Camil Petrescu – Madame T.

madametDeux héroïnes se disputent le premier rôle dans ce roman du roumain Camil Petrescu. L’une, la Madame T. du titre français, est d’autant plus présente qu’elle n’apparaît souvent que de manière détournée. L’autre, c’est la Bucarest des années 1930, croquée sur le vif alors qu’elle s’affranchit tout juste des rigueurs du XIXe siècle pour se lancer à la conquête des nouvelles modes avec toute la vigueur d’une jeune capitale. Bucarest sert de cadre omniprésent aux divers duos amoureux qui ponctuent les deux récits qui forment la plus grande partie de Madame T.

Le premier, une courte série de lettres signées « T. », est le récit-confession de l’amour qu’elle a porté à « X » et celui que lui a voué, en vain, « D » : vivantes, détaillées, complétées en bas de page par de longs commentaires du destinataire des lettres, elles s’arrêtent inopinément pour laisser place aux quelques 300 pages du récit principal. Intitulé « Par une après-midi du mois d’août », celui-ci s’ouvre de la manière la plus anodine qui soit (« J’avais déjeuné dans le jardin du restaurant Royal avec deux écrivains ») mais devient petit à petit vers le récit douloureux de constellations amoureuses complexes. On y suit les pensées de « Fred », jeune homme aisé et désœuvré, alors qu’il lit les lettres passionnées du poète tourmenté Ladima à l’actrice ratée Emilie, maîtresse occasionnelle de Fred, qui lui révèlent les profondeurs insoupçonnées de l’âme humaine. Ce sont ensuite, aussi, ces mêmes lettres qui le mènent malgré lui à se remémorer sa passion malheureuse pour Madame T.

Se succédant et se superposant comme un jeu de miroir, les duos et trios Fred-Emilie-Ladima, Fred-Madame T., ou encore – car le lien entre premier et deuxième récit s’éclaircit au fil du texte – « D »- « T »-Fred, reflètent à l’infini une même image, celle de relations amoureuses intenses, inégales, compromises et finalement vouées à l’échec.

Celles-ci n’existeraient pas sans Bucarest, ville d’ombres et de lumières où le luxe et la misère se côtoient quotidiennement. Presque toutes les classes sociales urbaines sont représentées, presque toutes aussi se croisent dans ces duos et trios amoureux. Descriptions d’intérieurs et de lieux de rencontre (le théâtre, le club, le restaurant) se joignent aux descriptions des personnes pour donner toute son étoffe à l’histoire et aux personnages, recréant à l’occasion pour le lecteur un monde fourmillant de vie, d’enthousiasmes et de changements.

Bucarest dans sa géographie spatiale, mais aussi son atmosphère : on sent que le monde que Camil Petrescu fait vivre dans Madame T. est vraiment le sien, celui qu’il cotoyait et voyait évoluer au jour le jour. Ce n’est sûrement pas par hasard, par exemple, que le point de départ de toute l’histoire de Madame T., celui qui permet la rencontre la plus importante, est la remise à neuf, dans le tout nouveau style Art Déco, de la garçonnière d’un fils d’industriels aisés. Au fil des pages de ce roman (370 pages écrites assez serré), les intrigues politico-mercantiles suivent les descriptions des soirées du tout-Bucarest, la mise sur pied d’un journal polémique celles d’un enthousiasme amateur pour l’aviation comme hobby.

Petrescu sait prendre son temps – un temps qui s’étire comme celui d’un après-midi d’août trop chaud pour faire quoi que ce soit – et ne recule pas devant de nombreuses digressions, qu’elles portent sur des descriptions détaillées de corps, de mains et de physionomies, ou sur de longues conversations sur la mode masculine. Cela peut parfois faire beaucoup – j’aurais, pour une fois, préféré un peu moins de contexte politique, et les longs commentaires de bas de page par un personnage témoin mais pas acteur de l’histoire prennent occasionnellement trop le pas sur l’histoire principale. Mais ce va-et-vient entre présent et passé, découverte des lettres de Ladima et reconstitution des amours de Fred, histoires amoureuses et contexte social, reste bien maîtrisé et permet de garder le fil de la lecture.

En plus d’être finement écrit, je garderai donc réellement de ce roman l’impression d’avoir eu entre les mains un portrait très précis d’une ville et de ses habitants conscients d’être en pleine transition et avides – pour ceux qui le peuvent – d’en profiter au maximum.

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De Camil Petrescu, je ne connaissais auparavant que le titre de Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, publié en 1930 et traduit depuis par Laure Hinckel pour les Editions des Syrtes. Roman là aussi d’amour, mais cette fois sur fond de Grande Guerre dont Petrescu fut l’un des acteurs, il est je crois plus facile à dénicher que Madame T., ce qui explique sûrement pourquoi je ne l’ai pas (encore) lu.

Auteur de romans et de pièces de théâtre ainsi que journaliste, Camil Petrescu (1894-1957) fut aussi directeur du Théâtre National de Bucarest et membre de l’Académie roumaine à partir de 1947.

Camil Petrescu, Madame T. (Patul lui Procust, 1933). Trad. du roumain par Jean-Louis Courriol. Editions Chambon-Poche, 1990.

Je reprends avec Madame T. mes Voyages au gré des pages (quatrième étape) après une absence bien plus longue que prévue. Si tout va bien, la prochaine escale nous amènera en Albanie, à la suite d’un certain Paumé.

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Petit guide de la Hongrie, chapitre 6: Tibor Déry – La phrase inachevée

Dery-Tibor-La-Phrase-InacheveeEn rédigeant ma série de 12 livres pour mon exploration de la littérature hongroise du siècle dernier, j’avais choisi pour les années 1940 La phrase inachevée de Tibor Déry en me fiant à sa date de publication, 1946/1947. C’était une erreur, parce que le livre a en fait été écrit entre 1934 et 1938, quoique sa première publication n’a effectivement eu lieu que juste après la seconde guerre mondiale. Si le livre a quelque chose à dire sur les années 1940, c’est seulement dans la mesure où il décrit des choses que le climat de l’immédiat après-guerre permettait de dire tout haut alors que celui des années 1930 tendait plutôt à les censurer.

Autour d’une famille bourgeoise en perte de vitesse, les Parcen-Nagy, et d’une famille d’ouvriers communistes, les Rózsa, Déry construit en effet un vaste portrait de la société budapestoise d’avant-guerre et surtout de cette partie de la société – ouvriers et intellectuels engagés à gauche – refoulée dans l’illégalité par des classes dirigeantes profondément hostiles aux idées socialistes ou communistes. En guise de trait d’union entre ces deux familles, Lörinc Parcen-Nagy, jeune homme en rupture de ban avec son milieu et qui tente de vivre selon son propre code moral, mais trop incertain de ses opinions, trop malheureux et trop marqué par ses origines bourgeoises pour être accepté par le prolétariat.

