Zofia Nałkowska – Les Impatients

Tous ces gens, les morts aussi bien que les vivants, le grand-père Fabian, Ludwika, les parents, les deux tantes, étaient à présent fortement ancrés dans la mémoire de Jakub ; ils s’ordonnaient dans son esprit et continuaient de foisonner. (…) Oui, son esprit était aussi peuplé d’êtres qu’il n’avait jamais vus, d’inconnus ; et chacun d’eux véhiculait sa propre histoire. Ils avaient trouvé leur place en arrière-plan, s’étaient détachés d’une autre strate de souvenirs dépenaillés.

impatientsAu début, il est un peu facile d’être étourdi par le fourmillement des membres de la grande famille Szpotawy qui peuplent les premiers chapitres des Impatients. Partant du grand-père Fabian, ces premières pages évoquent tour à tour, brièvement, différents membres de plusieurs générations, et il faut un peu de temps pour retomber sur ses pieds et saisir que certains ces personnages se détachent de ce fourmillement et que c’est eux qui vont nous servir de guide dans l’histoire. C’est un peu comme si le regard d’auteur de Nałkowska s’était aussi porté sur chacun des personnages dont elle avait imaginé l’existence, avant de décider que c’est Jakub, le petit-fils de Fabian, et sa femme Teodora, qui retiendront son attention. C’est pour ça, je pense, que je n’ai pas vu la fin de leur histoire arriver alors que pourtant elle figure déjà dans les premières pages du roman.

Zofia Nałkowska ne m’était pas inconnue avant de commencer cette série sur les femmes choucasécrivains d’Europe centrale et orientale, car c’est en fait la lecture de Choucas (publié en Pologne en 1927), lors de la sortie de sa traduction en anglais en 2014*, qui m’avait donné envie de m’intéresser davantage à ces écrivaines de l’entre-deux-guerres. C’est vraiment dommage que si peu de ses romans soient disponibles en français car ma lecture des Impatients n’a fait que confirmer mon impression que c’est une femme dont les romans ont encore, par leur sujet et leur style, beaucoup qui peut nous intéresser aujourd’hui.

Parce qu’il y a tant de personnages, et parce qu’ils viennent presque tous d’une même famille, Les Impatients a quelques allures de roman familial. Pourtant, Nałkowska n’y décrit pas une trajectoire particulière (d’ascension ou de déchéance sociale, par exemple), ni ne cherche à élucider un mystère familial : ce qui l’intéresse, c’est plutôt la vie intérieure des protagonistes, leurs émotions, les peurs anciennes ou récentes, et surtout leurs souvenirs.

La relation complexe qu’entretient Jakub avec sa femme Teodora, une relation fondée sur un amour ancien mais que le temps a ponctué de ruptures et de retours, forme la trame du roman. Mais leur histoire n’est pas racontée de façon linéaire, avec une suite de faits, mais plutôt de manière discontinue et par le biais des perceptions de Jakub, qui cherche à comprendre comment et pourquoi sa relation avec Teodora a changé. Leur histoire est inséparable de celle de leur famille, non seulement parce qu’ils sont continuellement amenés à se retrouver (ainsi Jakub aide-t-il son beau-frère Roman à trouver un travail dans la même firme que lui, et son père les rejoint ensuite au grand déplaisir de Jakub) mais aussi parce qu’ils sont continuellement présents dans l’esprit de Jakub qui se remémore des épisodes de leur passé et comment ils l’ont façonné, lui.

Quand elle fut sur le point d’accoucher, Leonia fut taraudée par d’autres soucis. Elle prit soudain conscience que mettre un enfant au monde non concernait pas seulement son couple. Elle donnait aussi la vie au neveu de Róża et de Pia, et d’Izabella qu’elle n’avait vue qu’une seule fois dans sa vie et qui était presque une inconnue. Elle donnait aussi un petit-fils à son père, feu January Łowicki, et à son épouse, et par la même occasion un arrière-petit-fils à leurs propres parents. Elle donnait à tous leurs descendants un nouveau parent proche ou éloigné d’un cousin, d’un oncle, d’un grand-père, d’une foule de gens qui ignoraient son existence et jusqu’à son propre nom. Elle mettait au monde un futur époux, le père d’un enfant, l’amant de femmes inconnues. Elle se trouvait comme prisonnière de deux miroirs ; l’un la projetait dans l’infini et l’autre décuplait son image, celle de la grand-mère et de l’arrière-grand-mère de personnes inconnues qui un jour vieilliraient à leur tour et qui mourraient aussi.

Cette emprise de la famille sur la vie intérieure de ces personnages n’est pas spécifique à Jakub, c’est un trait de caractère partagé par d’autres membres de la famille, et ce n’est pas parce que cette famille Szpotawy est vraiment plus compliquée qu’une autre mais parce que c’est par leur sensibilité, leur imagination et comment elle influence leurs actions que Nałkowska a voulu penser ses personnages. Ces souvenirs sont tellement importants dans le roman qu’ils peuvent même être source de confrontations, comme par exemple lorsque la grand-mère Ludowika et sa fille Marta présentent leurs versions contradictoires de la vie de Fabian, leur mari et père. On retrouve dans cet échange, répété tellement souvent que « la mère et la fille s’étaient réparti les rôles », une légère touche d’humour qui réapparait ici et là au fil du roman, comme par exemple dans le portrait que fait Nałkowska de la facétieuse Tante Pia.

S’il y a une chose qui distingue la famille Szpotawy, elle se résume au mot suicide : je n’ai presque pas envie de l’évoquer, parce que le mot risque de donner l’image d’un roman bien plus sombre qu’il ne l’est réellement. Cependant, il est vrai que les suicides ou tentatives de suicide sont nombreuses : elles n’apparaissent pas dans le présent du roman, mais le souvenir des suicides d’anciens membres de la famille fait partie de l’histoire partagée de cette famille qui en est venue à se diagnostiquer une tendance héréditaire au suicide. En dehors de cela, la mort, due à la maladie ou au vieil âge, est souvent présente, comme on peut s’y attendre dans un roman où l’histoire de la famille sur plusieurs générations est aussi présente dans l’esprit de Jakub et de ses contemporains. Jakub lui-même ajoutera à la fin du roman une nouvelle variante au catalogue des causes de décès.

C’est cependant cette récurrence de la mort par suicide qui explique le titre du livre, les « impatients » étant ceux qui, parmi tous ceux qui peuplent l’univers intérieur de Jakub, « avaient renoncé délibérément à la vie ».

Les Impatients fourmille donc de personnages, ceux qui intéressent le plus Nałkowska étant les personnages quelque peu torturés et finalement solitaires malgré la présence de leur famille autour d’eux. Malgré cela, il se dégage du roman une impression de luminosité, qui avec les contours flous des personnages m’a fait penser que l’image de couverture (un détail d’A la sombra d’Alfredo Zorrilla de San Martin) était très bien choisie. Elle reflète aussi l’impression d’apaisement qui se dégage de certains passages, ceux dans lesquels Teodora s’installe à la campagne, fuyant la ville où Jakub a un emploi de gratte-papier, et où elle s’épanouit. On sent une certaine sensibilité de Nałkowska envers la campagne, ses couleurs, son rythme de vie. Même la description des carpes qu’élève la famille de Teodora dans des étangs en est empreinte :

Ces énormes carpes royales étaient magnifiques, de véritables miroirs avec des corps nus et splendides de métal vif, rose argenté, parsemé de quelques grosses écailles dorées qui brillaient comme des joyaux sur leurs flancs. Elles avaient le dos noir, les flancs rosés, et le ventre argenté. Pia se réjouissait à leur vue, répétant sans cesse :

– Elles sont si belles, on dirait des Rubens !

