Karel Pecka – Passage

couv-passageA Prague, rue Stepanka, à quelques pas de l’Institut français, se trouve l’une des entrées du passage de la Lucerne. Je ne manque jamais de l’emprunter quand je me rends à Prague, simplement pour le plaisir de m’arrêter au pied de l’escalier du cinéma et, de son premier étage, de regarder les fenêtres et la verrière multicolore, le cheval du sculpteur David Cerny, les passants, et de m’amuser à imaginer l’écart qui peut exister entre le vrai passage de la Lucerne, et le monde du « Passage » qu’inventait Karel Pecka il y a 40 ans.

Tvrz se mit à prêter attention aux différents bruits qui animaient l’espace : on eut dit que le passage respirait de manière audible.

Antonin Tvrz est, avec le passage couvert qui donne son nom au roman, l’un des deux héros de ce livre. Homme important, homme pressé, habitué à porter un regard rationnel sur toute chose : c’est ainsi qu’il nous est décrit au moment même où, à la faveur d’une averse, il met sans le savoir le pied dans un engrenage saugrenu qui le verra passer du monde officiel de rendez-vous et d’obligations variées, au microcosme labyrinthique du Passage.

De fil en aiguille, d’une rencontre avec un vieux revendeur de places de cinéma à la perte de son porte-documents, Tvrz découvre un tout autre monde, avec ses gens, son organisation spatiale et, surtout, ses nouvelles possibilités d’existence à la marge. Tout au long du – court – roman, nous suivons Tvrz alors qu’il se laisse prendre dans cet univers parallèle, puis fait le choix délibéré d’y rester.

Au-delà des descriptions d’un petit monde assez fascinant de salles de jeux, de bains publics, de cinémas, de kilomètres de couloirs souterrains dont nul ne sait toute l’étendue, et de pater nosters, sont soulevées à travers les péripéties de Tvrz toutes sortes de questions sur le sens de la liberté, de la normalité, et des choix individuels, qui sont tout aussi pertinentes pour le lecteur de samizdats clandestins tchécoslovaques en 1974 que pour celui d’aujourd’hui.

Peu à peu, les choses lui devenaient claires : à l’extérieur, l’enchevêtrement écrasant de rencontres humaines, d’intérêts, de buts, le fardeau des objets possédés, le ligotaient de plus en plus serré ; ses acquis et ses gains n’étaient qu’apparences ; en fait, tout cela le tenait prisonnier et le forçait à coopérer sous le fouet d’un ordre sans cesse réitéré : « Il le faut ! ». Dans le passage, il n’avait pas d’obligations, ou il en avait si peu que le sentiment de liberté, d’indépendance, apparaissait à portée de sa main avec une intensité inconnue jusque-là.

Ainsi, par exemple, de la question du travail et du temps personnel : Antonin Tvrz est, on l’a dit, un homme dont le temps est minuté, régi par un agenda dont « la couverture fatiguée » et les « pages cornées » montrent l’importance à la fois pour l’organisation des journées de travail et pour celle, tout aussi minutée, des rares moments de loisir. Ironiquement, l’une des tâches qui préoccupe le plus l’esprit du sociologue qu’est Antonin Tvrz est la rédaction d’une étude sur le temps libre, censée apporter des éléments de réponse aux problèmes de la société. C’est avec tout son sérieux professionnel que Tvrz, inopinément forcé de s’attarder dans le Passage, choisit de prolonger une conversation avec un retraité revendeur de places de cinéma, afin d’inclure un nouveau chapitre sur le temps libre des couches non-productives de la population. Mais sa relation au temps, au travail, à l’argent, et au rôle qu’ils jouent dans notre conception d’une vie réussie, est justement l’un des aspects les plus importants de l’évolution du personnage de Tvrz au cours du roman. La question parlera à plus d’un lecteur au XXIe siècle mais, au cours de ma lecture, je me suis surtout demandé si Pecka avait, lui, le droit de travailler au moment de l’écriture de ce roman, ou s’il faisait partie des opposants au régime à qui le choix libre de travail n’était pas toujours permis.

Par-delà cette question du temps s’en pose une autre, encore plus politique, touchant à l’organisation de la société et au rôle de l’individu. En se retirant du monde extérieur au Passage, en prenant aussi ses distances avec le parti des Purs dont il avait jusque là soutenu les projets d’ordre nouveau, Tvrz tente de se créer une nouvelle liberté, sur une base tout à fait individuelle. Vraie liberté ou nouvel asservissement – ce sera là l’étape suivante du cheminement de Tvrz et, à ses cotés, du lecteur.

Par un concours de circonstances j’ai passé tout l’après-midi d’aujourd’hui dans le passage et ce que j’y ai vécu m’a surpris. J’ai rencontré un homme qui échange des appartements, un retraité qui revend des billets de cinéma, j’ai vu une vieille qui récupère les restes au self. J’ai comme le sentiment que ce sont là des fragments isolés d’un ensemble, d’une réalité qu’il ne m’est pas donné de comprendre, que derrière les occupations apparentes il existe d’autres plans.

pecka.jpeg

Ce livre, publié dans une excellente traduction de Barbora Faure, et la préface de Jean-Francois Vilar, sont parmi les rares traces que j’ai pu trouver de l’existence de Karel Pecka. Je ne peux donc que reprendre les quelques éléments biographiques fournis par la quatrième de couverture, et espérer en savoir un jour davantage sur celui que les éditions Cambourakis présentent comme « l’une des grandes figures de la littérature tchèque. » Né en 1928, décédé en 1997, Pecka fut condamné dès l’âge de 21 ans à 11 ans de travaux forcés alors qu’il tentait de fuir vers l’Allemagne. C’est au cours de son emprisonnement dans des camps qu’il commença à écrire, principalement sur son expérience de prisonnier politique, mais il est interdit de publication à partir de 1969. Parmi l’un des premiers signataires de la Charte 77, il reçoit en 1997 du président Vaclav Havel l’ordre Tomas Garrigue Masaryk. Son roman Le carré d’honneur a également été traduit en français (paru en 1991 aux Editions de l’Aube).

