Ryszard Kapuscinski – Mes voyages avec Hérodote

Je lui ai aussi raconté l’aventure dans laquelle le livre d’Hérodote m’avait entraîné : au fur et à mesure que je le lisais, j’accomplissais simultanément deux voyages : le premier en faisant mon travail de reporter, le second en suivant les pérégrinations de l’auteur des Histoires.

mes-voyagesReporter assidu, issu d’un pays et d’une époque où les voyages à l’étranger n’étaient autorisés qu’au compte-goutte, Ryszard Kapuscinski (1932-2007) fut l’envoyé aux quatre coins du monde de divers organes de presse polonais. Outre les dépêches et reportages réalisés pour son travail, Kapuscinski s’inspira également de ses voyages et de ses observations pour écrire de nombreux livres sur chacun des continents qu’il a traversés, du vaste espace russe à l’Amérique ou encore l’Iran. Arrivant à la fin de sa vie, il signe avec Mes voyages avec Hérodote une autobiographie en pointillés de sa carrière de reporter, placée sous le signe de celui qu’il présente comme un double autant qu’un maître : Hérodote.

Double, car ce chroniqueur de l’Antiquité l’a accompagné, en pensée et physiquement, dès les débuts de sa profession. Double aussi car le livre des Histoires d’Hérodote, reçu de sa rédactrice en chef au moment où elle lui annonce sa première affectation à l’étranger, l’accompagne et le forme également dans sa conception du monde, et de la place qu’il y tient en tant que reporter.

Lorsqu’il entame sa carrière à l’étranger, ainsi que sa lecture d’Hérodote, Kapuscinski a un handicap majeur : Hérodote retranscrit ses Histoires à la fin d’une longue vie de voyages et d’accumulation de connaissances. Kapuscinski, lui, a grandit avec la censure (dont celle appliquée aux Histoires), n’a à l’age de 24 ans encore jamais franchi de frontières, possède une connaissance rudimentaire du monde et un anglais plus qu’approximatif (mais il parle couramment le russe). C’est ainsi qu’Hérodote en vient à lui servir à la fois de refuge et de guide dans son compréhension de la diversité du monde.

La connaissance d’autrui nécessite une longue et solide initiation.

Dès sa première escale, en Italie, Kapuscinski ressent, à voir l’éclairage public, les magasins bien stockés, la nonchalance des clients aux terrasses des cafés, comme un choc des civilisations. Arrivé en Inde d’où il est censé renvoyer ses reportages, le choc se fait plus intense : la pauvreté, la multitude, la nouvelle (et pour lui inacceptable) étiquette d’Européen aisé qui lui est accolée, la chaleur et – la langue.

Je pénétrais l’Inde non pas par l’intermédiaire des images, des sons ou des parfums, mais par celui des mots, des mots d’une langue qui de surcroît n’était pas la langue maternelle des Indiens, mais une langue étrangère, imposée, à ce point assimilée toutefois qu’elle faisait partie de leur identité et constituait pour moi une clé indispensable. Mon premier combat avec ce pays fut un combat avec la langue.

En Inde, puis en Chine, la langue reste un obstacle pour le reporter, mais aussi pour le l’homme Kapuscinski, frustré de se heurter si rapidement à un obstacle aussi important dans sa quête d’une connaissance totale de ces deux pays.

Lorsqu’on le retrouve un peu plus tard en Afrique, Kapuscinski est déjà plus aguerri, débarrassé de ses timidités d’homme de l’Europe de l’Est, mais il continue son cheminement de reporter aux côtés d’Hérodote. Les chapitres qui se succèdent le voient plus souvent retranscrire et commenter divers épisodes des guerres entre les Perses et leurs peuples voisins, que l’actualité des pays et continents qu’il couvre (les quelques livres de Kapuscinski que j’ai lus jusqu’ici n’ont d’ailleurs souvent pas grand chose à voir avec le travail qu’il devait fournir pour gagner sa vie au quotidien). Au fil des pages, on voit cependant émerger une certaine conception, et justification, du reportage tel qu’il le pratique :

Dans l’univers d’Hérodote, le seul dépositaire ou presque de la mémoire humaine est l’homme. Pour accéder à cette mémoire, il faut aller à sa rencontre ; s’il habite loin, il faut se mettre en route, marcher, et, quand on arrive chez lui, il faut s’asseoir à ses cotés et écouter son récit, écouter, mémoriser ou peut-être prendre des notes. Ainsi surgit le reportage.

Si Hérodote le fascine tant, c’est aussi parce que Kapuscinski recherche toujours l’autre face de ses Histoires : comment Hérodote est-il arrivé à ce produit fini ? A qui s’est-il adressé, et comment, pour obtenir ses informations ? Quelles sont, d’ailleurs, les informations qu’Hérodote n’a pas jugé bon de recueillir ou de retranscrire ? Kapuscinski s’intéresse en effet à la dimension individuelle des efforts collectifs que décrit Hérodote : qu’a pensé l’ouvrier travaillant à la construction d’un pont pour les armées perses, l’habitant de Babylone assiégée, ou encore les enfants du Grec Lycidas alors que la foule s’apprête à les lapider ? On retrouve là l’un des grands traits de Kapuscinski : son penchant pour l’arrière-plan individuel des grands faits historiques, un certain impressionnisme jouant sur l’interaction entre le détail et la vue d’ensemble.

