Márton Szepsi Csombor – Europica varietas

Comme Lajos Kassák 300 ans plus tard, Márton Szepsi Csombor est né en Haute Hongrie, dans la Slovaquie d’aujourd’hui. Il tire une partie de son nom de sa petite ville d’origine, Szepsi, aujourd’hui Moldava na Bodvou. Contrairement à Lajos Kassák, né plutôt du côté de Bratislava et gravitant vers l’ouest de la Hongrie (la très catholique Györ, et Budapest), Márton Szepsi Csombor est né du côté de Kassa (aujourd’hui Košice) et son monde est plutôt celui de l’est de l’ancienne Hongrie, région à plus forte identité protestante. Est-ce pour cela, ou parce qu’il venait d’une famille de commerçants, qu’il écrit en hongrois plutôt qu’en latin, langue encore très usitée au cours de sa courte vie (1595-1622) ?

Malgré son titre latin, Europica varietas est en tout cas, à sa parution en 1620, le premier livre de voyage à être écrit en hongrois. Lire la suite »


Lajos Kassák – Vagabondages

Plus tard, le travail manuel m’a plu et j’ai éprouvé une véritable joie à donner une forme à la matière brute, à la transformer en objet. Pourtant, il me fut difficile de me limiter longtemps à cette activité.

Des songes plus vastes m’attiraient. J’aurais voulu connaître le monde entier, et un jour, n’y tenant plus, je me suis mis en route, partant pour Paris à pied, comme un vagabond. (Lajos Kassák, « Esquisse d’autoportrait », dans l’anthologie Hommage à Lajos Kassák*).

C’est une expérience curieuse que de lire un récit, publié à l’origine en 1927, d’un périple à travers l’Europe réalisé en 1909, à pied. Il faut oublier nos frontières et nos monnaies d’aujourd’hui, pour se rappeler qu’on est là à une époque où l’empire austro-hongrois existe encore, et où « la dernière guerre », en France, se réfère encore à celle, franco-prussienne, de 1870-1871. Il faut, aussi, mettre de côté temporairement nos conceptions modernes du voyage et nous mettre dans les bottes d’une personne qui, même si elle avait les moyens de voyager plus confortablement, aurait nécessairement une expérience plus lente et plus proche de la réalité des régions traversées que nous (c’est au cours de la même année 1909 que Louis Blériot réalise ses premiers vols).

Lajos Kassák veut aller à Paris, donc, mais c’est un ouvrier issu d’une famille pauvre, et la seule possibilité qui lui est ouverte est de faire ce trajet à pied, avec quelques sous en poche. Cela correspond aussi certainement à son état d’esprit, car il aime la liberté bien plus que la contrainte : on aura le temps de s’en apercevoir à ses côtés, en lisant ces Vagabondages portés par une voix si franche, si drôle et si immédiate, qu’on en oublie facilement qu’elle a presque cent ans. Lire la suite »


Et les enfants dans tout ça ? Trois classiques venus de Hongrie

Après la République tchèque, passons en Hongrie pour un nouvel épisode de ma série sur les albums pour enfants venus d’Europe de l’Est et traduits en français. Si les deux livres tchèques d’hier sont tous récents, on passe avec les trois livres d’aujourd’hui à des grands classiques de la littérature pour enfants, côté auteurs comme illustrateurs.

Les voici, par ordre croissant d’âge de lecture :

L’éléphanteau à pois bleus

Présentation de l’éditeur :

Cette bande dessinée présente vingt petites histoires rigolotes sur l’amitié. A chaque double page, un éléphanteau à pois bleus essaie d’imiter ou d’aider un de ses copains animaux avec plus ou moins de succès : une taupe grognon, un raton laveur un peu trop consciencieux, un papillon farceur, un âne extrêmement têtu, un hérisson qui a de l’idée… Les dessins frais et tout en rondeur de Zsolt Richly se marient parfaitement au texte simple et drôle de Veronika Marék.

Pour initier les plus petits au plaisir de la Bd.

