Kateřina Tučková – L’expulsion de Gerta Schnirch

Il y a quelques années, j’avais entendu une conférence de la chercheuse Christine Cadot dans laquelle elle décortiquait le rôle des symboles dans l’émergence – ou non – d’une mémoire collective européenne. Un exemple m’avait frappée, celui de la perception de la fin de la seconde guerre mondiale : si le 8 mai, en France par exemple, marque la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, la date n’a pas la même valeur symbolique pour une bonne partie de l’Europe de l’Est où, à ce moment, les troupes soviétiques n’étaient déjà plus considérées comme des libérateurs mais comme des occupants.

C’est cette conférence qui m’est revenue à l’esprit en repensant au roman historique de Kateřina Tučková, non pas parce que celui-ci parle d’Europe ou d’occupation soviétique, mais simplement parce qu’il illustre cette divergence de destins entre l’Ouest « libre » et l’Est placé sous l’emprise communiste.

L’histoire de Gerta Schnirch est celle d’une double perdante du XXe siècle, et commence déjà avant la guerre. Brno, capitale de la Moravie – et ville natale de Kateřina Tučková – s’appelle alors aussi Brünn pour l’importante communauté allemande qui peuple cette région. Gerta, comme son frère Friedrich, nait dans une famille mixte – mère tchèque, père allemand – et grandit avec les deux langues jusqu’à ce que son père, totalement converti à la propagande nazie, bannisse le tchèque de la maison. A la fin de la guerre, le retour de bâton ne tarde pas à arriver : Gerta, mère d’une toute petite fille, est expulsée de Brno avec des milliers d’autres femmes, enfants et vieillards.

Presque entièrement narré du point de vue de Gerta, le roman décrit l’horreur des convois d’expulsés, la longue marche vers une destination incertaine mais où l’insécurité, la violence, la faim et la soif, la dysenterie sont autant de périls auxquels beaucoup succombent. Tirée du camp où sont parqués les expulsés pour aller travailler sur une ferme proche de la frontière autrichienne, Gerta survit et assiste, dans ce petit village auparavant stable et prospère, aux vagues successives d’arrivée de nouveaux habitants, d’accaparement des anciennes propriétés juives ou allemandes, et d’instauration de nouvelles relations de pouvoir qui présagent la mainmise des nouveaux maîtres communistes.

En arrière-plan du nouveau quotidien de Gerta, une question traverse cette première moitié du roman : chassée du jour au lendemain sans aucune forme de jugement ou de compensation, uniquement sur la base de son appartenance à la communauté allemande, Gerta n’est-elle pas devenue victime uniquement parce qu’elle a été jugée coupable par association ? Certes, son père était ardent partisan ; certes, son frère a fait partie des Hitler Jugend avant d’être envoyé sur le front de l’Est ; certes, elle-même a participé à des collectes en soutien aux troupes nazies. Mais n’est-elle pas aussi la fille d’une mère tchèque, ses plus proches amis n’étaient-ils pas tchèques, n’était-elle pas trop jeune pour être ensuite jugée responsable et coupable ?

Cependant, dans cette société qui peine à se relever des destructions de la guerre, il n’y a personne pour écouter ces questions, et encore moins pour y répondre. De chapitre en chapitre, alors que les années passent, Kateřina Tučková dresse le portrait d’une femme qui s’enfonce dans une solitude toujours plus profonde, gardant pour elle le souvenir de toutes les personnes qui ont traversé sa vie et qu’elle a perdues, alors que sa fille s’éloigne aussi d’elle, n’ayant jamais pu comprendre cette mère qui portait trop de silence en elle. Par-delà la femme, c’est toute une société d’après-guerre, rongée par les non-dits, les privations, les disparitions jamais expliquées et les espoirs déçus, que Tučková dépeint, et même la chute du mur arrive trop tard pour cette génération, trop tard pour répondre aux questions que Gerta s’est si longtemps posées.

« L’expulsion de Gerta Schnirch » est un livre d’autant plus poignant qu’il n’essaie pas de terminer sur une note optimiste cette histoire d’une vie gâchée : en cela, il colle probablement davantage à la vraie vie, mais c’est rare de lire à la dernière page d’un roman un constat sans appel de défaite tel que celui que porte la fille de Gerta sur la vie de sa mère. Pour autant, le style réaliste du roman, la capacité de Tučková à suggérer le passage du temps sans jamais s’étendre sur le contexte historique (car elle épouse le point de vue des protagonistes qui eux-mêmes n’ont que des informations fragmentaires sur ce qui se passe autour d’eux) le préserve de verser dans l’apitoiement.

