Petit guide de la Hongrie, chapitre 10 : László Krasznahorkai – Tango de Satan

TangoL’année prochaine, cela fera 30 ans que László Krasznahorkai publie son premier roman, Sátántango (Tango de Satan), dixième étape de mon exploration de la littérature hongroise. Trente ans, c’est beaucoup pour un pays en changement comme la Hongrie de la fin du XXè siècle. Pourtant, en lisant Tango de Satan, des fragments de mes propres voyages me sont revenus à l’esprit, comme si certaines parties de la Hongrie étaient encore trop à l’écart de tout pour que le passage du temps puisse y laisser ses marques : ici, une station de bus dans une petite ville de campagne, aux bancs occupés par des personnes visiblement désœuvrées ce jour-là comme elles l’étaient la veille et le seraient le lendemain ; là, un paysage de Hongrie du sud, plat, triste, déserté, écrasé par le gris infini du ciel.

Le désœuvrement, le vide : ajoutons l’isolement et la pluie, beaucoup de pluie, et voilà les grandes lignes du cadre du Tango de Satan.

L’aubergiste avait raison, « plus que quelques petites heures à attendre » et Irimiás et Petrina allaient arriver, pour mettre un terme à toutes ces années de « déprimante misère », pour chasser ce silence moite, ces sournoises voix de la conscience qui au petit matin délogent les hommes de leur lit pour les obliger, trempés de sueur, désemparés, à regarder le monde s’écrouler autour d’eux.

Quelque part en Hongrie, à une époque pas spécifiée mais qui doit être contemporaine à celle de la publication du livre, une poignée de familles végète dans une coopérative tombée à l’abandon. Tous ceux qui l’ont pu ont quitté les lieux, laissant derrière eux un médecin privé du droit d’exercer, un aubergiste au commerce sans cesse gagné par les toiles d’araignées, un directeur d’école sans élèves (des quatre enfants, deux se prostituent, les deux autres courent les champs), et quelques couples qui échafaudent mollement des plans pour s’en aller mais sans savoir où d’autre s’installer. Les bâtiments tombent en ruine, les intérieurs sont gagnés par la pourriture, la nourriture sent la mort, la pluie incessante transforme les quelques routes menant vers la ville en un bourbier infranchissable. Chaque jour semble pareil au précédent, mais mène inexorablement vers une décrépitude plus avancée.

Deux événements, peut-être liés, viennent cependant secouer la routine. L’un, en apparence anodin, est le bruit de cloches qui réveille Futaki, le mécanicien boiteux, et le docteur, en ce jour où s’ouvre le livre. L’autre est l’annonce de l’arrivée d’Irimiás et de Petrina, longtemps crus morts et à la fois craints et espérés par les habitants de la coopérative.

Irimiás, avec ses discours prophétiques et sa longue silhouette vêtue de couleurs criardes, et Petrina, homme peureux aux oreilles en feuilles de choux, forment un duo aussi comique que terrifiant. Irimiás surtout est le messie de l’histoire, émergeant inopinément de l’océan de boue et de pluie qui sépare la coopérative de la ville, et tout de suite érigé par les oubliés de la coopérative en figure salvatrice : lui seul, pensent-ils, pourra redonner sens à leurs vies qui leur échappent. C’est cependant un messie aux relents sataniques, au passé et aux intentions troubles et au présent divisé entre puissance (sur ceux de la coopérative) et obséquiosité (envers un pouvoir temporel qui n’a rien à voir avec le messianisme).

Le thème du messie, de l’espoir en une vie nouvelle et meilleure, apparaît sous plusieurs formes au fil du livre, mais ne débouche que sur une absence totale de rédemption qui est bien en phase avec l’univers généralement désillusionné de László Krasznahorkai.

