Nándor Gion – Le soldat à la fleur

nador_gion-pdf-374x600J’avais prévu, pour rentrer cet été de Bosnie-Herzégovine, d’obliquer vers l’est au sortir de Sarajevo, afin de rejoindre la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest et, faisant escale à Novi Sad ou à Subotica, de faire enfin connaissance avec la Bácska. Région du nord de la Serbie, enserrée à l’ouest par la Croatie, à l’est par la Tisza, au sud par le Danube et au nord par la Hongrie, elle est le berceau de plusieurs écrivains hongrois, certains nés au temps où elle faisait encore partie de l’empire austro-hongrois, d’autres nés après son rattachement à la Yougoslavie.

Finalement, j’ai opté pour un autre chemin de retour, gardant donc de cette région une connaissance plutôt littéraire que réelle, mais à laquelle la lecture de ce Soldat à la fleur (que m’ont fait parvenir les éditions des Syrtes) a ensuite contribué en lui ajoutant par la même occasion une dimension plus historique : le roman annonce d’emblée que l’action se situe en 1898, lorsque le meunier Stefan Krebs s’installe avec sa famille dans la petite bourgade de Szenttamás, et se termine avec les dernières heures de la première guerre mondiale. A la suite du meunier, le lecteur découvre le village, et notamment son caractère multi-ethnique : Stefan Krebs, un souabe, vient ainsi pour travailler chez le propriétaire serbe d’un moulin sur la GrandRue du village, mais c’est d’abord la communauté hongroise qui l’y accueille, à sa manière.

Devant la taverne, se tenait un groupe d’une bonne vingtaine d’hommes. Ils étaient tous coiffés de chapeaux crasseux aux bords affaissés et observaient avec curiosité la charrette qui approchait. L’un d’eux, aviné, s’avança en zigzaguant. Il s’accrocha au timon, regarda Stefan tout en trottinant à côté de la charrette et lui demanda :

– Tu es souabe, toi ?

Stefan ne dit rien, il détourna la tête, mais l’ivrogne, rivé à la charrette, s’écria :

– Tu ne peux pas être hongrois, tu n’as pas de moustache. Tu es sûrement souabe.

Les Tsiganes de passage, et quelques juifs, complètent la population de Szenttamás. Le premier chapitre n’est ainsi pas juste celui où est dépeinte l’installation de la famille Krebs à Szenttamás et leurs efforts (souvent frustrés) pour s’enrichir, il est également l’occasion de brosser le portrait, d’emblée très évocateur, du village et de ses habitants. J’ai surtout apprécié sa description de l’organisation d’une bourgade qu’on devine être assez petite mais où néanmoins les différents groupes ethniques et sociaux se sont réparti l’espace : aux Hongrois aisés le Tuk et la partie de la GrandRue hors du quartier serbe, aux moins travailleurs la rue Zöld et aux plus malchanceux la rue du Calvaire de l’autre côté de la rivière.

Par la suite, les premières maisons sont apparues sur cette même rive et ont formé peu à peu la rue du Calvaire. Ce fut la première et unique rue pendant près de trente ans dans ce secteur marécageux où habitaient surtout d’anciens Tukais appauvris ; harassés, tombés dans la misère, ils luttaient désespérément pour tenter de retourner sur la colline du Tuk. Honteux d’avoir échoué dans la rue du Calvaire, ils travaillaient avec plus d’acharnement encore que les « remueurs » de terre du Tuk obsédés par l’argent.

La rue Zöld, la colline du Calvaire, le barrage du Szív, voilà dans les grandes lignes les limites de l’espace dans lequel se déroule ce roman. Ce sont aussi plus ou moins les limites du monde d’István Rojtos Gallai, principal protagoniste du roman.

A l’opposé de son père et de ses frères, pour lesquels travailler comme ouvrier agricole est signe d’ascension sociale, István se voit comme le digne successeur de ses ancêtres bergers : jouer de la cithare dans les bals de fin de semaine lui permet de s’affranchir de la nécessité du travail quotidien, et cela en fait le personnage idéal par lequel découvrir le village. Juché sur la colline du Calvaire, il observe les efforts qu’en déploient les habitants pour gagner leur vie, ou se mêle aux aventures d’autres qui, comme lui, se tiennent à l’écart de leur communauté : Adam Török le garçon effronté mais débrouillard, Gilike le doux porcher, Rézi la travailleuse au caractère affirmé.

Se déroule ainsi sous les yeux d’István, et donc sous les nôtres, le quotidien d’un village pluri-ethnique de la grande plaine hongroise de la toute fin du XIXe siècle jusqu’à la première guerre mondiale, les amitiés et les querelles, les efforts légaux et illégaux pour s’enrichir, la pauvreté qui pousse quand même à l’exil en Amérique, le poids du grand propriétaire terrien du village. L’histoire personnelle d’István et de ses congénères est tout naturellement placée dans un contexte historique plus général, donnant ainsi toute sa saveur au roman.

L’écrivain y joue, de plus, un jeu de narration très habile, glissant d’un narrateur omniscient à une narration à la première personne par István, et d’une narration au fil des faits rapportés à une narration dans laquelle István marque bien le temps écoulé depuis les faits. Un peu comme ces portraits de la Renaissance où une manche dépassant négligemment d’un faux cadre permet au peintre de jouer avec l’illusion de profondeur, ces alternances très fluides de temporalité et de point de vue permettent d’imprimer au récit une impression d’immédiateté et de véracité (à la parution du roman en 1973, ce passé n’était pas aussi lointain pour l’écrivain qu’il l’est pour nous aujourd’hui).

