Bekim Sejranović – Ton fils Huckleberry Finn

Lauréat, avec Nigdje, ni otkuda (Nulle part et de nulle part), du prix Meša Selimović pour le meilleur nouveau roman issu de Bosnie-Herzégovine, de Croatie, de Serbie et du Monténégro, l’écrivain Bekim Sejranović devait, avec Ton fils Huckleberry Finn, rejoindre l’année dernière le rang des écrivains contemporains post-yougoslaves traduits en français. Le temps et la pandémie ont joué au livre et à son auteur l’un de leurs mauvais tours, causant le report de la publication du livre alors que l’auteur lui-même décédait en mai dernier. C’est donc un livre orphelin que publient aujourd’hui les éditions Intervalles, description ironiquement apte pour ce récit où la relation au père absent est si importante.

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Slavenka Drakulić – Dora Maar et le Minotaure

Oui, aujourd’hui, j’en suis tout à fait certaine : ce qui m’a attirée dans la photographie, c’est la possibilité de décider. Mais si telle est la vérité, comment se fait-il que j’aie laissé tomber à la première occasion ? Pourquoi y ai-je renoncé ?

J’ai trouvé mon expérience de lecture de ce livre vraiment étrange, presque déroutante. De bout en bout, l’auteure de ce texte de fiction, Slavenka Drakulić, le présente comme la tentative d’une femme, Dora Maar, pour « enfin regarder [s]a vie avec une distance émotionnelle et temporelle ». Ces notes prises dans « un mystérieux cahier rédigé en croate » sont considérées – écrit Slavenka Drakulić la préfacière de son propre roman – comme « le point de départ à une autobiographie ». D’emblée, l’écrivaine mystifie donc ses lecteurs, en donnant à son roman la forme d’un texte autobiographique, supposément mis à la disposition de Slavenka Drakulić après le décès de son auteure (Drakulić l’écrivaine se présente alors comme S.D., éditrice du texte), mais un texte autobiographique fictionnel écrit au nom d’une personne qui a réellement existé.

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« Je ne traduis que les livres qui me plaisent » – Chloé Billon, prix INALCO 2020

La semaine dernière, je diffusais un entretien avec Marie Vrinat-Nikolov et Nathalie Carré, les deux fondatrices du prix INALCO de traduction. Le prix était décerné pour la deuxième fois dimanche dernier, la lauréate étant Chloé Billon pour sa traduction de l’excellent Les turbines du Titanic, de l’auteur croate Robert Perišić (Gaïa, 2019).

Je m’en réjouis car j’ai été impressionnée par toutes les traductions que j’ai lues de Chloé Billon, très travaillées mais avec un résultat extrêmement fluide et qui rend bien le caractère très moderne des textes.

Le jury du prix rejoint visiblement mon point de vue car, selon lui (d’après Livre Hebdo), Chloé Billon « a su particulièrement bien reproduire la complexité du roman en français, notamment l’oralité du texte, son écriture cinématographique, la diversité des registres et des points de vue et le passage rapide d’un registre à l’autre, les nombreux néologismes, les flux de conscience ».

Je me réjouis aussi du prix parce que non seulement j’ai publié, il y a un mois, ma chronique de Les turbines du Titanic (à retrouver ici), mais aussi parce que j’ai rencontré Chloé Billon par écrans interposés il y a juste deux semaines. Dans l’entretien qui a résulté de notre rencontre, nous avons parlé de son métier de traductrice littéraire, mais aussi et surtout de deux romans publiés au cours des deux dernières années et dont elle a signé la traduction : Les turbines du Titanic et le tout aussi excellent Adios cow-boy, d’Olja Savičević. Elle évoque au passage les dialectes de la côte dalmate (variantes du croate, mâtinées d’italien, « les dialectes sont restés très vivants là-bas ») et les défis de traduction qu’ils représentent, les avantages de traduire des auteurs contemporains, la (les) génération(s) perdue(s) dans l’espace post-yougoslave, sur les spécificités de la littérature croate, et sur ses nouvelles traductions qui paraitront dans les mois à venir.

Pour ma part, j’y mentionne également deux autres de ses traductions récentes, Blue Moon de Damir Karakaš (« un auteur qui travaille avec une écriture extrêmement sobre, pour en dire le plus possible avec le moins de mots possible ») et Le piège Walt Disney de Zoran Ferić (« un maître de l’humour noir tout à fait reconnu en Croatie »), que j’ai chroniqués ici et respectivement.

Pour écouter l’entretien, cliquez sur l’image, l’enregistrement s’ouvrira dans une nouvelle fenêtre.


