Corina Sabău – Et on entendait les grillons

…là c’est vraiment la dernière fois, j’ai assez traîné, j’essaie de rester calme, j’ai encore le temps de choisir, je peux renoncer et retourner chez la sage-femme ou téléphoner au docteur, mais non, je préfère m’en occuper moi-même, je me suis mis en tête que le mal que je me fais toute seule ne peut être aussi fatal que celui qui viendrait de quelqu’un d’autre.

Dans Comme si de rien n’était, l’héroine d’Alina Nelega se retrouve un jour en mauvaise posture : rentrée chez elle avec un poulet dans les bras, elle tache ses vêtements du jus rose-marron de la volaille puis s’endort, juste au moment où deux miliciens font irruption dans son petit appartement. Un cadavre de nouveau-né a été retrouvé dans une poubelle de l’immeuble et Cristina, en tant que jeune femme seule, devient immédiatement suspecte. C’est la Roumanie de 1983, les femmes qui prennent le risque d’avorter peuvent le payer cher si elles sont prises. Cristina, qui n’a de toute manière rien à voir avec le nouveau-né, échappe à la prison, mais devra pour cela payer un prix autrement plus cher.

L’avortement, le contrôle des corps, le poids de la clandestinité, la place du choix personnel dans un régime dictatorial – ces thèmes reviennent, d’abord en sourdine puis de plus en plus ouvertement, dans le roman de Corina Sabău, Et on entendait les grillons. Ce roman, paru comme Comme si de rien n’était en Roumanie en 2019, publié comme lui en France cette année dans la traduction de Florica Courriol et issu d’une même réalité, en diffère cependant par de nombreux côtés.

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Alina Nelega – Comme si de rien n’était

Deuxième épisode de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

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… elle ne refusera plus d’écrire des recensions dithyrambiques et des éditosriaux enthousiastes, elle écrira tout ce qu’on voudra pourvu qu’elle obtienne le bonus AEC qu’on accorde aux étudiants qui ont des activités dans l’Association des étudiants communistes – et après ça ira, elle oubliera tout, ça ira, ça ira, ça ira. Elle oubliera. Elle est apaisante cette idée, elle lui donne des forces, avec le temps elle effacera tout de sa mémoire, elle reprendra tout à zéro mais là il lui fait faire ce qu’il faut, se répète-t-elle en s’enveloppant dans la serviette courte et effilochée.

Par son existence, le roman d’Alina Nelega est une illustration de la force de l’expérience et de la pensée humaines, même lorsque celles-ci ont été soumises à un régime qui a cherché à les anéantir. Publié en 2019, Comme si de rien n’était prend pour cadre la Roumanie du beau milieu de « L’Époque d’Or », qualificatif qui parait aujourd’hui cruellement ironique mais qui était celui choisi par Ceausescu pour la période inaugurée avec son arrivée au pouvoir en 1965.

Le roman débute à la toute fin des années 1970 et se déroule sur une dizaine d’années. Bien que le livre se termine en 1989, et que les premiers frémissements qui mèneront à la chute brutale de Ceausescu sont seulement évoqués, ces événements n’entrent quasiment pas en ligne de compte pour le développement du roman et de ses personnages : ce roman ne fait pas partie de la catégorie des livres rédempteurs, dans lesquels la période d’ouverture après Ceausescu apporterait une forme de justice (collective ou individuelle) après les maux endurés. Non, Comme si de rien n’était est un roman dur et en fin de compte sans espoir, incarnation à travers le personnage de Cristina d’années d’oppression et de mensonges.

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Tudor Ganea – La femme qui a mangé les lèvres de mon père

Ma dernière chronique d’un roman roumain avait pour cadre une « ville aux acacias », peut-être modelée sur Brăila, ville des bords du Danube, dans l’entre-deux-guerres. La femme qui a mangé les lèvres de mon père se déroule environ 200kms plus loin, à Constanţa au bord de la mer Noire. On n’est pas très loin de Brăila, ni de l’embouchure du Danube, mais on n’en est pas tout près non plus.