Ce Tango de Satan fonctionne énormément sur la base d’allusions, de références qui ne se dévoilent pas à première lecture. Toutes ne me paraissent pas fondées (ou fondues dans l’univers que tente de décrire Krasznahorkai), et peut-être sont-elles la marque d’une écriture pas encore tout à fait maîtrisée. Mais à force de relire ce livre – je l’avais déjà lu il y a plus d’un an – je me rends compte de la richesse de la structure et des connections entre les divers éléments : cette imbrication de couches et de rappels ne sont pas simplement au service de l’intrigue, mais lui donnent une bien plus grande profondeur qui demande qu’on s’y arrête et qu’on y réfléchisse.

Je ne peux pas ne pas mentionner, par exemple, la structure des chapitres, jouant avec les perspectives, les lieux et le temps. C’est en grande partie d’elle que le livre tire son titre et elle est effectivement déstabilisante à faire toujours un pas en avant, puis un en arrière, le tout contenu, peut-être, dans une boucle diabolique.

La pluie tombait doucement, inépuisable, le vent qui venait soudain de se lever faisait frémir la surface figée des flaques d’eau, les effleurant trop faiblement pour arracher les peaux mortes déposées par la nuit et au lieu de retrouver leur pâle scintillement de la veille, elles absorbèrent impitoyablement la lumière de l’est qui grimpait lentement. Une fine membrane verglacée enveloppait les troncs d’arbres, les branches qui craquaient ici et la, les herbes pourries plaquées au sol, et le « château » lui-même, comme si les furtifs agents de l’obscurité les avaient marqués d’un signe pour que, dès la nuit suivante, la destruction puisse poursuivre sa digestion opiniâtre.

L’écriture, enfin, est à la fois très fouillée et très cinématographique. Les longues phrases, dont le rythme élongé est bien retranscrit par Joëlle Dufeuilly, créent des scènes baignant dans une atmosphère hors de ce monde et pourtant aisément imaginables pour peu qu’on mette sa capacité à imaginer en mode noir et blanc et implacablement lent. Ou peut-être suis-je aidée par les quelques films que j’ai vus, issus de la coopération entre Krasznahorkai et le cinéaste hongrois Béla Tarr, où l’on retrouve le même souci du détail, de la lenteur, de l’évocation plutôt que du fait brut, le même univers en fait (il existe une version filmée du Tango de Satan, d’une durée de sept heures – le livre ne fait « que » 300 pages environ, que je n’ai pas vue mais qui m’intrigue).

J’avais au début approché Tango de Satan un peu à reculons, étant trop consciente de l’aura de noirceur et d’impénétrabilité qui entoure ses livres. Cette réputation n’est pas à mon avis fondée, et Tango de Satan est probablement le meilleur livre pour entrer dans l’univers tout à fait particulier de László Krasznahorkai.

Crédit photo: Horst Tappe

Crédit photo: Horst Tappe

László Krasznahorkai fête cette année ses 60 ans, anniversaire qui a donné lieu à nombre d’événements dans les cercles assez restreints des intellectuels hongrois. C’est bien décrire sa place dans la littérature hongroise : reconnu comme l’un des grands écrivains d’aujourd’hui, mais peu en phase avec les goûts du grand public. Il en est de même à l’étranger, aux Etats-Unis surtout, et en France, grâce notamment au travail de Joelle Dufeuilly. Outre Tango de Satan et La mélancolie de la résistance (Gallimard), on trouve aussi chez Vagabonde Thésée Universel et chez Cambourakis Guerre et guerre, La venue d’Isaïe, et Au nord par une montagne. Au sud par un lac. A l’ouest par des chemins. A l’est par un cours d’eau (ce dernier un roman presque entièrement basé sur des thèmes de la culture japonaise).


Pawel Huelle – Who was David Weiser ?

9780747523468J’avais déjà entendu parler de Pawel Huelle, en bien, à propos de son roman Castorp, qui reprend le nom du personnage principal de La Montagne Magique de Thomas Mann (1924). Au détour d’une phrase, Mann fait son héros étudiant à l’université de Danzig, mais sans que celui-ci n’y mette jamais les pieds puisque le roman se déroule entièrement dans un sanatorium suisse.