Robert Perišić – Les turbines du Titanic

Attendre, attendre l’arrivée miraculeuse des investisseurs… La politique se limite à ça ici.

Ce serait pas une arnaque, des fois … intervint Skender.

On n’est pas venus ici pour déconner, dit Oleg. C’est pas exactement la porte à côté.

La ville de N. a la triple distinction d’être décrite comme un « trou paumé » par ceux qui y vivent et ceux qui y passent, d’appartenir à une aire géographique caractérisée entre autres par le fait qu’on y boit de la rakija, et d’être la ville au cœur de ce roman contemporain, cynique et drôle, sensible et très réussi.

La ville de N. est devenue encore plus un « trou paumé » depuis l’arrêt de l’usine locale de turbines pour centrales électriques, mais elle va se retrouver de manière inattendue au centre d’une toile qui va la relier tant aux régimes sous embargo du Moyen-Orient qu’aux galeries d’art branché londoniennes. Les araignées qui tissent cette toile, ce sont d’abord Oleg et Nikola, deux cousins aux intentions pas du tout nettes : pour exécuter une commande clandestine par un Colonel hors-la-loi de turbines vieux modèle, il leur faut remettre en marche cette usine après de longues années d’inaction, avec l’aide d’ex-ingénieurs au chômage recrutés devant le petit magasin d’alimentation générale du coin. Ce plan assez barré va plutôt bien marcher, jusqu’à ce qu’il se heurte à un gros hic de dimension internationale, l’auteur laissant le soin à ses lecteurs de chercher les ressemblances avec des événements réels de ces dix dernières années.

La première partie – la plus longue – s’intitule « Inventaire industriel ». Autant que l’histoire d’une usine qui se remet en marche dans une ville où il ne s’est pas passé grand-chose depuis longtemps, c’est bien d’un inventaire des personnages et des destinées qui, à N., vont se retrouver embarqués dans l’histoire d’Oleg et de Nikola, qu’il s’agit. Parmi eux, on trouve d’abord Sobotka, l’ingénieur un temps comparé à Walesa pour avoir mené une grève dans les années 1980, et aussi parce qu’il en avait la moustache. C’était l’époque du socialisme mais cette époque a pris fin, ici comme dans beaucoup d’autres endroits, sauf qu’à N. et ses alentours cette période s’est terminée avec une guerre qui a laissé Sobotka non seulement sans emploi, mais aussi sans famille. L’arrivée d’Oleg et de Nikola, leur proposition d’investissement, est comme un cadeau tombé du ciel et ramassé avec certes un peu de méfiance, mais ramassé quand même. C’est vrai aussi pour les acolytes de Sobotka comme Branoš, ou encore Erol. Ces derniers sont beaucoup plus jeunes mais ils ont aussi leur passé et, peut-être encore plus que pour Sobotka, ce passé est marqué par la guerre – là aussi, Perišić suggère plutôt qu’il n’écrit en toutes lettres de quel pays, et de quelle guerre il s’agit.

Perišić a beaucoup d’empathie pour ses personnages, le genre de personnes auxquels, dans la « vraie vie », on ne ferait peut-être pas beaucoup attention parce qu’ils n’ont plus vraiment de rôle dans la société. Ils portent sur leurs épaules le poids non seulement du chômage, mais aussi de n’avoir pas su quitter leur ville quand il était encore temps. Outre le portrait que fait Perišić de chacun de ses personnages pris au piège d’une réalité qui s’est effondrée autour d’eux, j’ai apprécié la manière très lisse de l’auteur de passer la balle d’un personnage à un autre, de nous donner le temps de faire connaissance avec leur histoire et d’en faire entrer de nouveaux dans la ronde, tout en gardant l’œil sur le développement de l’affaire des turbines.

Même Oleg et Nikola dans leur rôle de trafiquants, sont dépeints avec leurs failles – surtout Nikola, moins compétent que son cousin pour ce qui est de s’insérer dans le monde « fric – business – classe affaires » des gagnants douteux de la transition post-socialiste.

Et voilà, j’ai tombé le masque, tout est révélé au grand jour – je suis juste un mensonge de plus qu’on leur a fait gober. C’était dur d’être planté là, comme un étranger, et j’avais honte. De quel droit suis-je ici, de quel droit est-ce que je parle ? J’ai cru qu’ils allaient me mettre en pièces, ou alors, c’est le coupable en moi qui l’a pensé.