La personnalité du narrateur et l’élément presque fantastique qu’apporte le « soldat à la fleur » sont d’autres éléments qui font du roman une lecture si agréable. Ce soldat a une existence extérieure à István, puisqu’il figure sur l’une des colonnes du calvaire, et son aspect souriant, détaché du rôle qu’il est sensé jouer dans l’histoire biblique (son autre attribut est le fouet à clous avec lequel il devrait fouetter Jésus portant la croix), fascine le narrateur : il en fait sa porte vers le bonheur, son échappatoire lorsqu’il est insatisfait du monde autour de lui. De ce fait, le soldat est aussi le marqueur de l’évolution d’István, d’un adolescent qui semble avoir réussi à se tailler une réalité à sa convenance, à un homme changé par son expérience de la guerre et par son absence du village. En ce sens, István est un double plus réussi du porcher Gilike, ce simple d’esprit inoffensif dont la stratégie pour échapper au mépris de son entourage est poignante et le mène finalement à sa perte.

Faut-il aussi voir dans la rupture de la relation qui lie István au « soldat à la fleur » à son retour de la guerre le présage d’un monde plus dur et encore moins propice à la rêverie ? La fin de ce court roman est, plus qu’une conclusion, une invitation à continuer à vivre aux côtés d’István et des habitants de Szenttamás, et il faudra espérer pour cela que les trois autres volumes de la tétralogie qu’ouvre Le soldat à la fleur pourront également être publiés par les éditions des Syrtes : écrits durant plusieurs décennies, les trois autres romans suivent la destinée d’István et de sa famille durant l’entre-deux-guerres et jusqu’à la période titiste yougoslave.

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à Szenttamás (Srbobran en Serbie) en 1941, Nándor Gion a grandi dans la Bácska et a pu faire la majeure partie de sa carrière dans la communauté hongroise de Serbie : d’abord formé pour devenir ajusteur-monteur, il intègre le cursus d’études hongroises de l’université d’Újvidék (Novi Sad en serbe) et commence alors à travailler pour la radio hongroise de la région, grimpant petit à petit les échelons (il en deviendra rédacteur-en-chef) en même temps qu’il établit sa réputation d’écrivain. L’éclatement de la Yougoslavie et la guerre le poussent à quitter sa région natale en 1993 et à s’installer dans la banlieue de Budapest, puis à Szeged (sud de la Hongrie) où il décède en 2002. Reconnu tant par la communauté hongroise de Serbie (il reçoit plusieurs prix locaux dès la fin des années 1960) que par la Yougoslavie (prix Neven) et la Hongrie (prix Attila József, prix Sándor Márai, élection à l’Académie hongroise des arts en 2000), sa maison natale est depuis 2010 un musée. Ses œuvres semblent connaître aujourd’hui un regain de popularité puisqu’une nouvelle édition du Soldat à la fleur vient de sortir aux éditions Magvető (l’une des principales maisons d’édition hongroises), et une sélection de ses textes pour la radio aux éditions Napkút en version audio.

Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’on peut retrouver de nombreuses lectures du monde.

Nándor Gion, Le soldat à la fleur (Virágos katona, 1973). Traduit du hongrois par Gabrielle Watrin. Editions des Syrtes, 2018.

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László Krasznahorkai – La mélancolie de la résistance

dès qu’elle avait trempé ses lèvres dans la fine préparation de cette « pauvre Mme Pflaum », les fruits macérés dans le rhum, avec leur « arrière-goût légèrement acide », en lui rappelant une visite qui lui semblait remonter à des temps immémoriaux, avaient immédiatement empli sa bouche des saveurs de la victoire, du triomphe, qu’elle avait jusqu’ici à peine eu le temps d’apprécier et qu’elle pouvait enfin aujourd’hui savourer, puisqu’une longue matinée l’attendait où elle n’aurait, elle s’installa plus confortablement derrière son immense bureau, rien d’autre à faire que pencher la tête sur le bocal avec une petite cuiller, pour ne perdre aucune goutte de jus, piocher et dévorer les griottes une à une, et s’adonner totalement à la jouissance du pouvoir conquis en se remémorant les étapes cruciales de son parcours.

L’image est cruelle, mais elle résume bien la lutte qui se déroule tout au long de La mélancolie de la résistance entre un ordre nouveau, celui de Mme Eszter, et l’ancien, celui de la bienséante et désormais défunte Mme Pflaum et de ses étagères pleines de fruits en bocaux.

mélancolieLe cadre est celui d’une petite ville du sud de la plaine hongroise, entre les rives de la Tisza et les contreforts des Carpates, balayée par un vent glacial et des gelées hivernales précoces. Dans cet univers dénué de couleurs, les signes de malaise se multiplient pour annoncer le chaos qui règne déjà dans le pays et va bientôt engloutir la petite ville : circulation des trains devenue totalement aléatoire, prolifération incontrôlable des chats et des déchets, pénurie d’essence, arbres centenaires soudainement déracinés… Ce même soir de novembre, alors qu’au cours des premières pages du roman Mme Pflaum s’apprête à retrouver le confort et la sécurité de son appartement après un voyage éprouvant en train, deux autres phénomènes inquiétants font leur apparition dans la ville. Au cœur de la nuit, dans la pénombre complète de la ville soudainement sans lumières, un engin énorme et fantomatique, recouvert d’inscriptions incompréhensibles et tiré dans un grincement effroyable par un vieux tracteur, signale l’arrivée d’un cirque dont l’unique attraction consiste en une baleine empaillée, bientôt exposée sur la place principale. Arrive également une foule, silencieuse et inquiétante, d’hommes qui, tous pareillement vêtus de vestes fourrées, de bottes ferrées, de toques graisseuses de paysan, envahissent les rues et places de la ville.

