Witold Szabłowski – Les Ours dansants. De la mer Noire à la Havane, les déboires de la liberté

Dans Abraham le Poivrot, loin de Tolède, œuvre de fiction (chroniquée ici), le narrateur enfant assiste au triste départ des tsiganes de la ville, exilés dans une lointaine province bulgare dans les premiers mois du nouveau régime communiste d’après-guerre. Venant clore la caravane de chariots bâchés remplis d’enfants et de mobilier et suivie des chiens et des poulains, écrit l’auteur Angel Wagenstein, « son lourd arrière-train se balançant d’un côté et de l’autre, l’ours fut le dernier à disparaître dans l’ombre verte de l’osier ». Peu de temps auparavant, participant à une fête tsigane, l’enfant avait vu les propriétaires de cet ours anonyme s’efforcer « d’enseigner cet art compliqué de la danse » à l’animal « aussi lourd qu’indocile, attaché par une chaîne passée dans son museau ».

C’est à un autre tournant de l’histoire bulgare du XXe siècle que nous trouvons, dans Les Ours dansants, reportage littéraire de Witold Szabłowski, les ours Vela, Micho, Svetla, Mima, descendants en chair et en os de l’ours anonyme et fictif de Wagenstein. Au cours des dix premiers chapitres du livre, Szabłowski s’intéresse en effet au statut des ours dressés dans la société tsigane bulgare d’après la « transformation » du début des années 1990 et notamment au moment de l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne en 2007. Les derniers « ours dansants » sont alors achetés (le mot « confisqué » est également utilisé) à leurs propriétaires et intégrés dans une réserve pour animaux sauvages, le parc de Bélitza (qui fonctionne encore, en coopération avec la fondation Brigitte Bardot, et a élargi son périmètre d’action aux ours utilisés dans les cirques).

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Théodora Dimova – Les dévastés

Plus tard, tout au long de la journée, la radio retransmit régulièrement la proclamation. Le précédent gouvernement avait été renversé, mais on ne disait ni pourquoi ni comment. Cela n’empêchait pas le présentateur de poursuivre : les partisans descendaient massivement des montagnes. La population sortait pour les accueillir avec du pain et du sel. Sa joie était double : elle avait d’abord accueilli les soldats soviétiques, elle accueillait maintenant les partisans. Elle les parait de fleurs, scandait « mort au fascisme », et là, le présentateur semblait avoir du mal à réprimer ses larmes.

(…)

Et seulement un mois plus tard, la réalité commença lentement à se déformer et à surpasser ses craintes les plus profondes. Seulement un mois plus tard, ses peurs commencèrent à ressembler à d’inoffensives visions au regard de ce qui se produisait.

Une femme, par une nuit glaciale d’hiver, erre dans son appartement, incapable de se concentrer sur autre chose que ses pensées fébriles et son attente d’un messager qui ne vient pas.

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Version livres : un petit tour dans (et autour de) la Bulgarie

Juste comme ça, de mémoire, combien d’auteurs bulgares sait-on citer ? De mon côté, pas beaucoup ! Ils sont pourtant plus nombreux qu’on ne pourrait le penser à être traduits en français.

A l’été 2014, j’avais réalisé un entretien avec Marie Vrinat-Nikolov autour de son parcours de traductrice littéraire du bulgare (qu’elle mène de front avec une carrière universitaire bien remplie). La phrase ci-dessus faisait partie de mon introduction. Sept ans après, je me suis un peu améliorée. Pourtant, quand je regarde la bibliographie (non-exhaustive et plus très à jour) des traductions littéraires de Marie Vrinat-Nikolov, que j’avais mise à la fin de notre entretien, je me dis que j’ai encore du chemin à faire.

Voici en tout cas un aperçu des ressources liée à la Bulgarie, déjà (ou bientôt) disponibles sur Passage à l’Est ! : des livres traduits du bulgare, mais aussi des livres traduits de l’anglais, ou en anglais ; des livres de Bulgarie, des livres sur la Bulgarie, des livres qui partent de Bulgarie pour nous emmener autre part. Des livres sur les espaces et les contextes dans lesquels s’inscrit la Bulgarie. Beaucoup de fiction, pas (encore) de poésie, et un peu de non-fiction (histoire, voyages…).