Les femmes sont moins nombreuses, mais elles ne sont pas en reste dans ce roman. Si elles s’avancent en catimini pour prendre leur place dans la première partie, c’est surtout dans la deuxième et la troisième (« Les turbines du Titanic » et « London calling ») qu’on les voit déployer pleinement leurs ressources. Šeila et Nedra, cabossées à leur manière, et Lipša la plus battante, sont aussi des facettes de la société que dépeint Perišić, une société où l’on a le choix entre la nostalgie d’un système socialiste disparu et le capitalisme sauvage où tout est à acheter pour ceux qui en ont les moyens et l’ambition.

Vendues aux uns comme un investissement capitaliste, aux autres comme un retour à l’utopie auto-gestionnaire, l’histoire des turbines et de l’usine de la ville de N. prend dans ses dernières pages un nouveau et surprenant virage, comme si les cartes des destinées distribuées avant l’entrée en scène d’Oleg et de Nikola étaient rebattues et redistribuées après la disparition d’Oleg, pour le meilleur et pour le pire.

Les turbines du Titanic figure parmi les six titres retenus pour le Prix Inalco de la traduction qui sera remis lors du festival Vo-Vf le 4 octobre (les cinq autres titres sont listés ici). Ce sera la deuxième édition du prix, qui avait été décerné l’année dernière à Maud Mabillard pour sa traduction de Zouleikha ouvre les yeux de Gouzel Iakhina (traduit du russe). Le prix de la traduction Inalco est en effet « destiné à mettre en avant la qualité du travail d’un traducteur ou d’une traductrice ainsi que la richesse de littératures parfois encore peu connues du grand public » (d’après le site). Au risque de me répéter car j’avais déjà écrit la même chose en conclusion de ma chronique d’Adios cow-boy, Chloé Billon (qui m’a envoyé cet exemplaire du livre) nous livre ici encore une belle traduction toute en fluidité, qui sert parfaitement ce roman profond et surprenant sur une société à la fois fragile et endurante.

  • Retrouvez ici [clic] mon entretien avec Chloé Billon, lauréate du deuxième Prix Inalco de la traduction!
  • Et retrouvez ici [clic] mon entretien avec Marie Vrinat-Nikolov et Nathalie Carré, fondatrices du Prix Inalco!

Les turbines du Titanic est le deuxième roman de Robert Perišić (après Naš čovjek na terenu, traduit en anglais sous le titre Our man in Iraq), mais son premier à être traduit en français et pour ma part je sais que je serai au premier rang des lectrices si jamais ce premier roman est traduit en français. Les turbines du Titanic est, après Adios cow-boy, le deuxième livre que je présente dans ma petite série sur la littérature croate d’aujourd’hui. Le troisième et dernier livre est lui aussi d’un auteur très contemporain, mais apportera un changement de perspective car il s’agit d’un roman français, sur l’éclatement de la Yougoslavie : Demain la brume, de Timothée Demeillers.

Robert Perišić, Les turbines du Titanic (Područje bez signala, Sandorf 2014). Traduit du croate par Chloé Billon. Gaïa Editions, 2019.


Olja Savičević – Adios cow-boy

Parmi les autres graffitis que je trouve dignes d’intérêt, il y en a un en haut, près de la voie ferrée, dans la maisonnette qui était autrefois une salle d’attente, et sert à présent de chiottes – de toilettes publiques sauvages. C’est le dessin d’un jeune cow-boy à taches de rousseur, souriant, qui chevauche un vieux Zico, 50 cm³, vers le coucher du soleil. En dessous, il est écrit : DANIJEL R I P LA-BAS S’EN VONT LES COW-BOYS.

Dans un entretien pour Café Babel en 2011, Olja Savičević reconnaissait que Adios cow-boy n’était pas le genre de livre sur lequel les agences de tourisme croates pourraient vouloir se reposer : « le roman souligne la disproportion entre [la] vie paradisiaque [du sud de la Croatie] et la vie des résidents permanents, qui tient plutôt de l’enfer sur terre », dit-elle avant d’ajouter que « ceux qui s’intéressent vraiment à la Croatie et à l’Europe de l’Est méridionale ne trouveront pas la vérité dans les guides touristiques ou les média dominants. Ils la trouveront dans les livres. »

Adios cow-boy est, en effet, le roman d’une vérité croate – celle d’une vie d’aujourd’hui vécue dans l’envers du décor touristique – en même temps qu’il est un adieu tendre et vivement coloré à un frère, à des souvenirs communs et à une enfance qui n’a pas rempli ses promesses. Lire la suite »


Croatie : Quelques voix d’aujourd’hui

En octobre dernier, j’avais chroniqué Le piège Walt Disney, de Zoran Ferić, un recueil de nouvelles singulières, absurdes et parfois touchantes, qui venait tout juste de paraître en français. Au mois de mai cette année, c’était au tour de Blue Moon, de Damir Karakaš, portrait d’un jeune paumé de Zagreb à la fin des années 1980, sorti en français juste avant le confinement.