Ecrit par Veronika Marék, illustré par Zsolt Richy, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions La joie de lire, 2015. A partir de 3 ans.

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Moi, si j’étais grand

Présentation de l’éditeur :

Politiquement incorrects et légèrement subversifs, les textes d’Eva Janikovszky et les dessins de László Réber font mouche et ébranlent nos convictions d’adultes. Leurs livres incroyablement modernes font partie du patrimoine mondial de la littérature jeunesse ; des pépites à consommer sans modération.

C’est bien connu être un enfant c’est pas amusant. « Les grands font ce qu’ils veulent, alors que les enfants doivent faire ce que les grands veulent qu’ils fassent. » Alors si j’étais grand…

Eva Janikovszky se met, avec humour et poésie, à la place de l’enfant qui doit se plier sans cesse à la volonté des adultes. Le scepticisme de l’enfant, sa frustration, et ses rêves une fois qu’il aura atteint l’âge adulte. Un livre sur l’enfance et les rapports enfants-parents parfois emprunts d’incompréhension mutuelle. Eva Janikovszky n’hésite pas à user la toute puissance de l’adulte. Une vision incroyablement avant-gardiste.

Un livre illustré au crayon, avec drôlerie et impertinence par László Réber.

Ecrit par Eva Janikovsky, illustré par László Réber, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions La joie de lire, 2011. A partir de 6 ans.

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Dom do dom !

Présentation de l’éditeur :

Dom do dom ! est un recueil d’histoires relatant les aventures d’un groupe de personnages assez fantasques : un cheval bleu, un sapin mobile, un colosse, un homme qui ne sait dire que Dom, do, Dom. Tous ces personnages ont été sauvés du monde, un peu cruel à leur égard, par Micamac qui les a emmenés dans une forêt où s’est créée une communauté à la vie mouvementée et joyeuse. Le livre reflète bien le style, très personnel, d’Ervin Lázár qui se caractérise par l’humour, la fantaisie, les jeux de mots et un regard tendre parfois teinté de mélancolie sur le monde.

Ecrit et illustré par Ervin Lázár, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions La joie de lire, 2012. A partir de 9 ans.


Actualités du mercredi : après la rentrée littéraire, les prix littéraires !

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en moque, il existe apparemment entre 1500 et 2000 prix littéraires en France. C’est sans compter les prix internationaux qui, tels que le prix Nobel de littérature, font aussi couler l’encre et accélérer les ventes dans le monde littéraire français.

Tout ça, ça fait beaucoup de listes, de sélections et de supputations avant que le(s) nom(s) des lauréat.e.(s) soient annoncés. Pour ma part, j’en ai profité pour relever quelques titres qui m’intéressent et pour lesquels je serai contente si un prix leur permet de se faire plus facilement leur chemin parmi tous les livres publiés ces temps-ci.

Ce sont principalement des livres en traduction et c’est d’ailleurs de prix de traduction et leurs lauréat.e.s (annoncés ou encore au stade des sélections) que je vais parler avec ma propre petite liste.

Le week-end dernier, le premier Prix de la traduction-INALCO a été décerné au festival Vo-Vf à Maud Mabillard, traductrice du russe, pour sa traduction de Zouleikha ouvre les yeux, de Gouzel Iakhina, « récit du destin (d’) une paysanne tatare à l’époque de la dékoulakisation » qui est en bonne place sur ma liste à lire depuis sa parution aux éditions Noir sur Blanc en 2017 (coïncidence, le livre dans sa traduction anglaise – et sa traductrice anglaise Lisa C. Hayden – figurent aussi dans la sélection récemment annoncée du Warwick Prize for Women in Translation, un prix établi il y a deux ans et qui récompense des livres d’auteurs femmes et leurs traductrices vers l’anglais. J’en avais parlé ici).

