Kapka Kassabova – To the lake (L’Echo du lac)

L’année dernière, je devais passer quelques semaines au pied des monts Šar, dans une petite ville au nord-ouest de la Macédoine du Nord, et espérais en profiter pour descendre ensuite un peu plus bas, vers le lac d’Ohrid. J’avais emporté avec moi le dernier livre de Kapka Kassabova, To the Lake. Puis, la pandémie est arrivée en Macédoine du Nord, une municipalité puis une autre ont été mises en quarantaine, j’ai plié bagage et j’ai fini par lire le livre entre mes quatre propres murs. Kapka Kassabova se décrit comme une « écrivaine de géographies intérieures et extérieures », une description qui me plait beaucoup, mieux que celle d’« écrivaine voyageuse » ou de « voyageuse écrivaine » qui est pourtant celle de ma série épisodique commencée la semaine dernière sur la littérature de voyage au féminin et dont ce billet est le deuxième épisode. Lire la suite »


Un partage d’impressions de lecture autour de Le crépuscule des dieux de la steppe, d’Ismail Kadaré

Les lecteurs et lectrices assidu.e.s de Passage à l’Est ! se souviendront que, mi-janvier, Patrice (Et si on bouquinait), Marilyne (Lire & Merveilles), Nathalie (Chez Mark et Marcel) et moi nous étions associés pour un voyage dans une Albanie hivernale en compagnie du Général de l’armée morte. Dans l’élan de cette lecture, Marilyne et moi avons continué notre découverte de l’incontournable écrivain albanais Ismail Kadaré, lisant chacune de notre côté son roman Le Crépuscule des dieux de la steppe. Nous avons mis en commun nos impressions, que nous vous livrons ci-dessous comme première contribution au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Retrouvez aussi notre conversation et la chronique du Crépuscule des dieux de la steppe par Lire & Merveilles sur son blog, ici. Lire la suite »


Ismaïl Kadaré – Le crépuscule des dieux de la steppe

En repensant à ce roman, lu suite à ma lecture commune de Le général de l’armée morte, il m’est difficile de mettre de côté la question des circonstances dans lesquelles le livre a été écrit. Ismaïl Kadaré, revenu en Albanie après des études à Moscou interrompues par la rupture entre l’URSS et l’Albanie (à l’hiver 1961-2), n’y évoque-t-il pas cette période d’incertitude (de « crépuscule des dieux de la steppe »), qui précède la rupture entre deux pays qui s’accusent mutuellement de « révisionnisme » et de « propagande antisoviétique » ? Difficile, alors, de ne pas voir (ou s’imaginer) des références plus ou moins libres, une prise en compte plus ou moins forte des risques de censure, dans son choix d’évoquer sous cette forme-là une période charnière dans l’histoire très récente de son pays. Difficile, aussi, de ne pas se demander qui sont les personnages qui entourent le narrateur du roman, des personnages qui portent (pour nous) des noms sans signification particulière et qui, pourtant, avaient à l’époque une dimension symbolique. D’autres noms sont évoqués, plus distants du narrateur mais avec une présence historique bien plus palpable : Pasternak, en particulier, Ivo Andric, Hoxha et Khrouchtchev, bien sûr, et même Janos Kádár, en qui certains reconnaitront le dirigeant de la Hongrie de 1956 à 1988.

Mais j’aurais pu commencer cette chronique d’une manière beaucoup plus légère, pour parler non de l’Histoire telle qu’elle est vécue par le narrateur, mais de l’histoire du narrateur lui-même. Tout d’abord, les premières pages m’ont rassurées : lorsque je retranscrivais, en octobre dernier, les paroles du fin connaisseur kadaréen David Bellos dans mon article ici, j’ai eu un sérieux doute : est-ce que je l’avais bien entendu parler des bords de la mer Baltique comme cadre d’un roman de cet auteur que j’associe davantage avec l’Adriatique ? C’est bien le cas : lorsque s’ouvre Le crépuscule des dieux de la steppe, le narrateur est en vacances dans une « maison de repos » pour écrivains (« une ancienne propriété d’un baron letton ») au bord de la Baltique.

