Edna O’Brien – Les petites chaises rouges

little red chairs.jpegAu début, je ne savais pas trop par où commencer pour parler de ce livre, mais peut-être le plus simple est de dire qu’il est écrit par la grande écrivaine irlandaise Edna O’Brien et qu’il constitue, tout comme L’hiver des hommes de Lionel Duroy, une manière de transposer en littérature la guerre de Bosnie, vues « de l’extérieur ». C’est probablement leur seul point commun, car là où L’hiver des hommes relève davantage du documentaire fictionnalisé, le livre d’Edna O’Brien appartient sans aucun doute à la fiction même si, ici, la réalité sur laquelle s’appuie cette fiction transperce de part en part et dans toute son aspérité les pages de ce roman.

A Cloonoila, les habitants de cette petite bourgade irlandaise vivent leur vie habituelle, avec son train-train quotidien, son ennui, ses joies et ses tracas. C’est dans cet endroit un peu reculé et où tout le monde se connaît qu’apparaît un jour d’hiver « l’étranger », l’homme à la longue barbe dont l’accoutrement, les manières distinguées et réservées, l’érudition et l’accent étranger le rendent si distinct.

Long afterwards there would be those who reported strange occurrences on that same winter evening ; dogs barking crazily, as if there was thunder, and the sound of the nightingale, whose song and warblings were never heard so far west.

D’objet de curiosité, ce Dr. Vladimir devient rapidement une sorte de trophée, la ville entière tombant sous le charme de cet énigmatique expert on ésotérisme, « healer and sex therapist » : la ville entière, mais surtout Fidelma, presque quarantenaire, encore sous le coup de la faillite de sa boutique de mode et dévorée par le désir d’avoir un enfant. D’énigmatique, le personnage du docteur va cependant devenir sinistre à l’extrême, et c’est de manière inattendue et terrible que le destin de Fidelma va s’entremêler à celui des victimes du conflit bosnien.

Le rôle de cette guerre, et de son cortège d’atrocités et de traumatismes, est annoncé ici et là, notamment par le personnage de Mujo, le garçon de cuisine de l’hôtel chic du coin. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, la guerre de Bosnie est encore un traumatisme vivant dans leur chair et dans leur mémoire. Mais pour Fidelma, c’est un tout autre traumatisme, au départ entièrement privé, qui va l’emmener dans une trajectoire de collision brutale avec le traumatisme public des Balkans.

Elle ne pourra jamais se défaire de son association, si fortuite et pourtant si pesante, avec la Bosnie, parce qu’elle en est marquée physiquement et parce que d’autres la lui renvoient à la figure aux moments les plus inattendus. Cependant, elle s’exile, pour tenter de se soustraire à la curiosité et à la haine qui l’entourent, et se retrouve plongée parmi d’autres exilés venus des quatre coins du monde. C’est, en fait, un monde similaire à celui de Mujo et de ses collègues de l’hôtel de Cloonoila, celui que côtoyait auparavant Fidelma sans y prêter attention, et dont elle ignorait la précarité, le déracinement, mais aussi la confiance en une vie meilleure.

C’est avec le chemin qu’elle prend pour continuer sa vie, un chemin somme toute assez encourageant au vu des circonstances, que se termine le livre.

I am not a stranger here anymore.

J’ai beaucoup tardé à écrire à propos de ce livre, lu en juillet, en partie parce que j’ai eu tellement petites chaises rougesde mal à réconcilier le titre (qui comme le rappelle le paragraphe introductif renvoie aux chaises rouges disposées à Sarajevo en 2012 en commémoration des 11541 hommes, femmes et enfants décédés durant le siège de la ville entre 1992 et 1995) et le roman qui est et en même temps n’est pas un roman sur la Bosnie, tout comme il est et en même temps n’est pas sur un destin de femme, sur la culpabilité et l’innocence, sur l’exil, sur la maternité et la vulnérabilité qu’elle implique pour les femmes, en tant qu’individus et en tant que groupe. Le roman est sur tout cela à la fois, et ce n’est pas aisé d’accepter qu’il n’y a pas une clé de lecture, une thématique qui sera posée puis résolue pour le lecteur.