Le lieu importe-t-il ? D’une certaine manière, oui, car la fragile séparation entre la mer et la terre, entre la rivière et la terre, sont parfois l’arrière-plan et parfois un moteur du livre, et aussi parce qu’on soupçonne qu’à cet élément naturel s’ajoute une couche à demi enfouie d’histoire locale. D’une autre manière, non, tant ce roman surprenant comporte d’ouvertures vers un monde parallèle et teinté de fantastique, à commencer par le personnage de Litsoï. Lire la suite »


Mihail Sebastian – La ville aux acacias

En écrivant La ville aux acacias, Mihail Sebastian voulait-il faire d’Adriana une héroïne unique, ou Adriana est-elle au contraire le condensé de centaines ou de milliers de toutes jeunes filles de la bourgeoisie provinciale de la Roumanie de l’entre-deux-guerres ? Et sous les traits de quelle héroïne littéraire faudrait-il se représenter Adriana, une fois passé le mariage qui clôt presque le roman ? Ce sont les questions que je me suis posées en relisant, pour ma série sur les auteurs classiques, ce roman paru en 1935 et publié il y a quelques semaines par Mercure de France, dans la traduction de Florica Courriol.

Ce beau texte, empli de poésie, oscille entre la langueur d’une vie a priori vouée à être sage, les émois sans conséquences d’une adolescente qui s’éveille à l’amour, et ceux plus risqués d’une sensualité qui se découvre et s’affirme avec toutes les conséquences qu’elle comporte. Lire la suite »


Iulian Ciocan – L’empire de Nistor Polobok

Le professeur de philosophie venait de se rendre compte qu’il évoluait depuis des années, sinon des décennies, dans un conte, dans un univers phantasmagorique. Et à la vérité, la pérennisation des phénomènes bizarres-abscons-déroutants ainsi que leur métamorphose en un ingrédient banal de la vie de tous les jours étaient les règles inhérentes au fonctionnement de l’univers du conte ! La République de Moldavie était une sorte de conte !

Ces derniers jours, j’ai lu pratiquement coup sur coup L’empire de Nistor Polobok et Il était une fois dans l’Est : les deux sont des romans très contemporains, le premier étant sorti en Moldavie en 2018 et le second en Slovaquie l’année d’avant. Je pourrais citer d’autres similarités entre les deux romans : leurs auteurs sont journalistes, les deux livres viennent de pays dont la littérature est peu connue dans l’espace francophone, ils sont tous les deux publiés par des petites maisons d’édition au profil volontairement atypique (et, mais là ça relève plus de moi que des livres, ils m’ont tous deux été envoyés par leurs maisons d’édition). Mais la plus grande similarité entre les deux est celle du thème, puisqu’il s’agit dans les deux cas d’un portrait de la société post-communiste de leur pays.

En général, je me réjouis de voir publier en français des livres d’Europe centrale et de l’Est qui donnent une vision contemporaine de la littérature et de la société de cette région. En l’occurrence les deux romans montrent chacun à leur manière une société post-transition corrompue par le pouvoir, l’argent, les réseaux, et pourrie par les inégalités à tous niveaux : si l’on peut sortir réjoui de la lecture à cause de la forme du roman, de son style ou de sa structure, on n’en sort pas rassuré sur la qualité de la transition démocratique ni, plus généralement, sur les qualités de la nature humaine. Lire la suite »


Quelques mots avec : Florica Ciodaru-Courriol, traductrice du « Concert de Bach » d’Hortensia Papadat-Bengescu

J’en parlais hier : j’ai terminé ma lecture de Le Concert de Bach avec beaucoup de questions sur ce livre et surtout sur son auteure, Hortensia Papadat-Bengescu (Ivesti, 1876 – Bucarest, 1955). Par chance, Florica Ciodaru-Courriol, traductrice du roman et auteure d’une thèse sur « Le modèle proustien dans le roman roumain moderne : à propos de l’œuvre de Hortensia Papadat-Bengescu et de Camil Petrescu », a bien voulu y répondre et m’a apporté un éclairage très intéressant sur l’œuvre et son auteure, que je partage ici.

