Lectures communes autour de l’Holocauste (édition 2022) : un récapitulatif, des remerciements

Pour la deuxième année consécutive, nous avons organisé, avec Patrice (Et si on bouquinait ?), une semaine de lectures communes autour de l’Holocauste. Du 27 janvier au 3 février, nous avons recueilli 24 contributions de dix participants et participantes à notre initiative en mémoire des victimes de l’Holocauste.

Comme l’année dernière, ces contributions ont été très variées : en majorité des lectures (livres d’enquête, témoignages anciens ou plus récents, romans), mais aussi des portraits d’artistes et même un clin d’œil aux plaques commémoratives de la Seconde Guerre mondiale à Marseille.

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Imre Kertész – Être sans destin

« Pourquoi, mon garçon, dis-tu à tout bout de champ « naturellement » à propos de choses qui ne le sont pas du tout ?! » Je lui dis : « Dans un camp de concentration, c’est naturel. » « Oui, oui, fait-il, là-bas, oui, mais… et là, il s’interrompt, hésite un peu, mais … comment dire, le camp de concentration lui-même n’est pas naturel ! » dit-il, semblant finalement trouver le mot juste, et je ne réponds rien, car je commence tout doucement à voir qu’il y a une ou deux choses dont on ne peut visiblement jamais discuter avec des étrangers, des ignorants, dans un certain sens des enfants, pour ainsi dire.

La traduction française d’Être sans destin a paru il y a presque 25 ans, en janvier 1998 : un petit volume assez épais, aux proportions inhabituelles sauf pour Actes Sud qui le publie. Plus tard, après la parution de Le refus et l’attribution du prix Nobel de littérature à Imre Kertész en 2002, il a été possible d’acheter ces deux volumes en un coffret réunissant une trilogie sur « l’absence de destin », dont Actes Sud avait déjà publié le Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, en 1995.

J’ai un souvenir très limité, mais assez précis, de cette parution de 1998, ou plutôt de l’accueil très enthousiaste qui lui a été réservé. C’est l’un de mes très rares souvenirs d’une actualité littéraire qui, je crois, me parvenait surtout par le Monde des livres mais à laquelle je ne prêtais pas beaucoup attention. J’avais donc un exemplaire d’Etre sans destin sous la main, mais à l’époque je ne l’ai pas lu. Je regrette de ne pas pouvoir comparer ce que j’aurais pu en penser alors, en tant qu’adolescente, et ma compréhension du livre aujourd’hui alors que je le lis pour la première fois.

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Ana Novac – Les beaux jours de ma jeunesse

Je l’admets, je suis un témoin capricieux ; mais autrement, comment pourrais-je me tirer de cette aventure sans y laisser ma jugeotte ? Il ne peut s’agir que de fragments, de miettes. Donner une vue exhaustive du camp ? Autant vider la mer à la louche.

On parle souvent de « Anne Frank roumaine/polonaise/hongroise » pour évoquer les journaux d’adolescente juive « de l’Est » datant de la Seconde Guerre mondiale. C’est une description qui permet aux personnes qui n’ont encore jamais entendu parler du journal en question de comprendre qu’il s’agit d’un parcours similaire à celui de l’adolescente juive la plus emblématique des victimes de l’Holocauste. Mais je me demande parfois si décrire ainsi l’un des – relativement – nombreux journaux qui ont survécu à la Seconde Guerre mondiale, n’est-ce pas risquer de gommer l’individualité de chacune de ces adolescentes – leur personnalité, leur contexte d’origine, leur parcours (et le parcours de leurs journaux), leurs ambitions – ainsi que le caractère unique des journaux qu’elles ont laissés.

Je me suis à nouveau posé la question, sans arriver à une réponse satisfaisante, en lisant Les beaux jours de ma jeunesse, le journal d’Ana Novac, alors âgée de 15 et 16 ans dans les fragments correspondant à la période juin 1944-mai 1945 qui sont restitués dans le livre. Ana Novac, que plusieurs sources (y compris le recueil de récits féministes roumain Désobéissantes) présentent comme étant « surnommée ‘la Anne Frank roumaine’ », partage l’immense appétit de vivre de sa contemporaine, mais sa personnalité unique, tenace, effrontée, emplie d’humour noir et de cynisme brille à travers les fragments de journal de camp reconstitués dans ce livre.

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Elie Wiesel – La nuit

Mon père eut encore un râle – et ce fut mon nom : « Eliezer. » 

Je le voyais encore respirer, par saccades. Je ne bougeais pas. 

Lorsque je descendis après l’appel, je pus voir encore ses lèvres murmurer quelque chose dans un tremblement. Penché au-dessus de lui, je restai plus d’une heure à le contempler, à graver en moi son visage ensanglanté, sa tête fracassée.