Est-ce que cela en fait le chef d’œuvre d’Edna O’Brien, comme l’écrit Philip Roth sur la couverture de l’édition anglaise du livre ? Je ne sais pas, mais cela ne veut pas dire que je suis mitigée par rapport au livre. Au contraire, beaucoup de choses m’ont plu dans le style, l’habileté de l’auteur à glisser ici et là un détail, une description qui tout de suite rendent vivant et identifiable un lieu ou une personne. L’empathie, aussi, envers ses personnages, même (voire surtout) parmi les seconds rôles : Dara, Mujo, sœur Bonaventure, la petite Mistletoe. Parmi les multiples voix qui font ce roman, c’est finalement celle de Fidelma qui reste la plus énigmatique pour moi, tellement elle s’exprime peu à la première personne.

edna o brien

D’Edna O’Brien, je n’avais lu jusqu’ici que son premier livre, The Country Girls, écrit 55 ans avant Les petites chaises rouges. Le style, le contexte ont changé mais j’ai retrouvé dans Les petites chaises rouges cet engagement et cette volonté de mettre le doigt sur les manquements du monde. A la parution du roman en 2015 (2016 pour sa traduction française), le procès à la Haye de Radovan Karadzic (qui inspire celui du docteur) était encore en cours.

Edna O’Brien, The little red chairs (Faber & Faber, 2015). Traduction française : Les petites chaises rouges, Sabine Wespieser, 2016.

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Jurek Becker – Sleepless Days

119717Après The File, voici le récit d’une quête bien différente dans l’Allemagne de l’Est des années 1970. Ecrit à l’origine en allemand, le livre est traduit en anglais mais pas en français (une traduction possible du titre : Jours sans sommeil).

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Simrock, marié, père d’une fille, professeur d’allemand et d’histoire et heureux locataire d’un deux-pièces, mène en apparence une vie très anodine. Ceci jusqu’au jour où, à la première page du livre et à l’âge de 36 ans, il ressent une douleur du côté du cœur.

 

Plus que l’inquiétude face à l’approche de la mort, c’est le début d’une longue prise de conscience du mal-être qui l’habite : il n’est pas très heureux avec sa femme, sa fille est assez distante, son travail et sa vie lui paraissent vide de sens. Tout à coup, il prend peur à l’idée qu’à moins de tout reprendre par le début, le reste de sa vie s’écoulera de la même manière, et il décide de reprendre son destin en main pour se construire une vie qui a du sens.

Sauf qu’à Berlin-Est à l’époque du régime communiste, où vit Simrock, tout petit changement d’habitude peut vite avoir l’effet d’une rébellion, tant les habitants sont priés de ne pas trop réfléchir et de se plier aux décisions prises pour eux, que ce soit dans leur vie personnelle (les listes d’attente pour les appartements), professionnelle (les programmes scolaires trop chargés pour que professeurs ou élèves aient le temps de développer leurs propres idées) ou de citoyen (le droit ou non de traverser la frontière pour s’installer autre part).

En décidant de se prendre en main, Simrock met donc le doigt dans un engrenage où, ayant cassé le mur pour voir ce qu’il y a derrière, il s’aperçoit qu’il y en a toujours un autre, puis un autre, et un autre, qu’il lui faut démolir pour obtenir un semblant de liberté et d’individualité.

L‘effort de Simrock est mené de front avec celui de devenir un être humain tout simplement, tant il se paraît avoir été dénué de sentiments pendant son existence.

It was this unconditional aspect that accounts for his unhappiness, a disregard for himself as an individual that for many years he had not admitted to himself.

Le livre est narré à la troisième personne, par un observateur extérieur à Simrock. Simrock lui-même apparaît au début du livre comme un observateur très détaché de ses propres sentiments, presque cartésien dans sa manière d’analyser ses pensées, ses émotions, ses actions. Pour lui, il faut tout reprendre depuis le départ, et même les bases doivent être sondées pour être sure qu’elles sont les bonnes.

The first thing to do, Simrock told himself, in order not to be at the mercy of future events like a leaf in the wind, was to draft a kind of plan for the new start. 

Sleepless Days est un récit silencieusement courageux, où les actes de bravoure sont d’autant plus frappants qu’ils prennent place surtout dans l’esprit d’un homme. Écrit en 1978, c’est aussi un portrait sur le vif et vu de l’intérieur de l’Allemagne de l’Est, très différent du The File de Timothy Garton Ash : pas de dénonciations, ni de police secrète, juste la main lourde de l’administration qui s’abat pour punir. Le livre se termine alors que Simrock, déchu de son poste, attendant la sortie de prison de sa nouvelle compagne, commence à reconnaître que de telles pertes constituent pour lui une petite victoire, même si rien n’a changé autour de lui.