Mélange assez (quelque fois trop) lâche d’histoire personnelle et d’extraits et de commentaire des Histoires, Mes voyages avec Hérodote m’a paru moins rempli de verve et d’action que les quelques autres livres que j’ai lus de Kapuscinski, dans lesquels il s’attarde davantage sur ces expériences de reporter dans des pays en pleine ébullition. Plus réfléchi, ce livre donne un arrière-plan intéressant à la démarche d’écrivain telle qu’on la voit mise en action dans Imperium ou Le Shah.

kapuscinski

Je termine avec ce titre ma rétrospective Kapuscsinski. Pour obtenir un portrait plus complet du reporter, il aurait fallu incorporer dans cette série l’un de ses livres sur l’Afrique, continent qu’il a sillonné, d‘année en année, de guerre en guerre. Je me contente de citer ici ces livres : sur l’Afrique en général (Ébène, Aventures africaines), sur l’Ethiopie (Le négus), ou encore sur l’Angola (D’une guerre à l’autre). Bonne lecture !

Ryszard Kapuscinski, Mes voyages avec Hérodote (2004). Trad. du polonais par Véronique Patte. Plon, 2006.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 8 : Miklós Mészöly – Mort d’un athlète

mort d un athleteDe tous les livres que j’avais choisis pour mon exploration de la littérature hongroise, Mort d’un athlète est celui dont je savais le moins, le titre et l’auteur n’apparaissant que rarement dans mes lectures autour de la littérature de ce pays. Le titre lui-même est tellement clair, tellement final, qu’il ne laisse pas beaucoup de place à l’imagination.

Maintenant, je l’ai lu, mais saurai-je dire de quoi il s’agissait ? Je n’en suis pas sûre, et pourtant ce n’est ni un livre long, ni un livre compliqué – du moins à première vue.

La première chose qui m’est venue à l’esprit en le terminant était la ressemblance avec Une école à la frontière : la mémoire, la reconstruction du passé érigée en sorte de devoir, sont des thèmes communs aux deux livres. Au delà, ce sont deux livres très différents : la vie que raconte Hildi, la narratrice de Mort d’un athlète, n’est en grande partie pas la sienne, et le récit est celui de ses souvenirs, de ses efforts pour reconstruire tout ce qui a fait l’homme qu‘elle a connu – son passé, sa famille, ses amis, ses pensées.

Bálint est cet homme, son compagnon, mais avant tout un athlète au sommet de sa gloire et voué à d’autres records. Mais l’homme, dont le corps commence déjà à lâcher prise, meurt dans une ultime course, seul contre lui-même dans un stade naturel formé par un vallon empierré. Accident, suicide ? Ce n’est pas tant la cause immédiate de la mort qui importe dans le récit (il n’y a pas d’autopsie, d’ailleurs), que les causes plus profondes du mal-être qui semble avoir hanté l’athlète.

Voici comment c’est arrivé : les responsables des Éditions sportives de l’État m’ont demandé d’écrire une sorte de mémoire sur sa vie, un mémoire assez concis et surtout sans excès de technicité. D’ailleurs, pour la technicité, mieux vaudrait, m’ont-ils dit, m’en rapporter à eux, c’est un terrain extrêmement scabreux, un champ de bataille où s’affrontent ambitions et griefs, jalousies individuelles et jalousies d’équipes. De moi, ils attendent autre chose. L’ouvrage, m’ont-ils suggéré, devrait pouvoir porter en sous-titre : Confidences sur un athlète hors concours ou quelque chose d’approchant. Quand on n’a jamais écrit, qu’on s’est contenté de vivre, on se trompe aisément sur les exigences de ce genre littéraire ; on s’imagine pouvoir coucher noir sur blanc tout ce que l’on a sur le bout de la langue. Mais moi, je suis sans illusions. Voila bientôt huit semaines que nous avons retrouvé son corps dans la Pierre Brûlée de Vlediassa. Il gisait, visage contre terre, parmi des troncs d’arbre calcinés et le soleil avait dardé sur sa nuque toute une journée. Les grosses fourmis rouges des montagnes s’étaient glissées en chapelets sous son maillot, y dessinant comme les traces de quelque mystérieux tatouage. Il portait les mêmes baskets rouge et noir qu’à la réunion de Prague, à la fin de l’été. Voilà les faits. Mais je sais qu’ils n’apprivoisent pas le papier ; ils le rendent, au contraire, plus rétif, plus indocile encore.

Nous voilà prévenus, dès le premier paragraphe, qu’il ne faut pas s’attendre à une histoire en ordre chronologique, avec une fin qui explique le début. Le récit est comme un premier brouillon, où Hildi suit le cours de ses pensées, passant d’un événement à un autre, sautant des années, en avant, en arrière, avec pour fil les questions qu’elle se pose sur l’homme assez insaisissable avec lequel elle a vécu. La construction est à l’image de ses pensées, sinueuse, quoiqu’ancrée dans des lieux, des moments qui peuvent lui apporter des réponses : l’enfance de Bálint dans son village de Tardos telle qu’elle lui a été racontée, une après-midi d’échappatoire pour le couple au château de Karlstein, les quelques jours de refuge à Vlediassa, et surtout la dernière compétition, à Bátakolas, devant un public de villageois amusés et intimidés.

