Magda Szabó – Rue Katalin

Comme je t’aimais et maintenant, la seule chose qui me lie à toi – pour toujours et irrémédiablement, il est vrai – ce sont nos souvenirs communs de la rue Katalin.

szabóJe n’avais pas lu Magda Szabó depuis quelques temps, mais elle est une auteure incontournable de la littérature hongroise et je voulais bien sûr qu’elle figure aussi dans cette série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale que j’ai commencée en mars. Je n’ai eu que l’embarras du choix car Magda Szabó a été l’auteure de nombreux romans souvent traduits en français ; si j’ai choisi Rue Katalin, c’est probablement parce que j’ai lu récemment tant d’articles élogieux à l’occasion de la traduction récente du roman en anglais.

Bien que très différent de La ballade d’Iza, que j’avais beaucoup apprécié, j’ai retrouvé dans Rue Katalin le talent de Magda Szabó à créer une atmosphère évocatrice et presque envoûtante et à donner à certains objets anodins le pouvoir d’ouvrir la porte, ne serait-ce qu’un instant, vers un autre imaginaire. Irène, l’une des principales protagonistes de Rue Katalin, m’a aussi rappelé Iza, héroïne de La ballade d’Iza, femme dont la volonté et l’apparente réussite professionnelle dans le monde de l’après-guerre cache des fêlures qu’elle ne veut pas admettre. Surtout, c’est la sensibilité que met Magda Szabó dans ses descriptions du monde et des gens autour d’elle, celui de la nouvelle Hongrie des années 1950 et 1960, que j’admire chez elle.

Rue Katalin, ce court roman, est le roman d’un monde perdu mais qu’aucun des quatrerue katalin principaux personnages ne peut ou ne veut accepter comme tel. Irène, Blanca, Henriette et Balint se connaissent depuis leur enfance qu’ils ont passée dans les trois maisons et jardins contigus de la rue Katalin. Ensemble, ils ont formé un cercle magique d’amitié, symbolisé maintes fois par le jeu du cerisier et sa mélodie les invitant à choisir, chacun à leur tour, leur personne préférée. Si leur vie avait choisi un cours paisible, l’amour d’Irène et de Balint les aurait conduits au mariage sous l’œil satisfait de leurs parents et celui, envieux mais résigné, d’Henriette et de Blanca. Mais la guerre est arrivée et a fait voler en éclat cette harmonie idyllique.

L’envoûtement des « ailleurs » l’avait accompagné et son mariage avec Irène n’avait servi qu’à une chose : il avait compris qu’Irène cherchait, aussi éperdument que lui, à retrouver la rue Katalin et, que pas plus que lui, elle n’y parvenait. Elekes et Mme Elekes aussi cherchaient désespérément ; seule Kinga était gaie et insouciante et seule elle ne souhaitait pas percevoir au loin le son d’une voix chérie ; car elle ne connaissait rien d’autre au monde que cet appartement et tout souvenir auquel elle était étrangère lui semblait douteux et ridicule. Les « ailleurs » étaient soumis à une loi austère et ils n’apportaient à Balint ni la réalité, ni ce qu’il désirait.

Faisant alterner les points de vue narratifs entre celui d’Irène et d’Henriette – celui d’une vivante et celui d’une morte – et celui d’une narration omnisciente, Rue Katalin est le récit des survivants d’un paradis perdu, des survivants qui s’avèrent incapables de faire se parler leurs mondes parallèles de souvenirs et de désirs. S’ils ne cessent de revenir en pensée vers leur monde heureux d’avant-guerre, sans jamais pouvoir s’y retrouver, c’est aussi parce que le passage à l’âge adulte n’a pas été le seul obstacle que rencontre leur nostalgie de l’enfance : l’histoire a rajouté son propre poids, et Henriette a disparu dans un enchaînement de circonstances qui hante les trois autres amis. Au-delà de la mort, son souvenir et sa présence sont indissociables de ceux de la rue Katalin, fil invisible qui tout en reliant Balint, Irène, et Blanca, les condamne à ne jamais s’échapper du cercle magique qu’ils ont tissé au cours de leurs années d’enfance.

