Virgil Gheorghiu – Dieu ne reçoit que le dimanche

– Vous ne le ferez pas, dit Zéos Botarev. Si vous signez un seul livre du nom de Téléorman, je vous écrase. Je suis obligé de le faire. C’est dans l’intérêt de la république.

– Je le ferai quand même, dit Décébal Hormuz. J’ai travaillé vingt-huit ans, derrière les barbelés de la zone contagieuse, parmi les microbes, pour rendre célèbre ce nom. C’est tout ce qu’il me reste. Je le garde. A dix-sept ans, vous et votre Armée Rouge, vous m’avez pris deux morceaux de mon corps, la Bessarabie et la Bucovina. Quelques années plus tard, vous avez pris le prolongement de mon corps tout entier, vous avez pris toute la Roumanie. Je n’avais que ma personne. J’ai essayé de m’enfuir en traversant le Danube à la nage. Vous m’avez jeté dans le Canal de la mort. Ensuite, j’ai été captif. Enchaîné parmi les microbes et les bactéries comme Prométhée fut enchaîné sur son rocher. Téléorman m’a volé le sang, le souffle, les entrailles. Il s’est nourri de mon cœur comme le vautour se nourrissait du foie de Prométhée. Téléorman est tout de même mon nom et je le garde.

Gheorghiu

Au beau milieu de la guerre froide, Virgil Gheorghiu, écrivain roumain installé en France, écrit Dieu ne reçoit que le dimanche, beau mais étrange roman sur la survie de l’âme roumaine.

Sur fond de déroute roumaine et d’occupation soviétique, Gheorghiu fait vivre deux personnages principaux : Roxana, princesse Paléologue, jeune, belle et élevée dans le monde irréel de la richesse de l’aristocratie cosmopolite, et Décébal, fils sans toit d’une famille pauvre de la campagne. Malgré le gouffre social qui les sépare, ils ont en commun d’être en même temps innocents et dotés d’une sagesse en deçà de leur âge.

Chez Décébal, cela s’exprime par ses récits de la vie et des légendes des gens humbles de la Haute Moldavie. Séduite par ses talents de conteur, Roxana voit en ce fragile soldat-paysan affublé d’un « nom de l’histoire roumaine, le nom du dernier roi des Daces, le Peuple des Immortels » le représentant de la Roumanie toute entière. Ainsi, lorsqu’en cet été 1944 les troupes soviétiques menacent et occupent la Roumanie, Roxana se donne pour mission de sauver Décébal car, pour elle, sauver Décébal équivaut à sauver une part essentielle de la Roumanie.

Ce n’est pas le garçon Décébal Hormuz qui m’intéresse. Ce n’est pas l’homme. Si j’étais obligée de le décrire je serais incapable de le faire. Car ce n’est pas une question d’amour. Quand on est amoureuse, on peut facilement faire le portrait du bien-aimé. Moi, je ne sais rien d’Hormuz, sauf qu’il a un front haut, pâle, comme la lune, deux montres et des grosses chaussures militaires. Je sais que le col de son veston est trop large, que son cou est long comme une tige de tulipe. C’est tout ce que je peux dire de lui. Mais il m’obsède. Il m’obsède non pas par sa personne physique mais par ce qu’il a pu me raconter. C’est comme dans les contes des Mille et une nuits. Le Sultan ne voyait pas la beauté de Schéhérazade mais uniquement les histoires qu’elle lui racontait. Cette fille était sûrement belle, mais celui qui l’écoutait ne voyait pas sa beauté mais la beauté de son récit. C’est la même chose qui m’arrive quand je pense à Hormuz. Ce n’est pas lui que je vois, mais les histoires qu’il m’a racontées. Quand je dis Décébal Hormuz, je vois le lac sucré, le fontaine de Sultana, je vois la forge du Grand Hormuz, la Maison où on fabrique des étoiles. Je vois le Trèfle des Flamands, Sérafima et son ami le grand ours, je pense à l’accident sylvestre et au Second tombeau du vendredi saint. Hormuz, c’est tout cela. Il est le château des Bonjouristes, il est les chevaux des chasseurs alpins qui meurent si on les fait descendre dans la plaine. Hormuz, c’est la Haute Moldavie. Les Russes ont brûlé mon château, mais il reste vivant grâce à Hormuz. Ozana, Agapia, Neamtz et toute la Roumanie reste vivante, grâce aux récits d’Hormuz, de la même manière que Troie est restée vivante après qu’elle eut été rasée de la terre, grâce à l’autre conteur. C’est à cause de cela que je cherche Décébal Hormuz.

