Miroslav Krleža – Le retour de Philippe Latinovicz

Europe centrale, années trente

De retour dans sa ville natale après de nombreuses années d’absence, un homme se retrouve à nouveau confronté aux questionnements qui le taraudent depuis l’enfance : qui est-il ? d’où vient-il ? où va-t-il ?

Le cadre de ce roman, écrit en croate et publié en 1932, est celui d’une petite ville de Pannonie au nord de la Croatie, et son personnage un peintre talentueux d’une quarantaine d’années, probablement inspiré de la vie de son auteur, l’écrivain Miroslav Krleža (1893-1981).

Miroslav Krleža est le pont qui nous mène, après le Voyage sentimental de François Fejtö, à la dernière partie de cette série sur l’Europe centrale littéraire des années trente. J’ai déjà un peu évoqué la rencontre en 1934 entre Fejtö, alors journaliste-écrivain en herbe de 25 ans, et son aîné à la réputation bien assise en Yougoslavie, que Fejtö décrit dans son Voyage sentimental et dans ses Mémoires. Il découvrit alors en Krleža un écrivain qui parlait hongrois, ayant été élève de l’école militaire de Pécs (sud de la Hongrie) puis de l’académie militaire Ludovika de Budapest. Krleža écrirait plus tard avoir égaré son exemplaire du Voyage sentimental mais, comme il le notait dans son Journal, il se souvenait bien de la visite du jeune Hongrois qu’il pensait être le premier à s’intéresser, sur la rive nord de la Drave, aux travaux de Krleža (un autre écrivain hongrois, László Németh, avait en fait déjà écrit sur Krleža et sa pièce de théâtre Messieurs les Glembay).

Mais peut-être un autre lien avait-il aussi, plus tard, existé entre ces deux hommes, par le biais d’une troisième personne, Clara Malraux. Celle-ci est en effet l’auteure, avec Mila Djordjevic, de la traduction française du roman, parue en 1957 aux éditions Calmann-Lévy (qui l’a réédité en 1988 et 1994). A la fin des années 1940, alors que la Yougoslavie de Tito avait rompu avec l’URSS, Clara Malraux (alors déjà depuis longtemps séparée d’André) avait pris fait et cause pour le régime titiste et avait visité le pays a deux reprises, en 1948 et 1949. Quelques années plus tard, elle s’était essayée a la traduction, et le premier résultat publié semble avoir été Le retour de Philippe Latinovicz (quelques années plus tard sortait aussi sa traduction d’Une chambre à soi, de Virginia Woolf).

Je n’en ai pas la preuve, mais je ne serais pas étonnée que Fejtö ait eu un rôle à jouer dans ce choix de traduire Krleza, car non seulement Fejtö gardait des liens étroits avec la Yougoslavie, il était aussi proche de Clara Malraux qui lui avait fourni un refuge dans une maison de campagne près de Cahors pendant la guerre, et avec laquelle il allait plus tard acheter une maison de vacances dans un village proche de Paris.

Tout cela nous éloigne beaucoup du monde de ce Philippe Latinovicz, héros du roman de 1932, roman aux tonalités sombres mais sur lequel le poids de la guerre, de l’Holocauste et du communisme, qui allaient marquer la littérature plus tardive, ne se fait pas encore ressentir. S’il est un environnement qui donne son empreinte à l’atmosphère du livre, c’est bien celui de l’Autriche-Hongrie et de ses derniers feux. A son retour au pays, après près de 25 ans passés dans les grandes villes de l’ouest de l’Europe, Philippe Latinovicz retrouve ainsi une société qui, contrairement à lui, a stagné dans le souvenir des anciens repères sociaux et géographiques. Autour de lui, ou plutôt autour de sa mère, l’énigmatique Regina, s’est organisé un petit cercle social dont les noms et les titres fleurent bon l’empire multi-ethnique : au premier rang d’entre eux se trouve le vieux Liepach, admirateur de Regina, qui se berce des souvenirs du temps où il était Son Excellence Dr. Liepach de Kostanjevec, Haut-Commissaire du District et personnage important de l’entourage du comte Uexhell-Cranensteeg. Si sa sœur, Mme von Rekettye de Retyezát, veuve du Conseiller du Gouverneur, vieille dame n’ayant pas quitté le style des années 1890, est encore une adepte des corsets en os de baleine, le Dr. Liepach, lui, garde encore précieusement l’invitation au banquet organisé en octobre 1895 à l’occasion de la visite de Sa Majesté le Roi et Empereur, et qui avait rassemblé tout ce que la société locale avait de mieux.

