László Krasznahorkai – Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau

et tandis qu’il avançait obstinément, à la recherche de l’entrée, il eut le sentiment que cette étrange longueur, que cette cloison immuablement hermétique et uniforme, là, sur sa gauche, n’étaient pas uniquement là pour délimiter un immense territoire, mais pour lui faire prendre conscience d’une chose : il ne s’agissait pas d’une clôture, mais de la mesure intrinsèque de quelque chose dont l’évocation à travers ce mur cherchait à prévenir le nouvel arrivant que celui-ci aurait bientôt besoin d’autres unités de mesure que celles auxquelles il était habitué, d’autres échelles de valeurs pour s’orienter, que celles qui avaient jusqu’ici encadré sa vie.

couv-au-nord-52976A la lecture des premières pages, j’ai d’abord pensé qu’il allait s’agir d’une promenade-méditation de l’auteur sur le thème du temple japonais. Il est vrai que ces premières pages décrivent la marche, au hasard d’un entrelacs de ruelles abandonnées de Kyôto, d’un personnage nommé d’abord simplement « il ». Il est vrai aussi que le personnage « il » laisse assez rapidement la place au tout aussi mystérieux « petit-fils du prince Genji », signes évidents que le livre portait sur autre chose qu’une promenade-méditation sur le thème du temple japonais. Mais il était tellement facile de mettre de côté ces indices assez vagues et de se laisser plutôt absorber par les belles descriptions du paysage qui s’étend sous nos yeux et celui du passant : les ruelles vides d’un quartier sans intérêt, un long mur d’enceinte en pisé coiffé de tuiles, un pont en bois, léger et délicat, « si léger et délicat qu’il semblait flotter dans les airs », une vallée couverte d’une « débauche de verdure » et, enfin, la première porte d’un temple.

Là, les mots suivent le regard qui retrace, lentement, luxurieusement, l’ensemble formé par les « quatre paires d’épaisses colonnes en bois d’hinoki poli », par le haut socle en pierre, et par le double toit pareil à « deux immenses feuilles d’automne, aux bords déjà légèrement racornis », et se heurte enfin à la vue d’un battant brisé de porte.

Ce battant brisé, dans un ensemble conçu pour être harmonieux, est un premier élément perturbateur dans ce livre où le va-et-vient entre sérénité multiséculaire et irruption du monde forme un motif récurrent : d‘une part, de superbes narrations, à la fois détaillées et contemplatives, de l’organisation du temple, des pierres et des arbres choisis pour sa construction, des panneaux en bois de kashi « finement sculptés à jour » abritant la statue du Bouddha ; d’autre part, la faiblesse physique et mentale du petit-fils du prince Genji, les derniers instants d’un chien battu à mort, ou encore la vulgarité d’un groupe de gardes ivres.

Entre ces deux extrêmes, ce personnage à peine réel, et certainement hors du temps, qu’est le petit-fils du prince Genji. Celui-ci, et sa quête d’un jardin dont peut-être « personne ne l’a vu deux fois », sont l’un des fils conducteurs de ce très court roman.

Parler de fil conducteur n’est pourtant pas entièrement approprié tellement les chapitres paraissent éparpillés : certains (ceux que j’ai préférés avec les chapitres d’ouverture) esquissent en quelques pages la lente et minutieuse construction du temple sur plusieurs centaines d’années, et sont entrecoupés par d’autres dans lesquels le petit-fils du prince Genji déambule dans le temple abandonné, et par d’autres chapitres encore, à la tonalité plus comique, dans lesquels les gardes du protagoniste essaient sans succès de retrouver sa trace.

Le dernier tiers du livre, faisant apparaître un ouvrage assez échevelé sur l’infini, m’a beaucoup moins convaincue, voire m’a agacée, au fur et à mesure que le monde extérieur empiétait sur le calme du temple et que l’auteur laissait exploser son histoire dans toutes sortes de directions. Ce changement de ton est probablement voulu, mais m’a causé de terminer le livre avec le sentiment que l’auteur s’était engagé dans quelque chose qu’il n’avait pas pu tout à fait maîtriser.

J’en voulais presque à Krasznahorkai d’avoir gâché une lecture qui avait commencé avec tant de plaisir mais, en réfléchissant à ce que j’allais écrire sur ce livre, j’ai trouvé beaucoup d’aspects que je n’avais pas forcément notés au départ et qui m’ont presque entièrement réconciliée avec le livre, même si je continue à lui trouver des faiblesses.

Je vois mieux, par exemple, à quel point le temps est un thème central du livre. Ainsi, l’histoire fait s’étaler et se télescoper différents niveaux de temps, celui de la nature et des saisons comme celui des hommes. C’est cependant surtout l’organisation des chapitres, avec la reprise en boucle de certains éléments à chaque fois complétés, et la clôture en forme de remise en cause de tout le livre, que je retiendrai, tout comme cela avait été le cas avec Le tango de Satan, premier roman de László Krasznahorkai, même si ces deux livres n’ont au premier coup d’œil pas grand chose en commun.

László Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau (2003). Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions Cambourakis, 2010.

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Gyula Krúdy – N.N.

baconniere_krudy_couvN, pour nostalgie.

N, pour Nyírség, ce pays des bouleaux du nord-est de la Hongrie.

