EUPL 2019 : Trois romans lituaniens et une lauréate, Daina Opolskaitė

Je présentais hier et avant-hier les lauréates hongroise et ukrainienne du Prix de littérature de l’Union européenne (EUPL). Comme la Hongrie, la Lituanie participait pour la quatrième fois : après les trois lauréates en 2009 (Laura Sintija Černiauskaitė pour son roman « Respirer dans le marbre »), en 2012 (Giedra Radvilavičiūtė pour son recueil de nouvelles « Ce soir je vais dormir du côté du mur ») et en 2015 (Undinė Radzevičiūtė pour son roman « Poissons et dragons »), c’est à nouveau à une auteure, Daina Opolskaitė, qu’est décerné cette année le prix.

Née en 1979 à Vilkaviškis au sud-ouest de la Lituanie, Daina Opolskaitė a fait des études de philologie et enseigne actuellement dans un lycée de sa ville natale. Auteure d’une trentaine de nouvelles, essais et recensions, Opolskaitė s’est vu décerner le prix de l’Union des Ecrivains de Lituanie en 2000 pour son premier livre (Drožlės), le prix de la Littérature pour Enfants en 2016 (elle est également l’auteur de romans pour adolescents), et son roman Ir vienąkart, Riči a été nommé Livre de l’année en 2017. Son recueil de nouvelles Dienų piramidės a été publié à Vilnius chez Tyto alba en 2019.

Deux autres romans étaient en compétition pour ce prix 2019 en Lituanie : Ši mtmečių melancholija de Mindaugas Jonas Urbonas (Vilnius : Lietuvos rašytojų sąjungos leidykla, 2017) et Stasys Šaltoka : vieneri metai de Gabija Grušaitė (Vilnius : LAPAS, 2017).

La philosophe, musicologue et activiste Daiva Tamošaitytė, présidente du jury lituanien pour le Prix de Littérature de l’Union européenne (auquel prenait également part la traductrice française Marielle Vitureau), a répondu à mes questions. Lire la suite »

Publicités

EUPL 2019 : Trois romans hongrois et une lauréate, Réka Mán-Várhegyi

Après la présentation hier de la lauréate du Prix de littérature de l’Union européenne (EUPL) pour l’Ukraine, place aujourd’hui à la Hongrie, qui participait pour la quatrième fois à ce prix initié en 2009.

Après Noémi Szécsi en 2009 (pour « Le Communiste Monte-Cristo »), Viktor Horváth en 2012 (pour « Miroir turc ») et Edina Szvoren en 2015 (pour son recueil de nouvelles Nincs, és ne is legyen), c’est à Réka Mán-Várhegyi qu’a été décerné ce prix cette année.

Née en 1979 dans la communauté hongroise près de Târgu Mureş en Roumanie, elle s’est installée en Hongrie après la chute du régime communiste et vit actuellement à Budapest. Travaillant pour une maison d’édition pour enfants depuis plusieurs années, elle publie un premier recueil de textes (« Tristesse dans le quartier Auróra ») en 2013 et reçoit alors le prix JAKkendő de l’association littéraire József Attila Kör auquel s’ajoute l’année dernière un autre prix prestigieux, le Prix Tibor Déry. Elle est également l’auteur de plusieurs livres pour enfants et jeunes adultes. Son roman Mágneshegy (« Colline Magnétique »), publié en 2018 et en partie développé à partir d’une des nouvelles de son recueil de 2013, brosse le portrait de trois jeunes universitaires à Budapest au tournant du millénaire, chacun essayant d’échapper à sa propre réalité.

Les deux autres livres en lice étaient Léleknyavalyák, avagy az öngyilkolás és egyéb elveszejtő szerek természetéről (« Les maladies de l’âme, ou de la nature du suicide et d’autres moyens de destruction ») de Róbert Milbacher, et Luther kutyái (« Les chiens de Luther), de László Szilasi, les trois romans étant parus chez Magvető en 2018.