Trente ans après cet été 1944, qui est aussi celui de la mort du jeune homme, Roxana sort du monastère orthodoxe où elle s’était cloîtrée, pour se mettre à la recherche d’un Décébal dont elle est persuadée avoir reconnu la voix au travers d’un film de propagande roumaine. Mobilisant à sa cause milieux émigrés roumains et services de renseignements, les faits finissent par lui donner raison : Décébal est bien vivant, mais… je ne dévoilerai pas la suite du livre.

Si la première partie est celle du conte, des grands châteaux des Carpates et des paysans simples mais aimants, la deuxième prend davantage l’allure d’une enquête policière et d’une plongée dans la triste histoire de « la république pénitentiaire de Roumanie ». Mais c’est une enquête qui fonctionne aussi bien d’après les lois objectives du pouvoir de l’argent et de la ténacité, que d’après celles de la foi intense de Roxana. Celle-ci est très présente dans cette deuxième partie du livre, que ce soit parce que la confrontation entre les intérêts opposés de Roxana et des autorités communistes tourne en une bataille autour de la personnalité déifiée de Décébal, ou parce que Gheorghiu émaille son récit d’exemples et de leçons tirées de la religion orthodoxe.

Cet aspect religieux fait de Roxana une drôle d’héroïne, car on n’a pas souvent l’occasion de rencontrer une héroïne qui travaille à coups de sainteté et d’ascèse. Mais il est fondamental pour Gheorghiu, qui voit en Roxana et en ses co-religionnaires à l’étranger les derniers bastions libres d’une religion tombée sous la coupe du communisme. Presque 40 ans après la publication du livre, il lui donne cependant aussi un aspect daté, surtout lorsque Gheorghiu se lance dans des diatribes contre la gauche, ses idées de progrès, et l’église catholique – des mots qui n’ont plus désormais la même connotation – tout en encensant un ordre social d’aristocrates éclairés et de paysans folkloriques qui n’a plus cours aujourd’hui.

Malgré cela c’est un livre bien écrit, où Gheorghiu réussit à mettre des personnages, des lieux et des époques très différents au service d’un récit dépaysant, à la fois dans et hors du temps.

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Dieu ne reçoit que le dimanche n’est pas l’un des livres les plus connus de Virgil Gheorghiu, écrivain prolixe dont La Vingt-cinquième heure (1949, son premier roman) et Les Immortels d’Agapia (1964, son premier roman en français) sont parmi les plus importants.

Né en 1916 en Moldavie roumaine, il commence à écrire des poèmes durant ses études à l’école militaire, puis durant ses études à la faculté de philosophie de Bucarest et à Heidelberg. Déjà reconnu pour ces œuvres, il devient diplomate sous le gouvernement fasciste roumain durant la seconde guerre mondiale. Après l’occupation du pays par les troupes soviétiques en 1944 il connaît l’exil et la détention par les armées alliées avant d’arriver en France en 1949. Issu d’une famille de prêtres orthodoxes et d’abord destiné à la prêtrise, il y revient en se faisant ordonner prêtre de l’Église orthodoxe en 1963. Il décède en 1992 à Paris.

Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche (Plon, 1975).

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Romain Gary et son Éducation Européenne

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Romain Gary est, avec Joseph Kessel, un des auteurs qui ont accompagné mon adolescence, bien que je n’aie lu et relu de chacun d’eux qu’une poignée de livres. De La Promesse de l’aube, je ne me souviens que de bribes, surtout celles qui figuraient au programme scolaire. Je me souviens bien mieux d’Éducation européenne et surtout de Les Cerfs-volants. A l’époque je n’avais pas vu le parallèle entre ces deux livres, le premier et le dernier publiés par Romain Gary, mais qui partagent pour sujet la seconde guerre mondiale, particulièrement la guerre vue de Pologne/Lituanie. Une coïncidence surprenante pour moi, vu mon intérêt pour l’histoire et la littérature des pays de l’Est ! Aussi quand Emma, de Book Around The Corner, a proposé de lire un livre de Romain Gary pour marquer le centenaire de la naissance de l’écrivain aujourd’hui, le choix était tout indiqué : Éducation européenne, daté de l’automne 1943 et publié en 1945.

A l’époque de l’écriture du roman, Romain Gary, qui continue peut-être encore de se faire appeler Gari de Kacew d’après son nom de naissance, est engagé dans les Forces Françaises Libres, en opération en Afrique et en Angleterre. Ce détail m’a beaucoup surpris après ma lecture d’Éducation européenne, qui se passe entièrement dans la région de Wilno (aujourd’hui Vilnius, capitale de la Lituanie, Wilno était polonaise lorsque Romain Gary y a vécu une partie de son enfance, mais contrôlée tour à tour par les forces soviétiques, nazies et lituaniennes durant la seconde guerre mondiale).

