Angel Wagenstein – Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac

Et c’est ici, mon frère, que débutent les difficultés de mon récit, qui renoncera désormais à ses habituelles vignettes, pizzicati et caprices, et sinuera, tel nos routes poussiéreuses et monotones, à travers les étendues pré-carpathiques, tantôt montant, tantôt descendant, et ainsi jusqu’à la ligne d’horizon, sans jamais longer nul précipice ni apercevoir aucun sommet vertigineux.

Cet été, en chroniquant les Contes hassidiques d’I.L. Peretz, j’avais entre autres choses noté que pratiquement tous ces contes de la fin du XIXe et du début du XXe se passent au sein de communautés juives établies aux confins de l’Ukraine, de la Pologne, de la Lituanie et de la Biélorussie d’aujourd’hui.

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac se déroule dans le même espace car, comme Isaac Blumenfeld, le narrateur et personnage principal, aime à le rappeler, il vient de « Kolodetz, près Drogobytch », une ville dotée d’une unique rue,

… ce genre de petite ville qu’on appelle en polonais miasteczko, et que, pour notre part, nous nommions shtetl.

Il serait peut-être resté toute sa vie dans cette ville de Galicie, à distance raisonnable de Lemberg/Lvov, travaillant comme tailleur dans l’atelier de couture hérité de son père, s’il n’était pas né avec le turbulent XXe siècle : une période, et une région, éminemment hostiles aux populations juives et c’est pourquoi Le Pentateuque porte le sous-titre révélateur « Sur la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq patries ».

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[Roman historique] Véra Moutaftchiéva – Le prince errant

L’affaire Djem échauffa l’atmosphère du Vieux Monde ; on mit en œuvre des moyens inouïs, on engagea des intérêts énormes. La personne de Djem (en fait, bien peu savaient à quoi ressemblait cette personne, et nul ne voyait en elle un homme doué de vie, avec son destin, sa volonté et ses intentions) devint une sorte de possession commune.

(Seconde déposition de John Kendall, turcopolier de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, relative aux années 1485-1487)

Le début de Le pèlerinage, chroniqué récemment, coïncide avec le déroulement de la deuxième croisade, en 1148. Comme la première, comme les autres qui les suivront, cette deuxième croisade n’aura pas de succès durables : Jérusalem reprise aux « infidèles » en 1099 reste sous le contrôle des rois de Jérusalem, mais seulement jusqu’en 1187 lorsqu’elle tombe aux mains de la dynastie musulmane des Ayyoubides. En 1453, c’est au tour de Constantinople, capitale de l’empire byzantin, de passer sous contrôle musulman, cette fois-ci sous la forme de l’empire ottoman.

Les premières pages de Le prince errant se déroulent en 1481, trente ans après ce clou enfoncé dans le cercueil des croisades, et les dernières pages, en 1499. Comme dans Le pèlerinage, on y trouve imbriqués « l’Orient » et « l’Occident », deux termes qui s’avèrent recouvrir des réalités bien plus hétérogènes. Autre parallèle entre le roman estonien (2010) et Le prince errant, roman bulgare de 1967 : le jeu avec les voix et les narrateurs, chacun des deux romans prenant le contre-pied des chroniques officielles afin de faire entrer en scène des voix mineures ou dont l’Histoire n’a pas toujours retenu le nom.

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Guéorgui Gospodinov – Tous nos corps

Lire coup sur coup La fuite extraordinaire de Johannes Ott et Tous nos corps, c’est un peu faire l’expérience des extrêmes (littérairement parlant). Le premier, un roman de Drago Jančar est, comme je l’écrivais hier, touffu et sombre, et peu disposé à proposer aux lecteurs des pauses entre sa première et sa 340e page. Le second est court, aéré, parfois silencieusement lumineux. Les textes de ce dernier prennent la forme d’une phrase, d’un paragraphe, de très courts textes : « leurs corps de fourmis ne sauraient se comparer à l’éléphant du roman », écrit Guéorgui Gospodinov dans sa postface intitulée « Sur la brièveté et ce livre – pour faire court ».

