Pawel Huelle – Who was David Weiser ?

9780747523468J’avais déjà entendu parler de Pawel Huelle, en bien, à propos de son roman Castorp, qui reprend le nom du personnage principal de La Montagne Magique de Thomas Mann (1924). Au détour d’une phrase, Mann fait son héros étudiant à l’université de Danzig, mais sans que celui-ci n’y mette jamais les pieds puisque le roman se déroule entièrement dans un sanatorium suisse.

Huelle, natif de la ville balte qui s’appelle désormais Gdansk, avait repris à son compte ce personnage fictif d’un autre auteur (et, qui plus est, son style), pour imaginer la vie d’étudiant de Castorp à Danzig. C’est une idée qui m’avait bien plu, et j’aurais bien lu le livre si j’avais pu mettre la main sur une traduction. D’ici là, je devrai me contenter de ces bribes d’information.

Heureusement, il se trouve que Huelle aime prendre sa ville natale pour cadre de ses romans (une dizaine au compteur) et que non seulement son premier roman est disponible en anglais mais qu’il était à portée de main cet été, juste au moment où je m’apprêtais à partir pour la Pologne (il existe bien une traduction française, du début des années 1990, aux éditions L’Age d’Homme, mais j’ai préféré faire avec ce que j’avais). Avec Who was David Weiser ?, j’ai vraiment été servie : une histoire un peu surnaturelle dans une banlieue d’une ville au passé récent compliqué, à la fin des années 1950, et desservie par une construction narrative très maîtrisée qui à elle seule me fera me souvenir du roman. Mais – place à l’histoire.

Heller, le narrateur, se souvient de l’été 1957 et cherche à comprendre non seulement qui était David Weiser mais aussi comment et pourquoi il a bien pu disparaître. Cet été-là, il a fait anormalement chaud, et l’accumulation de poissons morts au bord de la plage de Jelitkowo rend la baignade impossible à Heller et ses compères, alors âgés d’une douzaine d’années. Désœuvrés, ils jouent dans le cimetière abandonné avec de vieilles armes laissées par les troupes allemandes. Leurs jeux de rôle prennent un tour très différent avec l’arrivée sur scène de David Weiser. Ce garçon d’apparence chétive, solitaire, juif de surcroît, ils n’y ont jamais fait très attention jusqu’à ce jour, juste avant le début des grandes vacances, où ils décident de lui tomber dessus. Mais Weiser n’est pas destiné à être le souffre-douleur, révélant au contraire au cours de l’été une personnalité et des dons que personne n’avait jamais soupçonné : sur le terrain de foot improvisé, il sauve à lui seul la partie face aux gars de l’armée ; au zoo, il hypnotise une panthère noire ; il regorge d’informations sur tout ; il possède tout un arsenal d’armements qu’il sait utiliser ; surtout, il a personnalité de meneur qui fascine et hypnotise Heller et ses amis Piotr et Szymek.

C’est ce trio qui se retrouve dans le bureau du proviseur à la rentrée, interrogés à tour de rôle sur les événements de l’été.

We didn’t really know what the naked truth looked like, but after all, none of us had been lying, we’d simply been telling them what they wanted to hear.”

Sous la forme d’une boucle répétée, dont le noyau est toujours un peu déplacé et la circonférence toujours élargie, Huelle imbrique avec brio, mais sans effort apparent, les souvenirs de Huelle : souvenirs d’une longue journée d’interrogation, d’un été incroyable, et des quelques décennies passées depuis, au cours desquelles le narrateur vieillissant n’a eu de cesse de percer le mystère entourant David Weiser. Au cours de ces souvenirs les questions s’accumulent : qui est ce vieux juif polonais né en Russie qui dit être le grand-père de Weiser, sans avoir jamais laissé de traces des parents du garçon ? Pourquoi Weiser recherche-t-il avec autant d’intérêt les traces de l’ancienne présence allemande à Gdansk ? Pourquoi les autres protagonistes de cet été, y compris Piotr du fond de sa tombe, se refusent-ils à aider Heller dans sa quête ? Enfin, n’y a-t-il vraiment pas d’explication rationnelle à la disparition de Weiser, ce jour où il s’était enfoncé dans le tunnel pour le faire sauter et bloquer le passage de la rivière Strzyza ?