La traduction d’Elisabeth Kovacs m’a paru servir admirablement le texte et je serais curieuse de savoir comment cette version de 1974 diffère de celle, revue et corrigée par Chantal Philippe, publiée par les éditions Viviane Hamy en 2006. Il ne me reste plus qu’à chercher cette autre version afin de faire la comparaison pour moi-même. J’ai attendu 6 ans pour lire un nouveau livre de Magda Szabó – La Porte était le dernier que j’avais lu et, malgré l’enthousiasme qu’il a soulevé parmi la très grande majorité des lecteurs et lectrices dans toutes les langues dans lesquelles il a été traduit, il avait souffert de la comparaison avec La ballade d’Iza. Je n’attendrai probablement pas autant avant de lire un autre livre, mais sans non plus trop me presser tant Magda Szabó a à nouveau, avec Rue Katalin, créé un univers intense d’émotions et de destins que je savoure encore après-coup.

Magda Szabó, Rue Katalin (Katalin utca, 1969). Traduit du hongrois pas Élisabeth Kovacs, Éditions du Seuil, 1974.

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Voici avec Rue Katalin une nouvelle escale dans mon voyage de découverte des femmes écrivains d’Europe centrale et orientale au XXe siècle, et une contribution à « Voisins Voisines », organisé par A propos de livres, qui nous invite à lire et découvrir la littérature européenne contemporaine.

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Julia Székely – Seul l’assassin est innocent

femmes écrivains d_europe centrale et orientaleL’Angleterre a eu Agatha Christie, Dorothy Sayers ou encore Margery Allingham ? La Hongrie, elle, avait Julia Székely qui, quoique n’étant pas aussi prolifique que ses contemporaines britanniques des années 1930 ou 1940, a tout de même été l’auteur d’une poignée de romans policiers, son premier – Rue de la Chimère – paraissant alors qu’elle avait 33 ans et déjà une carrière de pianiste. Deux ans plus tard, c’était au tour de Seul l’assassin est innocent, un livre qui a aujourd’hui plus de 75 ans et pourtant n’a pas pris une seule ride.

On y voit d’abord les divers membres d’une même famille de la bonne société, chacun avec leurs préoccupations : Poupée l’adolescente, qui cherche à se démarquer de son milieu en s’associant avec le fils du gardien dans de vagues activités révolutionnaires ; la mère Magda obsédée par sa beauté et par l’image qui lui renvoie d’elle-même son amant ; le père dégoûté de la vie mais inquiet pour les activités illégales de son club ; et enfin le petit Petit, qui tourne autour de chacun d’eux en espérant obtenir un peu de leur attention. Les premiers chapitres les présentent chacun à leur tour dans leurs activités et leur état d’esprit de ce jour d’hiver dans lequel se déroule l’intrigue, avec des rouages bien huilés qui permettent aussi à Székely de mettre en place les bases de l’histoire. Autour de ces quatre membres d’une famille désunie gravitent aussi d’autres personnages – l’amant Robert Gedeon (si souvent évoqué mais qu’on ne voit que le temps qu’il ouvre la porte de sa voiture pour en laisser descendre Magda), son neveu, Pista le fils du gardien, et l’inspecteur Péterffy dont l’apparition au beau milieu du roman précède de quelques pages et quelques minutes l’annonce du crime.

Je ne crois pas révéler beaucoup en dévoilant le nom du malheureux assassiné :

A l’autre bout du fil on entendait une voix tremblante d’excitation. On pouvait à peine saisir les mots : meurtre… agent de service … mort … tout de suite… Les phrases se bousculaient, il se pouvait que la communication soit mauvaise, ou bien l’interlocuteur, affolé. (…)

– Son nom, son adresse ?

– Le crime a eu lieu au 9 rue du Tilleul. Une villa particulière, la victime était le seul occupant, personne d’autre… Il est mort.

– Son nom !

Cette fois la réponse claqua, limpide :

– Il s’agit de Robert Gedeon.