Huelle, natif de la ville balte qui s’appelle désormais Gdansk, avait repris à son compte ce personnage fictif d’un autre auteur (et, qui plus est, son style), pour imaginer la vie d’étudiant de Castorp à Danzig. C’est une idée qui m’avait bien plu, et j’aurais bien lu le livre si j’avais pu mettre la main sur une traduction. D’ici là, je devrai me contenter de ces bribes d’information.

Heureusement, il se trouve que Huelle aime prendre sa ville natale pour cadre de ses romans (une dizaine au compteur) et que non seulement son premier roman est disponible en anglais mais qu’il était à portée de main cet été, juste au moment où je m’apprêtais à partir pour la Pologne (il existe bien une traduction française, du début des années 1990, aux éditions L’Age d’Homme, mais j’ai préféré faire avec ce que j’avais). Avec Who was David Weiser ?, j’ai vraiment été servie : une histoire un peu surnaturelle dans une banlieue d’une ville au passé récent compliqué, à la fin des années 1950, et desservie par une construction narrative très maîtrisée qui à elle seule me fera me souvenir du roman. Mais – place à l’histoire.

Heller, le narrateur, se souvient de l’été 1957 et cherche à comprendre non seulement qui était David Weiser mais aussi comment et pourquoi il a bien pu disparaître. Cet été-là, il a fait anormalement chaud, et l’accumulation de poissons morts au bord de la plage de Jelitkowo rend la baignade impossible à Heller et ses compères, alors âgés d’une douzaine d’années. Désœuvrés, ils jouent dans le cimetière abandonné avec de vieilles armes laissées par les troupes allemandes. Leurs jeux de rôle prennent un tour très différent avec l’arrivée sur scène de David Weiser. Ce garçon d’apparence chétive, solitaire, juif de surcroît, ils n’y ont jamais fait très attention jusqu’à ce jour, juste avant le début des grandes vacances, où ils décident de lui tomber dessus. Mais Weiser n’est pas destiné à être le souffre-douleur, révélant au contraire au cours de l’été une personnalité et des dons que personne n’avait jamais soupçonné : sur le terrain de foot improvisé, il sauve à lui seul la partie face aux gars de l’armée ; au zoo, il hypnotise une panthère noire ; il regorge d’informations sur tout ; il possède tout un arsenal d’armements qu’il sait utiliser ; surtout, il a personnalité de meneur qui fascine et hypnotise Heller et ses amis Piotr et Szymek.

C’est ce trio qui se retrouve dans le bureau du proviseur à la rentrée, interrogés à tour de rôle sur les événements de l’été.

We didn’t really know what the naked truth looked like, but after all, none of us had been lying, we’d simply been telling them what they wanted to hear.”

Sous la forme d’une boucle répétée, dont le noyau est toujours un peu déplacé et la circonférence toujours élargie, Huelle imbrique avec brio, mais sans effort apparent, les souvenirs de Huelle : souvenirs d’une longue journée d’interrogation, d’un été incroyable, et des quelques décennies passées depuis, au cours desquelles le narrateur vieillissant n’a eu de cesse de percer le mystère entourant David Weiser. Au cours de ces souvenirs les questions s’accumulent : qui est ce vieux juif polonais né en Russie qui dit être le grand-père de Weiser, sans avoir jamais laissé de traces des parents du garçon ? Pourquoi Weiser recherche-t-il avec autant d’intérêt les traces de l’ancienne présence allemande à Gdansk ? Pourquoi les autres protagonistes de cet été, y compris Piotr du fond de sa tombe, se refusent-ils à aider Heller dans sa quête ? Enfin, n’y a-t-il vraiment pas d’explication rationnelle à la disparition de Weiser, ce jour où il s’était enfoncé dans le tunnel pour le faire sauter et bloquer le passage de la rivière Strzyza ?