Crédit photo: Vojtěch Vlk

Publié en République tchèque en 2009, le roman a connu un succès assez important – il a par exemple reçu le prix Magnesia Litera des lecteurs en 2010, et a été traduit en italien, hongrois, allemand et polonais. J’en avais entendu parler lors d’un séjour à Brno, ville aujourd’hui agréable et dynamique qui garde encore quelques traces de la présence allemande d’avant-guerre – notamment la merveilleuse Villa Tugendhat, dont l’histoire depuis sa conception par l’architecte Ludwig Mies van der Rohe en 1928-1930 est l’incarnation d’un autre pan de l’histoire mouvementée des différentes minorités de cette région. On m’en avait dit tellement de bien que je ne me suis pas laissée décourager par l’absence de traduction française et l’ai lu dans la version hongroise (publiée par une maison d’édition basée à Bratislava). Kateřina Tučková n’étant pratiquement pas connue en France, je lui ai proposé de présenter aussi elle-même son livre ici : le jeu de questions-réponses est à découvrir sur ce blog dans les jours à venir et c’est aussi une manière de prolonger ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale en y incluant des jeunes auteures non encore traduites en français.

Kateřina Tučková, Gerta Schnirch meghurcoltatása (Vyhnání Gerty Schnirch, Host, 2009). Traduit du tchèque au hongrois par Borbála Csoma, Kalligram, 2012.

Un autre roman tchèque à découvrir, dont l’auteure prend Brno durant la guerre comme point de départ pour inventer le destin bouleversé d’une femme : La Belle de Joza, de Květa Legátová (en français aux Editions Noir sur Blanc, 2008).

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György Dragomán – Le roi blanc

roi blancLe roi blanc est un livre tellement réussi que ce serait tentant d’écrire seulement « lisez-le » et de m’arrêter là. Mais je vais quand même essayer d’argumenter.

Deuxième roman de l’auteur hongrois György Dragomán, traduit dans une trentaine de langues, Le roi blanc est l’histoire racontée par lui-même de Dzsátá, un garçon de 11 ans. Dzsátá vit seul avec sa mère depuis le départ de son père « en voyage (…) au bord de la mer, dans un centre de recherche, pour une affaire urgente. » Supposé être absent juste une semaine, cela fait plus de six mois que le père est parti lorsque le livre débute, et en ce 17 avril, jour de l’anniversaire de mariage de ses parents, nous écoutons Dzsátá nous raconter comment il a fait la surprise à sa mère de lui offrir dès l’aube un beau bouquet de tulipes.

… puis elle a lissé ses cheveux en arrière et a soupiré, c’est toi mon garçon ?, moi, je suis sorti sans rien dire et je me suis arrêté près de la table, et je lui ai dit que je voulais lui faire une surprise, et je lui ai demandé de ne pas m’en vouloir…

La surprise tourne courte avec la visite menaçante de deux « collègues » du père, qui révèlent au lecteur ce que Dzsátá se refuse tout au long du livre à admettre : que le séjour de recherche d’une semaine du père est un euphémisme pour désigner le camp de travaux forcés du canal du Danube.

C’est ainsi, de la bouche d’adultes, que nous comprenons que le roman se déroule dans un pays et une époque fortement inspirés de la Roumanie des années 1980, et que nous comprenons aussi les défilés du premier mai, les queues interminables devant les magasins, la disparition de généraux sur les photos officielles, et d’autres détails qui émaillent le récit de Dzsátá. Pour lui, ces éléments font partie de son quotidien et sont présentés comme tels, et c’est justement cette capacité de l’auteur à maintenir de bout en bout l’illusion d’entendre un garçon de 11 ans nous racontant une vie qu’il conçoit comme normale (bien qu’il s’y passe parfois des choses inexplicables même pour lui) qui fait du roman un tel exploit (exploit qui est aussi celui de la traductrice Joëlle Dufeuilly).

C’est aussi un excellent point de vue pour saisir ce que vivre dans une société manipulatrice comme celle de la Roumanie à cette période signifiait, car Dzsátá nous relate son quotidien, celui d’un enfant parmi d’autres, avec l’école, les bêtises, les amis. Sauf que tout cela dépasse en gravité une simple Guerre des boutons, tant la violence est omniprésente, parfois de manière choquante. Il ne s’agit pas ouvertement de violence politique (même si la visite des collègues du père en est un exemple), mais d’une violence presque banalisée entre enfants, entre professeurs et enfants, adultes et enfants, comme si ceux qui la pratiquent avaient perdu l’habitude d’utiliser la moralité comme unité de mesure pour leurs actions.

A côté de la violence physique, la manipulation et l’intimidation sont aussi très présentes. Dzsátá tente de trouver son chemin parmi les discours des adultes autour de lui, comme s’il s’agissait d’un jeu d’échecs perpétuel dans lequel il doit deviner les arrière-pensées de ceux qui l’entourent, déchiffrer, avec ses repères d’enfant espiègle, leurs vrais objectifs politiques ou personnels. La violence, le mensonge, la triche, le dévoiement des valeurs : le chapitre « Soupape » est un excellent condensé parmi d’autres de ces thèmes qui traversent le roman.

