Vera Moutaftchiéva – Moi, Anne Comnène

HPIM4994Rares sont les femmes du Moyen Age à être passées dans l’Histoire, encore plus rares celles qui ont pu prendre la plume pour écrire leur avis sur le monde autour d’elles. Hildegarde de Bingen, religieuse, compositrice et femme de lettres (1098-1179) de la région du Rhin en est une. Plus loin au sud-est, à Constantinople, alors encore capitale de l’empire byzantin, Anne Comnène en est une autre.

Née dans la pourpre en 1083, décédée environ 70 ans plus tard dans un monastère (l’année de sa mort n’est pas certaine), son nom ne figure pas dans la liste des empereurs Comnène qui se succédèrent pendant une centaine d’années à partir de la fin du XIè siècle. Mais s’il a laissé sa marque dans les annales, c’est parce que cette femme d’une grande érudition est elle-même l’auteur d’une des sources de l’époque, l’Alexiade, histoire apologique du règne de son père l’empereur Alexis Ier Comnène.

Femme de pouvoir, femme de lettres, fille d’empereur : voilà les aspects publics de cette personnalité iiren00001p1exceptionnelle des XIè et XIIè siècles byzantins. Dans Moi, Anne Comnène, l’auteur bulgare Vera Moutaftchieva reprend ce personnage mais pour s’intéresser à sa vie privée dans un enchevêtrement très réussi de faits et de fiction. Ce faisant, Moutaftchieva adopte un style narratif inattendu mais qui fonctionne vraiment très bien, en faisant se suivre les points de vue : le roman commence donc avec le récit par Irène Doukas, mère d’Anne Comnène, de la naissance de son premier enfant, et continue avec ceux d’Anne Dalassène (mère d’Alexis), d’Anne Comnène elle-même, de sa servante Zoé, de Marie de Bulgarie (mère d’Irène Doukas) et ainsi de suite, l’une reprenant le fil de la narration là où l’autre l’a laissé, et toutes ensemble tissant l’histoire de la vie entière d’Anne. C’est vraiment très bien fait, et j’ai apprécié la maîtrise de l’écriture (minutieuse, tout comme la traduction) mais aussi le fait que Moutaftchieva invente, derrière ces personnages aujourd’hui figés dans des mosaïques et des pièces de monnaie, des pensées, des désirs, des frustrations qui les rendent très vivants.

Ces récits gagnent, de plus, par le fait que toutes ces femmes (et ce ne sont que des femmes) s’expriment à la première personne en parlant mi à elles-mêmes, mi à nous, lecteurs silencieux. Tout cela donne une impression d’immédiat, de véracité, qui engage le lecteur dès le début. Mais c’est une impression à mon avis volontairement un peu trompeuse.

Vera Moutaftchieva met beaucoup d’espièglerie dans l’invention de ses personnages. Il suffit de voir comment ces femmes aiment à contredire ou corriger ce qu’a dit la précédente lorsque vient leur tour de parler. Il suffit aussi de voir comment Moutaftchieva joue avec la principale source sur Anne Comnène – l’Alexiade – en en citant des passages pour les faire aussitôt déconstruire par leur auteur, qui nous rappelle que « le lecteur est (…) obligé d’avoir à l’esprit les règles de l’apologie ». Plutôt que le portrait flatteur de son père ou de son mari qu’on trouve dans l’Alexiade, l’Anne Comnène de Vera Moutaftchieva porte un regard empreint de sarcasme à la fois sur son entourage, et sur l’opinion qu’elle en a donné dans son œuvre. Ceci dit, cette Anne Comnène romancée est peut-être plus franche, mais pourquoi faudrait-il davantage la croire ?

Malgré cela, s’il fallait une dernière raison pour dire qu’il faudrait pouvoir trouver ce livre plus facilement sur les rayons des libraires, il est certain que Moi, Anne Comnène repose sur un squelette très véridique de l’histoire de cette période, telle qu’elle est connue par les historiens aujourd’hui. L’approche de Moutaftchieva renverse les points de vue en faisant passer au second plan les événements qui remplissent normalement les pages des livres d’histoire. Mais ce sont pourtant bien ces batailles contre les ottomans ou les croisés, et ces luttes politiques et théologiques, qui apparaissent aussi au travers des lignes. J’étais d’ailleurs vraiment surprise, en feuilletant les pages de A short history of Byzantium de J.J. Norwich (excellent, par ailleurs) sur les Comnène, de voir les mêmes faits, les mêmes anecdotes, les mêmes descriptions des personnages et de leurs relations, ressortir, que j’en venais presque à me demander qui s’était inspiré de qui, l’historien Norwich de l’écrivain Moutaftchieva ou vice versa.

