Ryszard Kapuscinski – Mes voyages avec Hérodote

Je lui ai aussi raconté l’aventure dans laquelle le livre d’Hérodote m’avait entraîné : au fur et à mesure que je le lisais, j’accomplissais simultanément deux voyages : le premier en faisant mon travail de reporter, le second en suivant les pérégrinations de l’auteur des Histoires.

mes-voyagesReporter assidu, issu d’un pays et d’une époque où les voyages à l’étranger n’étaient autorisés qu’au compte-goutte, Ryszard Kapuscinski (1932-2007) fut l’envoyé aux quatre coins du monde de divers organes de presse polonais. Outre les dépêches et reportages réalisés pour son travail, Kapuscinski s’inspira également de ses voyages et de ses observations pour écrire de nombreux livres sur chacun des continents qu’il a traversés, du vaste espace russe à l’Amérique ou encore l’Iran. Arrivant à la fin de sa vie, il signe avec Mes voyages avec Hérodote une autobiographie en pointillés de sa carrière de reporter, placée sous le signe de celui qu’il présente comme un double autant qu’un maître : Hérodote.

Double, car ce chroniqueur de l’Antiquité l’a accompagné, en pensée et physiquement, dès les débuts de sa profession. Double aussi car le livre des Histoires d’Hérodote, reçu de sa rédactrice en chef au moment où elle lui annonce sa première affectation à l’étranger, l’accompagne et le forme également dans sa conception du monde, et de la place qu’il y tient en tant que reporter.

Lorsqu’il entame sa carrière à l’étranger, ainsi que sa lecture d’Hérodote, Kapuscinski a un handicap majeur : Hérodote retranscrit ses Histoires à la fin d’une longue vie de voyages et d’accumulation de connaissances. Kapuscinski, lui, a grandit avec la censure (dont celle appliquée aux Histoires), n’a à l’age de 24 ans encore jamais franchi de frontières, possède une connaissance rudimentaire du monde et un anglais plus qu’approximatif (mais il parle couramment le russe). C’est ainsi qu’Hérodote en vient à lui servir à la fois de refuge et de guide dans son compréhension de la diversité du monde.

La connaissance d’autrui nécessite une longue et solide initiation.

Dès sa première escale, en Italie, Kapuscinski ressent, à voir l’éclairage public, les magasins bien stockés, la nonchalance des clients aux terrasses des cafés, comme un choc des civilisations. Arrivé en Inde d’où il est censé renvoyer ses reportages, le choc se fait plus intense : la pauvreté, la multitude, la nouvelle (et pour lui inacceptable) étiquette d’Européen aisé qui lui est accolée, la chaleur et – la langue.

Je pénétrais l’Inde non pas par l’intermédiaire des images, des sons ou des parfums, mais par celui des mots, des mots d’une langue qui de surcroît n’était pas la langue maternelle des Indiens, mais une langue étrangère, imposée, à ce point assimilée toutefois qu’elle faisait partie de leur identité et constituait pour moi une clé indispensable. Mon premier combat avec ce pays fut un combat avec la langue.

En Inde, puis en Chine, la langue reste un obstacle pour le reporter, mais aussi pour le l’homme Kapuscinski, frustré de se heurter si rapidement à un obstacle aussi important dans sa quête d’une connaissance totale de ces deux pays.

Lorsqu’on le retrouve un peu plus tard en Afrique, Kapuscinski est déjà plus aguerri, débarrassé de ses timidités d’homme de l’Europe de l’Est, mais il continue son cheminement de reporter aux côtés d’Hérodote. Les chapitres qui se succèdent le voient plus souvent retranscrire et commenter divers épisodes des guerres entre les Perses et leurs peuples voisins, que l’actualité des pays et continents qu’il couvre (les quelques livres de Kapuscinski que j’ai lus jusqu’ici n’ont d’ailleurs souvent pas grand chose à voir avec le travail qu’il devait fournir pour gagner sa vie au quotidien). Au fil des pages, on voit cependant émerger une certaine conception, et justification, du reportage tel qu’il le pratique :

Dans l’univers d’Hérodote, le seul dépositaire ou presque de la mémoire humaine est l’homme. Pour accéder à cette mémoire, il faut aller à sa rencontre ; s’il habite loin, il faut se mettre en route, marcher, et, quand on arrive chez lui, il faut s’asseoir à ses cotés et écouter son récit, écouter, mémoriser ou peut-être prendre des notes. Ainsi surgit le reportage.

Si Hérodote le fascine tant, c’est aussi parce que Kapuscinski recherche toujours l’autre face de ses Histoires : comment Hérodote est-il arrivé à ce produit fini ? A qui s’est-il adressé, et comment, pour obtenir ses informations ? Quelles sont, d’ailleurs, les informations qu’Hérodote n’a pas jugé bon de recueillir ou de retranscrire ? Kapuscinski s’intéresse en effet à la dimension individuelle des efforts collectifs que décrit Hérodote : qu’a pensé l’ouvrier travaillant à la construction d’un pont pour les armées perses, l’habitant de Babylone assiégée, ou encore les enfants du Grec Lycidas alors que la foule s’apprête à les lapider ? On retrouve là l’un des grands traits de Kapuscinski : son penchant pour l’arrière-plan individuel des grands faits historiques, un certain impressionnisme jouant sur l’interaction entre le détail et la vue d’ensemble.

Mélange assez (quelque fois trop) lâche d’histoire personnelle et d’extraits et de commentaire des Histoires, Mes voyages avec Hérodote m’a paru moins rempli de verve et d’action que les quelques autres livres que j’ai lus de Kapuscinski, dans lesquels il s’attarde davantage sur ces expériences de reporter dans des pays en pleine ébullition. Plus réfléchi, ce livre donne un arrière-plan intéressant à la démarche d’écrivain telle qu’on la voit mise en action dans Imperium ou Le Shah.

kapuscinski

Je termine avec ce titre ma rétrospective Kapuscsinski. Pour obtenir un portrait plus complet du reporter, il aurait fallu incorporer dans cette série l’un de ses livres sur l’Afrique, continent qu’il a sillonné, d‘année en année, de guerre en guerre. Je me contente de citer ici ces livres : sur l’Afrique en général (Ébène, Aventures africaines), sur l’Ethiopie (Le négus), ou encore sur l’Angola (D’une guerre à l’autre). Bonne lecture !

Ryszard Kapuscinski, Mes voyages avec Hérodote (2004). Trad. du polonais par Véronique Patte. Plon, 2006.


Mirko Kovač – La vie de Malvina Trifkovic

vie de MT

« Car le fait que l’écrivain compose une destinée, puis la remet entre les mains du lecteur est une vilaine preuve d’ambition et le plaisir qu’il ressent en arrangeant et en complétant son manuscrit met en doute l’honnêteté de sa démarche et ses bonnes intentions. »

Même après ma deuxième lecture de La vie de Malvina Trifkovic, ce tout petit livre reste pour moi une énigme. C’est, je crois, en partie voulu par l’auteur, car la forme prise pour évoquer la vie de cette jeune femme serbe orthodoxe de la première moitié du XXe siècle est celle de l’accumulation de fragments. Lettres, testaments, réminiscences, rédigés sur le coup ou plus tard par l’ancienne école de Malvina, par son père, ne restituent que dans ses très grandes lignes les événements marquants de sa vie.

Ce que Malvina est réellement reste un mystère. Ni les documents écrits de sa main, ni ceux fournis par d’autres, ne permettent de s’approcher de ce personnage pas toujours sympathique et dont la vie est parcellée de fuites plus ou moins heureuses. Le « coup d’œil final » sur les manuscrits, qui clôt le livre, jette en plus une grosse part d’incertitude sur le portrait qui est fait de Malvina Trifkovic, puisqu’il s’avère que les manuscrits ont été réunis par l’un des acteurs de la vie de Malvina. Il n’est pas sûr qu’il soit tout à fait désintéressé dans sa manière de présenter les choses.

Seule Malvina, ma fille cadette, où qu’elle soit lorsqu’elle mourra, ne pourra être enterrée dans la tombe familiale.