Endre Szkárosi, président de la Société des Ecrivains Hongrois ainsi que du jury hongrois pour le Prix de Littérature de l’Union européenne (dont faisait également partie la traductrice française Joëlle Dufeuilly), a répondu à mes questions. Lire la suite »


EUPL 2019: Trois romans ukrainiens et une lauréate, Haska Shyyan

J’inaugure aujourd’hui ma série sur les romans lauréats du Prix de littérature de l’Union européenne (EUPL) avec l’Ukraine, qui faisait pour la première fois cette année partie des pays participant à ce prix décerné par rotation aux pays membres de l’Union européenne.

Parmi les trois romans ukrainiens présélectionnés (За спиною (« Derrière le dos ») de Haska Shyyan, Дім для Дома (« Den for Dom ») de Victoria Amelina et Чормет (« Blackmet ») de Markiyan Kamysh), c’est à Haska Shyyan qu’a été décerné le prix pour l’Ukraine, pour son roman publié cette année par l’éditeur Fabula de Kiev.

Haska Shyyan, auteure, traductrice, photographe et co-propriétaire d’une librairie, est née à Lviv en 1980 mais habite dorénavant à Kiev. Déjà auteure en 2012 d’une traduction littéraire (Lights out in Wonderland, de DBC Pierre), elle publie en 2014 un premier roman, inspiré d’un séjour à l’hôpital et qui lui vaut d’être inclus dans la première sélection pour le Prix du livre de l’année ukrainien de la BBC.

Le jury ukrainien, composé de Oleksandra Koval, Ola Hnatiuk, Ostap Slyvynsky et Iryna Slavinska­­, était présidé par l’écrivain et président du PEN Ukraine Andreï Kourkov (bien connu en France de par ses nombreux romans traduits aux Editions Liana Levi: Le Pingouin, Le jardinier d’Otchakov…). L’écrivain, poète et professeur de littérature polonaise Ostap Slyvynsky (également natif de Kiev et membre du PEN Ukraine) a répondu à mes questions. Lire la suite »


Quelques mots avec une auteure engagée contre l’oubli, Kateřina Tučková

J’ai parlé il y a quelques jours du roman tchèque L’expulsion de Gerta Schnirch (Vyhnání Gerty Schnirch, Host, 2009), qui retrace la vie d’une jeune femme de la communauté allemande de Brno dont la vie est irrémédiablement bouleversée par les décrets d’expulsion des Allemands de Tchécoslovaquie.

Auteure reconnue en République tchèque portant sur différents épisodes de l’histoire de la Tuckova-foto-ke-stazeni-10-tTchécoslovaquie, Kateřina Tučková a accepté de se prêter à une conversation sur la genèse du roman, sur son expérience de la ville qui lui a donné naissance, sur la perception de la guerre et de la période communiste en République tchèque aujourd’hui, et sur le regard que peuvent porter sur l’histoire les femmes écrivains.

***

Le sentiment de culpabilité et de responsabilité sont deux thèmes importants tout au long de votre roman : le personnage principal voit sa vie complètement bouleversée, parce qu’elle est l’une des milliers d’Allemands de Tchécoslovaquie à qui l’on fait endosser la responsabilité des actions de leur communauté durant le régime nazi. Mais justement parce que sa vie devient si dénuée d’espoir, le roman soulève des questions qui dérangent concernant les décisions prises par les Tchécoslovaques eux-mêmes après la guerre. Quelle a été la réception du roman, auprès des lecteurs et des médias, lorsqu’il est sorti ?