Dommage, dommage, que de ses deux seuls livres traduits en français l’un soit épuisé et l’autre publié par une maison d’édition bulgare. Pour ma part, j’aimerais vraiment lire davantage des livres de Vera Moutaftchieva.

moutaftchieva

Vera Moutaftchieva n’était en fait pas juste écrivain, mais était d’abord historienne spécialiste de la période ottomane dans les Balkans, puis à partir de 1989 essayiste. Née en 1929 à Sofia et décédée en 2009, elle est très largement connue dans son pays d’origine, tant pour ses romans et essais que pour les quatre volumes de son autobiographie, et était membre de l’Académie des Sciences et des Arts de Bulgarie. Danièle Stantchéva livre ici une version abrégée de la vie de cette femme qui semble avoir elle aussi été remarquable, tant pour son érudition que pour sa force de caractère. De ses livres, Le Prince errant a été traduit par Claude Guilhot pour Stock en 1988 (bon courage pour le trouver), et Moi, Anne Comnène, publié en 2007 par Gutenberg à Sofia (même chose).

Vera Moutaftchiéva, Moi, Anne Comnène (1991). Trad. du bulgare par Marie Vrinat. Sofia, Maison éditrice Gutenberg, 2007.

Moi, Anne Comnène est la deuxième étape de mes Voyages au gré des pages. La prochaine escale me fera aussi un peu remonter dans le temps, cette fois dans la Roumanie du XIXè siècle.

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Victor Paskov – Ballade pour Georg Henig

PaskovLa première incursion en terre bulgare de ce blog m’a amenée dans un endroit à la fois précis et universel. Précis, parce qu’il s’agit de quelques rues d’un quartier pauvre de Sofia ; universel, parce que l’Art, le Beau, sont l’aune à laquelle sont mesurées les actions des hommes qui le peuplent. Universel aussi parce que, quoique narrée par un adulte, l’histoire porte la marque de l’enfance et du regard émerveillé et merveilleux que porte un jeune garçon sur le monde qui l’entoure.

Fils d’un père issu d’une lignée de musiciens valaques et d’une mère rejetée par sa famille d’anciens grands propriétaires terriens, Victor est tôt destiné au violon – rêves de succès musical qui, le narrateur devenu adulte n’en fait pas mystère, n’ont abouti à rien : à rien, sauf à une amitié courte mais fondamentale avec un vieux luthier tchèque. Entre l’enfant à l’esprit ouvert et le vieil homme porteur de valeurs d’un autre temps, le courant passe à merveille, l’un inspirant à l’autre un nouvel et dernier souffle de vie, l’autre fournissant au premier une belle leçon d’art et de vie.

Une histoire d’amitié telle que la leur est exceptionnelle dans n’importe quel contexte, mais d’autant plus pour les protagonistes de la Ballade pour Georg Henig qu’ils font partie de ceux que le nouveau communisme bulgare a oublié dès son début. Nous sommes dans les années 1950, et le manque de travail et de reconnaissance, l’alcoolisme, les déceptions, les préjugés, quelque fois la pure méchanceté, font le quotidien du quartier.

Malgré leur similarité dans la pauvreté, la rencontre entre l‘enfant Victor et le luthier Georg Henig est celui de deux mondes très différents. Georg Henig, né dans la Bohême des années 1870 et arrivé en Bulgarie 40 ans après pour y développer l’art de la lutherie, vit encore dans un ancien monde éloigné et idéalisé, où l’art est élevé bien au-dessus de toute considération matérielle. C’est un anachronisme dans le monde des adultes qui entourent Victor, les uns trop préoccupés par les soucis et les espoirs déçus du quotidien, les autres (anciens élèves du luthier) à la fois plus aisés matériellement et appauvris spirituellement par leur poursuite de la richesse.

L’opposition entre ces deux mondes, le spirituel et le matériel, est aussi représentée par l’élaboration de deux objets qui accompagne presque tout au long du livre l’amitié du garçon et du vieil homme : d’un côté, la création par le luthier aux mains rendues tremblantes par l’âge d’un ultime violon aux formes grotesques mais au son extraordinaire, « argentin et éthéré, comme une fine toile d’araignée », un violon créé pour la gloire du métier de maître. De l’autre, un buffet, fabriqué de toutes pièces par le père du Victor, brillant trompettiste passé momentanément menuisier pour fabriquer ce meuble tant désiré par sa femme, ce buffet-revanche contre le monde étriqué qu’elle subit comme une offense.