Le roman date de la fin des années 1930, et tant la vie à la campagne (avec la dépendance aux animaux pour les déplacements et les travaux agricoles, par exemple) que la description de la vie en ville, montrent bien qu’il s’agit d’une période assez lointaine pour nous. Je ne sais pas s’il en était de même pour les lecteurs contemporains de Nałkowska. Celle-ci joue en tout cas beaucoup sur l’absence de repères temporels : le présent et le passé se prolongent mutuellement, le roman n’ayant pas vraiment de présent et le passé plus ou moins lointain revenant en boucle au gré des pensées et des souvenirs des personnages. Occasionnellement, Nałkowska insère une indication sur le passage du temps à l’intérieur du roman (on trouve par exemple un « à cette époque », mais peu d’indications de mois, d’années ou même de saisons), mais on s’aperçoit rapidement qu’il ne faut pas se fier à ces indications et que tous les événements, qu’il s’agisse d’événements concernant les grands-parents ou les arrière-grands-parents, sont narrés comme s’ils faisaient partie de la même époque que celle à laquelle vit Jakub. On s’y perd un peu si on essaie de trouver la logique des événements et la chronologie des différents chapitres, mais comme finalement la temporalité importe peu, le mieux est juste de se laisser porter. Le pire qui puisse arriver est d’avoir à relire certains passages ou le livre entier, mais c’est vraiment un risque plutôt agréable qu’autre chose.

D’après la postface très intéressante de Stefan Chwin (dont le roman Hanemann est aussi disponible en français chez Circé), Les Impatients n’a pas connu un très bon accueil à sa sortie (d’abord sous forme de feuilleton, puis de roman). L’époque a beaucoup joué, car si le roman ne comporte absolument aucune indication du contexte dans laquelle il a été écrit, il est tout de même paru l’année de l’invasion de la Pologne par les forces du IIIe Reich, et donc l’année du début de la seconde guerre mondiale. Le style aussi avait joué, les critiques s’arrêtant sur la construction non-linéaire du roman et sur le caractère « instable » (parce que très subjectif) du narrateur. Les temps ont changé, ces nouvelles formes d’écriture sont devenues plus acceptables pour les critiques, et pour ma part je garde un excellent souvenir de ces Impatients. Par coïncidence étant donné que ma lecture des Impatients suit celle du Concert de Bach d’Hortensia Papadat-Bengescu, la postface mentionne les parallèles entre l’univers littéraire de Nałkowska et celui de Proust, des parallèles que la traductrice Florica Ciodaru-Courriol soulignait aussi lorsque je l’ai interrogée sur l’œuvre de Papadat-Bengescu. Peut-être devrais-je enfin me plonger à mon tour dans l’œuvre de Proust.

nalkowskaNée en 1884 à Varsovie, où elle décède en 1954, Zofia Nałkowska était une personnalité reconnue de la vie culturelle et littéraire polonaise : auteure de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre, contributrice à de nombreux journaux et revues, elle fut aussi vice-présidente du PEN Club polonais et la seule femme membre de l’Académie Polonaise de Littérature au moment de son élection en 1933. Elle était également proche des cercles politiques à un moment de l’histoire de la Pologne où celle-ci avait regagné son indépendance à la faveur de la première Guerre Mondiale, avec tout ce que cela impliquait en termes d’évolutions politiques et sociales. Restée en Pologne durant l’occupation nazie, elle continue à tenir un journal qu’elle avait commencé à l’adolescence, et dont la lecture doit être fascinante (ce journal court de 1899 à 1954 et a été publié en Pologne entre 1975 et 2001). Juste après la guerre, elle publie Médaillons, une collection de nouvelles inspirées de son travail pour la Commission Centrale d’Investigation des Crimes de Guerre Nazis, et qui est d’ailleurs disponible en édition bilingue polonais-français (Institut d’études slaves, 2014). Parmi ces nouvelles, Près de la voie ferrée avait auparavant été publiée par les éditions Allia en 2009), leur site donne une biographie très courte de Zofia Nałkowska. On trouve aussi un article très intéressant sur les liens entre la vie et l’œuvre de Zofia Nałkowska ici  (en anglais).

Je continue avec Les Impatients ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle. Par la même occasion je contribue au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est » !choucas malfere

* J’adore découvrir qu’un vieux roman supposément introuvable en traduction française a en fait déjà été traduit il y a près de 80 ans. Ça me donne toujours envie de savoir qui a eu l’idée de le traduire en français, qui était la personne qui l’a traduit, qui l’a lu ensuite, et si la traduction est datée pour nous aujourd’hui ? Je n’ai pas la réponse à toutes ces questions, mais la bonne nouvelle est que « Choucas, roman international » fait partie de ses traductions-mystère : d’après le catalogue de la BNF il a été traduit par Félicie Wylezynska et le comte Jacques de France de Tersant en 1936 pour les éditions Edgar Malfère. Ce qui n’est pas une garantie qu’il est trouvable en librairie, malheureusement.

Zofia Nałkowska, Les Impatients (Niecierpliwi, 1939). Traduit du polonais par Frédérique Laurent. Circé, 2016.

 

Publicités

Karel Poláček – Les hommes hors-jeu

Comportez-vous comme un public sportivement à la hauteur !

Karel_Poláček_(1892-1945)S’il est quasiment inconnu en France aujourd’hui, Karel Poláček était l’une des figures de la vie culturelle tchèque de l’entre-deux-guerres, connu pour ses livres et ses articles dont le ton humoristique, parfois satirique, lui permettait de dépeindre la vie de la classe moyenne et du prolétariat tchèques.

Né dans une famille juive de Bohême en 1892, il est l’un des nombreux écrivains de cette région à être morts en déportation, à l’âge de 52 ans, en janvier 1945. Travaillant pour le quotidien praguois Lidové Noviny aux côtés de Karel Čapek, il faisait aussi partie du cercle intellectuel et politique des « Pátečníci » qui s’était longtemps rassemblé les vendredis dans la maison de Čapek.

C’est cette association qui m’a fait sortir Les hommes hors-jeu de Karel Poláček de monhommes hors jeu étagère après ma lecture des Lettres d’Angleterre de Čapek, alors que le sujet du livre ne m’inspirait au départ pas beaucoup. Il s’agit en effet à première vue d’un roman « sportif », dans lequel le foot et son monde de supporters jouent un rôle de premier plan.  Plus précisément, l’animosité qu’entretiennent entre eux les partisans du Victoria et ceux du Slavia est l’étincelle qui enclenche l’engrenage que met en scène Les Hommes hors-jeu : deux équipes, deux groupes de supporters, une compétition féroce sur le terrain comme dans les gradins.

Emmanuel Hrabasko, chômeur, et Monsieur Naceradec, commerçant en confection et imperméables, sont les deux principaux personnages de ce roman et, s’ils connaissent par cœur l’historique de leurs clubs préférés et le pedigree de leurs joueurs, ils se situent plutôt du côté des spectateurs.

Qu’est-ce que je dois faire, monsieur l’inspecteur, dites-moi ? Je ne peux pas passer tout mon temps à rester assis dans un café, non ? Le docteur m’a recommandé de faire du sport alors je viens au foot.

Las, c’est à côté l’un de l’autre qu’ils se retrouvent un jour de match de première division. Il ne faut pas très longtemps pour que le ton monte entre ces deux supporters enthousiastes des deux équipes ennemies : au bout de seulement 17 minutes de jeu, les voilà qui se font escorter hors du stade en direction du commissariat. Pourtant, c’est en bons termes qu’ils en ressortent peu après et qu’ils se dirigent vers la ville, plongés dans une « discussion théorique sur le déclin du football tchèque. » Ils sont même en tellement bons termes que, lorsqu’ils se quittent, c’est avec pour Emmanuel la satisfaction de pouvoir commencer à travailler pour Monsieur Naceradec dès le lendemain matin.