Mais il y avait autre chose, quelque chose d’essentiel : le silence, un silence étouffé, persévérant, inquiétant ; aucun son ne s’échappait de cette foule impatiente qui, obstinée, tenace, sur le qui-vive, attendait dans un mutisme absolu que la tension inhérente à ce genre d’attraction se dissipe pour laisser enfin place à l’atmosphère quasi extatique du « spectacle » ; chacun semblait totalement ignorer son voisin ou plutôt non, au contraire, c’était comme s’ils étaient tous enchaînés les uns aux autres, ce qui rendait toute tentative d’évasion impossible et toute forme de communication inutile.

Une journée tendue passe, puis arrive la nuit au cours de laquelle cette masse d’hommes, réagissant au message d’une inquiétante et dangereuse créature accompagnant le cirque, se déchaîne et saccage la ville avec une violence inouïe et mortelle. Force obscure et insaisissable, n’ayant d’autre objectif que la destruction, elle est le catalyseur pour la prise de pouvoir de Mme Eszter qui, anticipant et manipulant les événements, se retrouve propulsée à la tête de la commune.

Mme Eszter, Mme Pflaum : deux visions diamétralement opposées du rôle de l’individu face au chaos. La seconde opte, comme presque l’ensemble des habitants de la ville, pour le retrait, le quant à soi, parmi ses plantes bien soignées et les opérettes encore rediffusées par la télévision. La première se saisit au contraire des événements pour « balayer l’ancien pour établir le neuf » et ainsi montrer aux habitants « qu’il vaut mieux brûler de la fièvre de l’action plutôt qu’enfiler ses pantoufles et enfouir sa tête sous l’oreiller ». La voie qu’elle trace à la fin du roman pour l’avenir de la commune parait pourtant sinistre tant on voit s’y profiler un régime de violence et de loyauté basé sur la peur.

Entre ces deux femmes que tout oppose, deux autres personnages de la ville représentent la quête, vouée à l’échec, d’autres approches au monde. Depuis longtemps séparé de sa femme, M. Eszter, directeur à la retraite du Conservatoire local, s’est réfugié dans un monde intérieur dédié à la recherche de l’harmonie musicale naturelle, et à la composition de « phrases comme autant de variations « sur une même et triste mélodie » ». Son seul et fidèle ami est Valuska, personnage le plus mystérieux de tous. Fils honni de Mme Pflaum, vivant à la marge de la société, obsédé par le mouvement des astres qu’il s’acharne à mettre en scène avec les clients avinés du bar « Péfeffer », il est pourtant le seul à jouer réellement, par ses vagabondages incessants à travers la ville, le rôle d’intermédiaire entre les différents habitants de la ville et ceux venus de l’extérieur, seul à savoir percer le mystère de la baleine, seul à faire émerger quelques traits individuels de la foule inquiétante, seul enfin à donner l’alerte sur la réalité du danger qui s’apprête à s’abattre sur la ville, avant d’être lui-même irrémédiablement happé par lui.

pour l’incurable vagabond qu’il était autrefois, toutes les portes, brèches et ouvertures avaient été condamnées afin de l’aider, lui, le convalescent, à trouver les portes du « monde effroyable des réalités ».

Autour de ces quatre personnages, et d’une constellation d’autres au rôle de second plan, László Krasznahorkai développe une réflexion extrêmement sombre tant sur la nature humaine prise individuellement que sur la possibilité d’une organisation sociale heureuse. Cette fable, cauchemardesque et hautement politique, est-elle un commentaire sur la période de changements imminent au moment où Krasznahorkai publie son livre en 1989 ? Peut-être, mais elle prolonge en tout cas la vision généralement désillusionnée de la nature humaine qu’il présentait déjà dans son Tango de Satan en 1985.

La mélancolie de la résistance partage aussi avec ce précédent roman une écriture dense, d’où émane une terrible et prenante impression de noirceur et de déliquescence inexorable. Il faut se laisser prendre à ces phrases sans fin, se laisser couler dans cet univers fantomatique forgé par une narration qui, entremêlant sans discontinuer pensées et actions, dresse le portrait parfois absurde, mais finalement véridique, d’une société en perdition.

Le monde, se dit Eszter, n’est qu’ « indifférence et tournants amers », ses composantes trop disparates se disloquent, et le vacarme y est trop grand, martèlements, braillements, le tocsin du labeur, rien d’autre, c’est la seule chose que nous sommes en mesure d’affirmer.

Krasznahorkai_László,_Koppenhága,_1990

Originaire de Gyula, petite ville de l’est de la Hongrie, dorénavant établi dans un village proche de Budapest, mais passant désormais son temps entre l’Allemagne, les Etats-Unis, la Chine et le Japon, László Krasznahorkai est devenu depuis la publication de son premier roman en 1985 l’un des auteurs hongrois majeurs. Lauréat en 2015 du prestigieux Man Booker International Prize pour l’ensemble de son œuvre traduite en anglais, il est aussi de plus en plus connu et reconnu en France grâce aux nombreuses traductions (notamment par Joëlle Dufeuilly mais aussi par Marc Martin) de ses romans aux éditions Gallimard, Cambourakis et Vagabonde.

