Angel Wagenstein – Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac

Et c’est ici, mon frère, que débutent les difficultés de mon récit, qui renoncera désormais à ses habituelles vignettes, pizzicati et caprices, et sinuera, tel nos routes poussiéreuses et monotones, à travers les étendues pré-carpathiques, tantôt montant, tantôt descendant, et ainsi jusqu’à la ligne d’horizon, sans jamais longer nul précipice ni apercevoir aucun sommet vertigineux.

Cet été, en chroniquant les Contes hassidiques d’I.L. Peretz, j’avais entre autres choses noté que pratiquement tous ces contes de la fin du XIXe et du début du XXe se passent au sein de communautés juives établies aux confins de l’Ukraine, de la Pologne, de la Lituanie et de la Biélorussie d’aujourd’hui.

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac se déroule dans le même espace car, comme Isaac Blumenfeld, le narrateur et personnage principal, aime à le rappeler, il vient de « Kolodetz, près Drogobytch », une ville dotée d’une unique rue,

… ce genre de petite ville qu’on appelle en polonais miasteczko, et que, pour notre part, nous nommions shtetl.

Il serait peut-être resté toute sa vie dans cette ville de Galicie, à distance raisonnable de Lemberg/Lvov, travaillant comme tailleur dans l’atelier de couture hérité de son père, s’il n’était pas né avec le turbulent XXe siècle : une période, et une région, éminemment hostiles aux populations juives et c’est pourquoi Le Pentateuque porte le sous-titre révélateur « Sur la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq patries ».

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Tiit Aleksejev – Le pèlerinage

Un homme, à la toute fin du XIe siècle, quitte le sud de la France pour Jérusalem, traversant les Balkans puis l’Anatolie que se disputent Croisés, Byzantins et Seldjoukides. 400 plus tard, un autre homme quitte ses terres natales dans l’Empire ottoman et trouve un bref refuge à Rhodes : un refuge qui se transforme en captivité en France puis à Rome.

Deux hommes, deux siècles, deux trajectoires opposées – ce sont les (très) grandes lignes de deux romans parus l’un en 2010, l’autre en 1966, qui ne se sont probablement jamais croisés mais qui parlent tous deux, à leur manière, des rencontres entre « l’Orient » et « l’Occident ».

Le premier roman, Le pèlerinage, est celui de l’écrivain contemporain estonien Tiit Aleksejev. Il débute en 1148, dans le « Monastère Notre-Dame de Boscodon, en Provence », et est narré par Dieter, « jardinier dans un couvent situé à deux jours de marche de Montpellier, sur des terres données à la sainte Eglise par le comte Guillaume de Montmiral. » Dès la première ligne, on apprend de sa bouche qu’il a été « quelqu’un d’autre, naguère, mais [que] cet autre ne veut plus rien dire ».

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Florjan Lipuš – Le vol de Boštjan

Il existe des millions d’expériences individuelles de l’amour, de la perte, de la violence, de l’enfance. Dans la vallée rude et appauvrie de Carinthie autrichienne dans laquelle se situe Le vol de Boštjan, à l’époque qui est celle du roman (la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années suivantes), ces expériences ont dû aussi se compter par grosses grappes de voix, désormais oubliées. Ce n’est qu’à une seule – qui est en bonne partie la sienne – que donne corps l’écrivain slovène de Carinthie Florjan Lipuš (1937 – ), dans ce roman de 2003, publié en français le mois dernier aux éditions do dans la traduction d’Andrée Lück Gaye et Marjeta Novak Kajzer.

Ce n’est pas, ici, l’enfant devenu grand qui raconte, mais l’écrivain qui se penche à nouveau sur ses années d’enfance pour en extraire le matériau d’une œuvre littéraire caractérisée par un style incomparable, dont Peter Handke donne peut-être la définition la plus juste lorsqu’il le décrit dans sa postface comme la « métamorphose des événements en rythmes et en images ».

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Goran Petrović – Soixante-neuf tiroirs

Il y avait dans ses yeux, en ce lundi de décembre, quelque chose d’une canicule d’août, d’un friselis de feuilles de saules et d’osier, des frissons d’oisillons dans un nid construit à la proue d’une barque tirée sur la rive, puis oubliée là ; quelque chose de ces soleils scintillants qui couronnent les vaguelettes d’une rivière, de la brume de chaleur sur la roselière de la rive d’en face et de la grisaille bleutée d’un massif montagneux ramassé sur lui-même, des clairières lointaines sous les neiges éternelles… Il y eut aussi, lorsque la vieille dame bougea la tête, le contour tremblé d’une maison d’un étage et d’un ocre clair-obscur, dans un isolement irréel, sur une douce élévation au milieu d’une vallée boisée. Il faisait maintenant plus chaud dans la pièce qu’au moment où elles avaient commencé leur lecture, on y sentait les immensités des eaux qui, depuis des siècles, depuis la création du monde peut-être, coulent on ne sait d’où, vers on ne sait où…

J’ai lu Soixante-neuf tiroirs d’une traite, un week-end de mai, profitant au fil de ma lecture du fait que rien d’urgent ne m’empêchait de lire encore un chapitre, puis un autre, et ainsi de suite jusqu’à la dernière phrase du livre. Comme l’étudiant Adam Lozanitch, l’un des protagonistes du Soixante-neuf tiroirs, je ne savais pas trop à quoi m’attendre en entamant la lecture de ce roman, et comme lui je suis tombée sous le charme du livre, tout en restant – contrairement à Adam et aux autres protagonistes – tout à fait ancrée dans ma réalité.

