Liviu Rebreanu – Deux d’un coup

Hou là là, qu’est-ce que vous dites-la, madame ? fit le sergent terrifié. Tous les deux ?

Oui, tous les deux, répéta Vasilica en hochant la tête. Ouvre l’œil, et le bon !

DeuxPitesti, ville de province roumaine, avant 1940 : Vasilica, femme de commerçant, découvre les corps sans vie de son beau-frère et de sa belle sœur. Ilarié, homme riche et avare, peu enclin aux sentiments, n’avait pas de descendance directe : voilà le mobile du meurtre tout trouvé. Alors que chacun en ville avance son opinion sur l’identité du meurtrier, et que le frère et la sœur s’accusent mutuellement à mots couverts de vouloir profiter du décès, le jeune juge Aurél Dolga entre en scène, prêt à mener une éclatante enquête et ainsi lancer une brillante carrière.

Il se sentait un peu le personnage principal de la pièce qui commençait.

Sous son œil sévère, les lieux du crime sont passés au peigne fin, les suspects potentiels entendus, les témoignages rigoureusement croisés et examinés jusqu’à ce qu’en à peine une semaine Aurél Dolga se sente prêt à dévoiler le coupable. Mais c’est sans compter sur l’auteur, Liviu Rebreanu, qui se joue du juge, le regarde se targuer de sa propre perspicacité tout en lui tendant des pièges dans lesquels il se fourvoie, pendant que par derrière l’histoire suit son cours et arrive presque par hasard à son propre dénouement inattendu.

Bien qu’il reprenne nombre d’éléments du roman policier, Deux d’un coup est somme toute un livre assez paisible : l’objectif n’en est pas vraiment de mobiliser le lecteur dans la recherche du coupable.

L’intérêt du roman, outre le fait qu’il entraîne délibérément juge et lecteur dans la mauvaise voie, réside plutôt dans la description qu’y fait Rebreanu de la petite ville de Pitesti. On y voit une société également obsédée par l’argent mais que tant d’autres choses divisent : la classe sociale, l’origine géographique, l’occupation, les querelles familiales, la fortune. La promenade du soir sur la grand rue est le seul lieu, et le seul moment, où ces différences s’estompent, et Rebreanu y consacre l’un des quelques passages descriptifs qui contribuent à rendre l’atmosphère tranquille de cette petite ville :

C’est là que, dans une atmosphère de gentille et agréable compagnie, garçons et filles font connaissance, là que les officiers rencontrent les jeunes et farouches demoiselles, que les élèves font leurs premières expériences de flirt, là encore que se donnent les premiers rendez-vous amoureux et les suivants aussi ; c’est toujours là que les politiciens locaux cultivent leur popularité et que les hommes d’affaires mettent au point leurs coups…

Ce sont, sinon, ses habitants qui rendent cette ville, et le roman, si vivants. Qu’ils soient simplement décrits sans jamais entrer en scène (la pauvre Mme Dogarou), ou qu’ils prennent un part plus active à l’histoire (Arétia, la sœur du défunt), chacun a sa personnalité bien définie : attachante pour certains, plus malicieuse pour d’autres. Tout cela fait de Deux d’un coup une lecture bien agréable, bien plus que ne pourrait le faire penser sa couverture tout à fait anodine.

Rebreanu

Liviu Rebreanu est un écrivain roumain, né en 1885 en Transylvanie alors que celle-ci est encore une province de l’empire austro-hongrois. C’est d’ailleurs dans des villes hongroises qu’il fait ses études militaires (d’abord à Sopron, dans l’école militaire que d’autres après lui ont si bien décrite) puis qu’il intègre l’armée austro-hongroise. Les années 1908-1909 sont celles de la rupture : avec la carrière militaire, puisqu’il se tourne vers l’écriture et le journalisme, puis avec la Hongrie, lorsqu’il traverse illégalement la frontière pour rejoindre la Roumanie, où il décédera en 1944.

