Quelques mots avec : Florica Ciodaru-Courriol, traductrice du « Concert de Bach » d’Hortensia Papadat-Bengescu

J’en parlais hier : j’ai terminé ma lecture de Le Concert de Bach avec beaucoup de questions sur ce livre et surtout sur son auteure, Hortensia Papadat-Bengescu (Ivesti, 1876 – Bucarest, 1955). Par chance, Florica Ciodaru-Courriol, traductrice du roman et auteure d’une thèse sur « Le modèle proustien dans le roman roumain moderne : à propos de l’œuvre de Hortensia Papadat-Bengescu et de Camil Petrescu », a bien voulu y répondre et m’a apporté un éclairage très intéressant sur l’œuvre et son auteure, que je partage ici.

Concert din muzicà de BJ’ai cru comprendre que Le Concert de Bach fait partie d’une série ? Si oui, comment s’articule-t-il avec les autres volumes et y a-t-il une possibilité que ceux-ci soient traduits à leur tour ? 

Hortensia Papadat-Bengescu (1876-1955) est unanimement considérée comme la première romancière moderne dans le sens que l’on donne aux « fondateurs » d’un courant littéraire, aux « têtes de série ». Après avoir écrit des nouvelles imprégnées de sensualité, HPB relève le défi de son mentor, Eugen Lovinescu qui la poussait à écrire de manière plus « objective », avec la série de trois romans publiés à partir de 1926 : Les Vierges échevelées, Le Concert de Bach, La Voie cachée – les romans de la grande famille Hallipa. « Ces titres composent un cycle unitaire, avec des personnages qui passent d’un livre à l’autre, avec des filiations telles que l’on en trouve chez Zola ou Galsworthy. Une grande composition épique sur la société roumaine, vue surtout à travers ses classes dominantes, où l’on surprenait l’arrivisme, le snobisme, les préjugés, la dégradation physique et morale d’un monde sur lequel descendait un terrible crépuscule, venait de s’accomplir. » (E. Lovinescu in « Gazeta litararà », II année, nr° 10 du 10 mars 1955, repris dans « Écrivains roumains du XX siècle », p.217-223).

Dans l’histoire littéraire roumaine, cette saga s’est imposée sous le syntagme « ciclul Hallipa » et Le Concert de Bach en est le second volet. Il peut se lire de manière indépendante, même si les … présentations sont faites dans le premier roman de la trilogie, Les Vierges échevelées (1926). Sous le régime communiste, on publiait souvent l’œuvre de HPB en mettant en titre Le Concert (il semblait peut-être moins subversif que des vierges échevelées ou qu’une …voie cachée ?) Comme ces trois romans ne sont pas très longs, l’idéal serait de les traduire tous ! Et c’est bien mon intention et mon travail de Sisyphe ! Parce qu’ils sont emblématiques pour une période de la culture roumaine encore insuffisamment connue à l’étranger et en même temps enrichissants pour l’évolution de la force créatrice de leur auteure : on voit bien que l’intention de HPB a été de donner une saga, de suivre le devenir des personnages du premier roman jusqu’au dernier – non sans surprises d’ailleurs sur le plan de l’intrigue. De l’agonie d’une famille de propriétaires terriens, les Hallipa, vivant dans le manoir de Prundeni, près de la capitale roumaine et, parallèlement, de l’effritement du couple Doru-Lénora jusqu’au mariage d’Elena et sa vie de grande bourgeoise passionnée par la musique jusqu’à la fin de Lénora dans une clinique ultra-moderne et le départ scandaleux d’Elena avec le chef d’orchestre Marcian.

Hortensia Papadat-Bengescu faisait-elle figure d’exception en écrivant et en publiant en tant que femme dans la Roumanie de son époque ? Quelles sont les autres femmes littéraires d’importance à cette époque ? Hortensia Papadat-Bengescu avait-elle elle-même commenté son statut de femme littéraire ?

Photo de groupe_6PGOui, HPB est une figure d’exception même si elle n’est pas la seule femme écrivant à l’époque. À ce sujet, je recommande un ouvrage très exhaustif sur le sujet, « Photo de groupe avec des écrivaines oubliées » publié par une critique réputée pour sa pertinence d’esprit, Bianca Burtea-Cernat qui énumère, à côté de HPB et l’écrivaine Henriette Yvonne Stahl, des parutions sporadiques de textes de femmes au cours des années 20 , comme ceux d’Alice Càlugàru,  d’Elena Farago, de Constanta Marinescu-Moscu, de Mathilda Cugler-Ponti ou de la poétesse Otilia Cazimir – des œuvres marquées d’une atmosphère « patriarcale » prônée par la revue Viata Româneascà – et des présences plus assidues qui fédèrent le concept de littérature « féminine », révélées autour du cercle d’Eugen Lovinescu, « Sburàtorul », dans les années 30 : Ioana Postelnicu, Sanda Movilà, Lucia Demetrius, Sorana Gurian, Stefana Velissar. Mais Hortensia occupe une place spéciale de par la qualité et la quantité de ses écrits, elle n’a rien d’une velléitaire ou d’une étoile filante comme certaines de ses consœurs et le rassembleur de ces plumes talentueuses (Lovinescu) n’arrête pas de la mettre en avant. Pour l’anecdote, le critique positionnait l’écrivaine roumaine du point de vue de la « problématique de la féminité » à côté d’une Virginia Woolf, Mary Webb, ou d’une Katherine Mansfield et même au-dessus – vue « la ligne de sa création objective » !

Les premiers romans d’Hortensia Papadat-Bengescu font l’objet de tous les commentateurs en vogue de l’époque, preuve de l’intérêt qu’elle suscite dans les Lettres roumaines. Elle qui, un brin pessimiste, se trouvait « des symptômes d’auteur posthume »… Figure d’exception encore, HPB l’est parce qu’elle écrit et pense contre l’opinion commune, son univers romanesque est peuplé de cas cliniques, de personnages qui cachent des tares de comportement sous des dehors corrects, des figures qui frisent l’anormal. Le regard de la romancière ne se détourne pas, au contraire il se focalise sur l’ « objet », le dissèque, peu de personnages  sont à l’abri de l’ironie acide de madame Bengescu.

Quelles étaient ses sources d’inspiration littéraire, notamment lorsqu’elle écrivait Le Concert de Bach

On ne lui a pas trouvé de modèle sûr, même si elle lisait beaucoup, en français (langue dans laquelle elle a écrit ses quelques articles et ses poèmes) et en roumain. Sa principale source d’inspiration est la société dans laquelle elle vit : épouse d’un magistrat qui se déplace au gré des nominations dans de villes obscures avant de s’établir dans la capitale roumaine, à Bucarest, Hortensia lit énormément et observe ses semblables. « L’âme m’intéresse, l’âme des autres m’intrigue et mes yeux décèlent tous les fils compliqués qui vont de leurs gestes et faits extérieurs à leur vie intérieure » déclarait-elle dans une lettre à un bon ami critique, Garabet Ibràileanu, directeur de la revue Viata Româneascà/La Vie Roumaine. La ville aussi l’intéressait, au point que le premier titre qu’elle envisageait de donner au Concert de Bach a été La cité vive. De manière générale, on peut dire qu’elle s’empare opportunément d’un domaine inexploré encore littérairement (ou très peu avant elle) et le traite d’une façon résolument moderne : la cité, la ville nouvelle avec sa société en devenir, ses aspirations, les ambitions, la nature humaine. Il est vrai aussi que par rapport aux charmants romans – confinés dans les coutumes et mœurs roumaines- antérieurs à ceux de H. P. Bengescu, son monde romanesque – évoluant dans des milieux citadins qui pratiquent des habitudes et une langue plus proches de la France que des Principautés Danubiennes – fait date ! Hortensia tourne le dos à l’histoire ancienne, à la vie rurale ; elle se contente d’observer ou d’imaginer le monde nouveau, contemporain, celui de la nouvelle bourgeoisie qui commence à détenir le pouvoir économique dans un pays qui s’avance résolument vers la démocratie et la modernité, après la fin de la première guerre mondiale. En cela, elle est bien un disciple du critique moderniste Eugen Lovinescu, qui incitait les auteurs roumains à choisir des sujets « citadins », inspirés par l’actualité (Lovinescu était le promoteur de l’idée du « synchronisme », d’une sorte de mise à niveau européen, quitte à brûler les étapes). La ville commence à inspirer d’autres auteurs aussi, le roman Le lit de Procuste  de Camil Petrescu, traduit en roumain sous le titre Madame T, du nom de la protagoniste féminine (publié chez Jacqueline Chambon en 1990 dans la traduction de Jean-Louis Courriol [ma chronique ici]) en est le modèle le plus remarquable ; plus tard il y aura  L’Avenue de la Victoire  – artère emblématique de la capitale roumaine – sous la plume de Cezar Petrescu, Editions Non Lieu, 2016, même traducteur.