Étiqueté juif et polonais ou russe, réfugié en France avec sa mère en 1927, naturalisé français en 1935, Romain Gary se partage après la guerre et jusqu’à son suicide en 1980, entre carrière diplomatique (Bulgarie, Bolivie, France, Grande-Bretagne, États-Unis) et écriture de romans et scénarios. Ce ne sont que les très grandes lignes d’une vie tellement riche en événements et mystifications qu’elle est difficile à résumer sans se faire prendre aux nombreux pièges tendus par un homme qui aimait se réinventer.

Cette lecture d’Éducation européenne, les nombreux billets d’Emma sur les différentes œuvres de Romain Gary, et toutes les autres publications à l’occasion de son centenaire, m’ont vraiment donné envie de lire ses autres livres et une biographie (je veux bien des recommandations). Ici en Hongrie, Romain Gary semble très peu connu : seuls La Promesse de l’aube, Lady L., et La vie devant soi existent en hongrois, ce qui est étonnant vu que les hongrois traduisent vraiment beaucoup.

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Education europeenne

Éducation européenne retrace l’hiver passé par des groupes de partisans dans la forêt près de Wilno : polonais, ukrainiens, juifs, ils y ont trouvé refuge dans des cachettes creusées sous terre, et mènent le combat contre l’occupant allemand. Parmi eux se trouve Janek, adolescent que son père a aidé à se cacher avant de disparaître, probablement tué dans un acte de rétribution de l’armée nazie.

Lecteur avide de Karl May et de ses aventures de Peaux-Rouge, Janek a encore l’âme d’un enfant au début du livre mais devient homme au contact des partisans, éduqué plutôt par le regard qu’ils portent sur le monde que par la violence de leur combat. Malgré la détresse qui ronge certains des partisans, malgré la maladie et la faim qui les guettent, malgré aussi les relations parfois sordides qu’il voit s’établir entre occupants et villageois, le nouveau monde de Janek n’est pas dénué de beauté : il découvre la musique – Schubert, Chopin, Mozart, qui l’enchantent – et l’amour.

Très au loin se déroule la bataille de Stalingrad, qui sera un tournant décisif dans la guerre et qui rythme l’hiver des partisans, inspirant à la fois actions désespérées pour contrecarrer les plans de ravitaillement allemands et espoirs pour la sauvegarde de l’humanité et de l’idéal européen.

Ces idéaux sont surtout articulés par Adam Dobrański, étudiant en droit avant la guerre et maquisard de longue date, qui se décrit comme « prosateur né » et dont les histoires occupent les longues soirées des partisans. Ces histoires-dans-l’histoire, que Gary retranscrit en intégralité en les parsemant des commentaires des partisans devenus auditeurs, prennent une place aussi importante dans le livre que le développement du personnage de Janek et font la part belle à une grande dose d’optimisme. Une, conte féerique, met en scène les « cinq collines de l’Europe », dont le dialogue imagé sur le conflit européen se termine sur une leçon d’anglais qui prend très vite une tournure churchillienne. Dans une autre, Dobrański emmène ses auditeurs à Paris pour leur montrer une maison bourgeoise où, sous couvert de paisible acceptation de la présence allemande, les habitants s’activent dans la résistance à la barbe du responsable local allemand. « Nous ne sommes pas seuls », tel est le message que Janek en retient du fond de sa cachette.

Étant donné la période et ce message idéaliste, c’est presque un texte de propagande pour la cause alliée que Gary pourrait être en train d’écrire, mais Éducation européenne est un roman bien plus profond que ça et, à mon avis, bien pessimiste.

Outre Janek et Dobrański, Gary peuple son court récit de personnages qui ne font parfois que de brèves apparitions mais qui laissent une impression forte, tels Stańczyk, coiffeur poursuivi par le désir de vengeance après le viol de ses deux filles, Moniek Stern, violoniste virtuose qui ne survit pas à la vie de la forêt, ou Zosia, petit bout de femme trop précoce dont le duo amoureux avec Janek m’a rappelé celui de Ludo et Lila dans Les Cerfs-volants. Surtout, Gary s’abstient de faire dans le noir et blanc : entre les figures héroïques comme celle de Dobrański, et les allemands anonymes pilleurs et violeurs, il y a beaucoup de personnages plus nuancés. Ainsi du cabaretier polonais Józef, qui cultive les partisans et les occupants mais finit par se faire prendre à son propre jeu, ou du vieux soldat Augustus Schröder, « le dernier Allemand », enrôlé pour faire plaisir à son fils mais dont la vraie passion est la musique et la construction de jouets musicaux (là encore, c’est un personnage qui m’a rappelé celui du « facteur timbré » dans Les Cerfs-volants).