Certains lecteurs arrivent aussi à Krasznahorkai par l’adaptation cinématographique de quelques uns de ses films avec le réalisateur hongrois Béla Tarr. C’était d’ailleurs mon cas avec La mélancolie de la résistance, et certaines scènes des Harmonies Werckmeister (qui reprend la partie centrale du livre) me sont revenue à l’esprit à la lecture du livre : les deux se complètent admirablement.

Je contribue avec cette chronique à deux excellentes initiatives : Le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, et Voisins Voisines, d’A propos de livres, tous deux sources d’idées de lectures d’Europe et du monde.

László Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance (Az ellenállás melankóliája, 1989). Trad du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2006.


Zsuzsa Rakovszky – VS

VSVS est, dans ses grandes lignes, inspirée d’une histoire réelle : au cours de la 2e moitié du XIXe siècle, en Hongrie, une femme a vécu, a travaillé, a aimé, en homme. On trouve en ligne une photo de la comtesse Sarolta Vay – ou du comte Sándor Vay – prise sur le tard : légèrement de profil, joufflue, le début d’un double menton émerge d’un haut col blanc serré par une cravate. Le portrait n’est pas très flatteur, et mieux vaut ne pas s’appuyer dessus pour se représenter l’héroïne du roman de Zsuzsa Rakovszky, publié en Hongrie il y a une quinzaine d’années.

Celui-ci retrace une période de quelques mois de la fin de l’année 1889, alors que « VS », le personnage éponyme (en hongrois, le nom de famille vient devant le prénom), vient d’être arrêté et mis en prison. Le principal chef d’accusation est une dette contractée envers son beau-père, mais par-derrière se profile une autre accusation, tellement plus gênante pour ceux qui l’émettent qu’elle n’est évoquée qu’à demi-mots : celle d’avoir épousé une jeune fille, innocente et de bonne famille, sans révéler son identité biologique de femme – et sans que ni la jeune fille, ni la famille, ne se doutent de quoi que ce soit.

Le roman, constitué très majoritairement de divers écrits de VS (lettres, extraits de journaux de prison, longue autobiographie) donne le point de vue de l’accusée, et celui-ci est catégorique : elle a vécu en homme car elle se sent, et se pense, homme depuis toujours. Le mariage n’est, finalement, que le point le plus abouti d’une rébellion plus ou moins avouée contre la place donnée à la femme par la société de son époque : au moment de ce mariage, cela fait déjà près de trente ans que VS refuse de porter les vêtements contraignants des femmes, et voyage, travaille (occasionnellement) et aime (souvent) à son gré. Les femmes qu’elle aime, en général avec des résultats désastreux par ailleurs, sont souvent, justement, le reflet de ce qu’elle-même ne veut pas être : des jeunes écervelées à l’éducation puritaine et limitée, ou des actrices, à priori plus faciles d’accès mais soucieuses de préserver leur bonne réputation et ainsi leur avenir.

VS : un personnage indépendant et décidé ? Toutes ces formes d’indépendance sont comme annihilées par le caractère presque outrancièrement romantique et théâtral, et en même temps parfois puéril, de VS. Peut-être l’écriture, haute en émotions et riche en exclamations, fait-elle de VS un pastiche de certains héros du XIXe siècle. Les quelques pages dédiées aux notes du docteur chargé de l’examiner montrent en tout cas la distance qui existe entre l’état d’esprit de VS, et le froid regard de la science. Là où VS évoque les tourments de son âme et son bonheur perdu, le docteur parle d’examens physiques et de mesures scientifiques.

Les arguments du cœur ont souvent peu de poids face aux arguments inflexibles de la loi !

C’est là d’ailleurs tout le sujet du roman : les actes de VS doivent-ils être jugés selon ce qu’elle ressent de sa propre identité, ou selon ce que la « science » dicte à la société de penser ? VS doit-elle donc, ou non, être jugée responsable de ses actes ? Quelle place, justement, faut-il donner à l’inconscient (le roman laisse une certaine place aux souvenirs confus de l’enfance ainsi qu’aux rêves) ?

J’ai lu ce roman avec intérêt mais sans grand plaisir, et cela principalement du fait du langage et du choix d’adopter un point de vue à la première personne du singulier mais exprimé au passé simple. Cela m’a paru assez forcé. Etant donné le choix, assez marquant pour le lecteur, de raconter cette histoire sous cette forme très subjective et immédiate, je me suis souvent demandé, au fil de ma lecture, comment un autre écrivain aurait donné forme aux éléments de départ fournis par la vie de VS. Cela n’empêche, malgré quelques longueurs, que le fond de l’histoire et la description d’un certain monde (la petite noblesse appauvrie, le milieu du théâtre, celui des déçus de la révolution de 1848…) restent intéressants. rakovszky

Née en 1950 à Sopron, jolie petite ville à l’ouest de la Hongrie, Zsuzsa Rakovszky est d’abord connue comme poétesse, mais fait ses débuts dans la prose avec « L’ombre du serpent » (A kígyó arnyéka, 2002, non traduit en français). Elle est, depuis, l’auteur de nouvelles et de romans, et est également traductrice (principalement de l’anglais).

Zsuzsa Rakovszky, VS (Magvető, 2011). Trad. du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba. Actes Sud, 2013.


