain des années 1920. Mais c’est justement cette découverte par Adrien de cet aspect de la personnalité de Stavro qui pousse ce dernier à se dévoiler au cours de son long récit étalé sur plusieurs années.

Stavro se juge « immoral et malhonnête » (ses pratiques commerciales laissent aussi parfois à désirer) mais son récit est l’occasion à la fois de disculper l’homme d’aujourd’hui au travers du garçon d’autrefois, et de transmettre les nombreuses leçons de vie apprises à la dure sur les hommes et ce qu’on peut attendre d’eux.

Ah ! que de tort on fait dans la vie ! Lorsqu’on voit un homme estropié d’une jambe, ou d’un bras, personne ne lui jette l’opprobre, chacun a de la pitié ; mais tout le monde recule, personne n’éprouve de pitié devant un estropié de l’âme !…, et pourtant c’est le pilier même de la vie qui lui manque.

Difficile, pourtant, de ne pas éprouver de la sympathie pour un garçon élevé dans le coton puis forcé à se frayer un chemin, seul parmi la multitude souvent mal intentionnée, parfois charitable, généralement indifférente.

En plus du côté roman d’apprentissage, c’est aussi la description de cette multitude qui fait tourner les pages. A Braïla, à Istanboul, à Beyrouth et au Caire, on retrouve le même brassage de peuples, de langues, d’accoutrements et de coutumes, et le même salep, boisson chaude à base de poudre de racine d’orchis, dont Stavro se fait souvent le vendeur ambulant pour survivre. Visiblement, la misère humaine est plus digeste si elle est accompagnée de baclavas, s’habille en fez et ceintures brodées et se promène sous le même soleil que celui des contes orientaux auxquels Kyra Kyralina s’apparente par de nombreux aspects.

L’aventure se poursuit demain avec Oncle Anghel, mais voici pour préparer le terrain un portait de Cosma et son frère, oncles de Stavro et contrebandiers redoutables dans Kyra Kyralina et qui réapparaîtront dans la suite :

C’étaient deux colosses de même taille, paraissant avoir entre quarante et cinquante ans, l’un plus jeune que l’autre ; ils portaient des turbans sur leur têtes tondues au ras du cuir ; barbes et moustaches tombantes leur cachaient la bouche ; leurs grands yeux avaient un regard pénétrant, insupportable, mais clair et franc. Leurs mains poilues semblaient des pattes d’ours ; ils étaient noirs comme des diables dans leurs ghébas, qui les enveloppaient depuis le cou jusqu’au dessous des genoux.

Ils restèrent un instant ainsi plantés, à nous regarder ; moi, debout, croyant me trouver devant deux apparitions de contes ; Kyra, jettée à leurs pieds. Puis, ils enlevèrent leurs manteaux, et je vis qu’ils étaient habillés à la mode turque : vestons sans manches, pantalons larges, vaste ceinture de laine rouge, mais surtout je fis terrifié de voir qu’ils étaient armés jusqu’aux dents, comme de vrais antartes* : arquebuse à canon court, accrochée aux épaules ; pistolets et coutelas enfouis à la ceinture.

* brigands grecs

 

Panaït Istrati, Kyra Kyralina. Gallimard, 1968 (Rieder et Cie, 1923).