N, enfin, pour N.N., « le héros anonyme de cette histoire », sous les traits duquel il faut s’imaginer Gyula Krúdy, écrivain hongrois dans la force de l’âge lorsqu’il termine N.N. à l’hiver de 1919, mais qui retourne vers sa région d’enfance dans ce roman à la poésie calme et empreinte de nostalgie.

Province en dehors du monde, « faite pour élever des êtres solitaires », province autant rêvée que réelle, le Nyírség est le cadre idéal aux réminiscences de N.N. sur une vie qui s’écoule en forme de long voyage stationnaire. Au centre du livre, une grande absence de 10 ans, évoquée en à peine une phrase, sépare en effet la jeunesse du narrateur marquée par l’impatience de découvrir le monde de Pest la capitale, du retour fortuit de l’homme plus âgé mais toujours à la recherche d’une quiétude qui semble hors d’atteinte.

Trouverons-nous jamais l’endroit où le bonheur habite ?

De page en page, le lecteur déambule avec N.N., au gré des souvenirs de ce « voyageur égaré » : lui, ce grand solitaire inquiet, nous dresse le portrait d’une région au train de vie rythmé par le passage des saisons et le travail des champs. C’est aussi toute une galerie d’hommes et de femmes au caractère d’un autre temps – la belle Jella, courtisée par trois générations d’une même famille, l’avocat Huray, Monsieur Szomjás (« un esprit fantasque, mais à peine plus flou que les seigneurs extravagants du Nyírség du siècle dernier »), les deux sœurs Ónodi, font partie de ces personnages qui émaillent le récit et prennent d’autant plus facilement d’ampleur que la vie rurale décrite en arrière-plan semble si paisible et retirée.

Ces portraits sur lesquels Krúdy ne s’attarde pas, les descriptions apaisées de la campagne souvent automnale, les histoires folkloriques ou les rêves insérés comme des miniatures, se succèdent par petites touches fluides et s’est ainsi que se construit, non pas réellement une histoire, mais une ambiance onirique, ourlée d’un soupçon de tristesse.

Car N.N. est un peu le récit d’une quête, vouée à l’insatisfaction perpétuelle, de la femme idéale, à la fois amante et mère, et d’origines que son personnage « éponyme » cherche à oublier sitôt qu’il les a retrouvées. C’est aussi le récit d’un homme arrivé à l’automne de sa vie (l’automne, dont les sons, les couleurs, les activités reviennent si souvent au fil des pages), qui s’arrête un peu, regarde en arrière, prend la mesure de cette quête sans résultat, et se remet quand même en route vers l’inconnu.

Texte dont l’intemporalité apparente est d’autant plus lourde de sens qu’il est écrit alors que la Hongrie se réveille perdante malheureuse de la Grande Guerre, N.N. est servi par une très belle écriture, calme, imagée, retenue et empreinte d’une certaine tendresse. Tout en étant très simple d’approche, on lui devine une profondeur qui explique pourquoi Sándor Márai (comme l’indique la quatrième de couverture) l’a relu aussi souvent.

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De Krúdy, j’avais déjà lu et appécié Pirouette (mais j’ai préféré de beaucoup N.N.) Ce que j’avais pensé de Pirouette, et une petite biographie de l’auteur ici.

J’ai lu N.N. en partenariat avec Emma de Book around the corner, qui a écrit sur le livre ici (en anglais). N.N. m’a été offert par sa traductrice Ibolya Virág, que je remercie pour la traduction autant que pour l’envoi.

Gyula Krúdy, N.N. (première édition hongroise : 1922). Trad. du hongrois par Ibolya Virág. Editions la Baconnière, 2013.


Petit guide de la Hongrie en 12 chapitres : un récapitulatif

Tout au début de 2014, j’avais choisi de placer la nouvelle année sous le signe de la littérature hongroise : 12 livres pour (environ) 12 décennies, de la fin du XIXe siècle au premières années du XXIe. La liste est ici, et l’objectif était de visiter un peu tous les recoins de cette littérature et de lire des auteurs auxquels je n’aurai peut-être pas pensé (ou pas si vite).

Je n’avais pas particulièrement de thèse à prouver en faisant cette série et, après avoir lu ces douze livres, je peux encore moins dire que « la littérature hongroise est … » (insérer un adjectif, sur le modèle « la littérature française est nombriliste »*). Au contraire, l’un des plaisirs de ces lectures a été de voir à quel point ces livres sont variés, par les thèmes, les styles, les influences, les parcours des auteurs. Surtout, même si la grande partie de ces livres parlait de la Hongrie (mais c’est peut-être aussi un critère de sélection pour être traduit), ils sont à mon avis loin d’être hermétiques ou inaccessibles à quelqu’un qui ne connaîtrait rien à la Hongrie. Je ne peux même pas vraiment dire que j’ai trouvé ces livres, pris dans leur ensemble, particulièrement pessimistes (une étiquette qu’on accole souvent au caractère national hongrois) ni spécialement ardus (une impression à laquelle contribuent les écrivains contemporains les plus connus tels que Nádas ou Eszterházy).