Karel Pecka, Passage (Pasáž, 1974). Trad. du tchèque par Barbora Faure. Cambourakis, 2013.

 

Publicités

Ryszard Kapuscinski – Mes voyages avec Hérodote

Je lui ai aussi raconté l’aventure dans laquelle le livre d’Hérodote m’avait entraîné : au fur et à mesure que je le lisais, j’accomplissais simultanément deux voyages : le premier en faisant mon travail de reporter, le second en suivant les pérégrinations de l’auteur des Histoires.

mes-voyagesReporter assidu, issu d’un pays et d’une époque où les voyages à l’étranger n’étaient autorisés qu’au compte-goutte, Ryszard Kapuscinski (1932-2007) fut l’envoyé aux quatre coins du monde de divers organes de presse polonais. Outre les dépêches et reportages réalisés pour son travail, Kapuscinski s’inspira également de ses voyages et de ses observations pour écrire de nombreux livres sur chacun des continents qu’il a traversés, du vaste espace russe à l’Amérique ou encore l’Iran. Arrivant à la fin de sa vie, il signe avec Mes voyages avec Hérodote une autobiographie en pointillés de sa carrière de reporter, placée sous le signe de celui qu’il présente comme un double autant qu’un maître : Hérodote.

Double, car ce chroniqueur de l’Antiquité l’a accompagné, en pensée et physiquement, dès les débuts de sa profession. Double aussi car le livre des Histoires d’Hérodote, reçu de sa rédactrice en chef au moment où elle lui annonce sa première affectation à l’étranger, l’accompagne et le forme également dans sa conception du monde, et de la place qu’il y tient en tant que reporter.

Lorsqu’il entame sa carrière à l’étranger, ainsi que sa lecture d’Hérodote, Kapuscinski a un handicap majeur : Hérodote retranscrit ses Histoires à la fin d’une longue vie de voyages et d’accumulation de connaissances. Kapuscinski, lui, a grandit avec la censure (dont celle appliquée aux Histoires), n’a à l’age de 24 ans encore jamais franchi de frontières, possède une connaissance rudimentaire du monde et un anglais plus qu’approximatif (mais il parle couramment le russe). C’est ainsi qu’Hérodote en vient à lui servir à la fois de refuge et de guide dans son compréhension de la diversité du monde.

La connaissance d’autrui nécessite une longue et solide initiation.

Dès sa première escale, en Italie, Kapuscinski ressent, à voir l’éclairage public, les magasins bien stockés, la nonchalance des clients aux terrasses des cafés, comme un choc des civilisations. Arrivé en Inde d’où il est censé renvoyer ses reportages, le choc se fait plus intense : la pauvreté, la multitude, la nouvelle (et pour lui inacceptable) étiquette d’Européen aisé qui lui est accolée, la chaleur et – la langue.

Je pénétrais l’Inde non pas par l’intermédiaire des images, des sons ou des parfums, mais par celui des mots, des mots d’une langue qui de surcroît n’était pas la langue maternelle des Indiens, mais une langue étrangère, imposée, à ce point assimilée toutefois qu’elle faisait partie de leur identité et constituait pour moi une clé indispensable. Mon premier combat avec ce pays fut un combat avec la langue.

En Inde, puis en Chine, la langue reste un obstacle pour le reporter, mais aussi pour le l’homme Kapuscinski, frustré de se heurter si rapidement à un obstacle aussi important dans sa quête d’une connaissance totale de ces deux pays.

Lorsqu’on le retrouve un peu plus tard en Afrique, Kapuscinski est déjà plus aguerri, débarrassé de ses timidités d’homme de l’Europe de l’Est, mais il continue son cheminement de reporter aux côtés d’Hérodote. Les chapitres qui se succèdent le voient plus souvent retranscrire et commenter divers épisodes des guerres entre les Perses et leurs peuples voisins, que l’actualité des pays et continents qu’il couvre (les quelques livres de Kapuscinski que j’ai lus jusqu’ici n’ont d’ailleurs souvent pas grand chose à voir avec le travail qu’il devait fournir pour gagner sa vie au quotidien). Au fil des pages, on voit cependant émerger une certaine conception, et justification, du reportage tel qu’il le pratique :

Dans l’univers d’Hérodote, le seul dépositaire ou presque de la mémoire humaine est l’homme. Pour accéder à cette mémoire, il faut aller à sa rencontre ; s’il habite loin, il faut se mettre en route, marcher, et, quand on arrive chez lui, il faut s’asseoir à ses cotés et écouter son récit, écouter, mémoriser ou peut-être prendre des notes. Ainsi surgit le reportage.