Dès lors, c’est la vie quotidienne des deux hommes et de leur famille (son père pour Emmanuel, sa femme et ses nombreux parents pour Monsieur Naceradec) que dépeint Les Hommes hors-jeu, une vie parfois un brin chaotique et dont les interstices sont remplis par le foot, qu’il s’agisse des prières du soir dédiées à la victoire de l’équipe préférée (comme d’ailleurs du kaddish qu’un certain Katz récite lors des défaites de son équipe), des histoires footballistiques pour encourager les enfants à finir leur soupe, des péripéties sentimentales des messieurs Habasko senior et junior ou des (nombreux) rêves d’Emmanuel.

Les chapitres, très courts, aux titres décalés (« Un échange désagréable entre un acacia et un poêle » ; « Eman ne regarde pas et Monsieur Naceradec ne chante pas »), font s’enchaîner les situations burlesques où la répétition des ressorts doit elle-même faire partie du caractère humoristique du livre. L’impression première est que Karel Poláček cherche à faire facilement rire, et l’on pourrait sans trop de difficulté s’imaginer ses personnages partager la scène avec le Chaplin des films muets ou prendre les traits de congénères du brave soldat Švejk (le livre a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation au cinéma dès le début des années 1930).

film hommes hors jeu

Pourtant, si les personnalités des principaux personnages sont assez bien campées par l’auteur, il a dû être difficile de retranscrire le ton et surtout le vocabulaire de ces habitants des faubourgs de Prague au tout début des années 1930. Le traducteur (Martin Daneš, dont j’avais apprécié Le char et le trolley il y a quelques années) a pris le parti d’insérer un lexique plus moderne (potes, thunes, nanas, mouise…), notamment dans le vocabulaire d’Emmanuel. Je ne peux pas commenter la fidélité au texte d’origine mais ce choix de traduction m’a paru assez forcé et m’a gênée tout au long de ma lecture.

C’est dommage, car le livre fait bien plus que retracer les péripéties rocambolesques de deux ardents supporters de foot et leurs familles. Derrière l’aspect burlesque, on y voit le mode de vie des « petites gens » des faubourgs praguois de l’entre-deux-guerres, un mode de vie très étriqué pour les Habasko, et régi par toutes sortes de codes inspirés de la vie bourgeoise pour les Naceradec. On y voit aussi sous différentes formes comment un groupe peut se former contre un autre (les supporters du Slavia contre ceux du Victoria, par exemple), puis les deux s’allier pour se retourner contre un troisième (s’il s’agit d’équipes étrangères), comme une démonstration en miniature des passions qui peuvent déchaîner les peuples. Si Poláček s’inspirait probablement de l’atmosphère des années d’après-guerre dans son pays tout nouvellement indépendant, il ne pouvait pas encore savoir à quel point certains des passages allaient se révéler prophétiques.

Les Allemands du Reich et les Allemands de l’Autriche prenaient Prague en étau. Le devoir des équipes tchèques était d’engager une rude bataille contre l’ennemi juré de notre peuple, de confirmer leur renom et de faire une démonstration de haut niveau sur la pelouse ! Quel cœur tchèque ne se mettrait pas à battre plus vite ?

Cependant ce ne sont pas tant des interprétations géopolitiques trop profondes, ni d’ailleurs des explications footballistiques émanant du texte, que de l’humour tous azimuts de Poláček, dont je me souviendrai – humour plus absurde et moins fin que celui de Čapek mais qui semble tout de même avoir constitué une caractéristique récurrente des écrivains de cette période et de leurs successeurs.

Son roman Nous étions cinq (rédigé en 1943, publié à titre posthume en 1946) est également disponible en français, un article sympathique lui avait été dédié à sa sortie en 2017 ici.

Karel Poláček, Les hommes hors-jeu (Muži v offsidu, 1931). Traduit du tchèque par Martin Daneš. Editions Non Lieu et Karolinum, 2012.


Camil Petrescu – Madame T.

madametDeux héroïnes se disputent le premier rôle dans ce roman du roumain Camil Petrescu. L’une, la Madame T. du titre français, est d’autant plus présente qu’elle n’apparaît souvent que de manière détournée. L’autre, c’est la Bucarest des années 1930, croquée sur le vif alors qu’elle s’affranchit tout juste des rigueurs du XIXe siècle pour se lancer à la conquête des nouvelles modes avec toute la vigueur d’une jeune capitale. Bucarest sert de cadre omniprésent aux divers duos amoureux qui ponctuent les deux récits qui forment la plus grande partie de Madame T.

Le premier, une courte série de lettres signées « T. », est le récit-confession de l’amour qu’elle a porté à « X » et celui que lui a voué, en vain, « D » : vivantes, détaillées, complétées en bas de page par de longs commentaires du destinataire des lettres, elles s’arrêtent inopinément pour laisser place aux quelques 300 pages du récit principal. Intitulé « Par une après-midi du mois d’août », celui-ci s’ouvre de la manière la plus anodine qui soit (« J’avais déjeuné dans le jardin du restaurant Royal avec deux écrivains ») mais devient petit à petit vers le récit douloureux de constellations amoureuses complexes. On y suit les pensées de « Fred », jeune homme aisé et désœuvré, alors qu’il lit les lettres passionnées du poète tourmenté Ladima à l’actrice ratée Emilie, maîtresse occasionnelle de Fred, qui lui révèlent les profondeurs insoupçonnées de l’âme humaine. Ce sont ensuite, aussi, ces mêmes lettres qui le mènent malgré lui à se remémorer sa passion malheureuse pour Madame T.

Se succédant et se superposant comme un jeu de miroir, les duos et trios Fred-Emilie-Ladima, Fred-Madame T., ou encore – car le lien entre premier et deuxième récit s’éclaircit au fil du texte – « D »- « T »-Fred, reflètent à l’infini une même image, celle de relations amoureuses intenses, inégales, compromises et finalement vouées à l’échec.

Celles-ci n’existeraient pas sans Bucarest, ville d’ombres et de lumières où le luxe et la misère se côtoient quotidiennement. Presque toutes les classes sociales urbaines sont représentées, presque toutes aussi se croisent dans ces duos et trios amoureux. Descriptions d’intérieurs et de lieux de rencontre (le théâtre, le club, le restaurant) se joignent aux descriptions des personnes pour donner toute son étoffe à l’histoire et aux personnages, recréant à l’occasion pour le lecteur un monde fourmillant de vie, d’enthousiasmes et de changements.

Bucarest dans sa géographie spatiale, mais aussi son atmosphère : on sent que le monde que Camil Petrescu fait vivre dans Madame T. est vraiment le sien, celui qu’il cotoyait et voyait évoluer au jour le jour. Ce n’est sûrement pas par hasard, par exemple, que le point de départ de toute l’histoire de Madame T., celui qui permet la rencontre la plus importante, est la remise à neuf, dans le tout nouveau style Art Déco, de la garçonnière d’un fils d’industriels aisés. Au fil des pages de ce roman (370 pages écrites assez serré), les intrigues politico-mercantiles suivent les descriptions des soirées du tout-Bucarest, la mise sur pied d’un journal polémique celles d’un enthousiasme amateur pour l’aviation comme hobby.

Petrescu sait prendre son temps – un temps qui s’étire comme celui d’un après-midi d’août trop chaud pour faire quoi que ce soit – et ne recule pas devant de nombreuses digressions, qu’elles portent sur des descriptions détaillées de corps, de mains et de physionomies, ou sur de longues conversations sur la mode masculine. Cela peut parfois faire beaucoup – j’aurais, pour une fois, préféré un peu moins de contexte politique, et les longs commentaires de bas de page par un personnage témoin mais pas acteur de l’histoire prennent occasionnellement trop le pas sur l’histoire principale. Mais ce va-et-vient entre présent et passé, découverte des lettres de Ladima et reconstitution des amours de Fred, histoires amoureuses et contexte social, reste bien maîtrisé et permet de garder le fil de la lecture.