Dezső Kosztolányi – Alouette

alouetteJe n’avais pas prévu de relire Alouette cet hiver mais, dès que j’ai terminé La jeune fille brune, j’ai eu envie de me replonger dans ce roman de Dezső Kosztolányi, publié en 1924. A priori, il n’y a aucun lien entre ces deux livres, et pourtant ce sont les quelques phrases sur Subotica (ville du nord de la Serbie, où est basé le narrateur de La jeune fille brune) qui m’ont tout de suite fait penser à Alouette. Toute l’action s’y déroule en effet dans la ville de Sárszeg, « un point minuscule sur la carte », et dont il semble accepté qu’il s’agit en fait de l’ancienne ville hongroise de Szabadka. Aujourd’hui située tout juste du côté serbe de la frontière, cette ville s’appelle dorénavant Subotica.

Alouette est pratiquement le premier livre que j’avais lu à mon arrivée en Hongrie il y a déjà quelques années. J’aime beaucoup Kosztolányi, mais j’avais oublié à quel point Alouette pétille de légèreté et d’observation amusée, et c’est avec beaucoup de plaisir que je l’ai relu.

Sous le flot de lumière rose du parasol, dans cet éclairage presque théâtral, la chose apparaissait enfin dans toute sa vérité. Une chenille sous un buisson de roses, a-t-il pensé.

Alouette, justement : c’est aussi, dans le roman, le surnom affectueux qui lui ont donné ses parents dans son enfance. Aujourd’hui, elle a 35 ans, elle est laide, elle est vieille fille, et elle s’apprête à partir une semaine chez des parents à la campagne, laissant derrière elle ses propres parents qu’elle n’a jusqu’ici jamais quitté aussi longtemps.

Nous sommes en 1899, c’est la fin de l’été, le train part en début d’après-midi, et le roman débute avec les parents mettant la dernière main à leur occupation de toute la matinée : boucler la mallette en osier ainsi que la valise toute râpée d’Alouette.

Pleine à craquer de toutes sortes de choses, et les flancs rebondis comme le ventre d’une chatte qui serait sur le point de mettre bas huit ou neuf petits, elle était là, enfin prête à partir.

Bien installée dans le petit tortillard, Alouette quitte en effet la scène du livre pour ne réapparaître en personne qu’à l’avant-dernier chapitre. Entre-temps s’étale pour ses parents la perspective d’une semaine encore plus morne et étriquée que la vie qu’ils mènent habituellement – lui, archiviste municipal à la retraite, sa femme, et leur fille, s’étant depuis longtemps retirés de la vie sociale de la petite ville.

Il suffira cependant d’un petit changement – un déjeuner au restaurant – pour que se transforme, entièrement et l’espace d’une semaine, leur existence : durant ces quelques jours, ils s’apercevront qu’ils prennent en fait goût au restaurant, au théâtre, à la vie en société, à toutes choses auxquelles ils avaient petit à petit renoncé. Au bout de cette semaine, également, ils s’admettent l’un à l’autre à quel point leur fille et son sort peu enviable leur sont un fardeau, à quel point leur vie est assombrie et rapetissée par l’atmosphère trop protectrice dont ils ont fini par s’envelopper les uns les autres.

Tout cela ne s’accorde pas très bien avec le « pétillement de légèreté et d’observation amusée » dont j’ai parlé au début. Pourtant, c’est bien cela qui domine, surtout dans la partie centrale du livre, pendant l’absence d’Alouette. Cela commence principalement au quatrième chapitre, lorsqu’on découvre, par les yeux d’un jeune journaliste-poète attablé au café, « comme dans un aquarium, toutes les célébrités de la vie sárszégoise ». Il y a les personnages, que l’on retrouvera tout au long du livre, et il y a leurs mœurs, leurs amours, leurs affaires d’honneur et les quelques autres occupations qui meublent leur quotidien. Les portraits sont vraiment savoureux, et l’écriture tellement visuelle qu’on a l’impression d’être nous aussi au beau milieu de ce petit monde.

Juste en face d’eux, en revanche, était assis quelqu’un qu’ils connaissaient : Weisz et Cie, tout seul. Monsieur Weisz allait toujours partout en solitaire, et Cie, que seulement très peu de gens connaissaient, Cie ne l’accompagnait jamais. Ce qui n’empêchait pas que tout le monde à Sárszeg l’appelait : Weisz et Cie.

Le ton fait souvent sourire, comme lors du long passage au cours duquel le père se laisse aller à une douce rêverie solitaire sur le thème du goulash et des nouilles à la vanille du premier restaurant de Sárszeg, que la veille encore il dédaignait. A d’autres moments, l’ironie perce plus franchement, comme lorsqu’au Cercle de Sárszeg se déroule le « gueuleton des mâles » de la ville, sous le portrait du comte Széchényi qui (dans la vraie vie) avait été l’initiateur de ces cercles conçus pour « implanter ainsi de quoi éduquer les hautes classes, et donner plus de vigueur à la vie sociale ». Au lecteur de mesurer l’écart existant entre l’idée de départ, et la forme que lui ont imprimé les mâles de Sárszeg !

Puis arrive le jour du retour d’Alouette, cette longue parenthèse de vie retrouvée se referme, et c’est comme si l’écriture de Kosztolányi s’était elle aussi assombrie : même les pièces d’argent échappées des poches du père poussent des « cris de frayeur ».

Comme le dit Feri Füzes, le gentleman écervelé, chacun possède sa « face de lumière et sa face d’ombre ». C’est aussi vrai pour Alouette, portrait amusé d’une société qui avait déjà cessé d’exister au moment de la parution du roman, doublé d’un regard plus profond sur les joies et les peines que recèle chaque existence, même celles qui, de l’extérieur, peuvent paraître les plus dénuées d’intérêt.

C’est justement l’art de Kosztolányi de jouer sur ces deux registres qui fait d’Alouette un vrai bijou de la littérature hongroise.