Elle ne prend pas de modèle, elle en sera un ! L’écrivaine évolue naturellement et logiquement de la poésie et des nouvelles intimistes (qu’on affuble généralement en roumain de la définition de « prose confessive » sans la moindre connotation dépréciative), vers l’écriture d’introspection pour en arriver au roman d’analyse. Cela implique, évidemment, un mélange de genres où la sensation, le sensible se mêle à la réflexion. On remarque chez elle une perpétuelle remise en question de la notion même de féminité : elle traque les idées préconçues, les mentalités, les matrices stéréotypées cimentées dans le mental collectif par une longue tradition culturelle et elle les démonte malicieusement – comme le remarquait B. B. Cernat.

Quelle est l’importance d’Hortensia Papadat-Bengescu en Roumanie aujourd’hui ? Est-elle encore beaucoup lue, et traduite ? 

HPB reste une référence littéraire, un moyen de se rapporter et de se l’approprier, en témoigne symptomatiquement l’utilisation de ses initiales… Récemment, en lisant une chronique sur un livre que j’ai lu dans la pile des primo-romanciers en lecture pour le Festival du premier roman de Chambéry, j’ai remarqué (non sans plaisir !) que l’on faisait un parallèle entre le style d’une des nouvelles romancières et celui de HPB ! Elle est encore étudiée à l’école, donc classique au sens littéral, elle est traduite dans d’autres langues et l’épithète « proustienne » qu’on lui a accolé n’est peut-être pas étranger au phénomène. Mais elle ne l’est pas par « imitation », par immersion dans l’œuvre proustienne. Elle l’est dans la mesure où la critique a procédé à un acte de modélisation, autrement dit elle est de la lignée de Proust si on compare leurs mondes romanesques, leurs thèmes communs (maladie, musique, snobisme).

Il y a quelques années, une enseignante de l’INALCO, Andreea Roman, a organisé un colloque international sur son œuvre. Hélas, le seul roman de HPB publié en français était le Concert de Bach – grâce aux éditions Jacqueline Chambon. Ce n’est pas suffisant, il faudrait faire publier au moins toute la saga Hallipa avec un appareil critique ou du moins une préface car les ouvrages étrangers gagnent en visibilité par ce qu’on appelle les péritextes. Et qu’on se le dise, les romans de HPB ne sont pas poussiéreux, la manière de croquer ses personnages et d’adresser des clins d’œil au lecteur en font une lecture agréable comme le constatait à la parution de la version française (1994) une chroniqueuse de la revue Elle – une référence qui en dit long sur la réception, sur l’accueil du public français. Son œuvre peut dignement entrer dans des corpus comparatistes, riche source de « motifs » proustiens, exemple d’univers crépusculaires, par le biais du féminisme. C’est aussi une photo de la Roumanie à un moment donné : de manière générale, toute la société roumaine de l’époque est passée en revue, évoluant dans un Bucarest prospère qui porte bien son surnom de « petit Paris », le Bucarest tel que l’a connu Paul Morand en poste à la légation française dans la capitale roumaine.

Dans quelles circonstances avez-vous découvert Hortensia Papadat-Bengescu, et l’idée de la traduire en français vous est-elle venue tout de suite ? A-t-il été facile de trouver un éditeur en France ? 

Je connaissais HPB pour l’avoir étudiée en Fac de Lettres à Bucarest, avec le professeur Nicolae Manolescu, ensuite j’ai approfondi son œuvre à la faveur d’un doctorat sur la modélisation de Proust dans la littérature roumaine (soutenu à Lyon) ; j’ai été obligée de traduire pas mal de passages de la saga Hallipa et notamment du Concert de Bach qui se prêtait le mieux au parallèle avec La Recherche, à mes yeux. Proust a connu une rapide réception en Roumanie, des écrivains comme Camil Petrescu ou Mihail Sebastian lui ont consacré des études qui sont devenues des références critiques, un auteur comme Anton Holban est même très proche par l’écriture de Proust, et on peut trouver des analogies entre Sebastian ou Camil Petrescu et Proust, mais leurs écrits sont quelque peu postérieurs aux romans de HPB.

L’œuvre de Marcel Proust était donc commentée en Roumanie dès les années 20 et il est aisé de comprendre que la critique roumaine a vite comparé HPB à Proust dont l’écrivaine roumaine est quasi contemporaine. Proust se voit consacré par le prix Goncourt en 1919 ; c’est l’année de la parution du volume Eaux profondes, alors qu’Hortensia a quarante-deux ans (elle s’est mise à publier très tard, après avoir élevé ses quatre enfants). Dès 1925, aux réunions du cénacle de Lovinescu elle lisait (juste avant de publier le roman) les premiers chapitres de sa trilogie Hallipa. On pourrait parler, en exagérant à peine, de la contemporanéité des deux écrivains : Hortensia Papadat-Bengescou (née en 1876, quatre ans seulement après l’auteur français, né en 1871) et Marcel Proust (qui va mourir en 1922, quatre ans avant la parution du Concert de Bach (1927), le chef-d’œuvre de la romancière roumaine). Cette petite chronologie est là pour nous faire comprendre que la renommée du Narrateur est à son comble en Roumanie à cette époque. N’oublions pas qu’il avait publié Du côté de chez Swann en novembre 1913 ; (seul roman de la Recherche du temps perdu écrit à la troisième personne et le seul qui demeure le plus accessible au grand public y compris aux lecteurs roumains). La notoriété de Marcel Proust a dépassé les frontières de l’hexagone. L’élite roumaine suit de près les événements parisiens. L’heureux détenteur du prix Goncourt (pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs) doit avoir aux yeux des Roumains une aura supplémentaire : par hautes personnalités interposées comme Marte Bibesco, Antoine Bibesco, les Brancovan) il est aussi leur ami. Sa mort, survenue le 19 novembre 1922, ne fait que le remettre au centre de l’attention et faire encore parler de lui. Toute une effervescence intellectuelle qui peut expliquer l’utilisation du nom de Proust à toute fin critique, un passeport culturel obligatoire. De Marcel Proust, la romancière roumaine n’est vraiment proche que par sa sensibilité profonde, son intelligence et son raffinement intellectuel qui lui permettent une analyse à la fois subtile, ironique et pénétrante d’un monde analogue, puisque vivant (à peu près) à la même époque. Les spécialistes de la littérature comparée nous disent qu’il est possible d’expliquer des phénomènes analogues survenus au même moment dans des pays différents par l’effet des structures socio-économiques communes à ces pays. Proustienne aussi par la présence de la musique en tant que prétexte narratologique mais aussi comme actant relationnel et même comme signe de distinction sociale. Du titre Concert din muzicà de Bach – redondant en français – jusqu’au devenir des personnages, la musique est omniprésente. Mais pour les amateurs d’analogie, les possibles ressemblances entre Hortensia et Marcel s’arrêtent là. Le personnage de Mika-Lé, véritable fille en cheveux, une de ces jeunes filles libérées qui n’ont aucun préjugé et aucun scrupule, semble dévorer la vie avec un incroyable aplomb… Il y a aussi un court épisode où une des filles Hallipa est « instruite » par une camarade aux secrets érotiques, mais on ne peut pas parler de véritable relation homosexuelle, par exemple.