Presque tous les livres étaient des découvertes et, évidemment, j’en ai aimé certains plus que d’autres. Quelques uns ont été des coups de cœur faciles : Un étrange mariage (1900), pour la truculence du style de Kálmán Mikszáth et la saveur de son histoire de conflits provinciaux, et La forteresse (2001), pour l’intensité de l’atmosphère créée et pour la structure choisie par Róbert Hász pour dépeindre une vie intérieure dans un pays au bord de l’implosion (2001). Le Tango de Satan (1985) était la seule relecture de toute la série, et elle a confirmé ce que je savais déjà : il ne faut pas se fier à l’étiquette d’écrivain difficile quelquefois donnée à László Krasznahorkai, ni s’arrêter au pessimisme qui teinte nombre de ses livres. C’est un livre riche, et qui ne demande pas particulièrement d’efforts pour en apprécier le style et la profondeur.

D’autres livres se sont fait apprécier de manière plus silencieuse mais toute aussi durable : chacun à leur façon, Une école à la frontière de Géza Ottlik (1959, un classique en Hongrie) et Mort d’un athlète de Miklós Mészöly (1966, réputé plus difficile) reviennent sur les vies de leurs protagonistes avec un ton d’intimité et un sentiment de gâchis ou d’absence qui parle peut-être pour leur génération. C’était un peu aussi le cas pour La phrase inachevée (1947) de Tibor Déry, un pavé qui me restera en mémoire autant pour la fresque des milieux bourgeois et ouvrier de la première moitié du XXe siècle que pour la poésie de ses descriptions.

Ensuite, une poignée de livres ont été intéressants ou amusants à lire et c’est pour ça, plutôt que pour le dépaysement qu’ils représentaient par leur sujet, que je les garderai en mémoire. Couleur de fumée (1975) et Les cloches d’Einstein (1992) n’ont pas grand chose en commun, sinon que leurs auteurs – Menyhért Lakatos et Lajos Grendel – sortent tous les deux du lot par rapport aux écrivains hongrois, le premier étant issu de la minorité tzigane et le second de la minorité hongroise de Slovaquie. Tous deux se servent du roman pour décrire, respectivement, le mode de vie d’une communauté marginalisée, et l’absurdité de la vie sous le communisme.

La surprise, pour moi, est que Gyula Krúdy et Frigyes Karinthy, auteurs reconnus de l’âge d’or de la littérature hongroise des années 1920-1930, ne m’auront finalement pas tant marqué que ça, ce qui ne m’empêchera cependant pas de lire d’autres livres que les Pirouette (1917) et Voyage autour de mon crâne (1937) qui ont fait partie de ma série.

Enfin, ça laisse à la traîne, deux livres dont l’un m’a plutôt amusée (à ses dépends) et l’autre ennuyée. Les Baradlay (1869) ouvrait la série et avait à priori tout pour m’intéresser (les déboires d’une famille écartelée entre pouvoir autrichien et aspirations hongroises au temps de la guerre de 1848-9) mais le trop-plein de patriotisme et la psychologie assez rudimentaire des personnages ont fait que je ne pourrai plus penser à ce pilier du panthéon littéraire hongrois qu’est Mór Jókai avec la révérence qui lui est due. Quant à Mihály Babits, son Fils de Virgile Timár (1922) m’a paru être un assez intéressant document d’époque mais son sujet reposait trop sur une conception datée et moralisante des valeurs sociales (un prêtre se prend d’affection pour un garçon malgré ses origines « illégitimes » et « racialement » douteuses) et a, à mon avis, mal vieilli.

***

Photo de classe des écrivains et poètes hongrois à travers les siècles.

Photo de classe des écrivains et poètes hongrois à travers les siècles.

Je ne peux pas terminer cette série sans mentionner les maisons d’éditions et les traducteurs qui – eux aussi presque tout au long du XXe siècle – ont permis à ces livres et à ces auteurs de paraître en français. Les maisons d’édition vaudraient parfois à elles seules un billet – Cambourakis, Viviane Hamy, Ibolya Virág par exemple – et de même pour les traducteurs (Aurélien Sauvageot y a déjà eu droit ; d’autres comme Georges Kassaï ou Ladislas Gara apparaissent aussi assez souvent pour valoir la peine d’être mentionnés). Cependant, pour un écrivain traduit, il en reste beaucoup qui ne le sont pas, ou du moins pas en français, et qui en valent pourtant la peine. Voilà de quoi nourrir un autre billet !

Mais maintenant il est temps de passer à 2015 avec de nouveaux projets qui vont faire voir de nouveaux horizons à ce blog. La suite au prochain épisode !

* ne pas prendre au premier degré


Petit guide de la Hongrie, chapitre 12 : Róbert Hász – La forteresse

forteresseJe n’aurais pas pu trouver mieux, pour ce dernier chapitre de mon exploration de la littérature hongroise, que La Forteresse, d’abord parce que c’est un beau livre, saisissant et gratifiant, ensuite parce qu’il donne une tournure vraiment intéressante à la question de savoir ce qu’est la littérature hongroise.

Pourtant, je plongeais complètement dans l’inconnu quand j’ai choisi ce titre, il y a douze mois, pour représenter les années 2000, et puis je n’avais pas été très enthousiasmée par les premiers paragraphes du livre. J’avais buté sur les noms : que venait faire un « Livius » dans un roman censé traiter des années 1990 ? Mais je n’ai ensuite pas eu besoin de faire beaucoup d’efforts pour me laisser entraîner par cette histoire.

Ce nom – Maxim Livius, pour le donner en entier – qui paraît si anachronique, est en fait vraiment une bonne entrée en matière pour un roman où le temps, sa nature insaisissable, et les illusions auxquelles il donne lieu, jouent un rôle aussi prépondérant.