Il y a tout juste une centaine de microfictions dans ce recueil, et tout autant de points d’entrée : une lettre à Salinger, une femme âgée en Bretagne, une libellule verte, un homme H.H. et un poète Y.Y., un monastère franciscain, un Doberman, un chauffeur bulgare, un gingko biloba new-yorkais, pour n’en citer que quelques-uns. Lire la suite »


Nouvelles parutions : un dernier tour d’horizon pour 2020

Avec :

1

Un article. C’est dans le dernier numéro des Cahiers Lituaniens : un aperçu par Marielle Vitureau de l’histoire de la traduction en français de La saga de Youza, de Youozas Baltouchis d’un des romans lituaniens les mieux connus et aimés à l’étranger (à juste titre. J’ai gardé un excellent souvenir de ce roman chroniqué ici). Pour retrouver le sommaire des Cahiers Lituaniens, c’est sur ce lien, et l’article de Marielle Vitureau, directement sur ce lien.

2

Deux numéros. Ce sont ceux de la revue Po&sie, qui portent le titre « Europe, centrale ». Sous la houlette de Guillaume Métayer, sont rassemblés des textes inédits, principalement contemporains (mais avec quelques exceptions : Kafka fait une apparition). Un extrait de l’introduction : « Nous constatons que la poésie centre-européenne est d’une vitalité exceptionnelle, et pourtant nous n’en avons presque pas trace. » Feuilletant le numéro 170, j’y trouve plusieurs poèmes d’Olja Savičević Ivančević (dont j’avais présenté le roman Adios cow-boy ici), une présentation par Cécile Kovacshazy du poète rom Ilija Jovanovič et des sujets qui parcourent son œuvre (l’exil, la stigmatisation, la pauvreté, l’Holocauste), cinq poètes polonais contemporains, d’autres tout droit arrivés des îles adriatiques… Pour retrouver le numéro 170, c’est par ici, et pour le numéro 171, par-là, et si c’est une table-ronde de présentation de ces numéros qui vous intéresse, il y en a une ici.

3

Trois livres (dont deux parus en novembre). Il s’agit de :

Les secrets, d’Andrus Kivirähk (l’auteur de L’Homme qui savait la langue des serpents), « une histoire joyeuse, tendre et drôle, pour la famille » dans laquelle l’auteur, « avec son humour et son imagination caractéristiques, (…) nous ramène au pays de notre enfance et à ses rêves éveillés », dit l’éditeur Le Tripode. Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier et illustré par Clara Audureau (paru le 5 novembre).

Tous nos corps, de Géorgui Gospodinov, « recueil d’une centaine de microfictions environnementales » dans lequel « le corps du narrateur se fond avec le corps social, le corps animal, le corps floral, sur un ton a la fois tendre et drôle, humoristique et méditatif », dit l’éditeur Intervalles. Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov (paru le 20 novembre). Une chronique à retrouver sur ce lien.

La convocation, de Herta Müller : « Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants », dit l’éditeur Gallimard. Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira (paru le 3 décembre).

8

C’est mon dernier article sur les nouvelles publications de cette année. Vous avez peut-être raté un épisode ? Je vous récapitule ici mes huit précédents articles sur les nouvelles publications 2020 (avec liens vers les livres déjà chroniqués).

En janvier : un polar polonais, un roman historique lituanien et une fresque historique roumaine.

Également en janvier : deux petits textes tchèques.

En février : un écrivain bosniaque francophone, un écrivain polonais exilé, un roman-témoignage tchèque, un (autre) polar polonais, un Vagabondage hongrois, un dissident polonais, des Journaux de Kafka, et un voyage anglo-bulgare à la Lisière.

Tout début mars : une enfance moldave, des vies polonaises, une fuite slovène en Europe centrale, une coiffeuse slovène, un rockabilly croate, un écrivain tchèque vu par un autre écrivain tchèque, une BD médiévale fantastique, une autobiographie ukrainienne en images, et un morceau de ciel franco-lituanien.

En juin, des affaires personnelles polonaises, une collection albanaise, un voyage ukrainien entre trois capitales, un autre (tchèque) au temps du changement climatique, une mission auprès d’un prince de Roumanie, et une autobiographie romanesque de la Lituanie de la première moitié du XIXe siècle.

Fin août : un roman roumain à travers un siècle et deux continents, un roman d’apprentissage croate, une révolution aux accents lettons, quatre destins franco-yougoslaves, des récits tchèques, un bal de porcs slovaques.