Ce qui est certain c’est que la grande dame des lettres roumaine ne s’est pas « inspirée » de Proust « ce monsieur que je ne connais pas », comme elle l’avait déclaré avec une certaine désinvolture. La petite histoire dit qu’à force d’être toujours comparée à Proust elle a essayé de le lire mais s’est arrêtée au second volet de la Recherche, car cela « ne (lui) plaisait pas » ! On l’aura compris, elle tenait à être elle-même en toute circonstance, quitte à bousculer les bien-pensants, ouvrant, sans l’idéologiser, la voie au féminisme roumain.

Merci, Florica Ciodaru-Courriol!

Cet article paraît dans le cadre de ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle.

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Hortensia Papadat Bengescu – Le concert de Bach

410ZGAVT7DL._SX195_Au moment où l’on tourne la dernière page du Concert de Bach, on se rend compte que ce fameux concert aura lieu sans nous et qu’il n’était en fait qu’un prétexte pour qu’Hortensia Papadat Bengescu nous décrive une certaine société : celle de Bucarest de l’entre-deux-guerres, c’est-à-dire la sienne lorsque paraît le roman en 1927.

Ce concert, et les préparatifs qu’il requiert, sont pour le roman comme l’un des rails d’une voie de chemin de fer, l’autre étant fourni par l’étrange histoire de Sia, fille laide, maussade, butée, qui semble ne rien souhaiter d’autre qu’une vie sans tracas aux dépens de ses employeurs, et dont l’enterrement sera pourtant l’occasion d’un rassemblement de toute la bonne société.

Entre ces deux rails, Lina, Licà, Victor Marcian, Ada et Maxence sont autant de traverses qui donnent corps au roman… mais c’est là une métaphore que je ne vais pas filer beaucoup plus longtemps, car je lis dans le dictionnaire que les traverses servent à maintenir un écartement constant entre les rails, alors que tous ces personnages et d’autres que je n’ai pas cités resserrent parfois ces deux parties de l’intrigue et parfois les emmènent dans des directions assez différentes. D’ailleurs, il serait probablement plus approprié de décrire chacun de ces personnages comme le centre de constellations interconnectées, pour des raisons soit familiales soit sociales : ainsi la doctoresse Lina est-elle l’employeur de Sia, elle-même la fille du semi-vagabond Licà, qui devient le directeur des écuries d’Ada, épouse du prince Maxence, lequel était auparavant fiancé à Eléna Draganescou.

C’est justement la belle Eléna qui organise ce grand événement mondain que sera ce concert de Bach. Elle en dirige les préparatifs avec calme et efficacité, mais l’annonce de la tenue de ce concert (« C’est chose si rare dans notre pays de voir une telle initiative ! », dit un personnage qui vient juste de rentrer de l’étranger) n’a pas été reçue de la même manière par Ada Razou. Malgré sa position nouvellement acquise d’épouse d’un descendant d’une lignée aristocratique, celle-ci reste pour le moment la fille d’industriels qui ont fait fortune dans la farine : ce concert est l’occasion idéale pour elle d’asseoir sa position sociale, et il lui faut donc une invitation ! Une partie du roman la voit donc placer ses pions et calculer les mouvements à faire pour parvenir à ses fins.

Ce personnage d’Ada, « un petit diable de femme sèche et brune comme une gitane, aux lèvres rouge sang, aux yeux brûlants sous le bonnet en cuir qu’elle portait et qui lui faisait paraitre le menton encore plus pointu qu’il ne l’était en réalité », donne au roman un petit air de Bel-Ami. Ada, dont on peut certainement dire qu’elle a un caractère bien trempé, est celle qui hésite le moins à mettre les moyens au service des fins qu’elle recherche, même si cela signifie se servir sans aucune vergogne de ceux qui l’entourent. Mais finalement, dans ce petit monde encore en transition vers une modernité dont beaucoup d’éléments sont importés de l’étranger, chacun recherche quelque chose d’autre, de manière plus ou moins avouable.

A la différence de Bel-Ami, l’intrigue est ici moins resserrée que celle qui va finir par mener Georges Duroy vers les sommets de la gloire sociale. Ainsi le roman est-il aussi bien l’histoire du concert, que celle d’Ada, et de Sia (dont vraiment l’unique justification dans le roman semble être que sa mort va pouvoir donner lieu à son enterrement), et aussi de Lina, qui est pourtant parmi les personnes les moins concernées par ce fameux concert.

Cette Lina est pour moi une énigme du point de vue de ce qu’Hortensia Papadat Bengescu voulait faire d’elle, car malgré ses défauts elle est parmi les plus sympathiques des personnages. Son principal défaut est de ne pas se rendre compte de ses qualités, et de se faire exploiter par son mari Rim et par Sia ; pourtant elle a fait des études, est devenue obstétricienne, possède son propre cabinet médical et semble même gagner l’argent du couple, ce qui pour une femme de son époque ne devait pas être une mince affaire ! Je n’arrive donc pas à réconcilier ces deux aspects du personnage, mais c’est peut-être là vouloir insuffler trop de psychologie à un roman dont l’objectif n’est pas de proposer d’analyse psychologique poussée.

Tout cela ne vous en dit pas très long sur l’intrigue du roman mais c’est qu’elle est difficile à résumer tant chaque personnage – et ils sont nombreux – ouvre vers d’autres petites histoires, comme si à travers eux (en l’occurrence ce sont souvent des « elles ») Hortensia Papadat Bengescu voulait faire des clins d’œil à des personnes de son entourage ou dont elle avait lu l’histoire dans les journaux.

La toute première page du roman indique d’ailleurs que celui-ci « a été lu à mesure qu’il a été écrit et a été élaboré à mesure qu’il a été lu lors des séances littéraires du cercle Sburàtorul durant l’année 1925 », ce qui explique sans doute l’apparition de temps à autre de détails dont on pense qu’ils vont être expliqués plus tard mais ne le sont pas, et explique aussi sans doute la nature un peu diluée de l’intrigue dans l’ensemble du roman.

papadat bengescuJ’avais choisi de lire ce roman car j’étais curieuse de lire Hortensia Papadat Bengescu (1876-1955), certainement l’une des rares femmes de cette période et de cette partie du monde à être traduite en français. Après avoir lu le livre, ma curiosité est restée entière en ce qui concernait l’auteure et je me suis donc tournée vers sa traductrice, Florica Ciodaru-Courriol, qui par chance connait bien Hortensia Papadat-Bengescu pour en avoir fait son sujet de doctorat. Elle a accepté de répondre à mes questions et apportera donc des clés de compréhension très intéressantes au sujet de l’auteure, de sa place dans le paysage littéraire roumain jusqu’à aujourd’hui, de la pertinence de comparaisons avec Proust ou Virginia Woolf, ainsi que de la place originale du roman comme deuxième volume d’une trilogie. C’est demain, sur ce blog, et je l’en remercie !

Je continue avec Le concert de Bach ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle. Par la même occasion je contribue au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est » !

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Hortensia Papadat Bengescu, Le concert de Bach (Concert din Muzicà de Bach, 1927). Traduit du roumain par Florica Ciodaru-Courriol. Editions Jacqueline Chambon, 1994.

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Karel Capek – Lettres d’Angleterre

capek angleterreDans le match journaliste tchèque – Angleterre des années 1920 que nous propose Karel Capek dans ces Lettres d’Angleterre, c’est un peu l’Angleterre qui est perdante, et les lecteurs qui sont les gagnants.