C’est peut-être cet aspect introspectif, peu organisé, qui explique une partie de la difficulté du livre : tant de passages, de personnages, paraissent inutiles pour le développement de l’histoire déjà tellement courte et rendent plus flou le message du livre – si message il y a. Mais ils aident à transmettre la complexité du personnage de Bálint et, surtout, à entretenir l’atmosphère particulière, déstabilisante, du livre : les personnages de Réka, la belle-sœur de Bálint, et de son mari István, sont pour moi parmi les mystères du livre. Quelle est réellement leur relation avec Bálint, et comment les différentes manifestations de l’infirmité d’István, telles que Mészöly les décrit, aident-elles à comprendre la mentalité et les actions de Bálint ?

Réka elle-même est l’une des actrices du jeu d’ombre et de lumière que se livrent les quelques femmes naviguant à la périphérie de la vie sportive de Bálint et de sa relation avec Hildi. Réka, amante de Bálint, est une femme de l’ombre, plus anguleuse, plus sûre d’elle-même qu’Hildi, et dévouée au théâtre de marionnettes qu’elle voit comme son art. Elle forme un étrange contraste avec Piri, présente dès l’adolescence de Bálint, jeune femme plus jeune, plus impétueuse, moulée par le sport, le soleil et la vie à l’étranger. Chacune de ces deux femmes, à sa manière, représente un pan de la vie intérieure de Bálint, une vie inaccessible malgré le désir maintes fois émis de l’athlète de s’expliquer, de se disculper envers Hildi. C’est à celle-ci qu’il incombe d’essayer de reconstruire cette vie intérieure, mais où se place-t-elle dans cette constellation amoureuse ? C’est difficile à dire, tant elle dévoile peu d’elle-même, peut-être à l’instar de son rôle dans le couple et parmi les relations de Bálint. Outre qu’elle est enseignante, peu à l’aise avec son physique, et qu’elle a partagé dix ans la vie de Bálint, elle ne dit rien de son passé, de sa famille, de ses amis. Plus précisément son passé, sa famille, ses amis, ne semblent jouer aucun rôle dans la vie de Bálint telle qu’elle la raconte ici.

Tout cela donne un récit assez insaisissable, tout comme Bálint : s’agit-il de la vie du sportif Bálint, du dévouement complet que lui demande sa discipline ? Oui, mais il s’agit aussi de la vie de l’homme Bálint, de sa relation avec Hildi, du tiraillement entre sport, renommée et vie personnelle, du poids des pactes d’enfance, de la mémoire, de la difficulté à comprendre les autres et à se comprendre soi-même. Même s’il se lit assez facilement, c’est un livre exigeant envers le lecteur, et qui demande d’accepter de n’avoir pas de réponses aux questions que lance Mészöly (certains qui s’y connaissent mieux en -ismes littéraires rangent Mészöly dans la catégorie des existentialistes). J’espère lui avoir rendu justice dans ce billet.

Meszoly

Mort d’un athlète est d’abord publié en français dans l’édition du Seuil de 1965, et ce n’est qu’ensuite, en 1966, qu’est publiée la version originale en Hongrie. C’est aussi à partir de cette date que Mészöly, né en 1921 et décédé en 2001, devient un écrivain reconnu et accepté dans son pays d’origine malgré l’exigence de son écriture et des personnages qu’il crée. En français, on trouve aussi son Saul ou la Porte des brebis (Seuil, 1971) et ses Variations désenchantées (Phébus, 1994 ; « pseudo-roman » – aux dires de Mészöly – dont le titre d’origine est Il était une fois une Europe centrale), mais il est aussi l’auteur de recueils de nouvelles et d’essais écrites dès 1956.

Miklós Mészöly, Mort d’un athlète (As atléta halála, 1966). Trad. du hongrois par Georges Kassaï et Marcel Courault. Seuil, 1965.


Vassil Barka – Le prince jaune

barka prince jauneAu travers d’une simple famille de paysans, les Katrannyk, Vassil Barka retrace dans Le prince jaune l’un des épisodes les plus glaçants parmi les nombreux qu’a connu l’Europe du XXè siècle.

L’Ukraine, terre fertile surnommée le grenier de l’Europe, devient durant l’hiver 1932-1933 un vaste mouroir à ciel ouvert à l’instigation du régime stalinien, qui veut à la fois hâter la collectivisation de l’agriculture, anéantir la classe paysanne prospère et briser toute velléité de nationalisme ukrainien. Entre 5 et 7 millions d’hommes, de femmes et d’enfants meurent durant cet hiver-là, tués par la famine organisée et dans les rafles, soit environ 20 pour cent de la population.

Parmi eux, des milliers de familles comme celle, fictionnelle, des Katrannyk : des trois générations de paysans sous le même toit, seul un, Andrijko, le plus jeune, survivra à cet hiver de privations et d’horreurs.