Concert din muzicà de BJ’ai cru comprendre que Le Concert de Bach fait partie d’une série ? Si oui, comment s’articule-t-il avec les autres volumes et y a-t-il une possibilité que ceux-ci soient traduits à leur tour ? 

Hortensia Papadat-Bengescu (1876-1955) est unanimement considérée comme la première romancière moderne dans le sens que l’on donne aux « fondateurs » d’un courant littéraire, aux « têtes de série ». Après avoir écrit des nouvelles imprégnées de sensualité, HPB relève le défi de son mentor, Eugen Lovinescu qui la poussait à écrire de manière plus « objective », avec la série de trois romans publiés à partir de 1926 : Les Vierges échevelées, Le Concert de Bach, La Voie cachée – les romans de la grande famille Hallipa. « Ces titres composent un cycle unitaire, avec des personnages qui passent d’un livre à l’autre, avec des filiations telles que l’on en trouve chez Zola ou Galsworthy. Une grande composition épique sur la société roumaine, vue surtout à travers ses classes dominantes, où l’on surprenait l’arrivisme, le snobisme, les préjugés, la dégradation physique et morale d’un monde sur lequel descendait un terrible crépuscule, venait de s’accomplir. » (E. Lovinescu in « Gazeta litararà », II année, nr° 10 du 10 mars 1955, repris dans « Écrivains roumains du XX siècle », p.217-223).

Dans l’histoire littéraire roumaine, cette saga s’est imposée sous le syntagme « ciclul Hallipa » et Le Concert de Bach en est le second volet. Il peut se lire de manière indépendante, même si les … présentations sont faites dans le premier roman de la trilogie, Les Vierges échevelées (1926). Sous le régime communiste, on publiait souvent l’œuvre de HPB en mettant en titre Le Concert (il semblait peut-être moins subversif que des vierges échevelées ou qu’une …voie cachée ?) Comme ces trois romans ne sont pas très longs, l’idéal serait de les traduire tous ! Et c’est bien mon intention et mon travail de Sisyphe ! Parce qu’ils sont emblématiques pour une période de la culture roumaine encore insuffisamment connue à l’étranger et en même temps enrichissants pour l’évolution de la force créatrice de leur auteure : on voit bien que l’intention de HPB a été de donner une saga, de suivre le devenir des personnages du premier roman jusqu’au dernier – non sans surprises d’ailleurs sur le plan de l’intrigue. De l’agonie d’une famille de propriétaires terriens, les Hallipa, vivant dans le manoir de Prundeni, près de la capitale roumaine et, parallèlement, de l’effritement du couple Doru-Lénora jusqu’au mariage d’Elena et sa vie de grande bourgeoise passionnée par la musique jusqu’à la fin de Lénora dans une clinique ultra-moderne et le départ scandaleux d’Elena avec le chef d’orchestre Marcian.

Hortensia Papadat-Bengescu faisait-elle figure d’exception en écrivant et en publiant en tant que femme dans la Roumanie de son époque ? Quelles sont les autres femmes littéraires d’importance à cette époque ? Hortensia Papadat-Bengescu avait-elle elle-même commenté son statut de femme littéraire ?

