Actualité du mercredi : que lire au mois d’avril ?

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Quelques nouvelles parutions au mois d’avril : les Editions Noir sur Blanc publient Solitude, d’Hubert Klimko, traduit du polonais par Véronique Patte. «À Vienne, de nos jours, un homme que la possession de plusieurs appartements dispense de travailler fait le choix d’être seul, de ne rien partager avec quiconque. » Chez Phébus, Almanach de Péter Nádas … 416 pages de « roman atypique sous forme de journal intime » traduites du hongrois par Marc Martin.

C’est le Journal de Dracula que publient quant à elles les Editions Xénia – roman historique présentant un Vlad III « déjà conscient de sa propre légende », par Marin Mincu (traduction du roumain de Dominique Ilea).

Aux Editions La Contre Allée, Le Nuage et la valse, de Ferdinand Peroutka, traduit du tchèque par Hélène Belletto-Sussel : « Entre le prologue, où le lecteur fait connaissance avec un peintre raté errant par les rues de Vienne, et l’épilogue, à la fois apaisé et inquiétant, il y a les camps, mais pas seulement. »

Et un rattrapage avec ces trois parutions du mois de mars : côté biographie, les Editions Ecriture fêtent les 90 ans de Milan Kundera avec Une vie d’écrivain de Jean-Dominique Brierre, tandis qu’Actes Sud s’intéressent à Viktor Orbán avec Dans la tête de Viktor Orbán par la journaliste Amélie Poinssot.

Côté BD, Haïkus de Sibérie se glisse dans la peau d’un enfant pour raconter la Lituanie et la Sibérie de la seconde guerre mondiale. Par Jurga Vilé, illustré par Lina Itagaki.

 


A propos de l’actualité: la BD et Panaït Istrati

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

istrati 2Actes Sud a publié en octobre 2018 la seconde partie d’un portrait au format BD de Panaït Istrati, écrivain né en 1884 en Roumanie, dont la vie fut marquée par la pauvreté, les vagabondages, l’amitié avec Romain Rolland, l’écriture en roumain et français, et plusieurs voyages dans l’URSS des années 1920 dont il revint désenchanté. L’ouvrage, Istrati ! L’écrivain (Nice – Paris – Moscou), réalisé par Golo, raconte ces voyages et ses conséquences pour Istrati, mis au ban par les communistes français. Il fait suite au premier volume, publié en 2017 : Istrati ! Le vagabond (Braïla – Paris – Le Caire).couv_codine_8884_couvsheet

La Boîte à bulles avait publié en mai 2018 Codine, adaptation d’un roman du même nom de Panaït Istrati, une « magnifique fable sociale » relatant la rencontre entre l’enfant Adrien Zograffi et l’ancien bagnard Codine dans un quartier déshérité de Braïla au début du XXe siècle.

Une belle manière de (re)découvrir cet écrivain amoureux de la langue française et qui avait connu une certaine notoriété avant sa mort en 1935 avant de tomber dans l’oubli. Ses œuvres ont été publiées chez Gallimard et Phébus, j’en ai présenté deux ici.


Lisa Heiss – Askania Nova. Le paradis dans la steppe

AskaniaQuand j’ai regardé pour la première fois la couverture d’Askania Nova, je me suis dit que l’illustrateur avait dû prendre ses rêves pour la réalité en dessinant ensemble des zèbres, des rennes, des chameaux et des cigognes en plein air, avec une stèle scythe au premier plan. Il m’a suffi d’arriver au bout des 190 pages de ce livre pour me rendre compte que j’avais tort de douter : c’est bien l’histoire de gens qui avaient fait de leurs rêves la réalité.

J’avais noté le nom d’Askania Nova dans un coin de ma tête en lisant The Black Sea (La mer Noire) de Neal Ascherson. Mi-livre d’histoire, mi-impressions de voyage autour de la mer Noire des années 1980-1990, c’est un ouvrage que j’ai adoré lire tellement il regorge d’informations sur cette région que je ne connais pas bien. Il faut dire qu’il y a de quoi raconter sur le pourtour de la mer Noire, avec son histoire mouvementée, ses peuplades scythes ou lazi, ses Cosaques, réfugiés polonais et autres colons germanophones. Justement, c’est de ces derniers que parlait Ascherson quand il évoquait Askania Nova, réserve naturelle créée par un propriétaire terrien allemand dans la deuxième moitié du XIXè siècle dans le sud de ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, juste au nord de la Crimée.

Un colon allemand ? En Ukraine ? Au XIXè siècle ? C’était suffisant pour éveiller mon intérêt et, comme le hasard fait bien les choses, je suis tombée sur ce livre de Lisa Heiss dans le catalogue de ma bibliothèque préférée.