Son Excellence le Commissaire du District, Dr. Liepach de Kostanjevec, avait vécu ses moments les plus heureux dans le glamour de l’Empire d’Autriche, et il avait passé le reste de ses jours à rêver de cette époque distante, cette « époque inoubliable qui, en toute probabilité, ne reviendrait jamais. » *

On sent chez Krleža une pointe de dérision lorsqu’il décrit ce monde fardé, pétri d’hypocrisie derrière ses bonnes manières. Pourtant, c’est plutôt l’irritation que la dérision qui perce dans le personnage de Philippe Latinovicz : la distance, et le changement d’époque (Krleža reste délibérément vague quant à la période mais on ne peut que supposer qu’il s’agit des années 1930), conduisent inévitablement à la confrontation entre Philippe et cette génération plus âgée avec laquelle il n’a pas grand-chose en commun.

Autour de Philippe, personnage qui nous apparait comme totalement solitaire malgré son succès artistique, s’est créé un autre cercle qui ne fait que renforcer cette impression de fossé : Bobočka, sorte de femme fatale, et son amant l’ancien fonctionnaire distingué Vladimir Baločanski/Ballocsanszky (les deux orthographes utilisées simultanément dans le roman illustrent aussi la fluidité des identités et la porosité des frontières linguistiques) se sont affranchis du carcan des mœurs sociales, sans pour autant indiquer une voie qui pourrait mener Philippe vers la vie plus apaisée qu’il espérait retrouver.

Et ici, au premier plan, juste devant ce verre gris et trouble, se trouvait un homme dont le regard était tourné vers le café réfléchi par le miroir : un homme pâle, en manque de sommeil, fatigué, grisonnant, les yeux lourdement cerclés de noir et une cigarette allumée entre les lèvres, nerveux, éreinté, traversé de frissons, buvant un verre de lait tiède et s’interrogeant sur l’identité de son « ego ». Cet homme doutait de l’identité de son « ego ». Cet homme doutait de l’identité de sa propre existence, et il était arrivé ce matin, et n’était pas revenu dans ce café depuis onze ans.*

Hormis la question de l’art et du lien entre art et artiste, celle de ce qui fait un individu est l’un des fils conducteurs du livre. C’est surtout le cas au cours des premiers chapitres alors que Philippe, tout juste arrivé en ville après toutes ces années d’absence, tente de réajuster son identité actuelle au manteau de souvenirs qui l’attendent dans les cafés, les rues et les bâtiments qu’il avait fréquentés dans son adolescence et qui, eux, semblent n’avoir pas du tout changé.

La mémoire et la nostalgie sont alors très présents, et m’ont inéluctablement fait penser aux héros du hongrois Gyula Krúdy, notamment à celui de N.N., écrit une dizaine d’années avant Le retour de Philippe Latinovicz et dans lequel un homme incertain quant à ses origines revient dans sa région d’origine après de longues années d’absence (la connexion entre Krúdy et Krleza a certainement été facilitée dans mon esprit par le fait que certaines œuvres de Krúdy portées au cinéma l’ont été avec comme acteur principal un certain Zoltán Latinovits).

Dans leur présentation du court récit Enterrement à Thérésienbourg de Krleža, traduit en français et publié chez elles en 1994, les Editions Ombres citent d’ailleurs Krúdy comme l’un des auteurs auxquels Krleža peut être comparés, aux côtés également de Kafka, de Musil et de Canetti.

Miroslav Krleža est assez facilement accessible en français, car hormis ces deux traductions plus anciennes de Le retour de Philippe Latinovicz et d’Enterrement à Thérésienbourg et d’autres publications des années 1970, trois de ses œuvres ont été publiées récemment en français : les pièces de théâtre Messieurs les Glembay et Golgotha (2017 et 2018, aux éditions Prozor), et son roman Banquet en Blithuanie (2019, aux éditions Inculte).

Statue de Miroslav Krleža à Zagreb. Merci à Galja Pavić.

Roman d’un homme et d’un pays confrontés à un tournant dans leurs vies respectives, Le retour de Philippe Latinovicz témoigne aussi d’une entreprise artistique propre à Miroslav Krleža : son style, hésitant toujours à s’attacher à un point de vue narratif précis, donne au lecteur, comme à son héros, l’impression d’être en prise avec une réalité dont les bords sont estompés et presque insaisissables.

Miroslav Krleža est considéré comme le plus important écrivain croate de Yougoslavie. Né à Zagreb en 1893, décédé à Zagreb en 1981, il était quasiment le contemporain de celui qui est considéré comme le plus important écrivain de Yougoslavie d’origine bosnienne, Ivo Andrić.

* N’ayant pas la traduction française sous la main, j’ai lu le roman dans sa traduction anglaise (qui ne m’a pas tout à fait convaincue) ; les traductions sont de moi et ne prétendent pas être parfaites.