Attardons-nous cependant plutôt sur la personne de l’inspecteur, car celui-ci aime se donner des allures d’écrivain – c’est un inspecteur-écrivain comme d’autres sont des gentlemen-farmer. C’est d’ailleurs en sa capacité d’écrivain (car il est déjà l’auteur, sous le nom d’Archibald Cross, de romans policiers aux titres tels que « Le favori de Scotland Yard », et s’apprête à récidiver avec « Meurtre à Downing Street ») qu’on le rencontre d’abord, alors qu’il s’est autorisé à laisser son esprit vagabonder en cet après-midi d’hiver où son travail d’officier de police lui a temporairement laissé un moment de désœuvrement.assassin

A l’annonce du meurtre, le voilà bien sûr qui entre immédiatement en action, et les chapitres suivants laissent la place à l’enquête, qui sera rythmée tout autant par son orgueil professionnel que par l’intérêt que l’affaire pose pour lui en tant que matériau éventuel pour son prochain roman. Evidemment, instincts d’enquêteur et de romancier ne font pas toujours bon ménage, et voilà qu’il s’imagine un dénouement, puis un autre, sans savoir que la vraie solution viendra du hasard plutôt que du don d’intuition dont il est si fier.

Je me moque un peu de cet inspecteur Péterffy alias Archibald Cross et il le mérite bien tant il se prend au sérieux ; d’ailleurs Julia Székely le taquine aussi lorsqu’elle le met par exemple face à face avec le neveu de Robert Gedeon :

– Tu me questionnes comme si tu étais un type de Scotland Yard dans un roman d’Archibald Cross ! « Où avez-vous passé l’après-midi ? demanda M. Chippendale, tandis qu’il suivait des yeux la fumée de sa cigarette d’un air indifférent. »

Sur quoi le jeune Gedeon exprima sa bonne humeur par un rire franc.

En même temps, difficile de ne pas avoir de sympathie pour ce jeune inspecteur à qui ses revenus d’auteur permettent d’acheter des livres (« tout Goethe, Shakespeare, Tolstoï et Dostoïevski »), des places de concert et même un nouvel imperméable, ce qu’il ne pourrait pas faire avec « son maigre salaire de fonctionnaire ».

Pendant tout ce temps, c’est d’ailleurs bien sûr Julia Székely qui mène la danse, selon le rythme imperturbable imprimé par la grande et la petite aiguille de l’horloge depuis la première phrase du roman :

Dans la rue presque déserte, une heure n’avait pas encore sonné.

A dix heures du soir, l’horloge sonne à nouveau, une porte claque, et c’est déjà la fin du roman.

Székely reprend ici les mécanismes qu’elle avait déjà mis en œuvre de manière si réussie dans Rue de la Chimère : une intrigue restreinte dans le temps, et aussi dans l’espace car même si l’histoire se passe dans une succession de lieux (devant l’école de Poupée, dans un café, dans le bureau de l’inspecteur puis du neveu de Gedeon, dans la maison familiale), c’est bien une atmosphère de huis-clos qui prévaut, aidée par la neige qui tombe dehors et, dedans, par les lourdes tentures et les volutes de fumée émanant des cigarettes. En quelques mots, Székely réussit très bien à créer cette atmosphère, et la traduction très efficace de Sophie Képès y contribue sans aucun doute (Sophie Képès a d’ailleurs obtenu le Prix Bagarry-Karátson de la traduction du hongrois pour ce roman en 2015). La construction de l’intrigue est tellement fluide et légère, et les personnages bien brossés, que j’imagine très facilement une transposition du roman au théâtre.

szekely juliaC’est donc avec un petit roman agréable et bien ficelé, écrit par une femme qui se joue des codes du roman policier tel qu’il était pratiqué au début des années 1940, que j’entame ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale et en particulier sur les « précurseuses » de la première moitié du XXe siècle. Par la même occasion je contribue au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, une excellente initiative pour découvrir des auteurs et auteures de ces pays « de l’Est » !

Julia Székely, Seul l’assassin est innocent (Bűnügy, 1941). Traduit du hongrois par Sophie Képès. Phébus, 2015.

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Sándor Márai, 1900-1989

Il y a trente ans, le 21 ou le 22 février* 1989 à San Diego, Sándor Márai mettait fin à sa vie, à quelques semaines de ses 89 ans. Tellement de choses ont déjà été dites sur ce grand écrivain hongrois – aujourd’hui probablement le plus connu mais qui ne fut redécouvert dans son pays d’origine ainsi qu’en traduction qu’après son décès – que je ne vais pas ici proposer de biographie ni d’appréciation de son œuvre. Une œuvre que je découvre encore, notamment ses mémoires et journaux.