Karel Capek est le journaliste tchèque en question, et ses Lettres relatent le voyage qu’il a fait en Angleterre, en Ecosse, au Pays de Galles et (à peu de choses près) en Irlande en 1924 : Lettres, parce qu’elles se présentent sous la forme de textes envoyés au journal praguois Lidové Noviny au cours de ce séjour. Ecrites à destination des lecteurs de ce quotidien lu par l’élite culturelle, leur ton est à la fois léger, amusant et faussement naïf. Capek, qui avait déjà fait de nombreux voyages mais dont c’était le premier sur les îles Britanniques, rend compte un peu en vrac de ses observations : sur les policemen londoniens « semblables à des dieux », sur les arbres centenaires dont il suppute qu’ils ont une grande influence sur le torysme anglais, sur la morosité des dimanches, la circulation dans la capitale ou encore sur les joueurs de cornemuse. Peut-être, s’il était envoyé aujourd’hui en voyage, Capek ferait-il le choix de faire son récit sous forme de story Instagram.

Ceci dit, ces Lettres sont presque un anti-guide touristique. Une lettre dédiée aux cathédrales anglaises (dont on sait bien qu’elles sont nombreuses et superbes), le voit courir d’Ely à Lincoln et de là à York avant d’atterrir à Durham, en moins de 6 petites pages.

Les villes à cathédrales sont de petites villes avec de grandes cathédrales, où l’on célèbre des offices divins d’une longueur démesurée.

Il note qu’ici il n’est pas possible de se restaurer en ville, que là les rues sont vieilles et jolies, que partout les suisses surveillent d’un œil sévère les visiteurs des cathédrales, et qu’enfin « l’architecture sacrée anglaise est moins pittoresque et moins plastique que celle du continent ».

La campagne, par contre, lui plaît, surtout lorsqu’elle est peuplée d’arbres vénérables, de moutons, de vaches et de chevaux, et que ces chevaux tentent de lui manger ses carnets de croquis. Car Capek ne se contente pas de donner des impressions vivantes et imagées, il parsème ses lettres de dessins, là aussi faussement naïfs. Mentionne-t-il un capitaine de navire dans une lettre d’Ecosse, qu’apparaît la tête moustachue du capitaine, entourée de mouettes et penchée au-dessus du bastingage. Mentionne-t-il un cheval qui en vaut à son carnet de croquis, que voici sa tête esquissée derrière une barrière en bois. Et voilà encore, parmi d’autres croquis (en lettres et en traits) de personnalités littéraires de l’époque, la face gauche et la face droite de « monsieur John Galsworthy, [représenté] d’une part comme dramaturge et d’autre part comme romancier, car, n’est-ce pas, il faut que vous le connaissiez sous ses deux aspects. »

A chaque page, il y a de quoi sourire, et l’on s’imagine facilement les lecteurs du Lidové Noviny tourner rapidement les pages du journal pour lire au plus vite la dernière livraison de ce farceur de Capek. De plus, il s’adresse directement à eux, multipliant les références à « chez nous », à son oncle paysan ou aux étudiants tchèques affamés, pour souligner les différences et les excentricités. Un club littéraire où « partout régnait une odeur de gloire et de vieux fauteuils de cuir » lui fait remarquer qu’« en vérité, si nous avions d’aussi vieux sièges de cuir, nous aurions aussi une tradition » : « comme [notre tradition] n’a pas où s’asseoir, elle pend en l’air ».

Ainsi le sérieux, et souvent aussi la critique, perce-t-il derrière le ton badin. Allé visiter la British Empire Exhibition, Capek en ressort également fasciné et repoussé par ce qu’on y montre, c’est à  dire la machine et l’obsession de tout répertorier (également présente dans les musées qu’il visite), plutôt que l’humain. Déjà il y a près de 100 ans, déplorait-il la parte d’un « art humain indigène » au profit de la production en série pour « l’industrie civilisée ». De même le métro et la circulation de Londres le font-ils fuir. Qu’en penserait-il maintenant !

Et puis il y a la cuisine, dont il se moque gentiment rien qu’avec le titre de son avant-dernière lettre : « Fuite ». Capek n’utilise jamais l’expression « home, sweet home », mais c’est pourtant bien ce qui ressort de sa dernière lettre : le contentement du pèlerin sur le chemin du retour après une mission bien menée mais qui commençait à devenir pesante.

Coïncidence ou non, ces Lettres d’Angleterre m’ont fait penser à d’autres livres, d’écrivains hongrois et non tchèques, et un peu plus tardifs (les années 1930), mais partageant cette même manière amusée et instruite de découvrir « l’autre ». A travers son personnage János Bátky, Antal Szerb a notamment fait dans La légende de Pendragon une description pleine d’humour de l’Angleterre telle qu’elle apparaît à d’autres nations européennes. Il y a en a sans doute beaucoup d’autres, et Capek lui-même fut l’auteur de Lettres d’Italie, d’Espagne, des Pays-Bas ainsi que du « Nord », publiées en Tchécoslovaquie entre 1923 et 1936.

club capek

En lisant ce livre, j’étais aussi très intriguée par les aspects pratiques de ce voyage, à commencer par l’envoi des lettres : les envoyait-il par télégraphe, ou par la poste afin d’y inclure d’emblée les dessins ? Ou ceux-ci y ont-ils été ajoutés par la suite ? Toutes sortes de questions pour lesquelles je n’ai pas de réponses. J’aurais bien aimé savoir également si le voyage de Capek avait aussi laissé des traces en Angleterre : le journaliste était en effet venu pour assister à la British Empire Exhibition, une exposition coloniale sans précédent pour lequel on aurait pu supposer qu’il avait fait partie d’un groupe de journalistes invités par les organisateurs. Mais il semblerait (je me réfère à l’article d’Ivona Misterova pour The Literary London Journal) qu’il soit en fait venu dans le cadre du PEN Club International, créé tout juste quelques années auparavant en 1921. Otakar Vocadlo, un professeur de littérature tchèque travaillant à l’époque à l’Institute of Slavic Studies à l’université de Londres, avait en effet proposé Capek comme membre honorifique du PEN Club de Londres, en même temps qu’un autre tchèque plus âgé, Alois Jirasek.

karel-capekCapek, alors âgé d’une trentaine d’années, bénéficiait déjà d’une réputation de personnalité littéraire (écrivain, poète, dramaturge, critique littéraire et d’art, auteur d’essais et de contes, et traducteur – notamment de poésie française moderne), qu’il allait encore développer jusqu’à son décès en 1938 (avec notamment la pièce de théâtre de science-fiction R.U.R. de 1920 introduisant le mot robot dans la langue courante, et la publication de La guerre des salamandres en 1936, de L’année du jardinier en 1929, de La Fabrique d’absolu en 1922*…). C’est peut-être son statut de membre honorifique du PEN Club qui lui a permis de rencontrer des personnalités de la vie culturelle et littéraire anglaise telles que G.B. Shaw, H.G. Wells et G.K. Chesterton, et aussi d’être l’invité d’honneur de réceptions dont des comptes-rendus furent ensuite publié dans le quotidien The Times. Ses Lettres d’Angleterre furent ensuite traduites en anglais et publiées dans le Guardian (avec un titre qui met en avant la perception du pays que pouvaient en avoir ses visiteurs étrangers, How it feels to be in England), avant d’être rassemblées en un livre.

Selon Misterova, Capek ne s’était pas, au moment de son départ pour Londres, rendu compte de l’importance du PEN Club dont il était devenu membre. L’atmosphère vénérable et les fauteuils en cuir ont pourtant bien dû l’impressionner, car c’est à la suite de son voyage qu’il crée à son tour le PEN Club tchécoslovaque, qu’il présida de 1925 à 1933. Il lança aussi la tradition d’un club littéraire et politique, Pátečníci, qui se rassemblait chez lui et dont faisaient partie les hommes politiques Tomáš Masaryk et Edvard Beneš, son frère le peintre et écrivain Josef Capek, ainsi que Karl Polacek, dont j’aurai l’occasion de parler par la suite.

* Pour ne citer que des livres traduits en français.

Ces Lettres d’Angleterre m’ont été offertes par Ibolya Virag, que je remercie.


