Cinq mois de femmes écrivains d’Europe centrale et orientale (et après ?)

Près de cinq mois après le début de ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, il est temps de faire un petit bilan d’étape. Comme je le prévoyais dans mon article de présentation, mes lectures ont été très diverses en termes des périodes couvertes : de Le concert de Bach d’Hortensia Papadat-Bengescu (Roumanie, 1927) à En montant plus haut d’Andrea Salajova (France-Slovaquie, 2018), c’est presqu’un siècle de littérature qui m’est passé entre les mains. Pour ce faire, je n’ai pas eu à faire des tours de force de recherche dans le catalogue des bibliothèques ni chez les bouquinistes, puisque pratiquement tous ces livres ont été publiés en traduction française entre 1974 (pour Rue Katalin, de la hongroise Magda Szabó, aux Editions du Seuil (republié en Livre de Poche en 2018)) et 2019 (pour Une ville à cœur ouvert, de la polonaise Żanna Słoniowska). La seule exception, qui n’en est une que parce que le livre n’a pas encore été traduit en français, est L’expulsion de Gerta Schnirch, de la tchèque Kateřina Tučková, publié en 2009 et que j’ai lu dans sa traduction hongroise publiée trois ans plus tard. Un dernier chiffre pour clore cette introduction :

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Actualités du blog : Femmes écrivains d’Europe centrale et orientale

femmes écrivains d_europe centrale et orientaleEn faisant le bilan de mes lectures de l’année dernière, et de mes livres en attente pour cette année, je me suis à nouveau rendue compte du déséquilibre entre le nombre de livres écrits par des hommes et celui de livres écrits par des femmes. En 2018, j’avais lu 15 ouvrages de fiction d’Europe centrale et orientale dont seulement deux écrits par des femmes (le beau et surprenant L’été où maman a eu les yeux verts de Tatiana Tibuleac, et Code-Barres de Krisztina Tóth). Et j’avais lu deux livres de non-fiction écrits par des femmes, La lanterne magique de Molotov par Rachel Polonsky, et Café Europa : Life after Communism de Slavenka Drakulić).

Ces 15 livres ont été de bonnes lectures, et certaines de ces lectures m’ont laissé un très bon souvenir, mais cela n’empêche que ce sont dans leur très grande majorité des livres écrits par des hommes. L’index des publications sur ce blog me confirme s’il en était besoin que c’est une tendance qui existe depuis le début du blog : au total, j’ai chroniqué jusqu’ici des livres de 79 auteurs, dont 62 écrits par des hommes et donc 17 par des femmes.

Faut-il en conclure qu’il n’existe pas de femmes écrivains en Europe centrale et orientale ? Bien évidemment non (d’ailleurs je n’ai pas la prétention d’offrir un panorama complet de la littérature de cette région), et outre celles dont j’ai chroniqué les livres, j’ai aussi mentionné d’autres à l’occasion de la sortie de leurs livres, ou de prix qu’elles ont reçus dans leur pays d’origine ou au niveau européen ou international.

Faut-il alors en conclure que les auteurs de sexe féminin sont moins traduits que ceux de sexe masculin ? Il y a peut-être un peu de ça mais je n’ai pas de chiffres pour le prouver (une étude a chiffré à 26% le nombre de livres de fiction ou de poésie écrits par des femmes et traduits aux Etats-Unis au cours des deux années précédant l’étude). Elles sont certainement moins visibles, et ce manque de visibilité qui n’a rien de nouveau se rajoute sans aucun doute à un retard historique évident dans la production littéraire des femmes comparée à celle des hommes que ce soit dans cette région du monde ou dans d’autres.