Hymne à la résistance et à liberté, Éducation européenne est aussi empreint de la tristesse et du pessimisme de Janek, qui ne laisse pas présager d’une grande foi dans l’avenir de l’humanité. Le roman en est traversé, mais c’est surtout manifeste dans l’épilogue. Janek, dorénavant père de famille et sous-lieutenant du Corps Franc polonais, traverse à nouveau la forêt, trois ans après l’hiver de 1942-43, en se remémorant les dernières paroles de Dobrański juste avant sa mort.

-Parle-leur de la faim et du grand froid, de l’espoir et de l’amour.

-Je leur en parlerai,

-Je voudrais qu’ils soient fiers de nous et qu’ils aient honte…

-Ils seront fiers d’eux, et ils auront honte de nous.

-Essaye… Je voudrais qu’ils ne recommencent jamais…

-Ils recommenceront.

-Ouvre-leur… ton poitrail… Ton poitrail d’homme…

-Ils ne voudront pas regarder. Ils passeront à côté, les lèvres serrées et le regard froid.

-Essaye…

Ce n’est pourtant pas un roman dénué d’humour, un humour un peu triste qui surgit surtout dans les fables de Dobrański. Celles-ci donnent réellement toute la mesure du talent de Romain Gary, capable de donner vie en quelques pages à toute une compagnie de soldats allemands vaincus par la neige comme à deux corbeaux centenaires commentant un défilé de cadavres « d’ex-soldats de l’ex-Grande Armée allemande » sur la Volga.

C’est pour moi une belle redécouverte que cette Éducation européenne, et une invitation à relire et à découvrir tous ses autres livres.

Romain Gary, Éducation européenne. Calmann-Lévy, 1945.


Alice Zeniter parle de son roman Sombre Dimanche

Comme promis, quelques questions et quelques réponses à propos de Sombre Dimanche d’Alice Zeniter, roman qui met en scène une famille hongroise en Hongrie dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Photo via sa page Facebook

Photo via sa page Facebook

Mais d’abord, quelques mots sur l’auteur : Alice Zeniter a aussi écrit Jusque dans nos bras (2010) et Deux moins un égal zéro (2003). En 2008, après être passée par l’ENS, elle arrive à Budapest pour y enseigner le français à l’institut d’enseignement supérieur Eötvös Collegium. L’année prévue se transforme en trois, Sombre Dimanche en est le résultat.

***

Sombre Dimanche suit l’histoire d’une famille hongroise des années 1950 à nos jours, avec beaucoup de références à l’histoire et à la culture populaire de l’époque. Jusqu’à quel point la véracité du contexte était-elle importante pour vous?

Elle était très importante, car je voulais pouvoir redonner un monde avec beaucoup de précision, et avant de déformer la réalité pour y faire entrer une sorte de magie de la mélancolie, il fallait que les lecteurs aient une idée de ce qu’était la Hongrie, son histoire, les figures qui peuplaient la frise chronologique, etc. Et, qui plus est, c’est dans ce contexte historique et social réel que mon imagination s’est ancrée, qu’elle s’est nourrie. Tous les rêves de roman sont partis de découvertes et de rencontres réelles avec le pays.

Comment avez-vous mené la recherche pour recréer tout ce contexte historique que vous n’avez pas connu?

Avant même de commencer à écrire « Sombre Dimanche », je cherchais frénétiquement à comprendre ce nouveau pays dans lequel j’étais arrivée: livres d’histoire, articles, discussions avec mes amis hongrois, avec mes étudiants, virées au marché aux puces pour acheter de vieux objets, promenades interminables dans la ville, etc. L’écriture du livre a simplement isolé des points précis sur lesquels je voulais pousser mes recherches.

L’idée d’entremêler l’histoire d’une famille et l’histoire du pays pour votre seul (pour le moment!) roman sur la Hongrie s’est-elle imposée comme une évidence ou a-t-elle été un choix? Y a-t-il d’autres histoires que vous auriez pu être tentée d’écrire sur ce pays?

Elle s’est imposée tout de suite. Puisque j’ai imaginé les personnages directement à partir d’événements historiques. Ce sont ces moments dans l’histoire du pays qui m’ont fait me demander: que penserait quelqu’un qui les traverserait à tel moment de sa vie ? Comme par exemple, la fin de l’enfance d’Imre qui correspond au grand tournant de 89.

