László Krasznahorkai – Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau

et tandis qu’il avançait obstinément, à la recherche de l’entrée, il eut le sentiment que cette étrange longueur, que cette cloison immuablement hermétique et uniforme, là, sur sa gauche, n’étaient pas uniquement là pour délimiter un immense territoire, mais pour lui faire prendre conscience d’une chose : il ne s’agissait pas d’une clôture, mais de la mesure intrinsèque de quelque chose dont l’évocation à travers ce mur cherchait à prévenir le nouvel arrivant que celui-ci aurait bientôt besoin d’autres unités de mesure que celles auxquelles il était habitué, d’autres échelles de valeurs pour s’orienter, que celles qui avaient jusqu’ici encadré sa vie.

couv-au-nord-52976A la lecture des premières pages, j’ai d’abord pensé qu’il allait s’agir d’une promenade-méditation de l’auteur sur le thème du temple japonais. Il est vrai que ces premières pages décrivent la marche, au hasard d’un entrelacs de ruelles abandonnées de Kyôto, d’un personnage nommé d’abord simplement « il ». Il est vrai aussi que le personnage « il » laisse assez rapidement la place au tout aussi mystérieux « petit-fils du prince Genji », signes évidents que le livre portait sur autre chose qu’une promenade-méditation sur le thème du temple japonais. Mais il était tellement facile de mettre de côté ces indices assez vagues et de se laisser plutôt absorber par les belles descriptions du paysage qui s’étend sous nos yeux et celui du passant : les ruelles vides d’un quartier sans intérêt, un long mur d’enceinte en pisé coiffé de tuiles, un pont en bois, léger et délicat, « si léger et délicat qu’il semblait flotter dans les airs », une vallée couverte d’une « débauche de verdure » et, enfin, la première porte d’un temple.

Là, les mots suivent le regard qui retrace, lentement, luxurieusement, l’ensemble formé par les « quatre paires d’épaisses colonnes en bois d’hinoki poli », par le haut socle en pierre, et par le double toit pareil à « deux immenses feuilles d’automne, aux bords déjà légèrement racornis », et se heurte enfin à la vue d’un battant brisé de porte.

Ce battant brisé, dans un ensemble conçu pour être harmonieux, est un premier élément perturbateur dans ce livre où le va-et-vient entre sérénité multiséculaire et irruption du monde forme un motif récurrent : d‘une part, de superbes narrations, à la fois détaillées et contemplatives, de l’organisation du temple, des pierres et des arbres choisis pour sa construction, des panneaux en bois de kashi « finement sculptés à jour » abritant la statue du Bouddha ; d’autre part, la faiblesse physique et mentale du petit-fils du prince Genji, les derniers instants d’un chien battu à mort, ou encore la vulgarité d’un groupe de gardes ivres.

Entre ces deux extrêmes, ce personnage à peine réel, et certainement hors du temps, qu’est le petit-fils du prince Genji. Celui-ci, et sa quête d’un jardin dont peut-être « personne ne l’a vu deux fois », sont l’un des fils conducteurs de ce très court roman.

Parler de fil conducteur n’est pourtant pas entièrement approprié tellement les chapitres paraissent éparpillés : certains (ceux que j’ai préférés avec les chapitres d’ouverture) esquissent en quelques pages la lente et minutieuse construction du temple sur plusieurs centaines d’années, et sont entrecoupés par d’autres dans lesquels le petit-fils du prince Genji déambule dans le temple abandonné, et par d’autres chapitres encore, à la tonalité plus comique, dans lesquels les gardes du protagoniste essaient sans succès de retrouver sa trace.

Le dernier tiers du livre, faisant apparaître un ouvrage assez échevelé sur l’infini, m’a beaucoup moins convaincue, voire m’a agacée, au fur et à mesure que le monde extérieur empiétait sur le calme du temple et que l’auteur laissait exploser son histoire dans toutes sortes de directions. Ce changement de ton est probablement voulu, mais m’a causé de terminer le livre avec le sentiment que l’auteur s’était engagé dans quelque chose qu’il n’avait pas pu tout à fait maîtriser.

J’en voulais presque à Krasznahorkai d’avoir gâché une lecture qui avait commencé avec tant de plaisir mais, en réfléchissant à ce que j’allais écrire sur ce livre, j’ai trouvé beaucoup d’aspects que je n’avais pas forcément notés au départ et qui m’ont presque entièrement réconciliée avec le livre, même si je continue à lui trouver des faiblesses.

Je vois mieux, par exemple, à quel point le temps est un thème central du livre. Ainsi, l’histoire fait s’étaler et se télescoper différents niveaux de temps, celui de la nature et des saisons comme celui des hommes. C’est cependant surtout l’organisation des chapitres, avec la reprise en boucle de certains éléments à chaque fois complétés, et la clôture en forme de remise en cause de tout le livre, que je retiendrai, tout comme cela avait été le cas avec Le tango de Satan, premier roman de László Krasznahorkai, même si ces deux livres n’ont au premier coup d’œil pas grand chose en commun.

László Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau (2003). Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions Cambourakis, 2010.

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Petit guide de la Hongrie, chapitre 12 : Róbert Hász – La forteresse

forteresseJe n’aurais pas pu trouver mieux, pour ce dernier chapitre de mon exploration de la littérature hongroise, que La Forteresse, d’abord parce que c’est un beau livre, saisissant et gratifiant, ensuite parce qu’il donne une tournure vraiment intéressante à la question de savoir ce qu’est la littérature hongroise.

