Ferenc Molnár – Les gars de la rue Paul

Pouvait-on rêver d’un meilleur terrain de jeu ? Pour nous autres, collégiens de la capitale, c’était l’idéal. Nous n’aurions pu imaginer un endroit qui se prêtât mieux à jouer aux Peaux-Rouges. Le terrain de la rue Paul était une magnifique plaine figurant à merveille une savane d’Amérique. Quant au chantier de la scierie, c’était à volonté tout le reste, la ville, la forêt, les montagnes Rocheuses, selon la circonstance et le moment.

Ce petit roman date de 1906 et pourtant on le retrouve partout. A Ankara il y a trois ans, j’en avais trouvé une édition turque toute fraîche en devanture d’une librairie, dans une collection « classiques du monde moderne ». L’année suivante, c’est en lisant le texte autobiographique Jardin, cendre de Danilo Kiš, publié en 1965, que j’étais tombée sur une mention de ce livre, un peu caché sous son titre traduit en serbo-croate et de là en français, « les petits garçons de la rue Pavlov ». Tout récemment, c’est dans L’Horizon, un roman (lui aussi de nature en partie autobiographique) traduit du polonais, que j’ai été surprise, au détour d’une page, par une nouvelle référence à ce roman, qu’une note de bas de page présente très justement comme un « classique de la littérature jeunesse ».

Le fait que Les gars de la rue Paul est un grand classique de la littérature hongroise, je le savais, mais le fait qu’on puisse lire et qu’on ait pu lire ce petit roman de 1906 en traduction polonaise, serbo-croate, turque (entre autres langues) et qu’on le retrouve même dans des romans publiés dans d’autres langues, ce n’est tout de même pas si commun. Depuis, je jette toujours un coup d’œil sur les rayons des librairies étrangères pour voir si j’y retrouve Les gars de la rue Paul, tout en me doutant bien que c’est le genre de chose pour laquelle il vaut mieux se laisser surprendre à un moment où on ne s’y attend pas.

A Budapest, il suffit de se promener autour de « la rue Paul » – par exemple en prenant comme point de départ le József körút 83. (83 du boulevard Joseph), où une plaque marque encore la maison de naissance de l’auteur, Ferenc Molnár – pour voir à quel point ce roman et ses protagonistes ont été insérés dans l’espace urbain. Sur la rue Práter qui débute presqu’en face de ce numéro 83, un groupe de statues montre des garçons jouant aux billes devant un lycée (on retrouve ces statues sur la couverture de l’édition turque d’Ankara). A une quinzaine de minutes à pied, une autre statue, à moitié immergée dans un bassin du jardin botanique, représente l’un des principaux personnages du roman. Une grande peinture murale – colorée et moderne, et elle aussi avec des garçons et des billes – vient aussi récemment d’être terminée sur le mur pignon d’un immeuble d’habitation des alentours.

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Sándor Márai – Les braises

Pendant que l’orchestre jouait, l’officier dit à la jeune aristocrate française : « Dans mon pays, les sentiments sont plus violents, plus décisifs. »

En relisant Les braises, je me suis rendu compte qu’il ne m’était rien resté de ma première lecture, il y a une vingtaine d’années, quelques années avant mon arrivée en Hongrie. Je me souvenais juste de ce que tout le monde sait qui a entendu parler de ce roman de Márai, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une confrontation entre deux hommes désormais âgés et qui ne se sont pas revus depuis un événement survenu plusieurs décennies auparavant.

Le roman, court et concis, à mi-chemin entre une longue nouvelle et un roman, se déroule dans le château vieux de deux siècles, « bien entouré de montagnes et de forêts », dans lequel vit « Henri »*, le général, dernière représentant de sa famille, « maître de maison (…) invisible » et retiré du monde. A partir du moment où, vers onze heures du matin, le vieux général reçoit une lettre annonçant la visite inopinée de « monsieur le Capitaine », et jusqu’au départ de celui-ci, à peine 24 heures s’écoulent, qui correspondent à l’intérieur du roman à une autre division du temps.

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Imre Kertész – Être sans destin

« Pourquoi, mon garçon, dis-tu à tout bout de champ « naturellement » à propos de choses qui ne le sont pas du tout ?! » Je lui dis : « Dans un camp de concentration, c’est naturel. » « Oui, oui, fait-il, là-bas, oui, mais… et là, il s’interrompt, hésite un peu, mais … comment dire, le camp de concentration lui-même n’est pas naturel ! » dit-il, semblant finalement trouver le mot juste, et je ne réponds rien, car je commence tout doucement à voir qu’il y a une ou deux choses dont on ne peut visiblement jamais discuter avec des étrangers, des ignorants, dans un certain sens des enfants, pour ainsi dire.