Photo de groupe_6PGOui, HPB est une figure d’exception même si elle n’est pas la seule femme écrivant à l’époque. À ce sujet, je recommande un ouvrage très exhaustif sur le sujet, « Photo de groupe avec des écrivaines oubliées » publié par une critique réputée pour sa pertinence d’esprit, Bianca Burtea-Cernat qui énumère, à côté de HPB et l’écrivaine Henriette Yvonne Stahl, des parutions sporadiques de textes de femmes au cours des années 20 , comme ceux d’Alice Càlugàru,  d’Elena Farago, de Constanta Marinescu-Moscu, de Mathilda Cugler-Ponti ou de la poétesse Otilia Cazimir – des œuvres marquées d’une atmosphère « patriarcale » prônée par la revue Viata Româneascà – et des présences plus assidues qui fédèrent le concept de littérature « féminine », révélées autour du cercle d’Eugen Lovinescu, « Sburàtorul », dans les années 30 : Ioana Postelnicu, Sanda Movilà, Lucia Demetrius, Sorana Gurian, Stefana Velissar. Mais Hortensia occupe une place spéciale de par la qualité et la quantité de ses écrits, elle n’a rien d’une velléitaire ou d’une étoile filante comme certaines de ses consœurs et le rassembleur de ces plumes talentueuses (Lovinescu) n’arrête pas de la mettre en avant. Pour l’anecdote, le critique positionnait l’écrivaine roumaine du point de vue de la « problématique de la féminité » à côté d’une Virginia Woolf, Mary Webb, ou d’une Katherine Mansfield et même au-dessus – vue « la ligne de sa création objective » !

Les premiers romans d’Hortensia Papadat-Bengescu font l’objet de tous les commentateurs en vogue de l’époque, preuve de l’intérêt qu’elle suscite dans les Lettres roumaines. Elle qui, un brin pessimiste, se trouvait « des symptômes d’auteur posthume »… Figure d’exception encore, HPB l’est parce qu’elle écrit et pense contre l’opinion commune, son univers romanesque est peuplé de cas cliniques, de personnages qui cachent des tares de comportement sous des dehors corrects, des figures qui frisent l’anormal. Le regard de la romancière ne se détourne pas, au contraire il se focalise sur l’ « objet », le dissèque, peu de personnages  sont à l’abri de l’ironie acide de madame Bengescu.

Quelles étaient ses sources d’inspiration littéraire, notamment lorsqu’elle écrivait Le Concert de Bach

On ne lui a pas trouvé de modèle sûr, même si elle lisait beaucoup, en français (langue dans laquelle elle a écrit ses quelques articles et ses poèmes) et en roumain. Sa principale source d’inspiration est la société dans laquelle elle vit : épouse d’un magistrat qui se déplace au gré des nominations dans de villes obscures avant de s’établir dans la capitale roumaine, à Bucarest, Hortensia lit énormément et observe ses semblables. « L’âme m’intéresse, l’âme des autres m’intrigue et mes yeux décèlent tous les fils compliqués qui vont de leurs gestes et faits extérieurs à leur vie intérieure » déclarait-elle dans une lettre à un bon ami critique, Garabet Ibràileanu, directeur de la revue Viata Româneascà/La Vie Roumaine. La ville aussi l’intéressait, au point que le premier titre qu’elle envisageait de donner au Concert de Bach a été La cité vive. De manière générale, on peut dire qu’elle s’empare opportunément d’un domaine inexploré encore littérairement (ou très peu avant elle) et le traite d’une façon résolument moderne : la cité, la ville nouvelle avec sa société en devenir, ses aspirations, les ambitions, la nature humaine. Il est vrai aussi que par rapport aux charmants romans – confinés dans les coutumes et mœurs roumaines- antérieurs à ceux de H. P. Bengescu, son monde romanesque – évoluant dans des milieux citadins qui pratiquent des habitudes et une langue plus proches de la France que des Principautés Danubiennes – fait date ! Hortensia tourne le dos à l’histoire ancienne, à la vie rurale ; elle se contente d’observer ou d’imaginer le monde nouveau, contemporain, celui de la nouvelle bourgeoisie qui commence à détenir le pouvoir économique dans un pays qui s’avance résolument vers la démocratie et la modernité, après la fin de la première guerre mondiale. En cela, elle est bien un disciple du critique moderniste Eugen Lovinescu, qui incitait les auteurs roumains à choisir des sujets « citadins », inspirés par l’actualité (Lovinescu était le promoteur de l’idée du « synchronisme », d’une sorte de mise à niveau européen, quitte à brûler les étapes). La ville commence à inspirer d’autres auteurs aussi, le roman Le lit de Procuste  de Camil Petrescu, traduit en roumain sous le titre Madame T, du nom de la protagoniste féminine (publié chez Jacqueline Chambon en 1990 dans la traduction de Jean-Louis Courriol [ma chronique ici]) en est le modèle le plus remarquable ; plus tard il y aura  L’Avenue de la Victoire  – artère emblématique de la capitale roumaine – sous la plume de Cezar Petrescu, Editions Non Lieu, 2016, même traducteur.