Pourtant, je plongeais complètement dans l’inconnu quand j’ai choisi ce titre, il y a douze mois, pour représenter les années 2000, et puis je n’avais pas été très enthousiasmée par les premiers paragraphes du livre. J’avais buté sur les noms : que venait faire un « Livius » dans un roman censé traiter des années 1990 ? Mais je n’ai ensuite pas eu besoin de faire beaucoup d’efforts pour me laisser entraîner par cette histoire.

Ce nom – Maxim Livius, pour le donner en entier – qui paraît si anachronique, est en fait vraiment une bonne entrée en matière pour un roman où le temps, sa nature insaisissable, et les illusions auxquelles il donne lieu, jouent un rôle aussi prépondérant.

Un peu comme dans Léonid doit mourir, La Forteresse est constitué de deux histoires correspondant à deux périodes de temps différentes. Mais là où le premier roman sépare ces deux histoires avec des chapitres alternant les deux principaux personnages, La Forteresse fait s’enrouler, s’entremêler de manière bien plus serrée, imprévisible et sombrement poétique, ces deux histoires qui émanent du personnage central, Livius.

Pour simplifier, j’aurais envie de dire qu’il y a une « vraie » histoire, ancrée dans le présent du livre, et une « fausse » histoire, celle du passé et des souvenirs. C’est tentant de commencer par la « vraie » pour décrire Livius comme un soldat en mission, touchant à la fin de son service militaire. Mais le livre commence en fait avec l’autre histoire, celle du passé de Livius, au moment où il entre dans le jardin sauvage et ombragé de Fabrio et de ses deux filles Cécilia et Antonia. Une ou deux pages mettent en place ce cadre de verdure mais, soudainement, cette vision se brise et se révèle n’être que cela, une rêverie : Hász transporte brusquement son lecteur sur une route de montagne où Livius, lui aussi réveillé des pensées agréables auxquelles il s’était adonné, se voit pris en charge par deux militaires déplaisants chargés de le mener à la Forteresse.

Première personne depuis longtemps à entrer dans cette Forteresse oubliée dans une zone montagneuse loin de tout sauf d’une frontière invisible, Livius découvre avec grande surprise l’atmosphère très particulière qui y règne : aucune trace de la discipline et de la hiérarchie qui régulent habituellement le monde militaire, très peu de traces même des hommes qui y sont stationnés. Pas d’uniforme, une cuisine raffinée qui tient du miracle alors que la Forteresse vit en autarcie presque totale, aucun contact avec le monde extérieur. Plus inquiétantes, les rumeurs qui courent sur l’ennemi que personne n’a jamais vu et qui peut-être n’existe pas mais contre lequel un Ordre a décrété qu’il fallait veiller. Plus surprenants encore, les souvenirs puissants qui assaillent Livius et les autres, les poussant à élaborer des théories sur la nature du temps. Certains soupçonnent des manipulations d’extraterrestres, d’autres un ennemi intérieur disséminant un gaz neurotoxique. La théorie que fournit le capitaine Mourat à Livius peu de temps après son arrivée à la Forteresse est finalement peut-être la plus plausible:

– Je suis incapable de vous expliquer ce qui se passe réellement ici, car je n’ai aucune idée de ce qu’est la réalité. Je crois, je suis même tout à fait certain que nous sommes assis en ce moment l’un en face de l’autre… Non, tant pis, allons-y carrément ! Disons que selon toute apparence, le temps s’est arrêté pour nous qui vivons sur cette montagne. Mais cela ne décrit pas exactement l’état des choses…

– Le temps, bredouilla Livius ébahi.

Le capitaine approuva de la tête.

– On peut dire que nous avons basculé hors de notre temps.

Livius eut envie de rire.

– Vous pouvez sourire, dit le capitaine d’un ton compréhensif. J’en ferais autant à votre place. Ne m’interrompez pas ! Je vais essayer de vous décrire cela par une métaphore : imaginez que le temps est un fleuve coulant en ligne droite et à vitesse constante sur lequel notre monde, depuis qu’il existe, navigue dans le sens du courant, eh bien, nous sommes ici dans la situation de quelqu’un qu’on aurait soudain jeté sur la rive. Seulement c’est un peu plus compliqué : nous ne restons pas immobiles, nous courons sur la rive le long du fleuve, essayant d’en conserver l’allure, mais notre vitesse n’est jamais celle du courant, la plupart du temps, elle est plus lente, parfois plus rapide, et coïncide très rarement avec elle. Vous ne tarderez pas à faire l’expérience des conséquences de cette entorse du temps, c’est comme cela que j’appelle ce phénomène, à moins que cela ne se soit déjà produit, encore faiblement pour l’instant, puisque vous n’êtes arrivé qu’hier.

– Vous plaisantez, n’est-ce-pas ? demanda Livius d’un ton presque suppliant. Aujourd’hui, tout le monde veut me faire tourner en bourrique.

Ces souvenirs qui, pourtant, emportent à tout moment Livius dans son passé pendant des heures, sans qu’il puisse s’y soustraire, lui font petit à petit remonter la pente de son enfance : le décès de sa mère et l’installation avec son père dans un village ; la rencontre avec Cécilia et Antonia et l’hésitation entre amitié et amour ; la découverte des douloureux secrets de famille ; le départ pour l’université et la décision soudaine de quitter ses études, entraînant l’astreinte au service militaire et nous amenant au présent de la « vraie » histoire.