Le roman ne fournit pas de réponses, et c’est bien là aussi ce qui le rend à mon avis si réussi. Mais ça n’est sûrement pas anodin que Huelle a choisi de prendre pour arrière-plan une ville en pleine reconstruction, où les repères familiers des garçons – un cimetière abandonné empli de pierres tombales aux inscriptions allemandes, des collines encore truffées d’armes rouillées de la second guerre mondiale, des trams hérités de Berlin en guise de réparations – s’estompent au même moment où se déroule la quête de Heller pour comprendre cet été hors du commun.

Avec son histoire aux accents messianiques, sa reconstruction très détaillée d’une ville d’après-guerre au passé mouvementé, et son écriture à la fois fluide et maîtrisée (la traduction d’Antonia Lloyd-Jones n’y est pas pour rien), j’ai trouvé en Who was David Weiser ? un premier roman très réussi.

Le petit plus, c’est de le lire dans le tram de Gdansk à Oliwa, celui qui traverse la Strzyża en laissant à l’ouest les collines de Bręntowo, et finit par rejoindre, à l’est, les plages de Jelitkowo. Mais là, c’est presque du luxe.

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Paweł Huelle est bien placé pour prendre Gdánsk comme cadre de ses romans : né dans la ville balte en 1957, il y étudie à l’université la littérature polonaise avant de travailler pour le syndicat anti-communiste Solidarnorść (les chantiers navals de Gdánsk, Lech Wałęsa et tout ça), puis pour la branche locale de la télévision polonaise. Après Weiser David, son premier roman, il est l’auteur entre autres de Mercedes-Benz : Sur des lettres à Hrabal (2001, une satire de la Pologne post-soviétique, en français chez Gallimard), du livre sur Hans Castorp cité plus haut (en anglais chez Serpent’s Tail), et de nombre de nouvelles y compris « Rue Polanki » et autres nouvelles, disponible chez Gallimard.

Pawel Huelle, Who was David Weiser ? (Weiser Dawidek, 1987). Trad. du polonais par Antonia Lloyd-Jones. Bloomsbury, 1991.


Bolesław Prus – La Poupée

La Poupée (The Doll, dans ma version) est un pavé à la manière du 19e siècle, quelque part entre la revendication sociale des Misérables et celle teintée d’humour de David Copperfield de Dickens.

Il s’agit bien dans ce livre du 19e siècle, où l’Histoire s’entremêle à l’histoire, et l’on parle d’ascension sociale, de misère et de guerres entre puissances européennes, sur fond d’intrigues amoureuses entre gens de bonne et moins bonne société. Mais ici l’action se situe en Pologne, et le roman dresse un portrait vraiment intéressant de la société de Varsovie vers 1870, à une époque où la Pologne est encore écartelée entre les occupants russes, prusses et autrichiens. C’est aussi un portrait très humain, parce que les charactères et pensées des protagonistes reflètent les préoccupations du temps et des différentes classes sociales, lesquelles s’entrechoquent souvent dans le livre.

L’histoire est simple : Wokulski, un self-made man dont le magasin de mercerie fait pâlir d’envie tout ses concurrents, a vu Izabela Łeçka, fille unique d’un aristocrate bien vu mais désargenté, et en est tombé amoureux. Mais la belle est coquette, vaine et calculatrice, et se fait désirer, en vain.

Présentée ainsi, l’histoire est classique, mais l’intérêt du roman va bien au-delà d’une histoire d’amour vouée à l’échec. Wokulski est un personnage difficile à cerner. Il est constamment tiraillé entre ce qu’il est (un marchand prospère, mais un marchand quand même), entre ce qu’il aurait voulu être (une force pour le progrès scientifique, social et/ou politique) et ce qu’il voudrait être afin de gagner l’estime d’Izabela et de son milieu (un aristocrate). Ambitieux, énergique et bien intentionné mais tourmenté par une infatuation vraiment sincère, il est clairement manipulé et incompris par le milieu auquel il aspire d’appartenir, et devient au final un personnage assez risible. Le mystère qui entoure sa disparition à la fin du livre, alors qu’il a abandonné tout espoir, est à l’image du portrait, dressé au cours du livre, d’un homme au caractère insaisissable et tourmenté, qui peine à trouver sa place dans la société de son temps.