… et, quand je me suis levé, j’ai cru que je ne pourrais jamais décoller du banc, mais, finalement, j’ai réussi, car j’ai vu mes chaussures avancer sur le parquet, puis sur le ciment du couloir, j’ai remarqué qu’un de mes lacets était à moitié dénoué, à la fin, le bout du lacet s’est carrément retrouvé sous mon talon, mais je ne sentais rien…

Le récit est déroulé à un rythme haletant, le rythme de Dzsátá, qui semble raconter tout ce qui lui passe par la tête – comme Emma dans Le bûcher mais une immédiateté et une urgence qui le différencient totalement de cet autre personnage créé par Dragomán. Mais si Dzsátá est un personnage bavard (bien qu’on ne sache pas pourquoi, pour qui ni avec combien de recul il est si bavard), Dragomán sait aussi user du silence pour donner encore plus d’épaisseur à cet enfant qui, ici, tente de gérer les conséquences émotionnelles de la menace qui pèse sur son père et, là, montre sa compréhension du système autour de lui et des manières de s’en accommoder.

… alors je me suis tu et je n’ai même pas tenté de deviner où on allait, j’ai préféré compter les pas, arrivé à chaque coin de rue, j’énonçais en moi-même le nombre de pas jusqu’au coin suivant…

Tout cela est tragique et il ne faut pas espérer une fin heureuse, mais pourtant ce n’est pas toujours le tragique qui domine. Là encore, le choix de faire d’un enfant le narrateur permet d’apporter de nombreuses touches absurdement comiques provenant du décalage entre le sérieux de certaines situations et leurs réponses d’enfants, et vice-versa : le chapitre où Dzsátá et son copain Szabi essaient de tomber malade est particulièrement drôle de ce point de vue.

Tout cela est aidé par une traduction remarquable dans la justesse de ton et la fluidité de la narration non-stop de Dzsátá. En comparant avec la traduction anglaise que j’avais lue il y a plusieurs années, j’ai noté quelques différences intéressantes entre les deux textes. Dès le premier chapitre, par exemple, la version française contient quelques phrases où les pensées et les temporalités s’enchainent sans coupure, alors que la version anglaise introduit un point final et un retour à la ligne pour la même phrase. Par curiosité, je suis allée voir l’original, auquel la version française semble plus fidèle de ce point de vue.

Une autre divergence, également importante, est que la version française donne quasiment tout le temps les noms de personnes dans l’original hongrois (une exception : Öcsi devient « Öcsi, son petit frère ») alors que la version anglaise met tout simplement « his kid brother » sans donner le surnom. Öcsi est le diminutif tiré de « öcs », nom commun pour désigner un frère cadet). Beaucoup de noms sont en fait des surnoms, que la version anglaise traduit : ainsi Csákány devient Pickaxe, le menacant Vasököl du chapitre « Soupape » devient Iron Fist.

Je sais que la question de la traduction des noms propres fait l’objet d’un débat parmi les praticiens, et pour ma part je préfère les lire dans la version d’origine pour la touche d’étrangeté qu’ils apportent, au risque d’y perdre un peu de la profondeur du texte (les notes de bas de page ou de fin de texte peuvent répondre à ce problème). Cependant j’ai posé la question à l’auteur lors de ma rencontre récente avec lui, et sa réponse était catégorique : il faut traduire les noms propres ! Dragomán lui-même tend cependant un peu un piège à tous ses traducteurs avec le nom de son personnage principal et son orthographe : écriture à la hongroise de son surnom d’enfance tiré d’un mot roumain, il surprend tant les hongrois que les roumains, et quant aux autres traducteurs, la version française opte pour Dzsátá, l’anglaise pour Djata (donnant ainsi une meilleure idée de la prononciation).

Le style, le personnage et l’histoire donnent beaucoup de raisons d’apprécier ce roman et the-white-king-1je suis surprise que sa traduction française, sortie en 2009, ait laissé si peu de traces dans la blogosphère française (ce lecteur l’a aussi apprécié récemment). Mon autre surprise vient du choix de l’image de couverture représentant un beau village des collines, avec ses maisons en bois enfouies sous la neige et une église entourée d’arbres. C’est très pittoresque, très « paysage des Carpathes », et ça n’a rien à voir avec le contenu du roman ! De ce point de vue la couverture de ma version anglaise (il en existe plusieurs) est bien plus juste avec cet enfant un peu gauche et en plein mouvement, et cette pièce du jeu d’échec qui donne son titre au roman et dont je n’ai pas du tout parlé comme de beaucoup d’autres aspects du roman. Peut-être le plus simple serait finalement de juste dire « lisez-le ! ».

György Dragomán, Le roi blanc (A fehér király, 2005). Trad du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2009.

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Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’on peut retrouver de nombreuses lectures du monde.


