Après l’URSS – retour en livres sur 15 * 30 années d’indépendances (2)

Comme je l’évoquais hier dans mon billet de présentation, voici un voyage par les livres dans l’espace de l’ex-URSS.  Pour chaque pays, une ligne de présentation, et deux ou trois livres que j’ai lus (le lien vers ma chronique est dans le titre du livre), que je vais bientôt lire (j’ajouterai le lien), que j’aimerais lire (je mets le lien vers l’éditeur), ou que j’aimerais lire mais qui sont vraiment difficiles d’accès (pas de lien). S’il y un petit accent récurrent sur le contexte historique qu’aborde une bonne partie de ces livres, c’est davantage représentatif de mon intérêt personnel ainsi que de certains choix du marché de la traduction, que d’une obsession des auteurs et autrices de ces pays pour l’histoire avec un grand H.

C’est parti ?

Lituanie

Annexée par l’URSS en 1940 (comme la Lettonie et l’Estonie), la Lituanie est la première des républiques socialistes à déclarer son indépendance de l’URSS, le 11 mars 1990.

>>> Vilnius Poker, de Ričardas Gavelis : « violente ode à la liberté[, s]a publication fit l’effet d’une bombe et fut la catharsis de tout un peuple étouffé par les non-dits de l’occupation soviétique » (Monsieur Toussaint Louverture).

>>> Haïkus de Sibérie, de Jurga Vilé (illustrations : Lina Itagaki), « un roman graphique mêlant narration, collages et haïkus » pour raconter par la voix d’un enfant la Lituanie et la déportation en Sibérie durant la Seconde Guerre mondiale (Editions Sarbacane).

>>> La saga de Youza, de Youozas Baltouchis, le XXè siècle lituanien raconté depuis le pas de porte d’un quasi-ermite vivant au rythme de la nature.


Géorgie

Après ce premier pays balte, c’est dans le Caucase qu’est déclarée la deuxième indépendance, celle de la Géorgie, le 9 avril 1991.

>>> Le malheur, de David Kldiachvili. La Géorgie devient une république socialiste soviétique dès 1921, et est incorporée dans l’URSS l’année suivante. Cette courte pièce de théâtre évoque la vie rurale du début du XXe siècle. J’ai prolongé ma chronique d’une promenade culturelle dans le début du XXe siècle géorgien.

>>> Ténèbres sacrées, de Levan Berdzenichvili, « sans doute le seul livre sur le Goulag qu’il est impossible de lire sans éclater de rire », disent les éditions Noir sur Blanc qui publient le livre le 10 février 2022.

>>> The Pear Field, de Nana Ekvtimishvili. Tbilissi, années 1990, des enfants d’un orphelinat se battent pour vivre. A paraitre en français chez Noir sur Blanc en 2023.


Estonie

A l’été 1991, alors qu’en Crimée et à Moscou se déroule le coup d’état contre Gorbatchev, les mouvements vers l’indépendance s’accélèrent. Le 20 août 1991, l’Estonie déclare à son tour son indépendance. Elle conserve une importante minorité russe.

>>> Le fou du Tzar, de Jaan Kross. Un beau roman historique qui fait revivre une province d’Estonie au XIXe siècle, lorsqu’elle faisait – déjà – partie de l’empire russe.

>>> La beauté de l’histoire, de Viivi Luik. « Aux marges de l’Union soviétique des années 60, dans les pays Baltes, une jeune femme choisit de rester derrière le rideau qui cache les terres promises. » (extrait d’une belle recension dans Le Temps).

>>> Le voyage de Hanumân, d’Andreï Ivanov. L’écrivain russophone s’est inspiré de sa propre expérience pour « raconte[r] l’exil de deux paumés [l’Estonien Johann et l’Indien Hanumân] au Danemark, et leur vie quotidienne dans un camp de réfugiés » (Le Tripode).


Lettonie

Le 21 août 1991, la Lettonie adopte la loi constitutionnelle ré-établissant de facto sa souveraineté, un an et demi après le vote du Conseil Suprême d’Estonie, le 4 mai 1990, pour le rétablissement de l’indépendance.

>>> A l’ombre de la Butte-aux-Coqs, d’Osvalds Zebris : Riga, début du XXe siècle. Rūdolfs, un homme déchiré quant à son rôle dans la petite et la grande Histoire.

