Kapka Kassabova – To the lake (L’Echo du lac)

L’année dernière, je devais passer quelques semaines au pied des monts Šar, dans une petite ville au nord-ouest de la Macédoine du Nord, et espérais en profiter pour descendre ensuite un peu plus bas, vers le lac d’Ohrid. J’avais emporté avec moi le dernier livre de Kapka Kassabova, To the Lake. Puis, la pandémie est arrivée en Macédoine du Nord, une municipalité puis une autre ont été mises en quarantaine, j’ai plié bagage et j’ai fini par lire le livre entre mes quatre propres murs. Kapka Kassabova se décrit comme une « écrivaine de géographies intérieures et extérieures », une description qui me plait beaucoup, mieux que celle d’« écrivaine voyageuse » ou de « voyageuse écrivaine » qui est pourtant celle de ma série épisodique commencée la semaine dernière sur la littérature de voyage au féminin et dont ce billet est le deuxième épisode. Lire la suite »


Martin Daneš – Les mots brisés

– Tiens, tu dois quand même admettre que tous les gens qui avaient une certaine stature sont depuis longtemps partis.

– Ce n’est pas vrai, protesta Karel. Il y en a pas mal qui sont restés.

– Par exemple ?

– Par exemple Čapek.

– Čapek gît dans un tombeau.

– Je parlais de Josef, et non pas de Karel, souligna-t-il.

– D’accord. Seulement, tu oublies que les Čapek sont Tchèques.

– Et nous ne le sommes pas, nous ?

– Bien sûr que si, mais nous sommes aussi…

– Crouton flûte ! Est-ce qu’un juif n’est pas un être humain ?

L’un des plaisirs de ce blog est de pouvoir, de mieux en mieux, replacer des auteurs dans leur contexte. Les mots brisés a, pour moi, deux contextes. Le premier est le nom de Poláček, qui a attiré mon attention lorsque j’ai vu l’annonce de la parution de ce livre. Qui est Poláček ? C’était un écrivain tchèque de l’entre-deux-guerres, l’un du groupe d’amis qui se rassemblait autour des frères Čapek, l’un des écrivains dont les dernières années de vie se sont déroulées sous l’ombre de la menace nazie, puis de la guerre. Si Karel Čapek est assez bien traduit en français (ce n’est pas encore très bien reflété sur mon blog), Poláček l’est moins, bien que deux de ses romans soient traduits : Les hommes hors-jeu, roman du foot et des faubourgs praguois de l’entre-deux-guerres, et Nous étions cinq, roman sur l’enfance dans une ville de Bohême au début du XXe siècle, et dont on retrouve la genèse dans Les mots brisés.

Cela m’amène au deuxième contexte du livre, avec le nom de Martin Daneš, le traducteur de Poláček, que je connais aussi comme auteur de fiction (j’avais aimé son premier livre en français, Le char et le trolley, avec son regard décalé sur l’entrée des troupes soviétiques en Tchécoslovaquie en 1968). Or voilà qu’est paru cette année le deuxième roman auquel il travaillait depuis quelques années et dans lequel il reconstruit les dernières années de la vie de Poláček, documentée lorsque cela est possible, suppléée par l’imagination de l’auteur pour faire revivre son personnage.

C’est un bel hommage d’un auteur à un autre, et un pari double puisque le roman a été publié simultanément en tchèque et en français, dans un pays où le nom de Poláček est connu et dans un autre où il l’est beaucoup moins.

J’écris le mot « hommage » : c’est un mot très sobre pour un roman qui ne l’est pas. L’humour et le ton facétieux – celui de Poláček, et celui de Daneš – font souvent sourire. Pourtant, toutes les péripéties du roman ne prêtent pas à rire. On peut les ranger en deux catégories. La première touche aux relations de l’écrivain et de son ex-femme, qu’il a fui après vingt ans de vie côte à côte. Il a trouvé refuge chez sa maîtresse, Dora, mais la quête acharnée de son ex-femme pour les retrouver les pousse à quitter Prague pendant un temps, avec leur teckel Caféine. Cette fuite est facilitée par la deuxième catégorie de péripéties. Karel est juif, nous sommes à Prague peu après l’entrée des troupes nazies dans Prague et la mise en place du protectorat de Bohême-Moravie. Karel, écrivain et journaliste, a perdu son travail, rien ne le retient donc plus à Prague, en tout cas au début du roman.