Revenons-en à l’histoire. Rejetée à la fois par sa famille et par celle de son mari, Malvina trouve un refuge temporaire mais passionnel chez sa belle-sœur Katarina, dont elle élève la fille tout en haïssant cette dernière.

Amour et haine, sentiments dominants à l’exclusion de tout autre, sont l’un des moteurs de ce roman, la haine prenant petit à petit le dessus jusqu’à l’explosion finale, ignoble. Pourquoi ? L’une des clés est peut-être que, si l’amour semble être seulement le fait de femmes en tant qu’individus (amour de Malvina pour l’élève Julka, puis pour Katarina), la haine reflète plus souvent un sentiment familial, voire national. Ainsi du rejet de Malvina par son père, qui tient à défendre l’honneur familial après la fuite de sa fille avec son futur mari. Ainsi, aussi, du rejet de Malvina, la « Serbe », par certains membres de sa belle-famille croate.

Malvina est, en même temps, un caractère trop individuel, trop anti-conformiste pour pouvoir être réduit à l’expression d’une tension ethnique ou nationaliste qui grandit avec l’avancée du siècle. Cela n’empêche pas que son histoire, de sa jeunesse dans une institution pour jeunes filles serbes à son vieil âge dans un couvent au moment où l’on voit les débuts du communisme, s’inscrit bien dans cette dynamique-là.

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Né en 1938 et décédé en 2013, Mirko Kovac était un écrivain yougoslave né au Monténégro, auteur de nombreux romans, nouvelles et scénarios pour le cinéma et la télévision, qui lui ont valu de recevoir des prix des pays de la péninsule balkanique ainsi que de Suède et d’Allemagne. Outre La vie de Malvina Trifkovic, sont traduits en français Le corps transparent (Rivages, 1995), le roman autobiographique La ville dans le miroir (M.E.O., 2010) ainsi que des poèmes.

Mirko Kovac, La vie de Malvina Trifkovic (Zivotopic Malvine Trifkovic, 1971). Trad. du serbe par Pascale Delpech. Payot & Rivages, 1994.

Avec La vie de Malvina Trifkovic, je signe la sixième étape de mes Voyages au gré des pages. Prochaine escale : la Slovénie avec Boris Pahor.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 9 – Menyhért Lakatos : Couleur de fumée

indexLes huit premiers chapitres de mon exploration de la littérature hongroise m’ont permis de lire une série d’auteurs certes divers, mais au final peut-être représentatifs de seulement un pan de la population de la Hongrie : celui où l’on naît et on grandit en parlant hongrois sans jamais vraiment être stigmatisé pour des raisons de langage, de religion ou de « race ».

Le personnage et les origines de Menyhért Lakatos ne font que rendre plus visible cette relative conventionnalité de ces huit premiers écrivains. Il est en effet (avec Béla Osztojkán), l’un des rares écrivains d’origine tzigane en Hongrie, et c’est en grande partie le monde tzigane d’avant la première guerre mondiale, monde où il est né, qu’il décrit dans Couleur de fumée.

Les tziganes des années vingt et trente, je les avais déjà rencontrés à la suite de Walter Starkie, mais là où le voyageur irlandais ne faisait que se promener, sous le soleil estival, auprès des tziganes musiciens, Couleur de fumée décrit plutôt la réalité de tous les jours au travers des yeux d’un jeune tzigane.

***

Sédentarisée depuis seulement une génération, la communauté du jeune Boncza vit dans des putri, baraques misérables où s’entassent les familles, à l’écart des villages hongrois. La vie y est rude : les hivers rigoureux, les maladies, la faim et la violence n’épargnent personne, et les hongrois voisins n’ont pas non plus la main légère quand il s’agit de punir les tziganes pour des crimes réels (du vol des fruits du verger à celui des chevaux) ou imaginés. C’est d’ailleurs suite à une fausse accusation de vol que commence la plus grande partie du récit du narrateur : après avoir estropié un gendarme pour l’empêcher de le tuer avec son sabre, le narrateur prend la fuite le temps de quelques semaines, errant la nuit le long des chemins avant de trouver refuge dans une autre colonie tzigane. Ce refuge ne sera que de courte durée.

C’est là la fin de son enfance, pas seulement parce qu’il finit pas céder aux avances des femmes mais surtout parce qu’il est confronté à une communauté elle aussi tzigane, mais avec des codes de conduite et une manière de vivre qui le rebutent. S’il ne semble pas trop gêné par l’idée de voler ou de leurrer les hongrois, il ne peut s’accoutumer ni à l’égoïsme et aux manigances des membres de cette autre communauté, ni à la brutalité avec lesquelles les femmes tziganes y sont traitées (ce qui ne l’empêche pas non plus de frapper quand il en a assez d’une femme).

Plutôt que de continuer à fuir, il décide alors de rentrer dans sa communauté. Là aussi pourtant il sent sa différence car, poussé par les ambitions de sa mère et grâce à une bourse, il est l’un des très rares tziganes à être inscrits à l’école (hongroise) locale. Sachant lire et écrire, il est mis à contribution par les autres tziganes pour leur lire des histoires ou falsifier des certificats de chevaux, mais il se sait quand même coupé de sa communauté dont il ne peut plus, par exemple, tout à fait partager les nombreuses superstitions.

Tout en affichant un grand mépris pour ces croyances, je ne pouvais moi-même m’en affranchir. Je restais souvent la moitié de la nuit allongé sans bouger, à contempler les ombres qui dansaient à la lueur vacillante de la chandelle; tantôt nonchalantes, tantôt agressives, elles mordaient au visage mes petits frères et sœurs, puis retombaient sans forces, comme honteuses, et recommençaient encore et encore, attendant peut-être que quelqu’un renverse le balai pour emporter, avec une joie silencieuse, leurs innocentes victimes. Était-ce bien moi, était-ce donc là celui en qui les gens plaçaient leur confiance ? Celui qui, lorsqu’un gosse avait envie de vomir, au lieu de lui passer le doigt neuf fois autour de son nombril, le forçait à avaler du vinaigre salé pour lui faire rendre la nourriture avalée trop vite, mal cuite ou avariée ?

– Mais alors, qui suis-je ?

Le soir du Vendredi Saint, je me lave, et à minuit juste je me coiffe sous les saules pleureurs de Dancka pour faire pousser mes cheveux – et dans le même temps j’empêche les gens d’agiter des queues de chat dans la bouche des bébés pour les guérir du muguet. Je me défends contre les superstitions comme on se défend contre soi-même : je n’y crois pas, mais j’en ai peur. Elles emprisonnent tout dans les innombrables fils de leur toile d’araignée. Si un seul fil se casse, il ne subsistera qu’ombres et ténèbres, toute foi, toute confiance auront disparu.

Ce sentiment de n’appartenir nulle part, étant devenu trop différent des tziganes mais en même temps rejeté par le monde hongrois représenté par les autres élèves de l’école, traverse le livre d’un bout à l’autre. Mais pendant ce temps, même pour les tziganes habitués à ne mesurer le temps « ni en jours ni en mois, mais en floraisons ou en chutes de feuille », le temps passe et la seconde guerre mondiale s’installe à son tour. A la faim, à l’hiver, à la mobilisation des hommes valides et des chevaux (un désastre pour cette communauté pour qui les chevaux sont souvent plus importants que femmes et enfants), s’ajoute un spectre encore plus sinistre et meurtrier.

– Tais-toi quand ta mère te parle, me rabroua mon père. Tu crois que parce qu’on n’a pas été au collège, on est des imbéciles ?

– Je ne crois rien du tout.

– Ne nous interromps pas, dit à son tour ma mère. De toute façon il faudra qu’on finisse par te mettre au courant. Tu te lèves à l’aube, tu t’en vas, tu rentres le soir, tu apprends tes leçons, des fois tu sais même pas quel jour on est. Mais nous, on voit les Hongrois et on entend tout ce qui se dit. Ses sanglots l’étouffèrent.

– Qu’est-ce que vous avez entendu ? demandai-je d’un ton impatient.