Auteur de nouvelles et étroitement associé au monde du théâtre de Bucarest, il est également l’auteur de romans considérés comme les premiers romans modernes roumains. Dans Ion, publié en 1920 et qui lui vaut le prix de l’Académie roumaine, et La Révolte (1932), il use du réalisme narratif pour dépendre le monde paysan roumain. La forêt des pendus, publié en 1922 et disponible en traduction française aux éditions Zoé (2006), décrit la première guerre mondiale telle qu’elle est vécue par un soldat d’un des peuples minoritaires de l’empire austro-hongrois. avec Madalina (1927, également disponible en français aux éditions Jacqueline Chambon, 1992), il se tourne vers le monde de la bourgeoisie, y esquissant certains des thèmes qui reviendront dans Deux d’un coup.

Liviu Rebreanu, Deux d’un coup (Amîndoi, 1940). Trad. du roumain par Jean-Louis Courriol. Editions Noir sur Blanc, 1995

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Petit guide de la Hongrie, chapitre 6: Tibor Déry – La phrase inachevée

Dery-Tibor-La-Phrase-InacheveeEn rédigeant ma série de 12 livres pour mon exploration de la littérature hongroise du siècle dernier, j’avais choisi pour les années 1940 La phrase inachevée de Tibor Déry en me fiant à sa date de publication, 1946/1947. C’était une erreur, parce que le livre a en fait été écrit entre 1934 et 1938, quoique sa première publication n’a effectivement eu lieu que juste après la seconde guerre mondiale. Si le livre a quelque chose à dire sur les années 1940, c’est seulement dans la mesure où il décrit des choses que le climat de l’immédiat après-guerre permettait de dire tout haut alors que celui des années 1930 tendait plutôt à les censurer.

Autour d’une famille bourgeoise en perte de vitesse, les Parcen-Nagy, et d’une famille d’ouvriers communistes, les Rózsa, Déry construit en effet un vaste portrait de la société budapestoise d’avant-guerre et surtout de cette partie de la société – ouvriers et intellectuels engagés à gauche – refoulée dans l’illégalité par des classes dirigeantes profondément hostiles aux idées socialistes ou communistes. En guise de trait d’union entre ces deux familles, Lörinc Parcen-Nagy, jeune homme en rupture de ban avec son milieu et qui tente de vivre selon son propre code moral, mais trop incertain de ses opinions, trop malheureux et trop marqué par ses origines bourgeoises pour être accepté par le prolétariat.

Parmi les écrivains hongrois qui ont décrit la vie des gens de Budapest dans les années 1930, Sándor Márai (par exemple dans ses Métamorphoses d’un mariage) ou Antal Szerb (par exemple Le Voyageur et le clair de lune) ont décrit les préoccupations sentimentales et existentielles des classes aisées. Dezső Kosztolányi et Zsigmond Móricz, eux, se sont davantage intéressés à la vie de bohème des journalistes sans le sou et à celle des petits employés rongés par les tracas pécuniaires et le manque de perspectives d’avenir. Dans La phrase inachevée, Déry descend encore plus bas sur l’échelle sociale, voire passe de l’autre coté, celui des femmes de ménage, des garçons de café, des petits vendeurs de journaux et surtout des ouvriers comme ceux des usines métallurgiques de Csepel.

Dans les quartiers populaires comme celui d’Angyalföld (Terre des Anges) où vivent les Rózsa, règnent la précarité, l’insalubrité, la maladie et la faim. S’y ajoute un climat tendu entre prolétariat qui tente de s’organiser, et bourgeoisie industrielle qui réplique aux menaces de grèves à coups de mise au chômage, de répression policière et de censure. Le souvenir de la courte mais sanglante Commune de 1919, première grande remise en cause de l’ordre politique et social du pays, hante encore, 15 ans après, les classes dirigeantes très conservatrices et de plus en plus autoritaires.

En faisant des Rózsa des militants communistes, Déry montre au lecteur le ferment de mécontentement, les dissensions entre sociaux-démocrates et communistes (attisées par leur ennemi commun au pouvoir), mais aussi la traque continue dont font l’objet les militants. Tous les ouvriers qu’on rencontre dans le livre ne sont pas politisés, loin de là (et heureusement, sinon ça pourrait ne pas être très drôle à lire), mais ceux qui s’engagent risquent la filature, la clandestinité, la prison, les interrogatoires musclés, avec pour seules échappatoires la mort ou, comme pour Mme Rózsa, l’exil.