Depuis la publication du roman, j’ai eu toutes sortes de retours, souvent positifs. Ceci dit, il y a eu plusieurs fois des situations conflictuelles lorsque je faisais des lectures publiques en tchèque. Le point de vue que j’ai choisi pour traiter de la Seconde Guerre Mondiale, c’est à dire le point de vue d’une jeune femme née dans la ville tchèque de Brno mais avec des racines allemandes, était inacceptable pour certains, surtout parmi les plus âgés. Il est compréhensible qu’ils aient leurs propres souvenirs de la guerre, souvent douloureux et, bien sûr, je ne souhaitais pas ne pas prendre en compte leurs souvenirs. Cependant, je voulais proposer un autre point de vue, qui avait été mis à l’écart pendant si longtemps : je voulais montrer que, de l’autre côté aussi, il y avait des victimes, des femmes, des enfants et des vieillards qui ne méritaient pas la souffrance qui leur avait été infligée au cours des derniers jours de la guerre.

A l’étranger, ce sont surtout des gens qui s’intéressent à la guerre qui sont venus à mes lectures, ainsi que des gens qui avaient été forces de quitter leur région d’origine (par exemple des descendants des Allemands de Tchécoslovaquie), ou qui avaient émigré et qui ont encore très présente à l’esprit la question de leur « patrie perdue ». Les lecteurs allemands qui ont été contraints de quitter l’ex-Tchécoslovaquie ont souvent un fort désir de parler du passé et de partager leurs souvenirs. Ce sont parfois des sentiments de culpabilité, et de remords, qui sont transmis par les grands-parents et les parents, et ce sont aussi parfois des souvenirs traumatiques des violences infligées durant les expulsions. Mais en général, ils sont surtout curieux d’en savoir plus sur l’histoire, après la guerre, des villes où ils ont grandi, et sur la vie des membres de leur famille qui sont restés en Tchécoslovaquie. La vie des Allemands qui n’ont pas été forcés de quitter le pays était très dure : être Allemand, après la libération, donnait lieu à une vraie stigmatisation.

De manière générale, je vois que les gens acceptent d’ouvrir le dialogue, et de voir que les deux côtés ont souffert d’injustices.

520

Brno, qui est votre ville natale, est en arrière-plan de larges parties du roman : on la voit se transformer, d’une ville habitée en partie par des Allemands qui donnent à ses rues et à ses bâtiments des noms allemands, en une ville habitée par des Tchèques qui utilisent leurs propres mots pour la ville. On voit aussi une ville autrefois prospère qui prend beaucoup de temps à se remettre de la guerre. Les habitants de Brno aujourd’hui connaissent et s’intéressent-ils à l’histoire d’avant-guerre de la ville et de ses différentes communautés ?

Quand je faisais mes études à Brno, j’habitais dans un appartement situé dans un quartier surnommé le « Bronx de Brno », ou le ghetto de Brno. C’est une partie de la ville qui a été le témoin des chapitres difficiles de l’histoire de la ville et des nombreuses catastrophes du XXe siècle. La population a changé plusieurs fois au cours de quelques décennies, les gens arrivaient, puis repartaient. Il n’y reste plus d’habitants, de survivants de cette période et, en conséquence, ce quartier a été privé de ses souvenirs et de son âme.

Au XIXe siècle, Brno était connue pour ses usines textiles, majoritairement construites par des industriels allemands ou juifs. Le quartier était habité par des ouvriers de toutes les nationalités, et les langues tchèques, allemandes et yiddish, en se côtoyant, ont fini par donner naissance au « hantec », le dialecte spécifique à Brno, qui contient des éléments de ces trois langues. Apres l’occupation allemande, les Juifs étaient amenés ici, afin d’être emportés dans les convois de déportation. Après 1945, les Allemands ont été expulsés, et leurs appartements ont été repris par des travailleurs tchèques et slovaques. A leur tour, ceux-ci les ont quittés dans les années 1960 afin de s’installer dans des immeubles d’habitation modernes. Après eux, ce sont des Roms qui sont arrivés, envoyés là après que leur mode de vie itinérant leur a été interdit. Ils sont restés là jusqu’à aujourd’hui, et forment la majorité de la population du quartier. Après la Révolution de Velours en 1989, de nouveaux groupes sont arrivés dans le quartier, et aujourd’hui des Ukrainiens, des Vietnamiens et d’autres personnes ouvertes d’esprit y cohabitent.