J’avais espéré que la vie dans la maison de repos de Riga serait moins morose, mais j’y retrouvais un certain nombre des vacanciers de Yalta, la table de ping-pong au lieu du billard, une pluie entrecoupée qui vous confirmait le mot de Pouchkine sur les étés dans le Nord, caricatures des hivers du Midi, et la similitude des visages, des conversations et des initiales (…) me donnait un sentiment de recommencement. Cette vie avait quelque chose de stérile, d’anthologique, mais peut-être n’était-ce là qu’une impression, parce que, comme à Yalta, je sentais que je vivais ici aussi, dans ce monde assez étrange, des journées en quelque sorte hybrides, où la mort et la vie se mêlaient, se confondaient.

Au hasard d’une nuit de déambulations avec une jeune fille tout juste rencontrée, le narrateur raconte la légende de Constantin et Doruntine, illustration de l’importance, dans son pays natal, de la bessa, du respect de la parole donnée.

Je lui dis qu’Homère avait vu le jour dans les Balkans, que c’était donc la terre natale de la grande poésie, qu’on y trouvait de nombreuses légendes et ballades d’une beauté incomparable et que c’était précisément de l’une d’entre elles, de celle du mort qui sort de sa tombe pour tenir parole, que s’était inspiré Bürger dans Lenoren Lied, encore qu’il l’eût fait d’une manière lamentable.

La voila, cette ballade avec laquelle je terminai ma chronique du Général de l’armée morte ! Ce motif de la parole donnée, illustré par la ballade mettant en scène un mort ressuscité et une vivante, reviendra dans de toutes autres circonstances plus tard dans Le crépuscule des dieux de la steppe. Le narrateur, ses vacances ayant pris fin, y sera de retour à Moscou, où il est l’un des étudiants de l’Institut Gorki – l’Institut de littérature où Kadaré, aussi, avait étudié une vingtaine d’années avant la parution du livre. Le narrateur y retrouve des étudiants (ce sont quasiment tous des hommes) venus de toute l’URSS, ainsi que de pays amis – la Chine (« un étudiant chinois nommé Ping, que les autres étudiants avaient surnommé « Les Cent Fleurs épanouies », bien que son visage n’évoquât rien moins qu’une fleur »), l’Albanie, et aussi un Grec exilé par son pays (ce sont les années après la guerre civile qui se termine avec la défaite des partisans communistes grecs en 1949).

Les planches du parquet continuaient à craquer sous mes pas. L’abandon du couloir était insoutenable. Cette porte était celle de Ladontchikov. Puis loin venait celle de Tabourokov, originaire de l’Asie centrale. Puis, à la suite, celles du Letton Hiéronyme Stulpanz, de l’Arménien Artachez Pogozian, de deux Géorgiens, tous deux prénommés Chota, l’un stalinien, l’autre antistalinien, du Russe Iouri Gontcharov, de Kiouzengech, des régions septentrionales des Tchétchènes ou peut-être des Esquimaux (…) ; puis les portes du Caucasien, A. Chogentsoukov, du Lituanien Maskiavicius.

Dans ce dortoir aux sept étages, les étudiants vivent leur vie dans la grisaille de l’hiver moscovite : les cours, les rencontres et les cuites, les sorties au ski ou à la datcha…. La vie – parfois agitée – à l’intérieur du bâtiment, tient autant de place que les déambulations dans une ville qu’on s’imagine crépusculaire, mais à laquelle le narrateur est attaché.

Je ralentis le pas, hésitant, ne me décidant pas à tourner à droite pour aller vers Kouznetski Most, ou à prendre l’étroite et bruyante rue Pétrovka, ou encore à monter vers la Place Rouge. Tout promeneur solitaire aurait choisi la première direction, mais curieusement, sans savoir pourquoi, je continuai d’avancer vers la place que tour ceux qui n’ont pas vécu à Moscou croient être le centre de la capitale.

Peu à peu, les nuages s’amoncellent au-dessus de cette relative insouciance, et s’ensuit une série d’événements déconnectés mais qui, ensemble, donnent un tour lugubre à l’existence du narrateur à Moscou. C’est d’abord l’affaire Pasternak – Kadaré consacre plusieurs pages à l’acharnement contre l’auteur, suite à sa réception du Nobel : qu’il soit allongé sur son lit, sorti en ville, ou assis à ses cours, le narrateur est le témoin sans forces de l’acharnement, contre l’auteur, de la presse entière, qui se fait l’écho de déclarations anti-Pasternak venues de toute l’URSS.