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Né en Pologne vers 1937 (sa date de naissance exacte n’est pas connue, ayant été falsifiée par son père pour lui éviter la déportation, puis oubliée), Jurek Becker survit au ghetto de Lodz, et aux camps de Ravensbrück et Sachsenhausen avant de s’installer avec son père à Berlin (Berlin-Est). Scénariste, il écrit Jakob der Lügner, dont il tire aussi un roman (1969 ; traduit en français sous le titre Jacob le Menteur). Le roman et le film obtiennent tous deux un grand succès (Ours d’Argent au festival de Berlin pour le film, prix Charles Veillon en Suisse et Heinrich-Mann-Preiss en RDA pour le livre). Suivent d’autre scénarios et romans, certains écrits après son départ de la RDA en 1977 (certaines sources parlent de son refus de se plier aux exigences de la censure pour Sleepless Days, d’autres de son engagement en faveur de deux personnalités artistiques de RDA). Il décède en 1997.

Jurek Becker, Sleepless Days (Schlaflose Tage, 1978). Trad. de l’allemand par Leila Vennewitz. Paladin, 1986.


Timothy Garton Ash – The File. A Personal History

J’ai une définition assez large de « l’Est » dont la littérature est l’objet de ce blog : en gros tout ce qui est à l’est de la ligne Allemagne/Autriche/Italie et à l’ouest de la Russie. Évidemment, c’est totalement arbitraire : Vienne, par exemple, c’est tout-à-fait l’Europe centrale, et pourquoi ne pas prendre en compte aussi l’ex-Allemagne de l’Est qui, après tout, partage le même héritage communiste que les autres pays représentés ici ?

Comme je n’ai pas vraiment de bonne réponse à ce pourquoi (sauf que du coup le blog pourrait devenir un grand fourre-tout!) et parce que quelque fois je lis des livres trop formidables pour ne pas être partagés, je fais une petite entorse aujourd’hui pour présenter The File (Le Dossier), de Timothy Garton Ash.

 The file

A ma connaissance, ce livre n’existe pas en français (loriginal est en anglais) et c’est vraiment dommage tellement ce livre sur la confrontation entre un homme et son fichier de la Stasi est intelligemment pensé, écrit et construit. Difficile en plus de ne pas penser au film La vie des autres qui avait remporté un tel succès après sa sortie en 2006, à la différence qu’il s’agit ici de l’histoire personnelle de Garton Ash.

Après l’ouverture des archives du « Ministère de la Sécurité d’État » (Stasi) suivant la chute du régime est-allemand, celui-ci se découvre, comme des centaines de milliers d’autres Allemands et une poignée d’étrangers, un dossier, datant du tournant des années 1970 et 1980, époque où il s’était installé à Berlin-Ouest, puis Berlin-Est, pour travailler sur la thèse de doctorat qu’il prépare à l’université d’Oxford sur Berlin sous Hitler. A la lecture de ces 325 pages de rapports où il apparaît sous le nom de code flatteur « Romeo », il se donne pour tâche de retourner envers la machine Stasi tous les efforts qu’elle a déployé pour le traquer, en comparant son dossier avec ses propres souvenirs et en cherchant à rencontrer toutes les personnes qui ont croisé son chemin à cette époque.

So that was their “plan of action”, then. My plan of action, now, is to investigate their investigation of me. I shall pursue their inquiry through this file, try to track down both the informers and the officers on my case, consult other files, compare the Stasi record with my own memories, with the diaries and notes I kept at the time, and with the political history I have since written about this period. And I shall see what I find.

Le livre, publié en 1997, est le résultat de cette enquête et est écrit avec à la fois la connaissance profonde de l’historien, la ténacité et le style du journaliste et la compassion de l’être humain. Par-delà cette confrontation inattendue avec son soi plus jeune, c’est un grand questionnement sur comment un système de surveillance d’une telle ampleur pouvait fonctionner, sur les conséquences qu’il a encore après la chute du Mur et surtout sur les motivations des gens qui y ont contribué.