>>> Petit déjeuner à minuit est la chronique – tragique, absurde, grotesque – de la déportation en URSS de l’auteur Valentīns Jākobsons, de 1941 à 1955. Editions du Cygne.

>>> Metal, de Jānis Joņevs : « Dans une Lettonie en transition après l’effondrement de l’Union soviétique, une jeunesse aventureuse s’enflamme pour la culture alternative et le rock metal » (Gaïa).


Ukraine

Le 24 août 1991, la Rada – le Conseil suprême d’Ukraine – déclare à son tour l’indépendance, plus d’un an après avoir déclaré sa souveraineté. Le 1 décembre 1991, la population ukrainienne le confirme avec un référendum : 92,3% des participants se prononcent pour l’indépendance du pays.

>>> Explorations sur le terrain du sexe ukrainien, d’Oksana Zaboujko : « La relation passionnelle que partagent un peintre ukrainien et la narratrice constitue une métaphore de l’Ukraine du XXIe siècle » dans ce roman traduit de l’ukrainien chez Intervalles.

>>> Le pingouin, d’Andreï Kourkov. Premier roman de cet auteur russophone, ce « tableau impitoyable de l’ex-Union soviétique » est aussi le premier d’une longue série à être traduit en français (Liana Levi).

 >>> Pour une nouvelle génération d’écrivains, c’est la guerre de cette dernière décennie avec la Russie qui fournit le matériau de leur œuvre. C’est le cas pour deux autrices qui ne sont pas traduites en français : Haska Shyyan, que j’avais présentée lorsqu’elle avait reçu avec За спиною (« Derrière le dos ») le prix de littérature de l’Union européenne, pour l’Ukraine en 2019 ; et l’historienne Olesya Khromeychuk dont A Loss. The Story of a Dead Soldier Told by his Sister (Columbia University Press) reprend les formes de l’essai et de l’autobiographie pour évoquer les dimensions personnelles et féminines d’un conflit qui s’éternise.


Biélorussie

20 août, 21 août, 24 août… puis 25 août 1991 : ce jour-là, c’est au tour de la Biélorussie de s’ajouter à la liste des pays ayant déclaré leur indépendance.

>>> Svetlana Alexievitch, Sacha Filipenko, Alhierd Baharevič, Artur Klinau, Pavel Priajko, Hanna Krasnapiorka… j’avais consacré tout un article l’année dernière à une promenade dans la littérature (en russe et en biélorussien) traduite en français. Le plus simple est d’aller y jeter un coup d’œil : c’est sur ce lien.


Moldavie

Deux jours après la Biélorussie, la Moldavie : nouvelle déclaration d’indépendance (le 27 août 1991), pour un nouveau cas particulier de trajectoire pré- et post-URSS. Conglomérat de deux provinces ballotées aux XIXe et XXe siècles entre la Roumanie, l’empire russe et la république socialiste soviétique d’Ukraine, la république socialiste soviétique moldave est formée en 1940. Lorsqu’elle déclare son indépendance en 1991, la nouvelle république de Moldavie est déjà en train de perdre le contrôle de la province de Transnistrie, un état qui n’a jamais été reconnu par la communauté internationale.

>>> Le jardin de verre, de Tatiana Ţîbuleac : d’expression roumaine, l’auteure revient dans ce roman sur la vie d’une petite orpheline de Chişinău, la capitale, dans les années 1980 et 1990. En arrière-plan, la question des langues, l’héroïne grandissant entre moldave et russe, alphabet cyrillique et alphabet latin.

>>> Des mille et une façons de quitter la Moldavie, de Vladimir Lortchenkov. Ce roman loufoque, traduit du russe, met en scène une poignée de personnages prêts à tout pour accéder enfin à une vie prospère, loin de la terre pauvre et boueuse, du chômage et de la corruption de leur pays.


Azerbaïdjan

Le 30 août 1991, l’Azerbaïdjan déclare son indépendance, renouant avec l’expérience républicaine de 1918, interrompue par l’arrivée des troupes soviétiques en 1920. De part et d’autre de cette déclaration de 1991, les tensions ethniques entre Azerbaïdjanais et Arméniens flambent déjà.

>>> Leyli et Medjnun (1908), de Uzeir Hadjibeyov, « retrace l’histoire d’un amour tragique entre deux jeunes gens, sorte de Roméo et Juliette du monde oriental » inspiré d’un poème du même nom du XVIe siècle. Publié aux éditions L’Espace d’un instant dans un volume qui comprend également Köroghlu, opéra inspiré d’une légende épique du XVIe siècle.