François Fejtö – Voyage sentimental

Europe centrale, années trente

Je subissais l’influence stylistique d’Alexandre Márai, romancier et journaliste en vogue qui, lui, se réclamait de Gide et Thomas Mann. Mais mon livre était naïf, juvénile et gai. Le Voyage sentimental – c’était son titre – fut publié avec de très jolies décorations d’Olga Székely Kovács, épouse de Dormándi, pour la Journée du Livre de 1935. Il eut du succès.

Lorsqu’il publiait ce Voyage sentimental en 1935, François – alors plutôt connu sous son prénom Ferenc – Fejtö avait juste un peu plus de 25 ans et cherchait à se faire sa place au soleil dans le fourmillant milieu intellectuel de la Hongrie de l’entre-deux-guerres. C’est grâce à sa publication (dans la très célèbre revue Nyugat alors dirigée par Mihály Babits) d’un Journal de voyage inspiré de son récent voyage yougoslave, que Fejtö avait fait la connaissance de Dormándi, le même László Dormándi qui, en tant que directeur des Editions Pantheon, avait récemment publié en Hongrie Les confessions d’un bourgeois de cet « Alexandre Márai » dont Fejtö subissait l’influence stylistique et qui était alors comme aujourd’hui plutôt connu sous son prénom Sándor.

Mais c’est en tant que commentateur reconnu du XXe siècle européen que, cinquante ans après la publication de ce Voyage sentimental, Fejtö avait publié, en France où il vivait depuis 1938, ses Mémoires. De Budapest à Paris (Calmann-Lévy, 1986) dans lesquels il décrit la genèse de son Voyage sentimental, et d’où est tirée la citation en exergue. Lire la suite »


Sándor Márai – Les confessions d’un bourgeois

Europe centrale, années trente

J’avais déjà lu plusieurs pages des Confessions d’un bourgeois, et puis quelque chose m’a fait revenir au début pour vérifier la date de parution. 1934. Sándor Márai avait 34 ans lorsque parurent ses Confessions, mais ce n’est pas du tout l’impression qu’elles donnent au fil de la lecture. Au contraire, ce texte pourrait aisément être celui d’un homme à la barbe grisonnante évoquant avec nostalgie, du fond de son fauteuil près de la cheminée, le monde de sa lointaine jeunesse. Un homme tout droit tiré des Braises. Aujourd’hui, alors que nous savons le peu de temps entre la parution du livre et l’éclatement d’une seconde guerre mondiale encore plus destructrice que la première, ces Confessions résonnent en effet un peu comme un « au revoir » à un monde disparu, mais on peut se demander si c’était déjà le cas au moment de la parution du livre. Lire la suite »


Europe centrale, années trente

Trois livres, entre fiction et confession, liés l’un à l’autre par des fils ténus mais intrigants : voilà le programme des trois prochains articles sur ce blog.


Zofia Nałkowska – Les Impatients

Tous ces gens, les morts aussi bien que les vivants, le grand-père Fabian, Ludwika, les parents, les deux tantes, étaient à présent fortement ancrés dans la mémoire de Jakub ; ils s’ordonnaient dans son esprit et continuaient de foisonner. (…) Oui, son esprit était aussi peuplé d’êtres qu’il n’avait jamais vus, d’inconnus ; et chacun d’eux véhiculait sa propre histoire. Ils avaient trouvé leur place en arrière-plan, s’étaient détachés d’une autre strate de souvenirs dépenaillés.

impatientsAu début, il est un peu facile d’être étourdi par le fourmillement des membres de la grande famille Szpotawy qui peuplent les premiers chapitres des Impatients. Partant du grand-père Fabian, ces premières pages évoquent tour à tour, brièvement, différents membres de plusieurs générations, et il faut un peu de temps pour retomber sur ses pieds et saisir que certains ces personnages se détachent de ce fourmillement et que c’est eux qui vont nous servir de guide dans l’histoire. C’est un peu comme si le regard d’auteur de Nałkowska s’était aussi porté sur chacun des personnages dont elle avait imaginé l’existence, avant de décider que c’est Jakub, le petit-fils de Fabian, et sa femme Teodora, qui retiendront son attention. C’est pour ça, je pense, que je n’ai pas vu la fin de leur histoire arriver alors que pourtant elle figure déjà dans les premières pages du roman.