Fin septembre : une prix Nobel polonaise, des évasions de guerre polonaises, un recueil yiddish, une ville aux acacias et un vagabond du Danube, tous deux roumains

Et enfin, en novembre : deux offrandes croates, un monologue slovaque, un voyage franco-roumain dans les Balkans, un thriller ésotérique en Transylvanie, un étrange cas de BD tchèque, une exclave russe en images, et des promenades dans la campagne serbe d’antan.

50 (+/-)

Au total une bonne cinquantaine de titres recensés cette année, principalement de fiction, et parmi lesquels 11 traduits du polonais, 7 du tchèque, 6 du roumain, 4 du croate, deux chacun du slovaque, du slovène et du lituanien, et un chacun du lituanien, du bosniaque, du hongrois, du yiddish, de l’albanais, du russe (Ukraine), du serbe et du letton, ainsi qu’un autre traduit de l’anglais, un de l’allemand et sept écrits en français.

J’ai hâte de voir ce que nous réserve l’année prochaine!


Théodora Dimova – Mères

Le monde s’était éteint à cause du Mondial. Le monde. Mais pas eux.

C’est le soir de la Coupe du monde de football. A Sofia, des milliers de personnes s’apprêtent à s’installer devant la télévision, bière en main, pour suivre le match. Les rues sont écrasées par la canicule d’été, le petit groupe d’adolescents réunis autour d’une femme dans un parc de la ville font l’effet d’une « étrange protubérance » dans la ville déserte.

Cette soirée de Coupe du monde est l’un des plus petits détails qui, comme un fil reliant les différentes perles d’un collier, rassemble les chapitres de ce roman bref et percutant, et lui donne son unité. Ce livre porte le nom de Mères, mais ses chapitres – Andreia, Lia, Dana, Alexander, Nikola, Deyann, Kalina – égrènent ceux de leurs enfants. Seul le dernier chapitre y fait exception : Yavora, le nom de l’énigmatique et adorée Yavora, qui fait le lien à la fois tangible et intangible entre tous ces adolescents, sans pourtant être l’un d’entre eux. Lien, et fermoir, car c’est avec ce chapitre où elle apparait enfin après avoir été incessamment et mystérieusement évoquée, que se résout et se clôt la structure du roman. Lire la suite »


Et les enfants dans tout ça ? « L’éclaircie est une faveur qu’ils nous font »

Voici pour terminer cette série d’albums pour enfants une très jolie création mi-suisse, mi-bulgare.

Les nuages

Présentation de l’éditeur :

Une balade mais aussi une ballade au cœur des nuages.

Guidé par la poésie de Francine Bouchet et par les images fines, tendres, drôles et parfaitement maitrisées à l’aquarelle et au papier déchiré de Yassen Grigorov, le lecteur entre dans l’intimité de cet élément mystérieux et insaisissable qui voyage au-dessus de nos têtes. Dans le vent, la pluie, au-dessus de la mer, malgré les intrus, les nuages de ce livre ont leur propre réalité ; la poésie le permet : « Dans la symphonie du silence, chaque nuage joue d’un instrument inconnu ». Yassen Grigorov en propose une interprétation décalée avec grand talent.

Ecrit par Francine Bouchet, illustré par Yassen Grigorov. La joie de lire, 2011. A partir de 6 ans.


Actualités du mercredi : quelques rencontres et quelques articles en accompagnement de la rentrée littéraire

Je reprends mes habitudes du mercredi, en vous apportant quelques actualités concernant la littérature d’Europe centrale et orientale. Au programme d’aujourd’hui, une sélection de liens dans lesquels des auteurs et autrices, des traductrices, et des médias parlent de littérature roumaine, polonaise, hongroise, bulgare, serbe et albanaise.

Par où commencer ?

Peut-être avec un livre de la rentrée littéraire qui semble emporter l’aval des critiques ces derniers temps, Solénoïde de l’écrivain roumain Mircea Cărtărescu. Les éditions Noir sur Blanc qui l’ont publié fin août en font la présentation sur leur site, mais sa traductrice Laure Hinckel en parle aussi dans cet entretien, ainsi que sur son site où elle publie ces jours-ci des extraits de son carnet de traductrice. Une plongée passionnante dans l’univers de l’auteur et les coulisses de la traduction ! Le magazine AOC publie aussi un extrait des 800 pages du roman (sur abonnement).