>>> Ali et Nino, de Kurban Said, est parfois présenté comme « le » roman de l’Azerbaïdjan, parfois aussi comme « le » roman du Caucase, et plus généralement comme la version régionale de Roméo et Juliette à l’époque de la première indépendance. L’auteur et le livre (Libretto) ont tous deux une histoire curieuse : deux billets à venir à leur sujet.

>>> Jours Caucasiens, de Banine. Publié à Paris en 1945, ce roman revient sur l’enfance dorée de l’auteure à Bakou, de 1905 à son départ définitif de l’Azerbaïdjan vingt ans plus tard.


Kirghizstan

Dernière république socialiste soviétique à déclarer sa souveraineté, en novembre 1991, le Kirghizstan est avec l’Ouzbékistan la première des républiques d’Asie centrale à déclarer son indépendance, le 31 août 1991.

>>> Je n’évoque ici que le dernier des livres de l’écrivain emblématique du Kirghizstan soviétique, Tchinguiz Aïtmatov : Le léopard des neiges – « Les destins croisés d’un léopard des neiges banni de son clan et d’un journaliste indépendant qui ne se reconnaît pas dans la nouvelle vie, dominée par le marché et les oligarques » (Le temps des cerises).


Ouzbékistan

Depuis la déclaration d’indépendance du 31 août 1991, le 1 septembre est célébré comme fête de l’indépendance. Après le décès en 2016 de son dernier dirigeant soviétique et premier dirigeant post-soviétique, Islam Karimov, le pays s’ouvre au monde et joue notamment sur un héritage culturel impressionnant. Une illustration : le tout nouvel aéroport de Samarcande, en forme de…

>>> L’écrivain Hamid Ismaïlov est expulsé d’Ouzbékistan peu après la déclaration d’indépendance du pays. En français, ses Contes du chemin de fer sont traduits du russe (Sabine Wespieser Editeur) ; en anglais, son merveilleux roman The Devil’s Dance est traduit de l’ouzbek (Tilted Axis Press). Dans les deux cas : billets à venir.

La revue Jentayu me signale également que l’on retrouve deux textes de Hamid Ismaïlov dans la revue : dans le numéro 5 (un extrait de son roman ‘Manaschi’, accompagné d’un entretien) et dans le numéro 9 (un extrait de son roman ‘The Devil’s Dance’, là encore avec un entretien).

>>> La revue Jentayu – Nouvelles Voix d’Asie a publié en français un entretien avec l’auteure Vika Osadtchenko sur les littératures de langue ouzbèke et de langue russe en Ouzbékistan, et un autre entretien avec l’auteur d’expression russe Yevguéni Abdoullaïev sur Tachkent et la littérature d’Ouzbékistan (ces entretiens en accès libre sur le site s’accompagnent aussi de textes de ces deux auteurs, traduits en français et disponibles dans les pages de la revue papier ou ebook).


Tadjikistan

Le Tadjikistan est peut-être le pays qui me force le plus à reconnaitre que c’est une erreur de vouloir répliquer partout la formule « un pays – une (ou deux) langues – une ou deux œuvres de fiction ». Par ailleurs, que sais-je du pays ? Pas grand-chose. Une situation géographique qui le rapproche autant des frontières de l’Afghanistan et du Xinjiang chinois que de l’Ouzbékistan et du Kirghizstan ; le partage entre ces deux derniers pays et le Tadjikistan d’un territoire – la vallée de Ferghana – contesté et à forte minorité ouzbèke dans la partie tadjike ; un territoire montagneux et pourtant lieu de passage multiséculaire ; une langue indo-iranienne qui la distingue de ses voisins turcophones ; un pays à l’islamisme enraciné mais sous contrôle du régime autoritaire…  un pays, d’ailleurs, qui proclame son indépendance de l’URSS le 9 septembre 1991.