On publiait des télégrammes, des lettres, des protestations, des déclarations de travailleurs, de kolkhoziens, d’unités militaires, de l’intelligentsia créatrice et en particulier des écrivains. En première page de la Litératournaia Gazéta on pouvait lire, entre autres, les déclarations de Noutfoulla Chakénov et de Ladontchikov. La plupart des inscrits à notre cour avaient eux aussi envoyé des déclarations et ils attendaient de les voir paraître à leur tour. Il y avait parmi eux Tabourokov, qui croyait encore que le prix Nobel était décerné par le gouvernement américain en collaboration avec les Juifs de New York.

Vient ensuite l’épidémie de variole, l’imposition d’une quarantaine et le lancement d’une campagne de vaccination (et oui !). Enfin, une menace plus vague, mais dont le mystère touche plus directement le narrateur : devenu à son insu le représentant d’un pays contre lequel s’est retournée l’URSS, le narrateur se retrouve à son tour l’objet d’une suspicion vague, brumeuse, qui n’a rien de concret et qui pourtant finit par teinter toutes les facettes de sa vie moscovite. Que faire, alors, de la belle Lida dont il s’est épris mais dont il sait qu’il ne pourra peut-être jamais la revoir ?

Institut Gorki, probablement plus agréable que le dortoir des étudiants

Plus que l’aspect purement romanesque du livre, c’est surtout l’évocation du « melting pot » soviétique de l’Institut Gorki, et des limites entre le dit et le non-dit dans une période de chaos post-stalinien, qui m’a intéressée. Dans les couloirs de l’Institut, les soirs de beuverie, on se chuchote à l’oreille les sujets qu’on aimerait vraiment développer en littérature, à coups d’histoires de corruption de secrétaires de parti, de déportations, de vodka distillée en douce, d’espionnage et de vodka distillée en douce. Le narrateur, dans son coin, se dit alors que la littérature officiellement sanctionnée n’a vraiment rien à dire sur ce qu’il se passe réellement en URSS.

Ces derniers temps, il s’était produit tant d’événements importants et de bouleversement tragiques, on avait vu des comités centraux entiers évincés, des groupes se livrer une lutte implacable pour le pouvoir, des complots, des manœuvres de coulisse ; et rien de tout cela, ou presque, n’était évoqué dans les pages des romans ou les actes des pièces de théâtre. On n’y trouvait que le bruissement des bouleaux – oh ! mon bouleau blanc ! et dans ces écrits c’était toujours dimanche.

Un autre aspect de ma lecture de ce roman comme document d’époque, plutôt que comme œuvre de pure fiction, est les références littéraires, dont j’ai relevé toutes celles qui étaient à ma portée. Kadaré y parle donc de l’affaire Pasternak (plus que du roman, dont le narrateur n’a parcouru que quelques pages dactylographiées, sans savoir qu’il avait entre les mains un texte potentiellement dangereux pour lui), il évoque aussi Homère et Ivo Andric (tous deux représentants de la même tradition des ballades balkaniques), et surtout on y retrouve des thèmes forts dans l’œuvre – y compris ultérieure – de Kadaré. La bessa ? C’est par exemple un thème moteur d’Avril brisé (traduit en français en 1982), dont j’ai parlé il y a quelques semaines.

Page 134, l’ « armée morte commandée par un général et un prêtre vivants » … c’est évidemment Le général de l’armée morte (traduit en français en 1970).

Page 96 et à nouveau page 195, cette niche où l’on met, à Istanbul, les têtes coupées de pachas tombés en disgrâce… c’est La niche de la honte (traduit en 1984).

Sans oublier la Doruntine de la ballade, à laquelle Kadaré consacre tout un roman, Qui a ramené Doruntine (traduit en 1986), que Fayard présente comme « un ‘thriller’ hors d’âge, plein de brumes, de chevauchées nocturnes et de pierres tombales déplacées, mais dans lequel court, en filigrane, une réflexion universelle sur la portée de l’Histoire. »

Tout cela fait de ce court roman un roman riche, mouvant. La traduction (le nom du traducteur n’apparait nulle part dans mon édition de 1981 et je ne peux que supposer, comme pour Le général de l’armée morte, qu’il s’agit de Jusuf Vrioni, dont le nom apparait dans les éditions ultérieures) donne un ton sobre, légèrement détaché au personnage du narrateur. Elle comporte aussi des coquilles qui m’ont surprise pour cette maison d’édition et cette période. Le crépuscule des dieux de la steppe a été republié en français à plusieurs reprises (tout dernièrement chez Laffont dans la collection Bouquins), et il semble que le texte des éditions ultérieures ait été augmenté.