László Krasznahorkai – Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau

et tandis qu’il avançait obstinément, à la recherche de l’entrée, il eut le sentiment que cette étrange longueur, que cette cloison immuablement hermétique et uniforme, là, sur sa gauche, n’étaient pas uniquement là pour délimiter un immense territoire, mais pour lui faire prendre conscience d’une chose : il ne s’agissait pas d’une clôture, mais de la mesure intrinsèque de quelque chose dont l’évocation à travers ce mur cherchait à prévenir le nouvel arrivant que celui-ci aurait bientôt besoin d’autres unités de mesure que celles auxquelles il était habitué, d’autres échelles de valeurs pour s’orienter, que celles qui avaient jusqu’ici encadré sa vie.

couv-au-nord-52976A la lecture des premières pages, j’ai d’abord pensé qu’il allait s’agir d’une promenade-méditation de l’auteur sur le thème du temple japonais. Il est vrai que ces premières pages décrivent la marche, au hasard d’un entrelacs de ruelles abandonnées de Kyôto, d’un personnage nommé d’abord simplement « il ». Il est vrai aussi que le personnage « il » laisse assez rapidement la place au tout aussi mystérieux « petit-fils du prince Genji », signes évidents que le livre portait sur autre chose qu’une promenade-méditation sur le thème du temple japonais. Mais il était tellement facile de mettre de côté ces indices assez vagues et de se laisser plutôt absorber par les belles descriptions du paysage qui s’étend sous nos yeux et celui du passant : les ruelles vides d’un quartier sans intérêt, un long mur d’enceinte en pisé coiffé de tuiles, un pont en bois, léger et délicat, « si léger et délicat qu’il semblait flotter dans les airs », une vallée couverte d’une « débauche de verdure » et, enfin, la première porte d’un temple.

Là, les mots suivent le regard qui retrace, lentement, luxurieusement, l’ensemble formé par les « quatre paires d’épaisses colonnes en bois d’hinoki poli », par le haut socle en pierre, et par le double toit pareil à « deux immenses feuilles d’automne, aux bords déjà légèrement racornis », et se heurte enfin à la vue d’un battant brisé de porte.

Ce battant brisé, dans un ensemble conçu pour être harmonieux, est un premier élément perturbateur dans ce livre où le va-et-vient entre sérénité multiséculaire et irruption du monde forme un motif récurrent : d‘une part, de superbes narrations, à la fois détaillées et contemplatives, de l’organisation du temple, des pierres et des arbres choisis pour sa construction, des panneaux en bois de kashi « finement sculptés à jour » abritant la statue du Bouddha ; d’autre part, la faiblesse physique et mentale du petit-fils du prince Genji, les derniers instants d’un chien battu à mort, ou encore la vulgarité d’un groupe de gardes ivres.

Entre ces deux extrêmes, ce personnage à peine réel, et certainement hors du temps, qu’est le petit-fils du prince Genji. Celui-ci, et sa quête d’un jardin dont peut-être « personne ne l’a vu deux fois », sont l’un des fils conducteurs de ce très court roman.

Parler de fil conducteur n’est pourtant pas entièrement approprié tellement les chapitres paraissent éparpillés : certains (ceux que j’ai préférés avec les chapitres d’ouverture) esquissent en quelques pages la lente et minutieuse construction du temple sur plusieurs centaines d’années, et sont entrecoupés par d’autres dans lesquels le petit-fils du prince Genji déambule dans le temple abandonné, et par d’autres chapitres encore, à la tonalité plus comique, dans lesquels les gardes du protagoniste essaient sans succès de retrouver sa trace.

Le dernier tiers du livre, faisant apparaître un ouvrage assez échevelé sur l’infini, m’a beaucoup moins convaincue, voire m’a agacée, au fur et à mesure que le monde extérieur empiétait sur le calme du temple et que l’auteur laissait exploser son histoire dans toutes sortes de directions. Ce changement de ton est probablement voulu, mais m’a causé de terminer le livre avec le sentiment que l’auteur s’était engagé dans quelque chose qu’il n’avait pas pu tout à fait maîtriser.

J’en voulais presque à Krasznahorkai d’avoir gâché une lecture qui avait commencé avec tant de plaisir mais, en réfléchissant à ce que j’allais écrire sur ce livre, j’ai trouvé beaucoup d’aspects que je n’avais pas forcément notés au départ et qui m’ont presque entièrement réconciliée avec le livre, même si je continue à lui trouver des faiblesses.

Je vois mieux, par exemple, à quel point le temps est un thème central du livre. Ainsi, l’histoire fait s’étaler et se télescoper différents niveaux de temps, celui de la nature et des saisons comme celui des hommes. C’est cependant surtout l’organisation des chapitres, avec la reprise en boucle de certains éléments à chaque fois complétés, et la clôture en forme de remise en cause de tout le livre, que je retiendrai, tout comme cela avait été le cas avec Le tango de Satan, premier roman de László Krasznahorkai, même si ces deux livres n’ont au premier coup d’œil pas grand chose en commun.

László Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau (2003). Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions Cambourakis, 2010.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 12 : Róbert Hász – La forteresse

forteresseJe n’aurais pas pu trouver mieux, pour ce dernier chapitre de mon exploration de la littérature hongroise, que La Forteresse, d’abord parce que c’est un beau livre, saisissant et gratifiant, ensuite parce qu’il donne une tournure vraiment intéressante à la question de savoir ce qu’est la littérature hongroise.