Le violon au bois ancien travaillé avec amour, et le buffet au bois violenté à grands coups de rabot, sont l’occasion pour Henig/Paskov de chanter le dévouement total du vrai artiste à l’objet d’art qu’il crée. En même temps, il n’y a pas de dichotomie facile : le bois malmené du buffet, symbole d’une sorte d’abdication face à la misère, devient tout de même un objet à la gloire certes éphémère, mais tangible, ainsi que la représentation d’une petite victoire d’un homme assez fier pour ne pas s’abandonner à la misère qui l’entoure. Le rôle du personnage de Henig est, lui aussi, finalement pas si aisé à définir : oui, il ouvre les portes d’un nouveau monde à Victor, mais il est aussi oublié, complètement, à deux reprises, par Victor et sa famille.

L’histoire n’est pas la seule raison d’apprécier la Ballade pour Georg Henig : le style, quelque fois inégal – j’ai moins apprécié les quelques élans mystiques – et la capacité de Paskov à croquer en peu de mots des pans entiers de vies, rendent aussi la lecture très vivante. On en apprend finalement peu sur Victor, mais c’est un plaisir de découvrir les rues et les personnages de son quartier à travers les yeux de l’enfant et le style de l’écrivain. Victor, enfant de cinq ans qu’on retrouve ensuite à douze ans, a tous les sens en éveil lorsqu’il décrit les « sonorités merveilleuses » du pauvre quartier, les nuages blancs s’envolant du tablier du boulanger sur le pas de sa porte, les odeurs de vernis, de colle et de bois de l’atelier du luthier, ses mains « calleuses et chaudes », et son bulgare hésitant ponctué de « oy » d’émotion et de « aïe » d’affliction.

Henig lui-même est auréolé de magie, « gnome » au corps rendu difforme par la maladie, personnage d’un autre temps et d’un « pays lointain et inconnu ». C’est un personnage incongru et s’il m’a plu, c’est aussi parce qu’il m’a rappelé l’histoire d’un autre musicien tchèque transplanté loin de ses terres d’origine pour développer dans un pays peu réceptif la culture musicale de son pays (l’histoire de Jan Jahoda dans A Tale of Two Worlds de l’écrivain croate de la fin XIXe Vjenceslav Novak) : combien d’autres musiciens tchèques se sont-ils retrouvés perdus dans la littérature des pays slaves du sud ?

Ballade pour Georg Henig est la première étape de mes Voyages au gré des pages, et je remercie les éditions de l’aube pour l’envoi de ce livre inspirant, attachant, et qui m’a semblé avoir traversé les presque 30 ans depuis sa parution sans prendre une seule ride.

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Dans son introduction, la traductrice Marie Vrinat décrit Victor Paskov comme « une personnalité contradictoire, torturée par ses aspirations au beau, à l’art, à la musique, à l’amour, au sublime, mais aussi par ses démons de l’alcool, de la frustration, d’une colère difficilement maîtrisée, d’une position politique pas toujours rationnelle, ni expliquée, et qu’on lui a reprochée. » Né en 1949, décédé presque 60 plus tard, Victor Paskov aura vécu de la musique et de la littérature presque toute sa vie, mais aura aussi souffert des vicissitudes et désillusions de la vie dans le monde communiste : ses romans, souvent d’inspiration autobiographique, retracent entre autres ses expériences en Allemagne de l’Est où il suit un cursus musical mais peine à trouver du travail. Il vit en France entre 1990 et 1992, période où il reçoit le prix Écureuil de littérature étrangère du salon du livre de Bordeaux. Il est l’auteur de scénarios et de plusieurs autres romans dont Allemagne, conte cruel est paru aux éditions de l’aube en 1998.

Victor Paskov, Ballade pour Georg Henig (1987). Trad. du bulgare par Marie Vrinat. Editions de l’aube, 2014.


Quelques mots avec: Marie Vrinat-Nikolov, traductrice du bulgare

Des quatre littératures faisant l’objet de ma série d’interviews de traductrices, celle de Bulgarie est sûrement la moins connue. Juste comme ça, de mémoire, combien d’auteurs bulgares sait-on citer ? De mon côté, pas beaucoup ! Ils sont pourtant plus nombreux qu’on ne pourrait le penser à être traduits en français, grâce entre autres à la traductrice Marie Vrinat-Nikolov. Ici, elle nous parle de son parcours, de ses coups de cœur, de son approche à la littérature bulgare et, bien sur, de cette littérature elle-même.