A cause des nombreux changements de population au cours du dernier siècle, peu de gens ont vraiment développé des racines dans le quartier, et il peut donner l’impression d’être un peu abandonné. Mais cela s’améliore ces derniers temps : par exemple, le festival Ghettofest, qui se déroule dans l’ancien pénitencier, permet de faire revivre la culture locale et de créer un espace commun, grâce à quoi un esprit de communauté est en train de se développer qui est plus fort qu’il y a dix ans, quand je vivais dans ce quartier.

Mais c’est le festival annuel Meeting Brno qui est le moment le plus important pour faire revivre le passé de ce quartier : quand j’ai contribué à sa fondation avec mes collègues en 2015, c’était avec l’intention de rapprocher la riche histoire du quartier et le public local et étranger, et d’ouvrir aussi les souvenirs qui avaient longtemps fait l’objet d’un tabou. Nous avons réussi à lancer la Marche de la Réconciliation («  »), à l’occasion de laquelle le maire de la ville de Brno et l’évêque ont exprimé officiellement les regrets de la ville envers les victimes de la marche d’expulsion de Brno. Un tel geste de réconciliation n’avait pas été possible, ni même envisageable dans l’esprit des gens, pendant trois générations. Avec ses forums de discussion et ses divers programmes culturels, le festival s’est donné pour objectif de mettre en confrontation le passé et le présent. J’ai organisé le festival pendant trois ans en tant que directrice de programmation, mais l’année dernière je me suis retirée afin de me consacrer à nouveau à l’écriture : mon travail sur mon prochain roman sollicite toute mon énergie.

Quelle est la part de vérité historique, et quelle est la part de fiction, dans le roman ? J’ai été par exemple interpellée par les parties décrivant le discours d’Hitler à Brno, et ensuite la prise de contrôle de la mairie de Brno par les Nazis.

L’histoire du personnage principal est basée sur des histoires vraies ; j’ai entendu certaines d’entre elles de témoins de cette marche, auprès de femmes allemandes qui avaient été chassées de Brno en 1945. Le nom de Gerta est cependant une invention, car je ne voulais pas écrire la biographie d’une femme en particulier ayant vécu cette expérience.

Les événements en arrière-plan, tels que les discours d’Adolf Hitler ou d’Edvard Beneš, les exécutions dans la résidence étudiante de Kounic (« Kounicovy koleje »), ou le viol des femmes allemandes dans la gare de Brno sont tous, malheureusement, des faits historiques avérés. C’est pourquoi je préfère utiliser le terme de fiction historique pour décrire mon roman.

Avez-vous fait beaucoup de recherches en préparation du livre ? Quel type de recherches ?

J’ai parlé avec beaucoup de témoins, surtout des femmes, qui étaient plus ouvertes et qui ont aussi partagé leurs émotions : elles ne me parlaient pas seulement des faits, mais me transmettaient également l’atmosphère. Je me suis appuyée sur la correspondance des personnes déplacées, sur la presse et sur d’autres sources de l’époque, et j’ai étudié des publications sur le sujet qui sont sorties après 1989. J’ai aussi lu plusieurs livres qui décrivent la libération de Brno, ainsi que l’architecture de la ville et son organisation urbaine. Mes rencontres avec David Kovařík, spécialiste des déplacements de population à l’Académie tchèque des Sciences, ont formé une part très importante de mes préparatifs, au cours desquels j’ai vraiment apprécié sa patience et son enthousiasme. Il m’a permis d’avoir accès à de nombreux documents, et a même reconstruit l’itinéraire exact de la marche de la mort à partir de Brno jusqu’à la ville de Pohořelice, où se trouvent les fosses communes des victimes de cette marche de la mort. Il m’a accompagné durant les trente kilomètres de la marche de nuit, la première fois que j’ai décidé de la faire afin de ressentir par moi-même ce qu’elle représentait.