Tout juste esquissés, certains détails sont là pour montrer que La Forteresse s’inscrit dans un contexte bien spécifique : Livius se souvient de la mort du « Maréchal », de son déménagement dans la « Grande Plaine », du boulanger albanais chez qui il petit-déjeunait chaque matin d’un burek. Les années passent, Livius commence à se faire menacer dans le car de l’école parce qu’il parle une langue minoritaire, la boulangerie albanaise est saccagée et le portrait du « Maréchal » qui l’ornait gît par terre, brisé : au moment où Livius, hongrois de la Voïvodine (nord de la Serbie), termine son service militaire, son pays, la Yougoslavie, est déjà au bord de l’éclatement et des guerres des années 1990.

Ce cadre de plus en plus noir sous-tend l’atmosphère sombre et hivernale qui règne dans la Forteresse alors que le chaos s‘y répand et que les événements se précipitent jusqu’à une fin surprenante et légèrement décalée. Celle-ci résout certaines des questions que se posent les protagonistes mais en ouvre toute une autre série pour le lecteur : quelle est la part de la réalité, quelle celle du rêve dans les deux histoires qui se déroulent autour de Livius ? Faut-il prendre la « vraie » histoire pour la réalité du présent ou est-elle plutôt un cauchemar auquel Livius tente de se soustraire ? Quelle attitude Hász veut-il donner à tous ses personnages (y compris au père de Livius, Antonia, Cécilia et leurs parents, les soldats de la Forteresse) par rapport à leur histoire récente et à son influence sur leur présent ?

La Forteresse est, d’un côté, le roman d’apprentissage d’un homme assez banal mais rattrapé par un passé et un présent qui le dépassent, et, d’un autre côté, le roman de peuples eux aussi aux prises avec un passé qu’ils ne savent pas maîtriser et qui les pousse à l’abîme. C’est enfin, une ambiance très particulière, poétique mais assombrie par la suggestion d’une menace invisible et indéfinissable. La quatrième de couverture place Hász dans la lignée de Kafka, Borges, Buzzati et Gracq, et j’ai certainement été ramenée au Rivage des Syrtes de ce dernier en lisant La Forteresse.

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Né en 1964, Róbert Hász est issu de la minorité hongroise de la Voïvodine, où il commence à être publié des 1981 et où il fonde en 1990 Rubicon, qu’il décrit comme la première maison d’édition privée hongroise. Comme beaucoup, il émigre en Hongrie lors des guerres de Yougoslavie, et s’installe à Szeged, où il est aujourd’hui le rédacteur en chef de la revue littéraire Tiszatáj.

Son premier roman, Le jardin de Diogène, sort en 1997 (2001 pour la traduction française chez Viviane Hamy), bientôt suivi par La Forteresse (2001 en hongrois, 2002 chez Viviane Hamy), Le Prince et le Moine (2006, 2007 chez Viviane Hamy) et Júliával az út, roman familial (2010) non encore traduit. Il reçoit le prix Márai Sándor en 2012 et annonce un nouveau roman pour 2015.


Dmitri Lipskerov – Léonid doit mourir

jpg_leonid_doit_mourirMa seule référence en matière de littérature russe post-1989 était, jusqu’ici, Génération P/Homo Zapiens de Viktor Pelevin : un livre comique, psychédélique, absurde sur l’effet sur la société russe du passage soudain du carcan communiste au free-for-all économique et moral des années 1990. La critique mordante, le sarcasme désabusé de son propos m’avaient beaucoup plu.

C’est un peu pour ça, et un peu aussi parce que j’avais déjà apprécié le travail de traduction de Raphaëlle Pache dans Des mille et une façons de quitter la Moldavie, que j’ai accepté la proposition des Editions du Revif de m’envoyer Léonid doit mourir de l’écrivain russe Dmitri Lipskerov.

J’y ai retrouvé cette démesure dans les capacités de l’imagination de l’écrivain, et ce surréalisme, qui sont peut-être l’une des marques de la littérature russe contemporaine (je ne m’y connais pas assez pour le dire avec plus de certitude). Que ces deux caractéristiques soient très poussées dans l’univers de Léonid doit mourir, il suffit de voir les deux principaux protagonistes pour s’en rendre compte. L’un, Léonid, apparaît dès les premières pages comme un simple conglomérat de cellules doué, un peu dans la lignée de l’Oskar de Günter Grass, d’une capacité étonnante de philosopher avant même sa naissance. S’y ajoutent, après sa venue au monde, six ans passés sans eau ni nourriture dans un recoin perdu d’un orphelinat pour cas psychiatriques, le don de voir à l’envers, et celui de lévitation. L’autre protagoniste, Angelina, tireuse d’élite à la retraite, sait pressentir la mort des hommes et est, à 80 ans passés, mentalement et physiquement étonnamment bien préservée.

Parmi quelques uns des autres aspects surprenants de ce livre, on trouve aussi un lézard doré habituellement niché dans une chevalière mais parfois doté de mouvement, et un docteur sans âge à la recherche de la formule de la vie éternelle.

Léonid, dont la vie commence en 1963, et Angelina, dont le présent se déroule en 2005, sont donc les pièces motrices des deux parties du roman qui, d’abord distinctes et se succédant l’une à l’autre avec régularité, finissent par se télescoper, à l’époque d’Angelina, de manière... inattendue.

Inattendu, comme un peu tout dans ce roman, ce qui a finit par me lasser (le roman compte aussi, à mon avis, quelques longueurs). Je n’accuserai certainement pas Lipskerov d’avoir écrit un livre absurde pour le plaisir d’écrire un livre absurde, mais je ne suis pas convaincue que son objectif – la description d’un pays névrosé et de personnages dépassés par la futilité de quêtes inatteignables, si j’ai bien compris – soit si bien servi par les péripéties qu’il fait subir à ses personnages.