Dezső Kosztolányi – Alouette

alouetteJe n’avais pas prévu de relire Alouette cet hiver mais, dès que j’ai terminé La jeune fille brune, j’ai eu envie de me replonger dans ce roman de Dezső Kosztolányi, publié en 1924. A priori, il n’y a aucun lien entre ces deux livres, et pourtant ce sont les quelques phrases sur Subotica (ville du nord de la Serbie, où est basé le narrateur de La jeune fille brune) qui m’ont tout de suite fait penser à Alouette. Toute l’action s’y déroule en effet dans la ville de Sárszeg, « un point minuscule sur la carte », et dont il semble accepté qu’il s’agit en fait de l’ancienne ville hongroise de Szabadka. Aujourd’hui située tout juste du côté serbe de la frontière, cette ville s’appelle dorénavant Subotica.

Alouette est pratiquement le premier livre que j’avais lu à mon arrivée en Hongrie il y a déjà quelques années. J’aime beaucoup Kosztolányi, mais j’avais oublié à quel point Alouette pétille de légèreté et d’observation amusée, et c’est avec beaucoup de plaisir que je l’ai relu.

Sous le flot de lumière rose du parasol, dans cet éclairage presque théâtral, la chose apparaissait enfin dans toute sa vérité. Une chenille sous un buisson de roses, a-t-il pensé.

Alouette, justement : c’est aussi, dans le roman, le surnom affectueux qui lui ont donné ses parents dans son enfance. Aujourd’hui, elle a 35 ans, elle est laide, elle est vieille fille, et elle s’apprête à partir une semaine chez des parents à la campagne, laissant derrière elle ses propres parents qu’elle n’a jusqu’ici jamais quitté aussi longtemps.

Nous sommes en 1899, c’est la fin de l’été, le train part en début d’après-midi, et le roman débute avec les parents mettant la dernière main à leur occupation de toute la matinée : boucler la mallette en osier ainsi que la valise toute râpée d’Alouette.

Pleine à craquer de toutes sortes de choses, et les flancs rebondis comme le ventre d’une chatte qui serait sur le point de mettre bas huit ou neuf petits, elle était là, enfin prête à partir.

Bien installée dans le petit tortillard, Alouette quitte en effet la scène du livre pour ne réapparaître en personne qu’à l’avant-dernier chapitre. Entre-temps s’étale pour ses parents la perspective d’une semaine encore plus morne et étriquée que la vie qu’ils mènent habituellement – lui, archiviste municipal à la retraite, sa femme, et leur fille, s’étant depuis longtemps retirés de la vie sociale de la petite ville.

Il suffira cependant d’un petit changement – un déjeuner au restaurant – pour que se transforme, entièrement et l’espace d’une semaine, leur existence : durant ces quelques jours, ils s’apercevront qu’ils prennent en fait goût au restaurant, au théâtre, à la vie en société, à toutes choses auxquelles ils avaient petit à petit renoncé. Au bout de cette semaine, également, ils s’admettent l’un à l’autre à quel point leur fille et son sort peu enviable leur sont un fardeau, à quel point leur vie est assombrie et rapetissée par l’atmosphère trop protectrice dont ils ont fini par s’envelopper les uns les autres.

Tout cela ne s’accorde pas très bien avec le « pétillement de légèreté et d’observation amusée » dont j’ai parlé au début. Pourtant, c’est bien cela qui domine, surtout dans la partie centrale du livre, pendant l’absence d’Alouette. Cela commence principalement au quatrième chapitre, lorsqu’on découvre, par les yeux d’un jeune journaliste-poète attablé au café, « comme dans un aquarium, toutes les célébrités de la vie sárszégoise ». Il y a les personnages, que l’on retrouvera tout au long du livre, et il y a leurs mœurs, leurs amours, leurs affaires d’honneur et les quelques autres occupations qui meublent leur quotidien. Les portraits sont vraiment savoureux, et l’écriture tellement visuelle qu’on a l’impression d’être nous aussi au beau milieu de ce petit monde.

Juste en face d’eux, en revanche, était assis quelqu’un qu’ils connaissaient : Weisz et Cie, tout seul. Monsieur Weisz allait toujours partout en solitaire, et Cie, que seulement très peu de gens connaissaient, Cie ne l’accompagnait jamais. Ce qui n’empêchait pas que tout le monde à Sárszeg l’appelait : Weisz et Cie.

Le ton fait souvent sourire, comme lors du long passage au cours duquel le père se laisse aller à une douce rêverie solitaire sur le thème du goulash et des nouilles à la vanille du premier restaurant de Sárszeg, que la veille encore il dédaignait. A d’autres moments, l’ironie perce plus franchement, comme lorsqu’au Cercle de Sárszeg se déroule le « gueuleton des mâles » de la ville, sous le portrait du comte Széchényi qui (dans la vraie vie) avait été l’initiateur de ces cercles conçus pour « implanter ainsi de quoi éduquer les hautes classes, et donner plus de vigueur à la vie sociale ». Au lecteur de mesurer l’écart existant entre l’idée de départ, et la forme que lui ont imprimé les mâles de Sárszeg !

Puis arrive le jour du retour d’Alouette, cette longue parenthèse de vie retrouvée se referme, et c’est comme si l’écriture de Kosztolányi s’était elle aussi assombrie : même les pièces d’argent échappées des poches du père poussent des « cris de frayeur ».

Comme le dit Feri Füzes, le gentleman écervelé, chacun possède sa « face de lumière et sa face d’ombre ». C’est aussi vrai pour Alouette, portrait amusé d’une société qui avait déjà cessé d’exister au moment de la parution du roman, doublé d’un regard plus profond sur les joies et les peines que recèle chaque existence, même celles qui, de l’extérieur, peuvent paraître les plus dénuées d’intérêt.

C’est justement l’art de Kosztolányi de jouer sur ces deux registres qui fait d’Alouette un vrai bijou de la littérature hongroise.

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Pour quelques mots sur un autre de ses romans, Anna la douce, une petit biographie de Dezső Kosztolányi et une liste de ses autres livres disponibles en français, c’est par ici.

Dezső Kosztolányi, Alouette (Pacsirta, 1924). Trad. du hongrois par Péter Ádám et Maurice Regnaut. Viviane Hamy, 1991.


Dezső Kosztolányi – Anna la douce

AnnaladouceAnna la douce est l’un des premiers livres hongrois que j’ai lus après mon arrivée en Hongrie il y a quelques années, et qui m’ont fait m’émerveiller de la richesse de la littérature hongroise.

Puis le temps a passé, j’ai fait beaucoup d’autres belles découvertes, et Anna la douce s’est retrouvé réduit dans ma mémoire à sa plus simple expression : dans l’atmosphère tourmentée de la fin des années 1910, une bonne supposément exemplaire mais traitée avec peu d’égards assassine ses maîtres sans que personne ne sache vraiment pourquoi.

Plus tard j’avais vu le film hongrois en noir et blanc où une Mari Törőcsik aux mainstorocsik_Edes-Anna_1 trop délicates pour une bonne à tout faire incarnait cette Anna Édes. Ce film m’avait un peu agacée : là où Kosztolányi avait écrit un roman dont les accents politiques étaient importants mais présentés avec beaucoup de retenue, le film simplifiait, déformait le propos et perdait toute la subtilité du livre.

Ces derniers jours, j’ai profité d’une lecture commune avec Emma de bookaroundthecorner, et son club de lecture, pour finalement faire apparaître sur ce blog Dezső Kosztolányi, figure incontournable de la culture d’entre-deux-guerres hongroise, et pour redécouvrir toute la richesse d’Anna la douce, son dernier roman, écrit en 1926.

Le livre s’ouvre sur une journée de la fin juillet 1919 à Budapest : la république communiste des Conseils vit ses derniers moments avec la fuite de son chef Béla Kun. Kosztolányi fait dans ces deux pages du premier chapitre la référence la plus directe au contexte historique encore très récent du roman. Le renversement des rôles sociaux durant cette très courte période communiste, puis le retour à l’ordre ancien, est l’un des fils de la trame du roman, symbolisé par la relation entre les Vizy et Anna. Les événements qui se succèdent durant le développement de l’intrigue la brève occupation roumaine, l’arrivée des troupes contre-révolutionnaires – sont mentionnés de manière beaucoup plus estompée, formant comme un arrière-plan qu’on aperçoit de temps en temps au travers des fenêtres de l’appartement des Vizy.