>>> Parmi les quelques noms que l’on retrouve par-ci par-là, celui de Sadriddin Aini, né bien avant l’émergence du Tadjikistan comme état (soviétique ou autre), ou d’ailleurs de l’Ouzbékistan (il nait en 1878 sur le territoire de l’actuel Ouzbékistan). Cet article en anglais le replace dans son contexte : recevant une éducation musulmane traditionnelle dans l’alphabet arabo-persan, il se tourne d’abord vers la poésie puis, ayant rejoint très tôt le mouvement révolutionnaire, il finit par s’inscrire dans le courant du réalisme socialiste. Jusqu’à son décès en 1954, il est l’une des principales personnalités de la vie culturelle et scientifique du Tadjikistan au sein de l’URSS. Par ses publications, il promeut un développement tadjike de la littérature (qui passe par ailleurs par plusieurs alphabets successifs – arabe, puis latin à partir de 1928, puis cyrillique à partir de 1940 ; après la chute de l’URSS, le Tadjikistan réintroduit l’alphabet arabo-persan). De Sadriddin Aini, il existe deux livres en français : Boukhara (texte autobiographique sur la période des émirs de Boukhara, publié par Gallimard en 1956 – c’est le deuxième volume de la collection « Littérature soviétique » dirigée par Aragon), et La mort de l’usurier, un recueil de nouvelles publié l’année suivante par Les Editeurs Réunis (une maison appartenant au PCF).

>>> Plus récent, et plus facile d’accès, Zahhâk, le roi serpent, de Vladimir Medvedev : « Tadjikistan, années 1990. Au lendemain de l’effondrement de l’URSS, la guerre civile plonge le pays dans le chaos (…) Sept narrateurs prennent tour à tour la parole. Tous sont forcés de remettre en question leur univers dans cette période de bouleversements » (Editions Noir sur Blanc).


Arménie

Le 23 septembre 1991, c’est au tour du Conseil suprême de la RSS d’Arménie de déclarer l’indépendance du pays, deux jours après un référendum sur l’indépendance et un peu plus d’un an après une déclaration du parlement allant dans le même sens. Voici trois livres très différents pour un pays, un peuple et une histoire aux multiples facettes.

>>> L’Enchaîné (1918), de Levon Shant, un « jeu théâtral du Moyen Age arménien » avec en son centre la ville fortifiée d’Ani ; une traduction de l’arménien publiée aux éditions L’Espace d’un instant.

>>> Et du ciel tombèrent trois pommes, de Narinai Abgaryan, auteure d’origine arménienne et traduite du russe. « Le point de départ de ce roman sincère et délicat est un village situé au sommet des montagnes arméniennes », mais le roman semble difficile à trouver en français, et n’apparait plus au catalogue de la maison d’édition Macha qui l’a publié en 2016.

>>> Le livre des chuchotements, de Varujan Vosganian : un auteur contemporain dont la famille s’est établie en Roumanie après le génocide arménien. Traduit du roumain, ce roman fourmillant fait s’entrecroiser l’histoire des Arméniens et celle de la Roumanie au XXe siècle.


Turkménistan

Le Turkménistan est parmi les derniers à déclarer son indépendance, le 27 octobre 1991, après une série d’étapes similaires à celle de l’Arménie. Il est aussi l’illustration par excellence de la nécessité de dissocier chute de l’URSS, indépendance et démocratisation : le Turkménistan est l’un des pays les plus fermés au monde malgré un degré d’assouplissement au cours des quinze dernières années. Comment faire vivre une littérature dans un pays où la liberté de penser est sévèrement réprimée ?

>>> L’écrivain et opposant Ak Welsapar fournit un élément de réponse par sa trajectoire personnelle d’exil : en Russie dès 1993, puis en Suède depuis 1994. La revue Jentayu – Nouvelles Voix d’Asie lui a consacré un entretien en français (en accès libre sur le site, et accompagné d’un texte de l’auteur, traduit en français et disponible dans les pages de la revue papier ou ebook). Il écrit en turkmène, en russe et en suédois ; et trois de ses livres sont traduits en anglais, par exemple The Tale of Aypi, qui retrace l’histoire d’un groupe de pêcheurs menacé de perdre leur village ancestral sur les bords de la mer Caspienne (Glagoslav Publications).