En regardant ma liste, je me fais une réflexion : c’est une sélection très représentative des auteurs contemporains disponibles en français, et en même temps tellement disparate par ses auteurs, ses thèmes, ses périodes, que je ne sais pas trop si je peux en tirer des conclusions sur « la littérature bulgare ». J’ai quand même organisé mes livres par thèmes que je vous laisse découvrir :

Le passé à portée de main

Victor Paskov – Ballade pour Georg Henig

Dans un quartier populaire de Sofia, dans les années 1950, l’amitié entre un enfant bulgare et un vieux luthier tchèque porteur de valeurs d’un autre temps.

>>> Retrouvez ici ma chronique.


Angel Wagenstein – Abraham le poivrot, loin de Tolède

De retour à Plovdiv, sa ville natale, un homme se souvient de son grand-père et de son enfance dans une ville multi-ethnique, dans l’immédiat après-guerre.

>>> Retrouvez ici ma chronique.


Théodora Dimova – Les Dévastés.

« Trois femmes se retrouvent, un matin de février 1945, au bord de la fosse commune dans laquelle ont été jetés les corps des hommes qu’elles aimaient, et dont les destins se sont croisés dans une même cellule. » (Présentation de l’éditeur ; parution le 6 janvier 2022).

>>> Retrouvez ici ma chronique.


Guéorgui Gospodinov – Le Pays du passé

« Dans un roman éclatant d’inventivité, le grand écrivain bulgare Guéorgui Gospodinov interroge notre rapport individuel comme politique à la nostalgie et nous invite à nous pencher sur le séduisant miroir des souvenirs. » (Présentation de l’éditeur).

>>> Une chronique à venir.


Un passé encore plus loin du présent

Vera Moutaftchiéva – Moi, Anne Comnène

Dans un récit ingénieux entremêlant plusieurs voix de femmes, Moutaftchiéva propose un retour vivant et espiègle sur la vie d’Anne Comnène, femme de pouvoir, femme de lettres et fille d’empereur, dans les XI et XIIe siècles byzantins.

>>> Retrouvez ici ma chronique.


Vera Moutaftchiéva – Le prince errant

Un roman historique, dynamique et intéressant, sur la rencontre humaine et politique entre les « Orient » et les « Occident » de la fin du XVe siècle, à la suite de Djem, fils de sultan.

>>> Retrouvez ici ma chronique.


Représenter le présent

Théodora Dimova – Mères

Jusqu’au dernier chapitre, brutal, de ce roman percutant, on pourrait presque lire Mères comme une succession de nouvelles parallèles, chacune le portrait d’une famille de la Bulgarie ordinaire du début des années 2000, à Sofia, un soir de Coupe de monde de football.

>>> Retrouvez ici ma chronique.


L’intemporel (ou l’ultra-présent) ?

Guéorgui Gospodinov – Tous nos corps

Il y a tout juste une centaine de microfictions dans ce recueil, court, aéré, parfois silencieusement lumineux. Il y a aussi tout autant de points d’entrée : une lettre à Salinger, une femme âgée en Bretagne, une libellule verte, un homme H.H. et un poète Y.Y., un monastère franciscain, un Doberman, un chauffeur bulgare, un gingko biloba new-yorkais, pour n’en citer que quelques-uns.

>>> Retrouvez ici ma chronique.


Guéorgui Gospodinov – L’Alphabet des femmes

« C’est peut-être le jeu qui donne le ton aux récits de L’Alphabet des femmes : jeu avec les noms, jeu avec les mots, leur saveur, leur délice, jeu avec l’histoire, jeu avec le lecteur, jeu avec soi, pour finir… Derrière le jeu percent les premières impressions du monde où se mêlent destin personnel et destin d’un peuple et où la dérision et l’humour masquent difficilement le tragique ». (Préface de Marie Vrinat).

>>> Une chronique à venir.


Un pied ici, un pied là-bas

Angel Wagenstein – Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac

Le tailleur galicien Isaac Blumenfeld vient de « Kolodetz, près Drogobytch », une ville dotée d’une unique rue, « … ce genre de petite ville qu’on appelle en polonais miasteczko, et que, pour notre part, nous nommions shtetl. » Son histoire est tragique – c’est celle du XXe siècle – mais elle est portée ici par l’humour et la fausse naïveté du narrateur.