Les autres habitants de la rue Országbíró, voisins des Rózsa, forment un arrière-plan saisissant qui illustre le plaidoyer des Rózsa pour une société meilleure que celle où une femme tue sa fille qu’elle ne peut plus nourrir, où un couple se suicide parce qu’il ne peut plus payer le loyer après un accident de travail qui fait du mari un estropié, où les ouvriers traversent la capitale à pied pour rentrer chez eux après une longue journée de travail parce que leur salaire n’est pas suffisant pour payer les transports en commun, et où les « capitalistes » s’enrichissent quasi impunément en détournant les fonds de la sécurité sociale.

Le principal coupable de ce dernier méfait est justement Károly Parcen-Nagy, le père de Lörinc, dont le suicide révèle encore un peu plus le fossé qui existe entre milieux bourgeois et ouvrier, puisqu’il permet aux autres membres de la famille (principalement des femmes) de s’adonner à leurs propres passe-temps : les vieilles querelles familiales, les spéculations quant à la distribution de l’héritage de la grand-mère, le renouvellement de la garde-robe, les affaires du cœur, et ainsi de suite. Là aussi cependant les personnages sont assez nuancés et différenciés pour donner l’impression que c’est un portrait assez fidèle de la Budapest des années 1930, entre le cousin qui flirte avec le communisme pour se donner une contenance, et la vieille parente pauvre, ancienne actrice à succès, réduite à faire des récitals humiliants pour subvenir aux besoins de son fils, avocat au chômage.

Déry construit donc non seulement des personnages vivants et véridiques mais aussi il dépeint tout ce monde avec un style très lent, très détaillé et très sûr. Ainsi, à peine a-til posé l’un des jalons de l’histoire du roman (un meurtre dans un quartier sordide en plein hiver) qu’il s’offre le luxe de transporter son personnage principal à Dubrovnik, au soleil et au bord de la mer, et de s’adonner à de longues digressions sur la nature générale des sentiments (« comme les couleurs, les sentiments influent les uns sur les autres ») et sur la qualité de la lumiere du soir. Il y a parfois de quoi être dérouté par ces méandres (le livre fait quand même 700 pages), et par la disparité entre le fond – les inégalités sociales – et la forme. Déry préface son livre en demandant à ses lecteurs « au cas où ils jugeraient ce livre digne d’attention – de ne pas trop limiter le temps qu’ils lui consacrent. » Ces 700 pages en valent effectivement la peine, traversées comme elles le sont par une grande sensibilité politique, humaine et stylistique.

En guise de conclusion, je cite l’une des nombreuses descriptions – celle de l’indicateur de police Wend – qui m’ont laissé admiratives par leur finesse et leur perspicacité :

Dans son visage, les billes brunes de ses yeux s’affolaient, cherchant un point d’équilibre, roulant sans cesse au-dessus de la baguette noire de la moustache : le regard exprimait une frayeur animale, mais l’âme transmettait au tissu conjonctif, à l’iris, à la pupille, un éclat immatériel – un mouvement rythmé de supplication éperdue qui semblait vouloir compenser la lâcheté du corps. Chaque fois que l’homme mentait, ses yeux admettaient immédiatement le mensonge et semblaient pudiquement demander pardon de la gaffe commise par la langue. A ce moment-là, les pointes de sa moustache frémissaient. Et comme il mentait sans cesse, son visage vibrait sans arrêt, comme un gymnase où s’entraînent des équilibristes. Chaque mensonge était escorté d’une troupe de regards honteux et suppliants qui penchaient à droite, puis à gauche, pour rétablir la balance. La malheureuse moustache qui coupait en deux la pyramide des paroles et des regards, gardait avec peine un équilibre précaire. L’homme savait que son regard le trahissait et il avait pris l’habitude de tourner la tête en parlant, même quand il ne mentait pas ; mais pour observer à son aise le visage de son interlocuteur ; il la ramenait à son point de départ dès que l’autre prenait la parole. Ainsi, son visage bougeait sans cesse, et sa tête remuait comme celle des poules quand elles marchent ; le mouvement partait du cou et se propageait par brusques saccades inquiètes jusqu’aux épaules et au corps tout entier, dès qu’il se trouvait en société. Des bruits parasites aigus, éraillés, accompagnaient sa voix, la couvrant d’écailles ou de pellicules qui tombaient à mesure qu’il parlait ; cela accentuait encore l’impression d’affolement causée par son agitation perpétuelle.