Si Sombre Dimanche était ma première rencontre avec la Hongrie, j’en aurais probablement eu une image assez négative tant les personnages et le pays semblent toujours poursuivis par la malchance et l’apathie. Mais lors de votre présentation du livre vous défendiez une vision plus optimiste de la fin du livre et de vos personnages. Pouvez-vous nous en dire davantage?

Pour moi, la tristesse et la mélancolie qui sont très présentes dans le roman ne doivent masquer ni le sens de l’humour – certes très noir – et de la prose et des personnages, ni la grande tendresse dont ceux-ci sont entourés. Oui, leur vie est difficile, oui ils sont passifs et cabossés, mais ils sont en même temps pleins d’une vie intérieure qui est magnifique: ils aiment, ils rient, ils s’inventent des histoires, ils transcendent à chaque instant la réalité minable.

Le livre commence avec un texte d’Attila József, un des grands poètes hongrois. Y a-t-il d’autres livres ou des auteurs qui vous ont particulièrement marqués et que vous recommandez pour des lecteurs français ?

J’aime beaucoup les nouvelles de Kosztolanyi, Gyula Krudy dont « l’affaire Eszter Solymosi » vient de paraître en traduction française (Albin Michel), « La porte » de Magda Szabo. Et j’ai été très marquée par le film « Megall az idö » dont l’atmosphère correspondait étrangement à ce que je voulais faire dans « Sombre Dimanche ».

Le succès du livre en France, avec de nombreux prix (Prix de la Closerie des Lilas, Prix des Lecteurs de l’Express, Prix du Livre Inter) depuis sa publication l’année dernière, a-t-il été une surprise étant donné que la Hongrie est un sujet plutôt « niche »?

Oui, j’avais peur que seuls les gens ayant déjà un intérêt antérieur pour la Hongrie n’achètent le livre. Et peut-être que ça a été le cas au début, mais l’effet boule de neige a fonctionné et les prix ont attiré d’autres lecteurs qui eux aussi, par le bouche-à-oreille, ont attiré d’autre lecteurs. C’est un phénomène fascinant de regarder la communauté des lecteurs, sa diversité, et de penser que le point commun entre ces personnes variées, opposées parfois, c’est le livre qu’ils ont tous lu.

Vous étiez de nouveau à Budapest récemment pour le lancement de la traduction hongroise de Sombre Dimanche. L’idée de le traduire en hongrois est-elle venue rapidement ?

La traductrice étant mon amie de longue date, une de mes étudiantes de l’Eötvös Collegium, elle a accompagné le livre avant même qu’il ne soit écrit et nous avons rêvé de sa traduction avant qu’il n’y ait un texte fini à traduire. Le livre a été aussi cette occasion pour moi de fédérer mes amis, ma « famille » hongroise, autour d’un projet et j’en suis très fière aujourd’hui lorsque je vois Vera [Veronika Kovács] présenter la traduction.

Quelle réception le livre a-t-il reçu en Hongrie pour le moment ?

Je l’ignore encore. Pour l’instant, je sens l’intensité de la curiosité de ma part comme de celle des lecteurs hongrois et voilà tout.

Vous disiez lors de la présentation de Sombre Dimanche que vous avez mis de coté le théâtre pour vous consacrer à l’écriture. Quels sont vos projets aujourd’hui ?

Ils sont nombreux, et variés. Je travaille sur un prochain roman – non hongrois cette fois. J’ai une pièce de théâtre à venir en janvier 2015 au théâtre de Vanves. Je travaille avec la metteuse en scène Julie Beres sur une adaptation du « Petit Eyolf » d’Ibsen. Je traduis une nouvelle de Rob Doyle, un auteur irlandais. Et je continue à écrire des textes de ci de-là pour des amis qui me proposent toujours des projets passionnants.

Merci !

Et pour finir, la fameuse chanson du titre, interprétée par Pál Kalmár :

 

 


Alice Zeniter – Sombre Dimanche

imagesFin mars, alors que le Salon du Livre venait juste de fermer ses portes à Paris, nous autres lecteurs francophones de Budapest avions droit à notre propre événement littéraire avec la présence de la française Alice Zeniter, venue présenter son roman Sombre Dimanche à la librairie française et espagnole Latitudes dans le cadre du festival de la Francophonie. C’est toujours un plaisir d’entendre quelqu’un parler de son livre et là, évidemment, j’avais fait mes devoirs avant la présentation en rayant Sombre Dimanche de la liste de livres à lire un jour parce qu’ayant trait à la Hongrie.

