Drago Jančar – La fuite extraordinaire de Johannes Ott

Je tourne autour de cette chronique depuis plusieurs jours, me demandant ce que je vais extraire de ce texte dense, serré, touffu, sombre et énigmatique qu’est La fuite extraordinaire de Johannes Ott.

En parlant d’un autre roman de Drago Jančar, Katarina, le paon et le jésuite, l’année dernière (retrouvez ma chronique ici), j’avais déjà évoqué Jérôme Bosch et ses visions fantastiques. La référence est tout aussi valable pour La fuite extraordinaire de Johannes Ott, mais en prenant ses représentations les plus apocalyptiques de l’enfer et en y ajoutant une version masculine de la figure de la Dulle Griet (Margot la folle) de Pieter Brueghel.

Non que Johan Ot, le héros du livre, soit « fou » au sens moderne du terme (ce qui relève de la folie et ce qui relève de la sagesse ne répond de toute manière pas aux mêmes critères dans le XVIIe siècle du roman) : c’est plutôt sa solitude au milieu de la foule qui me fait faire ce rapprochement.

Est-ce que n’est pas hérétique ou sataniste tout être qui met en doute la bêtise généralisée ?

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Nouvelles publications (1) : Retour sur quelques livres de mars, au format « revue de presse »

Début mars, j’avais publié une liste des nouvelles publications nous venant « de l’Est ». C’était avant que la pandémie vienne chambouler l’ordre des priorités ! Avant de présenter quelques nouveautés de mai et juin, voici un petit retour sur les publications de mars. Je vous propose de retrouver en cliquant sur ce lien la liste que j’avais préparée en mars puis, pour varier les plaisirs, un aperçu des critiques parues dans la presse et sur les blogs au sujet de deux d’entre ces livres, Les vies de Maria, et La fuite extraordinaire de Johannes Ott. Lire la suite »


Boris Pahor – Arrêt sur le Ponte Vecchio

Nous voici arrivés à Trieste, le terminus de notre voyage au départ d’Odessa. Passant par la Roumanie, puis par ce qui a été la Yougoslavie et est maintenant la Serbie et la Croatie, nous avons fait connaissance avec des histoires individuelles et de communauté très diverses. Les trois livres chroniqués au cours de cet itinéraire n’ont pas beaucoup de points communs, cependant l’un des thèmes qui les unit est celui du décalage entre peuples et frontières. A Focşani, plus que des Roumains, nous avons fait un long bout de route avec des Arméniens (Le livre des chuchotements, de Varujan Vosganian) ; à Belgrade et à Zagreb, nous avons vu différentes incarnations de la longue et douloureuse histoire commune des Serbes et Croates (Timor mortis, de Slobodan Selenić, et Blue Moon, de Damir Karakaš).

Et nous voici donc à Trieste, ville natale de l’italien Paolo Rumiz, qui a donné prétexte à cette traversée de la frontière nord des Balkans. Trieste, ville italienne ? Pas tout à fait, car c’est dans une Trieste slovène que nous nous arrêtons maintenant, en compagnie de l’écrivain Boris Pahor et de son recueil de nouvelles Arrêt sur le Ponte Vecchio. Lire la suite »


Actualité du mercredi : une manière détournée de se constituer une liste de lecture

Je garde toujours un œil sur les nouvelles traductions dans le monde anglo-saxon, car je trouve intéressant de voir quels livres sont découverts, traduits et publiés chez nos voisins et de comparer avec les auteurs et autrices que le monde de l’édition francophone traduit (ou non, ou pas encore) en français.

J’ai vu en début d’année plusieurs compilations alléchantes des nouvelles traductions prévues en 2020, qui incluent de nombreux titres d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans. Comme certains existent déjà en français, c’est une bonne raison pour me (nous) les remettre à l’esprit et de s’amuser à comparer titres et couvertures. Je vous présente donc aujourd’hui une sélection d’une de ces compilations, celle du New York Times (à retrouver en entier ici). Lire la suite »


Quelques mots avec : Andrée Lück-Gaye, traductrice du slovène

Troisième de ma série d’interviews de traducteurs, Andrée Lück-Gaye nous parle de son expérience – personnelle et professionnelle – de la littérature slovène et de se réception en France.

La Slovénie a beau être parmi les plus petits pays d’Europe, cela n’empêche pas ses auteurs d’être relativement connus en France même si, comme pour la Bulgarie et la Roumanie, il en reste encore beaucoup à découvrir.

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algAndrée Lück-Gaye, votre grand-père était slovène, installé en France où vous êtes née, et vous n’avez découvert la Slovénie que sur le tard. Comment s’est faite cette rencontre et, de là, comment en êtes vous venue à la traduction ?