La traduction française d’Être sans destin a paru il y a presque 25 ans, en janvier 1998 : un petit volume assez épais, aux proportions inhabituelles sauf pour Actes Sud qui le publie. Plus tard, après la parution de Le refus et l’attribution du prix Nobel de littérature à Imre Kertész en 2002, il a été possible d’acheter ces deux volumes en un coffret réunissant une trilogie sur « l’absence de destin », dont Actes Sud avait déjà publié le Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, en 1995.

J’ai un souvenir très limité, mais assez précis, de cette parution de 1998, ou plutôt de l’accueil très enthousiaste qui lui a été réservé. C’est l’un de mes très rares souvenirs d’une actualité littéraire qui, je crois, me parvenait surtout par le Monde des livres mais à laquelle je ne prêtais pas beaucoup attention. J’avais donc un exemplaire d’Etre sans destin sous la main, mais à l’époque je ne l’ai pas lu. Je regrette de ne pas pouvoir comparer ce que j’aurais pu en penser alors, en tant qu’adolescente, et ma compréhension du livre aujourd’hui alors que je le lis pour la première fois.

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Ana Novac – Les beaux jours de ma jeunesse

Je l’admets, je suis un témoin capricieux ; mais autrement, comment pourrais-je me tirer de cette aventure sans y laisser ma jugeotte ? Il ne peut s’agir que de fragments, de miettes. Donner une vue exhaustive du camp ? Autant vider la mer à la louche.

On parle souvent de « Anne Frank roumaine/polonaise/hongroise » pour évoquer les journaux d’adolescente juive « de l’Est » datant de la Seconde Guerre mondiale. C’est une description qui permet aux personnes qui n’ont encore jamais entendu parler du journal en question de comprendre qu’il s’agit d’un parcours similaire à celui de l’adolescente juive la plus emblématique des victimes de l’Holocauste. Mais je me demande parfois si décrire ainsi l’un des – relativement – nombreux journaux qui ont survécu à la Seconde Guerre mondiale, n’est-ce pas risquer de gommer l’individualité de chacune de ces adolescentes – leur personnalité, leur contexte d’origine, leur parcours (et le parcours de leurs journaux), leurs ambitions – ainsi que le caractère unique des journaux qu’elles ont laissés.

Je me suis à nouveau posé la question, sans arriver à une réponse satisfaisante, en lisant Les beaux jours de ma jeunesse, le journal d’Ana Novac, alors âgée de 15 et 16 ans dans les fragments correspondant à la période juin 1944-mai 1945 qui sont restitués dans le livre. Ana Novac, que plusieurs sources (y compris le recueil de récits féministes roumain Désobéissantes) présentent comme étant « surnommée ‘la Anne Frank roumaine’ », partage l’immense appétit de vivre de sa contemporaine, mais sa personnalité unique, tenace, effrontée, emplie d’humour noir et de cynisme brille à travers les fragments de journal de camp reconstitués dans ce livre.

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Antal Szerb – « Si les poèmes restent, l’essence restera peut-être »

Il y a un an, j’avais terminé ma série de billets liées à la première édition des Lectures communes autour de l’Holocauste en évoquant la personne du poète hongrois Miklós Radnóti, fusillé par les S.S. en novembre 1944, et sa Septième églogue, témoignage « dans le noir » de l’horreur de la persécution des Juifs.

En choisissant de présenter aujourd’hui Antal Szerb, je reprends ce fil hongrois tout en sachant très bien que ce n’est pas du tout un choix évident pour parler de « littérature de l’Holocauste »: Antal Szerb n’est pas un écrivain de l’Holocauste, mais une de ses victimes.

Ses œuvres traduites en français – trois romans que je liste à la fin de ce billet – donnent un aperçu utile mais très incomplet de l’étendue des connaissances, et de l’ampleur de la popularité (qui perdure encore aujourd’hui), de ce représentant majeur de la littérature hongroise, historien de la littérature européenne et mondiale, écrivain, essayiste, critique, traducteur.

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György Faludy – My happy days in hell (Les beaux jours de l’enfer)

Au deuxième étage je tombais sur un groupe de jeunes gens qui avaient vu ma photo dans les journaux et me reconnurent. Un rouquin à lunettes, âgé de peut-être seize ans, me considéra avec arrogance, de la tête aux pieds.