En plus d’être finement écrit, je garderai donc réellement de ce roman l’impression d’avoir eu entre les mains un portrait très précis d’une ville et de ses habitants conscients d’être en pleine transition et avides – pour ceux qui le peuvent – d’en profiter au maximum.

Camil Petrescu foto_03141006

De Camil Petrescu, je ne connaissais auparavant que le titre de Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, publié en 1930 et traduit depuis par Laure Hinckel pour les Editions des Syrtes. Roman là aussi d’amour, mais cette fois sur fond de Grande Guerre dont Petrescu fut l’un des acteurs, il est je crois plus facile à dénicher que Madame T., ce qui explique sûrement pourquoi je ne l’ai pas (encore) lu.

Auteur de romans et de pièces de théâtre ainsi que journaliste, Camil Petrescu (1894-1957) fut aussi directeur du Théâtre National de Bucarest et membre de l’Académie roumaine à partir de 1947.

Camil Petrescu, Madame T. (Patul lui Procust, 1933). Trad. du roumain par Jean-Louis Courriol. Editions Chambon-Poche, 1990.

Je reprends avec Madame T. mes Voyages au gré des pages (quatrième étape) après une absence bien plus longue que prévue. Si tout va bien, la prochaine escale nous amènera en Albanie, à la suite d’un certain Paumé.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 6: Tibor Déry – La phrase inachevée

Dery-Tibor-La-Phrase-InacheveeEn rédigeant ma série de 12 livres pour mon exploration de la littérature hongroise du siècle dernier, j’avais choisi pour les années 1940 La phrase inachevée de Tibor Déry en me fiant à sa date de publication, 1946/1947. C’était une erreur, parce que le livre a en fait été écrit entre 1934 et 1938, quoique sa première publication n’a effectivement eu lieu que juste après la seconde guerre mondiale. Si le livre a quelque chose à dire sur les années 1940, c’est seulement dans la mesure où il décrit des choses que le climat de l’immédiat après-guerre permettait de dire tout haut alors que celui des années 1930 tendait plutôt à les censurer.

Autour d’une famille bourgeoise en perte de vitesse, les Parcen-Nagy, et d’une famille d’ouvriers communistes, les Rózsa, Déry construit en effet un vaste portrait de la société budapestoise d’avant-guerre et surtout de cette partie de la société – ouvriers et intellectuels engagés à gauche – refoulée dans l’illégalité par des classes dirigeantes profondément hostiles aux idées socialistes ou communistes. En guise de trait d’union entre ces deux familles, Lörinc Parcen-Nagy, jeune homme en rupture de ban avec son milieu et qui tente de vivre selon son propre code moral, mais trop incertain de ses opinions, trop malheureux et trop marqué par ses origines bourgeoises pour être accepté par le prolétariat.

Parmi les écrivains hongrois qui ont décrit la vie des gens de Budapest dans les années 1930, Sándor Márai (par exemple dans ses Métamorphoses d’un mariage) ou Antal Szerb (par exemple Le Voyageur et le clair de lune) ont décrit les préoccupations sentimentales et existentielles des classes aisées. Dezső Kosztolányi et Zsigmond Móricz, eux, se sont davantage intéressés à la vie de bohème des journalistes sans le sou et à celle des petits employés rongés par les tracas pécuniaires et le manque de perspectives d’avenir. Dans La phrase inachevée, Déry descend encore plus bas sur l’échelle sociale, voire passe de l’autre coté, celui des femmes de ménage, des garçons de café, des petits vendeurs de journaux et surtout des ouvriers comme ceux des usines métallurgiques de Csepel.

Dans les quartiers populaires comme celui d’Angyalföld (Terre des Anges) où vivent les Rózsa, règnent la précarité, l’insalubrité, la maladie et la faim. S’y ajoute un climat tendu entre prolétariat qui tente de s’organiser, et bourgeoisie industrielle qui réplique aux menaces de grèves à coups de mise au chômage, de répression policière et de censure. Le souvenir de la courte mais sanglante Commune de 1919, première grande remise en cause de l’ordre politique et social du pays, hante encore, 15 ans après, les classes dirigeantes très conservatrices et de plus en plus autoritaires.

En faisant des Rózsa des militants communistes, Déry montre au lecteur le ferment de mécontentement, les dissensions entre sociaux-démocrates et communistes (attisées par leur ennemi commun au pouvoir), mais aussi la traque continue dont font l’objet les militants. Tous les ouvriers qu’on rencontre dans le livre ne sont pas politisés, loin de là (et heureusement, sinon ça pourrait ne pas être très drôle à lire), mais ceux qui s’engagent risquent la filature, la clandestinité, la prison, les interrogatoires musclés, avec pour seules échappatoires la mort ou, comme pour Mme Rózsa, l’exil.

Les autres habitants de la rue Országbíró, voisins des Rózsa, forment un arrière-plan saisissant qui illustre le plaidoyer des Rózsa pour une société meilleure que celle où une femme tue sa fille qu’elle ne peut plus nourrir, où un couple se suicide parce qu’il ne peut plus payer le loyer après un accident de travail qui fait du mari un estropié, où les ouvriers traversent la capitale à pied pour rentrer chez eux après une longue journée de travail parce que leur salaire n’est pas suffisant pour payer les transports en commun, et où les « capitalistes » s’enrichissent quasi impunément en détournant les fonds de la sécurité sociale.

Le principal coupable de ce dernier méfait est justement Károly Parcen-Nagy, le père de Lörinc, dont le suicide révèle encore un peu plus le fossé qui existe entre milieux bourgeois et ouvrier, puisqu’il permet aux autres membres de la famille (principalement des femmes) de s’adonner à leurs propres passe-temps : les vieilles querelles familiales, les spéculations quant à la distribution de l’héritage de la grand-mère, le renouvellement de la garde-robe, les affaires du cœur, et ainsi de suite. Là aussi cependant les personnages sont assez nuancés et différenciés pour donner l’impression que c’est un portrait assez fidèle de la Budapest des années 1930, entre le cousin qui flirte avec le communisme pour se donner une contenance, et la vieille parente pauvre, ancienne actrice à succès, réduite à faire des récitals humiliants pour subvenir aux besoins de son fils, avocat au chômage.

Déry construit donc non seulement des personnages vivants et véridiques mais aussi il dépeint tout ce monde avec un style très lent, très détaillé et très sûr. Ainsi, à peine a-til posé l’un des jalons de l’histoire du roman (un meurtre dans un quartier sordide en plein hiver) qu’il s’offre le luxe de transporter son personnage principal à Dubrovnik, au soleil et au bord de la mer, et de s’adonner à de longues digressions sur la nature générale des sentiments (« comme les couleurs, les sentiments influent les uns sur les autres ») et sur la qualité de la lumiere du soir. Il y a parfois de quoi être dérouté par ces méandres (le livre fait quand même 700 pages), et par la disparité entre le fond – les inégalités sociales – et la forme. Déry préface son livre en demandant à ses lecteurs « au cas où ils jugeraient ce livre digne d’attention – de ne pas trop limiter le temps qu’ils lui consacrent. » Ces 700 pages en valent effectivement la peine, traversées comme elles le sont par une grande sensibilité politique, humaine et stylistique.