Le roman ne fournit pas de réponses, et c’est bien là aussi ce qui le rend à mon avis si réussi. Mais ça n’est sûrement pas anodin que Huelle a choisi de prendre pour arrière-plan une ville en pleine reconstruction, où les repères familiers des garçons – un cimetière abandonné empli de pierres tombales aux inscriptions allemandes, des collines encore truffées d’armes rouillées de la second guerre mondiale, des trams hérités de Berlin en guise de réparations – s’estompent au même moment où se déroule la quête de Heller pour comprendre cet été hors du commun.

Avec son histoire aux accents messianiques, sa reconstruction très détaillée d’une ville d’après-guerre au passé mouvementé, et son écriture à la fois fluide et maîtrisée (la traduction d’Antonia Lloyd-Jones n’y est pas pour rien), j’ai trouvé en Who was David Weiser ? un premier roman très réussi.

Le petit plus, c’est de le lire dans le tram de Gdansk à Oliwa, celui qui traverse la Strzyża en laissant à l’ouest les collines de Bręntowo, et finit par rejoindre, à l’est, les plages de Jelitkowo. Mais là, c’est presque du luxe.

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Paweł Huelle est bien placé pour prendre Gdánsk comme cadre de ses romans : né dans la ville balte en 1957, il y étudie à l’université la littérature polonaise avant de travailler pour le syndicat anti-communiste Solidarnorść (les chantiers navals de Gdánsk, Lech Wałęsa et tout ça), puis pour la branche locale de la télévision polonaise. Après Weiser David, son premier roman, il est l’auteur entre autres de Mercedes-Benz : Sur des lettres à Hrabal (2001, une satire de la Pologne post-soviétique, en français chez Gallimard), du livre sur Hans Castorp cité plus haut (en anglais chez Serpent’s Tail), et de nombre de nouvelles y compris « Rue Polanki » et autres nouvelles, disponible chez Gallimard.

Pawel Huelle, Who was David Weiser ? (Weiser Dawidek, 1987). Trad. du polonais par Antonia Lloyd-Jones. Bloomsbury, 1991.


Magda Szabó – La Porte

La PorteC’est assise dans un train entre Košice (Slovaquie) et Budapest que j’ai entamé La Porte, probablement le roman de Magda Szabó le plus connu à l’étranger depuis qu’il a gagné le Prix Femina Étranger en 2003 et suite à son adaptation pour le grand écran l’année dernière. Les pages se sont facilement tournées durant ce trajet de 3h30 malgré l’attraction parallèle exercée par les paysages de cette partie du monde. Au final, pourtant, je n’ai pas été autant enthousiasmée que je pensais l’être et que je l’avais été par La Ballade d’Iza. Paradoxalement, cette déception m’a donné envie de voir le film, par curiosité quant à la maniere dont il a été adapté, et aussi parce que je pense que je n’aurai rien à perdre par rapport à mes impressions du livre.

La narratrice, écrivain à succes, se remémore les années passées en compagnie d’Emerence, femme de ménage et concierge du quartier, personne au charactère réservé et à l’humeur imprévisible. Ce qui met du piment dans l’histoire, c’est cette fameuse porte, celle du logement d’Emerence, dont pratiquement personne n’a jamais franchi le seuil. C’est aussi celle que la vieille femme a érigée entre le monde qui l’entoure et son propre passé, ne s’ouvrant que par petits à-coups pour offrir des bribes de vie aux personnes jugées dignes de les apprécier. Au rythme de sautes d’humeur, de passages de tendresse butée et d’hostilité franche, elle se dévoile à laè narratrice et donc à nous, lecteurs.