Un autre prix niche est le prix Pierre-François Caillé de la traduction, fondé par la Société française des traducteurs en 1981 pour récompenser « un traducteur/une traductrice en début de carrière dans l’édition ». En l’occurrence, les cinq noms annoncés dans la première sélection sont tous ceux de femmes, et j’y ai relevé celui de Nathalie Le Marchand pour sa traduction du polonais de Les fruits encore verts, de Wioletta Greg (Editions Intervalles, 2018), d’Evelyne Noygues, pour sa traduction de l’albanais de Le petit Bala, Légende de la Solitude, de Ridvan Dibra (Editions Le Ver à Soie, 2018), et de Gabrielle Watrin, pour sa traduction du hongrois de Le Soldat à la fleur, de Nándor Gion (Edition des Syrtes, 2018, je l’avais présenté ici).

J’aurais bien parlé, aussi, de prix récompensant des romans étrangers traduits en français, mais la première sélection du prix du Meilleur livre étranger ne s’est pas prêtée au jeu cette année : sur les 16 livres dans la catégorie roman, on compte de l’anglais (9), de l’allemand (4), de l’italien, de l’espagnol, du chinois (un chacun) et … c’est tout. Le millésime 2019 ne sera pas celui des « petites langues ».

Le prix Médicis étranger, lui, garde dans sa deuxième sélection Solénoïde, de Mircea Cărtărescu, traduit du roumain par Laure Hinckel, paru tout récemment aux éditions Noir sur Blanc et déjà prix Transfuge du meilleur roman européen.

Cărtărescu me ramène presque là où j’avais commencé : le prix Nobel de littérature. Sera-t-il l’un des deux lauréats, comme aiment à le prédire certains ? Ou sera-ce un autre auteur d’Europe centrale, les hongrois László Krasznahorkai ou Péter Nádas, ou la polonaise Olga Tokarczuk, ou l’albanais Ismail Kadaré, dont les noms circulent aussi ? Ou aucun d’entre eux ?


Actualités du mercredi : sur les étagères en octobre

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Je n’ai qu’une petite moisson de titres à vous proposer pour l’habituel tour d’horizon des nouvelles publications du mois :

Après Comme des rats morts (qui sort aujourd’hui dans la collection Babel Noir), Actes Sud publie un nouveau roman de l’auteur hongrois Benedek Totth, La guerre après la dernière guerre, « un postapocalyptique dense, fascinant et d’une noirceur totale, sur lequel plane l’ombre tutélaire de Cormac McCarthy » (traduit par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba).

Aux Editions Phébus, parution de La Bible, de Péter Nádas, œuvre de jeunesse parue en 1967, d’une des figures tutélaires de la littérature hongroise contemporaine (traduit par Marc Martin).

Côté non-fiction, Grasset publie, le 23 octobre, l’ouvrage de la journaliste et historienne Anne Applebaum Famine rouge. La guerre de Staline en Ukraine, « un livre nécessaire pour comprendre un épisode tragique de l’Histoire du XXème siècle autant que la réalité politique actuelle de cette région du monde » (traduit de l’anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat).


Le Journal de Márai: une conversation avec sa traductrice Catherine Fay

« Je suis né écrivain, c’est tout ; un jour, semble-t-il, il faut accepter ce destin avec toutes les conséquences qu’il suppose. » (Sándor Márai, 1943)

Ecrivain reconnu de l’entre-deux-guerres en Hongrie, auteur de nombreux romans et nouvelles, de pièces de théâtre et de chroniques journalistiques, Sándor Márai entame en 1943 l’écriture d’un journal qu’il tiendra jusqu’à peu avant sa mort en 1989. La Hongrie est alors relativement épargnée par la guerre, mais l’alignement de plus en plus étroit du régime de l’amiral Horthy puis des Croix fléchées avec les idées et les pratiques fascistes poussent l’écrivain à opter pour le silence public.

Les éditions Albin Michel publient ce mois-ci en traduction française le premier volume du Journal, qui rassemble sur 540 pages une sélection des entrées des quatre volumes de l’édition complète hongroise pour la période 1943-1948. A travers les notes prises au fil des jours de la guerre, de la libération puis de la mise en place du nouveau régime communiste, apparaissent non seulement quelques facettes de l’homme derrière l’écrivain, mais aussi un portrait d’un pays et d’une société en prise avec ses démons.  Retour, avec sa traductrice Catherine Fay, sur la genèse du Journal et sur sa traduction française.