Mon père poursuivit à sa place :

– Nous allons vers des jours très, très sombres, mon gars. Les Hongrois, ils disent qu’ils vont entasser tous les tsiganes sur un bateau en papier et les envoyer au fond de la mer. Il faillit à son tour céder aux larmes, mais il se reprit.

Avec le talent du conteur mais l’œil du sociologue, Lakatos décrit un monde complexe, régi par les coutumes, la superstition, la misère et la discrimination. En prenant pour narrateur un jeune garçon aux prises avec une double réalité qui le dépasse et dans laquelle il doit se forger son propre chemin, il prend aussi de court le lecteur en lui présentant cette réalité sur le vif, le privant d’occasions de juger, de critiquer. Cela n’en rend la fin que plus sombre.

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Né en 1926 au sud-est de la Hongrie, Menyhért Lakatos est surtout connu pour Couleur de fumée, son premier roman et le seul traduit en français. Il est cependant aussi l’auteur d’histoires, de poèmes et de romans qui lui valent un certain succès, y compris l’obtention de grands prix hongrois. Ingénieur de formation, il travaille aussi comme sociologue spécialisé dans l’étude des tziganes et prend un temps la tête de l’association culturelle nationale tzigane. Il décède en 2007.

Menyhért Lakatos, Couleur de fumée (Füstös Képek, 1975). Trad. du hongrois par Agnès Kahane. Actes Sud, Babel, 1986/2000.

Lecture commune avec Hauntya: l’article ici!


Virgil Gheorghiu – Dieu ne reçoit que le dimanche

– Vous ne le ferez pas, dit Zéos Botarev. Si vous signez un seul livre du nom de Téléorman, je vous écrase. Je suis obligé de le faire. C’est dans l’intérêt de la république.

– Je le ferai quand même, dit Décébal Hormuz. J’ai travaillé vingt-huit ans, derrière les barbelés de la zone contagieuse, parmi les microbes, pour rendre célèbre ce nom. C’est tout ce qu’il me reste. Je le garde. A dix-sept ans, vous et votre Armée Rouge, vous m’avez pris deux morceaux de mon corps, la Bessarabie et la Bucovina. Quelques années plus tard, vous avez pris le prolongement de mon corps tout entier, vous avez pris toute la Roumanie. Je n’avais que ma personne. J’ai essayé de m’enfuir en traversant le Danube à la nage. Vous m’avez jeté dans le Canal de la mort. Ensuite, j’ai été captif. Enchaîné parmi les microbes et les bactéries comme Prométhée fut enchaîné sur son rocher. Téléorman m’a volé le sang, le souffle, les entrailles. Il s’est nourri de mon cœur comme le vautour se nourrissait du foie de Prométhée. Téléorman est tout de même mon nom et je le garde.

Gheorghiu

Au beau milieu de la guerre froide, Virgil Gheorghiu, écrivain roumain installé en France, écrit Dieu ne reçoit que le dimanche, beau mais étrange roman sur la survie de l’âme roumaine.

Sur fond de déroute roumaine et d’occupation soviétique, Gheorghiu fait vivre deux personnages principaux : Roxana, princesse Paléologue, jeune, belle et élevée dans le monde irréel de la richesse de l’aristocratie cosmopolite, et Décébal, fils sans toit d’une famille pauvre de la campagne. Malgré le gouffre social qui les sépare, ils ont en commun d’être en même temps innocents et dotés d’une sagesse en deçà de leur âge.

Chez Décébal, cela s’exprime par ses récits de la vie et des légendes des gens humbles de la Haute Moldavie. Séduite par ses talents de conteur, Roxana voit en ce fragile soldat-paysan affublé d’un « nom de l’histoire roumaine, le nom du dernier roi des Daces, le Peuple des Immortels » le représentant de la Roumanie toute entière. Ainsi, lorsqu’en cet été 1944 les troupes soviétiques menacent et occupent la Roumanie, Roxana se donne pour mission de sauver Décébal car, pour elle, sauver Décébal équivaut à sauver une part essentielle de la Roumanie.

Ce n’est pas le garçon Décébal Hormuz qui m’intéresse. Ce n’est pas l’homme. Si j’étais obligée de le décrire je serais incapable de le faire. Car ce n’est pas une question d’amour. Quand on est amoureuse, on peut facilement faire le portrait du bien-aimé. Moi, je ne sais rien d’Hormuz, sauf qu’il a un front haut, pâle, comme la lune, deux montres et des grosses chaussures militaires. Je sais que le col de son veston est trop large, que son cou est long comme une tige de tulipe. C’est tout ce que je peux dire de lui. Mais il m’obsède. Il m’obsède non pas par sa personne physique mais par ce qu’il a pu me raconter. C’est comme dans les contes des Mille et une nuits. Le Sultan ne voyait pas la beauté de Schéhérazade mais uniquement les histoires qu’elle lui racontait. Cette fille était sûrement belle, mais celui qui l’écoutait ne voyait pas sa beauté mais la beauté de son récit. C’est la même chose qui m’arrive quand je pense à Hormuz. Ce n’est pas lui que je vois, mais les histoires qu’il m’a racontées. Quand je dis Décébal Hormuz, je vois le lac sucré, le fontaine de Sultana, je vois la forge du Grand Hormuz, la Maison où on fabrique des étoiles. Je vois le Trèfle des Flamands, Sérafima et son ami le grand ours, je pense à l’accident sylvestre et au Second tombeau du vendredi saint. Hormuz, c’est tout cela. Il est le château des Bonjouristes, il est les chevaux des chasseurs alpins qui meurent si on les fait descendre dans la plaine. Hormuz, c’est la Haute Moldavie. Les Russes ont brûlé mon château, mais il reste vivant grâce à Hormuz. Ozana, Agapia, Neamtz et toute la Roumanie reste vivante, grâce aux récits d’Hormuz, de la même manière que Troie est restée vivante après qu’elle eut été rasée de la terre, grâce à l’autre conteur. C’est à cause de cela que je cherche Décébal Hormuz.

Trente ans après cet été 1944, qui est aussi celui de la mort du jeune homme, Roxana sort du monastère orthodoxe où elle s’était cloîtrée, pour se mettre à la recherche d’un Décébal dont elle est persuadée avoir reconnu la voix au travers d’un film de propagande roumaine. Mobilisant à sa cause milieux émigrés roumains et services de renseignements, les faits finissent par lui donner raison : Décébal est bien vivant, mais… je ne dévoilerai pas la suite du livre.

Si la première partie est celle du conte, des grands châteaux des Carpates et des paysans simples mais aimants, la deuxième prend davantage l’allure d’une enquête policière et d’une plongée dans la triste histoire de « la république pénitentiaire de Roumanie ». Mais c’est une enquête qui fonctionne aussi bien d’après les lois objectives du pouvoir de l’argent et de la ténacité, que d’après celles de la foi intense de Roxana. Celle-ci est très présente dans cette deuxième partie du livre, que ce soit parce que la confrontation entre les intérêts opposés de Roxana et des autorités communistes tourne en une bataille autour de la personnalité déifiée de Décébal, ou parce que Gheorghiu émaille son récit d’exemples et de leçons tirées de la religion orthodoxe.

Cet aspect religieux fait de Roxana une drôle d’héroïne, car on n’a pas souvent l’occasion de rencontrer une héroïne qui travaille à coups de sainteté et d’ascèse. Mais il est fondamental pour Gheorghiu, qui voit en Roxana et en ses co-religionnaires à l’étranger les derniers bastions libres d’une religion tombée sous la coupe du communisme. Presque 40 ans après la publication du livre, il lui donne cependant aussi un aspect daté, surtout lorsque Gheorghiu se lance dans des diatribes contre la gauche, ses idées de progrès, et l’église catholique – des mots qui n’ont plus désormais la même connotation – tout en encensant un ordre social d’aristocrates éclairés et de paysans folkloriques qui n’a plus cours aujourd’hui.

Malgré cela c’est un livre bien écrit, où Gheorghiu réussit à mettre des personnages, des lieux et des époques très différents au service d’un récit dépaysant, à la fois dans et hors du temps.

