Ivo Andrić – Omer pacha Latas

La quatrième de couverture présente les personnages d’Omer pacha Latas comme les figures d’un échiquier – la reine, le fou, la tour, les soldats… En repensant à ma lecture, je me suis rendu compte que j’y voyais plutôt un de ces grands tableaux des siècles passés, présentant un grand thème – un paysage, un passage de la Bible, une bataille entre deux armées – mais dont l’intérêt réside en fait dans les détails nichés sur les routes et dans les maisons.

Le grand thème, ici, serait l’arrivée en Bosnie d’Omer pacha Latas et de son armée, « un grand événement non seulement pour Sarajevo mais pour toute la Bosnie ». C’est au mois d’avril d’une année dont on apprend plus tard qu’il s’agit de celle de 1850 qu’arrive ce séraskier du sultan, « le « mouchir » (maréchal) Omer pacha.

Lire la suite »

Elias Canetti – Die gerettete Zunge / La langue sauvée

La Bulgarie comme point de départ, et autres histoires de paradis perdu : livre 2/2

Es ist war, daß ich, wie der früheste Mensch, durch die Vertreibung aus dem Paradies erst entstand.

Il est vrai que, comme le tout premier homme, je suis né de l’expulsion du paradis.

Pour cette nouvelle édition des « Feuilles allemandes » organisée par Et si on bouquinait un peu ? et Livr’escapades, je savais que je voulais continuer à explorer le thème de l’allemand comme langue adoptée, plus ou moins en lien avec l’expérience de l’exil – et ce malgré tous les « vrais » auteurs allemands, autrichiens et suisses qu’ils ont rassemblé au cours des deux éditions précédentes … Voici d’ailleurs les liens vers les bilans de la deuxième édition (j’avais contribué L’ingrate venue d’ailleurs, d’Irena Brežná), et de la première édition (j’avais contribué Pigeon, vole, de Melinda Nadj Abonji).

La citation que j’ai mise en ouverture de ce billet est la dernière phrase de La langue sauvée, premier volume de l’autobiographie d’Elias Canetti : l’occasion de cette phrase est la visite que lui fait sa mère pour lui annoncer qu’il va devoir bientôt quitter Zürich, où il est si heureux, pour l’Allemagne. Cette scène se déroule il y a cent ans cette année ; Canetti a seize ans, et a déjà vécu à « Rustschuk » (ancien nom allemand de Roussé/Ruse, en Bulgarie où il est né), en Angleterre (Manchester – c’est là qu’il apprend l’anglais), en Suisse (Lausanne – c’est là qu’il apprend l’allemand), et en Autriche (Vienne – c’est là qu’il utilise son allemand). Canetti passera le reste de sa vie (1905-1994) entre ces différents pays.

Le comité Nobel, qui lui décerne le prix Nobel de littérature en 1981 « pour son œuvre littéraire caractérisée par l’ampleur des perspectives, par la richesse des idées et la puissance artistique », résume ainsi l’écrivain : « on peut dire que la langue allemande est la terre natale de Canetti, et est restée, malgré le nomadisme de sa vie, la langue dans laquelle il a écrit ses œuvres ».

Lire la suite »

Mihail Sebastian – La ville aux acacias

En écrivant La ville aux acacias, Mihail Sebastian voulait-il faire d’Adriana une héroïne unique, ou Adriana est-elle au contraire le condensé de centaines ou de milliers de toutes jeunes filles de la bourgeoisie provinciale de la Roumanie de l’entre-deux-guerres ? Et sous les traits de quelle héroïne littéraire faudrait-il se représenter Adriana, une fois passé le mariage qui clôt presque le roman ? Ce sont les questions que je me suis posées en relisant, pour ma série sur les auteurs classiques, ce roman paru en 1935 et publié il y a quelques semaines par Mercure de France, dans la traduction de Florica Courriol.

Ce beau texte, empli de poésie, oscille entre la langueur d’une vie a priori vouée à être sage, les émois sans conséquences d’une adolescente qui s’éveille à l’amour, et ceux plus risqués d’une sensualité qui se découvre et s’affirme avec toutes les conséquences qu’elle comporte. Lire la suite »


Laza Lazarević – Au puits. Scènes de la vie serbe

Les éditions Ginkgo ont récemment publié un recueil de nouvelles, Au puits, de l’auteur serbe le plus ancien que j’ai pu lire jusqu’ici. C’est avec ce livre et cet auteur – une belle découverte – que je commence ma série sur les auteurs classiques d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans à redécouvrir.

Laza Lazarević, né en 1851 à l’ouest de la Serbie et décédé prématurément à Belgrade en 1891, est l’auteur de neuf nouvelles dont cinq sont rassemblées dans le présent volume.

Ces cinq « scènes de la vie serbe » (pour citer le sous-titre du recueil) sont autant d’instantanés de la Serbie de son temps et surtout de la Serbie rurale dans les années précédant l’écriture de ces nouvelles (1879-1882). Ce sont aussi cinq textes d’une grande qualité d’écriture avec une grande souplesse dans le style, la construction et surtout la voix du narrateur. Lire la suite »


Redécouvrir les classiques

On ne présente plus ce coin de table française

Qui n’a pas, quelque part sur sa liste de lectures idéales, au moins un écrivain « classique », pioché quelque part dans la longue liste de noms qui s’étale entre Rabelais et Aragon, Mary Shelley et Virginia Woolf, ou Goethe et Thomas Mann ? Qu’on la pose en France, en Allemagne, en Roumanie ou en Pologne, la question recevra probablement une réponse similaire : tous ces noms sont connus, ils font partie du « canon » autant littéraire que scolaire.

J’ai souvent été frappée par les connaissances en littérature européenne des lecteurs et lectrices de l’« Est » de l’Europe, qui ont souvent lu et étudié à l’école (avec ou sans plaisir) les œuvres et les auteurs qui, en France, au Royaume-Uni ou en Allemagne, font partie de notre culture. Nous – à l’« Ouest » – ne leur rendons pas la pareille, ou très peu.

Hormis quelques exceptions bien traduites (Sándor Márai, Jaroslav Hašek et son brave soldat Švejk, Ivo Andrić et son Pont sur la Drina, Henryk Sienkiewicz…) mais dont la prééminence ne reflète pas la diversité des perspectives et des styles de leur pays et de leur époque, il n’est pas si courant de trouver des traductions en français des auteurs classiques hongrois, bulgares, serbes ou estoniens, que ce soit en librairie, dans la presse ou dans les cursus scolaires. Si l’on reformule la question au féminin, cela devient quasiment une cause perdue. Lire la suite »