Cet article est d’abord paru dans Le Courrier d’Europe centrale.

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Actualités du mercredi : György Petri, le son et l’image

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Mon sujet du jour est le poète hongrois György Petri (1943-2000) et m’est fourni par les étudiants du master en animation de l’université Metropolitan de Budapest et leurs quatre courtes animations réalisées à partir de ses poèmes.

En voici une (en hongrois, avec sous-titres en anglais).

 

En complément, voici un poème de Petri à l’esprit similaire, traduit en français par Georges Timar et trouvé sur ce site.

Tu m’as fixé sur ton hameçon, Seigneur.
Depuis vingt-six ans
je me tortille et me replie en tous sens
de façon enjoleuse, et pourtant
la ligne ne se tend jamais.
Il est évident
que ta rivière ne contient pas de poisson.
Si tu continues à espérer quand-même,
va te chercher un autre ver.
Etre élu
était bien beau.
Mais dorénavent j’aimerais
me sécher, me promenant au soleil.

Horgodra tűztél, Uram.
Huszonhat éve
kunkorodok, tekergek
csábosan, mégsem
feszült ki a zsinór.
Nyilvánvaló,
hogy a folyódban nincs hal.
Ha mégis remélsz,
válassz más kukacot.
Szép volt
kiválasztottnak lenni.
De most már szeretnék
szárítkozni, mászkálni a napon.


Actualités du mercredi : quelques rencontres et quelques articles en accompagnement de la rentrée littéraire

Je reprends mes habitudes du mercredi, en vous apportant quelques actualités concernant la littérature d’Europe centrale et orientale. Au programme d’aujourd’hui, une sélection de liens dans lesquels des auteurs et autrices, des traductrices, et des médias parlent de littérature roumaine, polonaise, hongroise, bulgare, serbe et albanaise.

Par où commencer ?

Peut-être avec un livre de la rentrée littéraire qui semble emporter l’aval des critiques ces derniers temps, Solénoïde de l’écrivain roumain Mircea Cărtărescu. Les éditions Noir sur Blanc qui l’ont publié fin août en font la présentation sur leur site, mais sa traductrice Laure Hinckel en parle aussi dans cet entretien, ainsi que sur son site où elle publie ces jours-ci des extraits de son carnet de traductrice. Une plongée passionnante dans l’univers de l’auteur et les coulisses de la traduction ! Le magazine AOC publie aussi un extrait des 800 pages du roman (sur abonnement).

Et l’auteur dans tout ça ? Il sera à Vincennes demain, jeudi 19 septembre et à Paris le lendemain, vendredi 20 septembre, avant de se rendre à la Fondation Jan Michalski en Suisse dimanche 22 septembre, pour une série de rencontres (toutes les informations ici).

Autre lieu, autre auteur : la médiathèque Etienne Caux de Saint-Nazaire organise le jeudi 26 septembre une rencontre avec Wojciech Nowicki, écrivain polonais en résidence à la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs (MEET). Journaliste (il tient une chronique culinaire dans l’édition cracovienne du quotidien Gazeta Wyborcza et est l’auteur d’essais culinaires) et commissaire d’expositions photographiques (il est aussi co-fondateur en 2005 de la fondation Imago Mundi dédiée à la promotion de la photographie), il a été membre du jury polonais du Prix littéraire de l’Union européenne cette année.

Il est l’auteur en 2013 de Salki (Greniers ; lauréat du Prix Littéraire Gdynia dans la catégorie essais) : « Ce récit de nombreux voyages est autant une flânerie dans l’espace que dans le temps. Nowicki extraie du passé l’histoire de sa famille originaire des confins Est de la Pologne et victime des déplacements forcés de population à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. En relatant leurs souvenirs, leurs craintes et leurs griefs, il dépeint un tableau universel du déracinement, de la nostalgie et de la peur » (MEET). L’édition anglaise du livre le range aux côtés de Perec, de W.G. Sebald et de Kapuściński, et comporte un éloge d’un autre écrivain-voyageur, Andrzej Stasiuk. Si ce livre n’est pas (encore) traduit en français, on peut lire Nowicki en français dans l’ouvrage Ewa et Piotr publié l’année dernière aux éditions Noir sur Blanc, livre du photographe italien Lorenzo Castore dont Wojciech Nowicki a signé les textes.