Un peu comme dans Léonid doit mourir, La Forteresse est constitué de deux histoires correspondant à deux périodes de temps différentes. Mais là où le premier roman sépare ces deux histoires avec des chapitres alternant les deux principaux personnages, La Forteresse fait s’enrouler, s’entremêler de manière bien plus serrée, imprévisible et sombrement poétique, ces deux histoires qui émanent du personnage central, Livius.

Pour simplifier, j’aurais envie de dire qu’il y a une « vraie » histoire, ancrée dans le présent du livre, et une « fausse » histoire, celle du passé et des souvenirs. C’est tentant de commencer par la « vraie » pour décrire Livius comme un soldat en mission, touchant à la fin de son service militaire. Mais le livre commence en fait avec l’autre histoire, celle du passé de Livius, au moment où il entre dans le jardin sauvage et ombragé de Fabrio et de ses deux filles Cécilia et Antonia. Une ou deux pages mettent en place ce cadre de verdure mais, soudainement, cette vision se brise et se révèle n’être que cela, une rêverie : Hász transporte brusquement son lecteur sur une route de montagne où Livius, lui aussi réveillé des pensées agréables auxquelles il s’était adonné, se voit pris en charge par deux militaires déplaisants chargés de le mener à la Forteresse.

Première personne depuis longtemps à entrer dans cette Forteresse oubliée dans une zone montagneuse loin de tout sauf d’une frontière invisible, Livius découvre avec grande surprise l’atmosphère très particulière qui y règne : aucune trace de la discipline et de la hiérarchie qui régulent habituellement le monde militaire, très peu de traces même des hommes qui y sont stationnés. Pas d’uniforme, une cuisine raffinée qui tient du miracle alors que la Forteresse vit en autarcie presque totale, aucun contact avec le monde extérieur. Plus inquiétantes, les rumeurs qui courent sur l’ennemi que personne n’a jamais vu et qui peut-être n’existe pas mais contre lequel un Ordre a décrété qu’il fallait veiller. Plus surprenants encore, les souvenirs puissants qui assaillent Livius et les autres, les poussant à élaborer des théories sur la nature du temps. Certains soupçonnent des manipulations d’extraterrestres, d’autres un ennemi intérieur disséminant un gaz neurotoxique. La théorie que fournit le capitaine Mourat à Livius peu de temps après son arrivée à la Forteresse est finalement peut-être la plus plausible:

– Je suis incapable de vous expliquer ce qui se passe réellement ici, car je n’ai aucune idée de ce qu’est la réalité. Je crois, je suis même tout à fait certain que nous sommes assis en ce moment l’un en face de l’autre… Non, tant pis, allons-y carrément ! Disons que selon toute apparence, le temps s’est arrêté pour nous qui vivons sur cette montagne. Mais cela ne décrit pas exactement l’état des choses…

– Le temps, bredouilla Livius ébahi.

Le capitaine approuva de la tête.

– On peut dire que nous avons basculé hors de notre temps.

Livius eut envie de rire.

– Vous pouvez sourire, dit le capitaine d’un ton compréhensif. J’en ferais autant à votre place. Ne m’interrompez pas ! Je vais essayer de vous décrire cela par une métaphore : imaginez que le temps est un fleuve coulant en ligne droite et à vitesse constante sur lequel notre monde, depuis qu’il existe, navigue dans le sens du courant, eh bien, nous sommes ici dans la situation de quelqu’un qu’on aurait soudain jeté sur la rive. Seulement c’est un peu plus compliqué : nous ne restons pas immobiles, nous courons sur la rive le long du fleuve, essayant d’en conserver l’allure, mais notre vitesse n’est jamais celle du courant, la plupart du temps, elle est plus lente, parfois plus rapide, et coïncide très rarement avec elle. Vous ne tarderez pas à faire l’expérience des conséquences de cette entorse du temps, c’est comme cela que j’appelle ce phénomène, à moins que cela ne se soit déjà produit, encore faiblement pour l’instant, puisque vous n’êtes arrivé qu’hier.

– Vous plaisantez, n’est-ce-pas ? demanda Livius d’un ton presque suppliant. Aujourd’hui, tout le monde veut me faire tourner en bourrique.

Ces souvenirs qui, pourtant, emportent à tout moment Livius dans son passé pendant des heures, sans qu’il puisse s’y soustraire, lui font petit à petit remonter la pente de son enfance : le décès de sa mère et l’installation avec son père dans un village ; la rencontre avec Cécilia et Antonia et l’hésitation entre amitié et amour ; la découverte des douloureux secrets de famille ; le départ pour l’université et la décision soudaine de quitter ses études, entraînant l’astreinte au service militaire et nous amenant au présent de la « vraie » histoire.

Tout juste esquissés, certains détails sont là pour montrer que La Forteresse s’inscrit dans un contexte bien spécifique : Livius se souvient de la mort du « Maréchal », de son déménagement dans la « Grande Plaine », du boulanger albanais chez qui il petit-déjeunait chaque matin d’un burek. Les années passent, Livius commence à se faire menacer dans le car de l’école parce qu’il parle une langue minoritaire, la boulangerie albanaise est saccagée et le portrait du « Maréchal » qui l’ornait gît par terre, brisé : au moment où Livius, hongrois de la Voïvodine (nord de la Serbie), termine son service militaire, son pays, la Yougoslavie, est déjà au bord de l’éclatement et des guerres des années 1990.