Trop fou pour moi, donc, mais ça ne veut pas dire que d’autres ne l’apprécieront pas : quelques opinions plus enthousiastes ici, ou .

Dmitri Lipskerov

Né en 1964, auteur de plus d’une douzaine de romans dont Le dernier rêve de la raison est aussi traduit aux Editions du Revif, Dmitri Lipskerov vit à Moscou.

Dmitri Lipskerov, Léonid doit mourir (2006). Trad. du russe par Raphaëlle Pache. Editions du Revif, 2014.

 


Vladimir Lortchenkov – Des mille et une façons de quitter la Moldavie

lortchenkov« Nous n’attendons pas grand chose des pays de l’ex-URSS. Nous savons que nous sommes une constellation de l’absurde. Et l’Ukraine est loin d’être le plus absurde. La palme nous revient à nous, la Moldavie. » Les mots sont du moldave Vladimir Lortchenkov, dans un éditorial publié dans le New York Times fin décembre 2013 où il appelait la Moldavie à devenir le 51e état des États-Unis. « Les Moldaves, comme les Américains, sont un peuple de la frontière. Ce n’est pas le but qui importe, mais le fait d’essayer. Nous comprenons peut-être l’absurdité de notre quête vers la terre promise européenne, mais nous ne pouvons pas nous en empêcher. »

Des côtés absurdes et irréductibles de la Moldavie, ainsi que de son potentiel humoristique et entreprenant, Lortchenkov en fait aussi la démonstration dans son très loufoque et divertissant Des mille et une façons de quitter la Moldavie, son premier livre à être traduit en français et récemment publié par les éditions Mirobole (qui m’ont envoyé ce livre et que je remercie).

***

En lisant Des mille et une façons de quitter la Moldavie je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Chicken Run, ce film d’animation des créateurs de Wallace et Gromit, dans lequel des poules pondeuses destinées à l’abattoir tentent de s’échapper de leur poulailler industriel, menées par un coq vantard tombé là par hasard. On remplace le poulailler par la Moldavie, ce petit pays coincé entre l’Ukraine et la Roumanie ; les poules par les Moldaves (ceux qui ne sont pas encore partis) ; et le coq par, au choix, un paysan désabusé, un pope orthodoxe en croisade, et un amoureux inconditionnel de l’Italie, et nous voilà en plein dans le monde un peu délirant de Vladimir Lortchenkov.

Ah oui, l’Italie… le pays rêvé, l’Eldorado de tous ces Moldaves, principalement du petit village de Larga mais aussi d’ailleurs, prêts à tout pour accéder enfin à une vie prospère, loin de la terre pauvre et boueuse, du chômage et de la corruption de leur pays. Seulement, entre la Moldavie et l’Italie, il y a les frontières bien gardées de l’Union Européenne, la malhonnêteté des passeurs et des trafiquants d’organes, et la méfiance de tous les voisins qui encouragent les désirs d’Europe du pays sans vraiment vouloir lui délivrer le sésame.

Qu’à cela ne tienne, Séraphim, Vassili, Païssii, Voronine et les autres sont prêts à prendre les choses en main et là, tous les moyens sont permis. C’est là qu’on apprend que transformer un tracteur en avion, puis en sous-marin, relève du domaine du possible (pour le sous-marin, il suffit d’ajouter les pédales du vélo du voisin). On apprend aussi comment s’y prendre (ou pas) pour se greffer un rein de cochon, et quelques règles de curling, cette discipline olympique qui consiste à placer des pierres rondes dans un certain but. Ça se joue sur glace, apparemment, sauf quand on est Moldave et qu’il n’y a que des champs comme terrain d’entraînement (par curiosité je suis allée voir s’il y avait une équipe moldave de curling à Sotchi cette année. La réponse est non).

Esprits trop rationnels s’abstenir de cette lecture : Lortchenkov fait faire à ses personnages les tours et détours les plus abracadabrants, quoique quand même restant en général juste à la limite de la crédibilité. J’ai envie de penser qu’il met ici en avant les capacités de débrouillardise et d’innovations des Moldaves, qualités qu’ils ont sûrement eu le temps de cultiver dans leur petit coin de l’ex-URSS.

Avec son humour pince-sans-rire, Lortchenkov crée aussi des personnages attachants et singuliers malgré leurs côtés parfois macabres, tel ce Vassili qui rechigne à enterrer sa femme pendue, parce que son corps encore attaché à la branche est parfait pour faire sécher au vent les colliers d’ail. (Presque) tout le livre est comme ça, une succession d’idées, de personnages et de situations loufoques. Quelque fois j’ai eu l’impression que Lortchenkov inventait au fur et ô mesure et ça s’essoufflait un peu, mais seulement pour repartir de plus belle ensuite.

Et il y a tous ces clins d’œil, ces petites blagues dispersées tout au long du livre, comme le tir dans les nuages pour éviter la pluie qui menace un meeting pro-européen (Putin en aurait-il pris de la graine ?), ou l’histoire de l’apprenti ethnologue envoyé parmi les paysans et qui croit entendre de la bouche de l’un d’entre eux une version préservée au long des siècles du mythe de « Cerescu », « Persika » et « Plutonescu ». J’en viens presque à regretter de ne pas être moldave, tant il doit y avoir de références (politiques, sociales, culturelles) qui m’échappent.