Auteur du recueil de nouvelles La fièvre (publié en mars aux éditions Mirobole), le photographe et correspondant de guerre hongrois Sándor Jászberényi aime chroniquer en images sur son compte Instagram la ville du Caire, où il s’est installé. Sa traductrice française Joëlle Dufeuilly présentera le livre à l’Institut hongrois à Paris, le 25 septembre (détails ici). Télérama le présentait cet été dans leur Cercle Polar, une vidéo à retrouver ici.

L’INALCO accueille, le 23 septembre, une rencontre avec Dimana Trankova et Andrija Matić, auteurs de deux dystopies parues cet été : La caverne vide (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov, aux Editions Intervalles) et L’Egoût (traduit du serbe par Alain Cappon, Serge Safran Editeur). La rencontre sera suivie d’une projection du film franco-bulgare Je vois rouge (qui, « au travers d’une quête personnelle et d’un récit familial, dévoile une partie de l’histoire de la Bulgarie et de la police politique du régime communiste », lit-on ici) et d’une table ronde sur les processus de lustration dans différents pays de l’espace post-communiste.

Pour terminer, une petite présentation du roman Le pays des pas perdus de l’écrivain albanais Gazmend Kapllani, à lire ou écouter sur France Culture (roman traduit du grec par Françoise Bienfait, paru aux éditions Intervalles en août).


Quelques idées pour refaire le plein de livres en septembre

Il semblerait que le phénomène de la rentrée littéraire touche aussi un peu la littérature d’Europe centrale et orientale en français ! Voici quelques uns des titres qui vont sortir au fil du mois. J’en oublie certainement, il suffit de me les signaler dans les commentaires pour que je les rajoute à la liste.

Commençons par la Hongrie : le 4 septembre, Cambourakis publie Le dernier loup de László Krasznahorkai (traduction par Joëlle Dufeuilly), « réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final ». Le 12 septembre, chez Albin Michel, publication du premier volume du Journal de Sándor Márai (traduction par Catherine Fay) qui, couvrant Les années hongroises 1943-1948, « met en lumière des passages plus personnels de l’œuvre littéraire où se déploient la causticité et la clairvoyance de Sándor Márai »

Deux titres aussi pour la Pologne : Zygmunt Miłoszewski (géniteur de l’ex-procureur Szacki dont les aventures sont publiées chez Mirobole) publie Te souviendras-tu de demain ?, « son ouvrage le plus personnel, devenu aussitôt la meilleure vente de l’année en Pologne » chez Fleuve Editions le 5 septembre. Même jour, aux Editions Noir sur Blanc, La Fabrique de papier tue-mouches, d’Andrzej Bart, « roman dérangeant, […] interrogation sur la responsabilité historique » avec pour cadre l’Holocauste en Pologne (traduction par Eric Veaux).

Arrivant de Slovaquie via Agullo Editions, Il était une fois dans l’Est, d’Árpád Soltész, « tableau noir et âpre des brutales années 1990 et du capitalisme sauvage qui a suivi la chute du communisme » sortira le 19 septembre (traduction par Barbora Faure).

Une nouvelle publication aussi de Roumanie, Solénoïde, « chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu », « roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka », « long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence », sera publié par les Editions Noir sur Blanc dès le 22 août (traduction par Laure Hinckel).

Alma Editeur publie le 29 août La symphonie du Nouveau Monde, de l’auteure d’origine tchèque installée en France Lenka Horňáková-Civade, portrait de destinées entre la Tchécoslovaquie, Marseille et le Nouveau Monde, dans le « tumulte terrible et merveilleux » de l’année 1938.