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Eugen Uricaru – Le poids d’un ange

Troisième et dernier volet de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

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On pouvait difficilement trouver quelqu’un qui vous rappelât encore « le monde d’avant ». Et ceux qui s’en souvenaient étaient encore plus rares. Plus rares et plus entourés d’obscurité. Une obscurité venant de leur intérieur, qui les dissimulait, les rendait plus difficiles à trouver, même plus difficiles à remarquer.

Dans Le livre des nombres, on retrouvait un roman-dans-le-roman, dont l’objectif était de coucher par écrit le passé afin de ne pas l’oublier. Dans Comme si de rien n’était, l’écriture se présentait comme une manière d’appréhender une réalité individuelle et intime, dont la littérature officielle ne pouvait rendre compte. Dans ces deux livres, l’écriture est l’expression d’un besoin – universel – de préserver une version personnelle, mais juste, des faits, que le passage du temps ou les discours officiels de la Roumanie communiste auraient pu faire tomber aux oubliettes.

Dans Le poids d’un ange, il est à peine question d’écriture. Cependant la question de l’oubli, du passé, de la mémoire collective ou individuelle et de sa manipulation à des fins idéologiques ou politiques, est au cœur de ce roman complexe et déroutant. C’est aussi un regard intrigant, et teinté d’extraordinaire, sur un XXe siècle roumain et européen, à travers la vie d’un homme, Basarab Zapa.

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Théâtre : János Háy – Le veilleur de pierres et Béla Pintér – Saleté

Dans ma précédente chronique, sur Tout est loin de Sándor Tar, les quatre ouvriers protagonistes du roman vivaient une vie tellement circonscrite (chambre, bistrot, chantier) que nous, lecteurs, ne savions finalement rien de leur cadre de vie. Peut-être ville, peut-être bourgade : on sait juste qu’il y a une gare à proximité, car c’est de là qu’ils sont partis en train, pour Budapest puis pour l’étranger.

Les deux pièces de théâtre que je chronique aujourd’hui se situent dans une dimension encore différente de la Hongrie (de la Hongrie ouvrière et/ou rurale) : c’est une Hongrie où le car et la bicyclette sont davantage présents que le train (ou la voiture).

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Drago Jančar – Katarina, le paon et le jésuite

Pour ce premier épisode de ma série d’été consacrée aux romans historiques, voici Katarina, le paon et le jésuite, un petit pavé très réussi qui nous emmène dans l’Europe et l’Amérique latine du XVIIIe siècle, en compagnie d’un mélange de pèlerins, de Jésuites et d’armées impériales moins improbable qu’il n’en a l’air.

Je suis toujours à l’écoute de vos suggestions de romans historiques venant d’Europe centrale de l’Est et des Balkans (hors Russie et pays germanophones). Pour en savoir plus, c’est par ici. Lire la suite »


Daša Drndić – Sonnenschein

Avec Sonnenschein, l’écrivaine croate Daša Drndić entre dans le cercle restreint des écrivains capables de dépasser leur contexte personnel, national ou temporel pour proposer un regard dérangeant et hautement inhabituel sur le dernier siècle.

Sonnenschein : le titre, empli d’ironie, est celui de l’édition croate, ainsi que de la traduction française, et est complété par la mention « roman documentaire ». La version que j’ai lue est l’édition anglaise (par Ellen Elias-Bursać pour MacLehose Press) qui, curieusement, omet autant l’étiquette « roman » que celle de « documentaire », et qui porte le titre Trieste. Ce titre me permet d’inscrire cette chronique dans la continuité de mon voyage d’Odessa à Trieste. Lire la suite »


Dorota Masłowska – Polococktail Party

Pour ce dernier épisode de ma série sur les autrices contemporaines d’Europe de l’Est, me voilà de retour sur les bords de la Baltique, cette fois dans une petite ville de Pologne au tout début des années 2000. En toile de fond, l’animosité contre les Russes, qui culmine avec la « journée sans Russkoffs », donne une certaine couleur locale, mais le personnage principal pourrait venir de partout : il est jeune, il est désœuvré, il n’a pas beaucoup d’avenir ; son univers est composé de filles, de drogue, et d’une vision un peu tordue du monde. Lire la suite »


Théodora Dimova – Mères

Le monde s’était éteint à cause du Mondial. Le monde. Mais pas eux.

C’est le soir de la Coupe du monde de football. A Sofia, des milliers de personnes s’apprêtent à s’installer devant la télévision, bière en main, pour suivre le match. Les rues sont écrasées par la canicule d’été, le petit groupe d’adolescents réunis autour d’une femme dans un parc de la ville font l’effet d’une « étrange protubérance » dans la ville déserte.

Cette soirée de Coupe du monde est l’un des plus petits détails qui, comme un fil reliant les différentes perles d’un collier, rassemble les chapitres de ce roman bref et percutant, et lui donne son unité. Ce livre porte le nom de Mères, mais ses chapitres – Andreia, Lia, Dana, Alexander, Nikola, Deyann, Kalina – égrènent ceux de leurs enfants. Seul le dernier chapitre y fait exception : Yavora, le nom de l’énigmatique et adorée Yavora, qui fait le lien à la fois tangible et intangible entre tous ces adolescents, sans pourtant être l’un d’entre eux. Lien, et fermoir, car c’est avec ce chapitre où elle apparait enfin après avoir été incessamment et mystérieusement évoquée, que se résout et se clôt la structure du roman. Lire la suite »