Mais ça serait vraiment la seule raison de le regretter, parce qu’à en croire Séraphim et compagnie, il n‘y a vraiment pas grand chose d’attrayant en Moldavie. Après, il y a sa littérature et ça, heureusement, ça s’exporte.

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Né en 1979, Vladimir Lortchenkov est un journaliste et écrivain moldave d’expression russe.

Vladimir Lortchenkov, Des mille et une façons de quitter la Moldavie (Vse tam budem, 2008). Trad. du russe par Raphaëlle Pache. Mirobole Éditions, 2014.


Inga Abele – Les cerfs noirs

AbeleL’année dernière j’étais allée à Košice, deuxième ville de la Slovaquie, Capitale Européenne de la Culture pour l’année 2013 (avec Marseille), et sur laquelle j’écrivais un compte-rendu. L’écrivain hongrois Sándor Márai, né à Košice alors que la ville s’appelait Kassa et faisait partie de la Hongrie, figurait parmi les grands points du circuit culturel de la ville.

Cette année, c’est à Riga, capitale de la Lettonie, qu’a été attribué le titre, l’occasion pour moi de me pencher un peu sur la littérature d’un pays dont j’ai presque tout à découvrir.

C’est là qu’Inga Abele entre en scène. Née en 1972 à Riga, elle est l’auteur de romans, de nouvelles (L’Archange Minotaure en a publié deux recueils : Nature morte à la grenade en 2005, et Saute de vent en 2010), et de pièces de théâtre dont Les Cerfs Noirs.

Loin de Riga, c’est à la campagne que se situe la pièce, à Rasa Panemune où règnent « le silence, la boue, le vent et le froid. Et aucun plaisir. Jamais le moindre plaisir. » C’est Ria qui dit ça, jeune adolescente en brouille avec son père à cause des cerfs que toute la famille a élevés mais que le père s’apprête à tuer et à vendre.

Les Cerfs Noirs se lit très rapidement, une petite cinquantaine de pages pour une courte après-midi le sort réservé aux animaux fait surgir tous les malaises, toutes les tensions entre les personnages. Ceux-ci sont décrits de manière très vivante : Ria, pleine d’idéaux et de rébellion, qui refuse de se cantonner à l’école et aux leçons de piano ; Auguste le voyageur insolite en quête d’argent ; Alf le père indécis au passé trouble ; Janis le grand-père aux mœurs surannées mais aux pieds biens sur terre ; Nadia la deuxième épouse d’Alf, à qui chacun ne cesse de rappeler qu’elle n’est qu’une « vieille Russkof » et qui petit à petit prend le même chemin qu’Aija, la première femme reléguée à l’asile de fous.

La pièce s’ouvre dans une atmosphère assez sereine, mais c’est sur une mini révolution qu’elle se termine alors que Ria et Nadia prennent des décisions surprenantes. Plus que le fond ou les personnages, cependant, j’ai aimé la capacité d’Abele à clore cet épisode de la vie d’une famille tout en entrouvrant la porte juste assez pour montrer au lecteur/à l’audience que cette vie de famille ne pourra plus être comme avant.

La place des femmes dans la société lettone, les relations entre générations, l’absence de la mère, et l’évocation de vies entières au travers d’un épisode concentré en quelques pages : ce sont des thèmes que j’ai trouvés aussi dans « Ants and Bumblebees ». Cette nouvelle d’Abele, traduite en anglais dans le recueil Best European Fiction 2010 et lue par la suite, m’a confirmé que c’est là une auteur à suivre.

Abele portrait

Inga Abele, Les cerfs noirs (Tumšie brieži, 2000/2005). Trad. du letton par Gita Grinberga et Henri Menantaud. Éditions théâtrales, 2008.


Péter Esterházy – Harmonia Cælestis

31F78FCBB4L._En choisissant de lire Harmonia Cælestis, je savais déjà que ce ne serait pas entièrement une partie de plaisir : l’auteur, Péter Esterházy, a une réputation d’écrivain post-moderne bien assise à laquelle je m’étais frottée il y a quelques années en lisant sa contribution à une anthologie de nouvelles hongroises du 20è siècle. Le titre était « The Miraculous Life of Prince Bluebeard » et j’étais restée perplexe, sinon dubitative.

Après cette introduction plus qu’alléchante, je peux dire que je suis sortie de la lecture des 609 pages d’Harmonia Cælestis toujours perplexe, mais moins dubitative.

Mais puisque le livre a pour sujet une histoire de la famille Esterházy, autant aussi présenter l’homme du point de vue familial : né en 1950, Péter Esterházy est l’un des rejetons de ce qui fut l’une des familles les plus puissantes d’Europe Centrale, tant politiquement et culturellement qu’au niveau économique et territorial (étant devenue le plus grand propriétaire terrien de la Hongrie au 18è siècle).

Dixit Péter, le nom d’Esterházy est synonyme de rêve : « qui saurait passer en revue toutes les douces mélodies qui résonnaient chez les Hongrois d’autrefois lorsqu’ils prononçaient le nom de mon père qui, en résumé. » (sic).

Nicolaus Esterházy, celui par qui tout a commencé

Nicolaus Esterházy, celui par qui tout a commencé

C’est donc en quelque sorte de l’intérieur qu’Esterházy raconte cette famille mais attention : loin d’être une biographie linéaire ou une saga familiale avec des bons et des méchants, Harmonia Cælestis est un livre touffu, exigeant, déstabilisant, qui joue sur les mots et la chronologie et où l’incertitude (mais qu’est-ce qu’il veut bien dire ici ?! Où s’arrête le réel, où commence l’imagination?) est autant le fil conducteur que les divers membres de cette famille.