Le prince jaune est le récit-témoignage, par un Ukrainien qui a vécu cette époque, des efforts désespérés des paysans pour se maintenir en vie malgré leur condamnation d’avance par le pouvoir de Moscou et les « 25000 » (ouvriers communistes envoyés dans les campagnes pour faire appliquer les directives). C’est une course-poursuite macabre : d‘un côté, les caches maladroites de provisions, remplacées une fois vide par les racines, les feuilles, les oiseaux, chiens, zisels (sorte de rongeur), les chevaux déjà morts et enterrés, même la chair humaine, tout ce qui peut permettre de subsister encore un peu. De l’autre, les fouilles impitoyables qui enlèvent jusqu’au dernier grain de céréale, les wagons remplis à ras bord en partance pour Moscou, les monticules de légumes et céréales qui pourrissent dans les moulins et églises réquisitionnés sous les yeux de la population affamée et maintenue à distance par les gardes armés.

Au village de Klénototcha, les gens mouraient, comme dans l’Ukraine entière ; on leur avait pris leur blé et toute nourriture et on les avait condamnés à une mort certaine ; l’État, en ennemi implacable, usant de la force contre eux, leur avait supprimé, outre tout ravitaillement, la possibilité de gagner leur vie en travaillant. Une épidémie de peste aurait été un fléau moins grand.

La provision de pommes de terre des Katrannyk touchait à sa fin et le maître de maison parcourait les environs à la recherche de nourriture pour les siens.

Partout, le froid et la désolation. La tristesse submergeait son âme dans ce désert de neige ; il lui semblait que le monde s’était refroidi comme une maison abandonnée. Un seul désir enfiévrait son être : trouver à manger.

Pour les paysans, la déchéance physique est presque inéluctable, tous se transforment en cadavres ambulants, les jambes ballonnées, le souffle court, épuisés par le moindre effort. Des villages entiers finissent désertés et envahis par la végétation, leurs habitants décimés par la faim et la brutalité arbitraire des cadres communistes, ou partis autre part avec le vain espoir de trouver de la nourriture et du travail.

C’est une longue scène de désolation que dépeint Barka, dans une écriture sobre, au plus près des pensées de ces hommes, femmes et enfants pris dans un piège qu’ils ne comprennent pas au début et contre lequel ils ne peuvent pas se rebeller. Malgré un contexte urbain très différent, j’ai retrouvé dans certains passages du livre la même tonalité que dans La Cour d’Arkady Lvov, la même description réaliste et dénonciatrice des conséquences d’une utopie communiste imposée avec cynisme, brutalité et une foi aveugle à des communautés de gens ordinaires.

Encore quelques pas et il reste cloué sur place ! Devant ses yeux s’étend une clairière et là, près d’un cerisier devenu sauvage, un vieillard trie des herbes ; il les pose sur le côté, puis se lève, tenant dans une main un bâton pointu et dans l’autre une pierre. Lui-même, maigre, les cheveux blancs comme un génie des neiges, ressemble à un spectre : une barbe blanche et hirsute lui descend sur la poitrine ; sur sa tête, des mèches pendent comme des lambeaux de brume. Ses yeux sont enfoncés sous les broussailles de ses sourcils tombants. Des guenilles noires de saleté, sans ceinture pour les retenir, couvrent l’homme aux pieds nus ; il en a attaché les morceaux entre eux avec des ficelles pour qu’ils tiennent sur son squelette.

Le vieillard aperçut le visiteur inattendu :

– Qui es-tu ?

– Je me suis perdu.

– Ne viens pas ici. On va t’attraper et te faire cuire.

– Et vous ?

– Moi aussi, si on me trouve ; mais le bouillon sera bien maigre. Je n’ai que des os secs et des veines dures, ça ne convient pas. D’ailleurs je vais mourir demain ; je vais faire cuire ces racines et je mourrai. Sauve-toi car c’est dangereux ici !

Grand-père, c’est la peste qui a emporté tout le monde ?

– Non, fiston, c’est l’État.

Inutile de dire que ce n’est pas une lecture réjouissante mais plutôt un récit à ranger avec les romans et témoignages des rescapés des goulags, des camps de concentration et des autres incarnations des folies totalitaires de par le monde. Le récit de Barka est quand même aussi balayé de quelques rayons de lumière, tels par exemple les quelques personnages, membres de la famille ou parfaits inconnus, qui aident et partagent là où ils peuvent malgré leur propre détresse.

barka

Né en 1908 à l’est de l’Ukraine actuelle, Vassil (Vasyl) Barka s’intéresse tôt à la littérature, publiant son premier recueil de poèmes en 1930 et rédigeant une thèse sur la Divine Comédie de Dante à Moscou. Volontaire durant la « Grande Guerre Patriotique » russe (la seconde guerre mondiale), il est blessé et fait prisonnier. Il vit en Allemagne jusqu’en 1947, puis en France, et émigre finalement aux États-Unis en 1949/1950 (selon les sources), où il travaille pendant un temps à Radio Liberty avant d’enchaîner d’autres gagne-pains tout en se consacrant à l’écriture et à la spiritualité. Il décède en 2003 aux États-Unis.