>>> Retrouvez ici ma chronique.


Elias Canetti – La langue sauvée

L’écrivain et prix Nobel de littérature revient, dans ce premier volume autobiographique, sur ses 16 premières années, de sa naissance en 1905 dans l’ancienne ville ottomane et désormais bulgare, de Roussé. Un apprentissage fascinant du monde des langues, et du centre de l’Europe au début du XXe siècle.

>>> Retrouvez ici ma chronique.


Kapka Kassabova – Lisière

De retour dans son pays natal, la poète et écrivaine d’origine bulgare se rend à la frontière de la Bulgarie, de la Turquie et de la Grèce. Ponctués de portraits individuels et imprégné de l’atmosphère des montagnes et de la plaine, son récit mystique et absorbant questionne le passé, le présent et l’avenir de cette zone de confluences.

>>> une chronique à venir ; celle de son livre suivant, L’Echo du lac, est déjà en ligne sur ce lien


Witold Szabłowski – Les Ours dansants. De la mer Noire à la Havane, les déboires de la liberté

Bulgarie, années 2010. Le journaliste polonais Witold Szabłowski arpente les villages, à la recherche des anciens dresseurs d’ours, dont les bêtes ont été regroupées dans une réserve pour animaux sauvages. Sa quête, qui forme la première partie du livre, l’amène à interroger la notion de liberté telle qu’elle est vécue dans l’ancien espace communiste, et au-delà.

>>> Retrouvez ici ma chronique.


Hors catégorie

Marco Schöller – This Unknown Land. How Geographers, Pharmacists, Novelists, Plant Hunters, War Correspondents, Engineers, Medical Men & Tourists Discovered & Experiences Nineteenth-Century Bulgaria

Le titre en dit suffisamment long sur le contenu du livre ! Celui-ci est un peu sec de style, mais truffé de personnages intéressants d’ « explorateurs » et de passants occidentaux et d’informations sur l’évolution du regard qu’ils portent sur un pays en devenir, ainsi que sur ses mœurs, ses routes, sa flore et sa faune.

>>> Une chronique à venir.


Je n’ai mis ici que des auteurs contemporains ou quasi-contemporains, car je prévois de consacrer l’année prochaine un autre billet à la littérature bulgare, avec un focus sur les auteurs plus anciens.

Et vous, que me conseillez-vous ?


Elias Canetti – Die gerettete Zunge / La langue sauvée

La Bulgarie comme point de départ, et autres histoires de paradis perdu : livre 2/2

Es ist war, daß ich, wie der früheste Mensch, durch die Vertreibung aus dem Paradies erst entstand.

Il est vrai que, comme le tout premier homme, je suis né de l’expulsion du paradis.

Pour cette nouvelle édition des « Feuilles allemandes » organisée par Et si on bouquinait un peu ? et Livr’escapades, je savais que je voulais continuer à explorer le thème de l’allemand comme langue adoptée, plus ou moins en lien avec l’expérience de l’exil – et ce malgré tous les « vrais » auteurs allemands, autrichiens et suisses qu’ils ont rassemblé au cours des deux éditions précédentes … Voici d’ailleurs les liens vers les bilans de la deuxième édition (j’avais contribué L’ingrate venue d’ailleurs, d’Irena Brežná), et de la première édition (j’avais contribué Pigeon, vole, de Melinda Nadj Abonji).

La citation que j’ai mise en ouverture de ce billet est la dernière phrase de La langue sauvée, premier volume de l’autobiographie d’Elias Canetti : l’occasion de cette phrase est la visite que lui fait sa mère pour lui annoncer qu’il va devoir bientôt quitter Zürich, où il est si heureux, pour l’Allemagne. Cette scène se déroule il y a cent ans cette année ; Canetti a seize ans, et a déjà vécu à « Rustschuk » (ancien nom allemand de Roussé/Ruse, en Bulgarie où il est né), en Angleterre (Manchester – c’est là qu’il apprend l’anglais), en Suisse (Lausanne – c’est là qu’il apprend l’allemand), et en Autriche (Vienne – c’est là qu’il utilise son allemand). Canetti passera le reste de sa vie (1905-1994) entre ces différents pays.