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Comme son héros, Déry (1894-1977) est issu de la bourgeoisie riche et s’éloigne assez tôt de son milieu : membre du Parti communiste hongrois et engagé durant la Commune de 1919 dans une commission d’écrivains, il doit s’exiler à la chute de la Commune. Les dates de son retour varient selon les sources (1926, 1928, 1935) et il passe les années suivantes à écrire, traduire, faire de la prison et vivre dans une semi-clandestinité. Il fait ses premières armes en tant qu’écrivain dans la revue Nyugat (Occident) où il adopte un style expressionniste, mais passe aussi par le dadaïsme et le surréalisme. On trouve peut-être des traces de ces anciennes phases dans La phrase inachevée, surtout dans son approche au temps, mais le style du roman est sinon très réaliste. Encore membre du Parti communiste après la seconde guerre mondiale, son destin reflète les sursauts du pouvoir : membre important de l’association des écrivains au moment de la révolution de 1956, il appelle alors à plus de liberté dans la presse et la littérature et à une réforme en profondeur du système politique, ce qui lui vaut d’être arrêté l’année suivante et condamné à neuf ans de prison (il est amnistié en 1960). Niki, ou l’histoire d’un chien (1956 ; en français chez Circé, 2010), est son roman le plus connu mais il est aussi l’auteur de La réponse (1952), M. G.A. à X. (1964) L’Excommunicateur (1966), Reportage imaginaire sur un festival pop américain (1971), Cher beau-père (1973, je mets le titre hongrois juste parce que c’est un bel exemple de la capacité de la langue hongroise à faire sienne des mots étrangers : Kedves bópeer) qui existent, je crois, chez Albin Michel. On trouve aussi, aux Éditions de la Derniere Goutte : Derrière le mur de briques (2011).

Tibor Déry, La phrase inachevée (A befejezetlen mondat, 1946). Trad. du hongrois par Ladislas Gara, Georges Kassai, Claudine Comte, Geneviève Idt et Monique Fougerousse. Albin Michel, 1966.


Romain Gary et son Éducation Européenne

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Romain Gary est, avec Joseph Kessel, un des auteurs qui ont accompagné mon adolescence, bien que je n’aie lu et relu de chacun d’eux qu’une poignée de livres. De La Promesse de l’aube, je ne me souviens que de bribes, surtout celles qui figuraient au programme scolaire. Je me souviens bien mieux d’Éducation européenne et surtout de Les Cerfs-volants. A l’époque je n’avais pas vu le parallèle entre ces deux livres, le premier et le dernier publiés par Romain Gary, mais qui partagent pour sujet la seconde guerre mondiale, particulièrement la guerre vue de Pologne/Lituanie. Une coïncidence surprenante pour moi, vu mon intérêt pour l’histoire et la littérature des pays de l’Est ! Aussi quand Emma, de Book Around The Corner, a proposé de lire un livre de Romain Gary pour marquer le centenaire de la naissance de l’écrivain aujourd’hui, le choix était tout indiqué : Éducation européenne, daté de l’automne 1943 et publié en 1945.

A l’époque de l’écriture du roman, Romain Gary, qui continue peut-être encore de se faire appeler Gari de Kacew d’après son nom de naissance, est engagé dans les Forces Françaises Libres, en opération en Afrique et en Angleterre. Ce détail m’a beaucoup surpris après ma lecture d’Éducation européenne, qui se passe entièrement dans la région de Wilno (aujourd’hui Vilnius, capitale de la Lituanie, Wilno était polonaise lorsque Romain Gary y a vécu une partie de son enfance, mais contrôlée tour à tour par les forces soviétiques, nazies et lituaniennes durant la seconde guerre mondiale).