Zofia Nałkowska ne m’était pas inconnue avant de commencer cette série sur les femmes choucasécrivains d’Europe centrale et orientale, car c’est en fait la lecture de Choucas (publié en Pologne en 1927), lors de la sortie de sa traduction en anglais en 2014*, qui m’avait donné envie de m’intéresser davantage à ces écrivaines de l’entre-deux-guerres. C’est vraiment dommage que si peu de ses romans soient disponibles en français car ma lecture des Impatients n’a fait que confirmer mon impression que c’est une femme dont les romans ont encore, par leur sujet et leur style, beaucoup qui peut nous intéresser aujourd’hui.

Parce qu’il y a tant de personnages, et parce qu’ils viennent presque tous d’une même famille, Les Impatients a quelques allures de roman familial. Pourtant, Nałkowska n’y décrit pas une trajectoire particulière (d’ascension ou de déchéance sociale, par exemple), ni ne cherche à élucider un mystère familial : ce qui l’intéresse, c’est plutôt la vie intérieure des protagonistes, leurs émotions, les peurs anciennes ou récentes, et surtout leurs souvenirs.

La relation complexe qu’entretient Jakub avec sa femme Teodora, une relation fondée sur un amour ancien mais que le temps a ponctué de ruptures et de retours, forme la trame du roman. Mais leur histoire n’est pas racontée de façon linéaire, avec une suite de faits, mais plutôt de manière discontinue et par le biais des perceptions de Jakub, qui cherche à comprendre comment et pourquoi sa relation avec Teodora a changé. Leur histoire est inséparable de celle de leur famille, non seulement parce qu’ils sont continuellement amenés à se retrouver (ainsi Jakub aide-t-il son beau-frère Roman à trouver un travail dans la même firme que lui, et son père les rejoint ensuite au grand déplaisir de Jakub) mais aussi parce qu’ils sont continuellement présents dans l’esprit de Jakub qui se remémore des épisodes de leur passé et comment ils l’ont façonné, lui.

Quand elle fut sur le point d’accoucher, Leonia fut taraudée par d’autres soucis. Elle prit soudain conscience que mettre un enfant au monde non concernait pas seulement son couple. Elle donnait aussi la vie au neveu de Róża et de Pia, et d’Izabella qu’elle n’avait vue qu’une seule fois dans sa vie et qui était presque une inconnue. Elle donnait aussi un petit-fils à son père, feu January Łowicki, et à son épouse, et par la même occasion un arrière-petit-fils à leurs propres parents. Elle donnait à tous leurs descendants un nouveau parent proche ou éloigné d’un cousin, d’un oncle, d’un grand-père, d’une foule de gens qui ignoraient son existence et jusqu’à son propre nom. Elle mettait au monde un futur époux, le père d’un enfant, l’amant de femmes inconnues. Elle se trouvait comme prisonnière de deux miroirs ; l’un la projetait dans l’infini et l’autre décuplait son image, celle de la grand-mère et de l’arrière-grand-mère de personnes inconnues qui un jour vieilliraient à leur tour et qui mourraient aussi.

Cette emprise de la famille sur la vie intérieure de ces personnages n’est pas spécifique à Jakub, c’est un trait de caractère partagé par d’autres membres de la famille, et ce n’est pas parce que cette famille Szpotawy est vraiment plus compliquée qu’une autre mais parce que c’est par leur sensibilité, leur imagination et comment elle influence leurs actions que Nałkowska a voulu penser ses personnages. Ces souvenirs sont tellement importants dans le roman qu’ils peuvent même être source de confrontations, comme par exemple lorsque la grand-mère Ludowika et sa fille Marta présentent leurs versions contradictoires de la vie de Fabian, leur mari et père. On retrouve dans cet échange, répété tellement souvent que « la mère et la fille s’étaient réparti les rôles », une légère touche d’humour qui réapparait ici et là au fil du roman, comme par exemple dans le portrait que fait Nałkowska de la facétieuse Tante Pia.

S’il y a une chose qui distingue la famille Szpotawy, elle se résume au mot suicide : je n’ai presque pas envie de l’évoquer, parce que le mot risque de donner l’image d’un roman bien plus sombre qu’il ne l’est réellement. Cependant, il est vrai que les suicides ou tentatives de suicide sont nombreuses : elles n’apparaissent pas dans le présent du roman, mais le souvenir des suicides d’anciens membres de la famille fait partie de l’histoire partagée de cette famille qui en est venue à se diagnostiquer une tendance héréditaire au suicide. En dehors de cela, la mort, due à la maladie ou au vieil âge, est souvent présente, comme on peut s’y attendre dans un roman où l’histoire de la famille sur plusieurs générations est aussi présente dans l’esprit de Jakub et de ses contemporains. Jakub lui-même ajoutera à la fin du roman une nouvelle variante au catalogue des causes de décès.