Parmi les écrivains hongrois qui ont décrit la vie des gens de Budapest dans les années 1930, Sándor Márai (par exemple dans ses Métamorphoses d’un mariage) ou Antal Szerb (par exemple Le Voyageur et le clair de lune) ont décrit les préoccupations sentimentales et existentielles des classes aisées. Dezső Kosztolányi et Zsigmond Móricz, eux, se sont davantage intéressés à la vie de bohème des journalistes sans le sou et à celle des petits employés rongés par les tracas pécuniaires et le manque de perspectives d’avenir. Dans La phrase inachevée, Déry descend encore plus bas sur l’échelle sociale, voire passe de l’autre coté, celui des femmes de ménage, des garçons de café, des petits vendeurs de journaux et surtout des ouvriers comme ceux des usines métallurgiques de Csepel.

Dans les quartiers populaires comme celui d’Angyalföld (Terre des Anges) où vivent les Rózsa, règnent la précarité, l’insalubrité, la maladie et la faim. S’y ajoute un climat tendu entre prolétariat qui tente de s’organiser, et bourgeoisie industrielle qui réplique aux menaces de grèves à coups de mise au chômage, de répression policière et de censure. Le souvenir de la courte mais sanglante Commune de 1919, première grande remise en cause de l’ordre politique et social du pays, hante encore, 15 ans après, les classes dirigeantes très conservatrices et de plus en plus autoritaires.

En faisant des Rózsa des militants communistes, Déry montre au lecteur le ferment de mécontentement, les dissensions entre sociaux-démocrates et communistes (attisées par leur ennemi commun au pouvoir), mais aussi la traque continue dont font l’objet les militants. Tous les ouvriers qu’on rencontre dans le livre ne sont pas politisés, loin de là (et heureusement, sinon ça pourrait ne pas être très drôle à lire), mais ceux qui s’engagent risquent la filature, la clandestinité, la prison, les interrogatoires musclés, avec pour seules échappatoires la mort ou, comme pour Mme Rózsa, l’exil.

Les autres habitants de la rue Országbíró, voisins des Rózsa, forment un arrière-plan saisissant qui illustre le plaidoyer des Rózsa pour une société meilleure que celle où une femme tue sa fille qu’elle ne peut plus nourrir, où un couple se suicide parce qu’il ne peut plus payer le loyer après un accident de travail qui fait du mari un estropié, où les ouvriers traversent la capitale à pied pour rentrer chez eux après une longue journée de travail parce que leur salaire n’est pas suffisant pour payer les transports en commun, et où les « capitalistes » s’enrichissent quasi impunément en détournant les fonds de la sécurité sociale.

Le principal coupable de ce dernier méfait est justement Károly Parcen-Nagy, le père de Lörinc, dont le suicide révèle encore un peu plus le fossé qui existe entre milieux bourgeois et ouvrier, puisqu’il permet aux autres membres de la famille (principalement des femmes) de s’adonner à leurs propres passe-temps : les vieilles querelles familiales, les spéculations quant à la distribution de l’héritage de la grand-mère, le renouvellement de la garde-robe, les affaires du cœur, et ainsi de suite. Là aussi cependant les personnages sont assez nuancés et différenciés pour donner l’impression que c’est un portrait assez fidèle de la Budapest des années 1930, entre le cousin qui flirte avec le communisme pour se donner une contenance, et la vieille parente pauvre, ancienne actrice à succès, réduite à faire des récitals humiliants pour subvenir aux besoins de son fils, avocat au chômage.

Déry construit donc non seulement des personnages vivants et véridiques mais aussi il dépeint tout ce monde avec un style très lent, très détaillé et très sûr. Ainsi, à peine a-til posé l’un des jalons de l’histoire du roman (un meurtre dans un quartier sordide en plein hiver) qu’il s’offre le luxe de transporter son personnage principal à Dubrovnik, au soleil et au bord de la mer, et de s’adonner à de longues digressions sur la nature générale des sentiments (« comme les couleurs, les sentiments influent les uns sur les autres ») et sur la qualité de la lumiere du soir. Il y a parfois de quoi être dérouté par ces méandres (le livre fait quand même 700 pages), et par la disparité entre le fond – les inégalités sociales – et la forme. Déry préface son livre en demandant à ses lecteurs « au cas où ils jugeraient ce livre digne d’attention – de ne pas trop limiter le temps qu’ils lui consacrent. » Ces 700 pages en valent effectivement la peine, traversées comme elles le sont par une grande sensibilité politique, humaine et stylistique.

En guise de conclusion, je cite l’une des nombreuses descriptions – celle de l’indicateur de police Wend – qui m’ont laissé admiratives par leur finesse et leur perspicacité :

Dans son visage, les billes brunes de ses yeux s’affolaient, cherchant un point d’équilibre, roulant sans cesse au-dessus de la baguette noire de la moustache : le regard exprimait une frayeur animale, mais l’âme transmettait au tissu conjonctif, à l’iris, à la pupille, un éclat immatériel – un mouvement rythmé de supplication éperdue qui semblait vouloir compenser la lâcheté du corps. Chaque fois que l’homme mentait, ses yeux admettaient immédiatement le mensonge et semblaient pudiquement demander pardon de la gaffe commise par la langue. A ce moment-là, les pointes de sa moustache frémissaient. Et comme il mentait sans cesse, son visage vibrait sans arrêt, comme un gymnase où s’entraînent des équilibristes. Chaque mensonge était escorté d’une troupe de regards honteux et suppliants qui penchaient à droite, puis à gauche, pour rétablir la balance. La malheureuse moustache qui coupait en deux la pyramide des paroles et des regards, gardait avec peine un équilibre précaire. L’homme savait que son regard le trahissait et il avait pris l’habitude de tourner la tête en parlant, même quand il ne mentait pas ; mais pour observer à son aise le visage de son interlocuteur ; il la ramenait à son point de départ dès que l’autre prenait la parole. Ainsi, son visage bougeait sans cesse, et sa tête remuait comme celle des poules quand elles marchent ; le mouvement partait du cou et se propageait par brusques saccades inquiètes jusqu’aux épaules et au corps tout entier, dès qu’il se trouvait en société. Des bruits parasites aigus, éraillés, accompagnaient sa voix, la couvrant d’écailles ou de pellicules qui tombaient à mesure qu’il parlait ; cela accentuait encore l’impression d’affolement causée par son agitation perpétuelle.