Il faut dire que Garton Ash est vraiment bien placé pour écrire ce genre de livre. Déjà, étudiant à Berlin, il avait été frappé par les parallèles entre l’Allemagne nazie et celle dans laquelle il évoluait, avec toujours à l’esprit la question de comment et pourquoi certains rejoignent la résistance à une dictature et d’autres la servent. Hors ses recherches, il s’était aussi beaucoup investi comme observateur de l’Allemagne de Honecker, écrivant sur ce sujet pour des journaux anglais ainsi qu’un livre en allemand qui lui vaut d’être privé d’accès à la RDA pendant plusieurs années. Petit à petit, il avait bifurqué de l’Allemagne nazie à tout l’espace communiste, s’intéressant aux mouvements dissidents de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie et, surtout, de la Pologne (c’est l’époque de l’émergence de Solidarnosc et de l’instauration de la loi martiale, l’époque aussi où il rencontre sa femme polonaise). C’est dire à quel point sa quête personnelle avec The File rejoint et prolonge sa carrière intellectuelle !

Une fois ce contexte établi, ses rencontres avec les personnes dont le nom apparaît dans son dossier sont un des aspects passionnants du livre. Les chapitres montent en intensité, reconstruisant autant que possible l’histoire des amis sûrs, de ceux moins sûrs, puis de ceux qui s’avèrent avoir été informateurs et, enfin, des officiers de la Stasi.

Pour un livre écrit si peu de temps après la chute du communisme et juste une quinzaine d’années après son épisode berlinois, il n’est pas si surprenant que Garton Ash ait pu retrouver tant de ces personnes, mais ce qui m’a surpris c’est à la fois la facilité, et le fait qu’à de rares exceptions près ces personnes ont accepté de lui parler. Nous lisons Garton Ash parler aux officiers qui ont établi son dossier, nous écoutons avec lui leurs trajectoires (souvent des hommes dont le père a disparu pendant la seconde guerre mondiale et/ou qui ont été élevés dans une grande pauvreté, pour qui travailler pour l’état communiste était une échappatoire), leurs tentatives pour expliquer leurs choix ou s’exonérer en faisant passer les responsabilités aux épaules du voisin, du chef, des circonstances etc. Garton Ash est souvent loin d’être convaincu par leurs arguments et il rencontre parfois des gens qui se disent prêts à tout recommencer s’il le fallait, mais il y aussi ceux qui semblent avoir préservé une certaine droiture, et ceux qui ont trop souffert pour pouvoir être condamnés par un autre homme.

Derrière ces portraits se tiennent aussi des centaines de milliers d’individus, collaborateurs et victimes, occupés à réévaluer leur passé à la lumière des dossiers nouvellement accessibles, avec toutes les découvertes bonnes ou mauvaises que cela implique.

You must imagine conversations like this taking place every evening, in kitchens and sitting rooms all over Germans. Painful encounters, truth-telling, friendship-demolishing, life-haunting. Hundreds, thousands of such encounters, as the awful power of knowledge is passed down from the Stasi to the employees of the Gauck Authority, and from the employees of the Gauck Authority to individuals like me, who then hold the lives of other people in our hands, in a way that most of us would never otherwise do.

(La Gauck Authority, ou Administration Gauck, est le nom couramment donné à l’organisation en charge de la documentation de la Stasi. Joachim Gauck, son premier commissaire, est aujourd’hui le président allemand).

Si Garton Ash évite tout voyeurisme ou sensationnalisme, c’est aussi parce qu’à part sa connaissance du sujet et son côté humain, il garde à l’esprit que personne ne sait ce qui se serait passé si les rôles avaient été inversé et la Grande-Bretagne avait été un pays communiste : aurait-elle aussi eu beaucoup de collaborateurs ? Dans les derniers chapitres, il ouvre aussi le débat sur l’influence énorme et incontrôlée des services secrets britanniques, auxquels il s’était frotté dans sa jeunesse (Oxford étant traditionnellement un bon terrain de recrutement). Je ne sais pas si, à l’époque de la sortie du livre, ce genre de préoccupation était pris très au sérieux, mais aujourd’hui, avec toutes les révélations sur GCHQ, son équivalent américain NSA, et les programmes de collecte de métadonnées, il y a vraiment de quoi se poser la question.

The File existe apparemment en seize langues, il ne reste qu’à espérer que le français sera un jour la 17è. C’est un livre à lire et à relire.