Kazakhstan

Un pays immense. Une population ethniquement très variée et dominée par une importante minorité russophone. La quatrième puissance nucléaire de l’URSS. Le Kazakhstan est, 1990-1991, la république socialiste soviétique dont les dirigeants voient avec le moins d’enthousiasme la dislocation de l’URSS, et est la dernière à adopter une déclaration d’indépendance, le 16 décembre 1991. Son dirigeant d’alors devient le premier dirigeant du Kazakhstan indépendant. Quelques jours après cette déclaration d’indépendance, le Kazakhstan reçoit dans sa capitale les dirigeants des républiques slaves et d’Asie centrale. Ils y adoptent la déclaration d’Alma-Ata, élargissant à huit nouveaux états de l’ex-URSS les accords de Belovej (ou Minsk) mettant fin à l’existence de l’URSS comme sujet du droit international, et lui donnant une sorte de successeur, la Communauté des Etats Indépendants.

>>> En fouillant dans la collection « Littératures soviétiques » que j’ai mentionnée pour le Tadjikistan, j’ai trouvé deux autres titres traduits ou adaptés du kazakh (avec l’aide du russe) : La jeunesse d’Abaï, de Moukhtar Aouezov (« Il y a cent ans, en pleine Asie Centrale, la vie nomade des Kazakhs, dans la société de clans où règne encore la polygamie. Un enfant qui sera un grand poète, dans le milieu féroce des siens, s’éveille à l’amour, aux sentiments humains… », Gallimard) et Les cendres de l’été, d’Abdéjamil Nourpéissov (premier volume d’une « trilogie qui peint la vie des peuples des bords de la mer d’Aral de 1914 à la guerre civile », Gallimard).

>>> Le péché de Cholpane, de Magzhan Zhumabayev (1893 – 1938), une nouvelle sur la vie et la relation à la maternité d’une jeune femme nouvellement mariée, est accessible en français dans son intégralité sur le site des éditions Kapaz.


… et la Russie ?

Des quinze nouveaux Etats de l’ex-URSS, il ne me reste plus qu’à aborder le plus central, et le plus difficile. Comment séparer la Russie de l’URSS ? C’était – avec la question de la nature de l’URSS – l’enjeu majeur du conflit qui oppose Gorbatchev et Eltsine, surtout à partir de lélection de ce dernier, par le parlement de la RSS russe, au poste de président de la République de Russie, en mai 1990 – une légitimité électorale que n’a pas Gorbatchev et qui sera un argument de poids pour Eltsine au cours des mois suivants.

Et que dire de sa littérature ? Avant, durant et après l’URSS, c’est certainement celle qui est la plus connue et la mieux traduite en français. Est-ce que ça a du sens d’en faire un florilège en trois livres ? En dix livres ?

A priori non, mais je me lance quand même : d’Andreï Platonov, Tchevengour, roman – dès son écriture en 1929 – des revers sombres de « l’utopie » communiste (Robert Laffont) ; de Vassili Choukchine (1929-1974), un auteur présenté « comme le plus important des dereventchikis, ces écrivains russes qui donnent du terroir une vision forte, parfois empreinte de fantastique », Post-Scriptum et autres nouvelles (L’Instant Même) ; de Viktor Pélévine, Homo Zapiens (Génération « P »), un roman psychédélique et quasi-contemporain sur la Russie des années 1990 (Seuil).


Pour terminer…

Une URSS, 15 Etats nouvellement indépendants… et une explosion de territoires qui réclament à leur tour l’autonomie, l’indépendance, la souveraineté, un statut spécial…

Je n’en cite qu’un, l’Abkhazie, nichée entre la Géorgie, la Russie et la mer Noire, et je le cite seulement pour pouvoir parler de ce regard curieux, irrévérent, ironique sur l’Abkhazie d’avant et pendant l’URSS, que porte un auteur d’expression russe sur sa région d’origine : il s’agit de Sandro de Tchéguem, de Fazil Iskander.

C’est ma dernière mention pour aujourd’hui du fait qu’il s’agit là encore d’un billet à venir !

Je mets fin ici à ce long périple dans une région immense et diverse à tant de titres.

Dites-moi s’il vous a donné des idées ou rappelé des souvenirs !


Bélarus, fragments littéraires (suite et fin)

Hier, dans mon introduction à cette promenade littéraire sur le territoire bélarusse, j’évoquais l’une des personnes les plus connues du pays : celui de son dirigeant Alexandre Loukachenko. Aujourd’hui, c’est avec un autre nom, de bien moins sinistre réputation, que je vais véritablement commencer cette promenade : Svetlana Alexievitch.