***

vrinat_mMarie Vrinat-Nikolov, comment en êtes vous venue à vous intéresser à la Bulgarie et à devenir traductrice du bulgare ?

J’ai eu beaucoup de chance : on m’a tout simplement envoyé un destin lorsque j’avais treize ans. Les voisins de mes parents ont pris en stop un couple qui s’est révélé être bulgare. On était en 1973, encore assez loin de la chute du mur de Berlin, ils avaient laissé un bébé en otage du régime et visitaient les châteaux de la Loire. Mes parents leur ont proposé de passer quelques jours chez nous (nous habitions dans une maison près de Blois). Lorsque je les ai entendus parler, je ne puis expliquer ce qui s’est passé, mais quelque chose a décidé en moi que cette langue serait MA langue et que je la parlerais comme eux ! Ça a été un coup de foudre musical. Et j’ai toujours besoin de cette langue pour vivre, besoin de l’entendre, de la parler, de la lire, de l’écrire…

Nous nous sommes choisies mutuellement. J’ai donc commencé à l’apprendre toute seule, avec les livres qu’ils m’ont envoyés (à l’époque je commençais le grec et ces deux langues se sont mutuellement aidées dans mon apprentissage). Deux ans plus tard, ces amis nous ont invités, ma famille et moi, en Bulgarie. Je n’oublierai jamais ce voyage, découverte à la fois d’une culture, d’une histoire, de paysages, de personnes extrêmement hospitalières et d’une grande altérité car, de l’autre côté du rideau de fer, c’était, en effet, si différent… Dès que j’ai pu le faire, à ma majorité, j’ai commencé à aller chaque année en Bulgarie, refusant de parler français et imitant comme un enfant tout ce que j’entendais, lisais, voyais. Ensuite seulement, je me suis inscrite aux Langues’O, où j’enseigne à présent, afin de mettre un cadre rigoureux sur des connaissances réelles, mais plus intuitives. Dans les moments difficiles, les crises que nous traversons dans la vie, la langue et la littérature bulgares ont été un point d’équilibre auquel me raccrocher, une planche de salut. C’est d’ailleurs plus tard, alors que j’étais déjà en khâgne, préparant le concours d’entrée à l’ENS Jourdan (Ulm pour les filles, à cette époque), quand j’ai été confrontée pour la première fois à la mort de personnes très proches, dont une jeune sœur, que j’ai décidé que le bulgare ne serait pas seulement un « hobby », mais ma « profession ». Aussi, après avoir été reçue à l’agrégation de Lettres classiques, je me suis entièrement dirigée vers le bulgare.

Cela fait donc quarante ans que je baigne dans une double langue, une double culture. Entre temps, ma vie privée s’est aussi passée en Bulgarie, mes enfants sont franco-bulgares, j’y ai vécu au quotidien pendant six ans, j’y suis durant toutes les vacances universitaires, j’ai acquis la nationalité bulgare, ce qui était pour moi important sur le plan symbolique : je me sens profondément les deux ensemble. L’un ne va pas sans l’autre.

Traduire la littérature bulgare, quand on est passé par les lettres classiques, ce qui suppose de la version et du thème quotidiens (différents de la traduction, mais propédeutiques quand même), allait de soi. Traduire est une nécessité intérieure chez moi. Un jour sans traduire est un jour incomplet, frustré et frustrant.

Vous souvenez-vous de vos premiers contacts avec la culture littéraire du pays?

Oui, c’est un souvenir très romantique. Les premiers amis bulgares, ceux de 1973, m’avaient envoyé, outre un legende du balkandictionnaire, un livre avec des récits de l’écrivain Yordan Yovkov, qui a créé au début du XXe siècle. Un écrivain humaniste qui s’intéresse aux esseulés, aux souffrants, aux marginaux et les dépeint avec une grande  délicatesse. Ils m’avaient envoyé son recueil Légendes du Balkan, très lié à cette montagne qui traverse le pays d’est en ouest et qui a une haute portée symbolique dans l’imaginaire bulgare, puisqu’il est lié aux luttes pour la libération des territoires bulgares durant la domination ottomane qui a duré cinq siècles. Lire (en tentant de traduire avec le dictionnaire et dans un cahier d’écolière !) ces récits en traversant les lieux et les paysages dont il était question est quelque chose que je n’oublierai jamais non plus. Le « hasard » (mais il y a longtemps que je ne crois plus aux hasards) a fait que, vingt cinq ans plus tard, je les ai réellement traduits. Je dois ensuite mes découvertes littéraires  – hors cadre universitaire – aux amis bulgares enseignants, traducteurs, critiques, écrivains.