Elle ne prend pas de modèle, elle en sera un ! L’écrivaine évolue naturellement et logiquement de la poésie et des nouvelles intimistes (qu’on affuble généralement en roumain de la définition de « prose confessive » sans la moindre connotation dépréciative), vers l’écriture d’introspection pour en arriver au roman d’analyse. Cela implique, évidemment, un mélange de genres où la sensation, le sensible se mêle à la réflexion. On remarque chez elle une perpétuelle remise en question de la notion même de féminité : elle traque les idées préconçues, les mentalités, les matrices stéréotypées cimentées dans le mental collectif par une longue tradition culturelle et elle les démonte malicieusement – comme le remarquait B. B. Cernat.

Quelle est l’importance d’Hortensia Papadat-Bengescu en Roumanie aujourd’hui ? Est-elle encore beaucoup lue, et traduite ? 

HPB reste une référence littéraire, un moyen de se rapporter et de se l’approprier, en témoigne symptomatiquement l’utilisation de ses initiales… Récemment, en lisant une chronique sur un livre que j’ai lu dans la pile des primo-romanciers en lecture pour le Festival du premier roman de Chambéry, j’ai remarqué (non sans plaisir !) que l’on faisait un parallèle entre le style d’une des nouvelles romancières et celui de HPB ! Elle est encore étudiée à l’école, donc classique au sens littéral, elle est traduite dans d’autres langues et l’épithète « proustienne » qu’on lui a accolé n’est peut-être pas étranger au phénomène. Mais elle ne l’est pas par « imitation », par immersion dans l’œuvre proustienne. Elle l’est dans la mesure où la critique a procédé à un acte de modélisation, autrement dit elle est de la lignée de Proust si on compare leurs mondes romanesques, leurs thèmes communs (maladie, musique, snobisme).

Il y a quelques années, une enseignante de l’INALCO, Andreea Roman, a organisé un colloque international sur son œuvre. Hélas, le seul roman de HPB publié en français était le Concert de Bach – grâce aux éditions Jacqueline Chambon. Ce n’est pas suffisant, il faudrait faire publier au moins toute la saga Hallipa avec un appareil critique ou du moins une préface car les ouvrages étrangers gagnent en visibilité par ce qu’on appelle les péritextes. Et qu’on se le dise, les romans de HPB ne sont pas poussiéreux, la manière de croquer ses personnages et d’adresser des clins d’œil au lecteur en font une lecture agréable comme le constatait à la parution de la version française (1994) une chroniqueuse de la revue Elle – une référence qui en dit long sur la réception, sur l’accueil du public français. Son œuvre peut dignement entrer dans des corpus comparatistes, riche source de « motifs » proustiens, exemple d’univers crépusculaires, par le biais du féminisme. C’est aussi une photo de la Roumanie à un moment donné : de manière générale, toute la société roumaine de l’époque est passée en revue, évoluant dans un Bucarest prospère qui porte bien son surnom de « petit Paris », le Bucarest tel que l’a connu Paul Morand en poste à la légation française dans la capitale roumaine.