« Etes-vous ce György Faludy qui est rentré d’Amérique afin d’être pendu par les communistes ? », demanda-t-il dans un mélange étrange d’insolence puérile, de curiosité et d’admiration. »

Pour beaucoup, György Faludy est d’abord le poète et l’auteur de transpositions en hongrois des ballades du poète médiéval François Villon ; pour d’autres, il est l’homme presque centenaire (1910-2006) à la vie sentimentale aventureuse ; pour d’autres encore, il est celui qui a survécu au camp de travail staliniste de Recsk – et en a même ri (je paraphrase ici le titre de l’essai de l’essayiste croate Slavenka Drakulić, How we survived communism and even laughed) en le décrivant dans son livre autobiographique Les beaux jours de l’enfer.

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En Hongrie et en URSS, les tribulations d’intellectuels du XXe siècle

Après deux romans sur la Seconde Guerre mondiale en Bulgarie et en Yougoslavie sous occupation hongroise, et après deux récits de déportation au Kazakhstan et en Sibérie sous Staline, voici bientôt deux récits littéraires empreint d’humour et d’absurde, dont le thème commun est le goulag (façon Hongrie des années 1950 et URSS des années 1980), tel que vécu par des intellectuels.

Le premier est un livre dont la traduction française est tellement confidentielle que même la bibliothèque nationale hongroise s’avoue vaincue : impossible de mettre la main sur un exemplaire de l’édition française (1965). Je me suis donc rabattue sur la version anglaise (1962) de ce texte dont l’original hongrois n’a officiellement paru en Hongrie qu’en 1989. Il s’agit de Les beaux jours de l’enfer, du poète hongrois György Faludy.

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Le second sera bien plus facile à trouver dès qu’il aura paru en traduction française (aux éditions Noir sur Blanc le 10 février ; publication originale en 2010). Il s’agit de Ténèbres sacrées. Les derniers jours du Goulag, de l’universitaire et homme politique géorgien Levan Berdzenichvili.

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C’est sur Passage à l’Est !, et c’est à partir de demain.


Tibor Cseres – Jours glacés

Le commandant de division lui-même ne leur avait-il pas ordonné, en ces derniers jours de janvier 42 : « Messieurs ! Pas un mot de tout cela ! »

Quatre hommes partagent une cellule de prison, arrêtés pour leur rôle dans un massacre. Sont-ils coupables ? Ce court roman entremêle leurs récits, dans lesquels ils reviennent chacun sur trois jours glacés d’un janvier qui les hantent.

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En direct de Budapest…

Je vous souhaite un joyeux Noël, dans l’idéal rempli de livres et de lectures !

De jour, la librairie Írók boltja ne désemplit pas en cette période de Noël. Budapest, décembre 2021.

Milán Füst – Précipice

Quand j’y repense aujourd’hui, je me dis que cette nuit-là, dans mon sommeil, j’ai perdu la raison. Certes, je suis redevenu depuis un homme comme il faut – disons, à peu près comme il faut – et à peu de choses près celui que j’étais auparavant. Mais commençons par le début.

En parallèle de toutes mes lectures contemporaines de ces derniers temps, j’ai aussi lu Précipice, de Milán Füst. Né en 1888, l’auteur avait tout juste quarante ans à la parution de ce « roman bref » en Hongrie en 1929. C’est peut-être aussi l’âge que donne l’auteur à son personnage principal et narrateur, un professeur d’université. Quarante ans, l’âge de la crise ? Ce n’est pas en ces termes qu’un écrivain bourgeois de l’entre-deux-guerres s’exprimerait, mais c’est finalement bien de cela qu’il s’agit.

Un beau matin, alors que sa femme est en visite chez sa famille, le narrateur se réveille « épuisé et de méchante humeur. » Il enchaîne les rituels du matin – la douche, la cigarette près du poêle à gaz (c’est l’hiver, le brouillard règne au dehors), le petit déjeuner, la préparation du cours du matin – partagé entre la satisfaction que lui procure le bien-être matériel et l’envie « de donner quelques coups de pied dans [la] membrane [qui le] sépare du chaos. »

Pendant ce temps-là, la nourrice avait fait griller du pain, déposé devant moi du beurre et de la viande froide. Pour que j’y voie mieux, elle alluma soudain l’électricité. Cela fit l’effet d’un coup de feu dans le brouillard, d’une petite alerte… Comme si nous venions d’arriver à un endroit où le soleil brillait d’une lumière noire … et inondait de pure musique les objets qui s’agitaient jusqu’alors dans l’obscurité. Je parcourus des yeux toute la pièce, ébahi. Tant de réalité flottait à la dérive dans cette cage…

Arrivé à l’université, il se rend compte qu’il n’a pas suffisamment préparé son cours magistral, et se lance dans une improvisation avec force citations de la littérature juridique de l’Antiquité, remarques moqueuses sur les livres de ses collègues universitaires et expressions grecques, le tout, dit-il, dans la gaité et l’élégance.