Le livre se présente en fait comme une courte biographie romancée de la famille Fein (puis Falz-Fein), de son installation dans la steppe, et de la fondation d’Askania Nova. Tout commence avec Johann Fein, paysan-vigneron engagé à contrecœur dans l’armée du petit duché de Wurtemberg (sud-ouest de l’Allemagne) dans les années 1760 : tellement à contrecœur qu’il déserte et doit donc quitter sa terre natale.

Plus loin à l’est, l’impératrice de Russie Catherine II vient justement de décider de faire venir des colons dans les régions désertes entre le Don et la Volga afin d’y affermir son pouvoir. Johann et ses compères Georges le forgeron et Hermann le débrouillard saisissent la chance au passage et partent pour le sud de la Russie. Après quelques péripéties dont un séjour raté près de Saratov sur la Volga, voilà Johann établi 1,500kms plus au sud-ouest, sur un coin de la steppe qu’il baptise « Nouvelle Patrie ».

La ferme et l’élevage établis là prospèrent, s’agrandissent et passent de génération en génération tandis qu’autour d’eux de nouvelles vagues de colons (surtout souabes) s’organisent, que le commerce se développe et que la Russie guerroie avec les Turcs.

Lisa Heiss ne retranscrit l’histoire que dans ses grandes lignes, en se fondant sur divers témoignages et archives, dans un style très (trop, à mon goût) simple et fluide. Elle y fait le portrait d’hommes travailleurs, doués de bon sens et épris de liberté au point de s’installer là où les rares créatures qui y vivent déjà – nomades ou tarpans (chevaux sauvages aujourd’hui disparus) – n’oissent qu’à leurs propres lois. Le climat y est rude, la steppe est balayée par la vjuga (un vent hivernal puissant), la neige et le gel, mais elle ne manque pas de beauté.

Quand le printemps viendra-t’il ? C’était l’éternelle question. Il vint pourtant. Le soleil fit fondre la glace et la neige et ils oublièrent l’hiver. Les perce-neige levèrent leurs corolles blanches et après eux apparut l’herbe rase, verte et drue. En trois semaines, la steppe verdirait entièrement, puis apparaîtraient les tulipes et les narcisses, les bleuets et les campanules et plus tard, à l’automne, les absinthes jaune sombre. La steppe était changeante et belle.

Simples paysans au départ, la famille Fein s’embourgeoise et, quand l’héritage arrive aux mains de Frédéric (Friedrich) Falz-Fein dans les années 1880, celui-ci se retrouve à la tête d’une grande fortune et de propriétés immenses où ce féru de sciences naturelles peut réaliser son rêve.

Falz Fein

Je veux faire d’Askania Nova un jardin zoologique et je le peuplerai de tous les animaux du monde. Je laisserai une grande partie de la steppe retourner à l’état sauvage et nous n’y verrons plus une charrue, plus une faux. Ici, je ferai un paradis dans la steppe.

Askania Nova, nom qui reprend le titre du duché allemand d’Anhalt-Köthen, propriétaire originel de ce morceau de steppe, a eu une existence mouvementée, dont seule une très courte partie s’est déroulée sous l’égide des Falz-Fein, le reste survivant tant bien que mal à la nationalisation après une première guerre mondiale qui contraint les survivants de la famille à l’exil, et aux grosses destructions liées au passage de troupes allemandes durant la seconde. Si elle n’est plus, pour citer les derniers mots du livre, « une des plus belles « réserve » (sic) du monde entier, pour la plus grande gloire de l’U.R.S.S. », elle abrite tout de même encore un institut de recherche, un parc zoologique, un arboretum, et l’un des derniers lambeaux de steppe, inscrits au patrimoine de l’UNESCO. Petit bout de verdure vu du ciel, entouré des taches parfaitement rondes de l’irrigation par pivot au milieu de l’aridité ambiante, Askania Nova a également été nommée l’une des sept merveilles de l’Ukraine. L’écrivain italien Dino Buzzati s’est inspiré de la réserve pour sa nouvelle L’expérience d’Ascania, qu’on peut lire dans le recueil Bestiaire Magique.

Askania-Nova

Askania Nova, le livre, ne remplit pas toutes les promesses du sous-titre : j’aurais aimé en savoir beaucoup plus sur le fonctionnement de ce « paradis », sur la personnalité et la vie de son fondateur, sur ce qu’en pensaient ses contemporains. Mais le livre n’est pas fait pour être une biographie en profondeur, et reste une bonne lecture qui m’a permis d’en savoir un peu plus sur une région et une famille qui m’intriguaient.

Lisa Heiss, Askania Nova. Le paradis dans la steppe (Askania Nova. Das Paradies in der Steppe, 1970). Trad. de l’allemand par Evelyne Jeitl. Magnard, 1970.