Pourtant, je plongeais complètement dans l’inconnu quand j’ai choisi ce titre, il y a douze mois, pour représenter les années 2000, et puis je n’avais pas été très enthousiasmée par les premiers paragraphes du livre. J’avais buté sur les noms : que venait faire un « Livius » dans un roman censé traiter des années 1990 ? Mais je n’ai ensuite pas eu besoin de faire beaucoup d’efforts pour me laisser entraîner par cette histoire.

Ce nom – Maxim Livius, pour le donner en entier – qui paraît si anachronique, est en fait vraiment une bonne entrée en matière pour un roman où le temps, sa nature insaisissable, et les illusions auxquelles il donne lieu, jouent un rôle aussi prépondérant.

Un peu comme dans Léonid doit mourir, La Forteresse est constitué de deux histoires correspondant à deux périodes de temps différentes. Mais là où le premier roman sépare ces deux histoires avec des chapitres alternant les deux principaux personnages, La Forteresse fait s’enrouler, s’entremêler de manière bien plus serrée, imprévisible et sombrement poétique, ces deux histoires qui émanent du personnage central, Livius.

Pour simplifier, j’aurais envie de dire qu’il y a une « vraie » histoire, ancrée dans le présent du livre, et une « fausse » histoire, celle du passé et des souvenirs. C’est tentant de commencer par la « vraie » pour décrire Livius comme un soldat en mission, touchant à la fin de son service militaire. Mais le livre commence en fait avec l’autre histoire, celle du passé de Livius, au moment où il entre dans le jardin sauvage et ombragé de Fabrio et de ses deux filles Cécilia et Antonia. Une ou deux pages mettent en place ce cadre de verdure mais, soudainement, cette vision se brise et se révèle n’être que cela, une rêverie : Hász transporte brusquement son lecteur sur une route de montagne où Livius, lui aussi réveillé des pensées agréables auxquelles il s’était adonné, se voit pris en charge par deux militaires déplaisants chargés de le mener à la Forteresse.

Première personne depuis longtemps à entrer dans cette Forteresse oubliée dans une zone montagneuse loin de tout sauf d’une frontière invisible, Livius découvre avec grande surprise l’atmosphère très particulière qui y règne : aucune trace de la discipline et de la hiérarchie qui régulent habituellement le monde militaire, très peu de traces même des hommes qui y sont stationnés. Pas d’uniforme, une cuisine raffinée qui tient du miracle alors que la Forteresse vit en autarcie presque totale, aucun contact avec le monde extérieur. Plus inquiétantes, les rumeurs qui courent sur l’ennemi que personne n’a jamais vu et qui peut-être n’existe pas mais contre lequel un Ordre a décrété qu’il fallait veiller. Plus surprenants encore, les souvenirs puissants qui assaillent Livius et les autres, les poussant à élaborer des théories sur la nature du temps. Certains soupçonnent des manipulations d’extraterrestres, d’autres un ennemi intérieur disséminant un gaz neurotoxique. La théorie que fournit le capitaine Mourat à Livius peu de temps après son arrivée à la Forteresse est finalement peut-être la plus plausible:

– Je suis incapable de vous expliquer ce qui se passe réellement ici, car je n’ai aucune idée de ce qu’est la réalité. Je crois, je suis même tout à fait certain que nous sommes assis en ce moment l’un en face de l’autre… Non, tant pis, allons-y carrément ! Disons que selon toute apparence, le temps s’est arrêté pour nous qui vivons sur cette montagne. Mais cela ne décrit pas exactement l’état des choses…

– Le temps, bredouilla Livius ébahi.

Le capitaine approuva de la tête.

– On peut dire que nous avons basculé hors de notre temps.

Livius eut envie de rire.

– Vous pouvez sourire, dit le capitaine d’un ton compréhensif. J’en ferais autant à votre place. Ne m’interrompez pas ! Je vais essayer de vous décrire cela par une métaphore : imaginez que le temps est un fleuve coulant en ligne droite et à vitesse constante sur lequel notre monde, depuis qu’il existe, navigue dans le sens du courant, eh bien, nous sommes ici dans la situation de quelqu’un qu’on aurait soudain jeté sur la rive. Seulement c’est un peu plus compliqué : nous ne restons pas immobiles, nous courons sur la rive le long du fleuve, essayant d’en conserver l’allure, mais notre vitesse n’est jamais celle du courant, la plupart du temps, elle est plus lente, parfois plus rapide, et coïncide très rarement avec elle. Vous ne tarderez pas à faire l’expérience des conséquences de cette entorse du temps, c’est comme cela que j’appelle ce phénomène, à moins que cela ne se soit déjà produit, encore faiblement pour l’instant, puisque vous n’êtes arrivé qu’hier.

– Vous plaisantez, n’est-ce-pas ? demanda Livius d’un ton presque suppliant. Aujourd’hui, tout le monde veut me faire tourner en bourrique.

Ces souvenirs qui, pourtant, emportent à tout moment Livius dans son passé pendant des heures, sans qu’il puisse s’y soustraire, lui font petit à petit remonter la pente de son enfance : le décès de sa mère et l’installation avec son père dans un village ; la rencontre avec Cécilia et Antonia et l’hésitation entre amitié et amour ; la découverte des douloureux secrets de famille ; le départ pour l’université et la décision soudaine de quitter ses études, entraînant l’astreinte au service militaire et nous amenant au présent de la « vraie » histoire.