Étiqueté juif et polonais ou russe, réfugié en France avec sa mère en 1927, naturalisé français en 1935, Romain Gary se partage après la guerre et jusqu’à son suicide en 1980, entre carrière diplomatique (Bulgarie, Bolivie, France, Grande-Bretagne, États-Unis) et écriture de romans et scénarios. Ce ne sont que les très grandes lignes d’une vie tellement riche en événements et mystifications qu’elle est difficile à résumer sans se faire prendre aux nombreux pièges tendus par un homme qui aimait se réinventer.

Cette lecture d’Éducation européenne, les nombreux billets d’Emma sur les différentes œuvres de Romain Gary, et toutes les autres publications à l’occasion de son centenaire, m’ont vraiment donné envie de lire ses autres livres et une biographie (je veux bien des recommandations). Ici en Hongrie, Romain Gary semble très peu connu : seuls La Promesse de l’aube, Lady L., et La vie devant soi existent en hongrois, ce qui est étonnant vu que les hongrois traduisent vraiment beaucoup.

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Education europeenne

Éducation européenne retrace l’hiver passé par des groupes de partisans dans la forêt près de Wilno : polonais, ukrainiens, juifs, ils y ont trouvé refuge dans des cachettes creusées sous terre, et mènent le combat contre l’occupant allemand. Parmi eux se trouve Janek, adolescent que son père a aidé à se cacher avant de disparaître, probablement tué dans un acte de rétribution de l’armée nazie.

Lecteur avide de Karl May et de ses aventures de Peaux-Rouge, Janek a encore l’âme d’un enfant au début du livre mais devient homme au contact des partisans, éduqué plutôt par le regard qu’ils portent sur le monde que par la violence de leur combat. Malgré la détresse qui ronge certains des partisans, malgré la maladie et la faim qui les guettent, malgré aussi les relations parfois sordides qu’il voit s’établir entre occupants et villageois, le nouveau monde de Janek n’est pas dénué de beauté : il découvre la musique – Schubert, Chopin, Mozart, qui l’enchantent – et l’amour.

Très au loin se déroule la bataille de Stalingrad, qui sera un tournant décisif dans la guerre et qui rythme l’hiver des partisans, inspirant à la fois actions désespérées pour contrecarrer les plans de ravitaillement allemands et espoirs pour la sauvegarde de l’humanité et de l’idéal européen.

Ces idéaux sont surtout articulés par Adam Dobrański, étudiant en droit avant la guerre et maquisard de longue date, qui se décrit comme « prosateur né » et dont les histoires occupent les longues soirées des partisans. Ces histoires-dans-l’histoire, que Gary retranscrit en intégralité en les parsemant des commentaires des partisans devenus auditeurs, prennent une place aussi importante dans le livre que le développement du personnage de Janek et font la part belle à une grande dose d’optimisme. Une, conte féerique, met en scène les « cinq collines de l’Europe », dont le dialogue imagé sur le conflit européen se termine sur une leçon d’anglais qui prend très vite une tournure churchillienne. Dans une autre, Dobrański emmène ses auditeurs à Paris pour leur montrer une maison bourgeoise où, sous couvert de paisible acceptation de la présence allemande, les habitants s’activent dans la résistance à la barbe du responsable local allemand. « Nous ne sommes pas seuls », tel est le message que Janek en retient du fond de sa cachette.

Étant donné la période et ce message idéaliste, c’est presque un texte de propagande pour la cause alliée que Gary pourrait être en train d’écrire, mais Éducation européenne est un roman bien plus profond que ça et, à mon avis, bien pessimiste.

Outre Janek et Dobrański, Gary peuple son court récit de personnages qui ne font parfois que de brèves apparitions mais qui laissent une impression forte, tels Stańczyk, coiffeur poursuivi par le désir de vengeance après le viol de ses deux filles, Moniek Stern, violoniste virtuose qui ne survit pas à la vie de la forêt, ou Zosia, petit bout de femme trop précoce dont le duo amoureux avec Janek m’a rappelé celui de Ludo et Lila dans Les Cerfs-volants. Surtout, Gary s’abstient de faire dans le noir et blanc : entre les figures héroïques comme celle de Dobrański, et les allemands anonymes pilleurs et violeurs, il y a beaucoup de personnages plus nuancés. Ainsi du cabaretier polonais Józef, qui cultive les partisans et les occupants mais finit par se faire prendre à son propre jeu, ou du vieux soldat Augustus Schröder, « le dernier Allemand », enrôlé pour faire plaisir à son fils mais dont la vraie passion est la musique et la construction de jouets musicaux (là encore, c’est un personnage qui m’a rappelé celui du « facteur timbré » dans Les Cerfs-volants).