Pour ma part, j’ai lu la version de 1981 parce que c’est la seule version en français (et le seul exemplaire) disponible dans tout le réseau des bibliothèques publiques en Hongrie. En recevant le livre, sorti des rayonnages inépuisables de la Bibliothèque des Langues Etrangères de Budapest, j’ai été amusée par les traces des quarante années d’existence du livre. Il porte, par exemple, le tampon de l’Állami Gorkij Könyvtár, Bibliothèque d’Etat Gorki, le nom porté par cette institution jusqu’en 1990 – décidément, Gorki est partout. Publié en France en 1981, le livre a dû être acquis par la bibliothèque tout de suite après, car la petite notice indique un emprunt des juin 1982, un autre deux ans plus tard. Et c’est tout ! Qui sait, c’est peut-être la première fois depuis des années qu’il est sorti des rayonnages pour être lu.

Avec Marilyne (Lire & Merveilles), nous prolongerons l’aventure Kadaré avec un rendez-vous autour de ce livre le 3 mars. Le format sera différent de nos chroniques habituelles, mais nous le faisons – bien sûr – dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran !

Ismail Kadaré, Le crépuscule des dieux de la steppe, Fayard, 1981. Traduit de l’albanais ; le traducteur n’est pas indiqué mais il s’agit très probablement de Jusuf Vrioni.


Ismaïl Kadaré – Le général de l’armée morte

C’est aujourd’hui le jour de notre lecture commune autour du Général de l’armée morte, d’Ismaïl Kadaré – une lecture commune avec Patrice, Marilyne, Nathalie et peut-être d’autres, née de l’article que j’avais écrit fin octobre dernier sur les bonnes raisons de lire cet illustre écrivain albanais. Je mettrai les liens vers les chroniques des participants à jour en bas de ma chronique, n’hésitez pas à aller lire leurs avis ! Lire la suite »


Ismaïl Kadaré – Avril brisé

« Un roman court, puissant, sur la rencontre entre deux mondes dans l’Albanie des années 1930 » : c’est ainsi que j’avais résumé ma lecture du roman Avril brisé, en clôture de mon article sur les bonnes raisons de lire/relire son auteur Ismaïl Kadaré. Il est temps pour moi d’en dire un peu plus sur ce roman dont j’ai tant apprécié l’écriture.

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Kadaré ! Ou : toutes les bonnes raisons de lire/découvrir Ismaïl Kadaré

Version courte :

Pourquoi lire Kadaré ? Il est un conteur exceptionnel. Par certains côtés, il est comme Balzac. Mais Balzac est un peu ennuyeux, parce qu’il écrit sur un seul petit endroit, le Paris des années 1820 environ. Kadaré nous emmène en Egypte antique, dans la Chine moderne, dans une station balnéaire de la mer Baltique, en Autriche, à Oslo, et bien sûr dans l’empire ottoman. Il est presque comme Jules Verne dans sa capacité à voyager à travers le monde.

Version longue :

Ismaïl Kadaré (Gjirokastër, Albanie, 1936 – ) par J. Foley Opale

La semaine dernière, le prix Neustadt a été décerné à Ismail Kadaré, écrivain albanais que j’apprécie et que j’ai chroniqué à plusieurs reprises sur mon blog. C’est davantage le nom de l’écrivain que celui du prix qui a attiré mon attention, mais j’ai appris par la même occasion que le prix Neustadt se présente comme le Nobel américain. Décerné tous les deux ans depuis 1970, on compte parmi ses lauréats plusieurs écrivains de « l’Est » européen, à commencer par Czesław Miłosz en 1978 et jusqu’à l’écrivaine croate Dubravka Ugrešić (dont j’aurai bientôt l’occasion de reparler) en 2016, mais aussi d’autres écrivains de renommée internationale (Gabriel García Márquez, Rohinton Mistry, Mia Couto pour ne citer qu’eux). Lire la suite »


Nouvelles publications (2) : les livres de mai-juin

Après le coup d’œil d’hier sur les publications de mars, voici quelques titres parus ces dernières semaines ou prévus en juin (sauf indication contraire, les liens mènent vers les sites des maisons d’édition) : Lire la suite »


Actualités du mercredi : après la rentrée littéraire, les prix littéraires !