Les Vizy, couple sans enfant, sont les maîtres. Monsieur reprend, après la fuite de Béla Kun, son ascension politique et trompe, « poliment, avec élégance, mais constamment, » Madame. Celle-ci pleure sa fille unique trop tôt disparue, court les séances de spiritisme, et se fait perpétuellement du mauvais sang au sujet de l’autre personne-pivot de la maisonnée : la bonne.

Elle voyait défiler devant ses yeux ces femmes – des blondes et des brunes, des maigres et des grosses – qui en vingt ans de mariage étaient passées par sa maison. Elle les confondait déjà. Elle trouvait une tête, elle lui cherchait un corps ; ailleurs, un corps n’avait pas de tête. Elle fouillait dans cet étrange capharnaüm. Puis elle mit un point d’arrêt. A quoi bon les passer toutes en revue ? Il n’y avait pas la grand-chose de réconfortant, elle ne gardait pas souvenance d’une seule qui fut valable. Toutes l’avaient mystifiée, trompée, avaient abusé de sa confiance ; il ne lui restait toujours qu’à recommencer ses démarches, à se remettre en quête d’une nouvelle bonne, comme si elle était victime d’une malédiction.

Ah, si seulement elle pouvait trouver la bonne idéale, qui travaille beaucoup et mange peu, qui ne vole rien et est toujours de bonne humeur ! Ficsor, qui a bien besoin de recouvrer les bonnes grâces des Vizy après s’être compromis auprès des communistes, la leur déniche. Effectivement, Anna Édes est une perle, elle abat la besogne pour quatre, ne sort pas, n’a pas d’amant, passe les nombreux caprices de la famille Vizy (y compris ceux de Jancsi, le neveu Vizy en mal de conquêtes féminines) et généralement fait l’envie de toutes les maîtresses de maison du quartier, jusqu’au jour où les Vizy sont retrouvés morts dans leur lit, tués à coups de couteau.

Personne – la coupable tout aussi peu que les autres – ne saura expliquer le geste d’Anna. Kosztolányi aussi se garde bien de faire trop peser la balance vers telle ou telle explication, se contentant de laisser au lecteur le soin de se faire sa propre impression. Il décrit simplement le déroulement des journées dans cet appartement qui, un peu comme dans une pièce de théâtre, contient toute l’action domestique tout en y laissant parvenir l’écho des événements extérieurs. Au salon, à la cuisine, dans la chambre, dans le bureau de travail, sur le palier, les gens sortent, rentrent et se rencontrent, et on suit « la lutte héroïque » de Madame Vizy pour obtenir « sa » bonne, ses efforts pour surveiller et contrôler Anna, l’ascension ministérielle du mari, les visites des voisines pour médire sur leurs bonnes et l’activité sans relâche des bonnes pour cuisiner et nettoyer.

L’écriture est très visuelle, et compense un peu l’absence (voulue) de vraie pensée chez les personnages : les Vizy n‘ont chacun qu’une unique préoccupation – la bonne, la carrière – autour de laquelle tout tourne ; Anna, qui aurait pourtant bien besoin de réfléchir à ce qui lui arrive, n’a ni le temps ni l’éducation pour s’exprimer et se défendre. Seul Moviszter, le vieux voisin, docteur humaniste, exprime une vraie pensée : faisant en général fi des convenances de la société bourgeoise, il montre une sympathie discrète pour Anna et, pour ça, est traité de pauvre fou et mis à l’écart par sa femme et ses voisins.

L’histoire est simple, mais c’est une simplicité trompeuse : la finesse de la description et des détails, la continuité entre les personnages et événements principaux et ceux d’arrière-plan, et la capacité de Kosztolányi à suggérer sans trop s’immiscer donnent toute sa force au roman. C’est triste (il y est question d’injustice et de meurtre, après tout), mais c’est aussi parfois très drôle dans la description de l’absurde de certaines situations, et dans la légèreté et le mordant de lécriture, comme avec ce portrait assassin de Kornél Vizy, le mari, politicien lâche et opportuniste :

Kornél Vizy dormait précautionneusement.

Tout en boule, tel un hérisson, pour occuper le moins de place, caché derrière les taies blanches des oreillers, il élaborait des déclarations à double sens, souriait à ses ennemis mortels, aux révolutionnaires. Même en rêve il calculait ses tactiques.

Kosztolányi avait-il quelqu’un de ses contemporains à l’esprit en faisant ce portrait ? En tout cas, il ne manque pas d’espièglerie dans son écriture, faisant par exemple, lire à l’un de ses personnages Ainsi écrivez-vous, de son compère Frigyes Karinthy. Lui-même se fait apparaître, « homme de haute taille, hirsute, en vareuse de travail, cigarette au bec, » dans une vignette au dernier chapitre qui sonne un peu comme une morale sur l’incapacité de certains à penser en dehors de leur esprit de classe.

Pour finir, une seule petite note déplaisante dans cette lecture : je trouve dérangeant le choix de n’utiliser que les accents français ou de remplacer les accents hongrois par des accents français dans le texte. Pourquoi, par exemple, faut-il que Jancsi Patikárius devienne Jancsi Patikàrius et Kosztolányi Kosztolànyi dans le texte, alors que dans l’introduction et les notes de bas de page, et sur la page de garde, Kosztolányi a droit à son accent hongrois ? D’une part, ça n’est pas très cohérent, et d’autre part, est-ce si difficile d’insérer des accents hongrois qui (à mon avis) ne rendent pas la lecture des noms hongrois plus difficile ?

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à Szabadka (aujourd’hui Subotica en Serbie) en 1885 et décédé en 1936 à Budapest, Dezső Kosztolányi est de la génération brillante de l’entre-deux-guerre représentée aussi par Frigyes Karinthy, Mihály Babits, Sándor Márai, Gyula Krúdy et tant d’autres. Comme eux il est tout à la fois romancier, poète, nouvelliste, critique littéraire, journaliste et traducteur. Difficile d’en dire davantage sans verser dans les banalités (co-fondateur de la prestigieuse revue Nyugat, qualifié d’homo aestheticus par ses contemporains, considéré comme l’une des figures de proue de la littérature hongroise mais encore trop peu connu en France, etc), mieux vaut donc s’en remettre à ses livres qui parlent très bien pour lui.

Heureusement les traductions sont nombreuses : Chez Viviane Hamy, on trouve aussi deux autres des romans de Dezső Kosztolányi, Alouette et Le cerf-volant d’or, ainsi que Le Traducteur cleptomane, une sélection de nouvelles autour du personnage de Kornél Esti. Les aventures de Kornél Esti, aux éditions Ibolya Virág, présentent quelques autres de ces nouvelles, mais l’édition la plus complète semble être celle de Cambourakis, qui ont aussi publié une autre série de textes : Cinéma muet avec battements de cœur. Le quatrième roman de Kosztolányi, Néron, le poète sanglant, est disponible (avec la préface originelle de Thomas Mann) aux éditions Non Lieu dans un volume qui comprend aussi des « Nouvelles latines » et « Marc-Aurèle », un poème. Même maison d’édition, même format pour Le mauvais médecin, présenté comme un « roman bref » et accompagné d’une nouvelle, « Baignade, » et d’un poème, « Chant pour un enfant malade. » Chez L’Harmattan, Ivresse de l’aube, recueil de poèmes, et enfin, aux éditions La Baconnière, Portraits, collection de croquis.

Dezső Kosztolányi, Anna la douce (Édes Anna, 1926). Trad. du hongrois par Eva Vingiano de Piña Martins. Viviane Hamy, 1992 (réédité en 2007).