Au début des années 70, j’ai recherché ma famille slovène. J’ai retrouvé dans la maison natale de mon grand-père une cousine germaine de mon père et sa famille. À la suite de cette visite, je me suis inscrite à L’INALCO pour apprendre le slovène. Un jour, mon professeur, M. Vincenot, qui connaissait mon intérêt pour la littérature (et la Slovénie, bien sûr) m’a proposé de traduire un roman. Voilà comment j’ai commencé.

Mais la traduction n’était pas votre activité professionnelle principale ?

Non, j’étais enseignante dans un centre de formation d’éducateurs spécialisés où je donnais notamment des cours de français.

Cela vous a-t-il donné davantage de liberté par rapport au choix des livres que vous avez traduits ? Jancar

La question ne se pose pas en ces termes. Le seul roman que j’ai moi-même proposé à un éditeur est Cette nuit, je l’ai vue. Encore faut-il préciser que l’éditeur avait choisi de publier un roman de Drago Jančar.

À cette exception près, je n’ai jamais choisi les romans que j’ai traduits. Ils m’ont été proposés par les éditeurs français, les institutions slovènes, les auteurs eux-mêmes parfois.

Par chance, on m’a pratiquement toujours proposé des auteurs que j’appréciais.

A l’époque où vous avez commencé à traduire, la littérature slovène était-elle connue en France ?

Non, la littérature slovène n’avait aucune visibilité malgré la parution de quelques traductions (notamment des romans de Josip Jurcic, Ivan Tavčar, Ciril Kosmač, pour ne citer que ceux qui ont été directement traduits du slovène). Ces textes n’ont pas bénéficié de bonnes conditions de distribution. Ce qui a déclenché l’intérêt pour la littérature slovène, c’est la publication à La Table Ronde de Pèlerin parmi les ombres de Boris Pahor dont la personnalité, Alamutet la longévité, ont intéressé les critiques puis le public français. Il faut dire un mot d’Alamut de Bartol, traduit une première fois en 1986, qui est assez connu en France mais qui, sans doute à cause du sujet, n’est pas perçu par les lecteurs comme un roman slovène…

Et aujourd’hui (parmi les maisons d’édition et le grand public) ?

Il me semble que la littérature slovène a commencé à être vraiment connue en France à partir de la traduction des romans et nouvelles de D. Jančar. Le grand public ne peut s’intéresser à certaines littératures étrangères que dans la mesure où elles sont traduites et publiées. Et la plupart des maisons d’édition sont très prudentes et misent surtout sur les auteurs déjà connus.

Les écrivains slovènes traduits en français, tels que Boris Pahor, Lojze Kovačič, Florjan Lipuš ou Drago Jančar, sont-ils représentatifs de ce que les lecteurs slovènes d’aujourd’hui lisent ou connaissent? Je pense aussi au fait que certains de ces écrivains sont issus de minorités slovènes à l’étranger, ou qu’ils ont été parfois censurés à l’époque yougoslave.

F. Lipuš n’a actuellement qu’un roman traduit en français, et encore à partir d’une traduction allemande.

PahorTous les auteurs que vous citez sont très connus des Slovènes, qu’ils soient natifs ou issus d’une minorité slovène à l’étranger. Quant à la censure… Il est vrai que Kovačič, Pahor et Jančar ont tous les trois eu maille à partir avec le pouvoir à l’époque yougoslave. Mais si on regarde les dates de publication de leurs oeuvres dans des maisons d’édition slovènes, on voit que ces auteurs n’ont pas été interdits de publication. Et ma première traduction publiée (Pèlerin parmi les ombres de Boris Pahor) a été subventionnée par l’Association des écrivains slovènes à l’époque de la Yougoslavie.

La littérature slovène bénéficie-t-elle d’un soutien particulier en Slovénie pour sa traduction, y compris vers le français ?

La Slovénie soutient financièrement la traduction de la littérature slovène. C’est important mais insuffisant. Les éditeurs slovènes ne proposent pratiquement jamais leurs auteurs aux éditeurs français. La plupart du temps, ce sont les auteurs et les traducteurs qui prennent les contacts, mais, me semble-t-il, ce n’est pas leur travail… Il faut aussi citer Evgen Bavčar, Slovène de Paris, qui a été très actif notamment pour la reconnaissance de Pahor.

Qu’est-ce qui, pour vous, fait une bonne traduction et une bonne traductrice?