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Comme son héros, Déry (1894-1977) est issu de la bourgeoisie riche et s’éloigne assez tôt de son milieu : membre du Parti communiste hongrois et engagé durant la Commune de 1919 dans une commission d’écrivains, il doit s’exiler à la chute de la Commune. Les dates de son retour varient selon les sources (1926, 1928, 1935) et il passe les années suivantes à écrire, traduire, faire de la prison et vivre dans une semi-clandestinité. Il fait ses premières armes en tant qu’écrivain dans la revue Nyugat (Occident) où il adopte un style expressionniste, mais passe aussi par le dadaïsme et le surréalisme. On trouve peut-être des traces de ces anciennes phases dans La phrase inachevée, surtout dans son approche au temps, mais le style du roman est sinon très réaliste. Encore membre du Parti communiste après la seconde guerre mondiale, son destin reflète les sursauts du pouvoir : membre important de l’association des écrivains au moment de la révolution de 1956, il appelle alors à plus de liberté dans la presse et la littérature et à une réforme en profondeur du système politique, ce qui lui vaut d’être arrêté l’année suivante et condamné à neuf ans de prison (il est amnistié en 1960). Niki, ou l’histoire d’un chien (1956 ; en français chez Circé, 2010), est son roman le plus connu mais il est aussi l’auteur de La réponse (1952), M. G.A. à X. (1964) L’Excommunicateur (1966), Reportage imaginaire sur un festival pop américain (1971), Cher beau-père (1973, je mets le titre hongrois juste parce que c’est un bel exemple de la capacité de la langue hongroise à faire sienne des mots étrangers : Kedves bópeer) qui existent, je crois, chez Albin Michel. On trouve aussi, aux Éditions de la Derniere Goutte : Derrière le mur de briques (2011).

Tibor Déry, La phrase inachevée (A befejezetlen mondat, 1946). Trad. du hongrois par Ladislas Gara, Georges Kassai, Claudine Comte, Geneviève Idt et Monique Fougerousse. Albin Michel, 1966.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 5: Frigyes Karinthy – Voyage autour de mon crâne

Frigyes Karinthy« Il était ridicule pour un homme d’être allongé comme ça, avec le crâne ouvert et son cerveau exposé à tout le monde, ridicule d’être là ainsi et de vivre. »

Après le roman d’aventure historico-patriotique, la critique sociale humoristique, le roman expérimental et le roman psychologique, mon exploration de la littérature hongroise du siècle passé m’amène à un genre nouveau : lautobiographie médicale. Voyage autour de mon crâne fut l’un des gros succès des années 1930 en Hongrie et pas tant parce que ce genre de récit ne devait pas courir les rues à l’époque que par la stature de son auteur et protagoniste.

L’histoire est celle de Frigyes Karinthy. Âgé de presque 50 ans au moment des faits, il est alors un humoriste, poète et journaliste reconnu à Budapest, s’étant forgé assez tôt une réputation avec Így írtok ti (1912, « A la manière de… »), une collection de pastiches d’écrivains de son temps. En traduction, il est surtout connu pour ses petits romans fantastiques dont Farémido (1916), Danse sur la corde (1921), Reportage céleste de notre envoyé au paradis (1937) existent en français chez Cambourakis et Capillaria (1926) ressortira en juin aux éditions de la Différence (aussi chez Cambourakis, Au tableau !, un livre humoristique sur la vie quotidienne à l’école).

Comme si souvent avec les écrivains de cette génération, la postérité leur a donné une réputation un peu faussée (surtout en traduction) en les faisant principalement passer pour écrivains là où le gros de leur activité quotidienne passait dans l’écriture d’articles plus ou moins alimentaires, d’essais, de feuilletons, de pièces de théâtre, ou dans la traduction (on lui doit Micimackó, le nom hongrois de Winnie l’ourson). Karinthy fourmillait de projets mais n’a jamais réussi à écrire le grand livre pour lequel il aurait voulu être connu : dans la préface à la réédition de la traduction chez Viviane Hamy en 1990, Pierre Karinthy prend l’exemple d’une histoire que Frigyes Karinthy a écrit à propos d’un homme qui, partant d’un gros projet de roman en plusieurs volumes, perd petit à petit de son ambition et passe à un plus petit roman, puis une pièce de théâtre, pour finalement résumer son sujet en deux lignes lors d’un dîner.

Pourtant Karinthy ne manquait pas de choses à dire, comme il le montre dans Voyage autour de mon crâne (qui est quand même d’abord une série d’articles publiée dans le quotidien budapestois Pesti Napló à partir de 1936). Il y relate avec un mélange intéressant de détachement, d’introspection et d’humour les mois précédents, au cours desquels il ressent les effets d’une tumeur au cerveau, et son opération à Stockholm.

Tout commence avec l’épisode le plus cité du livre, celui où Karinthy, assis à sa table habituelle au Café Central de Budapest, se surprend à entendre un roulement de train, « assez fort pour couvrir les bruits réels », alors qu’il sait très bien qu’il n’y a aucun train à proximité. Il conclut d’abord à des troubles auditifs bénins, va voir quelques docteurs (on lui conseille d’arrêter de fumer), prend d’autres rendez-vous, les néglige. De nouveaux symptômes, plus violents, apparaissent, et il se résout finalement à subir des examens plus poussés, surprenant sa femme avant même l’établissement d’un vrai diagnostic avec l’annonce qu’il a une tumeur au cerveau. Sa famille et ses amis se rendent enfin à l’évidence et l’aident à organiser et à financer un long voyage jusqu’en Suède, où il doit être opéré par Olivecrona, un chirurgien célébré. L’opération est un succès.

La minutie du récit, l’auto-analyse constante donnent au livre son caractère spécial. Karinthy, un touche-à-tout intellectuel qui s’est essayé à la médecine et s’intéresse à la mécanique du corps et du cerveau, donne un récit commenté presque au jour le jour de ses symptômes, de ce qu’il ressent, de ses rêves et hallucinations, en s’aidant de ses connaissances des progrès scientifiques de son époque (la méthode chirurgicale utilisée sur lui à Stockholm est alors toute nouvelle). Il est le plus explicite sur son but dans le chapitre XVII lorsque, déjà arrivé en Suède, il se remémore un livre d’un prisonnier politique du siècle d’avant (Karinthy compare souvent sa situation à celle d’un prisonnier ou coupable) :

Ce livre m’a toujours beaucoup plu, à cause du détachement serein avec lequel l’auteur décrit ses souffrances inhumaines […] A cette occasion, et pour la première fois de ma vie, je devais m’astreindre à décrire non pas la vision personnelle que les artistes qualifient de « vérité » et qui cesse d’exister avec le cerveau qui la conçoit, mais la réalité, qui demeure telle même si nous ne sommes pas en mesure de transmettre son message.

Il a l’occasion d’appliquer sa doctrine quelques pages plus tard, dans deux chapitres impressionnants où il décrit l’opération menée sous anesthésie locale, du bruit infernal de l’acier coupant l’os aux questions que lui pose le docteur pour vérifier son état, et du travail des pinces, bistouris et ciseaux qu’il imagine derrière sa tête aux encouragements qu’il se donne pour rester conscient.