Tout juste esquissés, certains détails sont là pour montrer que La Forteresse s’inscrit dans un contexte bien spécifique : Livius se souvient de la mort du « Maréchal », de son déménagement dans la « Grande Plaine », du boulanger albanais chez qui il petit-déjeunait chaque matin d’un burek. Les années passent, Livius commence à se faire menacer dans le car de l’école parce qu’il parle une langue minoritaire, la boulangerie albanaise est saccagée et le portrait du « Maréchal » qui l’ornait gît par terre, brisé : au moment où Livius, hongrois de la Voïvodine (nord de la Serbie), termine son service militaire, son pays, la Yougoslavie, est déjà au bord de l’éclatement et des guerres des années 1990.

Ce cadre de plus en plus noir sous-tend l’atmosphère sombre et hivernale qui règne dans la Forteresse alors que le chaos s‘y répand et que les événements se précipitent jusqu’à une fin surprenante et légèrement décalée. Celle-ci résout certaines des questions que se posent les protagonistes mais en ouvre toute une autre série pour le lecteur : quelle est la part de la réalité, quelle celle du rêve dans les deux histoires qui se déroulent autour de Livius ? Faut-il prendre la « vraie » histoire pour la réalité du présent ou est-elle plutôt un cauchemar auquel Livius tente de se soustraire ? Quelle attitude Hász veut-il donner à tous ses personnages (y compris au père de Livius, Antonia, Cécilia et leurs parents, les soldats de la Forteresse) par rapport à leur histoire récente et à son influence sur leur présent ?

La Forteresse est, d’un côté, le roman d’apprentissage d’un homme assez banal mais rattrapé par un passé et un présent qui le dépassent, et, d’un autre côté, le roman de peuples eux aussi aux prises avec un passé qu’ils ne savent pas maîtriser et qui les pousse à l’abîme. C’est enfin, une ambiance très particulière, poétique mais assombrie par la suggestion d’une menace invisible et indéfinissable. La quatrième de couverture place Hász dans la lignée de Kafka, Borges, Buzzati et Gracq, et j’ai certainement été ramenée au Rivage des Syrtes de ce dernier en lisant La Forteresse.

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Né en 1964, Róbert Hász est issu de la minorité hongroise de la Voïvodine, où il commence à être publié des 1981 et où il fonde en 1990 Rubicon, qu’il décrit comme la première maison d’édition privée hongroise. Comme beaucoup, il émigre en Hongrie lors des guerres de Yougoslavie, et s’installe à Szeged, où il est aujourd’hui le rédacteur en chef de la revue littéraire Tiszatáj.

Son premier roman, Le jardin de Diogène, sort en 1997 (2001 pour la traduction française chez Viviane Hamy), bientôt suivi par La Forteresse (2001 en hongrois, 2002 chez Viviane Hamy), Le Prince et le Moine (2006, 2007 chez Viviane Hamy) et Júliával az út, roman familial (2010) non encore traduit. Il reçoit le prix Márai Sándor en 2012 et annonce un nouveau roman pour 2015.


Dmitri Lipskerov – Léonid doit mourir

jpg_leonid_doit_mourirMa seule référence en matière de littérature russe post-1989 était, jusqu’ici, Génération P/Homo Zapiens de Viktor Pelevin : un livre comique, psychédélique, absurde sur l’effet sur la société russe du passage soudain du carcan communiste au free-for-all économique et moral des années 1990. La critique mordante, le sarcasme désabusé de son propos m’avaient beaucoup plu.

C’est un peu pour ça, et un peu aussi parce que j’avais déjà apprécié le travail de traduction de Raphaëlle Pache dans Des mille et une façons de quitter la Moldavie, que j’ai accepté la proposition des Editions du Revif de m’envoyer Léonid doit mourir de l’écrivain russe Dmitri Lipskerov.

J’y ai retrouvé cette démesure dans les capacités de l’imagination de l’écrivain, et ce surréalisme, qui sont peut-être l’une des marques de la littérature russe contemporaine (je ne m’y connais pas assez pour le dire avec plus de certitude). Que ces deux caractéristiques soient très poussées dans l’univers de Léonid doit mourir, il suffit de voir les deux principaux protagonistes pour s’en rendre compte. L’un, Léonid, apparaît dès les premières pages comme un simple conglomérat de cellules doué, un peu dans la lignée de l’Oskar de Günter Grass, d’une capacité étonnante de philosopher avant même sa naissance. S’y ajoutent, après sa venue au monde, six ans passés sans eau ni nourriture dans un recoin perdu d’un orphelinat pour cas psychiatriques, le don de voir à l’envers, et celui de lévitation. L’autre protagoniste, Angelina, tireuse d’élite à la retraite, sait pressentir la mort des hommes et est, à 80 ans passés, mentalement et physiquement étonnamment bien préservée.