Ce cadre de plus en plus noir sous-tend l’atmosphère sombre et hivernale qui règne dans la Forteresse alors que le chaos s‘y répand et que les événements se précipitent jusqu’à une fin surprenante et légèrement décalée. Celle-ci résout certaines des questions que se posent les protagonistes mais en ouvre toute une autre série pour le lecteur : quelle est la part de la réalité, quelle celle du rêve dans les deux histoires qui se déroulent autour de Livius ? Faut-il prendre la « vraie » histoire pour la réalité du présent ou est-elle plutôt un cauchemar auquel Livius tente de se soustraire ? Quelle attitude Hász veut-il donner à tous ses personnages (y compris au père de Livius, Antonia, Cécilia et leurs parents, les soldats de la Forteresse) par rapport à leur histoire récente et à son influence sur leur présent ?

La Forteresse est, d’un côté, le roman d’apprentissage d’un homme assez banal mais rattrapé par un passé et un présent qui le dépassent, et, d’un autre côté, le roman de peuples eux aussi aux prises avec un passé qu’ils ne savent pas maîtriser et qui les pousse à l’abîme. C’est enfin, une ambiance très particulière, poétique mais assombrie par la suggestion d’une menace invisible et indéfinissable. La quatrième de couverture place Hász dans la lignée de Kafka, Borges, Buzzati et Gracq, et j’ai certainement été ramenée au Rivage des Syrtes de ce dernier en lisant La Forteresse.

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Né en 1964, Róbert Hász est issu de la minorité hongroise de la Voïvodine, où il commence à être publié des 1981 et où il fonde en 1990 Rubicon, qu’il décrit comme la première maison d’édition privée hongroise. Comme beaucoup, il émigre en Hongrie lors des guerres de Yougoslavie, et s’installe à Szeged, où il est aujourd’hui le rédacteur en chef de la revue littéraire Tiszatáj.

Son premier roman, Le jardin de Diogène, sort en 1997 (2001 pour la traduction française chez Viviane Hamy), bientôt suivi par La Forteresse (2001 en hongrois, 2002 chez Viviane Hamy), Le Prince et le Moine (2006, 2007 chez Viviane Hamy) et Júliával az út, roman familial (2010) non encore traduit. Il reçoit le prix Márai Sándor en 2012 et annonce un nouveau roman pour 2015.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 11 : Lajos Grendel – Les cloches d’Einstein

Pendant que Dóra prenait son bain, une nouvelle vision me subjuguait. Cette fois-ci, je voyais une chèvre. Elle avait une longue barbe, ses cornes étincelaient, à part ça elle broutait avec délice au bord d’un fossé où l’on avait éparpillé des fils métalliques rouillés et des cuvettes trouées. Une brigade du travail socialiste s’activait dans les environs. Ils construisaient une tour. Soudain, une grue a surgi, je ne sais d’où. Son conducteur jurait parce que la chèvre le gênait et qu’elle refusait obstinément de quitter le bord du fossé. Finalement, le chef de la brigade a mis de l’ordre – il était là pour ça. La chèvre a été soulevée puis déposée, bêlante et gigotante, sur le balcon du huitième étage de l’immeuble en construction. Mêê, a dit la chèvre, en slovaque ou en hongrois, je ne sais plus ; il faudrait la cuire à la broche, a déclaré le chef de brigade. Je dormais presque.

cloches einsteinY a-t-il une manière slave de faire de l’humour en littérature ? C’est la question que je me suis posée après avoir terminé Les cloches d’Einstein, onzième étape de mon exploration de la littérature hongroise. Lajos Grendel est un hongrois de Slovaquie, soit, mais son livre m’a beaucoup rappelé la littérature russe contemporaine que j’ai eu l’occasion de lire, par sa façon de manier le surréel et le sarcasme pour décrire le monde supposément ordinaire autour de soi.

Le monde ordinaire autour de Grendel, ou plutôt de son (anti)héros Mészáros, est celui tchécoslovaque des années 1970 et 1980. Le livre s’ouvre sur la révolution de 1989 et ce monde s’apprête à basculer, entraînant avec lui le sort de Mészáros à l’heure où il s’agit de savoir choisir son camp. Question difficile, surtout quand, comme Mészáros, on a choisi sans trop se poser de questions la solution de facilité à la sortie de l’université : se marier avec la fille du secrétaire de section du parti, obtenir un emploi de complaisance dans un institut de recherche aux objectifs pas très bien définis, et y laisser passer les mois et les années.

Prenant la forme d’une biographie à rebondissements d’un homme somme toute assez naïf et ordinaire, Les cloches d’Einstein est une satire mordante et entraînante d‘une société et d‘un pouvoir faits de faux-semblants et de petits arrangements. On imagine que Grendel a forcé le trait en peuplant son livre de couturières-gardes du corps et d’hurluberlus « chercheurs » affublés de pseudonymes aussi variés que « Pierre le Grand » (celui de notre héros, à défaut de son premier choix, « Goulag »), « Rayon Gamma » ou « prince des Hittites »: tout ce petit monde paraît assez peu menaçant, mais c’est probablement le genre de système dont il est plus facile de se moquer quand on en est sorti que quand on est forcé d’en faire partie.