En guise de conclusion, je cite l’une des nombreuses descriptions – celle de l’indicateur de police Wend – qui m’ont laissé admiratives par leur finesse et leur perspicacité :

Dans son visage, les billes brunes de ses yeux s’affolaient, cherchant un point d’équilibre, roulant sans cesse au-dessus de la baguette noire de la moustache : le regard exprimait une frayeur animale, mais l’âme transmettait au tissu conjonctif, à l’iris, à la pupille, un éclat immatériel – un mouvement rythmé de supplication éperdue qui semblait vouloir compenser la lâcheté du corps. Chaque fois que l’homme mentait, ses yeux admettaient immédiatement le mensonge et semblaient pudiquement demander pardon de la gaffe commise par la langue. A ce moment-là, les pointes de sa moustache frémissaient. Et comme il mentait sans cesse, son visage vibrait sans arrêt, comme un gymnase où s’entraînent des équilibristes. Chaque mensonge était escorté d’une troupe de regards honteux et suppliants qui penchaient à droite, puis à gauche, pour rétablir la balance. La malheureuse moustache qui coupait en deux la pyramide des paroles et des regards, gardait avec peine un équilibre précaire. L’homme savait que son regard le trahissait et il avait pris l’habitude de tourner la tête en parlant, même quand il ne mentait pas ; mais pour observer à son aise le visage de son interlocuteur ; il la ramenait à son point de départ dès que l’autre prenait la parole. Ainsi, son visage bougeait sans cesse, et sa tête remuait comme celle des poules quand elles marchent ; le mouvement partait du cou et se propageait par brusques saccades inquiètes jusqu’aux épaules et au corps tout entier, dès qu’il se trouvait en société. Des bruits parasites aigus, éraillés, accompagnaient sa voix, la couvrant d’écailles ou de pellicules qui tombaient à mesure qu’il parlait ; cela accentuait encore l’impression d’affolement causée par son agitation perpétuelle.

262px-Déry_Tibor_1930_körül

Comme son héros, Déry (1894-1977) est issu de la bourgeoisie riche et s’éloigne assez tôt de son milieu : membre du Parti communiste hongrois et engagé durant la Commune de 1919 dans une commission d’écrivains, il doit s’exiler à la chute de la Commune. Les dates de son retour varient selon les sources (1926, 1928, 1935) et il passe les années suivantes à écrire, traduire, faire de la prison et vivre dans une semi-clandestinité. Il fait ses premières armes en tant qu’écrivain dans la revue Nyugat (Occident) où il adopte un style expressionniste, mais passe aussi par le dadaïsme et le surréalisme. On trouve peut-être des traces de ces anciennes phases dans La phrase inachevée, surtout dans son approche au temps, mais le style du roman est sinon très réaliste. Encore membre du Parti communiste après la seconde guerre mondiale, son destin reflète les sursauts du pouvoir : membre important de l’association des écrivains au moment de la révolution de 1956, il appelle alors à plus de liberté dans la presse et la littérature et à une réforme en profondeur du système politique, ce qui lui vaut d’être arrêté l’année suivante et condamné à neuf ans de prison (il est amnistié en 1960). Niki, ou l’histoire d’un chien (1956 ; en français chez Circé, 2010), est son roman le plus connu mais il est aussi l’auteur de La réponse (1952), M. G.A. à X. (1964) L’Excommunicateur (1966), Reportage imaginaire sur un festival pop américain (1971), Cher beau-père (1973, je mets le titre hongrois juste parce que c’est un bel exemple de la capacité de la langue hongroise à faire sienne des mots étrangers : Kedves bópeer) qui existent, je crois, chez Albin Michel. On trouve aussi, aux Éditions de la Derniere Goutte : Derrière le mur de briques (2011).

Tibor Déry, La phrase inachevée (A befejezetlen mondat, 1946). Trad. du hongrois par Ladislas Gara, Georges Kassai, Claudine Comte, Geneviève Idt et Monique Fougerousse. Albin Michel, 1966.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 5: Frigyes Karinthy – Voyage autour de mon crâne

Frigyes Karinthy« Il était ridicule pour un homme d’être allongé comme ça, avec le crâne ouvert et son cerveau exposé à tout le monde, ridicule d’être là ainsi et de vivre. »

Après le roman d’aventure historico-patriotique, la critique sociale humoristique, le roman expérimental et le roman psychologique, mon exploration de la littérature hongroise du siècle passé m’amène à un genre nouveau : lautobiographie médicale. Voyage autour de mon crâne fut l’un des gros succès des années 1930 en Hongrie et pas tant parce que ce genre de récit ne devait pas courir les rues à l’époque que par la stature de son auteur et protagoniste.

L’histoire est celle de Frigyes Karinthy. Âgé de presque 50 ans au moment des faits, il est alors un humoriste, poète et journaliste reconnu à Budapest, s’étant forgé assez tôt une réputation avec Így írtok ti (1912, « A la manière de… »), une collection de pastiches d’écrivains de son temps. En traduction, il est surtout connu pour ses petits romans fantastiques dont Farémido (1916), Danse sur la corde (1921), Reportage céleste de notre envoyé au paradis (1937) existent en français chez Cambourakis et Capillaria (1926) ressortira en juin aux éditions de la Différence (aussi chez Cambourakis, Au tableau !, un livre humoristique sur la vie quotidienne à l’école).

Comme si souvent avec les écrivains de cette génération, la postérité leur a donné une réputation un peu faussée (surtout en traduction) en les faisant principalement passer pour écrivains là où le gros de leur activité quotidienne passait dans l’écriture d’articles plus ou moins alimentaires, d’essais, de feuilletons, de pièces de théâtre, ou dans la traduction (on lui doit Micimackó, le nom hongrois de Winnie l’ourson). Karinthy fourmillait de projets mais n’a jamais réussi à écrire le grand livre pour lequel il aurait voulu être connu : dans la préface à la réédition de la traduction chez Viviane Hamy en 1990, Pierre Karinthy prend l’exemple d’une histoire que Frigyes Karinthy a écrit à propos d’un homme qui, partant d’un gros projet de roman en plusieurs volumes, perd petit à petit de son ambition et passe à un plus petit roman, puis une pièce de théâtre, pour finalement résumer son sujet en deux lignes lors d’un dîner.

Pourtant Karinthy ne manquait pas de choses à dire, comme il le montre dans Voyage autour de mon crâne (qui est quand même d’abord une série d’articles publiée dans le quotidien budapestois Pesti Napló à partir de 1936). Il y relate avec un mélange intéressant de détachement, d’introspection et d’humour les mois précédents, au cours desquels il ressent les effets d’une tumeur au cerveau, et son opération à Stockholm.

Tout commence avec l’épisode le plus cité du livre, celui où Karinthy, assis à sa table habituelle au Café Central de Budapest, se surprend à entendre un roulement de train, « assez fort pour couvrir les bruits réels », alors qu’il sait très bien qu’il n’y a aucun train à proximité. Il conclut d’abord à des troubles auditifs bénins, va voir quelques docteurs (on lui conseille d’arrêter de fumer), prend d’autres rendez-vous, les néglige. De nouveaux symptômes, plus violents, apparaissent, et il se résout finalement à subir des examens plus poussés, surprenant sa femme avant même l’établissement d’un vrai diagnostic avec l’annonce qu’il a une tumeur au cerveau. Sa famille et ses amis se rendent enfin à l’évidence et l’aident à organiser et à financer un long voyage jusqu’en Suède, où il doit être opéré par Olivecrona, un chirurgien célébré. L’opération est un succès.

La minutie du récit, l’auto-analyse constante donnent au livre son caractère spécial. Karinthy, un touche-à-tout intellectuel qui s’est essayé à la médecine et s’intéresse à la mécanique du corps et du cerveau, donne un récit commenté presque au jour le jour de ses symptômes, de ce qu’il ressent, de ses rêves et hallucinations, en s’aidant de ses connaissances des progrès scientifiques de son époque (la méthode chirurgicale utilisée sur lui à Stockholm est alors toute nouvelle). Il est le plus explicite sur son but dans le chapitre XVII lorsque, déjà arrivé en Suède, il se remémore un livre d’un prisonnier politique du siècle d’avant (Karinthy compare souvent sa situation à celle d’un prisonnier ou coupable) :

Ce livre m’a toujours beaucoup plu, à cause du détachement serein avec lequel l’auteur décrit ses souffrances inhumaines […] A cette occasion, et pour la première fois de ma vie, je devais m’astreindre à décrire non pas la vision personnelle que les artistes qualifient de « vérité » et qui cesse d’exister avec le cerveau qui la conçoit, mais la réalité, qui demeure telle même si nous ne sommes pas en mesure de transmettre son message.