Le comité Nobel, qui lui décerne le prix Nobel de littérature en 1981 « pour son œuvre littéraire caractérisée par l’ampleur des perspectives, par la richesse des idées et la puissance artistique », résume ainsi l’écrivain : « on peut dire que la langue allemande est la terre natale de Canetti, et est restée, malgré le nomadisme de sa vie, la langue dans laquelle il a écrit ses œuvres ».

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Angel Wagenstein – Abraham le poivrot, loin de Tolède

La Bulgarie comme point de départ, et autres histoires de paradis : livre 1/2

Et Plovdiv n’était plus la même, les gens avaient changé aussi. Parce qu’entre l’aujourd’hui et ce que l’on désigne vaguement par « autrefois » ou « à cette époque-là », s’étend cette étrange matière, alliage de temps, de souvenirs et d’oubli, qui avait pour toujours englouti cet autre monde, avec ses chameaux et sa glace au lait de brebis caillé. Mais peut-être n’est-ce que l’idée que je me fais d’une réalité disparue, et non pas la réalité même, telle qu’elle fut en vérité ? D’ailleurs, nos représentations et nos souvenirs déformés ne constituent-ils pas une réalité, mais une réalité autre, parallèle et imaginaire ?

Albert Cohen n’évoque quasiment jamais les quarante années qu’il a passées en Israël, ni ne dit si sa longue absence a transformé les souvenirs qu’il a emportés avec lui en quittant son pays d’enfance. Ainsi, lorsqu’il revient à Plovdiv, sa ville natale, à l’occasion d’un colloque, c’est comme si rien ne s’était interposé avant son arrivée entre ses souvenirs, et la ville qui a continué à se développer sans lui et sans beaucoup de ses anciennes connaissances, elles aussi disparues. Deux rescapés de son enfance sont pourtant là, et accompagnent sa redécouverte de la ville, complétant au fil des jours ses souvenirs d’enfant.

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La Bulgarie comme point de départ, et autres histoires de paradis perdu

Mes deux prochaines lectures ne parlent en fait pas tant d’un pays que de deux villes – l’une traversée par la Maritza, l’autre installée au bord du Danube – et toutes deux multiethniques à l’époque des récits.

Elles parlent aussi de deux époques, séparées entre elles par plusieurs décennies : deux époques encore un peu empreintes de l’ancienne présence ottomane, et toutes deux révolues au moment de l’écriture des deux livres.

Elles parlent, enfin (surtout) de deux hommes, tous deux issus de la communauté séfarade de Bulgarie, qui grandissent et se souviennent. Le premier livre est un roman, le second est un récit autobiographique.

Je vous propose un peu de musique en attendant ma chronique de demain : c’est l’air préféré du héros éponyme de mon premier livre.

Acercate a la ventana, ay, ay, ay

Paloma de la alma mía…

Il en existe plein de versions mais j’ai choisi celle du ténor espagnol Miguel Fleta avec un enregistrement presque centenaire (1922) :


Angel Wagenstein – Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac

Et c’est ici, mon frère, que débutent les difficultés de mon récit, qui renoncera désormais à ses habituelles vignettes, pizzicati et caprices, et sinuera, tel nos routes poussiéreuses et monotones, à travers les étendues pré-carpathiques, tantôt montant, tantôt descendant, et ainsi jusqu’à la ligne d’horizon, sans jamais longer nul précipice ni apercevoir aucun sommet vertigineux.

Cet été, en chroniquant les Contes hassidiques d’I.L. Peretz, j’avais entre autres choses noté que pratiquement tous ces contes de la fin du XIXe et du début du XXe se passent au sein de communautés juives établies aux confins de l’Ukraine, de la Pologne, de la Lituanie et de la Biélorussie d’aujourd’hui.

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac se déroule dans le même espace car, comme Isaac Blumenfeld, le narrateur et personnage principal, aime à le rappeler, il vient de « Kolodetz, près Drogobytch », une ville dotée d’une unique rue,

… ce genre de petite ville qu’on appelle en polonais miasteczko, et que, pour notre part, nous nommions shtetl.