Le livre est aussi une manière pour Karinthy de mettre à nu l’homme derrière l’artiste (ce qui ne l’empêche pas de prendre plaisir à brouiller les pistes). La question de qui il est et de quel facette de lui il veut montrer revient à plusieurs reprises, surtout aux moments où il est le plus vulnérable. S’il mesure son état de santé à sa capacité de faire des bons mots (« Je sentis mon sens de l’humour me revenir, ce qui signifiait que j’étais à nouveau moi-même. »), il admet aussi que sa vie est un perpétuel théâtre, que ce soit avec ou sans public. Voici sa réaction à son premier accès de nausées un mois après le début des départs de train : 

Aussi déplaisante que fût cette expérience, le plus désagréable pour moi consistait dans le fait que je me surprenais une fois encore en train de jouer la comédie. C’est une tendance que j’avais depuis longtemps observée chez moi, et j’avais bâti toute une théorie à ce sujet, conformément à cette philosophie du théâtre que j’avais élaborée : rien n’existe comme tel, mais toute chose joue le jeu qui lui est assigné, le pommier jouant simplement le rôle de pommier, alors que les étoiles ont leur part dans le grand ensemble du ciel […] Je me tenais droit, attendant de vomir, les jambes légèrement écartées, un peu tourné de côté, comme si je devais faire bonne figure à tout prix. Ma main était posée sur mon front dans l’attitude conventionnelle de la douleur.

Ainsi, Karinthy s’examine, de près, de loin, passant au microscope ses symptômes physiques comme son quotidien et les bribes de son passé qui s’y ramènent, tel le souvenir d’un de ses amis, décédé une vingtaine d’années auparavant d’une tumeur au cerveau. Le tout est raconté sur un ton assez distant, sans vraiment d’émotion même lorsqu’il se sait au bord du gouffre. C’est cependant aussi principalement de cette manière de se mettre en scène, de se contempler à distance, de s’imaginer les réactions de ses connaissances et du public à la nouvelle de sa maladie et de son opération (public et amis à qui il tend un miroir en les mentionnant de manière plus ou moins ouverte dans son livre) que provient l’aspect humoristique de Voyage autour de mon crâne.

La traduction de Françoise Vernan (1953 pour l’édition Corrêa, remaniée en 1990 pour les éditions Viviane Hamy) ne lui rend pas toujours service : en feuilletant la version hongroise j’ai eu l’impression que l’écriture y est plus désinvolte qu’elle ne l’est dans la française un peu datée. Et puis il y a d’autres détails, comme par exemple le « őnagysága » (titre très courtois pour s’adresser à une dame et qui signifie littéralement « sa grandeur ») dont il affuble sa femme, qui est simplement rendu par « ma femme » en français. J’imagine qu’un lecteur contemporain habitué à lire Karinthy décrire son monde aurait compris l’allusion mieux qu’une personne d’aujourd’hui (à signaler qu’il existe une autre version française du livre, traduite par Judith et Pierre Karinthy et publiée par Denoel en 2006, l’approche n’y est peut-être pas la même).

Il est un peu ironique que ce livre, qui n’aurait pas existé si Karinthy n’avait pas été aussi connu et adulé en Hongrie (son opération a été financée par souscription publique) soit aujourd’hui un des piliers de la réputation de l’auteur. Malheureusement, celui-ci décède seulement deux ans plus tard, en 1938, à l’âge de 51 ans, d’une attaque cérébrale.

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Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne (Utazás a koponyám körül, 1937). Trad. du hongrois par Françoise Vernan. Corrêa/Buchet Chastel, 1953 et Viviane Hamy, 1990/2008.

Hamy1DenoelLecture commune avec Hauntya: son avis ici!


Antal Szerb et sa Légende de Pendragon

auteur1Il y a 113 ans naissait l’un des personnages les plus importants de la littérature hongroise de l’entre-deux-guerres : Antal Szerb, écrivain, essayiste, historien de la littérature, traducteur, professeur, un de ces intellectuels typiques de l’Europe centrale au même titre que, par exemple, Márai.

Les années 1920 et surtout 1930 ont été une période faste pour la littérature hongroise, avec des noms tels que ceux de Dezső Kosztolányi, Frigyes Karinthy, Zsigmond Móricz, Mihály Babits, Gyula Krúdy, Attila József. Mais Antal Szerb y tient à mon avis une place à part de par sa très grande ouverture à la culture, la littérature et l’histoire européennes, et par sa capacité à se jouer de sa grande érudition dans ses propres romans : La légende de Pendragon, son premier roman présenté plus bas, en est un parfait exemple.

Né dans une famille de la classe moyenne de Budapest, juive convertie au catholicisme, Szerb s’intéresse très tôt à la littérature, et poursuit des études de langue (hongrois, allemand, anglais) à Budapest, études qu’il met en pratique au cours de voyages prolongés en Autriche, en Italie, en France et en Angleterre. Auteur de travaux sur la littérature anglaise (1929), la littérature hongroise (1934) et d’une très remarquée Histoire de la littérature mondiale (1941), ainsi que de nombreux essais et traductions d’œuvres d’Anatole France, Casanova, Somerset Maugham, J.B. Priestley, P.G. Wodehouse et d’autres, le talent de Szerb est reconnu tôt par ses pairs : il est élu à la présidence de la Société Littéraire Hongroise dès 1933 et reçoit le prestigieux prix Baumgarten en 1935 et 1937.

Son érudition ne se cantonne pas qu’aux études sérieuses mais sert aussi de cadre à ses romans situés dans des contextes aussi variés que le Royaume-Uni des années 1930 (La légende de Pendragon, 1934), l’Italie de l’entre-deux-guerres (Le voyageur et le clair de lune, 1937), la France de l’Ancien Régime (Le collier de la reine, 1943) et d’un royaume imaginaire nommé l’Alturie (Oliver VII, 1941). Hormis Le collier de la reine, ces titres sont disponibles en français soit chez Viviane Hamy, soit aux éditions Ibolya Virág.

La vie d’Antal Szerb s’achève cependant beaucoup trop tôt, en 1945, à l’âge de 43 ans. Déjà renvoyé de son poste de professeur à l’université de Szeged et interdit de publication (son livre Oliver VII paraît sous un pseudonyme) à cause de ses origines juives, il est enrôlé dans un bataillon de travail forcé en 1944 et envoyé à Balf (près de Sopron, ouest de la Hongrie) creuser des tranchées contre les tanks soviétiques. Il décède le 27 janvier 1945, victime d’épuisement et de mauvais traitements. Son corps est exhumé en 1946 et repose aujourd’hui au cimetière Kerepesi de Budapest.

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Par coïncidence, c’est cette année aussi l’anniversaire de son premier roman, La légende de Pendragon, publié il y a 80 ans. A ces deux événements je vais en rajouter un plus personnel, puisque ce livre est le premier que j’ai lu intégralement en hongrois, c’est peut-être aussi pourquoi j’en garde un si bon souvenir. Les citations proviennent de la traduction française de Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huszvai, où j’ai retrouvé toute la légère ironie et l’atmosphère particulière du roman hongrois.

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« Il faut une certaine dose d’anormalité pour franchir le seuil de Llanvygan. »

Un peu comme Hitchcock, qui avait choisi d’adapter un roman tout ce qu’il y a de plus anglais (Rebecca de Daphne du Maurier) pour son premier film après son arrivée aux Etats-Unis, je me suis retrouvée, pour ma première lecture hongroise en VO, à voyager entre Londres et le Pays de Galles.