Et l’auteur dans tout ça ? Il sera à Vincennes demain, jeudi 19 septembre et à Paris le lendemain, vendredi 20 septembre, avant de se rendre à la Fondation Jan Michalski en Suisse dimanche 22 septembre, pour une série de rencontres (toutes les informations ici).

Autre lieu, autre auteur : la médiathèque Etienne Caux de Saint-Nazaire organise le jeudi 26 septembre une rencontre avec Wojciech Nowicki, écrivain polonais en résidence à la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs (MEET). Journaliste (il tient une chronique culinaire dans l’édition cracovienne du quotidien Gazeta Wyborcza et est l’auteur d’essais culinaires) et commissaire d’expositions photographiques (il est aussi co-fondateur en 2005 de la fondation Imago Mundi dédiée à la promotion de la photographie), il a été membre du jury polonais du Prix littéraire de l’Union européenne cette année.

Il est l’auteur en 2013 de Salki (Greniers ; lauréat du Prix Littéraire Gdynia dans la catégorie essais) : « Ce récit de nombreux voyages est autant une flânerie dans l’espace que dans le temps. Nowicki extraie du passé l’histoire de sa famille originaire des confins Est de la Pologne et victime des déplacements forcés de population à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. En relatant leurs souvenirs, leurs craintes et leurs griefs, il dépeint un tableau universel du déracinement, de la nostalgie et de la peur » (MEET). L’édition anglaise du livre le range aux côtés de Perec, de W.G. Sebald et de Kapuściński, et comporte un éloge d’un autre écrivain-voyageur, Andrzej Stasiuk. Si ce livre n’est pas (encore) traduit en français, on peut lire Nowicki en français dans l’ouvrage Ewa et Piotr publié l’année dernière aux éditions Noir sur Blanc, livre du photographe italien Lorenzo Castore dont Wojciech Nowicki a signé les textes.

Auteur du recueil de nouvelles La fièvre (publié en mars aux éditions Mirobole), le photographe et correspondant de guerre hongrois Sándor Jászberényi aime chroniquer en images sur son compte Instagram la ville du Caire, où il s’est installé. Sa traductrice française Joëlle Dufeuilly présentera le livre à l’Institut hongrois à Paris, le 25 septembre (détails ici). Télérama le présentait cet été dans leur Cercle Polar, une vidéo à retrouver ici.

L’INALCO accueille, le 23 septembre, une rencontre avec Dimana Trankova et Andrija Matić, auteurs de deux dystopies parues cet été : La caverne vide (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov, aux Editions Intervalles) et L’Egoût (traduit du serbe par Alain Cappon, Serge Safran Editeur). La rencontre sera suivie d’une projection du film franco-bulgare Je vois rouge (qui, « au travers d’une quête personnelle et d’un récit familial, dévoile une partie de l’histoire de la Bulgarie et de la police politique du régime communiste », lit-on ici) et d’une table ronde sur les processus de lustration dans différents pays de l’espace post-communiste.

Pour terminer, une petite présentation du roman Le pays des pas perdus de l’écrivain albanais Gazmend Kapllani, à lire ou écouter sur France Culture (roman traduit du grec par Françoise Bienfait, paru aux éditions Intervalles en août).


Quelques idées pour refaire le plein de livres en septembre

Il semblerait que le phénomène de la rentrée littéraire touche aussi un peu la littérature d’Europe centrale et orientale en français ! Voici quelques uns des titres qui vont sortir au fil du mois. J’en oublie certainement, il suffit de me les signaler dans les commentaires pour que je les rajoute à la liste.