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Timothy Garton Ash est aujourd’hui un intellectuel reconnu, historien, essayiste, journaliste, professeur d’études européennes à l’université d’Oxford et auteur de nombreux livres dont Au nom de l’Europe. L’Allemagne dans un continent divisé et La chaudière (portant respectivement sur la réunification de l’Allemagne et l’Europe centrale entre 1980 et 1990) existent en français. Pour moi, Garton Ash est aussi est un des héros de la reconnaissance de la littérature d’Europe centrale en anglais, ayant par exemple mis sur pied la collection Central European Classics de la CEU Press à qui je dois mon exemplaire de l’excellent The Doll (La Poupée) de Boleslaw Prus et bien d’autres découvertes d’auteurs hongrois, tchèques, lettons, croates ou autres des XIXè et XXè siècles.

Timothy Garton Ash, The File. A Personal History. Vintage, 1997.


Pawel Huelle – Who was David Weiser ?

9780747523468J’avais déjà entendu parler de Pawel Huelle, en bien, à propos de son roman Castorp, qui reprend le nom du personnage principal de La Montagne Magique de Thomas Mann (1924). Au détour d’une phrase, Mann fait son héros étudiant à l’université de Danzig, mais sans que celui-ci n’y mette jamais les pieds puisque le roman se déroule entièrement dans un sanatorium suisse.

Huelle, natif de la ville balte qui s’appelle désormais Gdansk, avait repris à son compte ce personnage fictif d’un autre auteur (et, qui plus est, son style), pour imaginer la vie d’étudiant de Castorp à Danzig. C’est une idée qui m’avait bien plu, et j’aurais bien lu le livre si j’avais pu mettre la main sur une traduction. D’ici là, je devrai me contenter de ces bribes d’information.

Heureusement, il se trouve que Huelle aime prendre sa ville natale pour cadre de ses romans (une dizaine au compteur) et que non seulement son premier roman est disponible en anglais mais qu’il était à portée de main cet été, juste au moment où je m’apprêtais à partir pour la Pologne (il existe bien une traduction française, du début des années 1990, aux éditions L’Age d’Homme, mais j’ai préféré faire avec ce que j’avais). Avec Who was David Weiser ?, j’ai vraiment été servie : une histoire un peu surnaturelle dans une banlieue d’une ville au passé récent compliqué, à la fin des années 1950, et desservie par une construction narrative très maîtrisée qui à elle seule me fera me souvenir du roman. Mais – place à l’histoire.

Heller, le narrateur, se souvient de l’été 1957 et cherche à comprendre non seulement qui était David Weiser mais aussi comment et pourquoi il a bien pu disparaître. Cet été-là, il a fait anormalement chaud, et l’accumulation de poissons morts au bord de la plage de Jelitkowo rend la baignade impossible à Heller et ses compères, alors âgés d’une douzaine d’années. Désœuvrés, ils jouent dans le cimetière abandonné avec de vieilles armes laissées par les troupes allemandes. Leurs jeux de rôle prennent un tour très différent avec l’arrivée sur scène de David Weiser. Ce garçon d’apparence chétive, solitaire, juif de surcroît, ils n’y ont jamais fait très attention jusqu’à ce jour, juste avant le début des grandes vacances, où ils décident de lui tomber dessus. Mais Weiser n’est pas destiné à être le souffre-douleur, révélant au contraire au cours de l’été une personnalité et des dons que personne n’avait jamais soupçonné : sur le terrain de foot improvisé, il sauve à lui seul la partie face aux gars de l’armée ; au zoo, il hypnotise une panthère noire ; il regorge d’informations sur tout ; il possède tout un arsenal d’armements qu’il sait utiliser ; surtout, il a personnalité de meneur qui fascine et hypnotise Heller et ses amis Piotr et Szymek.

C’est ce trio qui se retrouve dans le bureau du proviseur à la rentrée, interrogés à tour de rôle sur les événements de l’été.

We didn’t really know what the naked truth looked like, but after all, none of us had been lying, we’d simply been telling them what they wanted to hear.”