Petit guide de la Hongrie, chapitre 4 : Michel Babits – Le fils de Virgile Timár

BabitsLes trois précédentes étapes de mon exploration chronologique de la littérature hongroise avaient été plutôt marquées par l’aventure et les rebondissements, quelque fois patriotiques, quelque fois juste drôles. Dans Le fils de Virgile Timár le ton est tout à fait différent, c’est celui d’un drame d’intérieur : l’intérieur d’un couvent et surtout celui d‘un homme.

***

Virgile Timár, moine cistercien d’un couvent-école de province, respecté mais plutôt solitaire, se prend d’affection pour son jeune élève Pista, récemment devenu orphelin. D’après les dires charitables des « frères en religion » de Timár, Pista a la malchance d’être le fils de « la belle Lina Vágner », « la créature la plus mal famée de tout le comitat », dont le grand crime à leurs yeux est d’être une « fille-mère ». Pour Timár cependant, Pista cesse rapidement d’être simplement le « brave garçon très honnête » qu’il avait défendu au début et devient celui pour lequel Timár s’extirpe de sa vie trop paisible de livres et de prières. S’instaure entre les deux une relation complexe, timidement paternelle pour Timár, insouciante mais un peu marquée par le chantage affectif pour Pista.

C’est ainsi que le pauvre Timár vivait de semaine en semaine et, peu à peu, il ne vécut plus qu’en Pista. Son existence sans événements n’était qu’une feuille grise sur laquelle s’inscrivait la jeune existence de Pista, comme la source fraîche se grave dans le sol desséché. (…) Timár se sentait parfois réellement humilié en face de son jeune ami. C’est que, des deux, c’était le jeune garçon qui avait moins besoin de l’autre, qui était le plus fort. Cela, il le faisait souvent sentir à Timár involontairement et avec sa cruauté enfantine.

Cet équilibre délicat vient à être bouleversé par l’arrivée d’un troisième homme, amant il y a bien longtemps de Lina Vágner et, tout semble l’indiquer, père de Pista. Ce Vitányi, journaliste-écrivain à succès, homme du monde débonnaire et pris sur le tard de désirs de paternité, vient revendiquer son fils. Pista est prié de choisir : d’une part la vie provinciale et mesurée de Virgile Timár, les dimanches après-midi à étudier les textes classiques à deux, la promesse d’un voyage d’été en Italie ; de l’autre la vie pleine de mystères et de promesses de Budapest, la porte ouverte vers un monde moins étriqué aux côtés d’un homme célèbre. La décision sera cruelle pour Timár, qui voit s’envoler le garçon juste au moment où il découvrait le moyen d’échapper à la futilité de sa propre vie.

Avant de poursuivre, je dois dire quà la première lecture j’ai été plutôt exaspérée par ce livre, par l’atmosphère trop raréfiée, trop catholique, qui se dégage des personnages et quelquefois de l’écriture. Je suis toujours un peu sceptique envers les « âmes virginales » qu’on rencontre dans certains livres (en l’occurrence pour décrire un adolescent), et que dire, en tant que lectrice du XXIe siècle, des tourments d’un prêtre de 100 ans plus tôt, dont la vie s’est écoulée à se préserver de dangers imaginaires au sein du séminaire puis du couvent. Il était vraiment temps que Virgile Timár délaisse un peu la lecture de ses vies de saints et ouvre finalement les yeux sur la vie et le monde autour de lui.

Il était de nouveau l’adolescent frissonnant et ignorant, le novice aux allures gauches, à la curiosité lâche qui venait à peine de commencer dans son âme la lutte contre l’ennemi héréditaire, l’ennemi qui ne laisse pas de répit, l’épouvante partout présente, la Femme. (…) Qu’était-ce donc que la Femme, quelle sorte de créature ambiguë, née à la fois pour la sainteté et pour la luxure ? En quoi le corps féminin consistait-il pour être à la fois le vase de la Chasteté et l’instrument de l’Abomination ?

Dans sa préface, le traducteur Aurélien Sauvageot exprime aussi un doute envers les mérites du livre comparé aux autres œuvres de Babits, expliquant avoir tout de même préféré traduire Le fils de Virgile Timár parce que c’est un livre très court et qu’il désirait faire connaître Babits aux lecteurs français des années 1930.

Mais il cite aussi la sobriété et la finesse psychologique de « ce petit récit sans prétention », deux aspects que j’ai davantage appréciés en relisant le livre et en mettant de côté le cadre et l’époque. C’est finalement une histoire assez universelle que Babits raconte, mais il réussit en assez peu de pages à dépeindre les personnages et le contexte qui rendent cette version particulière et complète.

Le personnage le plus intéressant pour moi était celui de Vitányi, non pas en lui-même mais par ce qu’il représente pour les autres personnages du livre : un juif, converti au catholicisme, mais juif quand même, avec « des traits vraiment très orientaux, des traits de juif négroïde », dont les idées font frémir la société bien pensante de la province. De garçon suspicieux parce qu’illégitime, Pista se retrouve avec une deuxième tare : « on a beau faire, le sang juif reparaît », commentent les autres moines une fois révélée l’identité de son père, ajoutant « qu’il aille à l’endroit qui lui convient, à Judapest ! » Timár aussi reconnaît l’héritage juif dans la physionomie de Pista (en qui il avait pourtant vu jusque là le portrait craché de sa mère), mais à l’inverse de ses confrères il honore aussi la vivacité d’esprit de Pista, son esprit rebelle à l’enseignement trop conventionnel et catholique, qui le rendent unique et digne d’intérêt aux yeux de Timár.

J’ai l’impression qu’il me manque une clé pour comprendre vraiment Le fils de Virgile Timár, comme si Babits avait voulu faire passer un message à ses lecteurs contemporains, mais je n’en sais pas assez sur les années 1920 (le livre a été publié en 1922) ou sur Babits pour déchiffrer ce message. Il me semble quand même qu’au-delà de la simple histoire de Virgile Timár, Babits se livre à une réflexion sur la place des juifs assimilés dans la société hongroise et sur qui a le droit de briguer le rôle d’éducateur des jeunes générations. La question de savoir à qui, des parents naturels ou de l’école/église devrait incomber cette responsabilité, revient à plusieurs reprises au fil du livre, d’abord en relation avec la mère de Pista, accusée d’immoralité, puis avec les deux hommes – l’un catholique et l’autre juif – qui se disputent le rôle de père.

Ce portrait de Babits par József Rippl-Rónai (1861-1927), célèbre peintre hongrois proche des Nabis, date de 1923.

Ce portrait de Babits par József Rippl-Rónai (1861-1927), célèbre peintre hongrois proche des Nabis, date de 1923.

Mihály Babits (pour lui donner son vrai nom plutôt que la version francisée privilégiée par Aurélien Sauvageot), né en 1883 à Szekszárd dans une famille de la classe moyenne intellectuelle, est peut-être surtout connu aujourd’hui en tant que poète, mais il a accumulé au cours de sa vie toutes les casquettes d’une personnalité littéraire de premier plan : écrivain, traducteur (entre autres Shakespeare, Dante, Goethe, Sophocle), rédacteur de la revue Nyugat, et enseignant. Son Livre de Jonas, un poème lyrique en vers, a été traduit en français (Flammarion, 1992). Sa poignée de romans montre une grande variété de styles. Le premier, Calife-cigogne (1913/16), aussi traduit en français (In Fine Editions, 1992), est un roman fantastique. Après Le Fils de Virgile Timár(1922) suivent Château de cartes (1923, roman satirique sur la classe moyenne traditionnelle hongroise), Les fils de la mort (1927, décrit comme étant une fresque relatant la décadence d’une famille et d’une classe sociale), et Elsa, pilote, ou la société parfaite (1933, un roman futuriste). Homme aux convictions pacifistes et catholiques, Mihály Babits décède en 1941 à Budapest d’un cancer du larynx.