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Dieu ne reçoit que le dimanche n’est pas l’un des livres les plus connus de Virgil Gheorghiu, écrivain prolixe dont La Vingt-cinquième heure (1949, son premier roman) et Les Immortels d’Agapia (1964, son premier roman en français) sont parmi les plus importants.

Né en 1916 en Moldavie roumaine, il commence à écrire des poèmes durant ses études à l’école militaire, puis durant ses études à la faculté de philosophie de Bucarest et à Heidelberg. Déjà reconnu pour ces œuvres, il devient diplomate sous le gouvernement fasciste roumain durant la seconde guerre mondiale. Après l’occupation du pays par les troupes soviétiques en 1944 il connaît l’exil et la détention par les armées alliées avant d’arriver en France en 1949. Issu d’une famille de prêtres orthodoxes et d’abord destiné à la prêtrise, il y revient en se faisant ordonner prêtre de l’Église orthodoxe en 1963. Il décède en 1992 à Paris.

Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche (Plon, 1975).


Lisa Heiss – Askania Nova. Le paradis dans la steppe

AskaniaQuand j’ai regardé pour la première fois la couverture d’Askania Nova, je me suis dit que l’illustrateur avait dû prendre ses rêves pour la réalité en dessinant ensemble des zèbres, des rennes, des chameaux et des cigognes en plein air, avec une stèle scythe au premier plan. Il m’a suffi d’arriver au bout des 190 pages de ce livre pour me rendre compte que j’avais tort de douter : c’est bien l’histoire de gens qui avaient fait de leurs rêves la réalité.

J’avais noté le nom d’Askania Nova dans un coin de ma tête en lisant The Black Sea (La mer Noire) de Neal Ascherson. Mi-livre d’histoire, mi-impressions de voyage autour de la mer Noire des années 1980-1990, c’est un ouvrage que j’ai adoré lire tellement il regorge d’informations sur cette région que je ne connais pas bien. Il faut dire qu’il y a de quoi raconter sur le pourtour de la mer Noire, avec son histoire mouvementée, ses peuplades scythes ou lazi, ses Cosaques, réfugiés polonais et autres colons germanophones. Justement, c’est de ces derniers que parlait Ascherson quand il évoquait Askania Nova, réserve naturelle créée par un propriétaire terrien allemand dans la deuxième moitié du XIXè siècle dans le sud de ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, juste au nord de la Crimée.

Un colon allemand ? En Ukraine ? Au XIXè siècle ? C’était suffisant pour éveiller mon intérêt et, comme le hasard fait bien les choses, je suis tombée sur ce livre de Lisa Heiss dans le catalogue de ma bibliothèque préférée.

Le livre se présente en fait comme une courte biographie romancée de la famille Fein (puis Falz-Fein), de son installation dans la steppe, et de la fondation d’Askania Nova. Tout commence avec Johann Fein, paysan-vigneron engagé à contrecœur dans l’armée du petit duché de Wurtemberg (sud-ouest de l’Allemagne) dans les années 1760 : tellement à contrecœur qu’il déserte et doit donc quitter sa terre natale.

Plus loin à l’est, l’impératrice de Russie Catherine II vient justement de décider de faire venir des colons dans les régions désertes entre le Don et la Volga afin d’y affermir son pouvoir. Johann et ses compères Georges le forgeron et Hermann le débrouillard saisissent la chance au passage et partent pour le sud de la Russie. Après quelques péripéties dont un séjour raté près de Saratov sur la Volga, voilà Johann établi 1,500kms plus au sud-ouest, sur un coin de la steppe qu’il baptise « Nouvelle Patrie ».

La ferme et l’élevage établis là prospèrent, s’agrandissent et passent de génération en génération tandis qu’autour d’eux de nouvelles vagues de colons (surtout souabes) s’organisent, que le commerce se développe et que la Russie guerroie avec les Turcs.

Lisa Heiss ne retranscrit l’histoire que dans ses grandes lignes, en se fondant sur divers témoignages et archives, dans un style très (trop, à mon goût) simple et fluide. Elle y fait le portrait d’hommes travailleurs, doués de bon sens et épris de liberté au point de s’installer là où les rares créatures qui y vivent déjà – nomades ou tarpans (chevaux sauvages aujourd’hui disparus) – n’oissent qu’à leurs propres lois. Le climat y est rude, la steppe est balayée par la vjuga (un vent hivernal puissant), la neige et le gel, mais elle ne manque pas de beauté.

Quand le printemps viendra-t’il ? C’était l’éternelle question. Il vint pourtant. Le soleil fit fondre la glace et la neige et ils oublièrent l’hiver. Les perce-neige levèrent leurs corolles blanches et après eux apparut l’herbe rase, verte et drue. En trois semaines, la steppe verdirait entièrement, puis apparaîtraient les tulipes et les narcisses, les bleuets et les campanules et plus tard, à l’automne, les absinthes jaune sombre. La steppe était changeante et belle.

Simples paysans au départ, la famille Fein s’embourgeoise et, quand l’héritage arrive aux mains de Frédéric (Friedrich) Falz-Fein dans les années 1880, celui-ci se retrouve à la tête d’une grande fortune et de propriétés immenses où ce féru de sciences naturelles peut réaliser son rêve.

Falz Fein

Je veux faire d’Askania Nova un jardin zoologique et je le peuplerai de tous les animaux du monde. Je laisserai une grande partie de la steppe retourner à l’état sauvage et nous n’y verrons plus une charrue, plus une faux. Ici, je ferai un paradis dans la steppe.

Askania Nova, nom qui reprend le titre du duché allemand d’Anhalt-Köthen, propriétaire originel de ce morceau de steppe, a eu une existence mouvementée, dont seule une très courte partie s’est déroulée sous l’égide des Falz-Fein, le reste survivant tant bien que mal à la nationalisation après une première guerre mondiale qui contraint les survivants de la famille à l’exil, et aux grosses destructions liées au passage de troupes allemandes durant la seconde. Si elle n’est plus, pour citer les derniers mots du livre, « une des plus belles « réserve » (sic) du monde entier, pour la plus grande gloire de l’U.R.S.S. », elle abrite tout de même encore un institut de recherche, un parc zoologique, un arboretum, et l’un des derniers lambeaux de steppe, inscrits au patrimoine de l’UNESCO. Petit bout de verdure vu du ciel, entouré des taches parfaitement rondes de l’irrigation par pivot au milieu de l’aridité ambiante, Askania Nova a également été nommée l’une des sept merveilles de l’Ukraine. L’écrivain italien Dino Buzzati s’est inspiré de la réserve pour sa nouvelle L’expérience d’Ascania, qu’on peut lire dans le recueil Bestiaire Magique.

Askania-Nova

Askania Nova, le livre, ne remplit pas toutes les promesses du sous-titre : j’aurais aimé en savoir beaucoup plus sur le fonctionnement de ce « paradis », sur la personnalité et la vie de son fondateur, sur ce qu’en pensaient ses contemporains. Mais le livre n’est pas fait pour être une biographie en profondeur, et reste une bonne lecture qui m’a permis d’en savoir un peu plus sur une région et une famille qui m’intriguaient.

Lisa Heiss, Askania Nova. Le paradis dans la steppe (Askania Nova. Das Paradies in der Steppe, 1970). Trad. de l’allemand par Evelyne Jeitl. Magnard, 1970.


Milan Kundera – La valse aux adieux

Milan-Kundera-La-valse-aux-adoeux« C’est l’un des étranges mystères de la vie que les innocents doivent payer pour les coupables. »

Quel roman cruel que cette Valse aux adieux, sous ses airs de drame de station thermale, sous son écriture légère et fluide ! J’ai avalé ses 300 pages si facilement, curieuse de suivre les figures changeantes dessinées par les personnages, happée par l’accélération du mouvement, ralentissant à peine pour prendre note des ombres de plus en plus sombres se levant à l’arrière-plan, surprise enfin par la fin d’autant plus dérangeante que Kundera esquisse simplement les grands thèmes du livre, laissant au lecteur le soin d’en mesurer toute la profondeur.