La préface de Piotr Rawicz (né dans une famille juive à Lvov, alors en Pologne et aujourd’hui en Ukraine ; rescapé d’Auschwitz et auteur de Le sang du ciel) porte surtout sur l’histoire de l’Ukraine et des Ukrainiens et est très instructive. Tout un passage est aussi dédié à la propagande communiste visant à jeter la poudre aux yeux de l’Ouest quant à ce qui se passait en Ukraine durant cet hiver de famine-génocide aujourd’hui appelée Holodomor.

Vassil Barka, Le prince jaune (Jovtyj Kniaz, 1968). Trad. de l’ukrainien par Olga Jaworskyj. Gallimard, 1981.


Isaac Bashevis Singer – Le Spinoza de la rue du Marché

spinozaBien qu’ayant passé les 56 dernières années de ses presque 90 décennies d’existence aux Etats-Unis, pays qu’il a quelquefois utilisé comme cadre pour ses récits, Isaac Bashevis Singer s’est plus souvent fait l’écrivain de sa communauté d’origine, celle des Juifs de Pologne de l’entre-deux-guerres. Ou, du moins, de celle d’avant la seconde guerre mondiale, avant que personnes, villages et coutumes ne soient presque complètement effacés des territoires d’aujourd’hui.

C’est en effet un monde disparu qu’I.B. Singer décrit dans les neuf histoires du recueil Le Spinoza de la rue du Marché : un monde régi par des lois et traditions qui peuvent sembler incompréhensibles (voire même retrogrades), et un monde haut en couleur, d’autant que Singer aime justement à prendre pour sujet le bizarre, le surprenant, le choquant.

Ici, on ressuscite allègrement les gens, tel le riche Alter de « L’homme qui est revenu » et qui deviendra un sacré coquin. On passe sa vie – et on la perd – à mener guerre contre dybbuks, esprits du mal et mauvais œil. On donne la part belle aux méfaits de Satan et autres démons, à qui il revient d’ailleurs de nous narrer trois histoires. Entre celles-ci, « La destruction de Kreshev » vaut son pesant d’or pour sa description d’un de ces villages, de ses us et coutumes concernant le mariage, le statut des femmes ou la justice (celle-ci bien lapidaire).

C’est aussi un monde tissé de shtetl, où juifs et goy se côtoient tout en vivant dans des mondes en vase clos : « physiquement, ces gens vivent à nos côtés, mais spirituellement ils sont quelque part en Palestine, sur le mont Sinaï, ou Dieu sait où. Il ignore peut-être même que nous sommes au XIXè siècle. En tout cas, que nous nous trouvons en Europe », se dit le docteur Yaretzky alors qu’il croise inopinément la fenêtre ouverte d’un rabbin dans « L’ombre d’un berceau », l’une des rares histoires à prendre le point de vue d’un polonais athée mais élevé dans la tradition catholique.

Hors du temps – c’est justement l’impression qui ressort de certaines de ces histoires, qui nous sont racontées à nous, lecteurs du XXIè siècle, comme elles auraient pu l’être par quelque ménagère d’avant-guerre mettant au fait des derniers ragots une vieille cousine de la campagne.

D’autres, cependant, sont bien plus faciles à dater, telle « Caricature », où le docteur Margolis s’entretient avec ses collègues de « Hitler lui-même, qui ne restera pas longtemps à Berchtesgaden. Un de ses jours, il va se mettre en route et arriver ici », ou la dernière, « Le Spinoza de la rue du Marché », qui voit un autre vieux philosophe se marier sur le tard avec une vieille fille alors que la mobilisation à l’aube de la première guerre mondiale bat son plein.

Toutes les histoires ne m’ont pas semblé montrer un I.B. Singer au mieux de sa forme (« Shiddah et Kuzibah » mettant en scène un jeune démon terrifié par l’arrivée d’humains sous terre en particulier m’a laissée plutôt perplexe). Le manque est facilement comblé par les autres histoires, dont la variété (de style, de longueur, de point de vue narratif et temporel), différente d’autres histoires plus autobiographiques (telles celles d’« Au Tribunal de mon Père ») font que ce court recueil peut vite se transformer en un long et enrichissant voyage dans des contrées qui ne sont de toute manière plus accessibles que par la lecture.

tour2casussman1pic2

 

Deux petites anecdotes pour compléter une petite biographie qui existe déjà autre part sur ce site : d’après certains, personne ne saurait exactement la date de naissance d’I.B. Singer, qui donnait généralement 1902, mais aurait aussi dans sa jeunesse cité 1904 afin d’éviter le service militaire. D’autre part, Bashevis est un pseudonyme, hérité du nom de sa mère et rajouté plus tard à son nom d’origine, Singer.

Isaac Bashevis Singer, Le Spinoza de la rue du Marché (The Spinoza of Market Street, 1958, 1960,1961), trad. de l’anglais par Marie-Pierre Bay. Denoël, 1997.


Magda Szabó – La Ballade d’Iza

Magda Szabó : un nom apparemment incontournable lorsqu’on aime les livres et qu’on vit en Hongrie, d’autant que Szabó est peut-être l’un des auteurs modernes les plus traduits du hongrois. Son livre le plus connu, La Porte, est sorti en grand écran en début d’année avec une actrice anglaise fort respectée, Helen Mirren, et István Szabó, un metteur en scène hongrois qui ne l’est pas moins.