C’est cependant cette récurrence de la mort par suicide qui explique le titre du livre, les « impatients » étant ceux qui, parmi tous ceux qui peuplent l’univers intérieur de Jakub, « avaient renoncé délibérément à la vie ».

Les Impatients fourmille donc de personnages, ceux qui intéressent le plus Nałkowska étant les personnages quelque peu torturés et finalement solitaires malgré la présence de leur famille autour d’eux. Malgré cela, il se dégage du roman une impression de luminosité, qui avec les contours flous des personnages m’a fait penser que l’image de couverture (un détail d’A la sombra d’Alfredo Zorrilla de San Martin) était très bien choisie. Elle reflète aussi l’impression d’apaisement qui se dégage de certains passages, ceux dans lesquels Teodora s’installe à la campagne, fuyant la ville où Jakub a un emploi de gratte-papier, et où elle s’épanouit. On sent une certaine sensibilité de Nałkowska envers la campagne, ses couleurs, son rythme de vie. Même la description des carpes qu’élève la famille de Teodora dans des étangs en est empreinte :

Ces énormes carpes royales étaient magnifiques, de véritables miroirs avec des corps nus et splendides de métal vif, rose argenté, parsemé de quelques grosses écailles dorées qui brillaient comme des joyaux sur leurs flancs. Elles avaient le dos noir, les flancs rosés, et le ventre argenté. Pia se réjouissait à leur vue, répétant sans cesse :

– Elles sont si belles, on dirait des Rubens !

Le roman date de la fin des années 1930, et tant la vie à la campagne (avec la dépendance aux animaux pour les déplacements et les travaux agricoles, par exemple) que la description de la vie en ville, montrent bien qu’il s’agit d’une période assez lointaine pour nous. Je ne sais pas s’il en était de même pour les lecteurs contemporains de Nałkowska. Celle-ci joue en tout cas beaucoup sur l’absence de repères temporels : le présent et le passé se prolongent mutuellement, le roman n’ayant pas vraiment de présent et le passé plus ou moins lointain revenant en boucle au gré des pensées et des souvenirs des personnages. Occasionnellement, Nałkowska insère une indication sur le passage du temps à l’intérieur du roman (on trouve par exemple un « à cette époque », mais peu d’indications de mois, d’années ou même de saisons), mais on s’aperçoit rapidement qu’il ne faut pas se fier à ces indications et que tous les événements, qu’il s’agisse d’événements concernant les grands-parents ou les arrière-grands-parents, sont narrés comme s’ils faisaient partie de la même époque que celle à laquelle vit Jakub. On s’y perd un peu si on essaie de trouver la logique des événements et la chronologie des différents chapitres, mais comme finalement la temporalité importe peu, le mieux est juste de se laisser porter. Le pire qui puisse arriver est d’avoir à relire certains passages ou le livre entier, mais c’est vraiment un risque plutôt agréable qu’autre chose.

D’après la postface très intéressante de Stefan Chwin (dont le roman Hanemann est aussi disponible en français chez Circé), Les Impatients n’a pas connu un très bon accueil à sa sortie (d’abord sous forme de feuilleton, puis de roman). L’époque a beaucoup joué, car si le roman ne comporte absolument aucune indication du contexte dans laquelle il a été écrit, il est tout de même paru l’année de l’invasion de la Pologne par les forces du IIIe Reich, et donc l’année du début de la seconde guerre mondiale. Le style aussi avait joué, les critiques s’arrêtant sur la construction non-linéaire du roman et sur le caractère « instable » (parce que très subjectif) du narrateur. Les temps ont changé, ces nouvelles formes d’écriture sont devenues plus acceptables pour les critiques, et pour ma part je garde un excellent souvenir de ces Impatients. Par coïncidence étant donné que ma lecture des Impatients suit celle du Concert de Bach d’Hortensia Papadat-Bengescu, la postface mentionne les parallèles entre l’univers littéraire de Nałkowska et celui de Proust, des parallèles que la traductrice Florica Ciodaru-Courriol soulignait aussi lorsque je l’ai interrogée sur l’œuvre de Papadat-Bengescu. Peut-être devrais-je enfin me plonger à mon tour dans l’œuvre de Proust.