Ce fut le plus beau cours de ma vie.

A partir de ce moment, cependant, le tiraillement entre la routine et le désir de s’abandonner au chaos – ou à la recherche de la liberté telle qu’il se l’imaginait adolescent – se fait plus fort. L’après-midi, la soirée, la nuit, la journée suivante s’enchaînent ; il rencontre un ancien amour devenue femme entretenue, un cousin trop bon vivant pour la morale familiale, un ancien camarade d’école devenu peintre miséreux… Chacune de ces rencontres lui renvoie une image de la liberté individuelle et du prix à payer pour obtenir cette liberté. S’affranchir de son mode de vie, « léguer » sa femme et ses enfants à un autre, perdre sa bonne pelisse et son « porte-monnaie en antilope mauve frappé d’or » lui permettront-ils de vivre le reste de sa vie en plus grande adéquation avec lui-même ?

Si Milán Füst avait été professeur de littérature dans un lycée français, il aurait pu résumer son livre sous la forme d’un intitulé d’épreuve de bac de philosophie : qu’est-ce que la liberté, et apporte-t-elle davantage de bonheur que l’argent ? Mais le romancier peut se permettre une réponse qu’un lycéen ne peut pas. Derrière le narrateur se profile ainsi également l’écrivain qui hausse les épaules face à ce personnage parfois désagréable et tout à fait conscient de son statut social et matériel privilégié.

Sur ce, j’enfermai la lettre dans mon bureau. En revenant, je trouvai la nourrice avec les enfants au milieu de la pièce, prêts pour les salutations du matin.

–  Une belle révérence, – leur conseilla la nourrice, car on ne donne plus d’ordres chez nous mais seulement des conseils, dans l’esprit de toutes ces sottises des nouvelles méthodes éducatives allemandes.

Je donnai un baiser à chacun et machinalement, dans ma distraction, je manquai d’embrasser la vieille nourrice aussi. Cela me fit sursauter, je regardai alors le groupe plus attentivement.

C’est principalement cette ironie amusée qui a sauvé cette lecture à mes yeux car, au premier abord, le récit de crise spirituelle d’un homme aisé n’est pas le sujet pour lequel j’ai naturellement le plus d’empathie (il y a quelques références à une enfance paysanne et orpheline, mais le parcours qui a mené le narrateur à son statut actuel n’est pas du tout l’objet du roman).  La postface de György Bodnár, président du Conseil pour la traduction de la Fondation Milán Füst, donne aussi quelques éléments intéressants sur la place du roman dans le développement du courant moderniste hongrois, avec son personnage citadin et quelque peu introspectif. En même temps, on peut s’interroger sur la période pendant laquelle Précipice est censé se dérouler, tant le personnage vit dans un monde aisé et éloigné des turbulences politiques, sociales et économiques des années 1920.

Milán Füst en 1923 (via Pim.hu)

En terminant Précipice, j’ai aussi pensé à un autre héros de la littérature hongroise de l’entre-deux-guerres que la pensée de son avenir fait succomber à une telle crise de douce panique qu’il en abandonne son épouse en plein voyage de noces. Il s’agit de Mihály, dans Le voyageur et le clair de lune, d’Antal Szerb (1937, en français chez Viviane Hamy, 2011), un personnage bien plus pataud que le professeur de Milán Füst et cela est aussi un reflet de la personnalité des auteurs. La notice biographique de Précipice décrit ainsi Füst comme « un être solitaire, fidèle à son étrangeté » malgré la renommée internationale qu’il a connu de son vivant (1888-1967).

De Milán Füst, j’ai aussi chroniqué L’histoire d’une solitude, autre roman bref et auto-centré mais plus tardif et également intéressant. Le roman date de 1956, sa traduction en français de 2007 (par Sophie Aude, pour Cambourakis), et ma chronique de 2011 (à retrouver ici).

Milán Füst, Précipice (Szakadék, 1929). Traduit du hongrois par Sophie Aude (postface de György Bodnár par Marc Martin). Cambourakis, 2008.