Hymne à la résistance et à liberté, Éducation européenne est aussi empreint de la tristesse et du pessimisme de Janek, qui ne laisse pas présager d’une grande foi dans l’avenir de l’humanité. Le roman en est traversé, mais c’est surtout manifeste dans l’épilogue. Janek, dorénavant père de famille et sous-lieutenant du Corps Franc polonais, traverse à nouveau la forêt, trois ans après l’hiver de 1942-43, en se remémorant les dernières paroles de Dobrański juste avant sa mort.

-Parle-leur de la faim et du grand froid, de l’espoir et de l’amour.

-Je leur en parlerai,

-Je voudrais qu’ils soient fiers de nous et qu’ils aient honte…

-Ils seront fiers d’eux, et ils auront honte de nous.

-Essaye… Je voudrais qu’ils ne recommencent jamais…

-Ils recommenceront.

-Ouvre-leur… ton poitrail… Ton poitrail d’homme…

-Ils ne voudront pas regarder. Ils passeront à côté, les lèvres serrées et le regard froid.

-Essaye…

Ce n’est pourtant pas un roman dénué d’humour, un humour un peu triste qui surgit surtout dans les fables de Dobrański. Celles-ci donnent réellement toute la mesure du talent de Romain Gary, capable de donner vie en quelques pages à toute une compagnie de soldats allemands vaincus par la neige comme à deux corbeaux centenaires commentant un défilé de cadavres « d’ex-soldats de l’ex-Grande Armée allemande » sur la Volga.

C’est pour moi une belle redécouverte que cette Éducation européenne, et une invitation à relire et à découvrir tous ses autres livres.

Romain Gary, Éducation européenne. Calmann-Lévy, 1945.


László Németh – Une Possédée

 

 

A l'écran comme sur papier, Nelly n'aimera jamais Sandor (Andrea Drahota et Ferenc Kállai dans le film de 1965).

A l’écran comme sur papier, Nelly n’aimera jamais Sandor (Andrea Drahota et Ferenc Kállai dans le film de 1965).

Difficile de ne pas penser à Thérèse Desqueyroux une fois la dernière page d’Une Possédée tournée : le décor est loin d’être le même, mais c’est presque la même voix de femme qui s’exprime, celle d’une femme qui raconte avec une précision lucide et dénouée d’émotion la déchéance morale d’un personnage hors du commun plongé dans l’enfer d’un mariage somme toute assez ordinaire.

« Possédée » dans le titre français, « dégoût » ou « écœurement » dans l’original hongrois – les deux versions font état d’une même facette de la vie conjugale de Nelly Karasz, qui ne se voit que comme possédée par un mari envers lequel elle ne ressent qu’aversion, tant physique que mentale.

Caractère renfermé, solitaire et travailleur, Nelly est l’unique fille d’un ancien régisseur d’un grand domaine aristocratique, récemment installé avec sa femme dans une ferme isolée dont on ressent vite qu’elle représente pour eux une certaine descente dans la pauvreté. Au cours d’un bal de Noël, Nelly s’attire sans le vouloir les attentions d’un étudiant ingénieur agricole du cru, Sandor Takaro, et c’est avec la visite de celui-ci à la ferme des Karasz pour leur souhaiter le premier de l’an que Nelly ouvre ses souvenirs de ses quatre ans de vie conjugale ratée.

Presque tout de suite, les grandes lignes des relations entre Nelly, Sandor et le monde alentour s’esquissent : jusqu’aux deux chiens de la ferme, tous aiment Sandor, charmés par sa personnalité loquace et enjouée, sa belle prestance et le bon parti que sa famille représente. Tous, sauf Nelly qui ne voit en lui que les fanfaronnades d’un homme qui se targe dès le début d’avoir décelé sous les abords de bogue de châtaigne de Nelly la femme idéale. Sûr de lui, l’homme proclame à tout venant que Nelly lui a fait un tel effet qu’il va enfin abandonner sa vie de conquêtes faciles ; auprès de Nelly, il clame qu’il ne se laissera pas tromper pas sa froideur qui, il en est certain, n’est que manière de cacher l’amour qu’il ne peut pas manquer de susciter. Bien plus tard, après avoir quitté son mari, Nelly décrira « l’amour » comme étant « le désir du plus vulgaire des deux d’avaler l’autre après l’avoir enduit de sa bave », et c’est de cette danse de crapaud menée par Sandor avec le soutien muet du village qu’il est question tout au long du roman.