Si Hérodote le fascine tant, c’est aussi parce que Kapuscinski recherche toujours l’autre face de ses Histoires : comment Hérodote est-il arrivé à ce produit fini ? A qui s’est-il adressé, et comment, pour obtenir ses informations ? Quelles sont, d’ailleurs, les informations qu’Hérodote n’a pas jugé bon de recueillir ou de retranscrire ? Kapuscinski s’intéresse en effet à la dimension individuelle des efforts collectifs que décrit Hérodote : qu’a pensé l’ouvrier travaillant à la construction d’un pont pour les armées perses, l’habitant de Babylone assiégée, ou encore les enfants du Grec Lycidas alors que la foule s’apprête à les lapider ? On retrouve là l’un des grands traits de Kapuscinski : son penchant pour l’arrière-plan individuel des grands faits historiques, un certain impressionnisme jouant sur l’interaction entre le détail et la vue d’ensemble.

Mélange assez (quelque fois trop) lâche d’histoire personnelle et d’extraits et de commentaire des Histoires, Mes voyages avec Hérodote m’a paru moins rempli de verve et d’action que les quelques autres livres que j’ai lus de Kapuscinski, dans lesquels il s’attarde davantage sur ces expériences de reporter dans des pays en pleine ébullition. Plus réfléchi, ce livre donne un arrière-plan intéressant à la démarche d’écrivain telle qu’on la voit mise en action dans Imperium ou Le Shah.

kapuscinski

Je termine avec ce titre ma rétrospective Kapuscsinski. Pour obtenir un portrait plus complet du reporter, il aurait fallu incorporer dans cette série l’un de ses livres sur l’Afrique, continent qu’il a sillonné, d‘année en année, de guerre en guerre. Je me contente de citer ici ces livres : sur l’Afrique en général (Ébène, Aventures africaines), sur l’Ethiopie (Le négus), ou encore sur l’Angola (D’une guerre à l’autre). Bonne lecture !

Ryszard Kapuscinski, Mes voyages avec Hérodote (2004). Trad. du polonais par Véronique Patte. Plon, 2006.


Mirko Kovač – La vie de Malvina Trifkovic

vie de MT

« Car le fait que l’écrivain compose une destinée, puis la remet entre les mains du lecteur est une vilaine preuve d’ambition et le plaisir qu’il ressent en arrangeant et en complétant son manuscrit met en doute l’honnêteté de sa démarche et ses bonnes intentions. »

Même après ma deuxième lecture de La vie de Malvina Trifkovic, ce tout petit livre reste pour moi une énigme. C’est, je crois, en partie voulu par l’auteur, car la forme prise pour évoquer la vie de cette jeune femme serbe orthodoxe de la première moitié du XXe siècle est celle de l’accumulation de fragments. Lettres, testaments, réminiscences, rédigés sur le coup ou plus tard par l’ancienne école de Malvina, par son père, ne restituent que dans ses très grandes lignes les événements marquants de sa vie.

Ce que Malvina est réellement reste un mystère. Ni les documents écrits de sa main, ni ceux fournis par d’autres, ne permettent de s’approcher de ce personnage pas toujours sympathique et dont la vie est parcellée de fuites plus ou moins heureuses. Le « coup d’œil final » sur les manuscrits, qui clôt le livre, jette en plus une grosse part d’incertitude sur le portrait qui est fait de Malvina Trifkovic, puisqu’il s’avère que les manuscrits ont été réunis par l’un des acteurs de la vie de Malvina. Il n’est pas sûr qu’il soit tout à fait désintéressé dans sa manière de présenter les choses.

Seule Malvina, ma fille cadette, où qu’elle soit lorsqu’elle mourra, ne pourra être enterrée dans la tombe familiale.

Revenons-en à l’histoire. Rejetée à la fois par sa famille et par celle de son mari, Malvina trouve un refuge temporaire mais passionnel chez sa belle-sœur Katarina, dont elle élève la fille tout en haïssant cette dernière.

Amour et haine, sentiments dominants à l’exclusion de tout autre, sont l’un des moteurs de ce roman, la haine prenant petit à petit le dessus jusqu’à l’explosion finale, ignoble. Pourquoi ? L’une des clés est peut-être que, si l’amour semble être seulement le fait de femmes en tant qu’individus (amour de Malvina pour l’élève Julka, puis pour Katarina), la haine reflète plus souvent un sentiment familial, voire national. Ainsi du rejet de Malvina par son père, qui tient à défendre l’honneur familial après la fuite de sa fille avec son futur mari. Ainsi, aussi, du rejet de Malvina, la « Serbe », par certains membres de sa belle-famille croate.

Malvina est, en même temps, un caractère trop individuel, trop anti-conformiste pour pouvoir être réduit à l’expression d’une tension ethnique ou nationaliste qui grandit avec l’avancée du siècle. Cela n’empêche pas que son histoire, de sa jeunesse dans une institution pour jeunes filles serbes à son vieil âge dans un couvent au moment où l’on voit les débuts du communisme, s’inscrit bien dans cette dynamique-là.

kovac

Né en 1938 et décédé en 2013, Mirko Kovac était un écrivain yougoslave né au Monténégro, auteur de nombreux romans, nouvelles et scénarios pour le cinéma et la télévision, qui lui ont valu de recevoir des prix des pays de la péninsule balkanique ainsi que de Suède et d’Allemagne. Outre La vie de Malvina Trifkovic, sont traduits en français Le corps transparent (Rivages, 1995), le roman autobiographique La ville dans le miroir (M.E.O., 2010) ainsi que des poèmes.