C’est surtout vrai du premier livre, puisqu’il y en a deux bout à bout, l’un traduit par Joëlle Dufeuilly et l’autre par Agnès Járfás. Pour tout dire, le premier m’a vraiment fait l’effet d’un pensum (bizarrement, la présentation en paragraphes numérotés m’a fait penser à En Marge de Casanova de Miklós Szentkuthy, un livre des années 1930 au caractère lui aussi expérimental et dont je ne suis pas encore venue à bout).

« Tout, chez mon père, fonctionnait sur la base d’une logique zigzaguante, voire saute-moutonnante », écrit Esterházy au paragraphe 147 : « zigzaguant » et « saute-moutonnant » sont certainement deux qualificatifs très appropriés pour décrire la structure de ce premier livre. Logique il y a (sûrement), mais je ne suis pas tout à fait sûre si le but est de s’y perdre ou de s’y retrouver.

Ainsi, Esterházy saute allégrement d’un siècle à l’autre, d’une association d’idées à l’autre, d’un langage châtié façon vieux français à un autre beaucoup plus cru, voire obscène : au lecteur de suivre tant bien que mal (pour ma part, plutôt mal que bien). Des leitmotivs – les « mon père » et « ici apparaît le nom de mon père », les « c’est ainsi qu’ils firent connaissance » (le père et la mère), l’origine supposée du nom de famille, et j’en passe – rythment la lecture mais ne font que brouiller davantage les pistes, en créant une impression constante de déjà-vu qui se moque du passage du temps entre le 18è siècle de Marie Thérèse et les années 1970. Et si Esterházy semble parfois se poser pour s’attarder sur un personnage ou une histoire, ce n’est que pour repartir ensuite de façon encore plus délirante.

Ce qui a rendu la lecture un peu plus supportable, c’est quand même sa capacité à encapsuler de manière succincte une idée générale sur l’histoire de la Hongrie et des Hongrois :

« Le peuple de Kanizsa souffrit beaucoup avec le Turc, il aspirait vivement à s’en libérer, mais, tout de même, il aurait bien aimé qu’après le Turc ne vînt pas l’Allemand (qu’ensuite, après l’Allemand arriverait le Russe, personne n’aurait jamais osé l’imaginer ; qu’après le Russe personne ne vienne mais que ce soit presque comme si quelqu’un était encore là, encore moins).

« Selon son opinion, opinion partagée par la génération à laquelle il appartenait, la question des « larmes d’enfant » était facile à résoudre. Sur la balance de la révolution, la compote de fruits mélangés pesait visiblement plus lourd qu’une larme. »

« Mon père aimait passionnément la lecture, c’était sa vie, oui, mais ses doigts, à cause de l’embonpoint précédemment décrit, s’emboudinèrent à l’extrême. C’est pourquoi mon père engagea un « tourne-pages », un jeune homme qui, avec délicatesse et bon sens du rythme, tournait les pages. Aussi mon père lisait-il comme s’il jouait de la musique. Cela constitua plus tard, après la guerre, l’une des pluslourdes charges pesant contre lui : à travers la personne du tourne-pages, c’est tout le peuple hongrois qu’il aurait humilié. »

Par comparaison avec cet espèce de vieux meuble peinturluré, mangé de vrilles mais qui tient encore debout et dont on ne sait pas l’usage exact, qu’est la première partie, la deuxième fait l’effet d’un meuble Ikea monochrome basique.

Esterházy n’y jette pas aussi loin son filet, se contentant en général de prendre pour protagonistes son grand-père, son père et sa propre génération, et d’adopter un style beaucoup plus lisse (et qui m’a bien davantage plu). Mais, mais, ce n’est pas pour dire qu’il n’y a pas ici aussi de mirages, de faux-semblants et d’illusions voulues. Esterházy continue de jouer avec son lecteur et de se moquer de la frontière entre le vrai et son contraire. Le ton est donné dès le départ  :

« Les personnages de cette biographie romancée sont fictifs : ils n’ont ni existence légale ni épaisseur psychologique, sauf dans les pages du présent livre. Dans la réalité, ils n’existent pas et n’ont jamais existé. »

et fait écho à de nombreux passages du premier livre (« il est bigrement difficile de mentir quand on ne connaît point la vérité », « même s’il part de la réalité, ce livre doit être lu comme un roman, dont on ne peut exiger ni plus ni moins que ce qu’un roman peut offrir (tout) »). Ce n’est d’ailleurs pas le seul écho, puisque nombre d’anecdotes se retrouvent d’un livre à l’autre, souvent modifiées, peut-être pour accentuer l’incertitude créée par le passage du temps et ce qu’il fait à la mémoire.