Il a l’occasion d’appliquer sa doctrine quelques pages plus tard, dans deux chapitres impressionnants où il décrit l’opération menée sous anesthésie locale, du bruit infernal de l’acier coupant l’os aux questions que lui pose le docteur pour vérifier son état, et du travail des pinces, bistouris et ciseaux qu’il imagine derrière sa tête aux encouragements qu’il se donne pour rester conscient.

Le livre est aussi une manière pour Karinthy de mettre à nu l’homme derrière l’artiste (ce qui ne l’empêche pas de prendre plaisir à brouiller les pistes). La question de qui il est et de quel facette de lui il veut montrer revient à plusieurs reprises, surtout aux moments où il est le plus vulnérable. S’il mesure son état de santé à sa capacité de faire des bons mots (« Je sentis mon sens de l’humour me revenir, ce qui signifiait que j’étais à nouveau moi-même. »), il admet aussi que sa vie est un perpétuel théâtre, que ce soit avec ou sans public. Voici sa réaction à son premier accès de nausées un mois après le début des départs de train : 

Aussi déplaisante que fût cette expérience, le plus désagréable pour moi consistait dans le fait que je me surprenais une fois encore en train de jouer la comédie. C’est une tendance que j’avais depuis longtemps observée chez moi, et j’avais bâti toute une théorie à ce sujet, conformément à cette philosophie du théâtre que j’avais élaborée : rien n’existe comme tel, mais toute chose joue le jeu qui lui est assigné, le pommier jouant simplement le rôle de pommier, alors que les étoiles ont leur part dans le grand ensemble du ciel […] Je me tenais droit, attendant de vomir, les jambes légèrement écartées, un peu tourné de côté, comme si je devais faire bonne figure à tout prix. Ma main était posée sur mon front dans l’attitude conventionnelle de la douleur.

Ainsi, Karinthy s’examine, de près, de loin, passant au microscope ses symptômes physiques comme son quotidien et les bribes de son passé qui s’y ramènent, tel le souvenir d’un de ses amis, décédé une vingtaine d’années auparavant d’une tumeur au cerveau. Le tout est raconté sur un ton assez distant, sans vraiment d’émotion même lorsqu’il se sait au bord du gouffre. C’est cependant aussi principalement de cette manière de se mettre en scène, de se contempler à distance, de s’imaginer les réactions de ses connaissances et du public à la nouvelle de sa maladie et de son opération (public et amis à qui il tend un miroir en les mentionnant de manière plus ou moins ouverte dans son livre) que provient l’aspect humoristique de Voyage autour de mon crâne.

La traduction de Françoise Vernan (1953 pour l’édition Corrêa, remaniée en 1990 pour les éditions Viviane Hamy) ne lui rend pas toujours service : en feuilletant la version hongroise j’ai eu l’impression que l’écriture y est plus désinvolte qu’elle ne l’est dans la française un peu datée. Et puis il y a d’autres détails, comme par exemple le « őnagysága » (titre très courtois pour s’adresser à une dame et qui signifie littéralement « sa grandeur ») dont il affuble sa femme, qui est simplement rendu par « ma femme » en français. J’imagine qu’un lecteur contemporain habitué à lire Karinthy décrire son monde aurait compris l’allusion mieux qu’une personne d’aujourd’hui (à signaler qu’il existe une autre version française du livre, traduite par Judith et Pierre Karinthy et publiée par Denoel en 2006, l’approche n’y est peut-être pas la même).

Il est un peu ironique que ce livre, qui n’aurait pas existé si Karinthy n’avait pas été aussi connu et adulé en Hongrie (son opération a été financée par souscription publique) soit aujourd’hui un des piliers de la réputation de l’auteur. Malheureusement, celui-ci décède seulement deux ans plus tard, en 1938, à l’âge de 51 ans, d’une attaque cérébrale.

Correa

Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne (Utazás a koponyám körül, 1937). Trad. du hongrois par Françoise Vernan. Corrêa/Buchet Chastel, 1953 et Viviane Hamy, 1990/2008.

Hamy1DenoelLecture commune avec Hauntya: son avis ici!


Antal Szerb et sa Légende de Pendragon

auteur1Il y a 113 ans naissait l’un des personnages les plus importants de la littérature hongroise de l’entre-deux-guerres : Antal Szerb, écrivain, essayiste, historien de la littérature, traducteur, professeur, un de ces intellectuels typiques de l’Europe centrale au même titre que, par exemple, Márai.

Les années 1920 et surtout 1930 ont été une période faste pour la littérature hongroise, avec des noms tels que ceux de Dezső Kosztolányi, Frigyes Karinthy, Zsigmond Móricz, Mihály Babits, Gyula Krúdy, Attila József. Mais Antal Szerb y tient à mon avis une place à part de par sa très grande ouverture à la culture, la littérature et l’histoire européennes, et par sa capacité à se jouer de sa grande érudition dans ses propres romans : La légende de Pendragon, son premier roman présenté plus bas, en est un parfait exemple.

Né dans une famille de la classe moyenne de Budapest, juive convertie au catholicisme, Szerb s’intéresse très tôt à la littérature, et poursuit des études de langue (hongrois, allemand, anglais) à Budapest, études qu’il met en pratique au cours de voyages prolongés en Autriche, en Italie, en France et en Angleterre. Auteur de travaux sur la littérature anglaise (1929), la littérature hongroise (1934) et d’une très remarquée Histoire de la littérature mondiale (1941), ainsi que de nombreux essais et traductions d’œuvres d’Anatole France, Casanova, Somerset Maugham, J.B. Priestley, P.G. Wodehouse et d’autres, le talent de Szerb est reconnu tôt par ses pairs : il est élu à la présidence de la Société Littéraire Hongroise dès 1933 et reçoit le prestigieux prix Baumgarten en 1935 et 1937.

Son érudition ne se cantonne pas qu’aux études sérieuses mais sert aussi de cadre à ses romans situés dans des contextes aussi variés que le Royaume-Uni des années 1930 (La légende de Pendragon, 1934), l’Italie de l’entre-deux-guerres (Le voyageur et le clair de lune, 1937), la France de l’Ancien Régime (Le collier de la reine, 1943) et d’un royaume imaginaire nommé l’Alturie (Oliver VII, 1941). Hormis Le collier de la reine, ces titres sont disponibles en français soit chez Viviane Hamy, soit aux éditions Ibolya Virág.

La vie d’Antal Szerb s’achève cependant beaucoup trop tôt, en 1945, à l’âge de 43 ans. Déjà renvoyé de son poste de professeur à l’université de Szeged et interdit de publication (son livre Oliver VII paraît sous un pseudonyme) à cause de ses origines juives, il est enrôlé dans un bataillon de travail forcé en 1944 et envoyé à Balf (près de Sopron, ouest de la Hongrie) creuser des tranchées contre les tanks soviétiques. Il décède le 27 janvier 1945, victime d’épuisement et de mauvais traitements. Son corps est exhumé en 1946 et repose aujourd’hui au cimetière Kerepesi de Budapest.