Le narrateur est János Bátky, un Hongrois établi à Londres avec une petite fortune qui lui permet de se consacrer à divers travaux de recherches intellectuelles pour son propre compte ou pour qui veut bien l’employer. Au cours d’une soirée mondaine, il fait la rencontre d’Owen Pendragon, comte de Gwynedd, personnage plus que mystérieux et sur qui les rumeurs courent. Les deux sympathisent après s’être découvert une prédilection partagée pour les mystiques anglais et en particulier un certain Robert Fludd. Bátky se voit inviter à Llanvygan, siège gallois de la famille Pendragon, avec la promesse d’avoir accès aux richesses de la bibliothèque ancestrale. C’est un grand honneur – pratiquement personne n’y a jamais mis les pieds, mais il s’avère vite que Bátky, véritable rat de bibliothèque, s’est embarqué dans une sinistre histoire qui dépasse de beaucoup son entendement.

Paisible de jour, le château est de nuit le théâtre d’événements bizarres, voire franchement dérangeants, entre messes noires (ou presque), déambulations de colosses en costume shakespearien armés de hallebardes, et tentatives de meurtre sur la personne du comte. Tout porte à croire qu’il s’agit d’une affaire héritage opposant la famille Pendragon et celle du milliardaire Roscoe, décédé dans des conditions louches.

Mais Szerb ne se satisfait pas d’une simple histoire de détective, donnant à La légende de Pendragon l’allure d’un roman-caméléon, un pastiche de la littérature gothique doublé d’une dose sérieuse (et solide) culture des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.

Transformé par la force des choses en détective maladroit à temps partiel, Bátky passe le reste du temps (quand il ne tente pas de faire la cour à la belle Cynthia), à retracer le passé de la famille Pendragon et ses liens étroits avec les Rose-Croix, société secrète précurseur des francs-maçons et dont l’existence est, semble-t-il, réellement débattue. Plongeant de plus en plus profond dans les grimoires et les cryptes du château, Bátky est bien forcé de reconnaître qu’il y a bien plus de continuité qu’il n’y paraît dans les légendes de la famille Pendragon, y compris dans sa devise – « Je crois à la résurrection de la chair ».

Tout, dans La légende de Pendragon, baigne dans le regard un peu amusé d’Antal Szerb, qui ne prend visiblement au sérieux ni l’histoire abracadabrante qu’il a créée sur fond de fort sérieux traité sur le développement des courants mystiques européens, ni les personnages qui la peuplent, ni soi-même. Je pourrais parler de Maloney, l’Irlandais au double-jeu, de Lene Kretzsch, l’envahissante et moderne Allemande, d’Osborne, l’Anglais efféminé aux ambitions coloniales, dEileen St Claire, la femme fatale, mais mon préféré reste Bátky, sans doute l’alter-ego d’Antal Szerb.

Bien qu’acteur de cette farce, il ne se démunit jamais de son rôle d’observateur et n’oublie jamais de faire part de ses observations à ses lecteurs, que ce soit sur les habitudes des Britanniques comparées à celles des continentaux ou sur ses propres qualités et déficiences dans le domaine de l’amour, de la bravoure, ou de l’intellect. Ainsi, l’épisode de la presque messe noire lui fournit l’occasion de se montrer « grand, fort et protecteur » auprès de Cynthia, nièce du comte, mais dès que la chasse au comte prend vraiment une mauvaise tournure, le voilà prêt à faire ses valises. « Ah ! Retourner au British Museum, dans le calme imperturbable des livres… »

Les femmes, toujours, sont un grand mystère pour Bátky (« Les femmes me roulent toujours. Il y a des moments où elles se conduisent exactement comme si elles étaient des êtres humains »), et c’est en partie à ses réflexions à leur sujet que l’on doit les meilleures petites phrases qui parsèment le récit et rendent les dialogues aussi savoureux.

Il est difficile de classer La légende de Pendragon dans un genre précis (d’ailleurs, ce n’est pas le but), et il est tout aussi difficile de cerner tous les aspects qui en rendent la lecture aussi drôle et intéressante tellement le livre en est rempli.

Antal Szerb, La légende de Pendragon (A Pendragon legenda, 1934). Trad. du hongrois par Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huszvai. Viviane Hamy, 2012.


Walter Starkie – Les racleurs de vent

51DMCXGHW2L._SY300_En 1986, l’anglais Patrick Leigh Fermor publiait Between the woods and the water (Entre fleuve et forêt dans la traduction française), récit de la partie hongroise et roumaine d’un périple entrepris en 1933 dont le but était de traverser l’Europe à pied, de Londres à Constantinople. Il était âgé de 18 ans à l’époque, mais c’est la publication de Between the woods and the water 55 ans plus tard qui en fit l’un des voyageurs de la région les plus célèbres, surtout dans le monde anglophone (A Time of gifts, ou Le temps des offrandes, publié en 1977, relatait la première partie de son périple, à travers l’Allemagne et l’Autriche).

Il n’était pourtant pas le premier européen à parcourir l’Europe centrale, ayant été précédé par exemple en 1929 par l’irlandais Walter Starkie, personnage composite – professeur d’espagnol à Trinity College Dublin, co-directeur de l’Abbey Theatre, violoniste émérite et amateur de culture et musique tsigane. Il publia en 1933 Les racleurs de vent, livre au sous-titre plus spécifique : Avec les Tsiganes de la Puszta et de Transylvanie.

C’est une autre facette de la Hongrie de l’entre-deux-guerres que celle de Patrick Leigh Fermor qui se présente ici : moins lyrique, plus immédiate, certainement moins aristocratique, mais tout aussi instruite. Elle est différente aussi du Budapest des salons intellectuels, cafés littéraires et milieux diplomatiques du français Aurélien Sauvageot, professeur au collège ELTE de 1923 à 1931. Starkie, lui, descend dans la rue et prend les chemins de campagne, et si Sauvageot s’intéresse à la langue et à la littérature de la Hongrie, c’est pour sa musique, et surtout pour la musique tsigane, tant hongroise que roumaine, que l’irlandais s’enflamme.

Avec au dos un sac et un violon, aux pieds une bonne paire de chaussures, un estomac solide, quelques mots de romani et une curiosité qui lui donnera parfois du fil à retordre, Starkie traverse donc la Hongrie et la Roumanie le temps d’un été : du lac Balaton à Budapest, de Debrecen la commercante à Cluj l’intellectuelle, de Sibiu la Saxonne à Bucarest la cosmopolite.