Mirko Kovac, La vie de Malvina Trifkovic (Zivotopic Malvine Trifkovic, 1971). Trad. du serbe par Pascale Delpech. Payot & Rivages, 1994.

Avec La vie de Malvina Trifkovic, je signe la sixième étape de mes Voyages au gré des pages. Prochaine escale : la Slovénie avec Boris Pahor.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 9 – Menyhért Lakatos : Couleur de fumée

indexLes huit premiers chapitres de mon exploration de la littérature hongroise m’ont permis de lire une série d’auteurs certes divers, mais au final peut-être représentatifs de seulement un pan de la population de la Hongrie : celui où l’on naît et on grandit en parlant hongrois sans jamais vraiment être stigmatisé pour des raisons de langage, de religion ou de « race ».

Le personnage et les origines de Menyhért Lakatos ne font que rendre plus visible cette relative conventionnalité de ces huit premiers écrivains. Il est en effet (avec Béla Osztojkán), l’un des rares écrivains d’origine tzigane en Hongrie, et c’est en grande partie le monde tzigane d’avant la première guerre mondiale, monde où il est né, qu’il décrit dans Couleur de fumée.

Les tziganes des années vingt et trente, je les avais déjà rencontrés à la suite de Walter Starkie, mais là où le voyageur irlandais ne faisait que se promener, sous le soleil estival, auprès des tziganes musiciens, Couleur de fumée décrit plutôt la réalité de tous les jours au travers des yeux d’un jeune tzigane.

***

Sédentarisée depuis seulement une génération, la communauté du jeune Boncza vit dans des putri, baraques misérables où s’entassent les familles, à l’écart des villages hongrois. La vie y est rude : les hivers rigoureux, les maladies, la faim et la violence n’épargnent personne, et les hongrois voisins n’ont pas non plus la main légère quand il s’agit de punir les tziganes pour des crimes réels (du vol des fruits du verger à celui des chevaux) ou imaginés. C’est d’ailleurs suite à une fausse accusation de vol que commence la plus grande partie du récit du narrateur : après avoir estropié un gendarme pour l’empêcher de le tuer avec son sabre, le narrateur prend la fuite le temps de quelques semaines, errant la nuit le long des chemins avant de trouver refuge dans une autre colonie tzigane. Ce refuge ne sera que de courte durée.

C’est là la fin de son enfance, pas seulement parce qu’il finit pas céder aux avances des femmes mais surtout parce qu’il est confronté à une communauté elle aussi tzigane, mais avec des codes de conduite et une manière de vivre qui le rebutent. S’il ne semble pas trop gêné par l’idée de voler ou de leurrer les hongrois, il ne peut s’accoutumer ni à l’égoïsme et aux manigances des membres de cette autre communauté, ni à la brutalité avec lesquelles les femmes tziganes y sont traitées (ce qui ne l’empêche pas non plus de frapper quand il en a assez d’une femme).

Plutôt que de continuer à fuir, il décide alors de rentrer dans sa communauté. Là aussi pourtant il sent sa différence car, poussé par les ambitions de sa mère et grâce à une bourse, il est l’un des très rares tziganes à être inscrits à l’école (hongroise) locale. Sachant lire et écrire, il est mis à contribution par les autres tziganes pour leur lire des histoires ou falsifier des certificats de chevaux, mais il se sait quand même coupé de sa communauté dont il ne peut plus, par exemple, tout à fait partager les nombreuses superstitions.

Tout en affichant un grand mépris pour ces croyances, je ne pouvais moi-même m’en affranchir. Je restais souvent la moitié de la nuit allongé sans bouger, à contempler les ombres qui dansaient à la lueur vacillante de la chandelle; tantôt nonchalantes, tantôt agressives, elles mordaient au visage mes petits frères et sœurs, puis retombaient sans forces, comme honteuses, et recommençaient encore et encore, attendant peut-être que quelqu’un renverse le balai pour emporter, avec une joie silencieuse, leurs innocentes victimes. Était-ce bien moi, était-ce donc là celui en qui les gens plaçaient leur confiance ? Celui qui, lorsqu’un gosse avait envie de vomir, au lieu de lui passer le doigt neuf fois autour de son nombril, le forçait à avaler du vinaigre salé pour lui faire rendre la nourriture avalée trop vite, mal cuite ou avariée ?

– Mais alors, qui suis-je ?

Le soir du Vendredi Saint, je me lave, et à minuit juste je me coiffe sous les saules pleureurs de Dancka pour faire pousser mes cheveux – et dans le même temps j’empêche les gens d’agiter des queues de chat dans la bouche des bébés pour les guérir du muguet. Je me défends contre les superstitions comme on se défend contre soi-même : je n’y crois pas, mais j’en ai peur. Elles emprisonnent tout dans les innombrables fils de leur toile d’araignée. Si un seul fil se casse, il ne subsistera qu’ombres et ténèbres, toute foi, toute confiance auront disparu.