Justement, votre roman commence avec des remerciements envers toutes les personnes qui vous ont accompagnée durant cette marche le long de la route prise par les expulsés allemands. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

La première fois que j’ai fait cette marche en 2007, ce sont surtout des amis et des historiens qui nous ont accompagnés, David Kovařík et moi. C’était la première fois que cette marche avait lieu. Aujourd’hui, c’est mon ami Jaroslav Ostrčilík qui organise, chaque année, le week-end le plus proche de la date historique des expulsions, cette marche jusqu’à Pohořelice, en mémoire des Allemands de Tchécoslovaquie expulsés violemment de Brno dans la nuit du 30 au 31 mai 1945 et dont beaucoup ont trouvé la mort au cours de cette marche.

En y repensant, c’était l’un des moments les plus importants de mon travail sur ce roman : le fait de marcher toute cette distance, la nuit, entourée de ténèbres, avec les difficultés physiques de la faim, de la soif, des lourds bagages (afin de me rapprocher au mieux des circonstances dans lesquels Gerta se trouvait, je poussais un landau), puis de partager tous les ressentis des autres participants à cette marche, m’ont fait me rendre compte de toutes les émotions associées à l’écriture de ce roman, et de la responsabilité qui va avec. Le souvenir de cette marche m’est revenu à plusieurs reprises pendant que j’écrivais le roman.

J’étais parfois perplexe par rapport au développement de la personnalité de Gerta : elle est parfois assez distante par rapport au monde (quand elle est petite, elle semble incapable de voir ce qui se passe réellement autour d’elle, puis quand elle devient une femme âgée elle semble renoncer et se refermer sur elle-même), parfois aussi très déterminée, lucide, quelque fois même assez féministe. Y avait-il une « vraie » Gerta ?

Gerta est un personnage inventé, mais elle est inspirée de la vie d’une jeune femme qui vivait dans la rue où je me suis installée en 2002, et dont elle fut chassée, avec d’autres Allemands, à la fin de la guerre. Quand je me suis intéressée à la vie du quartier et que j’ai commencé à faire des recherches, j’ai rencontré un vieil homme qui m’a raconté l’histoire d’une femme de 21 ans, qui vivait dans cette rue avec un bébé de six mois, et qui avait disparu durant la marche de Brno. Mais les autres détails de la vie de cette vraie « Gerta » ont été perdus. J’ai créé ce personnage en rassemblant des épisodes de l’histoire de plusieurs survivantes dont j’ai retrouvé la trace durant mon enquête. Par exemple, j’ai trouvé des lettres d’une femme allemande, qui avait un tout petit enfant, et qui avait été choisie par des fermiers de Moravie pour travailler chez eux. Pendant plusieurs années après sa déportation, jusque dans les années 1950 lorsqu’elle a obtenu la nationalité tchécoslovaque, elle a vécu comme une esclave, travaillant pour obtenir sa nourriture et un endroit pour dormir. En lisant ce qu’elle avait écrit, j’ai pu me faire une idée de ce à quoi sa vie ressemblait, et son destin est une autre partie de la vie de Gerta.

Dans tous les cas, j’ai vu des attitudes ambiguës de la part tant des Tchèques que des Allemands : ces deux nations ont été capables de commettre des actes extrêmement cruels mais, en même temps, elles ont subi des blessures dans leur identité, et ce sont des blessures que les victimes ont porté en elles jusqu’à la fin de leur vie. Quelque fois, elles y ont fait face en se refermant sur elles-mêmes, d’autres fois en se laissant aller à de fortes critiques. Le personnage de mon roman est représentatif de ces deux attitudes.