Dans une ville d’eaux à plusieurs heures de Prague, Ruzena, jeune infirmière célibataire, travaille dans une grosse station thermale tout en rêvant à une vie meilleure loin de cette ville où elle est née. Son passeport pour l’avenir, elle pense l’avoir dans le tout jeune fœtus qu’elle porte et qui, elle s’en est persuadée, est le résultat d’une nuit passée avec Klima, un trompettiste célèbre de la capitale. Elle préfère écarter l’idée qu’il pourrait être celui de sa liaison avec Frantisek, un jeune mécanicien amoureux mais jaloux et qui incarne à ses yeux la médiocrité dont elle aimerait s’extirper.

Il n’est certainement pas agréable de venir au monde dans une petite ville où passent chaque année dix mille femmes mais où il ne vient pratiquement pas un seul homme jeune ; une femme peut s’y faire dès l’âge de quinze ans une idée précise de toutes les possibilités érotiques qui lui sont données pour sa vie entière si elle ne change pas de résidence.

Par un coup de téléphone au trompettiste pour lui annoncer la nouvelle, Ruzena met en route cette valse effrénée qui finira, en cinq jours et cinq chapitres, par la tuer au terme d’un concours de circonstances où le hasard et la responsabilité sont tellement éparpillés entre les différents protagonistes qu’aucun d’entre eux (même s’il le voulait, ce qui n’est peut-être pas le cas) ne pourrait comprendre cette mort.

Outre Ruzena et ses deux amants, se retrouvent et se rencontrent dans cette ville d’eaux Skreta, un gynécologue que la quatrième de couverture décrit comme étant fantaisiste (manipulateur et diabolique seraient des termes plus approprié, à mon avis), Jakub, un ancien politicien et prisonnier politique porteur d’un visa pour l’exil (c’est la Tchécoslovaquie communiste mais la situation politique n’est qu’à peine évoquée), sa pupille et patiente de la station thermale Olga, le riche Américain Bertlef, dont la femme a été soignée de ses problèmes d’infertilité par Skreta, et enfin Kamila, la femme du trompettiste.

Le tout se joue sur une musique non dénuée d’ironie et d’humour, avec pour thèmes la vie et la mort, l’arbitraire et la responsabilité. Dans cette ville où les femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants viennent consulter, projets eugéniques, manipulations d’intérêts personnels, et quêtes d’amours impossibles s’entremêlent pour donner lieu à une fin que j’ai trouvée d’un cynisme et d’un arbitraire à faire froid dans le dos.


La
quatrième de couverture donne cette citation d’Elizabeth Pochoda : « il est difficile d’imaginer quelque chose de plus glaçant et de plus profond que la légèreté apparente de Kundera, » et c’est mettre en très peu de mots exactement ce que j’ai ressenti en refermant ce livre.

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Milan Kundera n’a presque plus besoin d’être présenté depuis le succès obtenu par son roman L’insoutenable légèreté de l’être (1984) et par le film qui en est tiré. Quelques mots cependant sur cet écrivain tchèque : né en 1929 en Moravie et établi en France depuis 1975, La valse aux adieux est le dernier livre qu’il écrit dans son pays d’origine avant son départ pour la France, où il enseigne à Rennes puis à Paris.

Traduit et publié chez Gallimard dès 1968, il adopte la langue française pour écrire ses romans à partir de 1993 avec La Lenteur (publié en 1995) : sa meilleure maîtrise du français lui permet aussi de suivre de très près, et souvent de remanier, les traductions publiées en français de ses livres précédemment écrits en tchèque. Outre ses romans, Kundera est aussi l’auteur de quelques pièces de théâtre, de poésie (c’est avec ce genre qu’il débute dans les années 1950) et d’essais dont L’art du roman (1986) dans lequel il livre ses réflexions sur son approche à l’écriture.

La fête de l’insignifiance, son roman le plus récent, sort chez Gallimard cet avril après une première publication en italien l’année dernière.

Milan Kundera, La valse aux adieux (Valčík na Rozloučenou, 1973). Trad. du tchèque par François Kérel. Gallimard 1976 (traduction revue par l’auteur en 1986).


Jurek Becker – Sleepless Days

119717Après The File, voici le récit d’une quête bien différente dans l’Allemagne de l’Est des années 1970. Ecrit à l’origine en allemand, le livre est traduit en anglais mais pas en français (une traduction possible du titre : Jours sans sommeil).

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Simrock, marié, père d’une fille, professeur d’allemand et d’histoire et heureux locataire d’un deux-pièces, mène en apparence une vie très anodine. Ceci jusqu’au jour où, à la première page du livre et à l’âge de 36 ans, il ressent une douleur du côté du cœur.

 

Plus que l’inquiétude face à l’approche de la mort, c’est le début d’une longue prise de conscience du mal-être qui l’habite : il n’est pas très heureux avec sa femme, sa fille est assez distante, son travail et sa vie lui paraissent vide de sens. Tout à coup, il prend peur à l’idée qu’à moins de tout reprendre par le début, le reste de sa vie s’écoulera de la même manière, et il décide de reprendre son destin en main pour se construire une vie qui a du sens.

Sauf qu’à Berlin-Est à l’époque du régime communiste, où vit Simrock, tout petit changement d’habitude peut vite avoir l’effet d’une rébellion, tant les habitants sont priés de ne pas trop réfléchir et de se plier aux décisions prises pour eux, que ce soit dans leur vie personnelle (les listes d’attente pour les appartements), professionnelle (les programmes scolaires trop chargés pour que professeurs ou élèves aient le temps de développer leurs propres idées) ou de citoyen (le droit ou non de traverser la frontière pour s’installer autre part).

En décidant de se prendre en main, Simrock met donc le doigt dans un engrenage où, ayant cassé le mur pour voir ce qu’il y a derrière, il s’aperçoit qu’il y en a toujours un autre, puis un autre, et un autre, qu’il lui faut démolir pour obtenir un semblant de liberté et d’individualité.

L‘effort de Simrock est mené de front avec celui de devenir un être humain tout simplement, tant il se paraît avoir été dénué de sentiments pendant son existence.

It was this unconditional aspect that accounts for his unhappiness, a disregard for himself as an individual that for many years he had not admitted to himself.

Le livre est narré à la troisième personne, par un observateur extérieur à Simrock. Simrock lui-même apparaît au début du livre comme un observateur très détaché de ses propres sentiments, presque cartésien dans sa manière d’analyser ses pensées, ses émotions, ses actions. Pour lui, il faut tout reprendre depuis le départ, et même les bases doivent être sondées pour être sure qu’elles sont les bonnes.

The first thing to do, Simrock told himself, in order not to be at the mercy of future events like a leaf in the wind, was to draft a kind of plan for the new start. 

Sleepless Days est un récit silencieusement courageux, où les actes de bravoure sont d’autant plus frappants qu’ils prennent place surtout dans l’esprit d’un homme. Écrit en 1978, c’est aussi un portrait sur le vif et vu de l’intérieur de l’Allemagne de l’Est, très différent du The File de Timothy Garton Ash : pas de dénonciations, ni de police secrète, juste la main lourde de l’administration qui s’abat pour punir. Le livre se termine alors que Simrock, déchu de son poste, attendant la sortie de prison de sa nouvelle compagne, commence à reconnaître que de telles pertes constituent pour lui une petite victoire, même si rien n’a changé autour de lui.

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Né en Pologne vers 1937 (sa date de naissance exacte n’est pas connue, ayant été falsifiée par son père pour lui éviter la déportation, puis oubliée), Jurek Becker survit au ghetto de Lodz, et aux camps de Ravensbrück et Sachsenhausen avant de s’installer avec son père à Berlin (Berlin-Est). Scénariste, il écrit Jakob der Lügner, dont il tire aussi un roman (1969 ; traduit en français sous le titre Jacob le Menteur). Le roman et le film obtiennent tous deux un grand succès (Ours d’Argent au festival de Berlin pour le film, prix Charles Veillon en Suisse et Heinrich-Mann-Preiss en RDA pour le livre). Suivent d’autre scénarios et romans, certains écrits après son départ de la RDA en 1977 (certaines sources parlent de son refus de se plier aux exigences de la censure pour Sleepless Days, d’autres de son engagement en faveur de deux personnalités artistiques de RDA). Il décède en 1997.