Commençons par la Hongrie : le 4 septembre, Cambourakis publie Le dernier loup de László Krasznahorkai (traduction par Joëlle Dufeuilly), « réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final ». Le 12 septembre, chez Albin Michel, publication du premier volume du Journal de Sándor Márai (traduction par Catherine Fay) qui, couvrant Les années hongroises 1943-1948, « met en lumière des passages plus personnels de l’œuvre littéraire où se déploient la causticité et la clairvoyance de Sándor Márai »

Deux titres aussi pour la Pologne : Zygmunt Miłoszewski (géniteur de l’ex-procureur Szacki dont les aventures sont publiées chez Mirobole) publie Te souviendras-tu de demain ?, « son ouvrage le plus personnel, devenu aussitôt la meilleure vente de l’année en Pologne » chez Fleuve Editions le 5 septembre. Même jour, aux Editions Noir sur Blanc, La Fabrique de papier tue-mouches, d’Andrzej Bart, « roman dérangeant, […] interrogation sur la responsabilité historique » avec pour cadre l’Holocauste en Pologne (traduction par Eric Veaux).

Arrivant de Slovaquie via Agullo Editions, Il était une fois dans l’Est, d’Árpád Soltész, « tableau noir et âpre des brutales années 1990 et du capitalisme sauvage qui a suivi la chute du communisme » sortira le 19 septembre (traduction par Barbora Faure).

Une nouvelle publication aussi de Roumanie, Solénoïde, « chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu », « roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka », « long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence », sera publié par les Editions Noir sur Blanc dès le 22 août (traduction par Laure Hinckel).

Alma Editeur publie le 29 août La symphonie du Nouveau Monde, de l’auteure d’origine tchèque installée en France Lenka Horňáková-Civade, portrait de destinées entre la Tchécoslovaquie, Marseille et le Nouveau Monde, dans le « tumulte terrible et merveilleux » de l’année 1938.

Comme d’habitude, un petit retour en arrière pour signaler les nouvelles publications qui m’ont échappé ces derniers mois. En juin, les Editions de l’Arbre Vengeur publiaient Opium de Géza Csath : ces « nouvelles, tantôt oniriques, tantôt réalistes, nous offrent le spectacle d’une folie qui annonce un siècle tout entier placé sous ce signe » (traduit du hongrois par Éva Brabant Gero et Emmanuel Danjoy). Toujours en juin, aux Editions Intervalles, La caverne vide de Dimana Trankova, suivi de trois poèmes inédits de Khristo Botev, dystopie dans une Union européenne en miettes après une Troisième Guerre mondiale, mais aussi « ode à l’espoir, à cette force intérieure qui peut demeurer, envers et contre tout, malgré le contrôle omniprésent et les systèmes nés pour broyer ce qui leur résiste » (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov). Début août, aussi aux Editions Intervalles, un roman d’un auteur né en Albanie, mais dorénavant établi aux Etats-Unis et traduit du grec, Le Pays des pas perdus de Gazmend Kapllani, confrontation entre deux frères que tout oppose, « cristallisant à travers leur confrontation l’histoire chaotique des Balkans et de l’Europe des XXe et XXIe siècles » (traduit du grec par Françoise Bienfait).

Pour terminer, deux volumes de non-fiction : le 4 septembre sortira chez Gaïa Editions une invitation au voyage ou du moins à glisser un nouveau volume aux côtés de ceux de Paolo Rumiz ou de Ryszard Kapuscinski, avec La frontière, récit par l’écrivaine-anthropologue voyageuse norvégienne Erika Fatland de son Voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège : « quatorze États et plus de vingt mille kilomètres en longeant LA frontière, la plus longue au monde, celle de la Russie avec l’ensemble de ses voisins » (traduction par Alex Fouillet). Et en juillet paraissait aux Editions Non Lieu La Moldavie à la croisée des mondes, ouvrage de Josette Durrieu et Florent Parmentier, une ancienne sénatrice et un universitaire qui « apportent un certain nombre d’informations qui permettront aux lecteurs de se faire une idée des enjeux moldaves, enjeux qui dépassent son cadre national et interroge l’identité européenne » (un complément parfait pour ceux et celles qui auraient envie d’en savoir plus sur ce pays avant ou après avoir lu L’empire de Nistor Polobok).


Vera Moutaftchiéva – Moi, Anne Comnène

HPIM4994Rares sont les femmes du Moyen Age à être passées dans l’Histoire, encore plus rares celles qui ont pu prendre la plume pour écrire leur avis sur le monde autour d’elles. Hildegarde de Bingen, religieuse, compositrice et femme de lettres (1098-1179) de la région du Rhin en est une. Plus loin au sud-est, à Constantinople, alors encore capitale de l’empire byzantin, Anne Comnène en est une autre.