Question difficile : Pour être une bonne traductrice, il faut aimer la littérature, les textes, avoir envie de faire connaître des auteurs, c’est évident. Mais il faut surtout bien connaître la langue d’arrivée (ce qui est parfois oublié, en tout cas pour ce qui concerne les traductions du slovène vers le français) et être capable d’écrire dans des écritures différentes.

Quel est votre meilleur souvenir lié à votre carrière de traductrice?

J’ai beaucoup de bons souvenirs liés au moment où, la traduction finie, l’éditeur exprime sa satisfaction et Kovacicquand les premiers lecteurs disent qu’ils ont aimé le roman… Mais je me souviens particulièrement du jour où Drago Jančar m’a téléphoné pour me demander de traduire un recueil de nouvelles (L‘élève de Joyce) et de celui où Annie Morvan du Seuil m’a proposé de traduire Kovačič. Il s’agit dans les deux cas d’auteurs importants et talentueux que j’admire particulièrement. J’ai aussi été très contente de recevoir, avec Jančar, le Prix de l’Inaperçu [en 2012, pour Des bruits dans la tête].

Avez-vous un auteur ou un livre qui vous tient à coeur mais qui n’a pas encore été traduit ou, peut-être, ne peut pas être traduit?

J’ai plusieurs traductions dans mes tiroirs pour lesquelles j’aimerais trouver un éditeur, notamment trois romans, très différents par leur sujet et leur style, de Zupan, de Kavčič et de Čar. Évidemment ces auteurs sont absolument inconnus ici et il est difficile d’intéresser les éditeurs français.

J’aimerais aussi traduire Miško Kranjec, un auteur de Prekmurje, la région d’origine de ma famille, qui a décrit admirablement les paysages et le habitants de cette région si particulière de Slovénie. Et enfin j’aimerais beaucoup trouver un éditeur pour un roman de Tomšič qui raconte l’histoire des Alexandrines, ces femmes de la région de Trieste qui, pour sauver leur famille de la misère, sont allées travailler à Alexandrie comme nourrices et bonnes d’enfants.

Pour finir, avez-vous un projet de traduction en cours?

J’ai pratiquement fini de traduire un roman historique de Jančar, Le Galérien, qui m’avait été commandé par un petit éditeur qui a abandonné le projet à la suite de difficultés financières et j’ai commencé – en collaboration avec une traductrice slovène, Marjeta Novak Kajzer, car le texte est très difficile et emprunte beaucoup d’expression au dialecte de Carinthie – la traduction d’un court roman de Lipuš, Le vol de Boštjan, à propos duquel Peter Handke a écrit un article enthousiaste dans Libération. Bien sûr, je n’ai pas encore d’éditeur pour ces deux projets, mais quand on traduit une « petite langue » (parlée par un peu plus de deux millions de personnes), on a une certaine habitude des situations inconfortables !

Bibliographie non-exhaustive des livres traduits par Andrée Lück-Gaye

Pahor, Boris : Pèlerin parmi les ombres. La Table Ronde, 1990

Pahor, Boris : Printemps difficile. Phébus, 1995

Pahor, Boris : Arrêt sur le Ponte Vecchio. Éditions des Syrtes, 1999

Pahor Boris : La Porte dorée. Éditions du Rocher, 2002

Jancar, Drago : L’Élève de Joyce. L’Esprit des péninsules, 2003 et Libretto, 2017

Jancar, Drago : Aurore boréale. L’Esprit des péninsules, 2005 et Libretto, 2018

Blatnik, Andrej : La loi du désir. Alterédit, 2005

Jancar, Drago : La grande valse brillante. L’espace d’un instant, 2007

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. I – L’Enfant de l’exil. Seuil, 2008

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. II – L’Enfant de la guerre. Seuil, 2009

Kovacic, Lojze : Les Immigrés, vol. III – L’Age des choix. Seuil, 2011

Jancar, Drago : Des bruits dans la tête. Passage du Nord-Ouest, 2011

Jancar, Drago : Éthiopiques et autres nouvelles. Arfuyen, 2012

Bartol, Vladimir : Alamut. Phébus, 2012

Jancar, Drago : Cette nuit, je l’ai vue. Phébus, 2014

— mise à jour, juin 2020 —

Drago Jančar, Des bruits dans la tête, Libretto, 2015

Drago Jančar, Six mois dans la vie de Ciril, Phébus, 2016

Boris Pahor, Place Oberdan à Trieste, Pierre-Guillaume de Roux, 2018

Drago Jančar, Et l’amour aussi a besoin de repos, Phébus, 2018

Drago Jančar, La fuite extraordinaire de Johannes Ott, Phébus, 2020