Le point commun entre ces deux livres ? Tous deux traduits du croate par Chloé Billon (mon entretien avec Chloé Billon sur ce lien), ils montrent aussi la diversité et la qualité de la création littéraire croate contemporaine (le premier est paru en 1996, le second en 2014).

Mes deux chroniques à venir continuent ce filon, avec deux excellents romans croates très contemporains, tout récemment parus en français, et qui confirment le talent de leur traductrice : il s’agit d’Adios cow-boy d’Olja Savičević (qui paraît en français jeudi prochain chez JC Lattès), et Les turbines du Titanic de Robert Perišić (paru l’année dernière chez Gaïa).

S’il fallait trouver un autre lien entre ces deux livres, c’est bien facile : leurs deux auteurs sont nés à Split, ville adriatique, ville historique et ville touristique dont Olja Savičević nous montre une autre facette dans son roman.

Ces deux romans ont aussi en commun ce dont ils ne parlent pas : on y trouve un peu de la Yougoslavie, et beaucoup de l’après-Yougoslavie, mais la guerre n’y figure pas, ou très peu. Le troisième roman dont je parlerai fait tout le contraire, et ce n’est sûrement pas anodin que ce soit l’œuvre d’un auteur français, plutôt que croate. Demain la brume est le troisième roman de Timothée Demeillers : son premier se déroulait à Prague, son second dans sa ville natale d’Angers. Pour son troisième, il croise l’Ouest et l’Est en faisant le portrait de quatre jeunes français, serbes et croates ou yougoslaves, au tout début des années 1990.

Mais avant d’en dire davantage sur ce roman français, place à Adios cow-boy, dès mercredi sur ce blog.


Damir Karakaš – Blue Moon

Après Focşani et Belgrade, mon troisième arrêt sur le trajet Odessa-Trieste est, sans surprise, Zagreb. Souvenez-vous que je vous ai proposé ce trajet uniquement pour « raccompagner » Paolo Rumiz chez lui à Trieste, à la fin de son périple « aux frontières de l’Europe ».

A Odessa, sur les bords de la mer Noire, Rumiz décrit comment, sous « une lune en forme de ballon de rugby » flottent vers lui « les notes de Blue Moon » : une référence qui m’a tout de suite fait penser que le livre de Damir Karakaš m’attendait sur mes étagères. Le livre d’aujourd’hui a aussi un lien avec le livre précédent de mon « trajet » : là où le Timor mortis de Selenić prenait fin avec le tout-début de la Yougoslavie d’après-guerre, c’est avec le début de la fin de cette période que se termine le Blue Moon de Karakaš avec, à nouveau en arrière-plan, l’épineux sujet des relations entre Serbes et Croates.

En surface, les narrateurs de ces deux livres ne pourraient être plus différents – par leur éducation, leur milieu familial, leur personnalité – et pourtant ne sont-ils pas également dépassés par le monde dans lequel ils vivent ? Lire la suite »


Zoran Ferić – Le piège Walt Disney

Les Editions de l’Eclisse sont, à ma connaissance, toutes petites et toutes récentes. C’est au hasard d’un échange avec leur co-fondatrice Laura Karayatov que j’ai appris leur existence, et celle de leur plus récente parution, la deuxième au catalogue après un roman sur la culture du vélo, Les étoiles brilleront dimanche, de Benjamin Coissard (un troisième titre, L’évangile selon Nick Cave, d’Arthur-Louis Cingualte, est prévu pour février prochain). J’aurais pu l’interroger sur l’éclectisme de son catalogue, mais je vais ici me contenter de parler du recueil de nouvelles qu’elle m’a gentiment fait parvenir.

Le nom de Zoran Ferić ne parlera probablement qu’à une minorité de lecteurs francophones – et c’est normal car il s’agit là de son premier livre à paraître en français – mais il est bien connu en Croatie où, nous dit la traductrice Chloé Billon dans son introduction, il « a souvent défrayé la chronique » par son humour (« noir et grinçant ») ainsi que par son traitement (« singulier et sans fard ») de la sexualité, entre autres thèmes. Après avoir publié des nouvelles dans des journaux pendant une douzaine d’années, Zoran Ferić a publié son premier recueil de nouvelles, Le piège Walt Disney, en Croatie en 1996 (il est également professeur de littérature et préside l’Association des écrivains croates).

Que rajouter à ces éléments biographiques, sinon que j’espère que l’originalité de ce premier recueil lui permettra d’être mieux connu en France ? Lire la suite »