L’illustrateur Vlastimil Rada fait une apparition dans le roman

Martin Daneš fait de Karel et Dora des personnages un peu burlesques, que l’on s’imaginerait volontiers sous les traits d’une illustration comique des années 1930. De Karel en particulier, il fait une sorte d’original qui préfère se construire une réalité parallèle afin d’échapper à une vie de plus en plus étriquée. Les décrets se suivent et restreignent l’accès des Juifs aux parcs, aux magasins, aux machines à écrire, aux animaux de compagnie, et ainsi de suite. Cependant, la vie doit continuer, et elle continue, avec le soutien de quelques connaissances et voisins de Karel et l’activisme de Dora pour préserver au moins une partie des intérêts de Karel.

Il acceptait les coups du destin avec la résignation d’un scarabée qu’un petit voyou aurait retourné sur le dos.

Karel ne se rebelle pas, il n’est pas un héros, sinon dans le sens qu’il est le personnage central d’un roman qui, comme l’homme sur lequel il est modelé, sera l’une des victimes de la politique nazie d’extermination des Juifs (c’est à Terezín, puis à Auschwitz, et enfin quelque part dans la neige de Haute Silésie, que se termine le roman). Le choix de Daneš de décrire son personnage, ses pensées, ses rêves et ses actions à la troisième personne fait parfois penser qu’il peut y avoir un Karel encore plus profond qui, lui, se rend compte de la situation mais hésite à se l’admettre.

Karel lui jeta un coup d’œil interdit. Le fait qu’il eut entendu Caféine parler était la preuve manifeste de son épuisement psychique. Et, tout en se doutant qu’il ne s’agissait là que d’une hallucination, il lui répondit, pour le cas où :

– Est-ce que j’ai bien entendu ? Toi aussi, tu es contre moi, maintenant ? En tant qu’auteur réaliste, je ne dépeins jamais la vie en rose – je laisse ce plaisir à d’autres – mais j’ignore si je suis pourvu d’humour. Tout ce que je sais c’est que je ne suis pas un showman. Si je devais me produire sur scène, je finirais probablement par faire pleurer mon public. Parce que je suis un homme triste. Je l’ai toujours été.

C’est une farce qui vire au tragique tout un restant un peu farce, car Daneš ne met pas toujours les mots sur les choses et préfère laisser à ses lecteurs le soin d’extrapoler. S’il y a un personnage plus menaçant sous ses airs de bouffon, c’est bien Josef, le nazi convaincu, homme médiocre et méprisé mais dont le pouvoir de nuisance est, dans les nouvelles circonstances, bien réel.

Le tout est réussi, car Daneš équilibre bien le comique, le sérieux et le triste, en même temps qu’il fait revivre, le temps d’un roman, un homme à l’esprit amusé.

Karel, « Caféine », et Dora, 1943. Source: https://www.kampocesku.cz/article/15723/karel-polacek

Tout au long de ma chronique, j’ai appelé le personnage principal « Karel », car c’est son nom et c’est aussi celui de Poláček. Cependant, ce n’est pas le nom de famille du personnage dans le roman, car Daneš a préféré l’appeler Hirsch. A la lecture, je me suis souvent demandé pourquoi, et Daneš donne une réponse dans sa postface qui éclaire de manière très intéressante non seulement l’approche de Poláček à son rôle d’écrivain, mais aussi l’approche de Daneš lui-même à Poláček et à l’écriture. Ainsi le roman est-il parsemé de références à la vie de Poláček, qu’il n’est pas nécessaire de connaître pour apprécier le livre, mais qui (de même que les nombreux autres faits et personnages tirés de la réalité) apportent une couche d’intérêt, et d’émotion, supplémentaire au récit.

Vyprodáno (Rupture de stocks), autre livre de Poláček figurant dans Les mots brisés. Cette couverture représente le soldat Jaroslav Štědrý

Karel fut donc heureux lorsqu’un autre personnage vint l’interpeller en lui proposant son aide. Sans l’ombre d’une hésitation, il accepta la main tendue. Le héros de sa pentalogie romanesque le caporal Jaroslav Štědrý, combattant endurci de la Grande Guerre, ferait sûrement mieux que lui preuve de résistance. Une fois qu’il se mettrait à sa place, il deviendrait indomptable, d’autant qu’il n’était que papier et encre…

Bien que laissant volontairement plus flou le contexte historique dans lequel se déroule le roman, Les mots brisés s’ajoute à d’autres œuvres de fiction ou de presque-fiction autour de Prague durant la Seconde Guerre mondiale, telles que Mendelssohn est sur le toit de Jiří Weil, rédigé dès 1946 (en français chez Le Nouvel Attila, 2020), Le nuage et la valse de Ferdinand Peroutka, rédigé en 1947 sous la forme d’une pièce de théâtre, puis d’un roman (en français à La Contre-Allée, 2019), ou encore – côté français – l’HHhH de Laurent Binet. Mais c’est surtout, à nouveau, une belle manière de faire revivre, ou connaître, un écrivain « classique » et c’est à ce titre que je termine, avec cette chronique, ma série sur quelques auteurs classiques d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans, à redécouvrir en français ou en traduction française.