Dans quelles circonstances avez-vous découvert Hortensia Papadat-Bengescu, et l’idée de la traduire en français vous est-elle venue tout de suite ? A-t-il été facile de trouver un éditeur en France ? 

Je connaissais HPB pour l’avoir étudiée en Fac de Lettres à Bucarest, avec le professeur Nicolae Manolescu, ensuite j’ai approfondi son œuvre à la faveur d’un doctorat sur la modélisation de Proust dans la littérature roumaine (soutenu à Lyon) ; j’ai été obligée de traduire pas mal de passages de la saga Hallipa et notamment du Concert de Bach qui se prêtait le mieux au parallèle avec La Recherche, à mes yeux. Proust a connu une rapide réception en Roumanie, des écrivains comme Camil Petrescu ou Mihail Sebastian lui ont consacré des études qui sont devenues des références critiques, un auteur comme Anton Holban est même très proche par l’écriture de Proust, et on peut trouver des analogies entre Sebastian ou Camil Petrescu et Proust, mais leurs écrits sont quelque peu postérieurs aux romans de HPB.

L’œuvre de Marcel Proust était donc commentée en Roumanie dès les années 20 et il est aisé de comprendre que la critique roumaine a vite comparé HPB à Proust dont l’écrivaine roumaine est quasi contemporaine. Proust se voit consacré par le prix Goncourt en 1919 ; c’est l’année de la parution du volume Eaux profondes, alors qu’Hortensia a quarante-deux ans (elle s’est mise à publier très tard, après avoir élevé ses quatre enfants). Dès 1925, aux réunions du cénacle de Lovinescu elle lisait (juste avant de publier le roman) les premiers chapitres de sa trilogie Hallipa. On pourrait parler, en exagérant à peine, de la contemporanéité des deux écrivains : Hortensia Papadat-Bengescou (née en 1876, quatre ans seulement après l’auteur français, né en 1871) et Marcel Proust (qui va mourir en 1922, quatre ans avant la parution du Concert de Bach (1927), le chef-d’œuvre de la romancière roumaine). Cette petite chronologie est là pour nous faire comprendre que la renommée du Narrateur est à son comble en Roumanie à cette époque. N’oublions pas qu’il avait publié Du côté de chez Swann en novembre 1913 ; (seul roman de la Recherche du temps perdu écrit à la troisième personne et le seul qui demeure le plus accessible au grand public y compris aux lecteurs roumains). La notoriété de Marcel Proust a dépassé les frontières de l’hexagone. L’élite roumaine suit de près les événements parisiens. L’heureux détenteur du prix Goncourt (pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs) doit avoir aux yeux des Roumains une aura supplémentaire : par hautes personnalités interposées comme Marte Bibesco, Antoine Bibesco, les Brancovan) il est aussi leur ami. Sa mort, survenue le 19 novembre 1922, ne fait que le remettre au centre de l’attention et faire encore parler de lui. Toute une effervescence intellectuelle qui peut expliquer l’utilisation du nom de Proust à toute fin critique, un passeport culturel obligatoire. De Marcel Proust, la romancière roumaine n’est vraiment proche que par sa sensibilité profonde, son intelligence et son raffinement intellectuel qui lui permettent une analyse à la fois subtile, ironique et pénétrante d’un monde analogue, puisque vivant (à peu près) à la même époque. Les spécialistes de la littérature comparée nous disent qu’il est possible d’expliquer des phénomènes analogues survenus au même moment dans des pays différents par l’effet des structures socio-économiques communes à ces pays. Proustienne aussi par la présence de la musique en tant que prétexte narratologique mais aussi comme actant relationnel et même comme signe de distinction sociale. Du titre Concert din muzicà de Bach – redondant en français – jusqu’au devenir des personnages, la musique est omniprésente. Mais pour les amateurs d’analogie, les possibles ressemblances entre Hortensia et Marcel s’arrêtent là. Le personnage de Mika-Lé, véritable fille en cheveux, une de ces jeunes filles libérées qui n’ont aucun préjugé et aucun scrupule, semble dévorer la vie avec un incroyable aplomb… Il y a aussi un court épisode où une des filles Hallipa est « instruite » par une camarade aux secrets érotiques, mais on ne peut pas parler de véritable relation homosexuelle, par exemple.