Ce sentiment de n’appartenir nulle part, étant devenu trop différent des tziganes mais en même temps rejeté par le monde hongrois représenté par les autres élèves de l’école, traverse le livre d’un bout à l’autre. Mais pendant ce temps, même pour les tziganes habitués à ne mesurer le temps « ni en jours ni en mois, mais en floraisons ou en chutes de feuille », le temps passe et la seconde guerre mondiale s’installe à son tour. A la faim, à l’hiver, à la mobilisation des hommes valides et des chevaux (un désastre pour cette communauté pour qui les chevaux sont souvent plus importants que femmes et enfants), s’ajoute un spectre encore plus sinistre et meurtrier.

– Tais-toi quand ta mère te parle, me rabroua mon père. Tu crois que parce qu’on n’a pas été au collège, on est des imbéciles ?

– Je ne crois rien du tout.

– Ne nous interromps pas, dit à son tour ma mère. De toute façon il faudra qu’on finisse par te mettre au courant. Tu te lèves à l’aube, tu t’en vas, tu rentres le soir, tu apprends tes leçons, des fois tu sais même pas quel jour on est. Mais nous, on voit les Hongrois et on entend tout ce qui se dit. Ses sanglots l’étouffèrent.

– Qu’est-ce que vous avez entendu ? demandai-je d’un ton impatient.

Mon père poursuivit à sa place :

– Nous allons vers des jours très, très sombres, mon gars. Les Hongrois, ils disent qu’ils vont entasser tous les tsiganes sur un bateau en papier et les envoyer au fond de la mer. Il faillit à son tour céder aux larmes, mais il se reprit.

Avec le talent du conteur mais l’œil du sociologue, Lakatos décrit un monde complexe, régi par les coutumes, la superstition, la misère et la discrimination. En prenant pour narrateur un jeune garçon aux prises avec une double réalité qui le dépasse et dans laquelle il doit se forger son propre chemin, il prend aussi de court le lecteur en lui présentant cette réalité sur le vif, le privant d’occasions de juger, de critiquer. Cela n’en rend la fin que plus sombre.

lakatos

Né en 1926 au sud-est de la Hongrie, Menyhért Lakatos est surtout connu pour Couleur de fumée, son premier roman et le seul traduit en français. Il est cependant aussi l’auteur d’histoires, de poèmes et de romans qui lui valent un certain succès, y compris l’obtention de grands prix hongrois. Ingénieur de formation, il travaille aussi comme sociologue spécialisé dans l’étude des tziganes et prend un temps la tête de l’association culturelle nationale tzigane. Il décède en 2007.

Menyhért Lakatos, Couleur de fumée (Füstös Képek, 1975). Trad. du hongrois par Agnès Kahane. Actes Sud, Babel, 1986/2000.

Lecture commune avec Hauntya: l’article ici!


Virgil Gheorghiu – Dieu ne reçoit que le dimanche

– Vous ne le ferez pas, dit Zéos Botarev. Si vous signez un seul livre du nom de Téléorman, je vous écrase. Je suis obligé de le faire. C’est dans l’intérêt de la république.

– Je le ferai quand même, dit Décébal Hormuz. J’ai travaillé vingt-huit ans, derrière les barbelés de la zone contagieuse, parmi les microbes, pour rendre célèbre ce nom. C’est tout ce qu’il me reste. Je le garde. A dix-sept ans, vous et votre Armée Rouge, vous m’avez pris deux morceaux de mon corps, la Bessarabie et la Bucovina. Quelques années plus tard, vous avez pris le prolongement de mon corps tout entier, vous avez pris toute la Roumanie. Je n’avais que ma personne. J’ai essayé de m’enfuir en traversant le Danube à la nage. Vous m’avez jeté dans le Canal de la mort. Ensuite, j’ai été captif. Enchaîné parmi les microbes et les bactéries comme Prométhée fut enchaîné sur son rocher. Téléorman m’a volé le sang, le souffle, les entrailles. Il s’est nourri de mon cœur comme le vautour se nourrissait du foie de Prométhée. Téléorman est tout de même mon nom et je le garde.

Gheorghiu

Au beau milieu de la guerre froide, Virgil Gheorghiu, écrivain roumain installé en France, écrit Dieu ne reçoit que le dimanche, beau mais étrange roman sur la survie de l’âme roumaine.

Sur fond de déroute roumaine et d’occupation soviétique, Gheorghiu fait vivre deux personnages principaux : Roxana, princesse Paléologue, jeune, belle et élevée dans le monde irréel de la richesse de l’aristocratie cosmopolite, et Décébal, fils sans toit d’une famille pauvre de la campagne. Malgré le gouffre social qui les sépare, ils ont en commun d’être en même temps innocents et dotés d’une sagesse en deçà de leur âge.

Chez Décébal, cela s’exprime par ses récits de la vie et des légendes des gens humbles de la Haute Moldavie. Séduite par ses talents de conteur, Roxana voit en ce fragile soldat-paysan affublé d’un « nom de l’histoire roumaine, le nom du dernier roi des Daces, le Peuple des Immortels » le représentant de la Roumanie toute entière. Ainsi, lorsqu’en cet été 1944 les troupes soviétiques menacent et occupent la Roumanie, Roxana se donne pour mission de sauver Décébal car, pour elle, sauver Décébal équivaut à sauver une part essentielle de la Roumanie.