Voici les derniers mots qu’il écrivit dans son journal (ma traduction, probablement maladroite) :

1988

27 août

Il y quarante ans ces jours-ci que nous avons quitté Budapest. Parmi ceux qui nous ont accompagné pour nous faire leurs adieux à la gare, peut-être seule la nounou est-elle encore vivante – les autres, Tibor, Miksa, une demi-douzaine d’amis environ, tous sont morts. Genève, Naples, New York, Salerno, San Diego ont été nos lieux d’habitation au cours de ces quarante années. Lola et János sont partis, puis toutes les connaissances et les compagnons de travail que j’avais naguère connu personnellement. Je restais totalement seul, et dans ma 89e année ma mobilité et ma vue ont empiré petit à petit, je ne peux lire qu’un quart d’heure puis ma vue s’embrume, une fois par jour je peux marcher ici et là devant la maison, avec une canne. Pratiquement plus d’alcool, un verre de vin coupé d’eau, parfois une bière. Cigarettes, une dizaine par jour.  Sexe, il n’en est rien, même pas dans mes rêves. Ça ne me manque pas, d’ailleurs. De la tendresse serait bienvenue, mais je n’ai confiance en personne. Lectures : le journal, le soir, puis Krúdy. Je ne lis plus de nouveaux livres. Ma mémoire est incertaine, des souvenirs d’un passé lointain me reviennent parfois très nettement, mais il arrive que je ne me souvienne plus de ce qui est arrivé il y a cinq minutes. Pas de protestations contre la mort, mais aucun désir de mort.

*

Aujourd’hui la noblesse, l’élégance du corps de L. m’ont beaucoup manqué. Son sourire. Sa voix.

1989

15 janvier

J’attends l’appel, sans le presser, sans non plus le retarder. Le moment est venu.

Sándor_Márai_(San_Diego,_1959)

*les deux dates sont citées.


A propos de l’actualité : publications de février

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Je n’ai que deux nouvelles publications à vous proposer ce mois-ci :

Côté hongrois, Actes Sud publient Diavolina de György Spiró : « Le romancier et homme de théâtre hongrois György Spiró parvient à rendre palpables toutes les facettes et contradictions de la vie de Maxime Gorki – loin des stéréotypes et des livres d’histoire – grâce à cet impertinent récit de celle qui accompagna sa vie sans jamais devenir sa femme. » (le 6 février).

Côté serbe, les éditions Notabilia publient Un rien de lumière, de Vladan Matijevic : « Trois récits s’entrelacent dans ce livre, trois histoires distinctes et trois vies parallèles qui témoignent de l’existence moderne. » (le 7 février).


Erzsébet Fuchs – Le dernier bateau d’Odessa

dernier bateau odessaC’est à l’Institut français de Budapest que j’ai entendu parler pour la première fois de l’histoire des soldats français réfugiés en Hongrie durant la seconde Guerre Mondiale. Faits prisonniers par les troupes allemandes pour la plupart durant la débâcle de 1939-1940, ils furent dispersés dans des camps de prisonniers dans le Reich allemand (aujourd’hui l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne et l’Ukraine). Ceux qui réussirent à s’évader et à arriver en Hongrie y trouvèrent un refuge provisoire dans ce pays allié de l’Allemagne, mais qui n’avait pas déclaré la guerre à la France et dont le territoire se trouva (relativement) préservé de la tourmente jusqu’en 1943/1944. L’histoire de ces soldats est fascinante, et ils furent plusieurs à publier leurs souvenirs, dès leur retour en France en 1945 et jusque dans les années 1980.

C’est aussi cette histoire que l’on retrouve dans Le dernier bateau d’Odessa, mais d’un angle un peu différent car il s’agit du récit, autobiographique, d’Erzsébet Fuchs, dite Bözsi. Jeune fille juive hongroise, elle rencontra l’un de ces soldats, l’épousa et, à la fin de la guerre, le suivit en France, où elle vit encore et où, à l’âge de quatre-vingts ans, elle entreprit de rédiger son récit (en collaboration avec Sylvette Desmeuzes-Balland). Le livre, publié en 2006, raconte cette histoire, une histoire bien plus compliquée et passionnante qu’une simple rencontre suivie d’un mariage et d’un déménagement.