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en moque, il existe apparemment entre 1500 et 2000 prix littéraires en France. C’est sans compter les prix internationaux qui, tels que le prix Nobel de littérature, font aussi couler l’encre et accélérer les ventes dans le monde littéraire français.

Tout ça, ça fait beaucoup de listes, de sélections et de supputations avant que le(s) nom(s) des lauréat.e.(s) soient annoncés. Pour ma part, j’en ai profité pour relever quelques titres qui m’intéressent et pour lesquels je serai contente si un prix leur permet de se faire plus facilement leur chemin parmi tous les livres publiés ces temps-ci.

Ce sont principalement des livres en traduction et c’est d’ailleurs de prix de traduction et leurs lauréat.e.s (annoncés ou encore au stade des sélections) que je vais parler avec ma propre petite liste.

Le week-end dernier, le premier Prix de la traduction-INALCO a été décerné au festival Vo-Vf à Maud Mabillard, traductrice du russe, pour sa traduction de Zouleikha ouvre les yeux, de Gouzel Iakhina, « récit du destin (d’) une paysanne tatare à l’époque de la dékoulakisation » qui est en bonne place sur ma liste à lire depuis sa parution aux éditions Noir sur Blanc en 2017 (coïncidence, le livre dans sa traduction anglaise – et sa traductrice anglaise Lisa C. Hayden – figurent aussi dans la sélection récemment annoncée du Warwick Prize for Women in Translation, un prix établi il y a deux ans et qui récompense des livres d’auteurs femmes et leurs traductrices vers l’anglais. J’en avais parlé ici).

Un autre prix niche est le prix Pierre-François Caillé de la traduction, fondé par la Société française des traducteurs en 1981 pour récompenser « un traducteur/une traductrice en début de carrière dans l’édition ». En l’occurrence, les cinq noms annoncés dans la première sélection sont tous ceux de femmes, et j’y ai relevé celui de Nathalie Le Marchand pour sa traduction du polonais de Les fruits encore verts, de Wioletta Greg (Editions Intervalles, 2018), d’Evelyne Noygues, pour sa traduction de l’albanais de Le petit Bala, Légende de la Solitude, de Ridvan Dibra (Editions Le Ver à Soie, 2018), et de Gabrielle Watrin, pour sa traduction du hongrois de Le Soldat à la fleur, de Nándor Gion (Edition des Syrtes, 2018, je l’avais présenté ici).

J’aurais bien parlé, aussi, de prix récompensant des romans étrangers traduits en français, mais la première sélection du prix du Meilleur livre étranger ne s’est pas prêtée au jeu cette année : sur les 16 livres dans la catégorie roman, on compte de l’anglais (9), de l’allemand (4), de l’italien, de l’espagnol, du chinois (un chacun) et … c’est tout. Le millésime 2019 ne sera pas celui des « petites langues ».

Le prix Médicis étranger, lui, garde dans sa deuxième sélection Solénoïde, de Mircea Cărtărescu, traduit du roumain par Laure Hinckel, paru tout récemment aux éditions Noir sur Blanc et déjà prix Transfuge du meilleur roman européen.

Cărtărescu me ramène presque là où j’avais commencé : le prix Nobel de littérature. Sera-t-il l’un des deux lauréats, comme aiment à le prédire certains ? Ou sera-ce un autre auteur d’Europe centrale, les hongrois László Krasznahorkai ou Péter Nádas, ou la polonaise Olga Tokarczuk, ou l’albanais Ismail Kadaré, dont les noms circulent aussi ? Ou aucun d’entre eux ?


Actualités du mercredi : quelques rencontres et quelques articles en accompagnement de la rentrée littéraire

Je reprends mes habitudes du mercredi, en vous apportant quelques actualités concernant la littérature d’Europe centrale et orientale. Au programme d’aujourd’hui, une sélection de liens dans lesquels des auteurs et autrices, des traductrices, et des médias parlent de littérature roumaine, polonaise, hongroise, bulgare, serbe et albanaise.