Alors que nombreux sont ceux qui voient en la Hongrie de l’époque un pays pauvre, agricole et arriéré, Starkie s’enthousiasme justement pour son folklore et son mode de vie préservé. A Buda, le jour de la Saint Étienne, il voit affluer le long des ruelles étroites bordées de demeures baroques des paysans à la « tunique rouge brodée de blanc, culottes blanches bouffantes si amples qu’on croirait que les hommes sont en jupon, chapeau noir à cocarde fleurie », tous venus admirer les reliques du roi Étienne et la procession du régent Horthy et de l’archiduc Joseph (détail qui me surprend puisque les Habsbourgs avaient été bottés hors de Hongrie juste huit ans plus tôt). A Mezőkövesd dans la plate plaine de la puszta, Starkie approuve d’une vie campagnarde en laquelle il voit « le dernier vestige de cette féodalité qui déserte l’Europe, si l’on excepte certains coins reculés de l’Espagne et du Mezzogiorno ». Poussant un peu plus loin, les funérailles d’un violoniste tsigane respecté de la puszta lui font se demander s’il est vraiment bien « au XXè siècle, en Europe, à l’ère des automobiles, des aéronefs, des gratte-ciel ? Non, non, je baignais dans le Moyen Age, à la grande époque des troubadours et des jongleurs. » Il préfère, et de loin, les rythmes traditionnels à ceux, importés, du jazz, les capes de feutre ourlées de broderies des bergers aux vêtements produits industriellement, et le teint de pêche des jeunes filles des campagne au rouge et à la poudre des visages uniformisés de l’ouest.

Poussant un peu plus loin son admiration pour le peuple hongrois, Starkie déclame à l’envi que « le Hongrois ne sombrera jamais dans la misère, ayant trop de ressources morales pour se laisser abattre », une vision assez romantique et optimiste d’un peuple pourtant tout aussi connu pour son pessimisme et son penchant pour la dépression. Romantique, oui, mais ça n’est pas faute pour Starkie d’avoir tâté le terrain, ayant côtoyé les plus pauvres, cheminé sans un sou en poche et dormi à la belle étoile ou dans des auberges mal famées. Au contraire : si la bourse est vide ou s’il est invité par une rencontre de chemin, il n’hésite pas à dormir chez le petit fonctionnaire ou à partager la tente d’un tsigane.

Éva Besnyő: Gypsy boy with cello, Hungary 1931 "Au premier rang venaient les violons, précédant les violoncelles suspendus aux épaules par des moyens de fortune."

Éva Besnyő: Gypsy boy with cello, Hungary 1931
« Au premier rang venaient les violons, précédant les violoncelles suspendus aux épaules par des moyens de fortune. »

Il cherche d’ailleurs activement leur société, surtout celle des tsiganes musiciens : au long du lac Balaton il apprend avec eux les rythmes et les rengaines, à Budapest il rencontre Imre Magyari (« le roi du violon tsigane »), et au cours de ses déambulations il s’associe à nombre de violoneux de café ou de campement, avec toujours à l’esprit l’idée que la musique adoucit les mœurs et rapproche les peuples. Son violon lui sera justement d’un grand secours à nombreuses reprises, pour s’obtenir avec un air ou deux la confiance d’un attroupement trop menaçant ou trop occupé à mendier pour le laisser repartir.

L’histoire des Tsiganes, leurs origines et pérégrinations, leurs légendes, leur joie de vivre dès qu’il s’agit de faire la fête, la beauté de certaines filles et l’allure aristocratique de certains hommes – voilà ce pourquoi Starkie est parti à leur recherche. Ça ne l’empêche pourtant pas de voir et de rapporter l’immense misère qui règne surtout parmi eux et surtout parmi les tsiganes nomades de Roumanie : des vies passées en haillon et dans l’illettrisme, dans des taudis ou des tentes sales, surpeuplés, infectés de puces et de poux. Il voit la violence quotidienne entre eux, les couteaux dégainés trop vite contre le passant égaré, la prostitution, le mariage des filles à douze ans, les femmes usées par les grossesses à répétition et par une nourriture qui lui retourne l’estomac – toutes ces choses qui les rendent repoussants non seulement aux populations alentours mais aussi à certains groupes tsiganes plus sédentarisés.

Ses rencontres avec les tsiganes permettent aussi à Starkie d’entrer de plein pied dans les discussions des ethnomusicologues, une ou deux décennies après les travaux de Bartók et de Kodály pour sauvegarder le patrimoine culturel hongrois et, au passage, renverser les croyances que les tsiganes sont à l’origine de la musique folklorique locale. Dans le même temps, il lui est difficile de passer outre en Transylvanie des changements qui s’opèrent dans une région à la population diverse qui vient juste d’être transféré de la Hongrie à la Roumanie.

A Cluj (jusqu’à récemment Kolozsvár), il rencontre une société divisée en deux camps se faisant face « avec chacun sa presse de propagande qui tire à boulets rouges sur l’adversaire. » A Sibiu (Nagyszeben pour les hongrois et Hermannstadt pour les allemands), il constate l’effritement des coutumes des saxons locaux face à la politique de roumanisation mise en œuvre par Bucarest. A Sălişte, il passe la nuit chez un fonctionnaire roumain récemment affecté à une région où il se sent comme un étranger tellement les roumains du coin diffèrent de ceux de la Vallachie. Starkie écoute et liste les doléances sans prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre, ce qui est probablement une bonne idée pour quelqu’un qui a encore du chemin à faire dans cette contrée.

Arrivé à Bucarest, il trouve une ville de couleurs, de « gandins satisfaits tirés à quatre-épingles » et de bâtiments imposants tout autant qu’une ville de bidonvilles, de mendiants et d’odeurs de poisson pourri et de sueur humaine. Encore une aventure avec une tsigane à moitié sorcière, quelques considérations sur l’importance de l’eau et de la pluie dans la culture roumaine et tsigane, et le récit se termine abruptement – peut-être s’est-il soudainement rendu compte qu’il était temps de repartir pour Dublin et les mœurs académiques.

C’est la fin d’une bonne promenade au travers d’une contrée qui commençait déjà à beaucoup changer, pour le meilleur et pour le pire. Ce que j’en retiendrai peut-être le plus, c’est la petite ironie qu’il y a à considérer, aujourd’hui plus que jamais, des endroits comme le parc Hortobágy et la Transylvanie comme une sorte de dépositaire de coutumes inchangées, alors que les voyageurs d’il y a 80 ans n’y retrouvaient déjà plus les coutumes citées par ceux qui y étaient passés 30 ans auparavant. J’en retiens aussi quelques autres récits de voyageurs des siècles passés – Emily Gerard, une écossaise cette fois, mariée à un polonais en poste à Sibiu, qui écrivit en 1888 The land beyond the forest : facts, figures, and fancies from Transylvania que je serais bien tentée de lire. Autres contrées, mais une présence tout aussi improbable – l’anglais George Borrow, un nom que Starkie évoque à de nombreuses reprises pour La Bible en Espagne, récit publié en 1843 de ses longues tribulations en Espagne avec ses Tsiganes. Des voyageurs intrépides avant l’ère du guide du routard, du GPS et des virées de week-end en low-cost !

Starkie

Né en Irlande en 1894, Starkie a été au cours de sa vie bien plus associé à l’Espagne qu’au centre de l’Europe : envoyé culturel à Madrid, il y fonde en 1940 le British Institute et en devient le directeur avant de devenir professeur à l’université de Madrid jusqu’en 1956. Après un interlude aux États-Unis, il revient s’installer en Espagne où il décède en 1976. Il y aura cependant de nombreuses constantes entre son voyage en Hongrie et Roumanie et le reste de sa vie espagnole : son intérêt pour les tsiganes et leur musique, l’exploration à pied, et l’écriture. Au palmarès : Spanish Raggle-Taggle : Adventures with a Fiddle in Northern Spain (qui reprend le titre original des Racleurs de Vent), The Road to Santiago, Scholars and Gypsies : An Autobiography, et de nombreuses traductions de l’espagnol, y compris de Cervantès.