Si j’ai davantage aimé le deuxième livre, c’est parce qu’en plus du style plus lisible, on a bien davantage l’impression de suivre les vies des protagonistes, que ce soit à l’époque des 133 jours communistes de Béla Kun en 1919 ou à celle de la relégation à la campagne des éléments subversifs qu’étaient censés représenter ces aristocrates dans les années 1950. On y lit par exemple de longs extraits d’une sorte de journal du grand-père sur la situation politique de l’époque, parsemés d’interjections de Péter Esterházy –

« Temps difficiles du point de vue personnel : ma femme étant le fille du président du gouvernement antibolchevique de Szeged, le commissaire du peuple Hamburger a eu la gentillesse de me féliciter en tant que mari de l’otage le plus précieux de la Commune. Gloire douteuse. Brièvement j’ai même passé quelques temps en prison, à la cave Batthyány, en tant qu’hôte des Gars de Lénine, Cserni et Cie, en laissant ma femme seule avec notre premier-né. [Ca, c’est mon petit papa ! Mon papa ! Mon père est né ! J’en ai le document !] »

Que ce document ait été fabriqué de toutes pièces ou qu’il contienne effectivement un témoignage du grand-père, cela importe finalement peu, de même que savoir si tel ou tel épisode est arrivé à l’un plutôt qu’à l’autre, ou pas du tout. Qu’il fallait se méfier, je le savais déjà, mais ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est le passage où le grand-père rabroue son fils pour avoir pris un car sans billet.

« Dans ce cas, il se trouve maintenant, mon fils, que tu vas aller à la gare routière, acheter un billet et le déchirer.

– Et après ?

– C’est tout.

– Et je dois rapporter le billet ?

– Pourquoi le rapporterais-tu ?

– Pour te le montrer.

– Pour quoi faire ?

Mon père y est allé, en a acheté un et il l’a déchiré ; l’ordre s’est rétabli. »

C’est une histoire assez banale, c’est vrai, mais que j’avais déjà croisée dans un livre sur les aristocrates de Transylvanie, dans lequel une descendante des familles Pálffy et Apponyi (deux autres grandes familles aristocratiques hongroises) racontait exactement la même chose : « One time she took the train to Fót. She was too late to buy a ticket and no conductor came along, so she paid neither the fare nor a fine. When her father heard that, he made her go to the post office and buy stamps to the value of a train ticket to Fót, then bring them home and burn them. » Tous les aristocrates hongrois ont-ils une histoire similaire à leur nom, ou s’agit-il d’une histoire qui circule dans certains milieux et qu’Esterházy se serait approprié pour son propre compte ?

Il possède en tout cas bien l’art du recyclage, y compris d’une de ses publications à une autre. Ainsi, avant d’attaquer le deuxième livre, j’ai feuilleté « The Miraculous Life of Prince Bluebeard » pour me rappeler pourquoi son style m’avait tant déplu. Quelle n’a été ma surprise d’y lire un paragraphe sur un homme envoyé à Mauthausen, revenu avec juste la peau sur les os, qui devient membre du Parti Communiste en 1945, est emprisonné et libéré en 1956. Ce paragraphe, daté d’au moins avant 1995 et qui fait partie d’une nouvelle toute à fait différente, reprenait presque mot pour mot un paragraphe d’Harmonia Cælestis (paru en 2000, mais qui a apparemment été écrit pendant dix ans).

Esterházy, un plagieur et self-plagieur ? Probablement pas, ou du moins reprendre et ré-écrire semble pour lui faire partie du processus d’écriture post-moderne.

Cela m’amène à la question de la traduction, qui n’est jamais anodine mais surtout pas dans Harmonia Cælestis. Pendant toute la lecture de la première partie, même en saluant le travail de la traductrice qui n’a pas dû être facile du tout, je n’ai pas pu me départir de la pensée que la version hongroise est peut-être plus compréhensible dans la mesure où les jeux de mots et les allusions constantes y figurent avec toutes leurs facettes pas toujours traduisibles. La traductrice baisse d’ailleurs les bras à l’occasion, par exemple avec le « (cápa ! cápa ! : jeu de mot intraduisible) » qui clôt un paragraphe tournant autour du thème de la castration (la traductrice de la version anglaise n’y va pas par quatre chemins, elle donne la traduction littérale du mot – « shark! shark », c’est tout. Elle pense peut-être, avec raison, qu’une bizarrerie de plus ou de moins n’y changera rien.)

Par contre, ce qui m’a un peu plus dérangé, c’est que ces insertions de la traductrice figurent à l’intérieur du texte, sans changement de police de caractère, et qu’étant donné le style toujours changeant d’Esterházy il n’est pas toujours facile de voir quelles sont les explications de la traductrice et quelles celles d’Esterházy. La version hongroise contient aussi un long commentaire d’Esterházy dans lequel il explique un peu son procédé (« A sentence never stands in isolation ; it is always intertextual. If I write down a yes, that is always just a bit the last word of Joyce’s Ulysses as well. These borrowed words are interwoven into this text not for lack of my own but to show that literature is a commentary on our shared human experience. », pour reprendre la traduction anglaise), suivi d’une longue liste de personnes et de titres auxquels il a fait des emprunts plus ou moins direct. Ni l’un ni l’autre ne figure pas dans la traduction française, pourquoi ? C’est en tout cas dire que l’incertitude mentionnée plus haut comme fil directeur du livre fonctionne vraiment à tous les niveaux de l’écriture et de la lecture.

Tout ça ne m’aura pas laissé une impression entièrement plaisante, au cours surtout de la lecture de la première partie, mais Harmonia Cælestis m’aura certainement fait cogiter sur un type d’écriture auquel je ne suis pas habituée, et j’ai pris plaisir à y réfléchir et à écrire ce très long billet. Ce n’était donc pas une lecture tout à fait inutile, et je tenterais volontiers un autre livre une fois remise de celui-ci.