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De Hongrie, et surtout de la mélancolie hongroise, il est question du début à la fin, à commencer par le titre. Sombre Dimanche est aussi le nom d’une chanson populaire hongroise des années 1930 (Szomorú Vasárnap) parlant de fleurs, de cercueils et d’amours perdues. Cette chanson est celle qui accompagne la famille Mándy chaque 2 mai lorsque le grand-père, ivre mort, commémore à sa façon le décès de sa femme Sara, et c’est celui qu’il chante sous les yeux de son petit-fils Imre en ce 2 mai du début des années 1980 qui ouvre le livre.

Chez les Mándy il y a le grand-père, le père, la mère, le fils (Imre) et sa sœur Ági. Il y a aussi la maison, symbole des jours meilleurs de la famille mais dorénavant encerclée par les rails qui mènent à la gare Nyugati, et envahie chaque nuit par les déchets.

Alternant les chapitres entre le présent d’Imre qui grandit jusque dans les années 2000, et le passé des parents et grand-parents jusque dans les années 1950, Sombre Dimanche invente le portrait assez réussi d’une famille qui l’est, elle, beaucoup moins. Tous ont leurs secrets et meurtrissures qui les rendent comme incapables de fonctionner normalement : le grand-père au tempérament irascible et à la jambe roide, le père enfoncé dans son silence et ses souvenirs, Ági au corps et aux rêves brisés, et Imre le déboussolé qui voit la vie lui passer à côté en le laissant perpétuellement du côté des vaincus. Que tout ça soit l’état final des choses (que le va-et-vient du roman explique petit à petit) plutôt que la situation de départ, donne le ton : l’histoire de la famille Mándy n’est pas celle de l’ascension sociale ni de l’accomplissement des rêves personnels.

A l’histoire de la famille se mêle l’histoire avec le grand H, celle du bloc communiste, de 1989 et de l’entrée dans l’Union Européenne, celle aussi à plus petite échelle avec par exemple le premier concert d’un groupe occidental à l’Est depuis 20 ans, et l’arrivée des feuilletons américains avec l’ouverture du pays. Du point de vue de l’écriture, c’est cet aspect du livre qui m’a le plus plu : il est tellement difficile de faire passer l’histoire d’un pays dans un roman sans avoir l’air de donner des leçons, et c’est un exercice qu’à mon avis Alice Zeniter réussi vraiment bien tellement les points de repère apparaissent sans avoir l’air d’y toucher (sauf, à la fin, une longue référence au rôle de la Hongrie dans un épisode pas glorieux de la seconde guerre mondiale, dans la lettre-confession du grand-père, qui à mon avis n’apporte pas grand chose au livre ou aux personnages). Les petites touches qui rendent le tout plus vivant – les références culturelles, les lieux – sont là aussi et c’était amusant de voir à quel point nos points de repère en tant qu’étrangères de passage en Hongrie se ressemblent.

Ce qui m’a plu aussi, et va dans la même direction, c’est que le livre résiste à la tentation de faire de ses protagonistes des acteurs ou héros de tous les événements importants de l’histoire de la Hongrie. J’avais lu avant un roman familial qui suit le destin de trois familles entre 1920 et les années 2000, écrit récemment par un hongrois et qui avait eu beaucoup de succès, mais avait fini par m’exaspérer justement parce que l’auteur s’obstinait à faire en sorte que ses personnages jouent un rôle dans absolument tous les épisodes qui font maintenant partie de la mémoire collective du pays. Au contraire, le Imre d’Alice Zeniter est vraiment plutôt un anti-héros, pour qui la fin du communisme en Hongrie se passe quelque part entre la fois où il est allé au marché pour acheter le déjeuner du grand-père, et son premier boulot au Diamond Sex Shop. Pour une famille qui vit si près d’une gare, qui plus est d’une « gare de l’ouest » (dans la vraie vie c’est aussi l’une des gares principales de Budapest), Imre, sa sœur et ses parents semblent singulièrement incapables de saisir les occasions que leur offrent le passage du temps et l’ouverture du pays.

Dis comme ça, ça ne fait pas très réjouissant, et ça ne l’est pas, mais le livre n’est en fait pas misérabiliste du tout, plutôt un bon reflet de la manière hongroise de prendre avec philosophie et une bonne dose d’abattement mêlée d’alcool la vie telle qu’elle est, même quand elle est moche.

La famille Mándy n’est pas vraiment porteuse d’optimisme, donc, mais au moins elle est sympathique, plus sympathique que les rares étrangers qui débarquent comme en pays conquis (plus ou moins littéralement) et influent sur la vie des protagonistes : des Russes, un professeur français plutôt lâche, deux sœurs allemandes qui ne voient en la Hongrie que comme un miroir de ce qu’elles veulent être.