Par où commencer ?

Peut-être avec un livre de la rentrée littéraire qui semble emporter l’aval des critiques ces derniers temps, Solénoïde de l’écrivain roumain Mircea Cărtărescu. Les éditions Noir sur Blanc qui l’ont publié fin août en font la présentation sur leur site, mais sa traductrice Laure Hinckel en parle aussi dans cet entretien, ainsi que sur son site où elle publie ces jours-ci des extraits de son carnet de traductrice. Une plongée passionnante dans l’univers de l’auteur et les coulisses de la traduction ! Le magazine AOC publie aussi un extrait des 800 pages du roman (sur abonnement).

Et l’auteur dans tout ça ? Il sera à Vincennes demain, jeudi 19 septembre et à Paris le lendemain, vendredi 20 septembre, avant de se rendre à la Fondation Jan Michalski en Suisse dimanche 22 septembre, pour une série de rencontres (toutes les informations ici).

Autre lieu, autre auteur : la médiathèque Etienne Caux de Saint-Nazaire organise le jeudi 26 septembre une rencontre avec Wojciech Nowicki, écrivain polonais en résidence à la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs (MEET). Journaliste (il tient une chronique culinaire dans l’édition cracovienne du quotidien Gazeta Wyborcza et est l’auteur d’essais culinaires) et commissaire d’expositions photographiques (il est aussi co-fondateur en 2005 de la fondation Imago Mundi dédiée à la promotion de la photographie), il a été membre du jury polonais du Prix littéraire de l’Union européenne cette année.

Il est l’auteur en 2013 de Salki (Greniers ; lauréat du Prix Littéraire Gdynia dans la catégorie essais) : « Ce récit de nombreux voyages est autant une flânerie dans l’espace que dans le temps. Nowicki extraie du passé l’histoire de sa famille originaire des confins Est de la Pologne et victime des déplacements forcés de population à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. En relatant leurs souvenirs, leurs craintes et leurs griefs, il dépeint un tableau universel du déracinement, de la nostalgie et de la peur » (MEET). L’édition anglaise du livre le range aux côtés de Perec, de W.G. Sebald et de Kapuściński, et comporte un éloge d’un autre écrivain-voyageur, Andrzej Stasiuk. Si ce livre n’est pas (encore) traduit en français, on peut lire Nowicki en français dans l’ouvrage Ewa et Piotr publié l’année dernière aux éditions Noir sur Blanc, livre du photographe italien Lorenzo Castore dont Wojciech Nowicki a signé les textes.

Auteur du recueil de nouvelles La fièvre (publié en mars aux éditions Mirobole), le photographe et correspondant de guerre hongrois Sándor Jászberényi aime chroniquer en images sur son compte Instagram la ville du Caire, où il s’est installé. Sa traductrice française Joëlle Dufeuilly présentera le livre à l’Institut hongrois à Paris, le 25 septembre (détails ici). Télérama le présentait cet été dans leur Cercle Polar, une vidéo à retrouver ici.

L’INALCO accueille, le 23 septembre, une rencontre avec Dimana Trankova et Andrija Matić, auteurs de deux dystopies parues cet été : La caverne vide (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov, aux Editions Intervalles) et L’Egoût (traduit du serbe par Alain Cappon, Serge Safran Editeur). La rencontre sera suivie d’une projection du film franco-bulgare Je vois rouge (qui, « au travers d’une quête personnelle et d’un récit familial, dévoile une partie de l’histoire de la Bulgarie et de la police politique du régime communiste », lit-on ici) et d’une table ronde sur les processus de lustration dans différents pays de l’espace post-communiste.

Pour terminer, une petite présentation du roman Le pays des pas perdus de l’écrivain albanais Gazmend Kapllani, à lire ou écouter sur France Culture (roman traduit du grec par Françoise Bienfait, paru aux éditions Intervalles en août).


Quelques idées pour refaire le plein de livres en septembre

Il semblerait que le phénomène de la rentrée littéraire touche aussi un peu la littérature d’Europe centrale et orientale en français ! Voici quelques uns des titres qui vont sortir au fil du mois. J’en oublie certainement, il suffit de me les signaler dans les commentaires pour que je les rajoute à la liste.