Quelqu’un ayant dû avoir la même idée que moi en empruntant La Porte que je voulais lire, je me suis rabattue sur La Ballade d’Iza et bien m’en a pris tellement j’ai été totalement captivée par la bulle de temps créée dans ce livre au style empreint de nostalgie, triste, mais au ton si juste.

L’Iza du titre francais, c’est la Pilate du titre hongrois. Jeune médecin respecté dans la Hongrie de 1960, elle se dévoue – à ses parents, à ses patients – sûre d’elle même, confiante que la décision qu’elle prend sera toujours pour le bien de ceux concernés, habituée d’ailleurs à ce qu’on lui fasse confiance.

Ainsi, lorsque son père décède d’un cancer dans un petit hôpital de province, elle revient de Budapest et prend les choses en main. Sa mère ira se reposer une semaine dans un établissement thermal, Iza triera meubles et affaires et vendra la maison, et sa mère viendra s’installer dans la chambre d’ami du petit appartement moderne à Budapest.

En deuil d’un compagnon de toute une vie, la perspective de vivre avec sa fille et de s’occuper de son petit ménage est comme une lueur d’espoir pour Madame Szöcs. Elle réfléchit à l’aménagement de ses bibelots et des souvenirs de son mari, aux petits plats qu’elle mitonnera pour sa fille, à la joie qu’elle aura de la reconnaissance que celle-ci lui portera.

« Ce serait comme s’ils habitaient là-bas tous les deux, Vince et elle, chez leur fille ; peut-être pourrait-elle dialoguer avec sa canne, son verre à bord épais, le pot en fer-blanc où, au plus fort de l’hiver, il mettait à chauffer l’eau pour sa barbe sur la grille du poêle. Secrètement, elle espérait que tout serait sauvé. »

Mais l’arrivée à Budapest sonne le désenchantement. Seuls peu d’effets ont trouvé leur place chez Iza, Iza qui a une femme de ménage, qui ne veut pas que sa mère cuisine, range ou fasse les courses. « Au fond, c’était fini » pour Ilona Szöcs et, enjointe de se reposer, la vieille femme se meurt à petit feu. Seul le retour à la vieille maison de province permettra une délivrance bien amère.

Si le cadre est celui du manque de compréhension entre la fille, qui s’acharne à ne pas comprendre les besoins de sa mère, et la mère qui peine à s’adapter au monde moderne ou elle a été propulsée à la mort de son mari, le fond, lui, est plutôt l’expression des pensées de la dame âgée, qui voit le temps passer entre présent et souvenirs. A ses côtés, c’est tout une vie que nous voyons s’esquisser, à la fois banale et marquée par l’Histoire. C’est aussi celle de Vince, le mari humble et rieur, d’Iza, petite fille devenue grande et toujours si sérieuse, d’Antal, le gendre tant aimé et dont Vince et Ilona Szöcs n’ont jamais compris la décision de divorcer d’Iza. Le thème – poignant – du retour sur une longue vie à l’aube de la mort est traité ici avec une délicatesse infinie, bien servie par de beaux portraits des personnages, par un style sobre et par la traduction (hormis celle du titre que je ne peux m’empêcher de trouver fort anodin dans sa version francaise).

Assise le temps d’un après-midi ensoleillé sous l’un des nombreux châtaigners de Budapest, je me suis facilement laissée emporter dans l’atmosphère un peu désuète, un peu demi-teinte mais terriblement humaine de ce roman.

 

La vie de Magda Szabó s’étend sur presque tout le 20e siècle, de sa naissance à l’est de la Hongrie en 1917 à son décès en 2007 alors qu’elle travaillait au deuxième volume de ses mémoires. Entre temps, elle est d’abord enseignante, puis, après son licenciement par les autorités communistes en 1949, écrivain. Son œuvre lui vaut d’être reconnue dès 1959 : le prix Attila József qui lui est décerné inaugure alors une série de prix prestigieux, hongrois ainsi qu’européens, y compris le prix Femina étranger et le prix du meilleur roman européen. Si les Hongrois connaissent bien Abigail (1970), l’histoire d’une écolière durant la seconde guerre mondiale reprise à la télévision et au théâtre, ce sont La Porte (1987) et Rue Katalin (1969) qui sont ses œuvres les plus connues à l’étranger.

Magda Szabó, La Ballade d’Iza (Pilátus, 1963), trad. du hongrois par Tibor Tardös. Éditions Vivianne Hamy, 2005.

Voilà une nouvelle contribution pour la catégorie Hongrie du tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.


Witold Gombrowicz – Cosmos

D’emblée, Cosmos donne le ton, une grande phrase transmettant en instantané une succession d’odeurs, d’impressions, et de ruminations. Le narrateur, qui nous promet une aventure « étonnante », marche sous la chaleur écrasante d’un été du sud de la Pologne, cherchant une chambre dans une pension du village afin d’y passer quelques vacances au calme et de réviser ses examens.

« Les chaussettes, le sable, la route, la chaleur, je regarde, terre et sable, des caillous étincellent, une-deux, une-deux, les chaussettes, les talons, la sueur, les yeux clignotent, j’ai mal dormi dans le train, et toujours cette marche au ras du sol, écrasée, accablée. »

Un moineau pendu et deux bouches féminines plus tard, le narrateur et une vieille connaissance se retrouvent en pleine nuit, « deux conspirateurs accompagnés d’une grenouille et suivant la ligne du timon » en quête d’un mystère qui n’existe probablement pas. Au cours des soirées paisibles autour de la table familiale de la pension, le narrateur et son comparse arrachent à leur banalité des détails anodins pour en faire des indices vers une réalité autre, insoupconnée, incroyable et, au final, tout aussi insignifiante que les détails qui l’ont générée.

Dans le quasi huis-clos de la maison et du jardin, le jeune narrateur désoeuvré observe son entourage et laisse ses pensées divaguer au gré des objets qui entrent dans son champ de vision. La main de la jeune fille de maison posée sur la table s’ajoute à l’image de la théière, la bouche accidentée de la domestique jouxte les boules de pain que le père bienveillant s’obstine à faconner, la pensée dérive vers les taches du plafond dans lesquelles le narrateur voit le signe d’une flèche. Rien d’extraordinaire, et pourtant les taches, plutot que la théière, semblent prendre une importance disproportionnée, changeant le cours de ses pensées, le poussant à agir d’une manière plutôt que d’une autre. Suivre la direction de la flèche créée par les taches et trouver un morceau de bois pendu à un fil, c’est comme authentifier à postériori le choix de laisser un objet plutôt qu’un autre marquer l’inconscient, et « créer le réel en agissant » puisque le morceau de bois, à son tour, donne une nouvelle impulsion au cours des pensées du narrateur. Du moineau au morceau de bois, il faudra encore un chat, un homme, et bien des boules de pain avant de finir tout aussi perplexe qu’au début.

Cosmos est, comme l’écrit Gombrowicz dans les extraits de son journal retranscrits au début du livre, « un roman sur la formation de la réalité » et de ce fait une sorte de roman policier. Un roman policier à double titre : d’une part le narrateur se construit une énigme nourrie de hasards (le récit « est » la construction de l’énigme), d’autre part l’auteur, qui est aussi le narrateur et vice-versa, semble poser constamment la question – qu’est-ce qui vaut la peine d’être raconté parmi tous les éléments qui remplissent l’espace autour de chacun de nous ?

« Je ne sais pas si c’est bien une histoire », dit-il, notant, comme en résumé du livre : « nos actions sont d’abord inconsistantes et capricieuses, comme des criquets, et c’est tout doucement, au fur et à mesure qu’on y revient, qu’elles revêtent un charactère conclusif, elles saisissent comme avec des tenailles, elles ne lâchent plus – donc que peut-on savoir ? ».

Il ne faut pas espérer obtenir le fin mot de l’histoire, qui semble presque atteindre un point culminant avant de dévier et de se terminer en queue de poisson. Un livre absurde donc, mais dont j’ai apprécié la belle écriture, quasi monologique et teintée de touches humoresques, et surtout l’entrelacement entre l’histoire d’un jeune homme en vacances et la réflexion sur l’appréhension du réel et sur l’écriture.

Né en 1904 au sud de la Pologne, Gombrowicz étudie le droit mais préfère se consacrer à l’écriture. Au cours d’une vie qui le mène en Argentine (il choisit l’exil en 1939) puis en France (où il meurt en 1969), il publie romans, nouvelles et pièces de théâtre. Son Journal est aussi publié. En 1937 son premier roman, Ferdydurke, le projette sur la scène littéraire polonaise mais ses œuvres suivantes – Trans-Atlantique, Bakakai (une réédition complétée de ses nouvelles) ou La Pornographie – sont censurées par le régime d’après-guerre en Pologne. Une brêve période en 1957-1958, pendant laquelle la censure est levée, permet la réédition en Pologne de Ferdydurke, dont le succès lui gagne une plus grande reconnaissance en Europe de l’Ouest. Il obtient le Prix International de Littérature en 1967 avec Cosmos.

Witold Gombrowicz, Cosmos (Kosmos, 1965), trad. du polonais par Georges Sedir. Denoël, 1966.

Avec Cosmos, j’inaugure ma participation à l’édition 2012 du tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.


Isaac Bashevis Singer – Au tribunal de mon père

Le titre, accompagné d’une photo de garçons à la mine sombre en noir et blanc, peut ne pas paraître très prometteur. Mais ce livre est en fait un recueil d’histoires et de mémoires sur la Varsovie juive du début du 20è siècle, vue au travers des yeux espiègles d’un petit garçon. Le père, celui du tribunal, officie comme rabbin et préside donc le tribunal rabbinique qui permet aux voisins et à d’autres de régler leur différents, d’épancher leurs soucis ou de partager le repas du shabbat. Le garçon, c’est Isaac Bashevis Singer enfant, qui voit passer dans le bureau de son père ou la cuisine de sa mère bon nombre de personnages hauts en couleur. Le cadre, c’est principalement la rue Krochmalna, « comme une petite cité à l’intérieur de la grande », où se côtoient prostituées, marchands, rabbins et blanchisseuses, goys et, principalement, juifs.