Vous avez traduit tant des œuvres classiques que d’autres qui datent de la période communiste ou contemporaine. Avez-vous cependant une prédilection pour une période ou un style ?

Je n’ai pas de prédilection réelle pour une période ou un « style » dans le sens où, j’imagine, vous entendez ce terme que j’évite précisément parce qu’il est ambigu. Je suppose que vous avez en tête un courant, ou un mode d’écriture propre à quelques écrivains. Pour moi, le style est une écriture individualisée par un « je » créateur. Ce que je n’arrête pas de dire à mes étudiants en master de traduction littéraire, en France comme en Bulgarie : on ne traduit pas des langues, mais des textes, c’est complètement différent. On traduit une écriture dans sa singularité. En principe, comme il est très rare que les éditeurs s’intéressent d’eux-mêmes à la littérature bulgare et que donc, c’est moi qui choisis les textes que je leur propose, j’ai la liberté et la chance de traduire des écritures qui entrent en résonance avec moi. C’est surtout vrai des écrivains contemporains, de la « génération des années 1990 » comme on les appelle en Bulgarie (Gueorgui Gospodinov, Alek Popov, Emilia Dvorianova, Theodora Dimova, par exemple et pour la prose). mais c’est vrai aussi de Yordan Yovkov, de Yordan Raditchkov (1929-2004), de Viktor Paskov (1949-2009) qui a renouvelé l’écriture à la charnière entre le communisme et le post-communisme, de Vera Moutaftchieva (1929-2009). J’ai retraduit « le » grand roman souslejougbulgare, l’un des tout premiers, paru en 1889, Sous le joug d’Ivan Vazov, parce que les traductions antérieures étaient épuisées, que je voulais donner ma « voix » à ce roman, comme je l’entendais dans sa réalité bulgaro-ottomane, et que je considérais qu’avec l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne, ce livre faisait partie du patrimoine littéraire de l’Europe.

C’est, encore une fois, une nécessité intérieure : l’écriture d’un livre me pousse à le lire à haute voix et à le traduire. Et à passer au plus dur, au plus désespérant, au plus épuisant : convaincre un éditeur…

Y a-t-il un auteur ou un livre qui vous tient à cœur et qui n’a pas encore été traduit ?

Bien sûr, j’en ai plusieurs, même ! Par exemple, le premier roman de Theodora Dimova, Eminé, ou le deuxième roman d’Alek Popov, La boîte noire, ou encore Madame G. d’Emilia Dvorianova, Mais il y en a beaucoup ! J’attends des réponses d’une vingtaine d’éditeurs pour deux romans, un thriller « archéologique » et une uchronie, proposés entre février et mars derniers… La première qualité d’un traducteur de littérature bulgare doit être la patience. Or, je l’avoue, ce n’est pas mon fort…

Vous menez en même temps une carrière universitaire puisque vous êtes Professeur des universités en langue et en littérature bulgares à l’INALCO. Est-ce fréquent parmi les traducteurs et traductrices français ?

Nous sommes plusieurs à l’INALCO dans ce cas, je pense à mes collègues Patrick Maurus (littérature coréenne), Christophe Balaÿ (littérature persane), Antoine Chalvin (littérature estonienne), Iryna Dmytrychyn (littérature ukrainienne), Isabelle Rabut (littérature chinoise), etc. Je ne conçois pas, en ce qui me concerne, la pratique de la traduction sans la transmission de la théorie et de la pratique de la traduction littéraire (nous avons monté un master de traduction littéraire, forts des 101 langues/cultures représentées à l’INALCO) et sans le travail de critique qui est celui du chercheur en littérature. Les trois volets se tiennent, se nourrissent et s’enrichissent mutuellement. Et m’enrichissent tous les trois.  Je conçois mal ma vie sans les trois !

D’un point de vue strictement matériel, lorsqu’on traduit une littérature aussi peu connue et recherchée sur le « marché », il serait impossible de vivre uniquement de la traduction littéraire.

Pensez-vous que ce côté académique soit reflété dans vos choix et votre approche d’un livre à traduire ?