A travers le personnage de Wokulski, on voit tous les conflits sociaux qui parcourent le monde de Varsovie de l’époque, avec ses ressemblances et ses différences d’avec le monde français de la fin du 19e siècle. La France, et surtout Paris, est d’ailleurs souvent prise en example de ce à quoi la Pologne devrait aspirer. Wokulski rêve de contribuer au développement économique et social de la Pologne. Ces idéaux sont nourris par un long séjour à Paris qui lui montre une société bien plus libre et moins inégale que celle de la Pologne, menée par le progrès économique, et qui profite d’une atmosphère de curiosité scientifique et intellectuelle qui manque cruellement à Varsovie.

Si l’aspect central du livre – l’état de la Pologne de la fin du 19e siècle au travers des yeux de Wokulski – est très sérieux et enrichissant à lire, j’ai aussi beaucoup aimé le côté plus léger donné par tout l’arrière-plan narratif. Les caractères et intrigues secondaires fourmillent et donnent lieu à des portraits bien brossés et des situations souvent cocasses. On y trouve ainsi Rzecki, le vieux clerc un peu sec mais pétri de romantisme héroïque inspiré par sa participation à la guerre d’indépendance anti-habsburg hongroise du milieu du 19e siècle. Rzecki ne jure que par son idole Napoléon et son grand ami Wokulski, mais c’est aussi un vieillard à l’âme d’enfant qui sait passer un moment magique à remonter les ressorts méchaniques des jeux pour enfants, le samedi soir après la fermeture du magasin. Il y a aussi le trio d’étudiants en médecine, colocataires et fauchés, avec qui chaque apparition dans le livre s’accompagne de facéties : Patkiewicz se transforme en tête de cadavre, avec un effet saisissant sur son entourage, à chaque fois que le paiement du loyer est mentionné ; Maleski s’échappe de son appartement (encore une question de loyer) assis dans un fauteuil descendu du troisième étage au moyen de cordes, mais ne manque pas au passage de s’arrêter aux fenêtres du deuxième où habite la baronesse, propriétaire de l’immeuble et grande ennemie du trio. Quand au troisième, personne ne le voit ni ne mentionne son nom, mais c’est celui qui est le plus opposé au paiement du loyer, « par principe », transmettent ses deux acolytes. L’écriture elle-même est souvent savoureuse et on y voit l’empreinte d’un écrivain qui était aussi connu pour ses écrits plus humoristiques.

 

Bolesław Prus est né Aleksander Głowacki en 1847 au sud-est de la Pologne actuelle, alors sous domination russe. A seize ans, il quitte l’école pour participer à une insurrection contre la Russie, mais est arrêté et brièvement emprisonné. Cette expérience lui laissera des séquelles médicales – il souffrira d’agoraphobie jusqu’à sa mort en 1912 – et politiques, notamment son opposition aux mouvements cherchant à gagner l’indépendance de la Pologne par la force des armes. Au cours de quarante année de carrière littéraire, il devient journaliste, mais écrit aussi de nombreuses histoires ainsi des romans qui lui valent d’être considéré comme candidat pour le prix Nobel de littérature. La Poupée, ainsi que deux autres romans (Le Pharaon, et L’Avant-Poste) ont fait l’objet d’une traduction en français mais semblent introuvables. J’ai donc profité de la traduction anglaise des Central European Classics, une excellente collection qui rassemble nombre de chefs d’oeuvres d’Europe centrale méconnus hors de leurs pays. J’espère que d’autres pourront aussi en profiter.

Bolesław Prus, The Doll (La Poupée) (Lalka, 1890), trad. du polonais par David Welsh. Central European University Press, 1996.