Ce n’est pas le garçon Décébal Hormuz qui m’intéresse. Ce n’est pas l’homme. Si j’étais obligée de le décrire je serais incapable de le faire. Car ce n’est pas une question d’amour. Quand on est amoureuse, on peut facilement faire le portrait du bien-aimé. Moi, je ne sais rien d’Hormuz, sauf qu’il a un front haut, pâle, comme la lune, deux montres et des grosses chaussures militaires. Je sais que le col de son veston est trop large, que son cou est long comme une tige de tulipe. C’est tout ce que je peux dire de lui. Mais il m’obsède. Il m’obsède non pas par sa personne physique mais par ce qu’il a pu me raconter. C’est comme dans les contes des Mille et une nuits. Le Sultan ne voyait pas la beauté de Schéhérazade mais uniquement les histoires qu’elle lui racontait. Cette fille était sûrement belle, mais celui qui l’écoutait ne voyait pas sa beauté mais la beauté de son récit. C’est la même chose qui m’arrive quand je pense à Hormuz. Ce n’est pas lui que je vois, mais les histoires qu’il m’a racontées. Quand je dis Décébal Hormuz, je vois le lac sucré, le fontaine de Sultana, je vois la forge du Grand Hormuz, la Maison où on fabrique des étoiles. Je vois le Trèfle des Flamands, Sérafima et son ami le grand ours, je pense à l’accident sylvestre et au Second tombeau du vendredi saint. Hormuz, c’est tout cela. Il est le château des Bonjouristes, il est les chevaux des chasseurs alpins qui meurent si on les fait descendre dans la plaine. Hormuz, c’est la Haute Moldavie. Les Russes ont brûlé mon château, mais il reste vivant grâce à Hormuz. Ozana, Agapia, Neamtz et toute la Roumanie reste vivante, grâce aux récits d’Hormuz, de la même manière que Troie est restée vivante après qu’elle eut été rasée de la terre, grâce à l’autre conteur. C’est à cause de cela que je cherche Décébal Hormuz.

Trente ans après cet été 1944, qui est aussi celui de la mort du jeune homme, Roxana sort du monastère orthodoxe où elle s’était cloîtrée, pour se mettre à la recherche d’un Décébal dont elle est persuadée avoir reconnu la voix au travers d’un film de propagande roumaine. Mobilisant à sa cause milieux émigrés roumains et services de renseignements, les faits finissent par lui donner raison : Décébal est bien vivant, mais… je ne dévoilerai pas la suite du livre.

Si la première partie est celle du conte, des grands châteaux des Carpates et des paysans simples mais aimants, la deuxième prend davantage l’allure d’une enquête policière et d’une plongée dans la triste histoire de « la république pénitentiaire de Roumanie ». Mais c’est une enquête qui fonctionne aussi bien d’après les lois objectives du pouvoir de l’argent et de la ténacité, que d’après celles de la foi intense de Roxana. Celle-ci est très présente dans cette deuxième partie du livre, que ce soit parce que la confrontation entre les intérêts opposés de Roxana et des autorités communistes tourne en une bataille autour de la personnalité déifiée de Décébal, ou parce que Gheorghiu émaille son récit d’exemples et de leçons tirées de la religion orthodoxe.

Cet aspect religieux fait de Roxana une drôle d’héroïne, car on n’a pas souvent l’occasion de rencontrer une héroïne qui travaille à coups de sainteté et d’ascèse. Mais il est fondamental pour Gheorghiu, qui voit en Roxana et en ses co-religionnaires à l’étranger les derniers bastions libres d’une religion tombée sous la coupe du communisme. Presque 40 ans après la publication du livre, il lui donne cependant aussi un aspect daté, surtout lorsque Gheorghiu se lance dans des diatribes contre la gauche, ses idées de progrès, et l’église catholique – des mots qui n’ont plus désormais la même connotation – tout en encensant un ordre social d’aristocrates éclairés et de paysans folkloriques qui n’a plus cours aujourd’hui.

Malgré cela c’est un livre bien écrit, où Gheorghiu réussit à mettre des personnages, des lieux et des époques très différents au service d’un récit dépaysant, à la fois dans et hors du temps.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Dieu ne reçoit que le dimanche n’est pas l’un des livres les plus connus de Virgil Gheorghiu, écrivain prolixe dont La Vingt-cinquième heure (1949, son premier roman) et Les Immortels d’Agapia (1964, son premier roman en français) sont parmi les plus importants.

Né en 1916 en Moldavie roumaine, il commence à écrire des poèmes durant ses études à l’école militaire, puis durant ses études à la faculté de philosophie de Bucarest et à Heidelberg. Déjà reconnu pour ces œuvres, il devient diplomate sous le gouvernement fasciste roumain durant la seconde guerre mondiale. Après l’occupation du pays par les troupes soviétiques en 1944 il connaît l’exil et la détention par les armées alliées avant d’arriver en France en 1949. Issu d’une famille de prêtres orthodoxes et d’abord destiné à la prêtrise, il y revient en se faisant ordonner prêtre de l’Église orthodoxe en 1963. Il décède en 1992 à Paris.

Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche (Plon, 1975).


Lisa Heiss – Askania Nova. Le paradis dans la steppe

AskaniaQuand j’ai regardé pour la première fois la couverture d’Askania Nova, je me suis dit que l’illustrateur avait dû prendre ses rêves pour la réalité en dessinant ensemble des zèbres, des rennes, des chameaux et des cigognes en plein air, avec une stèle scythe au premier plan. Il m’a suffi d’arriver au bout des 190 pages de ce livre pour me rendre compte que j’avais tort de douter : c’est bien l’histoire de gens qui avaient fait de leurs rêves la réalité.