nalkowskaNée en 1884 à Varsovie, où elle décède en 1954, Zofia Nałkowska était une personnalité reconnue de la vie culturelle et littéraire polonaise : auteure de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre, contributrice à de nombreux journaux et revues, elle fut aussi vice-présidente du PEN Club polonais et la seule femme membre de l’Académie Polonaise de Littérature au moment de son élection en 1933. Elle était également proche des cercles politiques à un moment de l’histoire de la Pologne où celle-ci avait regagné son indépendance à la faveur de la première Guerre Mondiale, avec tout ce que cela impliquait en termes d’évolutions politiques et sociales. Restée en Pologne durant l’occupation nazie, elle continue à tenir un journal qu’elle avait commencé à l’adolescence, et dont la lecture doit être fascinante (ce journal court de 1899 à 1954 et a été publié en Pologne entre 1975 et 2001). Juste après la guerre, elle publie Médaillons, une collection de nouvelles inspirées de son travail pour la Commission Centrale d’Investigation des Crimes de Guerre Nazis, et qui est d’ailleurs disponible en édition bilingue polonais-français (Institut d’études slaves, 2014). Parmi ces nouvelles, Près de la voie ferrée avait auparavant été publiée par les éditions Allia en 2009), leur site donne une biographie très courte de Zofia Nałkowska. On trouve aussi un article très intéressant sur les liens entre la vie et l’œuvre de Zofia Nałkowska ici  (en anglais).

Je continue avec Les Impatients ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle. Par la même occasion je contribue au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est » !choucas malfere

* J’adore découvrir qu’un vieux roman supposément introuvable en traduction française a en fait déjà été traduit il y a près de 80 ans. Ça me donne toujours envie de savoir qui a eu l’idée de le traduire en français, qui était la personne qui l’a traduit, qui l’a lu ensuite, et si la traduction est datée pour nous aujourd’hui ? Je n’ai pas la réponse à toutes ces questions, mais la bonne nouvelle est que « Choucas, roman international » fait partie de ses traductions-mystère : d’après le catalogue de la BNF il a été traduit par Félicie Wylezynska et le comte Jacques de France de Tersant en 1936 pour les éditions Edgar Malfère. Ce qui n’est pas une garantie qu’il est trouvable en librairie, malheureusement.

Zofia Nałkowska, Les Impatients (Niecierpliwi, 1939). Traduit du polonais par Frédérique Laurent. Circé, 2016.

 


Karel Poláček – Les hommes hors-jeu

Comportez-vous comme un public sportivement à la hauteur !

Karel_Poláček_(1892-1945)S’il est quasiment inconnu en France aujourd’hui, Karel Poláček était l’une des figures de la vie culturelle tchèque de l’entre-deux-guerres, connu pour ses livres et ses articles dont le ton humoristique, parfois satirique, lui permettait de dépeindre la vie de la classe moyenne et du prolétariat tchèques.

Né dans une famille juive de Bohême en 1892, il est l’un des nombreux écrivains de cette région à être morts en déportation, à l’âge de 52 ans, en janvier 1945. Travaillant pour le quotidien praguois Lidové Noviny aux côtés de Karel Čapek, il faisait aussi partie du cercle intellectuel et politique des « Pátečníci » qui s’était longtemps rassemblé les vendredis dans la maison de Čapek.

C’est cette association qui m’a fait sortir Les hommes hors-jeu de Karel Poláček de monhommes hors jeu étagère après ma lecture des Lettres d’Angleterre de Čapek, alors que le sujet du livre ne m’inspirait au départ pas beaucoup. Il s’agit en effet à première vue d’un roman « sportif », dans lequel le foot et son monde de supporters jouent un rôle de premier plan.  Plus précisément, l’animosité qu’entretiennent entre eux les partisans du Victoria et ceux du Slavia est l’étincelle qui enclenche l’engrenage que met en scène Les Hommes hors-jeu : deux équipes, deux groupes de supporters, une compétition féroce sur le terrain comme dans les gradins.

Emmanuel Hrabasko, chômeur, et Monsieur Naceradec, commerçant en confection et imperméables, sont les deux principaux personnages de ce roman et, s’ils connaissent par cœur l’historique de leurs clubs préférés et le pedigree de leurs joueurs, ils se situent plutôt du côté des spectateurs.

Qu’est-ce que je dois faire, monsieur l’inspecteur, dites-moi ? Je ne peux pas passer tout mon temps à rester assis dans un café, non ? Le docteur m’a recommandé de faire du sport alors je viens au foot.

Las, c’est à côté l’un de l’autre qu’ils se retrouvent un jour de match de première division. Il ne faut pas très longtemps pour que le ton monte entre ces deux supporters enthousiastes des deux équipes ennemies : au bout de seulement 17 minutes de jeu, les voilà qui se font escorter hors du stade en direction du commissariat. Pourtant, c’est en bons termes qu’ils en ressortent peu après et qu’ils se dirigent vers la ville, plongés dans une « discussion théorique sur le déclin du football tchèque. » Ils sont même en tellement bons termes que, lorsqu’ils se quittent, c’est avec pour Emmanuel la satisfaction de pouvoir commencer à travailler pour Monsieur Naceradec dès le lendemain matin.