Ce qui est certain c’est que la grande dame des lettres roumaine ne s’est pas « inspirée » de Proust « ce monsieur que je ne connais pas », comme elle l’avait déclaré avec une certaine désinvolture. La petite histoire dit qu’à force d’être toujours comparée à Proust elle a essayé de le lire mais s’est arrêtée au second volet de la Recherche, car cela « ne (lui) plaisait pas » ! On l’aura compris, elle tenait à être elle-même en toute circonstance, quitte à bousculer les bien-pensants, ouvrant, sans l’idéologiser, la voie au féminisme roumain.

Merci, Florica Ciodaru-Courriol!

Cet article paraît dans le cadre de ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle.

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Hortensia Papadat Bengescu – Le concert de Bach

410ZGAVT7DL._SX195_Au moment où l’on tourne la dernière page du Concert de Bach, on se rend compte que ce fameux concert aura lieu sans nous et qu’il n’était en fait qu’un prétexte pour qu’Hortensia Papadat Bengescu nous décrive une certaine société : celle de Bucarest de l’entre-deux-guerres, c’est-à-dire la sienne lorsque paraît le roman en 1927.

Ce concert, et les préparatifs qu’il requiert, sont pour le roman comme l’un des rails d’une voie de chemin de fer, l’autre étant fourni par l’étrange histoire de Sia, fille laide, maussade, butée, qui semble ne rien souhaiter d’autre qu’une vie sans tracas aux dépens de ses employeurs, et dont l’enterrement sera pourtant l’occasion d’un rassemblement de toute la bonne société.

Entre ces deux rails, Lina, Licà, Victor Marcian, Ada et Maxence sont autant de traverses qui donnent corps au roman… mais c’est là une métaphore que je ne vais pas filer beaucoup plus longtemps, car je lis dans le dictionnaire que les traverses servent à maintenir un écartement constant entre les rails, alors que tous ces personnages et d’autres que je n’ai pas cités resserrent parfois ces deux parties de l’intrigue et parfois les emmènent dans des directions assez différentes. D’ailleurs, il serait probablement plus approprié de décrire chacun de ces personnages comme le centre de constellations interconnectées, pour des raisons soit familiales soit sociales : ainsi la doctoresse Lina est-elle l’employeur de Sia, elle-même la fille du semi-vagabond Licà, qui devient le directeur des écuries d’Ada, épouse du prince Maxence, lequel était auparavant fiancé à Eléna Draganescou.

C’est justement la belle Eléna qui organise ce grand événement mondain que sera ce concert de Bach. Elle en dirige les préparatifs avec calme et efficacité, mais l’annonce de la tenue de ce concert (« C’est chose si rare dans notre pays de voir une telle initiative ! », dit un personnage qui vient juste de rentrer de l’étranger) n’a pas été reçue de la même manière par Ada Razou. Malgré sa position nouvellement acquise d’épouse d’un descendant d’une lignée aristocratique, celle-ci reste pour le moment la fille d’industriels qui ont fait fortune dans la farine : ce concert est l’occasion idéale pour elle d’asseoir sa position sociale, et il lui faut donc une invitation ! Une partie du roman la voit donc placer ses pions et calculer les mouvements à faire pour parvenir à ses fins.