Parmi quelques uns des autres aspects surprenants de ce livre, on trouve aussi un lézard doré habituellement niché dans une chevalière mais parfois doté de mouvement, et un docteur sans âge à la recherche de la formule de la vie éternelle.

Léonid, dont la vie commence en 1963, et Angelina, dont le présent se déroule en 2005, sont donc les pièces motrices des deux parties du roman qui, d’abord distinctes et se succédant l’une à l’autre avec régularité, finissent par se télescoper, à l’époque d’Angelina, de manière... inattendue.

Inattendu, comme un peu tout dans ce roman, ce qui a finit par me lasser (le roman compte aussi, à mon avis, quelques longueurs). Je n’accuserai certainement pas Lipskerov d’avoir écrit un livre absurde pour le plaisir d’écrire un livre absurde, mais je ne suis pas convaincue que son objectif – la description d’un pays névrosé et de personnages dépassés par la futilité de quêtes inatteignables, si j’ai bien compris – soit si bien servi par les péripéties qu’il fait subir à ses personnages.

Trop fou pour moi, donc, mais ça ne veut pas dire que d’autres ne l’apprécieront pas : quelques opinions plus enthousiastes ici, ou .

Dmitri Lipskerov

Né en 1964, auteur de plus d’une douzaine de romans dont Le dernier rêve de la raison est aussi traduit aux Editions du Revif, Dmitri Lipskerov vit à Moscou.

Dmitri Lipskerov, Léonid doit mourir (2006). Trad. du russe par Raphaëlle Pache. Editions du Revif, 2014.

 


Vladimir Lortchenkov – Des mille et une façons de quitter la Moldavie

lortchenkov« Nous n’attendons pas grand chose des pays de l’ex-URSS. Nous savons que nous sommes une constellation de l’absurde. Et l’Ukraine est loin d’être le plus absurde. La palme nous revient à nous, la Moldavie. » Les mots sont du moldave Vladimir Lortchenkov, dans un éditorial publié dans le New York Times fin décembre 2013 où il appelait la Moldavie à devenir le 51e état des États-Unis. « Les Moldaves, comme les Américains, sont un peuple de la frontière. Ce n’est pas le but qui importe, mais le fait d’essayer. Nous comprenons peut-être l’absurdité de notre quête vers la terre promise européenne, mais nous ne pouvons pas nous en empêcher. »

Des côtés absurdes et irréductibles de la Moldavie, ainsi que de son potentiel humoristique et entreprenant, Lortchenkov en fait aussi la démonstration dans son très loufoque et divertissant Des mille et une façons de quitter la Moldavie, son premier livre à être traduit en français et récemment publié par les éditions Mirobole (qui m’ont envoyé ce livre et que je remercie).

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En lisant Des mille et une façons de quitter la Moldavie je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Chicken Run, ce film d’animation des créateurs de Wallace et Gromit, dans lequel des poules pondeuses destinées à l’abattoir tentent de s’échapper de leur poulailler industriel, menées par un coq vantard tombé là par hasard. On remplace le poulailler par la Moldavie, ce petit pays coincé entre l’Ukraine et la Roumanie ; les poules par les Moldaves (ceux qui ne sont pas encore partis) ; et le coq par, au choix, un paysan désabusé, un pope orthodoxe en croisade, et un amoureux inconditionnel de l’Italie, et nous voilà en plein dans le monde un peu délirant de Vladimir Lortchenkov.

Ah oui, l’Italie… le pays rêvé, l’Eldorado de tous ces Moldaves, principalement du petit village de Larga mais aussi d’ailleurs, prêts à tout pour accéder enfin à une vie prospère, loin de la terre pauvre et boueuse, du chômage et de la corruption de leur pays. Seulement, entre la Moldavie et l’Italie, il y a les frontières bien gardées de l’Union Européenne, la malhonnêteté des passeurs et des trafiquants d’organes, et la méfiance de tous les voisins qui encouragent les désirs d’Europe du pays sans vraiment vouloir lui délivrer le sésame.

Qu’à cela ne tienne, Séraphim, Vassili, Païssii, Voronine et les autres sont prêts à prendre les choses en main et là, tous les moyens sont permis. C’est là qu’on apprend que transformer un tracteur en avion, puis en sous-marin, relève du domaine du possible (pour le sous-marin, il suffit d’ajouter les pédales du vélo du voisin). On apprend aussi comment s’y prendre (ou pas) pour se greffer un rein de cochon, et quelques règles de curling, cette discipline olympique qui consiste à placer des pierres rondes dans un certain but. Ça se joue sur glace, apparemment, sauf quand on est Moldave et qu’il n’y a que des champs comme terrain d’entraînement (par curiosité je suis allée voir s’il y avait une équipe moldave de curling à Sotchi cette année. La réponse est non).

Esprits trop rationnels s’abstenir de cette lecture : Lortchenkov fait faire à ses personnages les tours et détours les plus abracadabrants, quoique quand même restant en général juste à la limite de la crédibilité. J’ai envie de penser qu’il met ici en avant les capacités de débrouillardise et d’innovations des Moldaves, qualités qu’ils ont sûrement eu le temps de cultiver dans leur petit coin de l’ex-URSS.