Jurek Becker, Sleepless Days (Schlaflose Tage, 1978). Trad. de l’allemand par Leila Vennewitz. Paladin, 1986.


Youozas Baltouchis – La saga de Youza

41EX9gSZlIL._Des livres qui entreprennent de raconter l’histoire d’un pays au travers de la vie d’un personnage ou d’une famille, sur plusieurs dizaines d’années voire quelques siècles, il y en a beaucoup, surtout dans des pays à l’histoire toute en bouleversements tels que ceux d’Europe de l’Est. Si c’est réussi, si le pont entre Histoire et histoire se fait sans avoir trop l’air de donner des leçons ou de faire de la propagande, si les personnages sont assez bien mis en chair pour ne pas donner l’impression qu’ils sont juste un prétexte, si le rythme du passage des années et des événements est bien mtrisé, et si le style est au rendez-vous, alors c’est un genre que j’aime beaucoup.

Ça fait beaucoup de « si » et pouvoir tous les aligner n’est pas toujours gagné d’avance, j’en avais eu la preuve avec Le Livre des Pères du Hongrois Miklós Vámos, qui m’avait assez déçue. Avec La saga de Youza, du Lituanien Youozas Baltouchis, c’est tout le contraire : un livre tout simple, sans artifices de style ou de construction, mais avec une belle description d’un monde en plein changement, au travers d’un éventail restreint de personnages bien brossés.

Le principal, c’est Youza, simple paysan quelque part dans la campagne lituanienne du début du XXè siècle. Parce que la belle Vintsiouné lui a préféré le riche Stonkous, il quitte la ferme familiale et part s’installer, seul, sur les berges du Kaïralabé pour y vivre loin du monde. Pour les autres au village, c’est de la folie, personne ne s’est jamais installé sur ce grand marécage isolé et plein de dangers, et surtout pas seul. De plus, la nature y est avare de ses dons, la végétation est là pour le prouver.

Il arrivait assez souvent à Youza de se perdre dans de longues rêveries. Le matin surtout. Il s’arrêtait au milieu de mottes moutonneuses de sphaignes entre les bouleaux éplorés et rachitiques, et regardait ceux-ci longuement. Ils avaient bien des raisons de pleurer, ces pauvres bouleaux. Depuis des dizaines d’années, ils plongeaient leurs racines dans ces mottes de mousse, y cherchant leur nourriture sans rien trouver. Que pouvaient leur donner des mottes de mousses ou des flottis de lentilles d’eau ? Aussi n’avaient-ils pu ni grandir ni se ramifier, comme tous les arbres sont censés le faire ; ils avaient seulement réussi à rester debout, agitant leurs feuilles chétives et faisant craquer leurs fourches desséchées.

Mais Youza persiste et n’épargne pas ses forces : au fil des migrations des oiseaux, du gel et du dégel, il construit la maison, l’écurie, le puits, les bains, plante le potager, le verger, le champ de lin, installe la ruche, finissant par vivre presque confortablement malgré le souvenir de Vintsiouné qui le taraude. Personnage taciturne par nature, « des mots pour rien » est sa réponse la plus fréquente à ceux qui tentent de le faire changer d’avis, et même si son frère lui manque parfois, il ne sort que très rarement de son marécage durant le demi-siècle qu’il y vit.

Un quasi-ermite, voilà qui fait un drôle de témoin de l’Histoire qui suit son cours en parallèle, mais j’ai justement aimé le choix de Baltouchis de raconter le XXè siècle lituanien depuis le pas de porte de Youza plutôt que de le faire aller au cœur des événements.

Tout commence lorsque Youza, ayant repéré l’emplacement idéal pour creuser son puits, tombe sur des os humains. Aux habits de drap gris, il reconnaît un soldat russe, pour qui il fabrique un cercueil. Mais en sortant les os, voilà qu’apparaissent des habits en drap bleu foncé : un Russe du tsar et un Allemand du kaiser, tombés plusieurs années auparavant juste là où il s’est installé.

d’où sortaient donc ces deux-là ? Qui les avait descendus ? Qui les avait enterrés sur la butte avec cinq fusils ? Pas avec deux fusils, mais avec cinq, alors qu’il n’y avait que deux soldats. Mais peut-être qu’ils n’étaient pas deux ? Peut-être que des ossements, il y en avait dans la terre autant que de fusils ? Qu’il suffirait de creuser… Mais puisqu’il en était ainsi, puisqu’il en était vraiment ainsi, peut-être était-ce une illusion de croire que tous passaient à coté du Kaïrabalé, et personne à travers ? Par conséquent, était-il si seul que ça, Youza, sur son Kaïrabalé ?

Youza se sentit subitement si inquiet qu’il lui arriva dès lors de se lever la nuit. 

Les autres marques du passage du temps sont bien plus vivantes, que ce soit son frère Adomas qui lui rend visite pour lui conter ses déboires (le remembrement des terres sous les bolchéviques, les goûts changeants des Anglais pour les cochons engraissés en Lituanie), ou d’autres pour des raisons encore plus graves. Stonkous, le fils de koulaks qui échappe à la déportation et devient fervent fasciste ; Adomélis le bolchévique de première heure ; Konèle le taillandier, poursuivi avec femme et filles parce que juif : tous trouvent un refuge plus ou moins heureux dans les diverses cachettes aménagées dans la métairie de Youza.

Au travers de ces individus, ce sont des groupes entiers de la société locale et leur destin durant les années de guerre et de communisme qui sont représentés, de manière simplifiée mais très parlante. Youza, qui à chaque fois tombe des nues en apprenant ce que les pourchassés lui décrivent de chaque nouveau pouvoir qui s’installe, agit par simple humanité, sans se soucier de l’appartenance politique de l’un ou de l’autre (Baltouchis réserve quand même le plus mauvais rôle au fils Stonkous, fasciste tour à tour implorant et vicieusement violent, qui plus est fils l’arrogante Vintsiouné). Lui qui s’obstine à vivre en quasi-autarcie et à ne s’abaisser devant aucun pouvoir, sera finalement celui qui tirera le moins mal son épingle du jeu, et j’en ai fini par me demander si Youza, héros d’un livre paru alors que la Lituanie est encore l’une des Républiques socialistes soviétiques, n’est pas censé être une allégorie de ce que pourrait être la Lituanie si elle était libre et indépendante.

Mais Youza est avant tout son propre personnage, et La saga de Youza est aussi l’histoire émouvante d’un homme poursuivi jusqu’à la fin de sa vie par l’amour non partagé qu’il porte à Vintsiouné, amour que cet homme taciturne a du mal à admettre et formuler mais que Baltouchis se charge de décrire de manière pudique et vivante.

Youza ne la vit pas sortir. Il n’entendit pas non plus le claquement de la porte qui se refermait. Quand il revint à lui, il était toujours assis sur le banc où Vintsiouné lui avait ordonné de s’asseoir. Au dehors s’épaississaient les ténèbres de crépuscule et la pièce était emplir du parfum de Vintsiouné. De ce même parfum dont il s’était enivré lorsqu’il valsait avec elle au bord du lac, dans le bruissement des jeunes bouleaux, la tenant par la taille, elle, Vintsiouné. Elle fleurait alors la fraise mûre, et peut-être aussi une odeur âpre de bois-joli lézardant au soleil parmi les pins résineux, ou encore une senteur d’acore, dont les racines blanches baignaient dans l’eau des bords du lac. Non, personne d’autre au monde ne fleurait ce parfum-là. Elle seule. Seulement elle, Vintsiouné.

Difficile de réconcilier ces odeurs délicates d’un monde encore très régi par la nature, et la brutalité du métal des fusils et du cuir noir des vestes des activistes, mais Baltouchis les combine pour en faire un beau roman sur un homme qui s’attache à rester humain dans un monde qui l’est de moins en moins.