Pourtant, elles sont bien là : Magda Szabó est bien connue en Hongrie comme au-dehors, Olga Tokarczuk en Pologne, Gabriela Adamesteanu en Roumanie, Svetlana Alexievitch pour la Biélorussie, et puis aussi (pêle-même, traduites ou pas traduites) Margit Kaffka, Erzsébet Galgóczi, Zsuzsanna Rakovszky, Júlia Székely, Renée Erdös, Andrea Tompa, Jolán Földes, Agota Kristof, Zsuzsa Bánk, Zsófia Bán, Theodora Dimova, Ornela Vorpsi, Joanna Bator, Żanna Słoniowska, Magdalena Parys, Zofia Nałkowska, Hanna Krall, Ida Fink, Inga Abele, Herta Müller, Kateřina Tučková, Marthe Bibesco, Hortensia Papadat-Bengescu, Florina Ilis, Ana Blandiana, Dasa Drndic, Dubravka Ugrešić, Andrea Salajova, Ivana Bodrožić et beaucoup d’autres encore.**

Il me semble que le monde anglo-saxon s’est déjà un peu plus penché sur cette question de la visibilité des femmes écrivains, y compris en traduction, que le monde francophone : de nombreuses initiatives inspirantes ont vu le jour ces dernières années, telles le Mois des femmes en traduction (Women in Translation Month : en août ; non seulement de nombreux blogueurs et blogueuses écrivent sur les femmes en traduction, mais des maisons d’édition font aussi sortir des livres de femmes en traduction à ce moment-là, voire offrent des réductions sur certains livres), Australian Women Writers Challenge, Prix de Warwick pour les Femmes en Traduction ou tout simplement des listes (comme celles de Literary Hub proposant des listes thématiques de livres à traduire).

C’est pourquoi je me propose d’appliquer un peu de discrimination positive sur ce blog à partir du mois de mars, en mettant un coup de projecteur non seulement sur les œuvres, mais aussi sur leurs auteurs, et sur celles et ceux qui traduisent et font connaître leurs livres. Ces Femmes écrivains d’Europe centrale et orientale seront donc mon fil conducteur pour ce blog à partir du 8 mars. Ce faisant, je contribuerai à nouveau à l’excellent Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, ainsi qu’au challenge Autour du monde, elles écrivent, tout en continuant à contribuer à Voisins Voisines chez A propos de livres. Je prévois aussi déjà une lecture commune avec Edyta pour le 31 mars : Une ville à cœur ouvert de Żanna Słoniowska. Si quelqu’un d’autre est intéressé par une lecture commune, dites-le-moi dans les commentaires !

**N’hésitez pas à compléter dans les commentaires !


Un bilan, deux bilans, trois bilans

Cette année, j’ai écrit 24 articles, dont 14 chroniques de livres, et 10 articles sur des actualités variées, nouvelles publications, festivales littéraires, et mes vacances. 24 articles, c’est à peine suffisant pour faire un bilan, alors pourquoi est-ce que j’en annonce trois ? Réponse ci-dessous !

Le premier bilan, c’est celui des livres chroniqués sur le blog et dont je garde le meilleur souvenir. En parcourant mes 14 chroniques, voici les cinq livres que j’ai retenus :

Alouette, de Dezső Kosztolányi : un classique de la littérature hongroise, triste et subtilement drôle, description de quelques jours de vacances inattendues pour un couple âgé.

La jeune fille brune, d’Alexandre Tisma : deuxième lecture de cet auteur assez bien traduit en français mais pas aussi connu que le mériterait son œuvre toute en retenue.

Hommage aux fous, de Jan Trefulka : l’histoire d’un homme ni particulièrement attachant ni particulièrement repoussant, qui décide de faire un pas de côté pour échapper au destin que son temps et sa communauté lui destinent.

Le roi blanc, de György Dragomán : un roman qui m’a surtout frappé par la voix qu’a créée l’auteur, celle d’un enfant qui narre le monde dur de la dictature. Un roman que j’ai pu comparer avec un autre qui lui ressemble sans lui ressembler, et dont j’ai pu rencontrer l’auteur.

Le soldat à la fleur, de Nándor Gion : presque un retour à l’univers géographique d’Alouette et de La jeune fille brune mais avec l’histoire totalement différente d’un village ethniquement mixte de paysans et de boutiquiers du début du XXe siècle.