Comme pour des centaines de milliers d’autres personnes, la seconde Guerre Mondiale et la période qui l’a précédée a bouleversé la vie d’Erzsébet : née dans une famille juive aisée de Budapest, elle grandit dans l’opulence, entre gouvernantes et cuisinières, séances de tennis et apprentissage des langues étrangères. Tout cela change lorsqu’avec l’instauration de nouvelles lois antisémites la famille est, du jour au lendemain, privée de ses revenus. Une partie de la famille s’apprête à émigrer en Suisse, l’autre réfléchit à les suivre et, pour préparer un éventuel départ, Bözsi cherche à prendre des cours de français. C’est déjà la guerre en Europe, de nombreux soldats français échappés des camps de prisonniers ont déjà trouvé refuge en Hongrie, et parmi eux ils sont plusieurs à vouloir compléter leur petite solde en donnant des cours de français.

Mon choix fut immédiat. Je voulais celui au regard attentif, libre et hardi. Celui qui portait avec désinvolture des pantalons de golf, des chaussures usées et ce chapeau que le très élégant Eden (…) avait rendu célèbre.

Henri a 28 ans, est médecin, plusieurs fois évadé de différents camps, toujours en retard, plus ou moins habile en anglais et allemand et pas du tout en hongrois. Elle a tout juste 18 ans, et autour d’elle le monde s’écroule chaque jour un peu plus. Les brimades anti-juives se multiplient et rendent la vie toujours plus précaire. De son frère, convoqué pour le service militaire obligatoire des appelés juifs, elle perdra toute nouvelle jusqu’à apprendre, bien des années plus tard, son décès durant les épidémies d’après-guerre en Yougoslavie. Les bombardements aériens des Alliés deviennent toujours plus fréquents, forçant la population à se réfugier dans les caves. En mars 1944, les armées envahissent la Hongrie et, tant pour la population juive que pour les évadés français, la situation devient sans arrêt plus périlleuse.

Vivre, dans ces conditions, c’est faire en l’espace de quelques jours, quelques heures ou quelques minutes, des choix qui peuvent décider d’une vie.

D’après la loi hongroise, je perdais ma nationalité en épousant un étranger et il semblait problématique, étant donné les circonstances, que j’obtienne la nationalité française. Je deviendrais donc apatride. Apatride et Juive, je risquais doublement cette déportation que nous voulions éviter.

Malgré cette menace, elle et Henri se marient en juin 1944, par amour, et c’est tout de même un pari face au destin, car se marier avec un Français travaillant à la Légation de France, c’est aussi obtenir de papiers – faux bien sûr, mais qui accompagnés d’une bonne dose de sang-froid peuvent déjà aider à faire face à de nombreuses épreuves.

Des épreuves, il y en aura pourtant beaucoup d’autres. L’occupant allemand, forcé de reculer à travers le pays devant l’avancée des troupes soviétiques, refuse de céder Budapest. Alors que Paris est déjà libérée, les habitants de la capitale hongroise se retrouvent pris en tenaille entre les nazis et leurs acolytes hongrois qui multiplient les rafles anti-juives, et l’armée soviétique dont les « orgues de Staline » pilonnent la ville. Terrés avec cinq autres personnes dans un caveau de 10m2 sous une villa transformée en poste de tir allemand, Henri et Bözsi vivent avec la faim, le froid terrible, la promiscuité, le manque d’hygiène, et la terreur permanente d’être découverts par leurs voisins pour ce qu’ils sont : un groupe de juifs hongrois, de français évadés et de déserteurs de l’armée hongroise.

memoires de hongrie

Les parallèles entre les deux récits se retrouvent même dans les photos de couverture

En juste quelques heures, les troupes soviétiques remplacent les soldats allemands, et c’est le début d’un nouveau cauchemar, les nouveaux occupants donnant rapidement corps dans un décor de désolation, aux rumeurs de viols et de pillages qui les avaient précédés. Soixante ans après les faits, cette triste vie est rendue avec une vivacité et une immédiateté poignantes. Cela m’a rappelé les Mémoires de Hongrie de Sándor Márai que celui-ci, réfugié dans un village à quelques kilomètres au nord de Budapest (et donc vivant à l’arrière de cette opération de conquête de Budapest) préparait plus ou moins consciemment en tenant son journal quotidien. Le ton, plus dans la retenue et imprégné de culture, est très différent du récit de Bözsi, et les deux ne se sont probablement jamais croisés, mais leurs récits sont marqués du même constat : la « liberté » ne passera pour chacun d’entre eux que par le départ et le renoncement à la famille, au pays, à la langue.