Martin Daneš, Les mots brisés. Editions de la Différence, 2020.


Timothée Demeillers – Demain la brume

L’autre jour, je prenais un café avec une amie. Il faisait beau, l’ombre commençait à gagner notre coin de rue, nous avions épuisé le sujet du coronavirus et, je ne sais pas pourquoi, nous avons commencé à parler des guerres en Yougoslavie. C., un peu plus âgée que moi, m’a parlé de l’effet que ces guerres avaient eu sur ses choix professionnels. En 1991, lorsque la Slovénie a déclaré son indépendance, elle finissait le lycée dans un petit village autrichien. Voisine de la Slovénie, l’Autriche s’est retrouvée aux premières loges lorsque l’armée yougoslave et les toutes nouvelles forces slovènes se sont disputé le contrôle des postes-frontières, et plus encore lorsque des avions de l’armée yougoslave ont pénétré l’espace aérien autrichien. Plus tard, lorsque le conflit entre, d’une part, la Serbie et, d’autre part, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine, s’est intensifié, l’Autriche s’est aussi retrouvée parmi les premiers pays à accueillir les nouveaux réfugiés. La proximité du conflit, la mise en danger du territoire autrichien, tout cela a marqué son esprit d’adolescente. Bien que plus éloignés, beaucoup de Francais.es ont sûrement aussi été marqués par les images de massacres et de bombardements d’il y a à peine trente ans, et par l’égrenage de noms de lieux devenus maudits – Vukovar, Srebrenica, Sarajevo…

Vukovar, c’est justement là, juste après le siège de cette ville des bords du Danube, que se termine Demain la brume, le troisième roman de Timothée Demeillers, jeune (1984) écrivain français dont je n’ai découvert l’existence qu’en recevant cet été des éditions Asphalte un exemplaire du livre paru avec la rentrée littéraire de septembre. Si l’on peut voir le roman comme l’expression d’un phénomène social – la curiosité qui reste importante pour le dernier conflit armé (avant l’incursion russe en Ukraine) à s’être déroulé en Europe  –, on y lit aussi et surtout le portrait d’une tranche de société – les jeunes adolescents et adultes – qui sont parmi les plus vulnérables dans les situations de guerre : vulnérables, parce que plus démunis face aux discours propagandistes, et aussi parce qu’ils porteront les séquelles du conflit à travers toute leur vie d’adulte. Pour faire ce portrait, Timothée Demeillers a l’habileté de se reposer sur le matériau qu’il connait le mieux – l’adolescence française, la vie des villes de province dans la France des années 1990 – et de jouer sur le contraste avec les années-charnière de l’éclatement de la Yougoslavie, afin de mieux éclairer son propos. Ainsi, le roman alterne-t-il les récits-réminiscences plus ou moins étoffés de plusieurs adolescents, Katia, Damir, Nada et Jimmy, et d’extraits de journal d’une quatrième adolescente, Sonja.

C’est donc à des kilomètres de la frontière serbo-croate que débute le roman, dans la petite ville de Nevers (« Nevers et son insupportable quiétude »). Katia, lycéenne, punk, n’a rien à voir avec la Yougoslavie, et continuera tout au long du roman à n’avoir quasiment rien à voir avec la Yougoslavie : ce qui l’intéresse, c’est son rejet du « monde de cons » qui l’entoure (« à une époque tout aussi naze »), son avenir de poétesse punk, et Pierre-Yves, dont elle est tombée raide dingue après une manifestation « en ce mois de novembre 1990 ».

Au fond, je ne savais pas grand-chose sur quoi que ce soit mais ça n’avait aucune importance.