Le deuxième bilan, c’est celui des livres qui n’ont rien à voir avec le blog, mais que j’ai lus et appréciés et qui ont aussi fait mon année littéraire :

munoz molinaEl invierno en Lisboa, d’Antonio Munoz Molina : un livre emprunté parce qu’il était sur l’étagère de ma bibliothèque préférée et qu’il m’a rappelé El jinete polaco (Le royaume des voix) que j’avais lu quand je vivais en Espagne. Une atmosphère mystérieuse, de jazz et d’alcool, avec femme fatale et dealers en tableaux volés, entre San Sebastian et Lisbonne. (Disponible en français : L’hiver à Lisbonne, Seuil, 2016).crowley

Conquerors : How Portugal forged the first global empire, de Roger Crowley : un livre d’histoire érudit et léger à lire comme les Anglais savent si bien les faire, sur la découverte de l’Afrique et de l’Inde par les Portugais pour le bonheur des uns et le malheur des autres.

barryDays without end, de Sebastien Barry : l’histoire hors de l’ordinaire d’un homme ordinaire dans l’Amérique des années 1850 et 1860. La voix simple et lente de Thomas McNulty pour raconter la lutte destructive contre les Indiens, puis la guerre civile, et surtout pour raconter ses choix d’homme, portés par son humanité et un amour muri par les épreuves. Une narration superbe de bout en bout, une fois qu’on s’est glissé dans le style riche et déroutant qu’a créé Sebastian Barry pour ce roman. Le livre et l’auteur sont ma plus belle découverte de cette année (Disponible en français : Des jours sans fin, Editions Joëlle Losfeld, 2018).cvt_Le-quai-de-Ouistreham_5558

Le quai de Ouistreham, de Florence Aubenas : récit-documentaire de la journaliste Florence Aubenas dans le monde de « la crise », avec des vies matériellement précaires, quelques beaux portraits, beaucoup de ménage, et une description assez pessimiste des services sociaux eux aussi sous la pression.

bakkerLà haut, tout est calme, de Gerbrand Bakker : sous le calme apparent de cette ferme des Pays-Bas tenue par un homme célibataire, vieillissant et taciturne, les souvenirs accumulés au cours des décennies refont surface. Forcé de passer à côté de la vie qui s’offrait à lui, il s’offre sur le tard de choisir pour lui-même comment il veut terminer celle qu’il a acceptée.

Quant au troisième bilan, c’est celui des livres achetés ou reçus cette année, destinés au blog mais que je n’ai pas encore lus : aucun risque de ne pas avoir assez à lire en 2019 ! Le voici:

livres 2019Bonne année!


Petit guide de la Hongrie en 12 chapitres : un récapitulatif

Tout au début de 2014, j’avais choisi de placer la nouvelle année sous le signe de la littérature hongroise : 12 livres pour (environ) 12 décennies, de la fin du XIXe siècle au premières années du XXIe. La liste est ici, et l’objectif était de visiter un peu tous les recoins de cette littérature et de lire des auteurs auxquels je n’aurai peut-être pas pensé (ou pas si vite).

Je n’avais pas particulièrement de thèse à prouver en faisant cette série et, après avoir lu ces douze livres, je peux encore moins dire que « la littérature hongroise est … » (insérer un adjectif, sur le modèle « la littérature française est nombriliste »*). Au contraire, l’un des plaisirs de ces lectures a été de voir à quel point ces livres sont variés, par les thèmes, les styles, les influences, les parcours des auteurs. Surtout, même si la grande partie de ces livres parlait de la Hongrie (mais c’est peut-être aussi un critère de sélection pour être traduit), ils sont à mon avis loin d’être hermétiques ou inaccessibles à quelqu’un qui ne connaîtrait rien à la Hongrie. Je ne peux même pas vraiment dire que j’ai trouvé ces livres, pris dans leur ensemble, particulièrement pessimistes (une étiquette qu’on accole souvent au caractère national hongrois) ni spécialement ardus (une impression à laquelle contribuent les écrivains contemporains les plus connus tels que Nádas ou Eszterházy).

Presque tous les livres étaient des découvertes et, évidemment, j’en ai aimé certains plus que d’autres. Quelques uns ont été des coups de cœur faciles : Un étrange mariage (1900), pour la truculence du style de Kálmán Mikszáth et la saveur de son histoire de conflits provinciaux, et La forteresse (2001), pour l’intensité de l’atmosphère créée et pour la structure choisie par Róbert Hász pour dépeindre une vie intérieure dans un pays au bord de l’implosion (2001). Le Tango de Satan (1985) était la seule relecture de toute la série, et elle a confirmé ce que je savais déjà : il ne faut pas se fier à l’étiquette d’écrivain difficile quelquefois donnée à László Krasznahorkai, ni s’arrêter au pessimisme qui teinte nombre de ses livres. C’est un livre riche, et qui ne demande pas particulièrement d’efforts pour en apprécier le style et la profondeur.