Dès lors, c’est la vie quotidienne des deux hommes et de leur famille (son père pour Emmanuel, sa femme et ses nombreux parents pour Monsieur Naceradec) que dépeint Les Hommes hors-jeu, une vie parfois un brin chaotique et dont les interstices sont remplis par le foot, qu’il s’agisse des prières du soir dédiées à la victoire de l’équipe préférée (comme d’ailleurs du kaddish qu’un certain Katz récite lors des défaites de son équipe), des histoires footballistiques pour encourager les enfants à finir leur soupe, des péripéties sentimentales des messieurs Habasko senior et junior ou des (nombreux) rêves d’Emmanuel.

Les chapitres, très courts, aux titres décalés (« Un échange désagréable entre un acacia et un poêle » ; « Eman ne regarde pas et Monsieur Naceradec ne chante pas »), font s’enchaîner les situations burlesques où la répétition des ressorts doit elle-même faire partie du caractère humoristique du livre. L’impression première est que Karel Poláček cherche à faire facilement rire, et l’on pourrait sans trop de difficulté s’imaginer ses personnages partager la scène avec le Chaplin des films muets ou prendre les traits de congénères du brave soldat Švejk (le livre a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation au cinéma dès le début des années 1930).

film hommes hors jeu

Pourtant, si les personnalités des principaux personnages sont assez bien campées par l’auteur, il a dû être difficile de retranscrire le ton et surtout le vocabulaire de ces habitants des faubourgs de Prague au tout début des années 1930. Le traducteur (Martin Daneš, dont j’avais apprécié Le char et le trolley il y a quelques années) a pris le parti d’insérer un lexique plus moderne (potes, thunes, nanas, mouise…), notamment dans le vocabulaire d’Emmanuel. Je ne peux pas commenter la fidélité au texte d’origine mais ce choix de traduction m’a paru assez forcé et m’a gênée tout au long de ma lecture.

C’est dommage, car le livre fait bien plus que retracer les péripéties rocambolesques de deux ardents supporters de foot et leurs familles. Derrière l’aspect burlesque, on y voit le mode de vie des « petites gens » des faubourgs praguois de l’entre-deux-guerres, un mode de vie très étriqué pour les Habasko, et régi par toutes sortes de codes inspirés de la vie bourgeoise pour les Naceradec. On y voit aussi sous différentes formes comment un groupe peut se former contre un autre (les supporters du Slavia contre ceux du Victoria, par exemple), puis les deux s’allier pour se retourner contre un troisième (s’il s’agit d’équipes étrangères), comme une démonstration en miniature des passions qui peuvent déchaîner les peuples. Si Poláček s’inspirait probablement de l’atmosphère des années d’après-guerre dans son pays tout nouvellement indépendant, il ne pouvait pas encore savoir à quel point certains des passages allaient se révéler prophétiques.

Les Allemands du Reich et les Allemands de l’Autriche prenaient Prague en étau. Le devoir des équipes tchèques était d’engager une rude bataille contre l’ennemi juré de notre peuple, de confirmer leur renom et de faire une démonstration de haut niveau sur la pelouse ! Quel cœur tchèque ne se mettrait pas à battre plus vite ?

Cependant ce ne sont pas tant des interprétations géopolitiques trop profondes, ni d’ailleurs des explications footballistiques émanant du texte, que de l’humour tous azimuts de Poláček, dont je me souviendrai – humour plus absurde et moins fin que celui de Čapek mais qui semble tout de même avoir constitué une caractéristique récurrente des écrivains de cette période et de leurs successeurs.

Son roman Nous étions cinq (rédigé en 1943, publié à titre posthume en 1946) est également disponible en français, un article sympathique lui avait été dédié à sa sortie en 2017 ici.

Karel Poláček, Les hommes hors-jeu (Muži v offsidu, 1931). Traduit du tchèque par Martin Daneš. Editions Non Lieu et Karolinum, 2012.


Camil Petrescu – Madame T.

madametDeux héroïnes se disputent le premier rôle dans ce roman du roumain Camil Petrescu. L’une, la Madame T. du titre français, est d’autant plus présente qu’elle n’apparaît souvent que de manière détournée. L’autre, c’est la Bucarest des années 1930, croquée sur le vif alors qu’elle s’affranchit tout juste des rigueurs du XIXe siècle pour se lancer à la conquête des nouvelles modes avec toute la vigueur d’une jeune capitale. Bucarest sert de cadre omniprésent aux divers duos amoureux qui ponctuent les deux récits qui forment la plus grande partie de Madame T.