Avec son humour pince-sans-rire, Lortchenkov crée aussi des personnages attachants et singuliers malgré leurs côtés parfois macabres, tel ce Vassili qui rechigne à enterrer sa femme pendue, parce que son corps encore attaché à la branche est parfait pour faire sécher au vent les colliers d’ail. (Presque) tout le livre est comme ça, une succession d’idées, de personnages et de situations loufoques. Quelque fois j’ai eu l’impression que Lortchenkov inventait au fur et ô mesure et ça s’essoufflait un peu, mais seulement pour repartir de plus belle ensuite.

Et il y a tous ces clins d’œil, ces petites blagues dispersées tout au long du livre, comme le tir dans les nuages pour éviter la pluie qui menace un meeting pro-européen (Putin en aurait-il pris de la graine ?), ou l’histoire de l’apprenti ethnologue envoyé parmi les paysans et qui croit entendre de la bouche de l’un d’entre eux une version préservée au long des siècles du mythe de « Cerescu », « Persika » et « Plutonescu ». J’en viens presque à regretter de ne pas être moldave, tant il doit y avoir de références (politiques, sociales, culturelles) qui m’échappent.

Mais ça serait vraiment la seule raison de le regretter, parce qu’à en croire Séraphim et compagnie, il n‘y a vraiment pas grand chose d’attrayant en Moldavie. Après, il y a sa littérature et ça, heureusement, ça s’exporte.

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Né en 1979, Vladimir Lortchenkov est un journaliste et écrivain moldave d’expression russe.

Vladimir Lortchenkov, Des mille et une façons de quitter la Moldavie (Vse tam budem, 2008). Trad. du russe par Raphaëlle Pache. Mirobole Éditions, 2014.


Inga Abele – Les cerfs noirs

AbeleL’année dernière j’étais allée à Košice, deuxième ville de la Slovaquie, Capitale Européenne de la Culture pour l’année 2013 (avec Marseille), et sur laquelle j’écrivais un compte-rendu. L’écrivain hongrois Sándor Márai, né à Košice alors que la ville s’appelait Kassa et faisait partie de la Hongrie, figurait parmi les grands points du circuit culturel de la ville.

Cette année, c’est à Riga, capitale de la Lettonie, qu’a été attribué le titre, l’occasion pour moi de me pencher un peu sur la littérature d’un pays dont j’ai presque tout à découvrir.

C’est là qu’Inga Abele entre en scène. Née en 1972 à Riga, elle est l’auteur de romans, de nouvelles (L’Archange Minotaure en a publié deux recueils : Nature morte à la grenade en 2005, et Saute de vent en 2010), et de pièces de théâtre dont Les Cerfs Noirs.

Loin de Riga, c’est à la campagne que se situe la pièce, à Rasa Panemune où règnent « le silence, la boue, le vent et le froid. Et aucun plaisir. Jamais le moindre plaisir. » C’est Ria qui dit ça, jeune adolescente en brouille avec son père à cause des cerfs que toute la famille a élevés mais que le père s’apprête à tuer et à vendre.

Les Cerfs Noirs se lit très rapidement, une petite cinquantaine de pages pour une courte après-midi le sort réservé aux animaux fait surgir tous les malaises, toutes les tensions entre les personnages. Ceux-ci sont décrits de manière très vivante : Ria, pleine d’idéaux et de rébellion, qui refuse de se cantonner à l’école et aux leçons de piano ; Auguste le voyageur insolite en quête d’argent ; Alf le père indécis au passé trouble ; Janis le grand-père aux mœurs surannées mais aux pieds biens sur terre ; Nadia la deuxième épouse d’Alf, à qui chacun ne cesse de rappeler qu’elle n’est qu’une « vieille Russkof » et qui petit à petit prend le même chemin qu’Aija, la première femme reléguée à l’asile de fous.

La pièce s’ouvre dans une atmosphère assez sereine, mais c’est sur une mini révolution qu’elle se termine alors que Ria et Nadia prennent des décisions surprenantes. Plus que le fond ou les personnages, cependant, j’ai aimé la capacité d’Abele à clore cet épisode de la vie d’une famille tout en entrouvrant la porte juste assez pour montrer au lecteur/à l’audience que cette vie de famille ne pourra plus être comme avant.

La place des femmes dans la société lettone, les relations entre générations, l’absence de la mère, et l’évocation de vies entières au travers d’un épisode concentré en quelques pages : ce sont des thèmes que j’ai trouvés aussi dans « Ants and Bumblebees ». Cette nouvelle d’Abele, traduite en anglais dans le recueil Best European Fiction 2010 et lue par la suite, m’a confirmé que c’est là une auteur à suivre.

Abele portrait

Inga Abele, Les cerfs noirs (Tumšie brieži, 2000/2005). Trad. du letton par Gita Grinberga et Henri Menantaud. Éditions théâtrales, 2008.