Dans l’ensemble, c’est un roman assez triste, avec seulement quelques passages fugaces de calme et de bonheur au cours d’une vie marquée par la solitude et les pertes, y compris la perte de l’espoir. La dernière phrase du roman, lorsque la fille de Gerta décrit la vie de sa mère après sa mort comme une vie « non comblée » et « inutile », met vraiment fin à tout espoir qu’aurait pu avoir le lecteur que quelque chose viendrait, à la dernière minute, redonner un peu de valeur à la vie de Gerta. Est-ce ainsi, avec ce sentiment de gâchis, que votre génération a évalué la vie de vos parents et de vos grands-parents ?

Non, je ne dirais pas que c’est le sentiment de mes pairs tchèques, même si on peut jeter un regard négatif sur la vie des générations qui ont vécu sous le régime totalitaire. Ce serait compréhensible qu’il y ait des sentiments de colère et de mépris envers les personnes plus âgées, qui ne se sont pas opposées au régime, et il pourrait aussi y avoir des sentiments de regret, et de peine. Cependant, je pense que ma génération – la première génération d’après le communisme – s’est définie principalement par l’espoir, par un regard tourné vers l’avenir, et par l’enthousiasme face à la possibilité d’explorer tout ce qu’un monde libre et démocratique peut nous apporter.

Ce sentiment de « défaite », que la fille de Gerta admet à la fin du roman, représente seulement le sentiment de la minorité allemande vivant derrière le rideau de fer en Tchécoslovaquie : leurs vies, après la guerre, ont réellement été brisées. Et malheureusement, la plupart d’entre eux n’ont pas vécu assez longtemps pour voir la révolution qui aurait pu apporter un changement positif dans leurs vies.

Ces dernières années, j’ai vu de nombreux romans qui traitent du passé, des diverses communautés expulsées au cours du XXe siècle, et des conséquences que cela a eu au niveau des personnes, des familles, et de pays entiers, encore aujourd’hui. Je pense par exemple à Katzenberge de Sabrina Janesch (l’histoire d’une famille qui quitte l’Ukraine pour la Pologne, puis l’Allemagne, au cours de trois ou quatre générations), à Żanna Słoniowska et son roman Une ville à cœur ouvert (l’histoire d’une famille établie à Lvov, mais issue de Russie et de Pologne) ou encore à une autre auteure tchèque, Radka Denemarková, dont le roman L’argent d’Hitler prend l’histoire d’une jeune fille juive allemande comme point de départ de l’exploration des relations qu’entretient la Tchécoslovaquie avec son passé récent. Un point commun entre ces différents romans est qu’ils sont tous écrits par des femmes assez jeunes. S’agit-il juste d’une coïncidence ou diriez-vous que les femmes écrivains sont, aujourd’hui, davantage intéressées par les questions de mémoire et des trajectoires familiales brisées ?   

En termes d’histoire du XXe siècle, il me semble que c’est justement notre génération (c’est-à-dire à peu près la troisième génération après la Seconde Guerre Mondiale, qui a en effet suffisamment de recul par rapport aux souvenirs tragiques de cette période. Ainsi, nous pouvons écrire sur le passé avec objectivité, sans le poids des souvenirs douloureux. Grâce à cela, il nous est possible d’explorer le passé et de le montrer à travers des perspectives différentes. C’est seulement aujourd’hui qu’il nous est possible d’essayer de rendre une image plus large, plus complexe des événements historiques, et d’en débattre. De ce point de vue, oui, c’est une question de génération. Et le fait que ce soit des auteures qui se saisissent de ce sujet me parait aussi caractéristique, peut-être parce que les femmes sont plus sensibles et peuvent mieux saisir les nuances, les ressentiments et les craintes (dans leurs propres familles ou autre part) qu’elles transmettent ensuite à leurs enfants et petits-enfants.