Panaït Istrati – Oncle Anghel

Istrati1Oncle Anghel, publié en 1924, est le deuxième des Récits d’Adrien Zograffi, cycle de quatre romans qui fait lui-même partie d’une sorte de trilogie assez lâche comprenant La Jeunesse d’Adrien Zograffi et Vie d’Adrien Zograffi. Je dis « assez lâche » sans avoir encore lu le tout, et parce que le passage d’une récit au suivant n’a pas l’air de se faire toujours de manière très chronologique.

Comme dans Kyra Kyralina, le premier des Récits, Oncle Anghel débute alors qu’Adrien Zograffi a 18 ans, et contient principalement des histoires que des hommes lui racontent sur sa propre vie, sur fond de deuxième moitié du 19è siècle roumain. Comme aussi dans Kyra Kyralina, le personnage d’Adrien reste en grande partie dans l’ombre, même si on apprend au court du récit, après une pause de plusieurs années, qu’il a fait entre-temps un voyage de deux années en Asie Mineure, qu’il s’est souvent retrouvé à court d’argent, qu’il a fait de la prison pour avoir « enlevé » une mineure, et qu’à Bucarest il a rejoint le mouvement ouvrier, ce qui lui a valu de se faire arrêter à nouveau.

Ces faits sont l’occasion pour Anghel, l’oncle d’Adrien, de morigéner celui-ci en lui contant sa propre vie, puis en enjoignant à Jérémie, un distant cousin, de lui narrer la vie de son père, Cosma.

« La vérité sur la folie des passions », « la barbarie du Dieu fou qui a créé la chair pour le plaisir de la tourmenter », voilà ce qu’Adrien est prié de retenir à travers l’exemple d’Anghel, de Jérémie et de Cosma.

Je sais encore que notre plus grande erreur est de trop désirer le bonheur, tandis que la vie reste indifférente à nos désirs : si nous sommes heureux, c’est par hasard ; et si nous sommes malheureux, c’est encore par hasard. Dans cette mer d’écueils qu’est la vie, notre barque est à la merci des vents, et notre adresse ne peut éviter que peu de chose.

Je ne sais pas (encore) si les épisodes suivants des Récits montreront un Adrien aussi assagi que son oncle le voudrait. Le cas d’Anghel est pourtant assez lugubre : « une tragique destinée s’était abattue sur lui ; d’un homme enthousiaste et croyant, elle avait fait un morose et un impie », tout ça pour être tombé amoureux d’une femme belle, mais sotte, incapable et paresseuse. Une vie conjugale désastreuse, la mort de trois enfants adorés, c’en est trop pour Anghel, qui abandonne tout espoir, tout contact et tout travail pour finir ses jours dans un taudis, rongé par l’alcool et les vers.

C’est justement lors de la dernière confrontation entre Adrien et Anghel que l’oncle, au seuil de la mort, passe le relais à Jérémie : le père de celui-ci, Cosma, le terrible contrebandier chargé de venger la mère de Stavro dans Kyra Kyralina, s’était (aux dires d’Anghel), aussi un peu trop facilement enflammé pour les femmes, et c’est ce qui le conduira à sa perte.

Un des résultats de cette passion trop facile, c’est Jérémie, vénérable barbu de soixante-dix ans passés au moment de la mort d’Anghel. Son récit est tout autant celui de la vie de son père que de la sienne. Élevé sans mère par les deux chefs d’un groupe de braconniers, Jérémie a grandi avec la forêt et les clairières pour chambre, la lune et le feu de bois pour lampe, et les rivières pour salle de bain. Pour lui comme pour Cosma, la liberté c’est la vie, et mieux vaut mourir qu’être esclave. La chance dure une douzaine d’années, puis tourne court : au court d’une bataille avec une armée de mercenaires, Jérémie est capturé et livré comme esclave à la cour d’un grand boyard et archonte grec.

Deux ans passèrent, deux longues années pendant lesquelles je ne fis que mourir tous les matins en me réveillant. Je pensais aux paroles de Cosma : « Une mort sans fin. » C’était vrai.

Finalement, l’heure de l’évasion sonne, et c’est aussi l’occasion pour les braconniers d’enlever la belle Floritchica. Cosma ne peut résister aux charmes de cette « fleur de chardon en plein épanouissement », mais le chardon pique, et le braconnier finit terrassé par sa propre passion, non sans d’abord donner l’occasion à Floritchica de révéler qu’elle n’est pas du tout étrangère à la naissance de Jérémie (une scène de reconnaissance familiale qui m’a fortement fait penser au Trouvère de Verdi, un de mes opéras préférés). Sous ses dehors fragiles, Floritchica est (enfin) une femme qui sait tenir tête aux hommes, tant et si bien qu’elle devient même capitaine de la bande de brigands, préfigurant ainsi Présentation des Haïdoucs, le troisième des Récits, dans lequel elle raconte son histoire à son fils tout juste retrouvé, histoire que Jérémie rapporte à son tour à Adrien.

Après l’histoire terrible de l’oncle Anghel, celle de Jérémie souffle comme un vent de liberté sauvage bienvenu. Istrati fait un portrait très vivant de ces hors-la-loi à la Robin des Bois, hommes qui passent très (trop) facilement de la violence aux sentiments, et associent à leurs activités de contrebande une prédilection pour se débarrasser des puissants étrangers qui exercent leur pouvoir du confort de leurs villas. La langue aussi est très vivante, que ce soit pour décrire la vie des cours d’eau au clair de la lune ou pour dépeindre la vie des paysans, bergers, nobles et contrebandiers qui peuplent la campagne roumaine. C’est peut-être parce que, dans Oncle Anghel, Istrati fait moins voyager ses héros et s’attache plus à détailler leur environnement que j’ai préféré celui-ci à Kyra Kyralina.

Scriitorul-Panait-Istrati-din-Braila-

Dire d’Istrati que sa langue est très vivante n’est pas du tout anodin : au contraire, c’est mettre le doigt sur un des nombreux aspects impressionnants du CV d’Istrati. « Fils d’une amoureuse roumaine et d’un aventurier céphalonite » (comme il le fait aussi dire d’Adrien Zograffi, son alter ego à plus d’un titre), Istrati naît en 1884 à Braïla, grande ville portuaire du Danube et, après un rudiment d’école et des petits emplois variés, se met à écrire (en roumain) vers 1907. Une dizaine d’années plus tard, il échoue dans un sanatorium suisse pour soigner sa tuberculose, et se lie d’amitié avec un jeune intellectuel juif (certains le disent en partie roumain, d’autres en partie russe), qui lui enseigne le français. C’est le départ d’une grande aventure littéraire puisque, à partir de Kyra Kyralina, il écrit directement dans sa nouvelle langue. Les années 1920 sont celles de la rencontre avec Romain Rolland, qui le pousse à l’écriture, et de Joseph Kessel (qui signe la préface des Récits), celles aussi de l’engagement continu pour les idéaux communistes.Avec un premier voyage en URSS en 1927, suivi d’un autre en 1929, cet engagement prend un coup : en 1929 paraît Vers l’autre flamme après seize mois dans l’URSS (ou Vers l’autre flamme. Confession pour vaincus), compte-rendu plus que critique du régime soviétique, co-écrit avec Boris Souvarine et Victor Serge. Mis au ban par les communistes de France et de Roumanie, il flirte avec le milieu ultra-nationaliste roumain des années 1930 avant de mourir à Bucarest et de sombrer dans un oubli temporaire.

L’édition que j’ai utilisée, empruntée à la Bibliothèque Nationale de la Littérature Étrangère de Budapest, montre bien son âge, puisqu’elle porte encore le sceau « Bibliothèque Nationale Gorkij », de l’époque où il était encore de bon ton de célébrer les héros marxistes dans les institutions hongroises (par coïncidence, Istrati portait le surnom de « Gorky des Balkans »). Préparée par Gallimard en 1968, cette édition avec sa couronne de fleurs folklorique marque un certain regain d’intérêt pour Istrati et plusieurs de ses livres ont depuis été re-publiés séparément (Gallimard, Grasset) ou en anthologie (Phébus).

Panaït Istrati, Oncle Anghel. Gallimard, 1968 (Rieder et Cie, 1924).