« Ici » : c’est le nom de tous les chapitres de Katia, contrastant avec le « Là-bas » qui, à Hvar, à Zagreb et à Vukovar, rassemble Damir, sa cousine Nada et leur copain Jimmy. Damir, « Yougoslave convaincu », « de père serbe et de mère croate » et Jimmy, fils de diplomate, sont à l’orée de la gloire : grâce à leur première composition, Fuck you Yu, ils s’apprêtent à lancer leur groupe des Bâtards Célestes dans le monde du rock yougoslave. Fuck you Yu, c’est un peu comme une expression plus policée de l’anti-systémisme et de la rébellion adolescente de Katia, à deux détails près. Là où la posture qu’adopte Katia n’a de conséquences que pour elle, les cousins yougoslaves se retrouvent face à la censure. Plus grave, d’hymne à la jeunesse et la liberté, la chanson est détournée en chant nationaliste juste au moment où les discours croates et serbes (mais surtout croates dans ce roman) se durcissent avant, bientôt, d’être suivies d’actes.

« Tu sais, Damir, parfois les gens changent, et pas toujours comme on s’y attend. »

« Là-bas », les voix de Damir, Nada et Jimmy vont diverger à mesure que chacun est poussé dans un camp ou dans l’autre. Le camp serbe pour l’un, le camp croate pour l’autre, l’exil pour le troisième : la répartition des rôles pourrait être très classique. Pourtant, tout en s’identifiant à chacun d’eux pour retranscrire leurs choix, leurs motivations et les pressions qui pèsent sur eux, et en laissant à chacun de ses personnages une part d’insondable, Timothée Demeillers évite des schémas trop attendus.

Demeillers s’abstient de montrer une préférence pour l’un ou pour l’autre, mais le plus énigmatique de tous reste le personnage de Pierre-Yves. Il est le seul à ne pas avoir de voix propre dans le roman, et pourtant il est le seul à relier « Ici » – dans sa relation avec Katia, et « Là-bas » – dans son engagement auprès des miliciens croates, peut-être similaire à celui des Occidentaux partis lutter avec ou contre Daesh il y a quelques années. Son personnage est inspiré d’un Français (le blog L’or des livres évoque l’histoire de ce Jean-Michel Nicollier), mais c’est surtout son rôle au sein du roman qui m’a intéressé. Seul élément faisant un lien à la fois ténu et fort entre deux mondes qui, sinon, ignorent tout l’un de l’autre, mais en même temps élément dont tant la personnalité que les actes restent inexplicables, il rassemble par son absence intrigante toutes les couches du mille-feuille de ce roman.

Je lis très rarement la littérature française ultra-contemporaine, et j’ai aussi apprécié ce roman (notamment sa première partie) parce qu’il contient tant de repères qui sont (étaient) également les miens : France Info, les trains Corail et les RER, les cartes téléphoniques prépayées et les noms d’hommes politiques d’un autre temps, qui émaillent le quotidien de Katia. N’étant ni croate, ni serbe, ni yougoslave, mon expérience de la Croatie est irrémédiablement celle d’une étrangère, et je ne peux donc pas dire si Demeillers rend avec autant de succès et de véracité la texture de la vie dans la Croatie d’avant la guerre. Cette qualité d’évocation m’a cependant paru moins présente dans la dernière partie sur la descente dans l’enfer de la bataille pour Vukovar (un épisode dont on suppose que l’auteur n’a heureusement pas d’expérience directe), où l’accent est mis sur l’évolution des personnages dans le contexte du conflit. Le personnage de Nada, si gentil à ses débuts (du moins tel qu’évoqué dans les souvenirs de Damir), devient si sévère, si absorbée par son nouvel entourage nationaliste, et cela si rapidement, que j’avais du mal à m’imaginer qu’il s’agissait de la même fille de même pas vingt ans. C’est un peu dommage, car Damir, Jimmy, Katia et même Sonja, à travers les quelques extraits de son journal, paraissent bien plus complets, avec leurs failles, leurs forces, leurs hésitations.

J’ai fait référence à la chronique du livre chez L’or des livres, mais Demain la brume semble avoir déjà bénéficié d’une couverture médiatique assez étoffée, notamment sur les blogs : chez Charybde27Garoupe, Quatre sans quatre, Aires Libres et tout récemment La page qui marque, par exemple, avec des avis complémentaires et généralement très positifs.

Je me réjouis de cette visibilité pour le livre et son auteur, mais je verse aussi une petite larme pour les romans étrangers de la rentrée littéraire, tels qu’Adios cow-boy de l’auteure croate Olja Savičević, pour lesquels je tarde à voir le même engouement alors qu’ils le méritent tout autant !

Avec cette chronique de Demain la brume, je termine ma courte série sur la littérature récente de et autour de la Croatie, qui avait justement commencé avec Adios cow-boy avant d’enchaîner sur Les turbines du Titanic (de Robert Perišić), deux excellents romans – et écrivains – croates contemporains récemment traduits en français.

Timothée Demeillers, Demain la brume. Asphalte, 2020.