Née dans la pourpre en 1083, décédée environ 70 ans plus tard dans un monastère (l’année de sa mort n’est pas certaine), son nom ne figure pas dans la liste des empereurs Comnène qui se succédèrent pendant une centaine d’années à partir de la fin du XIè siècle. Mais s’il a laissé sa marque dans les annales, c’est parce que cette femme d’une grande érudition est elle-même l’auteur d’une des sources de l’époque, l’Alexiade, histoire apologique du règne de son père l’empereur Alexis Ier Comnène.

Femme de pouvoir, femme de lettres, fille d’empereur : voilà les aspects publics de cette personnalité iiren00001p1exceptionnelle des XIè et XIIè siècles byzantins. Dans Moi, Anne Comnène, l’auteur bulgare Vera Moutaftchieva reprend ce personnage mais pour s’intéresser à sa vie privée dans un enchevêtrement très réussi de faits et de fiction. Ce faisant, Moutaftchieva adopte un style narratif inattendu mais qui fonctionne vraiment très bien, en faisant se suivre les points de vue : le roman commence donc avec le récit par Irène Doukas, mère d’Anne Comnène, de la naissance de son premier enfant, et continue avec ceux d’Anne Dalassène (mère d’Alexis), d’Anne Comnène elle-même, de sa servante Zoé, de Marie de Bulgarie (mère d’Irène Doukas) et ainsi de suite, l’une reprenant le fil de la narration là où l’autre l’a laissé, et toutes ensemble tissant l’histoire de la vie entière d’Anne. C’est vraiment très bien fait, et j’ai apprécié la maîtrise de l’écriture (minutieuse, tout comme la traduction) mais aussi le fait que Moutaftchieva invente, derrière ces personnages aujourd’hui figés dans des mosaïques et des pièces de monnaie, des pensées, des désirs, des frustrations qui les rendent très vivants.

Ces récits gagnent, de plus, par le fait que toutes ces femmes (et ce ne sont que des femmes) s’expriment à la première personne en parlant mi à elles-mêmes, mi à nous, lecteurs silencieux. Tout cela donne une impression d’immédiat, de véracité, qui engage le lecteur dès le début. Mais c’est une impression à mon avis volontairement un peu trompeuse.

Vera Moutaftchieva met beaucoup d’espièglerie dans l’invention de ses personnages. Il suffit de voir comment ces femmes aiment à contredire ou corriger ce qu’a dit la précédente lorsque vient leur tour de parler. Il suffit aussi de voir comment Moutaftchieva joue avec la principale source sur Anne Comnène – l’Alexiade – en en citant des passages pour les faire aussitôt déconstruire par leur auteur, qui nous rappelle que « le lecteur est (…) obligé d’avoir à l’esprit les règles de l’apologie ». Plutôt que le portrait flatteur de son père ou de son mari qu’on trouve dans l’Alexiade, l’Anne Comnène de Vera Moutaftchieva porte un regard empreint de sarcasme à la fois sur son entourage, et sur l’opinion qu’elle en a donné dans son œuvre. Ceci dit, cette Anne Comnène romancée est peut-être plus franche, mais pourquoi faudrait-il davantage la croire ?

Malgré cela, s’il fallait une dernière raison pour dire qu’il faudrait pouvoir trouver ce livre plus facilement sur les rayons des libraires, il est certain que Moi, Anne Comnène repose sur un squelette très véridique de l’histoire de cette période, telle qu’elle est connue par les historiens aujourd’hui. L’approche de Moutaftchieva renverse les points de vue en faisant passer au second plan les événements qui remplissent normalement les pages des livres d’histoire. Mais ce sont pourtant bien ces batailles contre les ottomans ou les croisés, et ces luttes politiques et théologiques, qui apparaissent aussi au travers des lignes. J’étais d’ailleurs vraiment surprise, en feuilletant les pages de A short history of Byzantium de J.J. Norwich (excellent, par ailleurs) sur les Comnène, de voir les mêmes faits, les mêmes anecdotes, les mêmes descriptions des personnages et de leurs relations, ressortir, que j’en venais presque à me demander qui s’était inspiré de qui, l’historien Norwich de l’écrivain Moutaftchieva ou vice versa.