Puis je dus aller me coucher. Je grimpai sur ma couchette, au-dessus de mon père qui vivait encore. C’était le 28 janvier 1945.

Elie Wiesel a dédié La nuit « à la mémoire de [s]es parents et de [s]a petite sœur, Tzipora ».

De cette petite fille, quelques images subsistent, de « ses cheveux blonds bien peignés », « de son manteau rouge sur ses bras », des dents qu’elle serre en portant « un sac trop lourd pour elle » – le sac dans lequel elle porte une part des possessions de la famille expulsée vers le ghetto, dernière étape avant la déportation. Face aux gendarmes qui distribuent des coups de matraque pour faire avancer la colonne de personnes de tous âges, « elle savait déjà qu’il ne servait à rien de se plaindre », écrit plus tard son grand frère.

Quelques jours plus tard, une autre colonne, et une dernière image, de Tzipora tenant la main de sa mère, qui caresse ses cheveux blonds, « comme pour la protéger ». La famille vient d’arriver à Birkenau, les hommes envoyés à gauche, les femmes à droite.

Et je ne savais point qu’en ce lieu, en cet instant, je quittais ma mère et Tzipora pour toujours.

Ainsi se termine la vie d’une petite fille de sept ans, dont le souvenir ne perdure peut-être que dans ces quelques lignes. La nuit paraît en français en 1958 alors qu’Elie Wiesel a juste trente ans et sa sœur est morte depuis déjà 14 ans.

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Antal Szerb – « Si les poèmes restent, l’essence restera peut-être »

Il y a un an, j’avais terminé ma série de billets liées à la première édition des Lectures communes autour de l’Holocauste en évoquant la personne du poète hongrois Miklós Radnóti, fusillé par les S.S. en novembre 1944, et sa Septième églogue, témoignage « dans le noir » de l’horreur de la persécution des Juifs.

En choisissant de présenter aujourd’hui Antal Szerb, je reprends ce fil hongrois tout en sachant très bien que ce n’est pas du tout un choix évident pour parler de « littérature de l’Holocauste »: Antal Szerb n’est pas un écrivain de l’Holocauste, mais une de ses victimes.

Ses œuvres traduites en français – trois romans que je liste à la fin de ce billet – donnent un aperçu utile mais très incomplet de l’étendue des connaissances, et de l’ampleur de la popularité (qui perdure encore aujourd’hui), de ce représentant majeur de la littérature hongroise, historien de la littérature européenne et mondiale, écrivain, essayiste, critique, traducteur.

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27 janvier – 3 février – lectures communes autour de l’Holocauste (édition 2022)

Au début de cette année, je m’étais associée avec Patrice de Et si on bouquinait ? pour vous proposer une semaine de lectures communes autour de l’Holocauste.

Vous aviez été nombreux – et surtout nombreuses – à nous rejoindre et à lire ou relire des témoignages incontournables, des romans récents, des livres d’enquête, des textes venus des quatre coins d’Europe.

Vous nous aviez demandé si nous ferions une nouvelle édition, et nous avions répondu OUI : non seulement pour continuer à partager nos découvertes et nos émotions autour de nos lectures, mais aussi pour continuer à contribuer à la mémoire de l’Holocauste, alors que les survivants – juifs, mais aussi tziganes, handicapé.e.s, opposant.e.s politiques, homosexuels, prisonniers de guerre… – sont chaque année moins nombreux.

Comme cette année, l’édition 2022 des lectures communes autour de l’Holocauste débutera le 27 janvier, jour de commémoration de la libération du camp d’Auschwitz en 1945, et date de la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste. Elle durera jusqu’au 3 février.

Pour participer, il suffit de partager votre lecture sur votre blog, ou sur les réseaux sociaux, du 27 janvier au 3 février, et de nous le signaler par mail ou dans les commentaires sous cet article, pour qu’on puisse l’intégrer dans la liste de vos lectures que nous publierons après le 3 février.

Si vous cherchez un peu d’inspiration, si vous voulez revenir aux témoignages fondateurs, découvrir des réécritures contemporaines, ou explorer différentes facettes géographiques de l’Holocauste, nous vous conseillons de vous tourner vers notre première liste de suggestions, ou de suivre les liens dans notre billet récapitulatif (chez moi ou chez Et si on bouquinait ?) pour retrouver les avis sur les livres chroniqués par les participant.e.s de l’édition 2021. Si vous avez déjà des découvertes plus récentes à conseiller, n’hésitez pas à les partager dans les commentaires.

Nous organisons également une lecture commune le 29 janvier autour du livre Maille à maille, de Simone Righetti, qui traite non seulement de l’Holocauste, mais aussi du handicap. A ce titre, cette lecture s’inscrira également dans le projet de lecture thématique « Autour du handicap » proposé par Et si on bouquinait et Book’Ing.