Szerb

Par coïncidence, c’est cette année aussi l’anniversaire de son premier roman, La légende de Pendragon, publié il y a 80 ans. A ces deux événements je vais en rajouter un plus personnel, puisque ce livre est le premier que j’ai lu intégralement en hongrois, c’est peut-être aussi pourquoi j’en garde un si bon souvenir. Les citations proviennent de la traduction française de Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huszvai, où j’ai retrouvé toute la légère ironie et l’atmosphère particulière du roman hongrois.

pendragon

« Il faut une certaine dose d’anormalité pour franchir le seuil de Llanvygan. »

Un peu comme Hitchcock, qui avait choisi d’adapter un roman tout ce qu’il y a de plus anglais (Rebecca de Daphne du Maurier) pour son premier film après son arrivée aux Etats-Unis, je me suis retrouvée, pour ma première lecture hongroise en VO, à voyager entre Londres et le Pays de Galles.

Le narrateur est János Bátky, un Hongrois établi à Londres avec une petite fortune qui lui permet de se consacrer à divers travaux de recherches intellectuelles pour son propre compte ou pour qui veut bien l’employer. Au cours d’une soirée mondaine, il fait la rencontre d’Owen Pendragon, comte de Gwynedd, personnage plus que mystérieux et sur qui les rumeurs courent. Les deux sympathisent après s’être découvert une prédilection partagée pour les mystiques anglais et en particulier un certain Robert Fludd. Bátky se voit inviter à Llanvygan, siège gallois de la famille Pendragon, avec la promesse d’avoir accès aux richesses de la bibliothèque ancestrale. C’est un grand honneur – pratiquement personne n’y a jamais mis les pieds, mais il s’avère vite que Bátky, véritable rat de bibliothèque, s’est embarqué dans une sinistre histoire qui dépasse de beaucoup son entendement.

Paisible de jour, le château est de nuit le théâtre d’événements bizarres, voire franchement dérangeants, entre messes noires (ou presque), déambulations de colosses en costume shakespearien armés de hallebardes, et tentatives de meurtre sur la personne du comte. Tout porte à croire qu’il s’agit d’une affaire héritage opposant la famille Pendragon et celle du milliardaire Roscoe, décédé dans des conditions louches.

Mais Szerb ne se satisfait pas d’une simple histoire de détective, donnant à La légende de Pendragon l’allure d’un roman-caméléon, un pastiche de la littérature gothique doublé d’une dose sérieuse (et solide) culture des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.

Transformé par la force des choses en détective maladroit à temps partiel, Bátky passe le reste du temps (quand il ne tente pas de faire la cour à la belle Cynthia), à retracer le passé de la famille Pendragon et ses liens étroits avec les Rose-Croix, société secrète précurseur des francs-maçons et dont l’existence est, semble-t-il, réellement débattue. Plongeant de plus en plus profond dans les grimoires et les cryptes du château, Bátky est bien forcé de reconnaître qu’il y a bien plus de continuité qu’il n’y paraît dans les légendes de la famille Pendragon, y compris dans sa devise – « Je crois à la résurrection de la chair ».

Tout, dans La légende de Pendragon, baigne dans le regard un peu amusé d’Antal Szerb, qui ne prend visiblement au sérieux ni l’histoire abracadabrante qu’il a créée sur fond de fort sérieux traité sur le développement des courants mystiques européens, ni les personnages qui la peuplent, ni soi-même. Je pourrais parler de Maloney, l’Irlandais au double-jeu, de Lene Kretzsch, l’envahissante et moderne Allemande, d’Osborne, l’Anglais efféminé aux ambitions coloniales, dEileen St Claire, la femme fatale, mais mon préféré reste Bátky, sans doute l’alter-ego d’Antal Szerb.

Bien qu’acteur de cette farce, il ne se démunit jamais de son rôle d’observateur et n’oublie jamais de faire part de ses observations à ses lecteurs, que ce soit sur les habitudes des Britanniques comparées à celles des continentaux ou sur ses propres qualités et déficiences dans le domaine de l’amour, de la bravoure, ou de l’intellect. Ainsi, l’épisode de la presque messe noire lui fournit l’occasion de se montrer « grand, fort et protecteur » auprès de Cynthia, nièce du comte, mais dès que la chasse au comte prend vraiment une mauvaise tournure, le voilà prêt à faire ses valises. « Ah ! Retourner au British Museum, dans le calme imperturbable des livres… »

Les femmes, toujours, sont un grand mystère pour Bátky (« Les femmes me roulent toujours. Il y a des moments où elles se conduisent exactement comme si elles étaient des êtres humains »), et c’est en partie à ses réflexions à leur sujet que l’on doit les meilleures petites phrases qui parsèment le récit et rendent les dialogues aussi savoureux.

Il est difficile de classer La légende de Pendragon dans un genre précis (d’ailleurs, ce n’est pas le but), et il est tout aussi difficile de cerner tous les aspects qui en rendent la lecture aussi drôle et intéressante tellement le livre en est rempli.

Antal Szerb, La légende de Pendragon (A Pendragon legenda, 1934). Trad. du hongrois par Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huszvai. Viviane Hamy, 2012.


Walter Starkie – Les racleurs de vent

51DMCXGHW2L._SY300_En 1986, l’anglais Patrick Leigh Fermor publiait Between the woods and the water (Entre fleuve et forêt dans la traduction française), récit de la partie hongroise et roumaine d’un périple entrepris en 1933 dont le but était de traverser l’Europe à pied, de Londres à Constantinople. Il était âgé de 18 ans à l’époque, mais c’est la publication de Between the woods and the water 55 ans plus tard qui en fit l’un des voyageurs de la région les plus célèbres, surtout dans le monde anglophone (A Time of gifts, ou Le temps des offrandes, publié en 1977, relatait la première partie de son périple, à travers l’Allemagne et l’Autriche).

Il n’était pourtant pas le premier européen à parcourir l’Europe centrale, ayant été précédé par exemple en 1929 par l’irlandais Walter Starkie, personnage composite – professeur d’espagnol à Trinity College Dublin, co-directeur de l’Abbey Theatre, violoniste émérite et amateur de culture et musique tsigane. Il publia en 1933 Les racleurs de vent, livre au sous-titre plus spécifique : Avec les Tsiganes de la Puszta et de Transylvanie.

C’est une autre facette de la Hongrie de l’entre-deux-guerres que celle de Patrick Leigh Fermor qui se présente ici : moins lyrique, plus immédiate, certainement moins aristocratique, mais tout aussi instruite. Elle est différente aussi du Budapest des salons intellectuels, cafés littéraires et milieux diplomatiques du français Aurélien Sauvageot, professeur au collège ELTE de 1923 à 1931. Starkie, lui, descend dans la rue et prend les chemins de campagne, et si Sauvageot s’intéresse à la langue et à la littérature de la Hongrie, c’est pour sa musique, et surtout pour la musique tsigane, tant hongroise que roumaine, que l’irlandais s’enflamme.

Avec au dos un sac et un violon, aux pieds une bonne paire de chaussures, un estomac solide, quelques mots de romani et une curiosité qui lui donnera parfois du fil à retordre, Starkie traverse donc la Hongrie et la Roumanie le temps d’un été : du lac Balaton à Budapest, de Debrecen la commercante à Cluj l’intellectuelle, de Sibiu la Saxonne à Bucarest la cosmopolite.