Dommage, dommage, que de ses deux seuls livres traduits en français l’un soit épuisé et l’autre publié par une maison d’édition bulgare. Pour ma part, j’aimerais vraiment lire davantage des livres de Vera Moutaftchieva.

moutaftchieva

Vera Moutaftchieva n’était en fait pas juste écrivain, mais était d’abord historienne spécialiste de la période ottomane dans les Balkans, puis à partir de 1989 essayiste. Née en 1929 à Sofia et décédée en 2009, elle est très largement connue dans son pays d’origine, tant pour ses romans et essais que pour les quatre volumes de son autobiographie, et était membre de l’Académie des Sciences et des Arts de Bulgarie. Danièle Stantchéva livre ici une version abrégée de la vie de cette femme qui semble avoir elle aussi été remarquable, tant pour son érudition que pour sa force de caractère. De ses livres, Le Prince errant a été traduit par Claude Guilhot pour Stock en 1988 (bon courage pour le trouver), et Moi, Anne Comnène, publié en 2007 par Gutenberg à Sofia (même chose).

Vera Moutaftchiéva, Moi, Anne Comnène (1991). Trad. du bulgare par Marie Vrinat. Sofia, Maison éditrice Gutenberg, 2007.

Moi, Anne Comnène est la deuxième étape de mes Voyages au gré des pages. La prochaine escale me fera aussi un peu remonter dans le temps, cette fois dans la Roumanie du XIXè siècle.


Victor Paskov – Ballade pour Georg Henig

PaskovLa première incursion en terre bulgare de ce blog m’a amenée dans un endroit à la fois précis et universel. Précis, parce qu’il s’agit de quelques rues d’un quartier pauvre de Sofia ; universel, parce que l’Art, le Beau, sont l’aune à laquelle sont mesurées les actions des hommes qui le peuplent. Universel aussi parce que, quoique narrée par un adulte, l’histoire porte la marque de l’enfance et du regard émerveillé et merveilleux que porte un jeune garçon sur le monde qui l’entoure.

Fils d’un père issu d’une lignée de musiciens valaques et d’une mère rejetée par sa famille d’anciens grands propriétaires terriens, Victor est tôt destiné au violon – rêves de succès musical qui, le narrateur devenu adulte n’en fait pas mystère, n’ont abouti à rien : à rien, sauf à une amitié courte mais fondamentale avec un vieux luthier tchèque. Entre l’enfant à l’esprit ouvert et le vieil homme porteur de valeurs d’un autre temps, le courant passe à merveille, l’un inspirant à l’autre un nouvel et dernier souffle de vie, l’autre fournissant au premier une belle leçon d’art et de vie.

Une histoire d’amitié telle que la leur est exceptionnelle dans n’importe quel contexte, mais d’autant plus pour les protagonistes de la Ballade pour Georg Henig qu’ils font partie de ceux que le nouveau communisme bulgare a oublié dès son début. Nous sommes dans les années 1950, et le manque de travail et de reconnaissance, l’alcoolisme, les déceptions, les préjugés, quelque fois la pure méchanceté, font le quotidien du quartier.

Malgré leur similarité dans la pauvreté, la rencontre entre l‘enfant Victor et le luthier Georg Henig est celui de deux mondes très différents. Georg Henig, né dans la Bohême des années 1870 et arrivé en Bulgarie 40 ans après pour y développer l’art de la lutherie, vit encore dans un ancien monde éloigné et idéalisé, où l’art est élevé bien au-dessus de toute considération matérielle. C’est un anachronisme dans le monde des adultes qui entourent Victor, les uns trop préoccupés par les soucis et les espoirs déçus du quotidien, les autres (anciens élèves du luthier) à la fois plus aisés matériellement et appauvris spirituellement par leur poursuite de la richesse.

L’opposition entre ces deux mondes, le spirituel et le matériel, est aussi représentée par l’élaboration de deux objets qui accompagne presque tout au long du livre l’amitié du garçon et du vieil homme : d’un côté, la création par le luthier aux mains rendues tremblantes par l’âge d’un ultime violon aux formes grotesques mais au son extraordinaire, « argentin et éthéré, comme une fine toile d’araignée », un violon créé pour la gloire du métier de maître. De l’autre, un buffet, fabriqué de toutes pièces par le père du Victor, brillant trompettiste passé momentanément menuisier pour fabriquer ce meuble tant désiré par sa femme, ce buffet-revanche contre le monde étriqué qu’elle subit comme une offense.

Le violon au bois ancien travaillé avec amour, et le buffet au bois violenté à grands coups de rabot, sont l’occasion pour Henig/Paskov de chanter le dévouement total du vrai artiste à l’objet d’art qu’il crée. En même temps, il n’y a pas de dichotomie facile : le bois malmené du buffet, symbole d’une sorte d’abdication face à la misère, devient tout de même un objet à la gloire certes éphémère, mais tangible, ainsi que la représentation d’une petite victoire d’un homme assez fier pour ne pas s’abandonner à la misère qui l’entoure. Le rôle du personnage de Henig est, lui aussi, finalement pas si aisé à définir : oui, il ouvre les portes d’un nouveau monde à Victor, mais il est aussi oublié, complètement, à deux reprises, par Victor et sa famille.

L’histoire n’est pas la seule raison d’apprécier la Ballade pour Georg Henig : le style, quelque fois inégal – j’ai moins apprécié les quelques élans mystiques – et la capacité de Paskov à croquer en peu de mots des pans entiers de vies, rendent aussi la lecture très vivante. On en apprend finalement peu sur Victor, mais c’est un plaisir de découvrir les rues et les personnages de son quartier à travers les yeux de l’enfant et le style de l’écrivain. Victor, enfant de cinq ans qu’on retrouve ensuite à douze ans, a tous les sens en éveil lorsqu’il décrit les « sonorités merveilleuses » du pauvre quartier, les nuages blancs s’envolant du tablier du boulanger sur le pas de sa porte, les odeurs de vernis, de colle et de bois de l’atelier du luthier, ses mains « calleuses et chaudes », et son bulgare hésitant ponctué de « oy » d’émotion et de « aïe » d’affliction.

Henig lui-même est auréolé de magie, « gnome » au corps rendu difforme par la maladie, personnage d’un autre temps et d’un « pays lointain et inconnu ». C’est un personnage incongru et s’il m’a plu, c’est aussi parce qu’il m’a rappelé l’histoire d’un autre musicien tchèque transplanté loin de ses terres d’origine pour développer dans un pays peu réceptif la culture musicale de son pays (l’histoire de Jan Jahoda dans A Tale of Two Worlds de l’écrivain croate de la fin XIXe Vjenceslav Novak) : combien d’autres musiciens tchèques se sont-ils retrouvés perdus dans la littérature des pays slaves du sud ?

Ballade pour Georg Henig est la première étape de mes Voyages au gré des pages, et je remercie les éditions de l’aube pour l’envoi de ce livre inspirant, attachant, et qui m’a semblé avoir traversé les presque 30 ans depuis sa parution sans prendre une seule ride.

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Dans son introduction, la traductrice Marie Vrinat décrit Victor Paskov comme « une personnalité contradictoire, torturée par ses aspirations au beau, à l’art, à la musique, à l’amour, au sublime, mais aussi par ses démons de l’alcool, de la frustration, d’une colère difficilement maîtrisée, d’une position politique pas toujours rationnelle, ni expliquée, et qu’on lui a reprochée. » Né en 1949, décédé presque 60 plus tard, Victor Paskov aura vécu de la musique et de la littérature presque toute sa vie, mais aura aussi souffert des vicissitudes et désillusions de la vie dans le monde communiste : ses romans, souvent d’inspiration autobiographique, retracent entre autres ses expériences en Allemagne de l’Est où il suit un cursus musical mais peine à trouver du travail. Il vit en France entre 1990 et 1992, période où il reçoit le prix Écureuil de littérature étrangère du salon du livre de Bordeaux. Il est l’auteur de scénarios et de plusieurs autres romans dont Allemagne, conte cruel est paru aux éditions de l’aube en 1998.

Victor Paskov, Ballade pour Georg Henig (1987). Trad. du bulgare par Marie Vrinat. Editions de l’aube, 2014.