Photo: PIM.hu

Photo: PIM.hu

Ironie du sort, l’incertitude et les faux-semblants font partie du fondement même de la relation (réelle et écrite) entre Péter Esterházy et son père qu’il avait encensé dans Harmonia Cælestis : quelques jours après avoir terminé le livre en janvier 2000, il obtient accès aux documents collectés sur lui et sa famille durant la période communiste. Il pense trouver des informations sur la surveillance exercée sur lui, mais c’est en fait un dossier sur les activités d’indicateur menées par son père pendant plusieurs décennies qu’on lui tend. Du choc naît Revu et Corrigé, commencé aussitôt et publié deux ans plus tard, dans lequel il retranscrit le chemin parcouru pour réévaluer l’histoire de son père et sa propre réflexion sur l’histoire familiale menée dans Harmonia Cælestis.

Péter Esterházy, c’est aussi : un mathématicien de formation, un écrivain parmi les plus connus de la Hongrie aujourd’hui, une collection de prix et d’honneurs internationaux prestigieux (commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres, pour n’en citer qu’un), et plusieurs autres titres dont le dernier à sortir en français est Pas Question d’Art, sorti chez Gallimard l’année dernière.

 

 

Péter Esterházy, Harmonia Cælestis. Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly et Agnès Járfás. Gallimard, 2001.

Je finis ce billet juste à temps pour l’émission d’Arte sur Péter Esterházy et Péter Nádas ce soir (émission à suivre aussi sur Tête de Lecture) et pour l’ajouter au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

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Tout le temps – Janusz Anderman

Les hauts et les bas d’une vie d’imposteur, c’est un peu le sujet de Tout le temps, dont le protagoniste, qui pour le lecteur n’existera que sous les initiales A.Z., grandit sous le régime communiste polonais.

Etre cynique, manipulateur et arriviste, il gagne une certaine notoriété au sein de l’opposition clandestine en tant que poète et écrivain. A l’ouverture du livre, ce n’est pourtant plus qu’un homme âgé, un peu las, mais qui continue d’utiliser ses vieilles méthodes pour tenter de se faire une place dans une Pologne des années 2000 qui l’a oublié.

La méthode principale, c’est la conquête féminine, la plus récente étant celle d’une actrice âgée, et qui a elle aussi plutôt sombré dans l’oubli. La plus récente sera aussi la dernière, les deux se retrouvant dans la trajectoire d’un poids lourd roulant à contresens de Gdansk à Varsovie. Tout le temps, c’est à la fois le récit des derniers instants de la vie de A.Z. et, au rythme des « perturbations du temps qui ralentit violemment », un long flashback discontinu sur sa vie, son œuvre, les occasions saisies et celles ratées.

L’oeuvre, celle vraiment créée par lui-même, c’est un recueil de poésie concrète, qui lui gagne ses entrées au Club des jeunes de la Société des écrivains polonais, et probablement toute une progéniture procréée au rythme de liaisons éphémères.

Et puis il y a l’autre œuvre, celle qui l’a vraiment mis sur le devant de la scène littéraire polonaise et internationale : « une œuvre n’existe qu’à partir du moment où elle entre dans le monde », se dit A.Z. alors qu’il se remémore le roman et les pièces de théâtre radiophonique, l’une volée au patient suicidaire d’un hôpital psychiatrique où A.Z. a trouvé refuge pour éviter le service militaire, les autres subtilisées à une amante, chef de rédaction du service littéraire d’une station de radio.

Si A.Z. fait partie du mouvement d’opposition, c’est par opportunisme plus qu’autre chose, car là aussi cet engagement n’est que de façade : il sait tirer les bonnes ficelles, maintenir les bons contacts sans s’engager de manière trop compromettante, et au besoin de disparaître quand cela permet de renforcer le mythe du résistant.

Passé le cap de 1989, cependant, il peine à trouver sa place. Alors que des compagnons de jeunesse accaparent le pouvoir ainsi que le devant de la scène culturelle, lui vivote au moyen de combines, d’artifices et d’opportunisme sans pourtant pouvoir se faire la niche dont il lui semble qu’elle lui est due.

On pourrait s’attendre à ce qu’il fasse preuve de remords alors que sa vie lui passe de nouveau sous les yeux mais non, au contraire, il se demande jusqu’au bout quelle marche il a bien pu rater, ou si c’est qu’il n’a « pas baisé les femmes qu’il fallait ». C’est d’ailleurs une question – celle de l’échec de sa vie post-communiste – qui reste ouverte, bien que le secret de la vacuité de sa création littéraire soit resté bien gardé.

D’un certain côté, Tout le temps met le doigt sur une fêlure de la société communiste, entre régime et opposition, fêlure dans laquelle une personne telle qu’A.Z. peut s’immiscer et prospérer à force de louvoiements, mais à la disparition de laquelle il n’a pas réussi à survivre.

C’est aussi un document bien écrit et intéressant sur le milieu artistique polonais vers la fin de la période communiste et aux débuts de l’ère capitaliste débridée.

Janusz Anderman, Tout le temps (Cały czas, 2006), trad. du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski. Les Editions Noir sur Blanc, 2010.

Photo: E. Lempp

Né au sud de la Pologne en 1949, Janusz Anderman a travaillé pour des journaux étudiants avant de devenir écrivain, scénariste et traducteur. Le Souffle coupé (1983), un recueil de nouvelles, est le premier à entrer au catalogue des Éditions Noir sur Blanc en 1990. D’autres ouvrages ont été publiés en anglais dans les années 1980 peu après leur parution dans des maisons d’édition polonaises à Londres et Paris.

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Avec Tout le temps, j’ajoute un titre à la catégorie « Pologne » du tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne