Un partage d’impressions de lecture autour de Le crépuscule des dieux de la steppe, d’Ismail Kadaré

Les lecteurs et lectrices assidu.e.s de Passage à l’Est ! se souviendront que, mi-janvier, Patrice (Et si on bouquinait), Marilyne (Lire & Merveilles), Nathalie (Chez Mark et Marcel) et moi nous étions associés pour un voyage dans une Albanie hivernale en compagnie du Général de l’armée morte. Dans l’élan de cette lecture, Marilyne et moi avons continué notre découverte de l’incontournable écrivain albanais Ismail Kadaré, lisant chacune de notre côté son roman Le Crépuscule des dieux de la steppe. Nous avons mis en commun nos impressions, que nous vous livrons ci-dessous comme première contribution au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Retrouvez aussi notre conversation et la chronique du Crépuscule des dieux de la steppe par Lire & Merveilles sur son blog, ici. Lire la suite »


Drago Jančar – La fuite extraordinaire de Johannes Ott

Je tourne autour de cette chronique depuis plusieurs jours, me demandant ce que je vais extraire de ce texte dense, serré, touffu, sombre et énigmatique qu’est La fuite extraordinaire de Johannes Ott.

En parlant d’un autre roman de Drago Jančar, Katarina, le paon et le jésuite, l’année dernière (retrouvez ma chronique ici), j’avais déjà évoqué Jérôme Bosch et ses visions fantastiques. La référence est tout aussi valable pour La fuite extraordinaire de Johannes Ott, mais en prenant ses représentations les plus apocalyptiques de l’enfer et en y ajoutant une version masculine de la figure de la Dulle Griet (Margot la folle) de Pieter Brueghel.

Non que Johan Ot, le héros du livre, soit « fou » au sens moderne du terme (ce qui relève de la folie et ce qui relève de la sagesse ne répond de toute manière pas aux mêmes critères dans le XVIIe siècle du roman) : c’est plutôt sa solitude au milieu de la foule qui me fait faire ce rapprochement.

Est-ce que n’est pas hérétique ou sataniste tout être qui met en doute la bêtise généralisée ?

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Alexandre Tišma – Le livre de Blam

En lisant Le livre de Blam, j’ai retrouvé l’Alexandre Tišma que j’avais tant aimé en découvrant d’abord L’usage de l’homme (chroniqué en 2012) puis Le jeune fille brune (chroniqué en 2018). Cet écrivain né en 1924, décédé en 2003, y parle, avec une écriture attentive et légèrement exigeante, de la Voïvodine serbe-yougoslave de l’après-guerre, des gens qui y habitent, d’une société qui se transforme petit à petit mais où le poids individuel du passé collectif reste très présent.

Par sa location et son sujet, Le livre de Blam se rapproche cependant davantage de L’usage de l’homme (qui lui fait suite dans une trilogie lâche que conclut Le Kapo), que de la pure nostalgie personnelle de La jeune fille brune. Le cadre est celui de Novi Sad, cette grande ville multi-ethnique du nord de la Serbie où a grandi l’auteur, et où est né Blam, son héros triste et solitaire. Lire la suite »


Marek Edelman – Hanna Krall : Mémoires du ghetto de Varsovie

A la lecture du Retour à Lemberg de Philippe Sands, j’ai été frappée par ce qu’il écrit sur le juriste Rafael Lemkin, et sur la question que celui-ci se pose à partir de 1940 : comment les Nazis avaient-ils pu imposer leur pouvoir sur l’ensemble du continent ? Son travail de collecte et d’analyse de leurs décrets, arrêtés et autres documents officiels fera ressortir, déjà avant la fin de la guerre, l’objectif nazi de destruction de nations dans les régions passées sous leur contrôle, légalisée à coups de documents juridiques et administratifs. Pris individuellement, ils pouvaient à la rigueur paraître dénués d’intentions meurtrières. Pris dans leur ensemble, ils montraient clairement l’objectif qui apparaitra encore plus clairement après la conférence de Wannsee, l’émergence de la « solution finale » et son application terrible.

Mais le travail de Lemkin démontrait aussi les étapes qui ont rendu faisable l’application de la décision d’extermination concernant les Juifs à un rythme et avec une vitesse qu’il est difficile d’appréhender pleinement. La dénationalisation des Juifs (pour les soustraire à la protection de la loi), l’obligation du port de l’étoile, l’enregistrement forcé des Juifs, le regroupement en ghettos, la menace de mort pour toute personne quittant le ghetto sans autorisation… tout cela était le prélude à l’extermination de masse, dans les camps ou dans les massacres en plein air.

Cela, et la suite de ces mesures, nous le retrouvons aussi décrit, dans toute l’horreur de son application sur des groupes et des personnes, dans les Mémoires du ghetto de Varsovie. Dans l’édition du Scribe (1983), ce petit livre contient, outre une préface de Pierre Vidal-Naquet, un plan du ghetto, une chronologie et une bibliographie, deux textes séparés mais complémentaires. Lire la suite »


Ismaïl Kadaré – Le crépuscule des dieux de la steppe

En repensant à ce roman, lu suite à ma lecture commune de Le général de l’armée morte, il m’est difficile de mettre de côté la question des circonstances dans lesquelles le livre a été écrit. Ismaïl Kadaré, revenu en Albanie après des études à Moscou interrompues par la rupture entre l’URSS et l’Albanie (à l’hiver 1961-2), n’y évoque-t-il pas cette période d’incertitude (de « crépuscule des dieux de la steppe »), qui précède la rupture entre deux pays qui s’accusent mutuellement de « révisionnisme » et de « propagande antisoviétique » ? Difficile, alors, de ne pas voir (ou s’imaginer) des références plus ou moins libres, une prise en compte plus ou moins forte des risques de censure, dans son choix d’évoquer sous cette forme-là une période charnière dans l’histoire très récente de son pays. Difficile, aussi, de ne pas se demander qui sont les personnages qui entourent le narrateur du roman, des personnages qui portent (pour nous) des noms sans signification particulière et qui, pourtant, avaient à l’époque une dimension symbolique. D’autres noms sont évoqués, plus distants du narrateur mais avec une présence historique bien plus palpable : Pasternak, en particulier, Ivo Andric, Hoxha et Khrouchtchev, bien sûr, et même Janos Kádár, en qui certains reconnaitront le dirigeant de la Hongrie de 1956 à 1988.

Mais j’aurais pu commencer cette chronique d’une manière beaucoup plus légère, pour parler non de l’Histoire telle qu’elle est vécue par le narrateur, mais de l’histoire du narrateur lui-même. Tout d’abord, les premières pages m’ont rassurées : lorsque je retranscrivais, en octobre dernier, les paroles du fin connaisseur kadaréen David Bellos dans mon article ici, j’ai eu un sérieux doute : est-ce que je l’avais bien entendu parler des bords de la mer Baltique comme cadre d’un roman de cet auteur que j’associe davantage avec l’Adriatique ? C’est bien le cas : lorsque s’ouvre Le crépuscule des dieux de la steppe, le narrateur est en vacances dans une « maison de repos » pour écrivains (« une ancienne propriété d’un baron letton ») au bord de la Baltique.

J’avais espéré que la vie dans la maison de repos de Riga serait moins morose, mais j’y retrouvais un certain nombre des vacanciers de Yalta, la table de ping-pong au lieu du billard, une pluie entrecoupée qui vous confirmait le mot de Pouchkine sur les étés dans le Nord, caricatures des hivers du Midi, et la similitude des visages, des conversations et des initiales (…) me donnait un sentiment de recommencement. Cette vie avait quelque chose de stérile, d’anthologique, mais peut-être n’était-ce là qu’une impression, parce que, comme à Yalta, je sentais que je vivais ici aussi, dans ce monde assez étrange, des journées en quelque sorte hybrides, où la mort et la vie se mêlaient, se confondaient.

Au hasard d’une nuit de déambulations avec une jeune fille tout juste rencontrée, le narrateur raconte la légende de Constantin et Doruntine, illustration de l’importance, dans son pays natal, de la bessa, du respect de la parole donnée.

Je lui dis qu’Homère avait vu le jour dans les Balkans, que c’était donc la terre natale de la grande poésie, qu’on y trouvait de nombreuses légendes et ballades d’une beauté incomparable et que c’était précisément de l’une d’entre elles, de celle du mort qui sort de sa tombe pour tenir parole, que s’était inspiré Bürger dans Lenoren Lied, encore qu’il l’eût fait d’une manière lamentable.

La voila, cette ballade avec laquelle je terminai ma chronique du Général de l’armée morte ! Ce motif de la parole donnée, illustré par la ballade mettant en scène un mort ressuscité et une vivante, reviendra dans de toutes autres circonstances plus tard dans Le crépuscule des dieux de la steppe. Le narrateur, ses vacances ayant pris fin, y sera de retour à Moscou, où il est l’un des étudiants de l’Institut Gorki – l’Institut de littérature où Kadaré, aussi, avait étudié une vingtaine d’années avant la parution du livre. Le narrateur y retrouve des étudiants (ce sont quasiment tous des hommes) venus de toute l’URSS, ainsi que de pays amis – la Chine (« un étudiant chinois nommé Ping, que les autres étudiants avaient surnommé « Les Cent Fleurs épanouies », bien que son visage n’évoquât rien moins qu’une fleur »), l’Albanie, et aussi un Grec exilé par son pays (ce sont les années après la guerre civile qui se termine avec la défaite des partisans communistes grecs en 1949).

Les planches du parquet continuaient à craquer sous mes pas. L’abandon du couloir était insoutenable. Cette porte était celle de Ladontchikov. Puis loin venait celle de Tabourokov, originaire de l’Asie centrale. Puis, à la suite, celles du Letton Hiéronyme Stulpanz, de l’Arménien Artachez Pogozian, de deux Géorgiens, tous deux prénommés Chota, l’un stalinien, l’autre antistalinien, du Russe Iouri Gontcharov, de Kiouzengech, des régions septentrionales des Tchétchènes ou peut-être des Esquimaux (…) ; puis les portes du Caucasien, A. Chogentsoukov, du Lituanien Maskiavicius.

Dans ce dortoir aux sept étages, les étudiants vivent leur vie dans la grisaille de l’hiver moscovite : les cours, les rencontres et les cuites, les sorties au ski ou à la datcha…. La vie – parfois agitée – à l’intérieur du bâtiment, tient autant de place que les déambulations dans une ville qu’on s’imagine crépusculaire, mais à laquelle le narrateur est attaché.

Je ralentis le pas, hésitant, ne me décidant pas à tourner à droite pour aller vers Kouznetski Most, ou à prendre l’étroite et bruyante rue Pétrovka, ou encore à monter vers la Place Rouge. Tout promeneur solitaire aurait choisi la première direction, mais curieusement, sans savoir pourquoi, je continuai d’avancer vers la place que tour ceux qui n’ont pas vécu à Moscou croient être le centre de la capitale.

Peu à peu, les nuages s’amoncellent au-dessus de cette relative insouciance, et s’ensuit une série d’événements déconnectés mais qui, ensemble, donnent un tour lugubre à l’existence du narrateur à Moscou. C’est d’abord l’affaire Pasternak – Kadaré consacre plusieurs pages à l’acharnement contre l’auteur, suite à sa réception du Nobel : qu’il soit allongé sur son lit, sorti en ville, ou assis à ses cours, le narrateur est le témoin sans forces de l’acharnement, contre l’auteur, de la presse entière, qui se fait l’écho de déclarations anti-Pasternak venues de toute l’URSS.

On publiait des télégrammes, des lettres, des protestations, des déclarations de travailleurs, de kolkhoziens, d’unités militaires, de l’intelligentsia créatrice et en particulier des écrivains. En première page de la Litératournaia Gazéta on pouvait lire, entre autres, les déclarations de Noutfoulla Chakénov et de Ladontchikov. La plupart des inscrits à notre cour avaient eux aussi envoyé des déclarations et ils attendaient de les voir paraître à leur tour. Il y avait parmi eux Tabourokov, qui croyait encore que le prix Nobel était décerné par le gouvernement américain en collaboration avec les Juifs de New York.

Vient ensuite l’épidémie de variole, l’imposition d’une quarantaine et le lancement d’une campagne de vaccination (et oui !). Enfin, une menace plus vague, mais dont le mystère touche plus directement le narrateur : devenu à son insu le représentant d’un pays contre lequel s’est retournée l’URSS, le narrateur se retrouve à son tour l’objet d’une suspicion vague, brumeuse, qui n’a rien de concret et qui pourtant finit par teinter toutes les facettes de sa vie moscovite. Que faire, alors, de la belle Lida dont il s’est épris mais dont il sait qu’il ne pourra peut-être jamais la revoir ?

Institut Gorki, probablement plus agréable que le dortoir des étudiants

Plus que l’aspect purement romanesque du livre, c’est surtout l’évocation du « melting pot » soviétique de l’Institut Gorki, et des limites entre le dit et le non-dit dans une période de chaos post-stalinien, qui m’a intéressée. Dans les couloirs de l’Institut, les soirs de beuverie, on se chuchote à l’oreille les sujets qu’on aimerait vraiment développer en littérature, à coups d’histoires de corruption de secrétaires de parti, de déportations, de vodka distillée en douce, d’espionnage et de vodka distillée en douce. Le narrateur, dans son coin, se dit alors que la littérature officiellement sanctionnée n’a vraiment rien à dire sur ce qu’il se passe réellement en URSS.

Ces derniers temps, il s’était produit tant d’événements importants et de bouleversement tragiques, on avait vu des comités centraux entiers évincés, des groupes se livrer une lutte implacable pour le pouvoir, des complots, des manœuvres de coulisse ; et rien de tout cela, ou presque, n’était évoqué dans les pages des romans ou les actes des pièces de théâtre. On n’y trouvait que le bruissement des bouleaux – oh ! mon bouleau blanc ! et dans ces écrits c’était toujours dimanche.

Un autre aspect de ma lecture de ce roman comme document d’époque, plutôt que comme œuvre de pure fiction, est les références littéraires, dont j’ai relevé toutes celles qui étaient à ma portée. Kadaré y parle donc de l’affaire Pasternak (plus que du roman, dont le narrateur n’a parcouru que quelques pages dactylographiées, sans savoir qu’il avait entre les mains un texte potentiellement dangereux pour lui), il évoque aussi Homère et Ivo Andric (tous deux représentants de la même tradition des ballades balkaniques), et surtout on y retrouve des thèmes forts dans l’œuvre – y compris ultérieure – de Kadaré. La bessa ? C’est par exemple un thème moteur d’Avril brisé (traduit en français en 1982), dont j’ai parlé il y a quelques semaines.

Page 134, l’ « armée morte commandée par un général et un prêtre vivants » … c’est évidemment Le général de l’armée morte (traduit en français en 1970).

Page 96 et à nouveau page 195, cette niche où l’on met, à Istanbul, les têtes coupées de pachas tombés en disgrâce… c’est La niche de la honte (traduit en 1984).

Sans oublier la Doruntine de la ballade, à laquelle Kadaré consacre tout un roman, Qui a ramené Doruntine (traduit en 1986), que Fayard présente comme « un ‘thriller’ hors d’âge, plein de brumes, de chevauchées nocturnes et de pierres tombales déplacées, mais dans lequel court, en filigrane, une réflexion universelle sur la portée de l’Histoire. »

Tout cela fait de ce court roman un roman riche, mouvant. La traduction (le nom du traducteur n’apparait nulle part dans mon édition de 1981 et je ne peux que supposer, comme pour Le général de l’armée morte, qu’il s’agit de Jusuf Vrioni, dont le nom apparait dans les éditions ultérieures) donne un ton sobre, légèrement détaché au personnage du narrateur. Elle comporte aussi des coquilles qui m’ont surprise pour cette maison d’édition et cette période. Le crépuscule des dieux de la steppe a été republié en français à plusieurs reprises (tout dernièrement chez Laffont dans la collection Bouquins), et il semble que le texte des éditions ultérieures ait été augmenté.

Pour ma part, j’ai lu la version de 1981 parce que c’est la seule version en français (et le seul exemplaire) disponible dans tout le réseau des bibliothèques publiques en Hongrie. En recevant le livre, sorti des rayonnages inépuisables de la Bibliothèque des Langues Etrangères de Budapest, j’ai été amusée par les traces des quarante années d’existence du livre. Il porte, par exemple, le tampon de l’Állami Gorkij Könyvtár, Bibliothèque d’Etat Gorki, le nom porté par cette institution jusqu’en 1990 – décidément, Gorki est partout. Publié en France en 1981, le livre a dû être acquis par la bibliothèque tout de suite après, car la petite notice indique un emprunt des juin 1982, un autre deux ans plus tard. Et c’est tout ! Qui sait, c’est peut-être la première fois depuis des années qu’il est sorti des rayonnages pour être lu.

Avec Marilyne (Lire & Merveilles), nous prolongerons l’aventure Kadaré avec un rendez-vous autour de ce livre le 3 mars. Le format sera différent de nos chroniques habituelles, mais nous le faisons – bien sûr – dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran !

Ismail Kadaré, Le crépuscule des dieux de la steppe, Fayard, 1981. Traduit de l’albanais ; le traducteur n’est pas indiqué mais il s’agit très probablement de Jusuf Vrioni.


Ismaïl Kadaré – Avril brisé

« Un roman court, puissant, sur la rencontre entre deux mondes dans l’Albanie des années 1930 » : c’est ainsi que j’avais résumé ma lecture du roman Avril brisé, en clôture de mon article sur les bonnes raisons de lire/relire son auteur Ismaïl Kadaré. Il est temps pour moi d’en dire un peu plus sur ce roman dont j’ai tant apprécié l’écriture.

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Jaan Kross – Le fou du Tzar

Voici le troisième et dernier épisode de ma série d’été sur les romans historiques d’Europe centrale et de l’Est. L’excellent Katarina, le paon et le jésuite nous a fait traverser l’Europe centrale du XVIIIe siècle. Felix Austria nous a emmenés dans la Galicie de l’année 1900, et j’étais moins enthousiaste.

Avec Le fou du Tzar, c’est dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’Estonie, au début du XIXe siècle, que je vous propose de m’accompagner. J’avais décrit le roman historique comme une « lecture plaisir » : ce roman en est une excellente illustration. Lire la suite »


Nándor Gion – Le soldat à la fleur

nador_gion-pdf-374x600J’avais prévu, pour rentrer cet été de Bosnie-Herzégovine, d’obliquer vers l’est au sortir de Sarajevo, afin de rejoindre la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest et, faisant escale à Novi Sad ou à Subotica, de faire enfin connaissance avec la Bácska. Région du nord de la Serbie, enserrée à l’ouest par la Croatie, à l’est par la Tisza, au sud par le Danube et au nord par la Hongrie, elle est le berceau de plusieurs écrivains hongrois, certains nés au temps où elle faisait encore partie de l’empire austro-hongrois, d’autres nés après son rattachement à la Yougoslavie.

Finalement, j’ai opté pour un autre chemin de retour, gardant donc de cette région une connaissance plutôt littéraire que réelle, mais à laquelle la lecture de ce Soldat à la fleur (que m’ont fait parvenir les éditions des Syrtes) a ensuite contribué en lui ajoutant par la même occasion une dimension plus historique : le roman annonce d’emblée que l’action se situe en 1898, lorsque le meunier Stefan Krebs s’installe avec sa famille dans la petite bourgade de Szenttamás, et se termine avec les dernières heures de la première guerre mondiale. A la suite du meunier, le lecteur découvre le village, et notamment son caractère multi-ethnique : Stefan Krebs, un souabe, vient ainsi pour travailler chez le propriétaire serbe d’un moulin sur la GrandRue du village, mais c’est d’abord la communauté hongroise qui l’y accueille, à sa manière.

Devant la taverne, se tenait un groupe d’une bonne vingtaine d’hommes. Ils étaient tous coiffés de chapeaux crasseux aux bords affaissés et observaient avec curiosité la charrette qui approchait. L’un d’eux, aviné, s’avança en zigzaguant. Il s’accrocha au timon, regarda Stefan tout en trottinant à côté de la charrette et lui demanda :

– Tu es souabe, toi ?

Stefan ne dit rien, il détourna la tête, mais l’ivrogne, rivé à la charrette, s’écria :

– Tu ne peux pas être hongrois, tu n’as pas de moustache. Tu es sûrement souabe.

Les Tsiganes de passage, et quelques juifs, complètent la population de Szenttamás. Le premier chapitre n’est ainsi pas juste celui où est dépeinte l’installation de la famille Krebs à Szenttamás et leurs efforts (souvent frustrés) pour s’enrichir, il est également l’occasion de brosser le portrait, d’emblée très évocateur, du village et de ses habitants. J’ai surtout apprécié sa description de l’organisation d’une bourgade qu’on devine être assez petite mais où néanmoins les différents groupes ethniques et sociaux se sont réparti l’espace : aux Hongrois aisés le Tuk et la partie de la GrandRue hors du quartier serbe, aux moins travailleurs la rue Zöld et aux plus malchanceux la rue du Calvaire de l’autre côté de la rivière.

Par la suite, les premières maisons sont apparues sur cette même rive et ont formé peu à peu la rue du Calvaire. Ce fut la première et unique rue pendant près de trente ans dans ce secteur marécageux où habitaient surtout d’anciens Tukais appauvris ; harassés, tombés dans la misère, ils luttaient désespérément pour tenter de retourner sur la colline du Tuk. Honteux d’avoir échoué dans la rue du Calvaire, ils travaillaient avec plus d’acharnement encore que les « remueurs » de terre du Tuk obsédés par l’argent.

La rue Zöld, la colline du Calvaire, le barrage du Szív, voilà dans les grandes lignes les limites de l’espace dans lequel se déroule ce roman. Ce sont aussi plus ou moins les limites du monde d’István Rojtos Gallai, principal protagoniste du roman.

A l’opposé de son père et de ses frères, pour lesquels travailler comme ouvrier agricole est signe d’ascension sociale, István se voit comme le digne successeur de ses ancêtres bergers : jouer de la cithare dans les bals de fin de semaine lui permet de s’affranchir de la nécessité du travail quotidien, et cela en fait le personnage idéal par lequel découvrir le village. Juché sur la colline du Calvaire, il observe les efforts qu’en déploient les habitants pour gagner leur vie, ou se mêle aux aventures d’autres qui, comme lui, se tiennent à l’écart de leur communauté : Adam Török le garçon effronté mais débrouillard, Gilike le doux porcher, Rézi la travailleuse au caractère affirmé.

Se déroule ainsi sous les yeux d’István, et donc sous les nôtres, le quotidien d’un village pluri-ethnique de la grande plaine hongroise de la toute fin du XIXe siècle jusqu’à la première guerre mondiale, les amitiés et les querelles, les efforts légaux et illégaux pour s’enrichir, la pauvreté qui pousse quand même à l’exil en Amérique, le poids du grand propriétaire terrien du village. L’histoire personnelle d’István et de ses congénères est tout naturellement placée dans un contexte historique plus général, donnant ainsi toute sa saveur au roman.

L’écrivain y joue, de plus, un jeu de narration très habile, glissant d’un narrateur omniscient à une narration à la première personne par István, et d’une narration au fil des faits rapportés à une narration dans laquelle István marque bien le temps écoulé depuis les faits. Un peu comme ces portraits de la Renaissance où une manche dépassant négligemment d’un faux cadre permet au peintre de jouer avec l’illusion de profondeur, ces alternances très fluides de temporalité et de point de vue permettent d’imprimer au récit une impression d’immédiateté et de véracité (à la parution du roman en 1973, ce passé n’était pas aussi lointain pour l’écrivain qu’il l’est pour nous aujourd’hui).

La personnalité du narrateur et l’élément presque fantastique qu’apporte le « soldat à la fleur » sont d’autres éléments qui font du roman une lecture si agréable. Ce soldat a une existence extérieure à István, puisqu’il figure sur l’une des colonnes du calvaire, et son aspect souriant, détaché du rôle qu’il est sensé jouer dans l’histoire biblique (son autre attribut est le fouet à clous avec lequel il devrait fouetter Jésus portant la croix), fascine le narrateur : il en fait sa porte vers le bonheur, son échappatoire lorsqu’il est insatisfait du monde autour de lui. De ce fait, le soldat est aussi le marqueur de l’évolution d’István, d’un adolescent qui semble avoir réussi à se tailler une réalité à sa convenance, à un homme changé par son expérience de la guerre et par son absence du village. En ce sens, István est un double plus réussi du porcher Gilike, ce simple d’esprit inoffensif dont la stratégie pour échapper au mépris de son entourage est poignante et le mène finalement à sa perte.

Faut-il aussi voir dans la rupture de la relation qui lie István au « soldat à la fleur » à son retour de la guerre le présage d’un monde plus dur et encore moins propice à la rêverie ? La fin de ce court roman est, plus qu’une conclusion, une invitation à continuer à vivre aux côtés d’István et des habitants de Szenttamás, et il faudra espérer pour cela que les trois autres volumes de la tétralogie qu’ouvre Le soldat à la fleur pourront également être publiés par les éditions des Syrtes : écrits durant plusieurs décennies, les trois autres romans suivent la destinée d’István et de sa famille durant l’entre-deux-guerres et jusqu’à la période titiste yougoslave.

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à Szenttamás (Srbobran en Serbie) en 1941, Nándor Gion a grandi dans la Bácska et a pu faire la majeure partie de sa carrière dans la communauté hongroise de Serbie : d’abord formé pour devenir ajusteur-monteur, il intègre le cursus d’études hongroises de l’université d’Újvidék (Novi Sad en serbe) et commence alors à travailler pour la radio hongroise de la région, grimpant petit à petit les échelons (il en deviendra rédacteur-en-chef) en même temps qu’il établit sa réputation d’écrivain. L’éclatement de la Yougoslavie et la guerre le poussent à quitter sa région natale en 1993 et à s’installer dans la banlieue de Budapest, puis à Szeged (sud de la Hongrie) où il décède en 2002. Reconnu tant par la communauté hongroise de Serbie (il reçoit plusieurs prix locaux dès la fin des années 1960) que par la Yougoslavie (prix Neven) et la Hongrie (prix Attila József, prix Sándor Márai, élection à l’Académie hongroise des arts en 2000), sa maison natale est depuis 2010 un musée. Ses œuvres semblent connaître aujourd’hui un regain de popularité puisqu’une nouvelle édition du Soldat à la fleur vient de sortir aux éditions Magvető (l’une des principales maisons d’édition hongroises), et une sélection de ses textes pour la radio aux éditions Napkút en version audio.

Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’on peut retrouver de nombreuses lectures du monde.

Nándor Gion, Le soldat à la fleur (Virágos katona, 1973). Traduit du hongrois par Gabrielle Watrin. Editions des Syrtes, 2018.


Jan Trefulka – Hommage aux fous

hommage aux fousDe cet Hommage aux fous, on pourrait tout aussi bien dire que c’est un hommage à la vie, même lorsqu’elle n’est vraiment vécue que sur le tard.

Ce n’était pas désagréable, une sorte de vertige plutôt, comme s’il avait avalé à jeun une trop grande gorgée de vin, comme s’il s’était brusquement et légèrement envolé et regardait d’en haut un paysage inconnu.

Avec Eva, du blog Et si on bouquinait un peu ?, nous parlions récemment de la présence obsédante de la seconde guerre mondiale et de l’Holocauste dans la littérature d’Europe centrale et orientale, ou du moins dans celle disponible en traduction. Hommage aux fous, même si l’on y trouve quelques références à la guerre (la première comme la seconde), échappe aisément à ce constat, et je suis sûre qu’on pourrait facilement trouver à ce roman, publié en 1979, sur la vie et les regrets d’un homme ordinaire de la province tchèque, un équivalent français. Mais passons à l’histoire :

Cyril Dusa a une soixantaine d’années et en ce matin de printemps il se réveille à l’hôpital avec l’impression désagréable que c’est parce qu’il est condamné à mourir d’un cancer qu’il est renvoyé chez lui. L’hôpital n’est pas un lieu réjouissant mais la perspective de rentrer chez lui, d’y retrouver sa femme qu’il n’aime pas depuis presque trente ans, et de terminer sa vie sans avoir satisfait aucun de ses rêves de jeunesse, l’enchante encore moins.

Il lui semblait absolument inimaginable de devoir enfiler de nouveau, comme une paire de pantoufles, la ronde des jours avec la vieille femme qui portait son nom et l’attendait dans la petite maison sous les vignes.

Commence alors une période presque de rébellion adolescente : cet homme d’âge mûr, père d’un fils déjà marié, s’enferme au grenier, guette les allées et venues de sa femme afin de profiter de ses absences pour aller aux cabinets dans la cour, et passe le temps en rédigeant ses souvenirs de jeunesse. Comme un adolescent, il est à la recherche de l’homme qu’il veut devenir, la différence étant qu’il part aussi à la recherche du moment où il est devenu ce qu’il ne voulait pas devenir : un homme trop placide et en même temps déçu d’avoir dû se contenter d’une vie qu’il considère sans joie.

Et c’est alors que, comme un adolescent, il rencontre une femme dont il tombe éperdument amoureux, et que s’ouvre pour lui la possibilité d’une vie nouvelle. Seulement, lorsque comme lui on vit dans une petite ville où tout le monde se connait, et que de surcroit on porte en soi soixante ans de souvenirs et de doutes, il n’est pas si aisé de se débarrasser du passé.

Sous les traits de ce petit homme de la campagne, attaché à sa vigne et à ses lapins, trop longtemps sous la férule d’une femme envers laquelle il n’est pas tendre non plus, on découvre à la lecture de ce roman un homme doté d’une grande sensibilité, et dont le regard porté sur le passé et celui de sa famille le rend plutôt attachant. La grande question de cet hommage aux fous est de savoir si un homme peut se rendre maître de son propre destin, et la réponse est finalement oui, même si cela implique de devoir aussi rompre avec la sécurité des petites joies du quotidien.

Tout cela se déroule dans les années 1960, dans une petite ville du sud de la Tchécoslovaquie d’alors. Au travers de la vie de cet homme socialement assez ordinaire ressort également par petites touches l’histoire de ce pays, avec ses guerres, sa séparation d’avec l’Autriche-Hongrie, sa population longtemps mêlée d’Allemands, de Tchèques et de Juifs. Avec l’arrivée d’Eva, la femme dont tombera amoureux Cyril Dusa, on sent presque aussi le vent de liberté qui, brièvement, soufflera sur la Tchécoslovaquie d’avant 1968.

En écrivant cette chronique, je me rends compte qu’il y a des nombreux parallèles avec un autre livre tchèque que j’avais beaucoup apprécié, Passage, car dans les deux cas il s’agit de l’histoire d’un homme qui, arrivé à un certain âge et sentant qu’il passe à côté de quelque chose de plus essentiellement important, cherche à échapper à sa vie actuelle. Bien sûr, les différences sont aussi très nombreuses, à la fois du fait de la solution que choisit chacun des deux hommes, et aussi parce que leurs caractères, et les circonstances de leur vie, sont si opposés : là où le héros de Passage est un parfait citadin conscient de sa propre importance mais dépourvu de passé, celui d’Hommage aux fous est un homme arrimé à sa propre vie, rustre et naïf dans son expression mais tout à fait lucide quant au regard qu’il porte sur les choix et les non-choix qui ont déterminé la place qu’il occupe dans la société.

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Ecrivain né à Brno (actuelle République tchèque) en 1929, Jan Trefulka décède en novembre 2012 après avoir vécu une vie qui reflète d’assez près les aléas du XXe siècle tchèque. Chassé de l’université sur la base d’une plaisanterie, il alterne entre périodes de reconnaissance et périodes de mise au ban, entre gagne-pain manuels (ouvrier, conducteur de tracteur) et travaux intellectuels (directeur de maison d’édition, écrivain samizdat). Contemporain de Milan Kundera, dont il est proche, sa trajectoire – et sa notoriété à l’étranger, diffèrent de celles de cet écrivain plus connu, car il ne se résout jamais à quitter sa région natale. La chute du régime communiste lui permet de prendre des fonctions officielles, avec pour conséquence une chute de sa production littéraire. Parmi ses livres traduits en français : Séduit et abandonné (Gallimard, 1990), et Le grand chantier (L’Esprit des péninsules, 1999).

Jan Trefulka, Hommage aux fous (O blaznech jen dobré, 1979). Traduit du tchèque par Barbora Faure. Gallimard, 1986.

voisinsvoisines2_2018Cette chronique sera ma dernière contribution au mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, qui se termine aujourd’hui et qui a permis d’amasser une belle moisson de titres et de découvertes. Mais c’est aussi une contribution au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres qui, lui, continue à encourager ses participants à partager leurs lectures du monde.

 


Karel Pecka – Passage

couv-passageA Prague, rue Stepanka, à quelques pas de l’Institut français, se trouve l’une des entrées du passage de la Lucerne. Je ne manque jamais de l’emprunter quand je me rends à Prague, simplement pour le plaisir de m’arrêter au pied de l’escalier du cinéma et, de son premier étage, de regarder les fenêtres et la verrière multicolore, le cheval du sculpteur David Cerny, les passants, et de m’amuser à imaginer l’écart qui peut exister entre le vrai passage de la Lucerne, et le monde du « Passage » qu’inventait Karel Pecka il y a 40 ans.

Tvrz se mit à prêter attention aux différents bruits qui animaient l’espace : on eut dit que le passage respirait de manière audible.

Antonin Tvrz est, avec le passage couvert qui donne son nom au roman, l’un des deux héros de ce livre. Homme important, homme pressé, habitué à porter un regard rationnel sur toute chose : c’est ainsi qu’il nous est décrit au moment même où, à la faveur d’une averse, il met sans le savoir le pied dans un engrenage saugrenu qui le verra passer du monde officiel de rendez-vous et d’obligations variées, au microcosme labyrinthique du Passage.