J’avais noté le nom d’Askania Nova dans un coin de ma tête en lisant The Black Sea (La mer Noire) de Neal Ascherson. Mi-livre d’histoire, mi-impressions de voyage autour de la mer Noire des années 1980-1990, c’est un ouvrage que j’ai adoré lire tellement il regorge d’informations sur cette région que je ne connais pas bien. Il faut dire qu’il y a de quoi raconter sur le pourtour de la mer Noire, avec son histoire mouvementée, ses peuplades scythes ou lazi, ses Cosaques, réfugiés polonais et autres colons germanophones. Justement, c’est de ces derniers que parlait Ascherson quand il évoquait Askania Nova, réserve naturelle créée par un propriétaire terrien allemand dans la deuxième moitié du XIXè siècle dans le sud de ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, juste au nord de la Crimée.

Un colon allemand ? En Ukraine ? Au XIXè siècle ? C’était suffisant pour éveiller mon intérêt et, comme le hasard fait bien les choses, je suis tombée sur ce livre de Lisa Heiss dans le catalogue de ma bibliothèque préférée.

Le livre se présente en fait comme une courte biographie romancée de la famille Fein (puis Falz-Fein), de son installation dans la steppe, et de la fondation d’Askania Nova. Tout commence avec Johann Fein, paysan-vigneron engagé à contrecœur dans l’armée du petit duché de Wurtemberg (sud-ouest de l’Allemagne) dans les années 1760 : tellement à contrecœur qu’il déserte et doit donc quitter sa terre natale.

Plus loin à l’est, l’impératrice de Russie Catherine II vient justement de décider de faire venir des colons dans les régions désertes entre le Don et la Volga afin d’y affermir son pouvoir. Johann et ses compères Georges le forgeron et Hermann le débrouillard saisissent la chance au passage et partent pour le sud de la Russie. Après quelques péripéties dont un séjour raté près de Saratov sur la Volga, voilà Johann établi 1,500kms plus au sud-ouest, sur un coin de la steppe qu’il baptise « Nouvelle Patrie ».

La ferme et l’élevage établis là prospèrent, s’agrandissent et passent de génération en génération tandis qu’autour d’eux de nouvelles vagues de colons (surtout souabes) s’organisent, que le commerce se développe et que la Russie guerroie avec les Turcs.

Lisa Heiss ne retranscrit l’histoire que dans ses grandes lignes, en se fondant sur divers témoignages et archives, dans un style très (trop, à mon goût) simple et fluide. Elle y fait le portrait d’hommes travailleurs, doués de bon sens et épris de liberté au point de s’installer là où les rares créatures qui y vivent déjà – nomades ou tarpans (chevaux sauvages aujourd’hui disparus) – n’oissent qu’à leurs propres lois. Le climat y est rude, la steppe est balayée par la vjuga (un vent hivernal puissant), la neige et le gel, mais elle ne manque pas de beauté.

Quand le printemps viendra-t’il ? C’était l’éternelle question. Il vint pourtant. Le soleil fit fondre la glace et la neige et ils oublièrent l’hiver. Les perce-neige levèrent leurs corolles blanches et après eux apparut l’herbe rase, verte et drue. En trois semaines, la steppe verdirait entièrement, puis apparaîtraient les tulipes et les narcisses, les bleuets et les campanules et plus tard, à l’automne, les absinthes jaune sombre. La steppe était changeante et belle.

Simples paysans au départ, la famille Fein s’embourgeoise et, quand l’héritage arrive aux mains de Frédéric (Friedrich) Falz-Fein dans les années 1880, celui-ci se retrouve à la tête d’une grande fortune et de propriétés immenses où ce féru de sciences naturelles peut réaliser son rêve.

Falz Fein

Je veux faire d’Askania Nova un jardin zoologique et je le peuplerai de tous les animaux du monde. Je laisserai une grande partie de la steppe retourner à l’état sauvage et nous n’y verrons plus une charrue, plus une faux. Ici, je ferai un paradis dans la steppe.

Askania Nova, nom qui reprend le titre du duché allemand d’Anhalt-Köthen, propriétaire originel de ce morceau de steppe, a eu une existence mouvementée, dont seule une très courte partie s’est déroulée sous l’égide des Falz-Fein, le reste survivant tant bien que mal à la nationalisation après une première guerre mondiale qui contraint les survivants de la famille à l’exil, et aux grosses destructions liées au passage de troupes allemandes durant la seconde. Si elle n’est plus, pour citer les derniers mots du livre, « une des plus belles « réserve » (sic) du monde entier, pour la plus grande gloire de l’U.R.S.S. », elle abrite tout de même encore un institut de recherche, un parc zoologique, un arboretum, et l’un des derniers lambeaux de steppe, inscrits au patrimoine de l’UNESCO. Petit bout de verdure vu du ciel, entouré des taches parfaitement rondes de l’irrigation par pivot au milieu de l’aridité ambiante, Askania Nova a également été nommée l’une des sept merveilles de l’Ukraine. L’écrivain italien Dino Buzzati s’est inspiré de la réserve pour sa nouvelle L’expérience d’Ascania, qu’on peut lire dans le recueil Bestiaire Magique.