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Pour quelques mots sur un autre de ses romans, Anna la douce, une petit biographie de Dezső Kosztolányi et une liste de ses autres livres disponibles en français, c’est par ici.

Dezső Kosztolányi, Alouette (Pacsirta, 1924). Trad. du hongrois par Péter Ádám et Maurice Regnaut. Viviane Hamy, 1991.


Róbert Hász – Le passage de Vénus

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Un peu partout en Hongrie et dans les pays avoisinants, on trouve des vestiges du XVIIIe siècle : souvent des églises dont les façades assez anodines s’offrent presque inéluctablement en contraste à un intérieur de dorures et d’anges joufflus ; quelques palais épiscopaux aux toits profonds recouverts de tuiles rouges entrecoupées de lucarnes ; d’anciens monastères doublés d’écoles aux longues façades sagement rythmées par de grandes fenêtres dont on imagine qu’elles doivent aussi facilement laisser entrer le froid que le soleil. C’est peut-être dans de tels bâtiments qu’a étudié, puis vécu, János Sajnovics, personnage bien réel (quoique relativement mineur) de l’histoire scientifique hongroise de cette époque, et également personnage principal du roman de Róbert Hász, Le passage de Vénus.

Fils de famille noble, éduqué par les Jésuites, qu’il rejoint à l’âge de 15 ans : le roman reprend nombre d’épisodes de la vie de János Sajnovics tout en lui en apportant une épaisseur de sentiments qu’on ne trouve probablement pas dans les biographies officielles de l’époque. Les premières pages nous le présentent ainsi sur le point de succomber au double danger de l’ennui et de la tentation, cette dernière en la personne de la femme du pharmacien de la petite ville de Nagyszombat, où il a été envoyé après ses études à Vienne.

Le roman, qui n’aspire à aucun moment à passer pour une biographie, s’attache plutôt à décrire par le biais de son personnage principal l’atmosphère d’ébullition scientifique de cette fin du XVIIIe siècle, et sa contrepartie : la difficile réconciliation entre découvertes sur le monde physique, et l’histoire traditionnelle de la création du monde telle qu’elle est enseignée par l’Église. Ceci, sur fond de rivalités religieuses et politiques dans une Europe alors davantage caractérisée par sa fragmentation que par son homogénéité.

Le vrai point de départ de ce roman, est cependant le passage de Vénus, phénomène réel par lequel le passage de cette planète devant le Soleil fut utilisé à plusieurs reprises aux XVIIIe et XIXe siècles pour calculer la distance entre la Terre et le Soleil. Lors des passages de 1761 et 1769, les cours royales d’alors décidèrent d’expédier des groupes de savants à travers le monde afin d’observer le phénomène et de recueillir les données nécessaires au calcul. Certains furent envoyés en Inde, d’autres à Tahiti, d’autres encore en Sibérie ou en Basse Californie.

Hász prend ici pour toile de fond le passage de 1769, au moment où János est tiré de son ennui de province et rappelé à Vienne pour devenir l’accompagnateur de l’astronome royal, Maximilianus Hell. Tous deux sont envoyés par Marie-Thérèse en direction de l’île nordique de Vardø, où ils devront passer un rude hiver, privés de lumière, à préparer leur observatoire et à faire diverses autres observations scientifiques (en particulier, sur les liens éventuels entre le hongrois et le lapon).

János se sentait faiblir à l’idée que dans les mois à venir il verrait plus de monde qu’au cours des trente-cinq années passées ; rien que des étrangers, luthériens ou calvinistes pour la plupart, et eux seraient deux jésuites seuls dans cette jungle.

Commence alors pour János un double voyage, à la fois géographique et initiatique. De Vienne à Copenhague, puis par bateau jusqu’à leur destination finale, János se fraie avec Hell un chemin dans un monde complexe : entre Prague et Dresde, ils traversent des régions dévastées par les sept années de guerre de la succession d’Autriche ; en tant que jésuites, leur sécurité est de moins en moins assurée à mesure qu’ils avancent dans les territoires protestants ; puis c’est la mer qu’ils doivent affronter, avec tous les désagréments que cela cause à qui n’a, comme János, pas le pied marin. Chemin faisant, les deux font parfois étape chez un savant ou un noble, l’occasion de s’éviter une mauvaise nuit dans une auberge de piètre qualité, de rencontrer quelques noms connus de l’époque et, pour János, de parfaire sa connaissance des bonnes manières et des idées de son siècle.

A tous points de vue, il s’agit pour János de sortir de sa zone de confort, tant physique que mentale et morale. Ainsi le roman fait-il se succéder les moments où d’autres choix de vie lui sont présentés. Si János réussit in extremis à écarter la tentation que lui présente le moine défroqué Tamás sous la forme d’une fille d’auberge, d’autres tentations se font plus insistantes car plus directement adressées à sa curiosité intellectuelle. Un dessin que lui montre un ancien mentor, reçu du naturaliste Linné, et représentant le crâne d’une créature préhistorique, remet en question les enseignements reçus sur l’évolution de la vie sur terre. Plus tard, une conversation entre hommes éclairés et grands voyageurs lui ouvre les yeux sur l’existence d’autres modèles d’organisation politique et sociale, dans lesquels la mobilité sociale est permise, et l’égalité de chaque membre de la société forme la base politique du gouvernement.

Dans ce monde nouveau, le vote d’un mendiant analphabète vaudra donc autant que celui d’un esprit vertueux, lucide et cultivé ?