Mais la société communiste n’est pas la seule à faire l’objet des critiques de Grendel : il n’y a qu’à voir la persistance de, entre autres, « Microfil », chef de Mészáros à l’institut de recherche, à prêcher la parole inverse à celle qu’il prêchait avant, tout en s’accrochant à sa place, pour comprendre que Grendel n’a pas grand espoir en la nouvelle ère post-1989. Qui est qui, qui est de quel côté et pour combien de temps, c’est la question qu’on se pose avec Mészáros à force de retournements dont on ne sait jamais trop s’ils sont réels ou pas. C‘est amené sur le même ton de parodie que le reste, mais quand on voit que le livre est paru en 1992, on se dit quand même qu’il n’a pas fallu longtemps pour que la désillusion s’installe.

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Écrivain, éditeur de maison d’édition, très brièvement député : Lajos Grendel, écrivain hongrois de Slovaquie né en 1948, est l’auteur d’une vingtaine de romans, essais et nouvelles parmi lesquels Tir à balles existe aussi en français (L’Harmattan, 1986).

Lajos Grendel, Les cloches d’Einstein (Einstein harangjai, 1992). Trad. du hongrois par Véronique Charaire. Editions Ibolya Virág, 1997.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 10 : László Krasznahorkai – Tango de Satan

TangoL’année prochaine, cela fera 30 ans que László Krasznahorkai publie son premier roman, Sátántango (Tango de Satan), dixième étape de mon exploration de la littérature hongroise. Trente ans, c’est beaucoup pour un pays en changement comme la Hongrie de la fin du XXè siècle. Pourtant, en lisant Tango de Satan, des fragments de mes propres voyages me sont revenus à l’esprit, comme si certaines parties de la Hongrie étaient encore trop à l’écart de tout pour que le passage du temps puisse y laisser ses marques : ici, une station de bus dans une petite ville de campagne, aux bancs occupés par des personnes visiblement désœuvrées ce jour-là comme elles l’étaient la veille et le seraient le lendemain ; là, un paysage de Hongrie du sud, plat, triste, déserté, écrasé par le gris infini du ciel.

Le désœuvrement, le vide : ajoutons l’isolement et la pluie, beaucoup de pluie, et voilà les grandes lignes du cadre du Tango de Satan.

L’aubergiste avait raison, « plus que quelques petites heures à attendre » et Irimiás et Petrina allaient arriver, pour mettre un terme à toutes ces années de « déprimante misère », pour chasser ce silence moite, ces sournoises voix de la conscience qui au petit matin délogent les hommes de leur lit pour les obliger, trempés de sueur, désemparés, à regarder le monde s’écrouler autour d’eux.

Quelque part en Hongrie, à une époque pas spécifiée mais qui doit être contemporaine à celle de la publication du livre, une poignée de familles végète dans une coopérative tombée à l’abandon. Tous ceux qui l’ont pu ont quitté les lieux, laissant derrière eux un médecin privé du droit d’exercer, un aubergiste au commerce sans cesse gagné par les toiles d’araignées, un directeur d’école sans élèves (des quatre enfants, deux se prostituent, les deux autres courent les champs), et quelques couples qui échafaudent mollement des plans pour s’en aller mais sans savoir où d’autre s’installer. Les bâtiments tombent en ruine, les intérieurs sont gagnés par la pourriture, la nourriture sent la mort, la pluie incessante transforme les quelques routes menant vers la ville en un bourbier infranchissable. Chaque jour semble pareil au précédent, mais mène inexorablement vers une décrépitude plus avancée.

Deux événements, peut-être liés, viennent cependant secouer la routine. L’un, en apparence anodin, est le bruit de cloches qui réveille Futaki, le mécanicien boiteux, et le docteur, en ce jour où s’ouvre le livre. L’autre est l’annonce de l’arrivée d’Irimiás et de Petrina, longtemps crus morts et à la fois craints et espérés par les habitants de la coopérative.

Irimiás, avec ses discours prophétiques et sa longue silhouette vêtue de couleurs criardes, et Petrina, homme peureux aux oreilles en feuilles de choux, forment un duo aussi comique que terrifiant. Irimiás surtout est le messie de l’histoire, émergeant inopinément de l’océan de boue et de pluie qui sépare la coopérative de la ville, et tout de suite érigé par les oubliés de la coopérative en figure salvatrice : lui seul, pensent-ils, pourra redonner sens à leurs vies qui leur échappent. C’est cependant un messie aux relents sataniques, au passé et aux intentions troubles et au présent divisé entre puissance (sur ceux de la coopérative) et obséquiosité (envers un pouvoir temporel qui n’a rien à voir avec le messianisme).

Le thème du messie, de l’espoir en une vie nouvelle et meilleure, apparaît sous plusieurs formes au fil du livre, mais ne débouche que sur une absence totale de rédemption qui est bien en phase avec l’univers généralement désillusionné de László Krasznahorkai.

Ce Tango de Satan fonctionne énormément sur la base d’allusions, de références qui ne se dévoilent pas à première lecture. Toutes ne me paraissent pas fondées (ou fondues dans l’univers que tente de décrire Krasznahorkai), et peut-être sont-elles la marque d’une écriture pas encore tout à fait maîtrisée. Mais à force de relire ce livre – je l’avais déjà lu il y a plus d’un an – je me rends compte de la richesse de la structure et des connections entre les divers éléments : cette imbrication de couches et de rappels ne sont pas simplement au service de l’intrigue, mais lui donnent une bien plus grande profondeur qui demande qu’on s’y arrête et qu’on y réfléchisse.