C’est donc en partie le portrait d’une vie anodine de femme du 20e siècle hongrois qui est brossé là, l’enfance à la campagne, la vie de service dans des foyers aisés de la capitale, la traîtrise des hommes, tout cela entremêlé avec l’Histoire, la guerre (la première et la deuxième), les changements politiques et les représailles qui s’ensuivent, et le sort de la population juive. Mais derrière ce portrait d’une femme dont il a dû en exister des milliers à cette époque se profile une vie souvent héroique, parfois tragique, et qui révele le poids d’un passé dont on ne parle que peu dans la Hongrie d’après-guerre. Et c’est là toute l’énigme que représente Emerence avec ses obsessions, ses récalcitrances et ses humeurs.

La Porte a, pour moi, pâti de la comparaison avec La Ballade d’Iza, roman bien antérieur, dont le sujet était moins chargé de mystère mais la narration bien plus envoûtante et l’atmosphère plus intime, moins tendue.

Naturellement, c’était probablement le but de la narration que de créer de la tension au détour de chaque page, par exemple en utilisant la première personne du singulier et en permettant à la narratrice de ne présenter les faits qu’au travers du prisme de son propre ressenti (contrairement à La Ballade d’Iza, où le récit, les sentiments n’étaient vus que de l’extérieur).

Étais-je sensée me rallier au point de vue de la narratrice et en venir à éprouver de la sympathie pour Emerence ? Si oui, ca n’a pas été le cas, et le vieille femme a même quelque fois fini par me taper sur les nerfs avec ses exigences parfois incongrues et son aura de femme forte, impénétrable et cependant (aux dires de la narratrice) presque angélique. Je n’ai pas plus compris la narratrice, qui semble aimer donner une piètre opinion d’elle-même, de sa capacité à mesurer les gens qui l’entourent (même si c’est tout le postulat du livre qu’Emerence refuse de se laisser cerner). Et si la porte métaphorique d’Emerence et ce qui se cache derrière (les blessures de son passé) devient plus compréhensible à la lecture du livre, la signification des secrets de l’appartement d’Emerence (la porte condamnée, ce qui se trouve derrière et surtout pourquoi tout cela a été laissé tellement à l’abandon que ca en a été détruit) m’a échappé.

Enfin, et de manière plus prosaïque, j’ai aussi été gênée par certaines phrases qui m’ont semblées trop tirées en longueur sans que cela apporte beaucoup au niveau du style.

Ca n’est pas pour dire que je ne laisse plus sa chance à Magda Szabó, loin de là. J’aime ses thèmes, son attachement aux charactères (surtout aux personnes âgées), et leur insertion dans un arrière-plan de domesticité qui me permet d’apercevoir un peu des modes de vie des gens à Budapest et en province dans les années 1950 à 1980. Je suis curieuse aussi de voir si ses autres romans donnent une place aussi prépondérante aux animaux que dans La Porte (le chien Viola, les chats, la vache de l’enfance d’Emerence) et La Ballade d’Iza (le lapin Kapitány) – est-ce pour mieux mettre en valeur la nature humaine des autres protagonistes ?

D’autre part, en fermant le livre et en le comparant avec La Ballade d’Iza, je me suis demandé jusqu’à quel point les deux révèlent deux facettes de Magda Szabó, l’une bien plus âgée que l’autre, une impression que je serais tentée de confirmer (ou non) au travers d’autres de ses livres.

Magda Szabó, La Porte (Az Ajtó, 1987), trad. du hongrois par Chantal Philippe. Éditions Viviane Hamy, 2003.

La narratrice (dont le nom, Magda, n’apparaît qu’une fois) est mise à l’écart pendant de nombreuses années durant le régime communiste avant d’être, finalement et triomphalement, acceptée avec l’octroi d’un prix prestigieux. C’est un peu la même chose pour Magda Szabó, née en 1917, mise au ban en 1949 pour cause d’origines sociales jugées répréhensibles, mais reconnue en 1959 avec le prix Attila József et à nouveau en 1978 avec le prix Kossuth. Elle décède en 2007.