Au détour des pages, les grandes et petites tragédies de la rue Krochmalna sont décrites : les mariages, divorces et remariages se succèdent, à grand renfort d’interventions du rabbin ; le narrateur se remémore la joie d’une promenade en ville en charrette avec son ami le laitier, ou les rêves d’émigration du ferblantier Moshe Blecher vers la terre d’Israël. Il y a de riches marchands, mais il y a aussi beaucoup de pauvreté, de caves transformées en logements obscurs peuplés de rats, de vêtements en lambeaux, et d’enfants mal nourris.

Le ton est franc et direct, quelque fois naïf, rapportant des faits et paroles souvent chapardés de derrière une porte entrouverte . « J’étais assis sur un tabouret dans un coin, en train de lire un livre d’histoires. Je sentis tout de suite que j’étais sur le point d’entendre un récit sortant de l’ordinaire », et le récit qui suit nous fait entrer dans la confidence. Tout donne lieu à la surprise pour ce garçon pour qui « des choses arrivent, dans la vie, qui sont si extraordinaires qu’aucune imagination n’aurait pu les inventer ». On sent à la fois le petit garçon qui grandit et observe, émerveillé et non sans questions, le monde autour de soi, et l’écrivain adulte qui se retourne sur un monde disparu pour tenter d’en retranscrire la teneur aux lecteurs d’après guerre. Les portraits des personnages sont particulièrement bien brossés, de l’habillement – tres révélateur – aux traits psychologiques ; la convoitise, la tendresse, le remords, la dévotion et la rêverie, se succèdent et aident à individualiser sans céder aux stéréotypes.

Organisées de manière vaguement chronologique, ces histoires voient aussi de plus en plus l’émerveillement cèder la place à la réflexion sur le mode de vie et les croyances des juifs polonais, ainsi qu’à la critique. On y voit un monde juif très fragmenté autours de rituels et sectes diverses, ainsi que par les divisions entre progressistes et traditionalistes, jusqu’au sein de la famille du narrateur. Le rationalisme de la mère s’oppose aux croyances plus littérales du père, tel dans l’épisode assez drôle des oies qui crient : une voisine terrifiée amène des oies qui, tuées selon les règles casher, continuent cependant à émettre des sons. Pour le père, ce phénomène inspire tant la colère que la peur que ce soit là « une manifestation de l’Esprit du Mal, de Satan lui-même ». Mais la mère met fin au drame croissant : affirmant qu’il y a toujours une explication rationelle, elle enlève, tout simplement, les trachées-artères des deux oies qui cessent enfin de crier. « Le visage de mon père, lui, était devenu pâle, calme, empreint d’une certaine déception. Il savait bien ce qui venait de ce produire : la logique, la froide logique triomphait de la foi, la ridiculisait et l’écrasait de son mépris. » L’histoire termine avec une pirouette en montrant l’image du père qui, toujours pas convaincu, lève les bras au ciel : « ta mère tient de son père, le rabbin de Bilgoray. C’est un véritable érudit, mais aussi un rationaliste, un homme de sang-froid. On m’avait mis en garde avant nos fiançailles… »

Les souvenirs d’enfance, surtout lorsqu’il s’agit d’une enfance idéalisée, peuvent facilement tourner à la mièvrerie. Ici, le dépaysement du contexte, la plume vive, la capacité d’observation et de description de Bashevis Singer, et ce fond d’auto-critique qui sous-tend nombre des histoires donnent tout leur intérêt à l’histoire. Du fait du format, le livre se tient à la limite entre roman et recueil de nouvelles, mais Bashevis Singer échappe aussi à l’écueil de nombres de recueils qui, souvent, se suivent et se répètent un peu. Ici, l’intérêt est constamment renouvellé, et fait de la lecture un réel plaisir.

 

La Pologne juive, où il naît en 1902, est une source d’inspiration constante pour Isaac Bashevis Singer. Né à Leoncin, village proche de Varsovie, dans une famille de rabbins, il grandit à Varsovie et y commence une carrière de journaliste. Il émigre aux Etats-Unis en 1935, s’installant à New York où il écrit, d’abord pour un journal yiddish, puis en tant qu’écrivain. Déterminé à participer à la préservation d’un langage quasiment disparu en Europe, il écrit romans et histoires en yiddish, quoique ce soit en général la tradiction en anglais qui soit utilisée comme base pour la traduction dans d’autres langages. Il recoit le prix Nobel de la litérature en 1978. Ayant déjà lu, et beaucoup apprécié, L’Esclave, je sais que d’autres livres du même auteur viendront bientôt grossir ma collection !

Isaac Bashevis Singer, Au tribunal de mon père (titre original yiddish Beth Din ; titre original anglais In my father’s court, 1966), trad. de l’anglais par Marie-Pierre Bay. Le livre de poche, 2009.

Avec ces Minimythes, je participe au petit tour d’Europe « Voisins, voisines » organisé par Kathel du blog Lettres Exprès, ainsi qu’au challenge des Nobel 2011 de Mimi du blog de Mimi.