A partir de là, János recevra de fréquents appels du pied, même au cours de l’hiver en quasi-autarcie sur la petite île de Vardø, l’encourageant à se rallier au projet de nouvelle communauté organisée sur la base de la rationalité, qui lui propose un de ces hommes éclairés rencontrés au cours de son périple à travers l’Europe. Y résistera-t-il comme il a résisté aux autres tentations ? Se laissera-t-il au contraire embarquer sur ce bateau qu’on lui propose, avec au bout d’une longue traversée des océans une communauté sur les rives d’un nouveau monde où tout serait à créer ? Reviendra-t-il au contraire vers la sécurité relative du monastère et d’une existence encadrée par l’Église et la monarchie ? Il faut lire jusqu’au bout pour le savoir.

Quelques passages ici et là, lorsque l’auteur laisse une conversation entre ses personnages se transformer en exposé scientifique un peu pesant, ralentissent la lecture. Hász réussit cependant à donner un bon rythme à son récit : les aléas du voyage sont suffisamment évoqués pour que le lecteur se fasse une impression de ce que représente à l’époque une traversée de l’Europe en calèche, mais ce sont les impressions de János sur les villes qu’il traverse, les personnes, les inventions et les idées qu’il y rencontre, qui laissent un souvenir agréable une fois le livre terminé.

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Fin 2014, j’avais lu La Forteresse de Róbert Hász, et j’avais terminé la courte biographie de l’auteur sur l’annonce qu’il publierait l’année suivante un nouveau roman : Le passage de Vénus. Si ce n’est l’aspect « roman d’apprentissage » des deux romans à travers leurs personnages principaux, j’ai trouvé les deux romans très différents par le style et la construction, Le passage de Vénus me paraissant beaucoup plus « terre à terre » que La Forteresse, qui reste mon préféré. Il ne me reste plus qu’à lire Le jardin de Diogène et Le Prince et le Moine, également publiés aux éditions Viviane Hamy, pour me faire une idée plus complète de l’univers de cet écrivain hongrois contemporain moins connu que d’autres mais prometteur.

Róbert Hász, Le passage de Vénus (A Vénusz vonulása, 2013). Trad. du hongrois par Chantal Philippe. Viviane Hamy, 2016.

 


László Krasznahorkai – Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau

et tandis qu’il avançait obstinément, à la recherche de l’entrée, il eut le sentiment que cette étrange longueur, que cette cloison immuablement hermétique et uniforme, là, sur sa gauche, n’étaient pas uniquement là pour délimiter un immense territoire, mais pour lui faire prendre conscience d’une chose : il ne s’agissait pas d’une clôture, mais de la mesure intrinsèque de quelque chose dont l’évocation à travers ce mur cherchait à prévenir le nouvel arrivant que celui-ci aurait bientôt besoin d’autres unités de mesure que celles auxquelles il était habitué, d’autres échelles de valeurs pour s’orienter, que celles qui avaient jusqu’ici encadré sa vie.

couv-au-nord-52976A la lecture des premières pages, j’ai d’abord pensé qu’il allait s’agir d’une promenade-méditation de l’auteur sur le thème du temple japonais. Il est vrai que ces premières pages décrivent la marche, au hasard d’un entrelacs de ruelles abandonnées de Kyôto, d’un personnage nommé d’abord simplement « il ». Il est vrai aussi que le personnage « il » laisse assez rapidement la place au tout aussi mystérieux « petit-fils du prince Genji », signes évidents que le livre portait sur autre chose qu’une promenade-méditation sur le thème du temple japonais. Mais il était tellement facile de mettre de côté ces indices assez vagues et de se laisser plutôt absorber par les belles descriptions du paysage qui s’étend sous nos yeux et celui du passant : les ruelles vides d’un quartier sans intérêt, un long mur d’enceinte en pisé coiffé de tuiles, un pont en bois, léger et délicat, « si léger et délicat qu’il semblait flotter dans les airs », une vallée couverte d’une « débauche de verdure » et, enfin, la première porte d’un temple.

Là, les mots suivent le regard qui retrace, lentement, luxurieusement, l’ensemble formé par les « quatre paires d’épaisses colonnes en bois d’hinoki poli », par le haut socle en pierre, et par le double toit pareil à « deux immenses feuilles d’automne, aux bords déjà légèrement racornis », et se heurte enfin à la vue d’un battant brisé de porte.

Ce battant brisé, dans un ensemble conçu pour être harmonieux, est un premier élément perturbateur dans ce livre où le va-et-vient entre sérénité multiséculaire et irruption du monde forme un motif récurrent : d‘une part, de superbes narrations, à la fois détaillées et contemplatives, de l’organisation du temple, des pierres et des arbres choisis pour sa construction, des panneaux en bois de kashi « finement sculptés à jour » abritant la statue du Bouddha ; d’autre part, la faiblesse physique et mentale du petit-fils du prince Genji, les derniers instants d’un chien battu à mort, ou encore la vulgarité d’un groupe de gardes ivres.

Entre ces deux extrêmes, ce personnage à peine réel, et certainement hors du temps, qu’est le petit-fils du prince Genji. Celui-ci, et sa quête d’un jardin dont peut-être « personne ne l’a vu deux fois », sont l’un des fils conducteurs de ce très court roman.

Parler de fil conducteur n’est pourtant pas entièrement approprié tellement les chapitres paraissent éparpillés : certains (ceux que j’ai préférés avec les chapitres d’ouverture) esquissent en quelques pages la lente et minutieuse construction du temple sur plusieurs centaines d’années, et sont entrecoupés par d’autres dans lesquels le petit-fils du prince Genji déambule dans le temple abandonné, et par d’autres chapitres encore, à la tonalité plus comique, dans lesquels les gardes du protagoniste essaient sans succès de retrouver sa trace.