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Chercher des informations sur Youozas Baltouchis sur internet ne donne pas grand chose de plus que ce qui est donné sur la quatrième de couverture du livre : né en 1909 à Riga, il commence à travailler tout jeune, comme berger. Engagé politique anti-hitlérien à Moscou, il est publié à partir de 1940.

Élargir la recherche à Juozas Baltušis fait apparaître que son vrai nom était Albertas Juozenas, qu’il est décédé en 1991 à Vilnius, qu’il a été primé à deux reprises en Lituanie pour ses romans (1957 et 1980) et que La saga de Youza est le seul de ses (apparemment nombreux) livres et pièces de théâtre a avoir été traduits en français. Cette traduction vaut au roman d’obtenir le Prix du Meilleur livre étranger en 1991, troisième d’une série de primés balto-russes après Le Fou du Tsar de l’Estonien Jaan Kross (1990) et La Maison Pouchkine d’Andreï Bitov (1989).

Dire, comme le fait la quatrième de couverture, que La saga de Youza a fait de Youozas Baltouchis l’écrivain le plus célèbre de son pays est dire beaucoup et pas grand chose à la fois, étant donné à quel point les auteurs baltes sont peu connus en général. Le roman, dans sa traduction très recherchée par Denise Yoccoz-Neugnot vaut certainement la peine d’être redécouvert, que ce soit dans l’édition Alinea ou celle reprise par Pocket (2001).

Youozas Baltouchis, La saga de Youza (Sakmé apie Juza, 1979). Trad. du lituanien et du russe par Denise Yoccoz-Neugnot. Alinea, 1990.

Avec ce billet je marque un nouvel ajout au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.


Ismail Kadaré – Les tambours de la pluie

#Õ׉¿”ô|8oꌈ­Š_È?Šô|8qˆØ] ˆô|8a¤« Leur camp s’étend à perte de vue. La terre a disparu à nos yeux et nous en avons le cœur éteint. Nous sommes en quelque sorte restés seuls avec les nuages au-dessus de la tête, cependant qu’à nos pieds la multitude de tentes, comme une vision de cauchemar, s’emploie à créer un nouveau paysage, une sorte de monde de nulle part, si l’on peut dire. »

Le camp est celui des forces ottomanes, installées au pied d’une citadelle albanaise qu’elles s’apprêtent à assiéger : nous sommes au début du XVè siècle, et l’empire ottoman poursuit son avancée inexorable dans les Balkans.

C’est la chronique de cette campagne d’un été qu’Ismail Kadaré, la personnalité littéraire la plus connue d’Albanie, invente dans Les tambours de la pluie. Plus qu’un récit guerrier et sanglant, on y trouve à la fois une riche galerie de personnages et une atmosphère pesante et de plus en plus tendue à l’approche de l’assaut final.

Au fil du livre, Kadaré fait se suivre les récits des Albanais et des Ottomans. Celui des premiers, très court, donne voix à une personne non identifiée qui rend compte de l’état d’esprit des retranchés, de la soif qui les tenaille, de leurs interrogations sur les agissements des ennemis installés aux pieds de leurs murs. Ces chapitres encadrent et font écho à ceux, bien plus étoffés, sur les envahisseurs, les stratagèmes élaborés pour venir à bout de l’ennemi qui résiste, les exécutions des « traîtres », les danses des derviches et autres distractions pour maintenir le moral, le harcèlement nocturne par les troupes de Georges Castriote dit Skanderberg, grand héros des Albanais.

Sous la chaleur accablante, le siège piétine, les assauts se font plus violents et les décisions plus implacables, car même les plus puissants savent que leur destin dépend d’une victoire de moins en moins assurée et que celle-ci leur échappera dès que les tambours annonceront l’arrivée de la pluie d’automne.

Kadaré excelle dans ses descriptions, que ce soit de l’armée toute entière et de son foisonnement ou des personnages qui la composent. Ainsi l’intendant en chef, le chroniqueur, le poète, l’astrologue, le pacha Ugurlu Tursun et les femmes de son harem sont autant de personnages avec leurs diverses préoccupations, craintes et désirs quant à la vie au camp et la vie en général. Il n’est pas toujours facile de s’y retrouver, entre les capitaines des janissaires, des akindjis, des asapes, entre le mufti, le sanjakbey et l’allaybey, mais à travers eux le camp prend vie et c’est impressionnant : plus de 10,000 soldats venant des quatre coins du monde ottoman et même par-delà, des tentes à n’en plus finir, des bouches à nourrir, des têtes à occuper et des corps à soigner.

« Pour l’heure, elle était plongée dans les ténèbres, mais, dès l’aube, l’armée, plus chatoyante qu’un tapis persan, se déploierait de toutes parts. Une véritable floraison de panaches, de tentes, de crinières, de drapeaux blancs et bleus, et de croissants, de centaines et de centaines de croissants en cuivre, en argent, en soie, tombés comme dans un rêve. »

Au milieu de tout ça, la forteresse albanaise dont la noirceur et la croix, « cet instrument de torture », qui la surmonte, en font une présence opprimante pour les forces ottomanes qui ne peuvent qu’essayer de deviner ce qui se passe derrière ces hauts murs.

La quatrième de couverture suggère une double lecture avec un parallèle avec le « blocus implacable » imposé par les pays socialistes contre l’Albanie dans les années 1960. Je connais trop mal la trajectoire particulière de ce pays durant la période communiste pour pouvoir appréhender pleinement cette deuxième dimension, mais certains passages se prêtent très volontiers à une telle lecture. Ainsi du passage où l’intendant en chef dessille les yeux du chroniqueur en lui révélant que les cris de guerre utilisés durant les attaques sont choisis par le pouvoir central loin, très loin du camp, ou de l’atmosphère de paranoïa confinant à la folie qui s’installe parmi les préposés au creusement d’un tunnel devant passer sous les murs de la citadelle. C’est l’occasion pour le sosie du pacha, tombé en disgrâce et relégué sous terre, de faire quelques révélations à l’astrologue, lui aussi préposé au creusement pour n’avoir pas assez bien su lire le mouvement des étoiles.

« Il n’a pas voulu de moi, répéta l’autre, voilà pourquoi je croupis dans cette fosse. Ici, il y a beaucoup d’indésirables, autrement dit de condamnés. Des centaines d’autres sont placés sous surveillance. D’autres encore subissent des interrogatoires. Sans parler des torturés… As-tu tous tes sens ? demanda l’astrologue. Où se trouvent tous ces gens-là ? … Partout, répondit l’autre. La moitié de l’hôpital de campagne est sous les ordres de Kapduk aga. Beaucoup de médecins sont en fait des juges d’instruction. Derrière l’atelier de fonderie, sur le terrain vague, là… là règnent une véritable terreur… Quant aux espions, ils pullulent, il y en a même ici au fond de ce trou… Moi, je me déplace en permanence afin de brouiller mes traces. »

Nul besoin cependant de connaître sur le bout des doigts l’histoire médiévale et moderne de l’Albanie pour apprécier ce livre très humain sur le siège d’une citadelle médiévale à la frontière entre Orient et Occident. De la poignée de livres de Kadaré lus à ce jour, celui-ci m’a paru le plus réussi, par sa maîtrise de la construction à deux voix, par la richesse du détail et la poésie de l’écriture, et simplement par la justesse du ton.

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L’homme étant un écrivain très prolixe, j’ai encore bien de quoi découvrir son œuvre et à travers elle l’histoire de l’Albanie : Le Palais des rêves et Le Général de l’armée morte figurent en première place parmi ceux que j’aimerais lire.

Ismail Kadaré, Les tambours de la pluie (Kështjella, 1970/1994). Trad. de l’albanais par Jusuf Vrioni. Fayard, 2001.

Avec ce billet je marque un nouvel ajout au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

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Ivo Andric – L’Eléphant du vizir

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« En Bosnie, villes et bourgades sont pleines d’histoires. Et dans ces histoires pour la plupart imaginaires, sous le manteau d’événements incroyables et sous le masque d’appellations souvent fictives, se cache l’histoire réelle et non avouée de cette contrée, des hommes vivants et des générations éteintes. »

La Bosnie du temps de l’empire ottoman, son peuple, ses traditions, ses histoires – voilà l’univers le plus connu du bosniaque Ivo Andrić (ou Andritch, c’est selon), au travers de romans tels que Le Pont sur la Drina et La Chronique de Travnik. C’est ce même univers qui est présenté dans trois des sept récits rassemblés sous le titre L’Eléphant du vizir par les Publications Orientalistes de France dans une édition qui date déjà (1977*).