De fil en aiguille, d’une rencontre avec un vieux revendeur de places de cinéma à la perte de son porte-documents, Tvrz découvre un tout autre monde, avec ses gens, son organisation spatiale et, surtout, ses nouvelles possibilités d’existence à la marge. Tout au long du – court – roman, nous suivons Tvrz alors qu’il se laisse prendre dans cet univers parallèle, puis fait le choix délibéré d’y rester.

Au-delà des descriptions d’un petit monde assez fascinant de salles de jeux, de bains publics, de cinémas, de kilomètres de couloirs souterrains dont nul ne sait toute l’étendue, et de pater nosters, sont soulevées à travers les péripéties de Tvrz toutes sortes de questions sur le sens de la liberté, de la normalité, et des choix individuels, qui sont tout aussi pertinentes pour le lecteur de samizdats clandestins tchécoslovaques en 1974 que pour celui d’aujourd’hui.

Peu à peu, les choses lui devenaient claires : à l’extérieur, l’enchevêtrement écrasant de rencontres humaines, d’intérêts, de buts, le fardeau des objets possédés, le ligotaient de plus en plus serré ; ses acquis et ses gains n’étaient qu’apparences ; en fait, tout cela le tenait prisonnier et le forçait à coopérer sous le fouet d’un ordre sans cesse réitéré : « Il le faut ! ». Dans le passage, il n’avait pas d’obligations, ou il en avait si peu que le sentiment de liberté, d’indépendance, apparaissait à portée de sa main avec une intensité inconnue jusque-là.

Ainsi, par exemple, de la question du travail et du temps personnel : Antonin Tvrz est, on l’a dit, un homme dont le temps est minuté, régi par un agenda dont « la couverture fatiguée » et les « pages cornées » montrent l’importance à la fois pour l’organisation des journées de travail et pour celle, tout aussi minutée, des rares moments de loisir. Ironiquement, l’une des tâches qui préoccupe le plus l’esprit du sociologue qu’est Antonin Tvrz est la rédaction d’une étude sur le temps libre, censée apporter des éléments de réponse aux problèmes de la société. C’est avec tout son sérieux professionnel que Tvrz, inopinément forcé de s’attarder dans le Passage, choisit de prolonger une conversation avec un retraité revendeur de places de cinéma, afin d’inclure un nouveau chapitre sur le temps libre des couches non-productives de la population. Mais sa relation au temps, au travail, à l’argent, et au rôle qu’ils jouent dans notre conception d’une vie réussie, est justement l’un des aspects les plus importants de l’évolution du personnage de Tvrz au cours du roman. La question parlera à plus d’un lecteur au XXIe siècle mais, au cours de ma lecture, je me suis surtout demandé si Pecka avait, lui, le droit de travailler au moment de l’écriture de ce roman, ou s’il faisait partie des opposants au régime à qui le choix libre de travail n’était pas toujours permis.

Par-delà cette question du temps s’en pose une autre, encore plus politique, touchant à l’organisation de la société et au rôle de l’individu. En se retirant du monde extérieur au Passage, en prenant aussi ses distances avec le parti des Purs dont il avait jusque là soutenu les projets d’ordre nouveau, Tvrz tente de se créer une nouvelle liberté, sur une base tout à fait individuelle. Vraie liberté ou nouvel asservissement – ce sera là l’étape suivante du cheminement de Tvrz et, à ses cotés, du lecteur.

Par un concours de circonstances j’ai passé tout l’après-midi d’aujourd’hui dans le passage et ce que j’y ai vécu m’a surpris. J’ai rencontré un homme qui échange des appartements, un retraité qui revend des billets de cinéma, j’ai vu une vieille qui récupère les restes au self. J’ai comme le sentiment que ce sont là des fragments isolés d’un ensemble, d’une réalité qu’il ne m’est pas donné de comprendre, que derrière les occupations apparentes il existe d’autres plans.

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Ce livre, publié dans une excellente traduction de Barbora Faure, et la préface de Jean-Francois Vilar, sont parmi les rares traces que j’ai pu trouver de l’existence de Karel Pecka. Je ne peux donc que reprendre les quelques éléments biographiques fournis par la quatrième de couverture, et espérer en savoir un jour davantage sur celui que les éditions Cambourakis présentent comme « l’une des grandes figures de la littérature tchèque. » Né en 1928, décédé en 1997, Pecka fut condamné dès l’âge de 21 ans à 11 ans de travaux forcés alors qu’il tentait de fuir vers l’Allemagne. C’est au cours de son emprisonnement dans des camps qu’il commença à écrire, principalement sur son expérience de prisonnier politique, mais il est interdit de publication à partir de 1969. Parmi l’un des premiers signataires de la Charte 77, il reçoit en 1997 du président Vaclav Havel l’ordre Tomas Garrigue Masaryk. Son roman Le carré d’honneur a également été traduit en français (paru en 1991 aux Editions de l’Aube).

Karel Pecka, Passage (Pasáž, 1974). Trad. du tchèque par Barbora Faure. Cambourakis, 2013.