Sous la forme d’une boucle répétée, dont le noyau est toujours un peu déplacé et la circonférence toujours élargie, Huelle imbrique avec brio, mais sans effort apparent, les souvenirs de Huelle : souvenirs d’une longue journée d’interrogation, d’un été incroyable, et des quelques décennies passées depuis, au cours desquelles le narrateur vieillissant n’a eu de cesse de percer le mystère entourant David Weiser. Au cours de ces souvenirs les questions s’accumulent : qui est ce vieux juif polonais né en Russie qui dit être le grand-père de Weiser, sans avoir jamais laissé de traces des parents du garçon ? Pourquoi Weiser recherche-t-il avec autant d’intérêt les traces de l’ancienne présence allemande à Gdansk ? Pourquoi les autres protagonistes de cet été, y compris Piotr du fond de sa tombe, se refusent-ils à aider Heller dans sa quête ? Enfin, n’y a-t-il vraiment pas d’explication rationnelle à la disparition de Weiser, ce jour où il s’était enfoncé dans le tunnel pour le faire sauter et bloquer le passage de la rivière Strzyza ?

Le roman ne fournit pas de réponses, et c’est bien là aussi ce qui le rend à mon avis si réussi. Mais ça n’est sûrement pas anodin que Huelle a choisi de prendre pour arrière-plan une ville en pleine reconstruction, où les repères familiers des garçons – un cimetière abandonné empli de pierres tombales aux inscriptions allemandes, des collines encore truffées d’armes rouillées de la second guerre mondiale, des trams hérités de Berlin en guise de réparations – s’estompent au même moment où se déroule la quête de Heller pour comprendre cet été hors du commun.

Avec son histoire aux accents messianiques, sa reconstruction très détaillée d’une ville d’après-guerre au passé mouvementé, et son écriture à la fois fluide et maîtrisée (la traduction d’Antonia Lloyd-Jones n’y est pas pour rien), j’ai trouvé en Who was David Weiser ? un premier roman très réussi.

Le petit plus, c’est de le lire dans le tram de Gdansk à Oliwa, celui qui traverse la Strzyża en laissant à l’ouest les collines de Bręntowo, et finit par rejoindre, à l’est, les plages de Jelitkowo. Mais là, c’est presque du luxe.

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Paweł Huelle est bien placé pour prendre Gdánsk comme cadre de ses romans : né dans la ville balte en 1957, il y étudie à l’université la littérature polonaise avant de travailler pour le syndicat anti-communiste Solidarnorść (les chantiers navals de Gdánsk, Lech Wałęsa et tout ça), puis pour la branche locale de la télévision polonaise. Après Weiser David, son premier roman, il est l’auteur entre autres de Mercedes-Benz : Sur des lettres à Hrabal (2001, une satire de la Pologne post-soviétique, en français chez Gallimard), du livre sur Hans Castorp cité plus haut (en anglais chez Serpent’s Tail), et de nombre de nouvelles y compris « Rue Polanki » et autres nouvelles, disponible chez Gallimard.

Pawel Huelle, Who was David Weiser ? (Weiser Dawidek, 1987). Trad. du polonais par Antonia Lloyd-Jones. Bloomsbury, 1991.


Bolesław Prus – La Poupée

La Poupée (The Doll, dans ma version) est un pavé à la manière du 19e siècle, quelque part entre la revendication sociale des Misérables et celle teintée d’humour de David Copperfield de Dickens.

Il s’agit bien dans ce livre du 19e siècle, où l’Histoire s’entremêle à l’histoire, et l’on parle d’ascension sociale, de misère et de guerres entre puissances européennes, sur fond d’intrigues amoureuses entre gens de bonne et moins bonne société. Mais ici l’action se situe en Pologne, et le roman dresse un portrait vraiment intéressant de la société de Varsovie vers 1870, à une époque où la Pologne est encore écartelée entre les occupants russes, prusses et autrichiens. C’est aussi un portrait très humain, parce que les charactères et pensées des protagonistes reflètent les préoccupations du temps et des différentes classes sociales, lesquelles s’entrechoquent souvent dans le livre.

L’histoire est simple : Wokulski, un self-made man dont le magasin de mercerie fait pâlir d’envie tout ses concurrents, a vu Izabela Łeçka, fille unique d’un aristocrate bien vu mais désargenté, et en est tombé amoureux. Mais la belle est coquette, vaine et calculatrice, et se fait désirer, en vain.