Autant le dire tout de suite, j’ai aimé ces récits, mais sans plus, leur préférant deux autres plus « modernes » (par le sujet et en partie par le style) qui y sont aussi présentés. « Yéléna, celle qui n’était pas » et « Figures » diffèrent du style que j’associe habituellement à Ivo Andrić, parce qu’ils utilisent le « je » et sembleraient presque pouvoir se passer à notre époque, au contraire des autres récits qui donnent une atmosphère plus intemporelle et impersonnelle. Tous deux laissent aussi beaucoup de choses dans l’ombre, alors que Andrić s’applique d’ordinaire à dépeindre le cadre de ses histoires. Malgré tout, le style reste simple et direct quel que soit le sujet.

– « Yéléna, celle qui n’était pas » est le récit par un homme (un écrivain?) d’hallucinations répétées qui lui font croire qu’il voit ou entrevoit Yéléna, une femme aimée. Cette Yéléna est plus que mystérieuse – aux dires de l’homme, elle est imprévisible dans ses apparitions, elle lui apporte bonheur et tristesse alors qu’il sait très bien qu’elle n’existe pas.

« Mais je suis déjà habitué à vivre sans l’attendre, noyé dans la douceur de l’infini moment où elle va arriver. Qu’elle n’arrive jamais, qu’elle n’existe pas, c’est un mal dont j’ai souffert et guéri, comme on ne souffre et ne guérit qu’une fois dans sa vie. »

Qui est cette Yéléna ? Que représente cette présence espérée et invisible pour la narrateur ? Je ne sais pas, mais j’ai été touchée pas la description de ces sentiments envers une femme irréelle.

– Dans « Figures », point de femme, juste une vieille église abandonnée, « une construction antique et davantage encore, qui se dressait là, semblable à une tortue vieillie, solitaire, et sèche. » Le narrateur s’assoit sur son escalier de pierre et laisse son regard et ses pensées se perdre sur un relief, puis sur un sarcophage. Le temps d’une pause de trois pages, il songe « au destin des figures créées par l’homme », figures muettes qui ont longtemps survécu à la mort des hommes qui les ont créées mais qui s’apprêtent elles aussi à disparaître. Ici, c’est le ton calme et contemplatif d’un promeneur isolé face au mystère de la création humaine qui m’a plu.

Le gros de recueil est cependant voué à ces trois grosses histoires (ou brefs romans, d’après la préface) où Andrić prend pour cadre la Bosnie « d’antan ».

– « L’Eléphant du vizir », c’est le face-à-face qui oppose les gens de la ville de Travnik au nouveau vizir, homme au pouvoir assis sur la cruauté mais qui passe la majeur partie de son temps enfermé dans sa résidence. Les gens de Travnik ne savent quasi rien du vizir, mais trop de son éléphant, acheminé d’Afrique à grands frais pour distraire le vizir mais qui cause dégâts et consternation dans la ville lors de sa promenade quotidienne. Du vizir et de l’éléphant, le premier devient alors le moindre mal et c’est sur le second que les gens de Travnik concentrent leur attention pour tenter de le faire disparaître. L’animal survit un temps mais le maître, lui, succombe aux méandres du pouvoir ottoman pour être rapidement remplacé par un autre. A Travnik, la vie suit son cours.

– « Gens d’Osatitsa », c’est une querelle de clocher autour du village haut-perché d’Osatitsa, dont les habitants « ont tous un désir inné des sommets » et où « le plus humble et le plus obscur d’entre eux rêve de grimper, ne fût-ce que d’un pied, au dessus de l’endroit où il se trouve. » L’histoire commence avec Hasim Glibo, « un pauvre gars de rien du tout », enrôlé dans l’armée turque et qui devient le héros d’une légende inventée de toutes pièces selon laquelle il aurait été tué alors qu’il tentait d’arracher le drapeau d’une citadelle prise par les russes ennemis, rendant ainsi célèbre sa ville d’origine. Bien plus tard, chez les chrétiens de la ville, on décide d’agrandir l’église pour lui rajouter un clocher, puis un dôme, et enfin une croix. Pour Lekso le ferblantier, c’est l’occasion de monter non seulement une, mais deux fois sur le toit de l’église. Par malheur, les gens de la ville se fichent de ce qui est pour lui un exploit, et on lui enjoint même de nier avoir grimpé sur ce toit afin de désamorcer un conflit avec le Métropolite du coin.

– « Une année difficile », c’est celle de maître Yevrem l’usurier, homme fortuné, craint, et immobilisé par la perte de l’usage de ses jambes, qui tombe sous le charme d’une servante aux origine douteuses recueillie en bas âge. C’est cette année là que l’armée turque s’installe dans la bourgade, au grand désespoir des habitants qui voient logis, chevaux et nourriture réquisitionnés par l’occupant. Maître Yevrem, qui a pris les mesures nécessaires pour protéger ses biens, est néanmoins en passe de perdre ce à quoi il tient le plus, puisque le commandant s’est lui aussi entiché de la servante et demande à l’épouser. C’est l’occasion pour tous les habitants de s’unir enfin contre maître Yevrem qui s’oppose tant qu’il peut, finit par s’incliner, par regretter, puis par oublier.

Au contraire de « Yéléna » et « Figures », qui avaient une direction et une fin précises, j’ai eu l’impression avec chacune de ces trois histoires que le but était plus flou et que la fin arrivait sans qu’on soit sûr que ce soit effectivement la fin. C’est probablement dû au moins en partie au fait que je m’attendais à des nouvelles alors qu’en fait il s’agissait de roman : pour moi, une nouvelle réussie sait où elle va et ne s’encombre de rien, alors qu’un roman, même bref, peut davantage prendre ses aises. Mais un conte à l’orientale ne peut pas être concis, et c’est bien la pose du conteur que prend Andrić, celle de celui qui dévide une histoire après l’autre au coin du feu pour passer le temps.

Enfin, les deux derniers récits font eux aussi figure d’ovni mais ne me laisseront pas un souvenir impérissable : « Entretien avec Goya » prend plutôt la forme d’une monologue, sur l’art et l’artiste, d’un peintre longtemps défunt, dans un café de Bordeaux en 1928. La très courte « Histoire Japonaise » est celle d’un poète banni de la cour impériale, qui refuse de participer au pouvoir malgré l’arrivée d’un régime plus amical – « je ne pourrais sans dommages pour mon âme sauter par-dessus cette barrière, car nous pouvons tout endurer, sauf le pouvoir. »

* Les éditions Le Serpent à Plumes semblent avoir repris exactement ces mêmes récits, dans la même excellente traduction de Janine Matillon, avec la même préface de Predrag Matvejevitch, en 2002. Ils ont quand même changé « Andritch » en « Andrić », j’espère qu’ils auront aussi épousseté « Vichégrad » parce que, franchement, c’est moche.

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Bosniaque, serbe, croate ou yougoslave ? Je sais que c’est une question épineuse pour un écrivain né de parents croates en Bosnie-Herzégovine en 1892, époque où elle était province de l’empire austro-hongrois, qui poursuivit une carrière au service de la diplomatie du royaume yougoslave (il fut ambassadeur en Allemagne entre 1939 et 1941) et qui passa la majeur partie de sa vie d’écrivain (d’expression serbo-croate) d’après-guerre à Belgrade avant d’y décéder en 1975. Quelques autres dates : 1942 (La Chronique de Travnik), 1945 (Le Pont sur la Drina), 1954 (La Cour Maudite), 1961 (prix Nobel de littérature), 1977 (Omer Pacha Latas, roman posthume et inachevé).

Ivo Andrić, L’Eléphant du vizir. Trad. du serbo-croate par Janine Matillon. Publications Orientalistes de France, 1977.