 

Si Márai ne quittera le pays qu’en 1948, pour Bözsi la fin de la guerre signifie le départ immédiat, avec les français en cours de rapatriement, et c’est le début d’un nouveau combat. L’acheminement ne peut se faire que par l’Est, par Odessa, d’où les soviétiques leur promettent que des navires anglais les ramèneront en France. Encore faut-il arriver à Odessa, ville également saccagée et où attendent également des rescapés des camps de concentration. Encore faut-il, aussi, trouver un moyen de contourner le refus qu’apposent les autorités soviétiques à l’embarquement des épouses hongroises des soldats français (avec parfois leurs enfants). L’embarquement se fait finalement, dans une tension extrême, et grâce à un subterfuge que je ne dévoilerai pas mais qui se retrouve dans tous les récits des soldats français.

Bözsi arrive enfin en France, seule (son mari arrive par un bateau suivant), tout juste équipée d’un faux passeport, de son certificat de mariage, des vêtements élimés qu’elle porte sur elle, de vingt dollars et d’un français approximatif marqué par son apprentissage auprès des soldats français. Là, son récit s’arrête, et on n’en saura pas plus sur sa nouvelle vie française, si ce n’est qu’elle restera en France toute sa vie, qu’elle aura trois enfants, et qu’elle restera en contact avec nombre d’autres anciens soldats français réfugiés en Hongrie.

Hormis le fait d’être le récit d’une vie qui condense en quelques années des événements qu’on ne souhaiterait à personne au cours d’une vie entière, Le dernier bateau d’Odessa est aussi la description ahurissante d’un quotidien qui nous paraitrait aujourd’hui inimaginable en Europe (même s’il approche probablement de celui de centaines de milliers de personnes vivant dans des zones de conflit à quelques milliers de kilomètres de nous), alors que nous approchons du 80e anniversaire du début de la seconde Guerre Mondiale.

Erzsébet Fuchs – Le dernier bateau d’Odessa. Récit (écrit avec la collaboration de Sylvette Desmeuzes-Balland). Mercure de France, 2006.


A propos de l’actualité: Edina Szvoren

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Hungary Edina Szvoren 240x180L’écrivaine et poète hongroise Edina Szvoren a reçu vendredi dernier le prix littéraire Mészöly Miklos. Celui-ci, institué en 2004, est décerné chaque année le jour anniversaire de la naissance de cet auteur hongrois (1921-2001) à un ou une jeune écrivain, critique littéraire ou historien de la littérature. Il a été remis, à Szekszárd (ville natale de Mészöly) à Edina Szvoren pour son dernier livre, le recueil de nouvelles Verseim. Tizenhárom történet (Mes poèmes. Treize histoires) et notamment son style viscéral explorant sans pitié la psychologie des relations humaines.

 

Née en 1974, Edina Szvoren a grandit dans le monde de la musique avant de passer à celui de la littérature. Publiant depuis 2005 des nouvelles et des poèmes, elle est reconnue en Hongrie par de nombreux prix littéraires et ses recueils de nouvelles figurent régulièrement parmi les recensements des meilleures publications. Au niveau européen, elle a reçu en 2015 le Prix de littérature de l’Union européenne pour son recueil Nincs, és ne is legyen. Traduite en serbe, croate et italien, elle n’est pas du tout traduite en français.

Erratum: on me signale que deux nouvelles d’Edina Szvoren sont traduites en français: « Ememem« , du recueil Nincs, és ne is legyen, traduit par Anne Veevaert; et une autre dans Nouvelles de Hongrie (Magellan et Cie, 2017), traduite par Gregory Dejaeger et Eva Kovacs. Une interview d’Edina Szvoren en français est par ailleurs disponible ici.