Je ne dirais pas que j’ai tout aimé dans ce livre (certains passages voués à en expliquer d’autres m’ont paru un peu invraisemblables ou moins bien écrits, comme le coup du maquillage d’Imre et de son ami Zsolt, ou celui de la mort d’Ilonka, la mère d’Imre) ou que j’en garderai un souvenir impérissable. Mais ce qui m’a plu m’a beaucoup plu : la petite histoire dans la grande, et la construction bien menée qui dévoile ce qu’il faut juste là où il faut.

Durant la présentation du livre les questions ont fusé : d’où est venue l’inspiration ? Cette maison au bord des rails a-t-elle vraiment existé ? Pourquoi un livre si peu optimiste ? Qui se cache derrière cet horrible professeur français ? Et ainsi de suite. J’avais les miennes, auxquelles Alice Zeniter a bien voulu répondre, ce sera pour le prochain billet.

Alice Zeniter, Sombre Dimanche. Albin Michel, 2013.


Martin Daneš – Le char et le trolley

MD-Trolley1Zdeněk, conducteur de trolleybus, est employé depuis de nombreuses années par la compagnie des transports urbains de Budweis. Son travail, c’est sa vie. Regardez-le conduire son « trollinet » sur la ligne 1 : « excellent tour de la ville, meilleur qu’un projet de vacances exotiques, qu’il ne rechignait pas à répéter, encore et encore, d’heure en heure et de jour en jour. »  Et avec quel compagnon ! Aux yeux de Zdeněk, son trolley est un être qui lui fait des confidences, lui fredonne des mélodies, lui adresse des sourires timides – mieux qu’un bébé ou que le chiot que sa femme a adopté pour combler le vide. Bref, Zdeněk aime, a toujours aimé et aimera toujours son trolley et ne se voit pas vivre sans.

Malheureusement, les temps changent et à Budweis à la fin des années 1960 c’est plutôt le bus qui a le vent en poupe – soucis d’économie, dit-on, question de liaisons radiales et tangentielles. Les collègues désertent les trolleys, attirés par des contrats promettant augmentations de salaire et formations pour conduire les bus. Zdeněk, lui, est l’irréductible : cet engin, « ce gros insecte tremblant, hurlant et puant le pétrole », il ne le conduira jamais. Il commence alors sa croisade personnelle pour trouver le responsable de la suppression programmée des trolleys, et défendre leur cause.

Par son attachement sans compromis à son outil de travail, Zdeněk m’a rappelé le Hanta broyeur de papiers d’un autre tchèque, Bohumil Hrabal (Une trop bruyante solitude – billet un jour sur ce blog), mais un Hanta qui verrait le monde aux travers des yeux de Forrest Gump. On est en 1968-69, quand même, les chars soviétiques viennent juste d’entrer en Tchécoslovaquie, il y en a même eu à Budweis (ce qui a d’ailleurs mis Zdeněk au chômage technique jusqu’à ce qu’ils vident les rues). Eva, la femme de Zdeněk, se fait du souci pour son pays, tout comme František Šourek, le chef local du comité du parti, qui espère profiter de la lutte entre réformateurs et orthodoxes pour avancer dans la hiérarchie du parti.

Notre conducteur de trolley, lui n’a que fichtre de la répression, des mouvements réformateurs, du l’exode vers l’ouest qui s’amorce : n’ayant qu’un but en tête, il fait ce que personne d’autre n’aurait osé faire par des temps pareils.

Zdeněk, ce grand enfant gentiment naïf et indigné, m’a beaucoup fait sourire, tant Martin Daneš a réussi à distiller par petites touches les traits qui rendent ce personnage entier et sympathique aux yeux du lecteur. Que dire d’un homme qui se réfugie dans la lecture du magazine « Les transports urbains en commun » lorsqu’une conversation avec sa femme tourne au vinaigre ? Ou qui explique l’attitude d’un tout jeune collègue pressé de finir son travail le soir parce que, fraîchement marié, il ne s’est pas encore lassé de la vie conjugale au profit de la conduite des trolleys ?

Il y a beaucoup d’humour dans ce récit de la croisade d’un homme simple au travers d’une période de l’histoire tchécoslovaque que beaucoup d’autres romans dépeignent de manière bien plus sombre. Mais malgré la fin doucement cynique de l’histoire, c’est un humour frais, à mon avis, plutôt que grinçant et sans complaisance comme le décrit la quatrième de couverture. Les espoirs écrasés des manifestants tchèques, les manigances des politiciens de province et les grandes manœuvres orchestrées par Moscou y sont aussi, mais m’ont paru atténués plutôt que magnifiés par la quiétude d’une ville de province et les préoccupations toutes autres de cet homme à la fois ordinaire et hors du commun qu’est Zdeněk.