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Un titre hongrois pour le tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne…


Alexandre Tišma – L’usage de l’homme

Novi Sad à l’orée de la second guerre mondiale, c’est une démonstration à l’échelle locale d’une petite ville du nord de la Serbie de l’immense diversité ethnique des Balkans et de l’ex-territoire de l’empire austro-hongrois. Serbes, croates, hongrois, juifs ou allemands, peuples, langages et coutumes s’y mêlent au quotidien.

Dans la version fictive présentée par Alexandre Tišma, cela donne Milinko Bosic, jeune croate amoureux de Vera Kruger, fille d’un père allemand et d’une mère juive. Avec leur camarade serbe Sredoje Lazukic, ils fréquentent les cours d’allemand dispensés par Fräulein Drentwenscheck, installée à Novi Sad suite à son mariage avec un juriste slovène.

La guerre s’invite peu à peu dans le monde des adolescents paisibles ou ennuyés ; tous, qui rêvaient d’échapper à la somnolence de la ville ou aux destins tracés par les projets paternels, verront leur vie bouleversée de manière dramatique. A travers eux, nous vivons la seconde guerre mondiale en version nord-balkanique : l’occupation hongroise, l’invasion allemande, la déportation des juifs, la formation de groupes de partisans serbes qui finiront du côté des vainqueurs.

Pour les rescapés, même vainqueurs, l’après-guerre sonne le retour aux désillusions, cette fois remplies de traumatismes, de mauvais rêves, de familles démembrées et de solitude. Le livre, dont l’écriture est bien trop détachée pour tomber dans le pathos, se termine sur un sentiment de grande tristesse face au vide laissé par la guerre et par le régime communiste naissant.

Ce n’est donc peut-être pas un livre à garder pour les jours où le moral est en berne. Ce n’est pas non plus un livre à sortir pour glaner quelques pages lors d’un trajet en bus ou entre deux rendez-vous, de par la construction et l’écriture toute en détails.

L’histoire se construit par blocs, passant de fragments de la vie de l’un à ceux de l’autre, en entrelacs nécessitant quelques fois de revenir sur ses pas pour mieux se remémorer certains détails ou simplement qui est qui. Ces chapitres narratifs, s’imbriquant petit à petit pour former une image plus complète, sont quelques fois interrompus par d’autres plus caléidoscopiques, reliant personnes, lieux et temps par le biais de thèmes annoncés (« demeures », « spectacles des rues », « corps », « morts naturelles et morts violentes », « autres départs ») qui donnent d’autres détails étoffant l’histoire et le charactère de chaque personnage. Cela demande de bien s’accrocher au départ lorsque tous les personnages ne sont pas encore tout à fait familiers et que l’on n’a pas encore dépassé la barrière des noms serbes et croates.

Le jeu, pourtant, en vaut la chandelle. De par leurs faiblesses, leur humanité, les personnages sont attachants, quelques fois irritants, mais défient toute étiquette de bon ou de méchant. C’est certainement un livre qui mérite d’être relu, et j’espère bien aussi mettre la main sur d’autres des œuvres de Tišma.

Alexandre Tišma, lui même un représentant de la diversité ethnique des Balkans, naît en 1924 en Voïvodine d’une mère juive hongroise et d’un père serbe de Croatie. Échappant aux rafles anti-juives et anti-serbes de Novi Sad de 1942, il poursuit ses études universitaires à Budapest et à Belgrade avant de poursuivre une carrière de journaliste et traducteur. En 1993, face à la montée du nationalisme sous Milosevic, il s’exile en France où il restera jusqu’en 2000. Il meurt en 2003, laissant un nombre d’oeuvres telles que L’école d’impiété, La jeune fille brune, Le livre de Blam ou encore Croyances et Méfiances.

 

Alexandre Tišma, L’usage de l’homme (Upotreba Čoveka, 1985), trad. du serbo-croate par Madeleine Stevanov. Éditions 10/18, 1993.

Avec L’usage de l’homme, j’espère inaugurer une catégorie serbe dans l’édition 2012 du tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.