D’autres livres se sont fait apprécier de manière plus silencieuse mais toute aussi durable : chacun à leur façon, Une école à la frontière de Géza Ottlik (1959, un classique en Hongrie) et Mort d’un athlète de Miklós Mészöly (1966, réputé plus difficile) reviennent sur les vies de leurs protagonistes avec un ton d’intimité et un sentiment de gâchis ou d’absence qui parle peut-être pour leur génération. C’était un peu aussi le cas pour La phrase inachevée (1947) de Tibor Déry, un pavé qui me restera en mémoire autant pour la fresque des milieux bourgeois et ouvrier de la première moitié du XXe siècle que pour la poésie de ses descriptions.

Ensuite, une poignée de livres ont été intéressants ou amusants à lire et c’est pour ça, plutôt que pour le dépaysement qu’ils représentaient par leur sujet, que je les garderai en mémoire. Couleur de fumée (1975) et Les cloches d’Einstein (1992) n’ont pas grand chose en commun, sinon que leurs auteurs – Menyhért Lakatos et Lajos Grendel – sortent tous les deux du lot par rapport aux écrivains hongrois, le premier étant issu de la minorité tzigane et le second de la minorité hongroise de Slovaquie. Tous deux se servent du roman pour décrire, respectivement, le mode de vie d’une communauté marginalisée, et l’absurdité de la vie sous le communisme.

La surprise, pour moi, est que Gyula Krúdy et Frigyes Karinthy, auteurs reconnus de l’âge d’or de la littérature hongroise des années 1920-1930, ne m’auront finalement pas tant marqué que ça, ce qui ne m’empêchera cependant pas de lire d’autres livres que les Pirouette (1917) et Voyage autour de mon crâne (1937) qui ont fait partie de ma série.

Enfin, ça laisse à la traîne, deux livres dont l’un m’a plutôt amusée (à ses dépends) et l’autre ennuyée. Les Baradlay (1869) ouvrait la série et avait à priori tout pour m’intéresser (les déboires d’une famille écartelée entre pouvoir autrichien et aspirations hongroises au temps de la guerre de 1848-9) mais le trop-plein de patriotisme et la psychologie assez rudimentaire des personnages ont fait que je ne pourrai plus penser à ce pilier du panthéon littéraire hongrois qu’est Mór Jókai avec la révérence qui lui est due. Quant à Mihály Babits, son Fils de Virgile Timár (1922) m’a paru être un assez intéressant document d’époque mais son sujet reposait trop sur une conception datée et moralisante des valeurs sociales (un prêtre se prend d’affection pour un garçon malgré ses origines « illégitimes » et « racialement » douteuses) et a, à mon avis, mal vieilli.

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Photo de classe des écrivains et poètes hongrois à travers les siècles.

Photo de classe des écrivains et poètes hongrois à travers les siècles.

Je ne peux pas terminer cette série sans mentionner les maisons d’éditions et les traducteurs qui – eux aussi presque tout au long du XXe siècle – ont permis à ces livres et à ces auteurs de paraître en français. Les maisons d’édition vaudraient parfois à elles seules un billet – Cambourakis, Viviane Hamy, Ibolya Virág par exemple – et de même pour les traducteurs (Aurélien Sauvageot y a déjà eu droit ; d’autres comme Georges Kassaï ou Ladislas Gara apparaissent aussi assez souvent pour valoir la peine d’être mentionnés). Cependant, pour un écrivain traduit, il en reste beaucoup qui ne le sont pas, ou du moins pas en français, et qui en valent pourtant la peine. Voilà de quoi nourrir un autre billet !

Mais maintenant il est temps de passer à 2015 avec de nouveaux projets qui vont faire voir de nouveaux horizons à ce blog. La suite au prochain épisode !

* ne pas prendre au premier degré