Présentée ainsi, l’histoire est classique, mais l’intérêt du roman va bien au delà d’une histoire d’amour vouée à l’échec. Wokulski est un personnage difficile à cerner. Il est constamment tiraillé entre ce qu’il est (un marchand prospère, mais un marchand quand même), entre ce qu’il aurait voulu être (une force pour le progrès scientifique, social et/ou politique) et ce qu’il voudrait être afin de gagner l’estime d’Izabela et de son milieu (un aristocrate). Ambitieux, énergique et bien intentionné mais tourmenté par une infatuation vraiment sincère, il est clairement manipulé et incompris par le milieu auquel il aspire d’appartenir, et devient au final un personnage assez risible. Le mystère qui entoure sa disparition à la fin du livre, alors qu’il a abandonné tout espoir, est à l’image du portrait, dressé au cours du livre, d’un homme au charactère insaisissable et tourmenté, qui peine à trouver sa place dans la société de son temps.

A travers le personnage de Wokulski, on voit tous les conflits sociaux qui parcourent le monde de Varsovie de l’époque, avec ses ressemblances et ses différences d’avec le monde francais de la fin du 19e siècle. La France, et surtout Paris, est d’ailleurs souvent prise en example de ce à quoi la Pologne devrait aspirer. Wokulski rêve de contribuer au développement économique et social de la Pologne. Ces idéaux sont nourris par un long séjour à Paris qui lui montre une société bien plus libre et moins inégale que celle de la Pologne, menée par le progres économique, et qui profite d’une atmosphere de curiosité scientifique et intellectuelle qui manque cruellement à Varsovie.

Si l’aspect central du livre – l’état de la Pologne de la fin du 19e siècle au travers des yeux de Wokulski – est très sérieux et enrichissant à lire, j’ai aussi beaucoup aimé le côté plus léger donné par tout l’arrière-plan narratif. Les charactères et intrigues secondaires fourmillent et donnent lieu à des portraits bien brossés et des situations souvent cocasses. On y trouve ainsi Rzecki, le vieux clerc un peu sec mais pétri de romantisme héroïque inspiré par sa participation à la guerre d’indépendance anti-habsburg hongroise du milieu du 19e siècle. Rzecki ne jure que par son idole Napoléon et son grand ami Wokulski, mais c’est aussi un vieillard à l’âme d’enfant qui sait passer un moment magique à remonter les ressorts méchaniques des jeux pour enfants, le samedi soir après la fermeture du magasin. Il y a aussi le trio d’étudiants en médecine, colocataires et fauchés, avec qui chaque apparition dans le livre s’accompagne de facéties : Patkiewicz se transforme en tête de cadavre, avec un effet saisissant sur son entourage, à chaque fois que le paiement du loyer est mentionné ; Maleski s’échappe de son appartement (encore une question de loyer) assis dans un fauteuil descendu du troisième étage au moyen de cordes, mais ne manque pas au passage de s’arrêter aux fenêtres du deuxième où habite la baronesse, propriétaire de l’immeuble et grande ennemie du trio. Quand au troisième, personne ne le voit ni ne mentionne son nom, mais c’est celui qui est le plus opposé au paiement du loyer, « par principe », transmettent ses deux acolytes. L’écriture elle-même est souvent savoureuse et on y voit l’empreinte d’un écrivain qui était aussi connu pour ses écrits plus humoristiques.

 

Bolesław Prus est né Aleksander Głowacki en 1847 au sud-est de la Pologne actuelle, alors sous domination russe. A seize ans, il quitte l’école pour participer à une insurrection contre la Russie, mais est arrêté et brièvement emprisonné. Cette expérience lui laissera des séquelles médicales – il souffrira d’agoraphobie jusqu’à sa mort en 1912 – et politiques, notamment son opposition aux mouvements cherchant à gagner l’indépendance de la Pologne par la force des armes. Au cours de quarante année de carrière littéraire, il devient journaliste, mais écrit aussi de nombreuses histoires ainsi des romans qui lui valent d’être considéré comme candidat pour le prix Nobel de littérature. La Poupée, ainsi que deux autres romans (Le Pharaon, et L’Avant-Poste) ont fait l’objet d’une traduction en français mais semblent introuvables. J’ai donc profité de la traduction anglaise des Central European Classics, une excellente collection qui rassemble nombre de chefs d’oeuvres d’Europe centrale méconnus hors de leurs pays. J’espère que d’autres pourront aussi en profiter.

Bolesław Prus, The Doll (La Poupée) (Lalka, 1890), trad. du polonais par David Welsh. Central European University Press, 1996.