On se donne rendez-vous à partir du 27 janvier, pour ces nouvelles lectures communes autour de l’Holocauste ?


Lectures communes autour de l’Holocauste – un récapitulatif, une annonce

Vous avez été nombreux – et surtout nombreuses ! – à participer à notre projet de lectures communes autour de l’Holocauste, du 27 janvier (journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste) au 3 février.

27 billets, pour 25 livres différents : au vu du nombre de « je note » ou « je découvre » laissés en commentaires, on peut dire que les découvertes ont été au rendez-vous. Les émotions ressenties à la lecture de ces livres – témoignages, récits, essais, poèmes – aussi, allant de l’horreur à l’admiration en passant par l’incrédulité.

Merci à vous pour toutes vos participations. Vous nous avez demandé si nous allions recommencer l’année prochaine ? La réponse est OUI, car nous avons vu beaucoup d’enthousiasme et de gratitude pour notre initiative, et nous souhaitons continuer à contribuer ainsi à la mémoire de l’Holocauste, de ceux et celles qui n’ont pas survécu, et de ceux et celles qui ont porté ou portent encore aujourd’hui le poids de ce passé.

Nous vous donnons donc rendez-vous l’année prochaine pour une nouvelle semaine de lectures communes.

Nous espérons que les suggestions que nous vous avions proposées en annonçant ces lectures communes chez Passage à l’Est ! et chez Et si on bouquinait ?, et que le récapitulatif ci-dessous pourront servir de base et être enrichis au fil du temps. Lire la suite »


Miklós Radnóti – Septième églogue

Tous les textes lus pour les lectures communes autour de l’Holocauste cette semaine ont été écrits après la guerre, par des personnes qui ont l’ont vécue ou dont les parents (dans le cas de Péter Gárdos avec La fièvre de l’aube) ou les grands-parents (pour Philippe Sands avec Retour à Lemberg) l’ont vécue, et qui ont été touchées d’une manière ou d’une autre par l’Holocauste. Ce sont des témoignages parfois directs (comme le rapport de Marek Edelman dans Mémoires du ghetto de Varsovie), parfois fictionnalisés (comme les récits d’Aranka Siegal et d’Ida Fink), ou parfois de forme plus littéraire (comme le roman d’Alexandre Tišma). Tous ont en commun d’avoir été écrits par des personnes qui se sont tournées vers la littérature après la guerre et l’Holocauste, et probablement à cause de la guerre et de l’Holocauste.

Pour terminer, je voulais laisser la parole à l’un des nombreux poètes et écrivains que la guerre et l’Holocauste ont condamnés à ne rester dans les mémoires que comme des écrivains d’avant-guerre. En France, on pense par exemple à Irène Némirovsky, ou à Robert Desnos dont Marilyne citait un poème extrait du recueil Ce coeur qui haïssait la guerre (dans sa chronique consacrée à Une île, une forteresse, d’Hélène Gaudy). A l’ « Est », je ne peux en citer que quelques-uns parmi tant d’autres – Bruno Schulz, auteur notamment du recueil de nouvelles Les boutiques de cannelle et tué dans le ghetto de Drohobycz en novembre 1942; Milena Jesenská, morte à Ravensbrück en mai 1944 et qui n’était pas que la destinataire des Lettres à Milena de Kafka ; Antal Szerb, ce grand romancier et historien de la littérature, conscrit au Service du Travail des Juifs et battu à mort par des gardes des Croix Fléchées hongroises en janvier 1945… et Miklós Radnóti, l’un des plus célèbres poètes hongrois, lui aussi conscrit au Service du Travail des Juifs et fusillé par des SS en novembre 1944. Les derniers poèmes de Miklós Radnóti seront retrouvés dans une poche de son imperméable, lors de son exhumation en 1946.

Voici donc, pour terminer, « Septième églogue », daté de juillet 1944, dans la traduction de Jean-Luc Moreau (dans le recueil Marche forcée. Œuvres 1930-1944, Phébus).

Vois-tu, le soir tombe, et les baraquements, le barbare enclos
de chêne ourlé de barbelés, à force de flotter se résorbent dans le soir.
Notre captivité – lentement le regard se détache de son cadre –
et la tension des barbelés, la raison seule, la raison seule encore en garde connaissance.
Vois-tu, mon amour, même le rêve ici ce n’est qu’ainsi qu’il se libère;
nos corps brisés c’est le sommeil, merveilleux sauveur, qui les délivre,
et c’est l’heure où le camp prend le chemin du retour.