Cela dépend de ce que vous entendez par « académique ». Je ne pratique pas la « traduction académique » comme celle qui a perduré aux éditions Budé, par exemple, et qui me gênait beaucoup lorsque j’étais étudiante en Lettres classiques. Ces traductions, qui se voulaient « savantes », livraient (que leurs auteurs me pardonnent, mais c’était avant tout une époque, un horizon culturel dont ils n’auraient pu se détacher) des traductions « mortes ». Dans une langue qui se voulait avant tout linguistiquement correcte, mais qui avait si peu à voir avec le vivant des dialogues de Platon ou la beauté hiératique des tragédies de Sophocle… Ce n’est pas un hasard si le metteur en scène Wajdi Mouawad travaillait avec Robert Davreu en portant sur la scène les tragédies, précisément, de Sophocle. Ou si, actuellement, on voit de plus en plus souvent mettre en scène Tchékhov dans les traductions d’André Markowicz.

Inéluctablement, ma pratique, mon approche, ont changé depuis qu’avec mon collègue Patrick Maurus, nous animons depuis quatre ans un séminaire de théorie et de pratique de la traduction littéraire. Nous préparons d’ailleurs un livre, presque achevé, sur le traduire, qui se veut héritier, principalement, de Meschonnic et de la socio-critique, mais qui s’appuie avant tout sur la pratique et la transmission de cette pratique. Qu’on le veuille ou non, nous sommes tous prisonniers, à un degré plus ou moins élevé, des représentations sur « l’ainsi nommée littérature » et la langue qui va avec (que de clichés en son nom!). Voir les fameuses tendances déformantes pointées par Antoine Berman et les crimes invisibles dont parle Henri Meschonnic. Quand on l’enseigne, quand on essaie de sensibiliser les futurs traducteurs à ce piège, cela nous fait redoubler de vigilance à l’égard de notre propre pratique. Impossible de se permettre un « faites ce que je vous dis, mais ne faites pas ce que je fais »…

Quels sont les grands thèmes de la littérature bulgare d’aujourd’hui ? Outre la langue commune, peut-on même parler de littérature bulgare ?

Je vous remercie de poser la question ! C’est une question que tout historien d’une littérature (ma grande ambition est d’écrire, justement, une histoire de la littérature bulgare qui intéresse le public francophone et qui soit novatrice pour le public bulgare) doit se poser. D’un autre côté, me l’auriez-vous posée s’il s’agissait de littératures russe, espagnole, américaine, voire chinoise, japonaise, etc. ? Je n’en suis pas certaine. Cela montre bien (et c’est un motif de colère que j’ai en moi depuis des années) à quel point cette littérature est encore méconnue, voire inconnue en France. Et c’est injuste.

Elle est portée par des générations différentes, des écritures différentes.Balladepour

Des thèmes ? Difficile de vous faire un raccourci, alors qu’il sort beaucoup de livres en bulgare chaque année.  Ce qui s’est passé, en quelques mots, avec la littérature du post-communisme, c’est la libération totale de la langue et des sujets traités, avec l’irruption de l’argot, du sexe, de la critique du communisme, la volonté très claire de s’affranchir de la tradition réaliste qui a dominé la littérature bulgare depuis un siècle et la recherche d’une écriture plus heurtée, fragmentaire, libérée des tabous du passé, plus synchronisée avec les littératures d’Europe occidentale et américaine. Entre l’humanisme profond d’un Guéorgui Gospodinov, porté par ce que le post-moderne offre de meilleur à mon sens, l’humour caustique et le registre argotique d’un Alek Popov, d’un Zahary Karabachliev ou d’un Radoslav Parouchev, à l’aise dans la critique sociale au sens large, une Emilia Dvorianova dont l’écriture est à la fois recherche philosophique et musicale, Theodora Dimova que le manque d’amour et de solidarité dans la société post-communiste alarme – et ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres – ce sont autant d’approches de ce que la littérature peut faire à un public, à une société, à un champ national et international, autant d’écritures singulières qui peuvent nous toucher. On voit émerger peu à peu ce qui existe, par exemple, en Pologne : le thriller ou roman policier qui est aussi une dissection et une réflexion sur les sociétés, les imaginaires, les crises sociaux (je pense au thriller Le sourire du Chien de la jeune Dimana Trankova, qui s’appuie sur les mythes thraces, mais aussi la corruption politique, au polar Le Prix Nobel, d’Elena Alexieva, qui devrait sortir en 2015 dans ma traduction chez Actes Sud, qui traite de la création, mais aussi des Roms en Bulgarie, aux romans de Galin Nikiforov et bien d’autres).