En soi, Sandor est loin d’être un monstre, et Nelly le sait bien : bien qu’il soit un peu porté sur la boisson et préfère les belles paroles au travail, il aime Nelly à sa manière et ne la bat pas. Le quotidien de Nelly est probablement ni plus ni moins malheureux que celui des autres femmes du village, à la grande différence que Nelly, elle, ne se voit pas comme étant l’une des autres femmes du village. « Je suis une de ces créatures qui ne sont pas tout à fait humaines, Est-ce une supériorité ou une infériorité, la chose ne vaut pas la peine d’être discutée (…) Oui, j’estime qu’il est sacrilège se précipiter certains êtres dans la vie courante, uniquement pour les obliger à vivre normalement. »

J’ai vu en Nelly une femme en avance sur son temps mais emprisonnée par les coutumes et les valeurs de la société environnante (« les femmes comme les chevaux doivent être dressés. Et cela, dès le début. Alors l’ordre règne pour le restant de nos jours », dixit un ami de Sandor en visite) et d’une mère bigote. « Je voulais simplement te dire (…) que maintenant tu es soumise à ton mari et que tu lui dois obéissance en tout », tel est le message d’adieu de sa mère alors que Nelly juste mariée s’apprête à monter dans la calèche qui l’emmènera à Budapest pour son voyage de noces.

Nelly, elle, revendique le droit d’avoir le choix, le droit de mener sa vie comme bon lui semble, et surtout le droit de disposer de son propre corps. Tout cela, elle le fait à tâtons, hésitant entre préserver sa propre dignité en quittant son mari et sa fille, et gommer son identité au profit du chemin du devoir tracé par des femmes plus âgées qu’elle. C’est libérée du carcan des liens familiaux et grâce à son travail dans un nouvel hôpital de village qui lui procure paix intérieure et un regain d’amour-propre, que Nelly entame le journal qui remplit les pages d’Une Possédée.

C’est un très long journal (465 pages dans l’édition française) et Németh réussit à mettre au service de ce portrait de femme fière une écriture très belle et soutenue, sobre mais évocatrice. Lui-même médecin de campagne, il s’est probablement servi de son expérience des gens de la campagne pour faire ce récit des dessous d’un village ordinaire. Peut-être avait-il aussi quelqu’un de précis à l’esprit lorsqu’il décrit ces figures villageoises, du vieux pasteur qui « étirait les mots, les poussait d’un coup d’épaule ce qui lui donnait le temps de réfléchir » au sous-préfet dont « il semblait que le rembourrage des épaules de (son) vêtement ait été fait d’une quantité de mouchoirs semblables de sorte qu’il eut suffi de les tirer l’un après l’autre pour que l’homme fût réduit à un manteau flasque et vide. »

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Une Possédée est le troisième roman d’un cycle de quatre traitant d’aspects de la condition humaine : Deuil (1935, publié en français sous le nom Le Destin de Sophie Kurátor), Crime (1936), et Pitié (1965). D’autres romans, essais, pièces de théâtre et traductions viennent compléter la bibliographie d’un écrivain dont la carrière fut lancée à 24 ans avec une nouvelle qui lui valut de gagner le premier prix d’un concours lancé par l’influente revue littéraire Nyugat (Occident) en 1925. Parfois célébré (il gagne les prix József Attila, Kossuth et Herder en 1952, 1957 et 1965 respectivement), parfois condamné et censuré, László Németh meurt en 1975 et est peu connu en Hongrie aujourd’hui.

 

László Németh, Une Possédée (Iszony, 1949). Trad. du hongrois par P.E. Régnier, C. Nagy et L. Gara. Gallimard, 1963.