En haillons, le crâne rasé, les prisonniers, ronflant, s’envolent
des cimes aveugles de Serbie vers un pays natal à leurs regards caché.
Ce pays qui se cache ! Oh, la maison existe-t-elle encore ?
Les bombes ne l’ont pas touchée ? Elle est là comme avant notre départ ?
Et celui-ci qui gît à gauche, à droite celui-là qui geint, rentreront-ils chez eux jamais ?
Dis-moi, y a-t-il encore un chez nous là-bas, où l’on comprenne cette églogue ?

Sans les accents, griffonnant simplement vers après vers à l’aveuglette,
j’écris ce poème dans le noir, à l’image de ma vie,
tâtonnant, arpentant le papier comme une chenille processionnaire.
Lampes de poche, livres, carnets, les gardiens du Lager ont tout pris,
et pas de courrier non plus – sur nos baraquements ne descend que le brouillard.

Parmi la vermine et les bruits alarmistes, ici vivent Français, Polonais,
Italiens volubiles, Serbes dissidents, Juifs rêveurs dans la montagne,
corps fiévreux, démembré, et qui vit cependant d’une vie unanime
dans l’attente de bonnes nouvelles, de douces paroles de femme, d’un sort humain et libre,
et l’on attend la fin, la culbute dans les ténèbres, le miracle.

Je gis sur le grabat, animal captif au milieu de la vermine,
les vagues d’assaut des puces nous harcèlent mais l’armée des mouches déjà s’est apaisée.
C’est le soir ; de nouveau, tu vois, la captivité s’est raccourcie d’un jour,
d’un jour aussi la vie. Le camp est endormi. La lune
éclaire le paysage : de nouveau les barbelés se tendent dans sa lumière,
et l’on voit par la fenêtre l’ombre armée des sentinelles
qui marchent, projetées sur le mur, au milieu des voix de la nuit.

Le camp est endormi – le vois-tu, mon amour ? – l’air est froissé de rêves ;
un qui ronfle là-bas sursaute et puis se tourne sur la planche étroite et déjà
se rendort, et son visage rayonne. Assis là je suis seul éveillé ;
je sens la cigarette à demi fumée dans ma bouche au lieu du goût de tes baisers,
et point ne vient le sommeil qui soulage,
car je ne sais plus ni mourir, ni vivre sans toi désormais.

Lager Heidenau,
dans la montagne au dessus
de Zagubica,
juillet 1944


Alexandre Tišma – Le livre de Blam

En lisant Le livre de Blam, j’ai retrouvé l’Alexandre Tišma que j’avais tant aimé en découvrant d’abord L’usage de l’homme (chroniqué en 2012) puis Le jeune fille brune (chroniqué en 2018). Cet écrivain né en 1924, décédé en 2003, y parle, avec une écriture attentive et légèrement exigeante, de la Voïvodine serbe-yougoslave de l’après-guerre, des gens qui y habitent, d’une société qui se transforme petit à petit mais où le poids individuel du passé collectif reste très présent.

Par sa location et son sujet, Le livre de Blam se rapproche cependant davantage de L’usage de l’homme (qui lui fait suite dans une trilogie lâche que conclut Le Kapo), que de la pure nostalgie personnelle de La jeune fille brune. Le cadre est celui de Novi Sad, cette grande ville multi-ethnique du nord de la Serbie où a grandi l’auteur, et où est né Blam, son héros triste et solitaire. Lire la suite »


Ida Fink – Le voyage

Elle avait parlé d’une voix faible, son père ne l’avait pas entendue. Il demanda si c’était une urgence. Elle répéta alors, plus fort cette fois : « C’est nous, c’est nous. »

Elle l’entendit pousser un cri. Elle entendait ses pas, il courait jusqu’à la porte. En courant, il criait leurs prénoms.

C’est peut-être l’un des passages les plus émouvants de ce beau roman dur, saisissant et d’inspiration fortement autobiographique, lu dans le cadre des Lectures communes autour de l’Holocauste.

Katarzyna et Elżbieta, Joanna et Jadwiga, Maria et Barbara : les prénoms ne manquent pas et pourtant nous ne connaitrons pas ceux que crie le père dans ce passage qui clôt presque le roman. Cette multiplicité des noms cachant l’absence des vrais noms est à l’image de l’ensemble du récit, où la nécessité de brouiller les pistes afin de survivre est la principale préoccupation des protagonistes.

Katarzyna, donc, deviendra Joanna, puis plus tard Maria, chaque fois avec un nom de famille différent et inventé. Derrière ces identités de façade vit une jeune fille que les rafles des Einsatzgruppen forcent à assumer ses origines juives en la mettant sur leur liste des personnes à exécuter, avant de la forcer à rejeter cette même association afin de se donner une chance de survivre. Lire la suite »