Au cours de votre carrière, avec la chute du communisme et l’accession de la Bulgarie à l’Union Européenne, avez-vous vu une évolution dans la visibilité de la littérature bulgare en France (chez les lecteurs et les éditeurs) ?

C’était mon grand espoir. Vite déçu. Les éditeurs, dans leur ensemble, font toujours preuve du même manque d’enthousiasme et de curiosité à l’égard de la littérature bulgare, et de la même lenteur à donner des réponses (en moyenne un an…). Je suppose que cela tient au manque de représentations en général de la Bulgarie en France, au fait que je suis quasiment seule actuellement à traduire cette littérature (du moins la prose), ce qui fait qu’il ne peut y avoir d’effet « boule de neige », au manque de curiosité de la presse littéraire lorsque sort un livre traduit du bulgare, etc. J’en profite pour remercier au passage ceux qui m’ont reçue, écoutée et qui m’ont suivie, entre autres (que ceux que j’oublie me pardonnent), Robert Strick (Phebus), Anne Bourguignon (Arléa), Bernadette Paringaux et Jean-Paul Blot (Fédérop), Olympia Verger (Les Syrtes), Mireille Barthélémy (Fayard), Marie-Pierre Gracedieu (Alvik), Armand de Saint-Sauveur (Intervalles), Lucie Marignac (éditions rue d’Ulm), François Bouchardeau (HB éditions), Manuel Tricoteaux (Actes-Sud noir). Merci aussi à Françoise Triffaux qui m’a donné, en 2002, l’idée de dédier un site à la littérature bulgare contemporaine, site que j’essaie d’actualiser autant que le temps me le permet et dont j’envoie des nouvelles par bulletin électronique à environ soixante dix éditeurs : http://litbg.eu/

alphabetParlez-nous de votre dernière traduction publiée, L’alphabet des femmes, de Gueorgui Gospodinov, récemment sortie chez Arléa : pourquoi cet auteur, pourquoi ce titre ?

En fait, ce n’est pas ma dernière traduction. C’est une réédition en poche par Arléa qui avait publié ma traduction de ce recueil en 2003. Fruit d’une belle rencontre avec Anne Bourguignon qui aime vraiment la littérature. Pourquoi Guéorgui Gospodinov ? Né en 1968,  c’est l’un des auteurs phares de la jeune génération des écrivains bulgares. ll est l’auteur d’un premier roman (Un Roman naturel) qui a renouvelé profondément la prose bulgare, de nouvelles et d’essais (L’Alphabet des femmes, Et tout devint lune, Les crises invisibles), il est aussi poète, dramaturge, critique littéraire. Dans la postface que j’ai rédigée à cette traduction, j’avais écrit, entre autres : « Dans un monde et à une époque où « c’est seulement dans la médiocrité du quotidien que brillent le sublime et le tragique », Gospodinov n’a pas son pareil, dans son œuvre, pour mêler, à défaut de réconcilier, les contraires : sublime et prosaïque, banal et extraordinaire, nostalgie et dérision, érudition et badinerie, mémoire collective et destin individuel, sérieux et jeu… » Le titre est celui de l’un des récits, que j’ai fait ajouter au recueil original dans lequel il ne figurait pas (il avait été publié dans un magazine). Dès que je l’ai lu, il m’a démangé les méninges et les mains ! Dans ce récit, le narrateur, écrivain en panne d’histoire et d’inspiration, est sollicité par un ami d’enfance qui vient le voir précisément pour lui vendre une histoire, son histoire : « C’est une histoire très personnelle qui te semblera peut-être foldingue, celle d’un maniaque, comme tu voudras la qualifier. Toute ma vie, je n’ai eu qu’une passion : les lettres et les femmes. » Il en découle deux formes de jeu avec les 30 lettres de l’alphabet cyrillique à l’aide desquelles s’écrit le bulgare. J’ai donc joué avec les lettres latines dans lesquelles s’écrit le français… C’est d’ailleurs un texte que je propose souvent, lors de séminaires de traduction, à des étudiants qui ne connaissent pas le cyrillique. Ça marche très bien et le côté ludique permet de faire passer beaucoup de choses.