 

 

 

 


György Dragomán – Le roi blanc

roi blancLe roi blanc est un livre tellement réussi que ce serait tentant d’écrire seulement « lisez-le » et de m’arrêter là. Mais je vais quand même essayer d’argumenter.

Deuxième roman de l’auteur hongrois György Dragomán, traduit dans une trentaine de langues, Le roi blanc est l’histoire racontée par lui-même de Dzsátá, un garçon de 11 ans. Dzsátá vit seul avec sa mère depuis le départ de son père « en voyage (…) au bord de la mer, dans un centre de recherche, pour une affaire urgente. » Supposé être absent juste une semaine, cela fait plus de six mois que le père est parti lorsque le livre débute, et en ce 17 avril, jour de l’anniversaire de mariage de ses parents, nous écoutons Dzsátá nous raconter comment il a fait la surprise à sa mère de lui offrir dès l’aube un beau bouquet de tulipes.

… puis elle a lissé ses cheveux en arrière et a soupiré, c’est toi mon garçon ?, moi, je suis sorti sans rien dire et je me suis arrêté près de la table, et je lui ai dit que je voulais lui faire une surprise, et je lui ai demandé de ne pas m’en vouloir…

La surprise tourne courte avec la visite menaçante de deux « collègues » du père, qui révèlent au lecteur ce que Dzsátá se refuse tout au long du livre à admettre : que le séjour de recherche d’une semaine du père est un euphémisme pour désigner le camp de travaux forcés du canal du Danube.

C’est ainsi, de la bouche d’adultes, que nous comprenons que le roman se déroule dans un pays et une époque fortement inspirés de la Roumanie des années 1980, et que nous comprenons aussi les défilés du premier mai, les queues interminables devant les magasins, la disparition de généraux sur les photos officielles, et d’autres détails qui émaillent le récit de Dzsátá. Pour lui, ces éléments font partie de son quotidien et sont présentés comme tels, et c’est justement cette capacité de l’auteur à maintenir de bout en bout l’illusion d’entendre un garçon de 11 ans nous racontant une vie qu’il conçoit comme normale (bien qu’il s’y passe parfois des choses inexplicables même pour lui) qui fait du roman un tel exploit (exploit qui est aussi celui de la traductrice Joëlle Dufeuilly).

C’est aussi un excellent point de vue pour saisir ce que vivre dans une société manipulatrice comme celle de la Roumanie à cette période signifiait, car Dzsátá nous relate son quotidien, celui d’un enfant parmi d’autres, avec l’école, les bêtises, les amis. Sauf que tout cela dépasse en gravité une simple Guerre des boutons, tant la violence est omniprésente, parfois de manière choquante. Il ne s’agit pas ouvertement de violence politique (même si la visite des collègues du père en est un exemple), mais d’une violence presque banalisée entre enfants, entre professeurs et enfants, adultes et enfants, comme si ceux qui la pratiquent avaient perdu l’habitude d’utiliser la moralité comme unité de mesure pour leurs actions.

A côté de la violence physique, la manipulation et l’intimidation sont aussi très présentes. Dzsátá tente de trouver son chemin parmi les discours des adultes autour de lui, comme s’il s’agissait d’un jeu d’échecs perpétuel dans lequel il doit deviner les arrière-pensées de ceux qui l’entourent, déchiffrer, avec ses repères d’enfant espiègle, leurs vrais objectifs politiques ou personnels. La violence, le mensonge, la triche, le dévoiement des valeurs : le chapitre « Soupape » est un excellent condensé parmi d’autres de ces thèmes qui traversent le roman.

… et, quand je me suis levé, j’ai cru que je ne pourrais jamais décoller du banc, mais, finalement, j’ai réussi, car j’ai vu mes chaussures avancer sur le parquet, puis sur le ciment du couloir, j’ai remarqué qu’un de mes lacets était à moitié dénoué, à la fin, le bout du lacet s’est carrément retrouvé sous mon talon, mais je ne sentais rien…

Le récit est déroulé à un rythme haletant, le rythme de Dzsátá, qui semble raconter tout ce qui lui passe par la tête – comme Emma dans Le bûcher mais une immédiateté et une urgence qui le différencient totalement de cet autre personnage créé par Dragomán. Mais si Dzsátá est un personnage bavard (bien qu’on ne sache pas pourquoi, pour qui ni avec combien de recul il est si bavard), Dragomán sait aussi user du silence pour donner encore plus d’épaisseur à cet enfant qui, ici, tente de gérer les conséquences émotionnelles de la menace qui pèse sur son père et, là, montre sa compréhension du système autour de lui et des manières de s’en accommoder.