Alors que nombreux sont ceux qui voient en la Hongrie de l’époque un pays pauvre, agricole et arriéré, Starkie s’enthousiasme justement pour son folklore et son mode de vie préservé. A Buda, le jour de la Saint Étienne, il voit affluer le long des ruelles étroites bordées de demeures baroques des paysans à la « tunique rouge brodée de blanc, culottes blanches bouffantes si amples qu’on croirait que les hommes sont en jupon, chapeau noir à cocarde fleurie », tous venus admirer les reliques du roi Étienne et la procession du régent Horthy et de l’archiduc Joseph (détail qui me surprend puisque les Habsbourgs avaient été bottés hors de Hongrie juste huit ans plus tôt). A Mezőkövesd dans la plate plaine de la puszta, Starkie approuve d’une vie campagnarde en laquelle il voit « le dernier vestige de cette féodalité qui déserte l’Europe, si l’on excepte certains coins reculés de l’Espagne et du Mezzogiorno ». Poussant un peu plus loin, les funérailles d’un violoniste tsigane respecté de la puszta lui font se demander s’il est vraiment bien « au XXè siècle, en Europe, à l’ère des automobiles, des aéronefs, des gratte-ciel ? Non, non, je baignais dans le Moyen Age, à la grande époque des troubadours et des jongleurs. » Il préfère, et de loin, les rythmes traditionnels à ceux, importés, du jazz, les capes de feutre ourlées de broderies des bergers aux vêtements produits industriellement, et le teint de pêche des jeunes filles des campagne au rouge et à la poudre des visages uniformisés de l’ouest.

Poussant un peu plus loin son admiration pour le peuple hongrois, Starkie déclame à l’envi que « le Hongrois ne sombrera jamais dans la misère, ayant trop de ressources morales pour se laisser abattre », une vision assez romantique et optimiste d’un peuple pourtant tout aussi connu pour son pessimisme et son penchant pour la dépression. Romantique, oui, mais ça n’est pas faute pour Starkie d’avoir tâté le terrain, ayant côtoyé les plus pauvres, cheminé sans un sou en poche et dormi à la belle étoile ou dans des auberges mal famées. Au contraire : si la bourse est vide ou s’il est invité par une rencontre de chemin, il n’hésite pas à dormir chez le petit fonctionnaire ou à partager la tente d’un tsigane.

Éva Besnyő: Gypsy boy with cello, Hungary 1931 "Au premier rang venaient les violons, précédant les violoncelles suspendus aux épaules par des moyens de fortune."

Éva Besnyő: Gypsy boy with cello, Hungary 1931
« Au premier rang venaient les violons, précédant les violoncelles suspendus aux épaules par des moyens de fortune. »

Il cherche d’ailleurs activement leur société, surtout celle des tsiganes musiciens : au long du lac Balaton il apprend avec eux les rythmes et les rengaines, à Budapest il rencontre Imre Magyari (« le roi du violon tsigane »), et au cours de ses déambulations il s’associe à nombre de violoneux de café ou de campement, avec toujours à l’esprit l’idée que la musique adoucit les mœurs et rapproche les peuples. Son violon lui sera justement d’un grand secours à nombreuses reprises, pour s’obtenir avec un air ou deux la confiance d’un attroupement trop menaçant ou trop occupé à mendier pour le laisser repartir.

L’histoire des Tsiganes, leurs origines et pérégrinations, leurs légendes, leur joie de vivre dès qu’il s’agit de faire la fête, la beauté de certaines filles et l’allure aristocratique de certains hommes – voilà ce pourquoi Starkie est parti à leur recherche. Ça ne l’empêche pourtant pas de voir et de rapporter l’immense misère qui règne surtout parmi eux et surtout parmi les tsiganes nomades de Roumanie : des vies passées en haillon et dans l’illettrisme, dans des taudis ou des tentes sales, surpeuplés, infectés de puces et de poux. Il voit la violence quotidienne entre eux, les couteaux dégainés trop vite contre le passant égaré, la prostitution, le mariage des filles à douze ans, les femmes usées par les grossesses à répétition et par une nourriture qui lui retourne l’estomac – toutes ces choses qui les rendent repoussants non seulement aux populations alentours mais aussi à certains groupes tsiganes plus sédentarisés.

Ses rencontres avec les tsiganes permettent aussi à Starkie d’entrer de plein pied dans les discussions des ethnomusicologues, une ou deux décennies après les travaux de Bartók et de Kodály pour sauvegarder le patrimoine culturel hongrois et, au passage, renverser les croyances que les tsiganes sont à l’origine de la musique folklorique locale. Dans le même temps, il lui est difficile de passer outre en Transylvanie des changements qui s’opèrent dans une région à la population diverse qui vient juste d’être transféré de la Hongrie à la Roumanie.

A Cluj (jusqu’à récemment Kolozsvár), il rencontre une société divisée en deux camps se faisant face « avec chacun sa presse de propagande qui tire à boulets rouges sur l’adversaire. » A Sibiu (Nagyszeben pour les hongrois et Hermannstadt pour les allemands), il constate l’effritement des coutumes des saxons locaux face à la politique de roumanisation mise en œuvre par Bucarest. A Sălişte, il passe la nuit chez un fonctionnaire roumain récemment affecté à une région où il se sent comme un étranger tellement les roumains du coin diffèrent de ceux de la Vallachie. Starkie écoute et liste les doléances sans prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre, ce qui est probablement une bonne idée pour quelqu’un qui a encore du chemin à faire dans cette contrée.

Arrivé à Bucarest, il trouve une ville de couleurs, de « gandins satisfaits tirés à quatre-épingles » et de bâtiments imposants tout autant qu’une ville de bidonvilles, de mendiants et d’odeurs de poisson pourri et de sueur humaine. Encore une aventure avec une tsigane à moitié sorcière, quelques considérations sur l’importance de l’eau et de la pluie dans la culture roumaine et tsigane, et le récit se termine abruptement – peut-être s’est-il soudainement rendu compte qu’il était temps de repartir pour Dublin et les mœurs académiques.

C’est la fin d’une bonne promenade au travers d’une contrée qui commençait déjà à beaucoup changer, pour le meilleur et pour le pire. Ce que j’en retiendrai peut-être le plus, c’est la petite ironie qu’il y a à considérer, aujourd’hui plus que jamais, des endroits comme le parc Hortobágy et la Transylvanie comme une sorte de dépositaire de coutumes inchangées, alors que les voyageurs d’il y a 80 ans n’y retrouvaient déjà plus les coutumes citées par ceux qui y étaient passés 30 ans auparavant. J’en retiens aussi quelques autres récits de voyageurs des siècles passés – Emily Gerard, une écossaise cette fois, mariée à un polonais en poste à Sibiu, qui écrivit en 1888 The land beyond the forest : facts, figures, and fancies from Transylvania que je serais bien tentée de lire. Autres contrées, mais une présence tout aussi improbable – l’anglais George Borrow, un nom que Starkie évoque à de nombreuses reprises pour La Bible en Espagne, récit publié en 1843 de ses longues tribulations en Espagne avec ses Tsiganes. Des voyageurs intrépides avant l’ère du guide du routard, du GPS et des virées de week-end en low-cost !

Starkie

Né en Irlande en 1894, Starkie a été au cours de sa vie bien plus associé à l’Espagne qu’au centre de l’Europe : envoyé culturel à Madrid, il y fonde en 1940 le British Institute et en devient le directeur avant de devenir professeur à l’université de Madrid jusqu’en 1956. Après un interlude aux États-Unis, il revient s’installer en Espagne où il décède en 1976. Il y aura cependant de nombreuses constantes entre son voyage en Hongrie et Roumanie et le reste de sa vie espagnole : son intérêt pour les tsiganes et leur musique, l’exploration à pied, et l’écriture. Au palmarès : Spanish Raggle-Taggle : Adventures with a Fiddle in Northern Spain (qui reprend le titre original des Racleurs de Vent), The Road to Santiago, Scholars and Gypsies : An Autobiography, et de nombreuses traductions de l’espagnol, y compris de Cervantès.

Walter Starkie, Les racleurs de vent. Avec les Tsiganes de la Puszta et de Transylvanie (Raggle-Taggle. Adventures with a fiddle in Hungary and Roumania, 1933). Trad. de l’anglais par Pierre Giuliani. Éditions Phébus, 1995.