C’est surtout pour ses écrits sur le XXe siècle soviétique que cette journaliste et écrivaine lauréate du prix Nobel de littérature en 2015, s’est fait connaitre et respecter. D’expression russe, née dans l’ancienne République Socialiste Soviétique d’Ukraine, longtemps installée à Minsk où elle est revenue vivre après plusieurs années d’exil dans les années 2000, le parcours de Svetlana Alexievitch et la censure exercée sur ses livres illustrent autant l’histoire politique de l’ex-URSS que celle du Bélarus indépendant : aujourd’hui encore, nombre de ses livres restent inaccessibles au Bélarus.

Se définit-elle comme bélarusse ? Je lui aurais peut-être posé la question si le Festival International du Livre de Budapest, dont elle était l’invitée d’honneur cette année, avait pu avoir lieu. L’actualité m’a de toute manière apporté un élément de réponse de l’engagement de Svetlana Alexievich dans le conseil de coordination de l’opposition bélarusse dans le cadre des élections présidentielles très contestées de début août. Cet engagement lui a valu d’être d’abord sommée de répondre à un comité d’enquête sur les activités du conseil, avant qu’elle n’annonce craindre une tentative d’enlèvement (elle est l’une des rares membres du comité à n’être ni en prison, ni en exil) : une annonce qui a eu pour résultat ahurissant un défilé d’ambassadeurs européens dans son appartement en signe de soutien.

C’est en lisant une tribune parue ces derniers jours dans Le Monde que j’ai appris l’existence d’un autre écrivain bélarusse contemporain traduit en français. Sacha Filipenko, né en 1984 à Minsk, est publié aux éditions des Syrtes. Si je ne lui avais pas beaucoup prêté attention, c’est parce que l’auteur est établi en Russie depuis de nombreuses années et qu’il est étiqueté « littérature russe » dans le catalogue des Syrtes. C’est pourtant aussi à Minsk que se déroule Croix rouges, son premier roman traduit en français (par Anne-Marie Tassis-Botton ; les Syrtes ont publié cette année un deuxième roman, La Traque, traduit par Raphaëlle Pache). Comme dans les écrits de Svetlana Alexievitch, la guerre et les vies individuelles au cours du tragique XXe siècle soviétique, forment un arrière-plan fort dans ce roman.

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Même si le russe est l’une de deux langues officielles du pays, avec le bélarussien, il prime dans nombre de sphères de la vie publique du pays. Ce pays a toujours eu des liens forts avec la Russie, et auparavant avec l’URSS, et encore auparavant avec la Russie des tsars.

Russe ? Bélarussien ? Vu d’ici, on pourrait croire que les différences sont minimes entre les deux langues, mais il faut faire un bond en arrière dans l’histoire pour comprendre les origines du bélarussien et sa place dans le pays. L’explication qui suit est schématique, car c’est un sujet compliqué, comme toujours quand il s’agit de définir d’une langue et de son importance pour le développement d’une nation. Une partie du territoire actuel, y compris l’actuelle capitale Minsk, a longtemps fait partie de l’empire russe, mais avant cela la Pologne et la Lituanie, dans leurs incarnations historiques (Grand Duché de Lituanie, Union de la Couronne de Pologne et du Grand Duché…) se sont aussi également étendues sur ce territoire. Lublin (actuelle Pologne), Vilnius (actuelle Lituanie) étaient des villes plus développées que Minsk. La présence de nombreux bélarusses en Pologne et en Lituanie (parmi lesquels l’opposante phare de Loukachenko, Svetlana Tikhanovskaïa), et inversement la présence d’une minorité polonaise à la frontière occidentale du Bélarus, illustrent l’importance des liens historiques et de la proximité géographique. Nulle surprise donc que la Pologne et la Lituanie soient les deux pays les plus engagés de l’Union européenne contre le régime de Loukachenko. Pour en revenir à l’histoire, ces liens étroits expliquent que le grand poète romantique Adam Mickiewicz, généralement étiqueté comme polonais, né sur le territoire de l’actuel Bélarus, éduqué à Vilnius, orne aussi certains coins de rue de l’ouest du Bélarus. Exilé en Russie, puis en France (il a été professeur au Collège de France), il termine sa vie à Constantinople. Ses Sonnets de Crimée, et Les Aïeux et Pan Tadeusz, ses œuvres maitresses, sont traduites en français chez L’Age d’Homme et Noir sur Blanc.