Le premier, une courte série de lettres signées « T. », est le récit-confession de l’amour qu’elle a porté à « X » et celui que lui a voué, en vain, « D » : vivantes, détaillées, complétées en bas de page par de longs commentaires du destinataire des lettres, elles s’arrêtent inopinément pour laisser place aux quelques 300 pages du récit principal. Intitulé « Par une après-midi du mois d’août », celui-ci s’ouvre de la manière la plus anodine qui soit (« J’avais déjeuné dans le jardin du restaurant Royal avec deux écrivains ») mais devient petit à petit vers le récit douloureux de constellations amoureuses complexes. On y suit les pensées de « Fred », jeune homme aisé et désœuvré, alors qu’il lit les lettres passionnées du poète tourmenté Ladima à l’actrice ratée Emilie, maîtresse occasionnelle de Fred, qui lui révèlent les profondeurs insoupçonnées de l’âme humaine. Ce sont ensuite, aussi, ces mêmes lettres qui le mènent malgré lui à se remémorer sa passion malheureuse pour Madame T.

Se succédant et se superposant comme un jeu de miroir, les duos et trios Fred-Emilie-Ladima, Fred-Madame T., ou encore – car le lien entre premier et deuxième récit s’éclaircit au fil du texte – « D »- « T »-Fred, reflètent à l’infini une même image, celle de relations amoureuses intenses, inégales, compromises et finalement vouées à l’échec.

Celles-ci n’existeraient pas sans Bucarest, ville d’ombres et de lumières où le luxe et la misère se côtoient quotidiennement. Presque toutes les classes sociales urbaines sont représentées, presque toutes aussi se croisent dans ces duos et trios amoureux. Descriptions d’intérieurs et de lieux de rencontre (le théâtre, le club, le restaurant) se joignent aux descriptions des personnes pour donner toute son étoffe à l’histoire et aux personnages, recréant à l’occasion pour le lecteur un monde fourmillant de vie, d’enthousiasmes et de changements.

Bucarest dans sa géographie spatiale, mais aussi son atmosphère : on sent que le monde que Camil Petrescu fait vivre dans Madame T. est vraiment le sien, celui qu’il cotoyait et voyait évoluer au jour le jour. Ce n’est sûrement pas par hasard, par exemple, que le point de départ de toute l’histoire de Madame T., celui qui permet la rencontre la plus importante, est la remise à neuf, dans le tout nouveau style Art Déco, de la garçonnière d’un fils d’industriels aisés. Au fil des pages de ce roman (370 pages écrites assez serré), les intrigues politico-mercantiles suivent les descriptions des soirées du tout-Bucarest, la mise sur pied d’un journal polémique celles d’un enthousiasme amateur pour l’aviation comme hobby.

Petrescu sait prendre son temps – un temps qui s’étire comme celui d’un après-midi d’août trop chaud pour faire quoi que ce soit – et ne recule pas devant de nombreuses digressions, qu’elles portent sur des descriptions détaillées de corps, de mains et de physionomies, ou sur de longues conversations sur la mode masculine. Cela peut parfois faire beaucoup – j’aurais, pour une fois, préféré un peu moins de contexte politique, et les longs commentaires de bas de page par un personnage témoin mais pas acteur de l’histoire prennent occasionnellement trop le pas sur l’histoire principale. Mais ce va-et-vient entre présent et passé, découverte des lettres de Ladima et reconstitution des amours de Fred, histoires amoureuses et contexte social, reste bien maîtrisé et permet de garder le fil de la lecture.

En plus d’être finement écrit, je garderai donc réellement de ce roman l’impression d’avoir eu entre les mains un portrait très précis d’une ville et de ses habitants conscients d’être en pleine transition et avides – pour ceux qui le peuvent – d’en profiter au maximum.

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De Camil Petrescu, je ne connaissais auparavant que le titre de Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, publié en 1930 et traduit depuis par Laure Hinckel pour les Editions des Syrtes. Roman là aussi d’amour, mais cette fois sur fond de Grande Guerre dont Petrescu fut l’un des acteurs, il est je crois plus facile à dénicher que Madame T., ce qui explique sûrement pourquoi je ne l’ai pas (encore) lu.

Auteur de romans et de pièces de théâtre ainsi que journaliste, Camil Petrescu (1894-1957) fut aussi directeur du Théâtre National de Bucarest et membre de l’Académie roumaine à partir de 1947.

Camil Petrescu, Madame T. (Patul lui Procust, 1933). Trad. du roumain par Jean-Louis Courriol. Editions Chambon-Poche, 1990.

Je reprends avec Madame T. mes Voyages au gré des pages (quatrième étape) après une absence bien plus longue que prévue. Si tout va bien, la prochaine escale nous amènera en Albanie, à la suite d’un certain Paumé.