Photo via le site des éditions Vents d'ailleurs

Photo via le site des éditions Vents d’ailleurs

Le char et le trolley est le premier roman en français de Martin Daneš, correspondant à Prague de nombreux journaux francophones, ainsi que traducteur et auteur de romans et recueils de nouvelles et de chroniques en tchèque. Originaire non pas de Budweis (ville du sud-ouest de la république tchèque, appelée en tchèque Česke Budějovice) mais de Česka Lípa en Bohême du Nord, il habite en France depuis 2008.

Martin Daneš, Le char et le trolley. Vents d’ailleurs, 2014.

Ce livre m’a été envoyé par les éditions Vents d’ailleurs, ce pour quoi je les remercie.


Liliana Lazar – Terre des Affranchis

Terre-des-affranchis-Liliana-LazarAu début, j’ai été séduite. Passé le prologue annonciateur de mystère, les premiers chapitres font montre d’une écriture belle et maîtrisée et d’autant plus admirable que c’est celle d’une personne pour qui le français n’est pas la langue maternelle.

Les longues descriptions – le monastère orthodoxe roumain et ses ombres furtives, la Fosse aux Lions et la mort de Tudor Luca, le village de Slobozia et ses habitants – sont belles, mais ce sont surtout les petits phrases récapitulatives qui m’ont fait plaisir : « l’expérience de la sainteté effraie parfois plus qu’elle n’attire », ou encore « en sanctifiant le temps, l’Église en prenait le contrôle et ne le subissait plus ».

Une fois le décor planté, le ton change et l’on passe à l’action. Victor, fils du violent Tudor Luca, mort alors que Nicolae Ceausescu prend les rênes de la Roumanie communiste, est un être plutôt taciturne, et fort. Bûcheron de son état, il étouffe une jeune fille un jour de canicule, sans le vouloir, après qu’elle l’ait insulté. C’est le point de départ d’une longue période de réclusion pour Victor, caché dans la petite maison où vivent sa mère et sa sœur, à l’écart du village.

Les années passent, et pendant ce temps le village vit au rythme des saisons, des superstitions et des diktats de l’administration communiste (s’ils parviennent jusqu’au village). Simion, le jeune policier athée, se trouve une maîtresse, mais pas le coupable du meurtre. Ismail, le Tzigane, surveille son monde, prodiguant ses recettes et incantations un brin diaboliques pour jeunes filles en mal d’amour ou hommes en mal d’héritier. Ilie, le prêtre, fait recopier en douce, à la main, les rares manuscripts religieux soutirés à la censure officielle. Ce sera là un rare lien avec le monde extérieur pour Victor qui, au fil de ses copies, travaille à sa propre rédemption.

Malgré tout, l’hiver 1989 n’est pas pour Victor tant celui qui mène à la fin de l’ère Ceausescu que celui où il renoue avec le crime, le meurtre et le viol. Et c’est là, arrivée à mi-chemin dans ma lecture, que j’ai vraiment fini par perdre intérêt et sympathie pour Victor, qui semble incapable de décider s’il veut suivre la voie du bien ou celle du mal. J’ai eu encore plus de mal à y croire lorsqu’à la fin du livre, ayant pris l’identité d’une autre personne, il finit hissé en héros célébré et médiatisé.

Fallait-il voir en Victor une métaphore pour un peuple et une histoire roumains dont les erreurs seraient sans cesse répétées ? C’est un peu l’impression que donne Lazar : en 1989, « le pays se cherchait un héros que le fugitif de Slobozia s’apprêtait à incarner. » Victor n’était pas un saint, « mais il avait expié son crime, à l’image du peuple roumain qui après s’être corrompu avec le communisme, cherchait lui aussi sa repentance. »

De repentance, au final, il n’y en aura point : au contraire le livre se termine sur une vague menace de danger permanent. Pour moi, il a surtout abouti à un grand point d’interrogation quant à l’existence sur papier de Victor Luca. Peut-être, en y réfléchissant encore un peu, serait-il possible de faire émerger une explication mais, malgré un certain talent stylistique et de beaux passages sur les coutumes et superstitions locales, il n’est pas certain que j’aie envie de me replonger dans cette Terre des Affranchis.

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Terre des Affranchis est le premier et, semble-t-il, le seul roman de cette écrivain roumaine d’expression française, née en Moldavie en 1972 et arrivée en France en 1996.

Liliana Lazar, Terre des Affranchis, Gaïa Editions, 2009.

Titre inscrit au tour d’horizon « Voisins Voisines » chez Anne, catégorie Roumanie.

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