Si je mentionne Mickiewicz, ce n’est pas pour prétendre qu’il est une figure de la littérature bélarusse, mais plutôt pour illustrer la grande fluidité des frontières de cette partie de l’Europe jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle. C’est aussi pour souligner les différences entre, d’une part, le russe, et d’autre part le bélarussien, celui-là parsemé de mots qui rappellent davantage le polonais. A ma connaissance, peu de livres sont publiés en bélarussien et encore moins traduits en français. La question de la langue est justement au cœur du roman de l’écrivain Alhierd Baharevič (né à Minsk en 1975), Les Enfants d’Alendrier, et publié aux Editions du Ver à Soie en 2018 dans la traduction d’Alena Lapatniova, sous la rédaction de Virginie Symaniec.

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La capitale du Bélarus, Minsk, forme un trait d’union évident entre ces trois écrivains contemporains que sont Svetlana Alexievitch, Sacha Filipenko et Alhierd Baharevič : chacun d’entre eux y est né ou y vit. C’est aussi la ville au cœur de l’ouvrage, illustré de photographies, d’Artur Klinau, Minsk, cité de rêve, traduit du russe par Jacques Duvernet aux Editions Signes et Balises (2015). Cité de rêve, Cité du Soleil : ce ne sont pas les expressions qui me seraient spontanément venues à l’esprit à ma première rencontre, l’année dernière, avec cette ville traversée d’artères démesurées, balayées par le vent glacial de novembre, bordées d’immeubles aux façades écrasantes. Mais ce sont deux parmi les nombreuses expressions qu’utilise l’auteur et architecte Artur Klinau pour parler de la ville où il est né, en 1965, dans son récit à mi-chemin entre guide de voyage et autobiographie. Temps de lecture a consacré une longue et riche chronique à ce livre, et je note également d’après le site de l’auteur que le livre, écrit d’abord pour une maison d’édition allemande, existe tant en traduction russe qu’en traduction biélorussienne.

Autour de la ville, il y a la campagne : c’est là, dans une pommeraie en plein hiver, que se déroule La récolte, de Pavel Priajko (né à Minsk en 1975). Portant la mention « traduit du russe (Biélorussie) » et traduit par Larissa Guillemet et Virginie Symaniec, il s’agit là d’une courte pièce de théâtre, présentée en France à partir de 2011 par la Théâtre National de Syldavie et publiée aux Editions L’Espace d’un instant. On retrouve dans ce texte bien peu optimiste les mésaventures de quatre jeunes gens de la ville partis cueillir des pommes en plein hiver, et dont l’expédition va finir teintée d’une violence sourde et avec la dévastation de la pommeraie. Virginie Symaniec, spécialiste du théâtre biélorussien, et Larissa Guillemet, ont aussi dirigé Une moisson en hiver. Panorama des écritures théâtrales contemporaines de Biélorussie (L’espace d’un instant, 2011), avec des textes de A. Tchas, Timofeï Ilievski, Viktar Jyboul, Dmitri Strotsev, Pavel Rassolko, Andreï Kareline, Nikolaï Roudkovski, Andreï Koureitchik et Pavel Priajko.

Pour conclure cette liste, un bref regard sur un segment aujourd’hui quasiment invisible de la population historique du territoire du Bélarus : Lettres de ma mémoire, publié au printemps aux Editions Ver à Soie, est la traduction en français par Alena Lapatniova sous la rédaction de Virginie Symaniec, du témoignage de Hanna Krasnapiorka. Née en 1925, à Minsk, celle-ci est une adolescente lorsque les troupes nazies envahissent sa ville, peu après la rupture du pacte germano-soviétique. Juive, Hanna est assignée dans le ghetto de Minsk et y vit jusqu’à sa destruction en 1943. Pres de trente ans après, alors que l’Holocauste reste un sujet tabou en URSS, elle rassemble ses souvenirs, les étoffant de témoignages et de journaux intimes, et parvient à publier son livre une dizaine d’années plus tard. Il est ici traduit pour la première fois en français, avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Cette poignée de titres et de noms d’auteurs glanés ici et là donne un aperçu de la partie de la littérature du Bélarus qui est traduite en français. C’est en quelque sorte la face émergée de l’iceberg, mais il m’est impossible d’évaluer la taille de l’iceberg, ni de dire s’il existe aussi une production littéraire sur le Bélarus au cours de ses 26 années d’existence sous la présidence d’Alexandre Loukachenko. Le principal souvenir emporté de mes visites en librairie au Bélarus, c’est justement le portrait de Loukachenko, toujours accroché au mur, avec des exemplaires prêts à la vente… Espérons que ces portraits de M. Loukachenko ne seront plus pour longtemps suspendu dans les librairies, ou alors que ce sera simplement comme une simple marchandise offerte à la curiosité des touristes.