Ce personnage d’Ada, « un petit diable de femme sèche et brune comme une gitane, aux lèvres rouge sang, aux yeux brûlants sous le bonnet en cuir qu’elle portait et qui lui faisait paraitre le menton encore plus pointu qu’il ne l’était en réalité », donne au roman un petit air de Bel-Ami. Ada, dont on peut certainement dire qu’elle a un caractère bien trempé, est celle qui hésite le moins à mettre les moyens au service des fins qu’elle recherche, même si cela signifie se servir sans aucune vergogne de ceux qui l’entourent. Mais finalement, dans ce petit monde encore en transition vers une modernité dont beaucoup d’éléments sont importés de l’étranger, chacun recherche quelque chose d’autre, de manière plus ou moins avouable.

A la différence de Bel-Ami, l’intrigue est ici moins resserrée que celle qui va finir par mener Georges Duroy vers les sommets de la gloire sociale. Ainsi le roman est-il aussi bien l’histoire du concert, que celle d’Ada, et de Sia (dont vraiment l’unique justification dans le roman semble être que sa mort va pouvoir donner lieu à son enterrement), et aussi de Lina, qui est pourtant parmi les personnes les moins concernées par ce fameux concert.

Cette Lina est pour moi une énigme du point de vue de ce qu’Hortensia Papadat Bengescu voulait faire d’elle, car malgré ses défauts elle est parmi les plus sympathiques des personnages. Son principal défaut est de ne pas se rendre compte de ses qualités, et de se faire exploiter par son mari Rim et par Sia ; pourtant elle a fait des études, est devenue obstétricienne, possède son propre cabinet médical et semble même gagner l’argent du couple, ce qui pour une femme de son époque ne devait pas être une mince affaire ! Je n’arrive donc pas à réconcilier ces deux aspects du personnage, mais c’est peut-être là vouloir insuffler trop de psychologie à un roman dont l’objectif n’est pas de proposer d’analyse psychologique poussée.

Tout cela ne vous en dit pas très long sur l’intrigue du roman mais c’est qu’elle est difficile à résumer tant chaque personnage – et ils sont nombreux – ouvre vers d’autres petites histoires, comme si à travers eux (en l’occurrence ce sont souvent des « elles ») Hortensia Papadat Bengescu voulait faire des clins d’œil à des personnes de son entourage ou dont elle avait lu l’histoire dans les journaux.

La toute première page du roman indique d’ailleurs que celui-ci « a été lu à mesure qu’il a été écrit et a été élaboré à mesure qu’il a été lu lors des séances littéraires du cercle Sburàtorul durant l’année 1925 », ce qui explique sans doute l’apparition de temps à autre de détails dont on pense qu’ils vont être expliqués plus tard mais ne le sont pas, et explique aussi sans doute la nature un peu diluée de l’intrigue dans l’ensemble du roman.

papadat bengescuJ’avais choisi de lire ce roman car j’étais curieuse de lire Hortensia Papadat Bengescu (1876-1955), certainement l’une des rares femmes de cette période et de cette partie du monde à être traduite en français. Après avoir lu le livre, ma curiosité est restée entière en ce qui concernait l’auteure et je me suis donc tournée vers sa traductrice, Florica Ciodaru-Courriol, qui par chance connait bien Hortensia Papadat-Bengescu pour en avoir fait son sujet de doctorat. Elle a accepté de répondre à mes questions et apportera donc des clés de compréhension très intéressantes au sujet de l’auteure, de sa place dans le paysage littéraire roumain jusqu’à aujourd’hui, de la pertinence de comparaisons avec Proust ou Virginia Woolf, ainsi que de la place originale du roman comme deuxième volume d’une trilogie. C’est demain, sur ce blog, et je l’en remercie !

Je continue avec Le concert de Bach ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle. Par la même occasion je contribue au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est » !

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Hortensia Papadat Bengescu, Le concert de Bach (Concert din Muzicà de Bach, 1927). Traduit du roumain par Florica Ciodaru-Courriol. Editions Jacqueline Chambon, 1994.

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