Comme d’habitude, un petit retour en arrière pour signaler les nouvelles publications qui m’ont échappé ces derniers mois. En juin, les Editions de l’Arbre Vengeur publiaient Opium de Géza Csath : ces « nouvelles, tantôt oniriques, tantôt réalistes, nous offrent le spectacle d’une folie qui annonce un siècle tout entier placé sous ce signe » (traduit du hongrois par Éva Brabant Gero et Emmanuel Danjoy). Toujours en juin, aux Editions Intervalles, La caverne vide de Dimana Trankova, suivi de trois poèmes inédits de Khristo Botev, dystopie dans une Union européenne en miettes après une Troisième Guerre mondiale, mais aussi « ode à l’espoir, à cette force intérieure qui peut demeurer, envers et contre tout, malgré le contrôle omniprésent et les systèmes nés pour broyer ce qui leur résiste » (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov). Début août, aussi aux Editions Intervalles, un roman d’un auteur né en Albanie, mais dorénavant établi aux Etats-Unis et traduit du grec, Le Pays des pas perdus de Gazmend Kapllani, confrontation entre deux frères que tout oppose, « cristallisant à travers leur confrontation l’histoire chaotique des Balkans et de l’Europe des XXe et XXIe siècles » (traduit du grec par Françoise Bienfait).

Pour terminer, deux volumes de non-fiction : le 4 septembre sortira chez Gaïa Editions une invitation au voyage ou du moins à glisser un nouveau volume aux côtés de ceux de Paolo Rumiz ou de Ryszard Kapuscinski, avec La frontière, récit par l’écrivaine-anthropologue voyageuse norvégienne Erika Fatland de son Voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège : « quatorze États et plus de vingt mille kilomètres en longeant LA frontière, la plus longue au monde, celle de la Russie avec l’ensemble de ses voisins » (traduction par Alex Fouillet). Et en juillet paraissait aux Editions Non Lieu La Moldavie à la croisée des mondes, ouvrage de Josette Durrieu et Florent Parmentier, une ancienne sénatrice et un universitaire qui « apportent un certain nombre d’informations qui permettront aux lecteurs de se faire une idée des enjeux moldaves, enjeux qui dépassent son cadre national et interroge l’identité européenne » (un complément parfait pour ceux et celles qui auraient envie d’en savoir plus sur ce pays avant ou après avoir lu L’empire de Nistor Polobok).


François Fejtö – Voyage sentimental

Europe centrale, années trente

Je subissais l’influence stylistique d’Alexandre Márai, romancier et journaliste en vogue qui, lui, se réclamait de Gide et Thomas Mann. Mais mon livre était naïf, juvénile et gai. Le Voyage sentimental – c’était son titre – fut publié avec de très jolies décorations d’Olga Székely Kovács, épouse de Dormándi, pour la Journée du Livre de 1935. Il eut du succès.

Lorsqu’il publiait ce Voyage sentimental en 1935, François – alors plutôt connu sous son prénom Ferenc – Fejtö avait juste un peu plus de 25 ans et cherchait à se faire sa place au soleil dans le fourmillant milieu intellectuel de la Hongrie de l’entre-deux-guerres. C’est grâce à sa publication (dans la très célèbre revue Nyugat alors dirigée par Mihály Babits) d’un Journal de voyage inspiré de son récent voyage yougoslave, que Fejtö avait fait la connaissance de Dormándi, le même László Dormándi qui, en tant que directeur des Editions Pantheon, avait récemment publié en Hongrie Les confessions d’un bourgeois de cet « Alexandre Márai » dont Fejtö subissait l’influence stylistique et qui était alors comme aujourd’hui plutôt connu sous son prénom Sándor.

Mais c’est en tant que commentateur reconnu du XXe siècle européen que, cinquante ans après la publication de ce Voyage sentimental, Fejtö avait publié, en France où il vivait depuis 1938, ses Mémoires. De Budapest à Paris (Calmann-Lévy, 1986) dans lesquels il décrit la genèse de son Voyage sentimental, et d’où est tirée la citation en exergue. Lire la suite »