Bélarus, fragments littéraires (introduction)

L’automne dernier, des élections parlementaires anticipées se sont déroulées au Bélarus (Biélorussie), ce plat pays coincé entre la Pologne et la Russie, la Lituanie et l’Ukraine et dont on entend généralement peu parler. Hormis quelques rassemblements dans la capitale, Minsk, et dans quelques autres grandes villes (la Brest du fameux traité de Brest-Litovsk, par exemple), ces élections se sont déroulées dans une

Sous un ciel bas d’automne, jour d’élection dans un centre-ville de province

grande apathie, voire même un désintérêt certain, démentant au passage la description de la campagne électorale comme des « bacchanales politiques » par le président du pays, Alexandre Loukachenko. Les résultats officiels ont pris l’allure d’un véritable tour de force : le nouveau parlement – dont le rôle est de toute manière restreint – ne contient aucun député d’opposition.

Cet été, c’était au tour de Loukachenko de se soumettre au vote populaire, pour la sixième élection présidentielle depuis la création de la fonction de président du Bélarus en 1994. La fiche Wikipédia intitulée « Liste des chefs d’Etat de Biélorussie » dit succinctement tout ce qu’il y a à savoir sur ces élections : pour la période 1991-1994, trois hommes se sont succédé comme présidents du Soviet suprême de la République de Biélorussie. Après 1994, seul un nom est donné, celui d’Alexandre Loukachenko avec, d’un côté du tableau Wikipédia, un début de numérotation optimiste (« N° 1 ») et de l’autre une note plus réaliste : « sa présidence devient rapidement autoritaire ».

Pour en revenir aux « bacchanales politiques », c’est surtout après l’annonce des résultats officiels (falsifiés) des élections présidentielles du 9 août qu’elles ont explosé, en forme de rejet massif du président et du régime qu’il incarne depuis un quart de siècle, à coup d’élections truquées. Malgré le climat d’intimidation et de brutalité instauré par les forces de sécurité du régime, les manifestations se succèdent chaque week-end depuis un mois et demi, rassemblant des dizaines voire des centaines de milliers de personnes descendues pacifiquement et courageusement dans la rue, à Minsk et en province. Cette semaine, alors que Loukachenko vient de prêter serment dans le plus grand secret et sans qu’aucun Etat démocratique ait reconnu les résultats des élections, le nombre d’arrestations arbitraires est évalué à plus de 12 000 (pour un peu moins de 10 millions d’habitants). Candidats d’opposition et leurs équipes, journalistes, ouvrier.e.s, étudiant.e.s et personnes âgées, simples passant.e.s, toutes les

Officiellement, le Bélarus a deux langues, mais le bélarusse est souvent relégué au second rang. Ici, un contre-exemple.

tranches de la population sont représentées parmi ces nouveaux prisonniers politiques. Mais les manifestants ne baissent pas les bras, alors qu’au-dessus de leurs têtes les voisins russes et européens du pays font encore leurs calculs pour définir leur posture face à ce nouveau défi géopolitique.

De tous les pays d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans dont je parle sur ce blog, le Bélarus est le plus énigmatique au niveau littéraire. Le manque de liberté – politique, économique, culturelle – et d’ouverture – notamment à l’Ouest – y est certainement pour quelque chose. Mais le Bélarus est, aussi, un pays très récent et dont les symboles identitaires et linguistiques sont encore contestés.

J’ai passé plusieurs semaines au Bélarus l’année dernière, justement au moment des élections parlementaires, et c’est par solidarité avec les manifestants que je vous proposerai demain des fragments littéraires sur ce pays fort mal connu. Mon objectif n’est absolument pas d’être exhaustive – je suis de toute manière mal placée pour prétendre à l’exhaustivité – , mais plutôt de rassembler les bribes de connaissances que j’ai accumulées ici et là, surtout en ce qui concerne la littérature traduite en français.

Rendez-vous donc dès demain pour une brève promenade dans la littérature du Bélarus !