Je suis très heureuse que son second roman, Physique de la mélancolie, que je suis en train de traduire, paraisse en 2015 dans une collection que nous avons montée entre l’INALCO et les éditions Intervalles, la collection Sémaphore, dédiée aux littératures du monde, avec des textes traduits non seulement par des enseignants-chercheurs traducteurs, mais aussi (et surtout !) par les bons étudiants de notre master de traduction littéraire.

Le fait de traduire un livre d’un auteur encore vivant change-t-il votre manière d’approcher une traduction ?

Certes, cela facilite les choses lorsqu’on a des doutes. Et surtout, il se trouve que j’ai des liens d’amitiés avec plusieurs écrivains que je traduis. La familiarité avec leur manière de penser, leurs images, leur musique intérieure, qui font la matière de leur écriture, aide à entrer plus vite dans leur œuvre. Pour moi, la traduction est avant tout une affaire de musique d’une écriture singulière. Depuis plusieurs années, je lie d’ailleurs l’œuvre que je traduis à une œuvre musicale particulière que j’écoute en boucle. Il ne s’agit pas de fond musical (la musique, je l’écoute vraiment), mais de deux musiques, dont l’une est verbale, qui s’accordent et permettent de trouver vite le ton.

Et pour finir, avez-vous un autre projet de traduction en cours ?

Je traduis en ce moment avec bonheur Physique de la mélancolie, de Guéorgui Gospodinov, avant de me plonger dans la traduction de Concert pour phrase, d’Emilia Dvorianova. La partie centrale de cette œuvre, « Chaconne », lui a d’ailleurs été inspirée par un disque avec quatre Chaconnes (Bach, Busoni, Brahms, Lutz) que je lui avais offert parce que c’est lui que j’écoute lorsque je la traduis… Et puis, j’espère avoir des réponses positives pour les textes que j’ai mentionnés en quête d’éditeur…

 

Bibliographie non-exhaustive des livres traduits par Marie Vrinat

Gospodinov, Ghéorgui: L’alphabet des femmes. Arléa, 2003 et 2014
Karabachliev, Zahary: 18%Gris. Intervalle, 2011
Dvorianova, Emilia: Les jardins terrestres de la Vierge. Éditions Aden, 2010
Dimova, Théodora: Adriana. Éditions des Syrtes, 2008
Moutaftchieva, Vera: Moi, Anna Comnène. Editions Anubis (Sofia), 2007
Paskov, Viktor: Ballade pour Georg Henig. Editions de l’Aube, 1989. Rivages poche, 1991. Editions de l’Aube poche, 2007.
Vazov, Ivan, Sous le joug. Fayard, 2007
Dimova, Théodora: Mères. Éditions des Syrtes, 2006
Dvorianova, Emilia: Passion ou la mort d’Alissa. Fédérop, 2006
Sevan, Sevda, Quelque part dans les Balkans. L’Esprit des Péninsules, 2001 (Tome I) et 2002 (Tome II)
Yovkov, Yordan, Légendes du Balkan. L’Esprit des Péninsules, 1999
Raditchkov, Yordan: Récits de Tcherkaski. L’Esprit des Péninsules, 1994 et 1998.
Paskov, Viktor: Allemagne, Conte cruel. Éditions de l’Aube, 1992

 


Ceux et celles sans qui ce blog n’aurait aucune raison d’être

Ils sont là à chaque page et pourtant leur mission est de ne pas être visible, de donner leurs mots sans faire paraître leurs voix : depuis (presque) toujours les traducteurs et les traductrices servent de ponts entre les vies, les univers et les imaginaires, et sans eux nous n’aurions accès qu’à une partie infime de la littérature dont nous profitons tous les jours.

Aussi ai-je décidé de donner la parole à une poignée d‘entre eux en ce mois de septembre afin qu’ils – elles, plutôt – nous parlent de leurs parcours, de leurs rencontres, de leurs découvertes et, aussi, de leurs difficultés. Dès demain, et jusqu’au 30 septembre, date de la journée mondiale de la traduction, je vous propose une série d’interviews pour mieux connaître celles qui se cachent derrière quelques uns des livres roumains, bulgares, slovènes ou polonais que vous avez peut-être croisés chez votre libraire préféré.

D’avance je remercie ces quatre traductrices qui ont pris le temps de répondre à mes questions, en espérant qu’elles vous donneront autant qu’à moi l’envie de découvrir les livres et les auteurs dont elles parlent avec tant d’enthousiasme.

Rendez-vous donc demain pour une visite du monde de la traduction à la suite de Laure Hinckel, traductrice du roumain !