Il serait peut-être resté toute sa vie dans cette ville de Galicie, à distance raisonnable de Lemberg/Lvov, travaillant comme tailleur dans l’atelier de couture hérité de son père, s’il n’était pas né avec le turbulent XXe siècle : une période, et une région, éminemment hostiles aux populations juives et c’est pourquoi Le Pentateuque porte le sous-titre révélateur « Sur la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq patries ».

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[Roman historique] Véra Moutaftchiéva – Le prince errant

L’affaire Djem échauffa l’atmosphère du Vieux Monde ; on mit en œuvre des moyens inouïs, on engagea des intérêts énormes. La personne de Djem (en fait, bien peu savaient à quoi ressemblait cette personne, et nul ne voyait en elle un homme doué de vie, avec son destin, sa volonté et ses intentions) devint une sorte de possession commune.

(Seconde déposition de John Kendall, turcopolier de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, relative aux années 1485-1487)

Le début de Le pèlerinage, chroniqué récemment, coïncide avec le déroulement de la deuxième croisade, en 1148. Comme la première, comme les autres qui les suivront, cette deuxième croisade n’aura pas de succès durables : Jérusalem reprise aux « infidèles » en 1099 reste sous le contrôle des rois de Jérusalem, mais seulement jusqu’en 1187 lorsqu’elle tombe aux mains de la dynastie musulmane des Ayyoubides. En 1453, c’est au tour de Constantinople, capitale de l’empire byzantin, de passer sous contrôle musulman, cette fois-ci sous la forme de l’empire ottoman.

Les premières pages de Le prince errant se déroulent en 1481, trente ans après ce clou enfoncé dans le cercueil des croisades, et les dernières pages, en 1499. Comme dans Le pèlerinage, on y trouve imbriqués « l’Orient » et « l’Occident », deux termes qui s’avèrent recouvrir des réalités bien plus hétérogènes. Autre parallèle entre le roman estonien (2010) et Le prince errant, roman bulgare de 1967 : le jeu avec les voix et les narrateurs, chacun des deux romans prenant le contre-pied des chroniques officielles afin de faire entrer en scène des voix mineures ou dont l’Histoire n’a pas toujours retenu le nom.

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Guéorgui Gospodinov – Tous nos corps

Lire coup sur coup La fuite extraordinaire de Johannes Ott et Tous nos corps, c’est un peu faire l’expérience des extrêmes (littérairement parlant). Le premier, un roman de Drago Jančar est, comme je l’écrivais hier, touffu et sombre, et peu disposé à proposer aux lecteurs des pauses entre sa première et sa 340e page. Le second est court, aéré, parfois silencieusement lumineux. Les textes de ce dernier prennent la forme d’une phrase, d’un paragraphe, de très courts textes : « leurs corps de fourmis ne sauraient se comparer à l’éléphant du roman », écrit Guéorgui Gospodinov dans sa postface intitulée « Sur la brièveté et ce livre – pour faire court ».

Il y a tout juste une centaine de microfictions dans ce recueil, et tout autant de points d’entrée : une lettre à Salinger, une femme âgée en Bretagne, une libellule verte, un homme H.H. et un poète Y.Y., un monastère franciscain, un Doberman, un chauffeur bulgare, un gingko biloba new-yorkais, pour n’en citer que quelques-uns. Lire la suite »


Nouvelles parutions : un dernier tour d’horizon pour 2020

Avec :

1

Un article. C’est dans le dernier numéro des Cahiers Lituaniens : un aperçu par Marielle Vitureau de l’histoire de la traduction en français de La saga de Youza, de Youozas Baltouchis d’un des romans lituaniens les mieux connus et aimés à l’étranger (à juste titre. J’ai gardé un excellent souvenir de ce roman chroniqué ici). Pour retrouver le sommaire des Cahiers Lituaniens, c’est sur ce lien, et l’article de Marielle Vitureau, directement sur ce lien.