Commençons par la Hongrie : le 4 septembre, Cambourakis publie Le dernier loup de László Krasznahorkai (traduction par Joëlle Dufeuilly), « réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final ». Le 12 septembre, chez Albin Michel, publication du premier volume du Journal de Sándor Márai (traduction par Catherine Fay) qui, couvrant Les années hongroises 1943-1948, « met en lumière des passages plus personnels de l’œuvre littéraire où se déploient la causticité et la clairvoyance de Sándor Márai »

Deux titres aussi pour la Pologne : Zygmunt Miłoszewski (géniteur de l’ex-procureur Szacki dont les aventures sont publiées chez Mirobole) publie Te souviendras-tu de demain ?, « son ouvrage le plus personnel, devenu aussitôt la meilleure vente de l’année en Pologne » chez Fleuve Editions le 5 septembre. Même jour, aux Editions Noir sur Blanc, La Fabrique de papier tue-mouches, d’Andrzej Bart, « roman dérangeant, […] interrogation sur la responsabilité historique » avec pour cadre l’Holocauste en Pologne (traduction par Eric Veaux).

Arrivant de Slovaquie via Agullo Editions, Il était une fois dans l’Est, d’Árpád Soltész, « tableau noir et âpre des brutales années 1990 et du capitalisme sauvage qui a suivi la chute du communisme » sortira le 19 septembre (traduction par Barbora Faure).

Une nouvelle publication aussi de Roumanie, Solénoïde, « chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu », « roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka », « long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence », sera publié par les Editions Noir sur Blanc dès le 22 août (traduction par Laure Hinckel).

Alma Editeur publie le 29 août La symphonie du Nouveau Monde, de l’auteure d’origine tchèque installée en France Lenka Horňáková-Civade, portrait de destinées entre la Tchécoslovaquie, Marseille et le Nouveau Monde, dans le « tumulte terrible et merveilleux » de l’année 1938.

Comme d’habitude, un petit retour en arrière pour signaler les nouvelles publications qui m’ont échappé ces derniers mois. En juin, les Editions de l’Arbre Vengeur publiaient Opium de Géza Csath : ces « nouvelles, tantôt oniriques, tantôt réalistes, nous offrent le spectacle d’une folie qui annonce un siècle tout entier placé sous ce signe » (traduit du hongrois par Éva Brabant Gero et Emmanuel Danjoy). Toujours en juin, aux Editions Intervalles, La caverne vide de Dimana Trankova, suivi de trois poèmes inédits de Khristo Botev, dystopie dans une Union européenne en miettes après une Troisième Guerre mondiale, mais aussi « ode à l’espoir, à cette force intérieure qui peut demeurer, envers et contre tout, malgré le contrôle omniprésent et les systèmes nés pour broyer ce qui leur résiste » (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov). Début août, aussi aux Editions Intervalles, un roman d’un auteur né en Albanie, mais dorénavant établi aux Etats-Unis et traduit du grec, Le Pays des pas perdus de Gazmend Kapllani, confrontation entre deux frères que tout oppose, « cristallisant à travers leur confrontation l’histoire chaotique des Balkans et de l’Europe des XXe et XXIe siècles » (traduit du grec par Françoise Bienfait).

Pour terminer, deux volumes de non-fiction : le 4 septembre sortira chez Gaïa Editions une invitation au voyage ou du moins à glisser un nouveau volume aux côtés de ceux de Paolo Rumiz ou de Ryszard Kapuscinski, avec La frontière, récit par l’écrivaine-anthropologue voyageuse norvégienne Erika Fatland de son Voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège : « quatorze États et plus de vingt mille kilomètres en longeant LA frontière, la plus longue au monde, celle de la Russie avec l’ensemble de ses voisins » (traduction par Alex Fouillet). Et en juillet paraissait aux Editions Non Lieu La Moldavie à la croisée des mondes, ouvrage de Josette Durrieu et Florent Parmentier, une ancienne sénatrice et un universitaire qui « apportent un certain nombre d’informations qui permettront aux lecteurs de se faire une idée des enjeux moldaves, enjeux qui dépassent son cadre national et interroge l’identité européenne » (un complément parfait pour ceux et celles qui auraient envie d’en savoir plus sur ce pays avant ou après avoir lu L’empire de Nistor Polobok).