Je ne peux pas ne pas mentionner, par exemple, la structure des chapitres, jouant avec les perspectives, les lieux et le temps. C’est en grande partie d’elle que le livre tire son titre et elle est effectivement déstabilisante à faire toujours un pas en avant, puis un en arrière, le tout contenu, peut-être, dans une boucle diabolique.

La pluie tombait doucement, inépuisable, le vent qui venait soudain de se lever faisait frémir la surface figée des flaques d’eau, les effleurant trop faiblement pour arracher les peaux mortes déposées par la nuit et au lieu de retrouver leur pâle scintillement de la veille, elles absorbèrent impitoyablement la lumière de l’est qui grimpait lentement. Une fine membrane verglacée enveloppait les troncs d’arbres, les branches qui craquaient ici et la, les herbes pourries plaquées au sol, et le « château » lui-même, comme si les furtifs agents de l’obscurité les avaient marqués d’un signe pour que, dès la nuit suivante, la destruction puisse poursuivre sa digestion opiniâtre.

L’écriture, enfin, est à la fois très fouillée et très cinématographique. Les longues phrases, dont le rythme élongé est bien retranscrit par Joëlle Dufeuilly, créent des scènes baignant dans une atmosphère hors de ce monde et pourtant aisément imaginables pour peu qu’on mette sa capacité à imaginer en mode noir et blanc et implacablement lent. Ou peut-être suis-je aidée par les quelques films que j’ai vus, issus de la coopération entre Krasznahorkai et le cinéaste hongrois Béla Tarr, où l’on retrouve le même souci du détail, de la lenteur, de l’évocation plutôt que du fait brut, le même univers en fait (il existe une version filmée du Tango de Satan, d’une durée de sept heures – le livre ne fait « que » 300 pages environ, que je n’ai pas vue mais qui m’intrigue).

J’avais au début approché Tango de Satan un peu à reculons, étant trop consciente de l’aura de noirceur et d’impénétrabilité qui entoure ses livres. Cette réputation n’est pas à mon avis fondée, et Tango de Satan est probablement le meilleur livre pour entrer dans l’univers tout à fait particulier de László Krasznahorkai.

Crédit photo: Horst Tappe

Crédit photo: Horst Tappe

László Krasznahorkai fête cette année ses 60 ans, anniversaire qui a donné lieu à nombre d’événements dans les cercles assez restreints des intellectuels hongrois. C’est bien décrire sa place dans la littérature hongroise : reconnu comme l’un des grands écrivains d’aujourd’hui, mais peu en phase avec les goûts du grand public. Il en est de même à l’étranger, aux Etats-Unis surtout, et en France, grâce notamment au travail de Joelle Dufeuilly. Outre Tango de Satan et La mélancolie de la résistance (Gallimard), on trouve aussi chez Vagabonde Thésée Universel et chez Cambourakis Guerre et guerre, La venue d’Isaïe, et Au nord par une montagne. Au sud par un lac. A l’ouest par des chemins. A l’est par un cours d’eau (ce dernier un roman presque entièrement basé sur des thèmes de la culture japonaise).


Petit guide de la Hongrie, chapitre 9 – Menyhért Lakatos : Couleur de fumée

indexLes huit premiers chapitres de mon exploration de la littérature hongroise m’ont permis de lire une série d’auteurs certes divers, mais au final peut-être représentatifs de seulement un pan de la population de la Hongrie : celui où l’on naît et on grandit en parlant hongrois sans jamais vraiment être stigmatisé pour des raisons de langage, de religion ou de « race ».

Le personnage et les origines de Menyhért Lakatos ne font que rendre plus visible cette relative conventionnalité de ces huit premiers écrivains. Il est en effet (avec Béla Osztojkán), l’un des rares écrivains d’origine tzigane en Hongrie, et c’est en grande partie le monde tzigane d’avant la première guerre mondiale, monde où il est né, qu’il décrit dans Couleur de fumée.

Les tziganes des années vingt et trente, je les avais déjà rencontrés à la suite de Walter Starkie, mais là où le voyageur irlandais ne faisait que se promener, sous le soleil estival, auprès des tziganes musiciens, Couleur de fumée décrit plutôt la réalité de tous les jours au travers des yeux d’un jeune tzigane.

***

Sédentarisée depuis seulement une génération, la communauté du jeune Boncza vit dans des putri, baraques misérables où s’entassent les familles, à l’écart des villages hongrois. La vie y est rude : les hivers rigoureux, les maladies, la faim et la violence n’épargnent personne, et les hongrois voisins n’ont pas non plus la main légère quand il s’agit de punir les tziganes pour des crimes réels (du vol des fruits du verger à celui des chevaux) ou imaginés. C’est d’ailleurs suite à une fausse accusation de vol que commence la plus grande partie du récit du narrateur : après avoir estropié un gendarme pour l’empêcher de le tuer avec son sabre, le narrateur prend la fuite le temps de quelques semaines, errant la nuit le long des chemins avant de trouver refuge dans une autre colonie tzigane. Ce refuge ne sera que de courte durée.