2

Deux numéros. Ce sont ceux de la revue Po&sie, qui portent le titre « Europe, centrale ». Sous la houlette de Guillaume Métayer, sont rassemblés des textes inédits, principalement contemporains (mais avec quelques exceptions : Kafka fait une apparition). Un extrait de l’introduction : « Nous constatons que la poésie centre-européenne est d’une vitalité exceptionnelle, et pourtant nous n’en avons presque pas trace. » Feuilletant le numéro 170, j’y trouve plusieurs poèmes d’Olja Savičević Ivančević (dont j’avais présenté le roman Adios cow-boy ici), une présentation par Cécile Kovacshazy du poète rom Ilija Jovanovič et des sujets qui parcourent son œuvre (l’exil, la stigmatisation, la pauvreté, l’Holocauste), cinq poètes polonais contemporains, d’autres tout droit arrivés des îles adriatiques… Pour retrouver le numéro 170, c’est par ici, et pour le numéro 171, par-là, et si c’est une table-ronde de présentation de ces numéros qui vous intéresse, il y en a une ici.

3

Trois livres (dont deux parus en novembre). Il s’agit de :

Les secrets, d’Andrus Kivirähk (l’auteur de L’Homme qui savait la langue des serpents), « une histoire joyeuse, tendre et drôle, pour la famille » dans laquelle l’auteur, « avec son humour et son imagination caractéristiques, (…) nous ramène au pays de notre enfance et à ses rêves éveillés », dit l’éditeur Le Tripode. Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier et illustré par Clara Audureau (paru le 5 novembre).

Tous nos corps, de Géorgui Gospodinov, « recueil d’une centaine de microfictions environnementales » dans lequel « le corps du narrateur se fond avec le corps social, le corps animal, le corps floral, sur un ton a la fois tendre et drôle, humoristique et méditatif », dit l’éditeur Intervalles. Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov (paru le 20 novembre). Une chronique à retrouver sur ce lien.

La convocation, de Herta Müller : « Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants », dit l’éditeur Gallimard. Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira (paru le 3 décembre).

8

C’est mon dernier article sur les nouvelles publications de cette année. Vous avez peut-être raté un épisode ? Je vous récapitule ici mes huit précédents articles sur les nouvelles publications 2020 (avec liens vers les livres déjà chroniqués).

En janvier : un polar polonais, un roman historique lituanien et une fresque historique roumaine.

Également en janvier : deux petits textes tchèques.

En février : un écrivain bosniaque francophone, un écrivain polonais exilé, un roman-témoignage tchèque, un (autre) polar polonais, un Vagabondage hongrois, un dissident polonais, des Journaux de Kafka, et un voyage anglo-bulgare à la Lisière.

Tout début mars : une enfance moldave, des vies polonaises, une fuite slovène en Europe centrale, une coiffeuse slovène, un rockabilly croate, un écrivain tchèque vu par un autre écrivain tchèque, une BD médiévale fantastique, une autobiographie ukrainienne en images, et un morceau de ciel franco-lituanien.

En juin, des affaires personnelles polonaises, une collection albanaise, un voyage ukrainien entre trois capitales, un autre (tchèque) au temps du changement climatique, une mission auprès d’un prince de Roumanie, et une autobiographie romanesque de la Lituanie de la première moitié du XIXe siècle.

Fin août : un roman roumain à travers un siècle et deux continents, un roman d’apprentissage croate, une révolution aux accents lettons, quatre destins franco-yougoslaves, des récits tchèques, un bal de porcs slovaques.

Fin septembre : une prix Nobel polonaise, des évasions de guerre polonaises, un recueil yiddish, une ville aux acacias et un vagabond du Danube, tous deux roumains

Et enfin, en novembre : deux offrandes croates, un monologue slovaque, un voyage franco-roumain dans les Balkans, un thriller ésotérique en Transylvanie, un étrange cas de BD tchèque, une exclave russe en images, et des promenades dans la campagne serbe d’antan.

50 (+/-)

Au total une bonne cinquantaine de titres recensés cette année, principalement de fiction, et parmi lesquels 11 traduits du polonais, 7 du tchèque, 6 du roumain, 4 du croate, deux chacun du slovaque, du slovène et du lituanien, et un chacun du lituanien, du bosniaque, du hongrois, du yiddish, de l’albanais, du russe (Ukraine), du serbe et du letton, ainsi qu’un autre traduit de l’anglais, un de l’allemand et sept écrits en français.

J’ai hâte de voir ce que nous réserve l’année prochaine!