… alors je me suis tu et je n’ai même pas tenté de deviner où on allait, j’ai préféré compter les pas, arrivé à chaque coin de rue, j’énonçais en moi-même le nombre de pas jusqu’au coin suivant…

Tout cela est tragique et il ne faut pas espérer une fin heureuse, mais pourtant ce n’est pas toujours le tragique qui domine. Là encore, le choix de faire d’un enfant le narrateur permet d’apporter de nombreuses touches absurdement comiques provenant du décalage entre le sérieux de certaines situations et leurs réponses d’enfants, et vice-versa : le chapitre où Dzsátá et son copain Szabi essaient de tomber malade est particulièrement drôle de ce point de vue.

Tout cela est aidé par une traduction remarquable dans la justesse de ton et la fluidité de la narration non-stop de Dzsátá. En comparant avec la traduction anglaise que j’avais lue il y a plusieurs années, j’ai noté quelques différences intéressantes entre les deux textes. Dès le premier chapitre, par exemple, la version française contient quelques phrases où les pensées et les temporalités s’enchainent sans coupure, alors que la version anglaise introduit un point final et un retour à la ligne pour la même phrase. Par curiosité, je suis allée voir l’original, auquel la version française semble plus fidèle de ce point de vue.

Une autre divergence, également importante, est que la version française donne quasiment tout le temps les noms de personnes dans l’original hongrois (une exception : Öcsi devient « Öcsi, son petit frère ») alors que la version anglaise met tout simplement « his kid brother » sans donner le surnom. Öcsi est le diminutif tiré de « öcs », nom commun pour désigner un frère cadet). Beaucoup de noms sont en fait des surnoms, que la version anglaise traduit : ainsi Csákány devient Pickaxe, le menacant Vasököl du chapitre « Soupape » devient Iron Fist.

Je sais que la question de la traduction des noms propres fait l’objet d’un débat parmi les praticiens, et pour ma part je préfère les lire dans la version d’origine pour la touche d’étrangeté qu’ils apportent, au risque d’y perdre un peu de la profondeur du texte (les notes de bas de page ou de fin de texte peuvent répondre à ce problème). Cependant j’ai posé la question à l’auteur lors de ma rencontre récente avec lui, et sa réponse était catégorique : il faut traduire les noms propres ! Dragomán lui-même tend cependant un peu un piège à tous ses traducteurs avec le nom de son personnage principal et son orthographe : écriture à la hongroise de son surnom d’enfance tiré d’un mot roumain, il surprend tant les hongrois que les roumains, et quant aux autres traducteurs, la version française opte pour Dzsátá, l’anglaise pour Djata (donnant ainsi une meilleure idée de la prononciation).

Le style, le personnage et l’histoire donnent beaucoup de raisons d’apprécier ce roman et the-white-king-1je suis surprise que sa traduction française, sortie en 2009, ait laissé si peu de traces dans la blogosphère française (ce lecteur l’a aussi apprécié récemment). Mon autre surprise vient du choix de l’image de couverture représentant un beau village des collines, avec ses maisons en bois enfouies sous la neige et une église entourée d’arbres. C’est très pittoresque, très « paysage des Carpathes », et ça n’a rien à voir avec le contenu du roman ! De ce point de vue la couverture de ma version anglaise (il en existe plusieurs) est bien plus juste avec cet enfant un peu gauche et en plein mouvement, et cette pièce du jeu d’échec qui donne son titre au roman et dont je n’ai pas du tout parlé comme de beaucoup d’autres aspects du roman. Peut-être le plus simple serait finalement de juste dire « lisez-le ! ».

György Dragomán, Le roi blanc (A fehér király, 2005). Trad du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2009.

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Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’on peut retrouver de nombreuses lectures du monde.