Askania-Nova

Askania Nova, le livre, ne remplit pas toutes les promesses du sous-titre : j’aurais aimé en savoir beaucoup plus sur le fonctionnement de ce « paradis », sur la personnalité et la vie de son fondateur, sur ce qu’en pensaient ses contemporains. Mais le livre n’est pas fait pour être une biographie en profondeur, et reste une bonne lecture qui m’a permis d’en savoir un peu plus sur une région et une famille qui m’intriguaient.

Lisa Heiss, Askania Nova. Le paradis dans la steppe (Askania Nova. Das Paradies in der Steppe, 1970). Trad. de l’allemand par Evelyne Jeitl. Magnard, 1970.


Milan Kundera – La valse aux adieux

Milan-Kundera-La-valse-aux-adoeux« C’est l’un des étranges mystères de la vie que les innocents doivent payer pour les coupables. »

Quel roman cruel que cette Valse aux adieux, sous ses airs de drame de station thermale, sous son écriture légère et fluide ! J’ai avalé ses 300 pages si facilement, curieuse de suivre les figures changeantes dessinées par les personnages, happée par l’accélération du mouvement, ralentissant à peine pour prendre note des ombres de plus en plus sombres se levant à l’arrière-plan, surprise enfin par la fin d’autant plus dérangeante que Kundera esquisse simplement les grands thèmes du livre, laissant au lecteur le soin d’en mesurer toute la profondeur.

Dans une ville d’eaux à plusieurs heures de Prague, Ruzena, jeune infirmière célibataire, travaille dans une grosse station thermale tout en rêvant à une vie meilleure loin de cette ville où elle est née. Son passeport pour l’avenir, elle pense l’avoir dans le tout jeune fœtus qu’elle porte et qui, elle s’en est persuadée, est le résultat d’une nuit passée avec Klima, un trompettiste célèbre de la capitale. Elle préfère écarter l’idée qu’il pourrait être celui de sa liaison avec Frantisek, un jeune mécanicien amoureux mais jaloux et qui incarne à ses yeux la médiocrité dont elle aimerait s’extirper.

Il n’est certainement pas agréable de venir au monde dans une petite ville où passent chaque année dix mille femmes mais où il ne vient pratiquement pas un seul homme jeune ; une femme peut s’y faire dès l’âge de quinze ans une idée précise de toutes les possibilités érotiques qui lui sont données pour sa vie entière si elle ne change pas de résidence.

Par un coup de téléphone au trompettiste pour lui annoncer la nouvelle, Ruzena met en route cette valse effrénée qui finira, en cinq jours et cinq chapitres, par la tuer au terme d’un concours de circonstances où le hasard et la responsabilité sont tellement éparpillés entre les différents protagonistes qu’aucun d’entre eux (même s’il le voulait, ce qui n’est peut-être pas le cas) ne pourrait comprendre cette mort.

Outre Ruzena et ses deux amants, se retrouvent et se rencontrent dans cette ville d’eaux Skreta, un gynécologue que la quatrième de couverture décrit comme étant fantaisiste (manipulateur et diabolique seraient des termes plus approprié, à mon avis), Jakub, un ancien politicien et prisonnier politique porteur d’un visa pour l’exil (c’est la Tchécoslovaquie communiste mais la situation politique n’est qu’à peine évoquée), sa pupille et patiente de la station thermale Olga, le riche Américain Bertlef, dont la femme a été soignée de ses problèmes d’infertilité par Skreta, et enfin Kamila, la femme du trompettiste.

Le tout se joue sur une musique non dénuée d’ironie et d’humour, avec pour thèmes la vie et la mort, l’arbitraire et la responsabilité. Dans cette ville où les femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants viennent consulter, projets eugéniques, manipulations d’intérêts personnels, et quêtes d’amours impossibles s’entremêlent pour donner lieu à une fin que j’ai trouvée d’un cynisme et d’un arbitraire à faire froid dans le dos.


La
quatrième de couverture donne cette citation d’Elizabeth Pochoda : « il est difficile d’imaginer quelque chose de plus glaçant et de plus profond que la légèreté apparente de Kundera, » et c’est mettre en très peu de mots exactement ce que j’ai ressenti en refermant ce livre.

 kundera

Milan Kundera n’a presque plus besoin d’être présenté depuis le succès obtenu par son roman L’insoutenable légèreté de l’être (1984) et par le film qui en est tiré. Quelques mots cependant sur cet écrivain tchèque : né en 1929 en Moravie et établi en France depuis 1975, La valse aux adieux est le dernier livre qu’il écrit dans son pays d’origine avant son départ pour la France, où il enseigne à Rennes puis à Paris.

Traduit et publié chez Gallimard dès 1968, il adopte la langue française pour écrire ses romans à partir de 1993 avec La Lenteur (publié en 1995) : sa meilleure maîtrise du français lui permet aussi de suivre de très près, et souvent de remanier, les traductions publiées en français de ses livres précédemment écrits en tchèque. Outre ses romans, Kundera est aussi l’auteur de quelques pièces de théâtre, de poésie (c’est avec ce genre qu’il débute dans les années 1950) et d’essais dont L’art du roman (1986) dans lequel il livre ses réflexions sur son approche à l’écriture.

La fête de l’insignifiance, son roman le plus récent, sort chez Gallimard cet avril après une première publication en italien l’année dernière.

Milan Kundera, La valse aux adieux (Valčík na Rozloučenou, 1973). Trad. du tchèque par François Kérel. Gallimard 1976 (traduction revue par l’auteur en 1986).