Le dernier tiers du livre, faisant apparaître un ouvrage assez échevelé sur l’infini, m’a beaucoup moins convaincue, voire m’a agacée, au fur et à mesure que le monde extérieur empiétait sur le calme du temple et que l’auteur laissait exploser son histoire dans toutes sortes de directions. Ce changement de ton est probablement voulu, mais m’a causé de terminer le livre avec le sentiment que l’auteur s’était engagé dans quelque chose qu’il n’avait pas pu tout à fait maîtriser.

J’en voulais presque à Krasznahorkai d’avoir gâché une lecture qui avait commencé avec tant de plaisir mais, en réfléchissant à ce que j’allais écrire sur ce livre, j’ai trouvé beaucoup d’aspects que je n’avais pas forcément notés au départ et qui m’ont presque entièrement réconciliée avec le livre, même si je continue à lui trouver des faiblesses.

Je vois mieux, par exemple, à quel point le temps est un thème central du livre. Ainsi, l’histoire fait s’étaler et se télescoper différents niveaux de temps, celui de la nature et des saisons comme celui des hommes. C’est cependant surtout l’organisation des chapitres, avec la reprise en boucle de certains éléments à chaque fois complétés, et la clôture en forme de remise en cause de tout le livre, que je retiendrai, tout comme cela avait été le cas avec Le tango de Satan, premier roman de László Krasznahorkai, même si ces deux livres n’ont au premier coup d’œil pas grand chose en commun.

László Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau (2003). Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions Cambourakis, 2010.


Gyula Krúdy – N.N.

baconniere_krudy_couvN, pour nostalgie.

N, pour Nyírség, ce pays des bouleaux du nord-est de la Hongrie.

N, enfin, pour N.N., « le héros anonyme de cette histoire », sous les traits duquel il faut s’imaginer Gyula Krúdy, écrivain hongrois dans la force de l’âge lorsqu’il termine N.N. à l’hiver de 1919, mais qui retourne vers sa région d’enfance dans ce roman à la poésie calme et empreinte de nostalgie.

Province en dehors du monde, « faite pour élever des êtres solitaires », province autant rêvée que réelle, le Nyírség est le cadre idéal aux réminiscences de N.N. sur une vie qui s’écoule en forme de long voyage stationnaire. Au centre du livre, une grande absence de 10 ans, évoquée en à peine une phrase, sépare en effet la jeunesse du narrateur marquée par l’impatience de découvrir le monde de Pest la capitale, du retour fortuit de l’homme plus âgé mais toujours à la recherche d’une quiétude qui semble hors d’atteinte.

Trouverons-nous jamais l’endroit où le bonheur habite ?

De page en page, le lecteur déambule avec N.N., au gré des souvenirs de ce « voyageur égaré » : lui, ce grand solitaire inquiet, nous dresse le portrait d’une région au train de vie rythmé par le passage des saisons et le travail des champs. C’est aussi toute une galerie d’hommes et de femmes au caractère d’un autre temps – la belle Jella, courtisée par trois générations d’une même famille, l’avocat Huray, Monsieur Szomjás (« un esprit fantasque, mais à peine plus flou que les seigneurs extravagants du Nyírség du siècle dernier »), les deux sœurs Ónodi, font partie de ces personnages qui émaillent le récit et prennent d’autant plus facilement d’ampleur que la vie rurale décrite en arrière-plan semble si paisible et retirée.

Ces portraits sur lesquels Krúdy ne s’attarde pas, les descriptions apaisées de la campagne souvent automnale, les histoires folkloriques ou les rêves insérés comme des miniatures, se succèdent par petites touches fluides et s’est ainsi que se construit, non pas réellement une histoire, mais une ambiance onirique, ourlée d’un soupçon de tristesse.

Car N.N. est un peu le récit d’une quête, vouée à l’insatisfaction perpétuelle, de la femme idéale, à la fois amante et mère, et d’origines que son personnage « éponyme » cherche à oublier sitôt qu’il les a retrouvées. C’est aussi le récit d’un homme arrivé à l’automne de sa vie (l’automne, dont les sons, les couleurs, les activités reviennent si souvent au fil des pages), qui s’arrête un peu, regarde en arrière, prend la mesure de cette quête sans résultat, et se remet quand même en route vers l’inconnu.

Texte dont l’intemporalité apparente est d’autant plus lourde de sens qu’il est écrit alors que la Hongrie se réveille perdante malheureuse de la Grande Guerre, N.N. est servi par une très belle écriture, calme, imagée, retenue et empreinte d’une certaine tendresse. Tout en étant très simple d’approche, on lui devine une profondeur qui explique pourquoi Sándor Márai (comme l’indique la quatrième de couverture) l’a relu aussi souvent.

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De Krúdy, j’avais déjà lu et appécié Pirouette (mais j’ai préféré de beaucoup N.N.) Ce que j’avais pensé de Pirouette, et une petite biographie de l’auteur ici.

J’ai lu N.N. en partenariat avec Emma de Book around the corner, qui a écrit sur le livre ici (en anglais). N.N. m’a été offert par sa traductrice Ibolya Virág, que je remercie pour la traduction autant que pour l’envoi.

Gyula Krúdy, N.N. (première édition hongroise : 1922). Trad. du hongrois par Ibolya Virág. Editions la Baconnière, 2013.