Walter Starkie, Les racleurs de vent. Avec les Tsiganes de la Puszta et de Transylvanie (Raggle-Taggle. Adventures with a fiddle in Hungary and Roumania, 1933). Trad. de l’anglais par Pierre Giuliani. Éditions Phébus, 1995.

 


Zsigmond Móricz – L’Épouse rebelle

51GSP1ZKX6LLa crise, la précarité, la difficulté à joindre les deux bouts à la fin du mois, tout ça n’en finit pas d’être d’actualité. C’est vrai aussi pour Ilonka et Imre, couple jeune marié au centre du roman comique et grinçant de Zsigmond Móricz.

Elle est femme au foyer et s’occupe du ménage, de la cuisine, et de son ennui, comme c’est souvent le cas dans les milieux petit-bourgeois des années 1930 à Budapest. Lui est journaliste à La Vie Budapestoise. La paie n’est pas très bonne et les horaires sans fin, deux choses qui désespèrent Ilonka, surtout en cette soirée bien avancée de la fin mars sur laquelle s’ouvre L’Épouse Rebelle. Imre est à peine rentré, son dîner refroidi avalé, qu’il repart en cavale, ayant flairé une bonne histoire et laissant derrière lui quatre places de théâtre qu’on lui a refilé.

Piètre consolation pour qui n’a tout juste pas assez d’argent pour payer le tram, le vestiaire, les petits bonbons à offrir à l’intervalle à la tante qu’il faut bien inviter parce qu’elle a déjà tant donné de coups de main. Non, c’est dommage de s’en séparer, mais puisqu’on ne peut vraiment pas se le permettre, autant en faire profiter quelqu’un qui en a sûrement les moyens. Ilonka, frappant à la porte d’une voisine qu’elle juge mieux lotie, donne sans s’en douter le coup de pouce à une série de rencontres et d’événements qui changeront le quotidien de plus d’une famille du voisinage.

La quatrième de couverture rapproche l’histoire de L’Épouse Rebelle de celle de La Ronde d’Arthur Schnitzler. C’est là un trou dans ma culture littéraire que je devrai bien combler un jour, mais ça ne m’a pas empêché, moi, de penser au sparadrap du capitaine Haddock dans L’Affaire Tournesol, celui qui passe de main en main et dont on n’arrive pas à se débarrasser. Sauf que là, justement, on aimerait bien garder et utiliser ces places, mais personne ne peut, et le passe au voisin en prétextant un autre engagement pour ne pas avoir à admettre qu’on n’a plus un pengő en poche.

Tout ça se passe dans un des ces grands immeubles de l’avenue Üllői, dont Móricz nous fait visiter les intérieurs comme on ouvrirait en grand le pan avant d’une de ces vieilles maisons de poupée qu’on voit dans les musées. Ici ce n’est pas l’intimité d’une famille que l’on voit mais tout un microcosme représentatif d’une société sclérosée par le manque d’argent, d’emplois et de perspectives. A la suite des places de théâtre, le lecteur passe du petit chambre-cuisine avec vue sur la cour arrière d’Imre et Ilonka, au trois-pièces en sous-location de la femme abandonnée du colonel, au plus vaste appartement avec pignon sur rue de Monsieur Le Conseiller, sa femme et leurs trois enfants. Les dimensions sont différentes, les façons d’appréhender la question de comment se nourrir jusqu’à la prochaine paie aussi, mais le problème de fond reste le même en cette période de crise : comment faire face aux dépenses et, de manière plus pressante, où trouver l’argent pour une place de théâtre ?

C’est une réponse originale que nous propose Móricz au travers du personnage d’Ilonka, une de ces femmes qui n’ont pas le plus beau rôle dans la vie mais à qui l’écrivain donne ici toute leur place. Ilonka a beau être montée de la province en s’imaginant que, par son mariage à un homme de Budapest, elle accédera à une vie digne d’une actrice de cinéma, elle est tout de même bien plus timide et pétrie de bienséance que la danseuse dynamique et court-vêtue de la couverture de l’édition Phébus. Si elle a un avantage sur ses congénères, c’est qu’elle questionne tout autant la vie de pénurie financière que la société propose aux hommes, que la dépendance de la femme envers son mari qui la rend doublement vulnérable.

Au fil des conversations avec l’une et avec l’autre de ses connaissances, qui finit chacune par révéler ses soucis financiers et conjugaux, Ilonka la réservée met le doigt là où ça blesse, incitant chacune à lancer le bras-le-combat envers leurs maris. Au final d’une série d’intrigues bien ficelée, avec force quiproquos amoureux et un fond de magouilles politiques et journalistiques, tout ce petit monde se retrouvera au théâtre en famille, illustrant la morale que les femmes aussi ont leur mot à dire dans l’avenir du ménage et de la société.

Entre établir la morale et l’appliquer, il y a pourtant un grand pas que Móricz n’est pas prêt à franchir : si les femmes sont contentes, c’est bien parce qu’entre temps les rangs des profiteurs se sont grossis… de leurs maris.

 Au temps du papier et de la machine à écrire

Né en 1879 dans une famille pauvre et nombreuse d’un village de l’est du pays, Móricz s’inspire de la vie des paysans, puis des notables des petites villes de province, pour dépeindre avec un réalisme non dépeint de sympathie les conditions de vie de l’époque. Il est aussi fin connaisseur de la vie de la capitale, où, écrivain et journaliste, il dirige pendant un temps la revue Nyugat (Occident), qui rassemble le meilleur de l’écriture hongroise contemporaine. Auteur prolifique (on retrouve aussi dans L’Épouse Rebelle l’auteur de pièces de théâtre), il est aussi un homme engagé à gauche, ce qui lui vaudra d’être emprisonné après la contre-révolution de 1919. Considéré en son temps (il décède en 1942) comme l’un des grands écrivains hongrois, il reste bien trop peu connu aujourd’hui à l’étranger malgré son style très abordable et ses thèmes universels. De Móricz, il existe aussi en français Derrière le Dos de Dieu (Éditions Ibolya Virág) et en anglais Captive Lion et Relations (Corvina) et Be Faithful Unto Death (CEU Press).

Olivier Barrot profite ici de la sortie du livre en traduction française en 2003 pour le présenter avec en prime quelques vues de Budapest et d’un passage Gozsdu qui a été bien retapé depuis.