C’est là la fin de son enfance, pas seulement parce qu’il finit pas céder aux avances des femmes mais surtout parce qu’il est confronté à une communauté elle aussi tzigane, mais avec des codes de conduite et une manière de vivre qui le rebutent. S’il ne semble pas trop gêné par l’idée de voler ou de leurrer les hongrois, il ne peut s’accoutumer ni à l’égoïsme et aux manigances des membres de cette autre communauté, ni à la brutalité avec lesquelles les femmes tziganes y sont traitées (ce qui ne l’empêche pas non plus de frapper quand il en a assez d’une femme).

Plutôt que de continuer à fuir, il décide alors de rentrer dans sa communauté. Là aussi pourtant il sent sa différence car, poussé par les ambitions de sa mère et grâce à une bourse, il est l’un des très rares tziganes à être inscrits à l’école (hongroise) locale. Sachant lire et écrire, il est mis à contribution par les autres tziganes pour leur lire des histoires ou falsifier des certificats de chevaux, mais il se sait quand même coupé de sa communauté dont il ne peut plus, par exemple, tout à fait partager les nombreuses superstitions.

Tout en affichant un grand mépris pour ces croyances, je ne pouvais moi-même m’en affranchir. Je restais souvent la moitié de la nuit allongé sans bouger, à contempler les ombres qui dansaient à la lueur vacillante de la chandelle; tantôt nonchalantes, tantôt agressives, elles mordaient au visage mes petits frères et sœurs, puis retombaient sans forces, comme honteuses, et recommençaient encore et encore, attendant peut-être que quelqu’un renverse le balai pour emporter, avec une joie silencieuse, leurs innocentes victimes. Était-ce bien moi, était-ce donc là celui en qui les gens plaçaient leur confiance ? Celui qui, lorsqu’un gosse avait envie de vomir, au lieu de lui passer le doigt neuf fois autour de son nombril, le forçait à avaler du vinaigre salé pour lui faire rendre la nourriture avalée trop vite, mal cuite ou avariée ?

– Mais alors, qui suis-je ?

Le soir du Vendredi Saint, je me lave, et à minuit juste je me coiffe sous les saules pleureurs de Dancka pour faire pousser mes cheveux – et dans le même temps j’empêche les gens d’agiter des queues de chat dans la bouche des bébés pour les guérir du muguet. Je me défends contre les superstitions comme on se défend contre soi-même : je n’y crois pas, mais j’en ai peur. Elles emprisonnent tout dans les innombrables fils de leur toile d’araignée. Si un seul fil se casse, il ne subsistera qu’ombres et ténèbres, toute foi, toute confiance auront disparu.

Ce sentiment de n’appartenir nulle part, étant devenu trop différent des tziganes mais en même temps rejeté par le monde hongrois représenté par les autres élèves de l’école, traverse le livre d’un bout à l’autre. Mais pendant ce temps, même pour les tziganes habitués à ne mesurer le temps « ni en jours ni en mois, mais en floraisons ou en chutes de feuille », le temps passe et la seconde guerre mondiale s’installe à son tour. A la faim, à l’hiver, à la mobilisation des hommes valides et des chevaux (un désastre pour cette communauté pour qui les chevaux sont souvent plus importants que femmes et enfants), s’ajoute un spectre encore plus sinistre et meurtrier.

– Tais-toi quand ta mère te parle, me rabroua mon père. Tu crois que parce qu’on n’a pas été au collège, on est des imbéciles ?

– Je ne crois rien du tout.

– Ne nous interromps pas, dit à son tour ma mère. De toute façon il faudra qu’on finisse par te mettre au courant. Tu te lèves à l’aube, tu t’en vas, tu rentres le soir, tu apprends tes leçons, des fois tu sais même pas quel jour on est. Mais nous, on voit les Hongrois et on entend tout ce qui se dit. Ses sanglots l’étouffèrent.

– Qu’est-ce que vous avez entendu ? demandai-je d’un ton impatient.

Mon père poursuivit à sa place :

– Nous allons vers des jours très, très sombres, mon gars. Les Hongrois, ils disent qu’ils vont entasser tous les tsiganes sur un bateau en papier et les envoyer au fond de la mer. Il faillit à son tour céder aux larmes, mais il se reprit.

Avec le talent du conteur mais l’œil du sociologue, Lakatos décrit un monde complexe, régi par les coutumes, la superstition, la misère et la discrimination. En prenant pour narrateur un jeune garçon aux prises avec une double réalité qui le dépasse et dans laquelle il doit se forger son propre chemin, il prend aussi de court le lecteur en lui présentant cette réalité sur le vif, le privant d’occasions de juger, de critiquer. Cela n’en rend la fin que plus sombre.

lakatos

Né en 1926 au sud-est de la Hongrie, Menyhért Lakatos est surtout connu pour Couleur de fumée, son premier roman et le seul traduit en français. Il est cependant aussi l’auteur d’histoires, de poèmes et de romans qui lui valent un certain succès, y compris l’obtention de grands prix hongrois. Ingénieur de formation, il travaille aussi comme sociologue spécialisé dans l’étude des tziganes et prend un temps la tête de l’association culturelle nationale tzigane. Il décède en 2007.

Menyhért Lakatos, Couleur de fumée (Füstös Képek, 1975). Trad. du hongrois par Agnès Kahane. Actes Sud, Babel, 1986/2000.

Lecture commune avec Hauntya: l’article ici!