Aurélien Sauvageot – Souvenirs de ma vie hongroise

SauvageotSur mon bureau trônent les deux tomes d’un dictionnaire français-hongrois/hongrois- français. Aussitôt après avoir refermé les Souvenirs de ma vie hongroise d’Aurélien Sauvageot, j’ai attrapé le plus proche de moi pour vérifier le nom de l’auteur. Eckhardt Sándor, « professeur de langue et de littérature françaises à l’université », serait resté un parfait inconnu à mes yeux si je ne l’avais pas croisé à plusieurs reprises sous le nom francisé d’Alexandre Eckhardt au détour des pages des Souvenirs. D’ailleurs, je n’aurais jamais songé à vérifier le nom d’un auteur de dictionnaire, je n’aurais même probablement jamais pensé que la genèse d’un dictionnaire puisse être du tout intéressante, si ce n’avait été pour ces Souvenirs. Car voilà, Aurélien Sauvageot fut le premier à composer un dictionnaire bilingue français-hongrois dans les années 1930, un épisode qu’il retrace dans ces Souvenirs que j’ai pris énormément de plaisir à lire.

Né à la fin du 19e siècle à Constantinople, d’un père français architecte travaillant pour le sultan et d’une mère wallonne, Sauvageot se destine à l’étude des langues scandinaves et allemande. C’est compter sans la première guerre mondiale, dont l’une des nombreuses victimes est Robert Gauthiot, philologue et universitaire promis à une chaire d’études finno-ougriennes que l’on s’apprête à créer pour lui. Celle-ci désormais vacante, Sauvageot s’en voit incomber la responsabilité : il a à peine 20 ans et déjà les têtes pensantes de l’École Normale Supérieure, l’École Pratique des Hautes Études et l’École Nationale des Langues Orientales Vivantes lui ont tracé sa trajectoire : continuer l’allemand, abandonner l’étude du suédois et norvégien pour celle du finnois et du lapon (sur place!) puis celle du hongrois (encore sur place!), rédiger les deux thèses nécessaires, occuper la chaire promise, et impartir aux jeunes générations tout le savoir accumulé.

Difficile de se dérober à un tel triumvirat et, bien que navré d’avoir à abandonner son sujet de prédilection, Sauvageot s’exécute. L’année 1923 le voit arriver à Budapest, armé de presque aucune connaissance de la langue ou du pays, et d’un poste de civilisation française contemporaine à l’Eötvös Collegium, décrit comme l’équivalent local d’une École Normale. Pour Sauvageot, c’est loin d’être le coup de foudre pour cette ville triste sous son ciel hivernal, où la France et les Français sont très peu appréciés quelques années après une guerre qui compte parmi ses perdants une Hongrie territorialement réduite à un moignon.

Une décennie durant, Sauvageot s’attelle cependant à la tache, démolissant autant que faire se peut les murs qui le séparent du but. Au final, la Hongrie l’accompagnera toute sa vie puisque, outre l’enseignement et la publication d’un dictionnaire et d’autres ouvrages y ayant trait, c’est peu avant son décès qu’il publie ces Souvenirs de ma vie hongroise en 1988, réédités cette année par le même collège (aujourd’hui College Eötvös József ELTE) et l’Institut Français de Budapest.

Rédigés à une distance d’une centaine de kilomètres et après plus d’un demi-siècle, ces Souvenirs sont un témoignage fascinant d’une époque d’effervescence intellectuelle sur fond de poussées dictatoriales et antisémites dont les échos se font sentir encore aujourd’hui. L’histoire du dictionnaire en est une bonne illustration : s’adjoignant les services d’un écrivain et d’un linguiste hongrois en disgrâce l’un de par son rôle durant la brève période communiste hongroise de 1918-19 et l’autre de par son appartenance à la franc-maçonnerie, il sollicite aussi le même Eckhardt, qui bénéficie lui du concours du régime : « je craignais de la part d’Eckhardt un refus motivé par le risque qu’il pouvait courir de se faire mal voir par des autorités dont il dépendait, pour le cas où il collaborerait à une édition inspirée par un éditeur juif et réalisée par un français avec le concours de deux personnalités classées parmi les adversaires du régime. » Eckhardt préfère de toute manière être seul maître de son propre projet (finalement mené à bien dans les années 1950), mais l’épisode donne quand même une bonne idée du ton de l’époque envers ceux qui ne sont pas jugés comme étant de bons hongrois.

Sauvageot se révèle être tout aussi bon spectateur qu’acteur et ses souvenirs fourmillent d’observations dont nombre sont encore valides aujourd’hui. Tout y passe : l’anachronisme ressenti par « un citoyen libre d’un pays libre » face à une société où titres de noblesse et formules de politesse jouent un rôle prépondérant ; l’origine controversée (encore aujourd’hui chez certains) du peuple hongrois ; les relations entre la France et la Hongrie (mauvaises, inexistantes ou fondées sur l’ignorance et les préjugés) ; la misère d’une ville surpeuplée de réfugiés venus des territoires perdus dans les années 1920, puis celle de toutes les classes sociales touchées par la position particulièrement défavorable de la Hongrie en Europe durant les années 1930 ; l’histoire du développement de la langue hongroise (qui donne lieu à des passages passionnants) ; l’antisémitisme croissant qui lui vaut, à lui et à un collègue français au teint trop basané, d’être chassés d’un café après avoir été pris pour juifs.

Ce sont beaucoup de choses négatives, et Sauvageot sent bien alors qu’il quitte la Hongrie en 1931, et durant de longues visites au long des années 1930, que la situation ne risque que d’empirer.

Mais ces années sont aussi pour Sauvageot l’occasion de découvrir toute une littérature qui lui était totalement inconnue. Dezső Kosztolányi, Mihály Babits, Gyula Illés, Frigyes Karinthy, Tibor Déry, Endre Ady et tant d’autres : ces grands noms de la littérature de l’entre-deux-guerres ne sont pas égrenés au hasard. Sauvageot devient un habitué des salons, rencontrant tout un monde, du poète « maigre, efflanqué, pauvrement vêtu, un visage de visionnaire », très précoce et révolté (Attila József), au « gros homme lourd » dont « tout le maintien faisait penser à un paysan » mais dont le hongrois « dru, savoureux (…) se goûtait comme un fruit bien charnu et bien mûr et dont la sonorité flattait l’oreille » (Zsigmond Móricz). C’est tout un abrégé de la bonne (quelque fois aussi de la mauvaise) littérature dans son jus qui est présenté là. On entend la plainte des écrivains attristés par le manque de réciprocité dans leur admiration de la culture française (un état des choses qui persiste, malheureusement). Sauvageot nous mène aussi à voir à travers l’œuvre de ces différents écrivains et poètes la condition et les préoccupations des hongrois (paysans et notables) de cette époque, et ce sont certainement des réflexions qui désormais joueront dans ma lecture de ces auteurs que je ne connais encore que bien trop peu.

C’est tout à fait par hasard que je suis tombée sur ce livre (merci encore une fois à la médiathèque de l’Institut Français de Budapest pour une heureuse découverte), mais je me vois bien y revenir pour la lecture intelligente et instruite qu’elle propose d’une période qui m’intéresse beaucoup.

Aurélien Sauvageot, Souvenirs de ma vie hongroise (1988, 2013). Collège Eötvös József ELTE – Institut Français de Budapest