En ce qui me concerne, je pense qu’il est essentiel de montrer ces sujets qui étaient auparavant enterrés dans le passé, mais qui ont encore des influences sur nos pensées et nos comportements. Je le fais à travers les héroïnes de mes romans, en premier lieu parce que je les comprends mieux, et aussi parce que je pense que leurs destins n’ont souvent pas été pris en compte par la « grande histoire », celle qui est écrite par les gagnants et qui, souvent, néglige les « petites vies » des mères et des enfants. Mais, à mes yeux, elles sont les vrais héros, car c’est sur elles que retombe le poids de l’histoire, et ce sont elles qui ont toujours trouvé la force pour lui faire face, malgré toutes les difficultés.

deessesEn tant que romancière, vous semblez être très ancrée dans l’histoire locale de votre région de la République tchèque. Dans l’un de vos autres romans, Les déesses de Žítková, par exemple, vous prenez des éléments du folklore local et vous vous intéressez à comment ils ont survécu pendant et après le communisme. Mais vous êtes aussi active dans le domaine des arts visuels, en tant que curatrice, et auteure également d’une biographie de l’artiste Kamil Lhoták (dont les œuvres jouent d’ailleurs un petit rôle dans L’expulsion de Gerta Schnirch). Comment rassemblez-vous, dans votre travail, ces différents centres d’intérêt ?

J’ai fait des études d’histoire de l’art et, depuis mes études universitaires, je travaille comme curatrice, donc je suis entourée d’artistes, d’histoires, et de morceaux d’art et d’histoire qui m’inspirent. L’expérience que j’ai accumulée au fil des ans entre naturellement dans mon activité d’écriture. Et bien que je distingue mon travail de curatrice de mon travail littéraire, il arrive que les deux se chevauchent et s’entremêlent.

C’est particulièrement vrai avec mon projet actuel, qui s’appelle « I žárovka má sochu » (« L’ampoule a aussi sa statue ») et qui vise à attirer l’attention sur le fait que, dans les rues des villes tchèques, on trouve très peu de statues de femmes importantes de notre passé. Par exemple, on trouve dans ma ville, Brno, plus de soixante-dix statues d’hommes, et seulement une de femme. Celle-ci était d’ailleurs une héroïne du communisme, et sa statue a été créée par le régime précédent. On peut même trouver des statues d’objets tels que l’ampoule d’Edison, ou un cube de sucre, ce qui me parait absurde. Avec des amies, des femmes actives, j’ai donc lancé cette initiative pour essayer d’encourager les villes tchèques à installer dans les rues davantage d’objets artistiques permettant de nous rappeler les nombreuses femmes qui ont joué un rôle important, en tant qu’artistes ou par leur activité publique, pour le développement et la notoriété de leur ville. Elles sont souvent oubliées en République tchèque et c’est dommage, parce qu’avoir des modèles forts de femmes serait bénéfique non seulement pour les femmes et les filles qui peuvent s’en inspirer, mais aussi pour la société en général, qui aurait

images

Vítězslava Kaprálova

ainsi une meilleure connaissance de notre passé. Je pense par exemple à Bertha von Suttner, qui vécut à Brno durant 12 ans et reçut le prix Nobel de la Paix en 1905, mais qui n’est mentionnée nulle part. Je pense aussi à mon héroïne préférée, Vítězslava Kaprálova, la première femme compositrice et cheffe d’orchestre tchèque, qui mourut à Montpellier où son mari l’avait amenée après l’arrivée des troupes allemandes à Paris en 1940. J’ai été tellement intéressée par la vie de cette femme exceptionnelle que j’ai écrit une pièce de théâtre, Vitka, sur sa vie à Brno ainsi qu’en France.

Překlady K. Tučková.02

Née à Brno en 1980, historienne de l’art et auteure de nouvelles, romans, pièces de théâtre ainsi que de publications professionnelles dans le domaine de l’histoire de l’art, Kateřina Tučková est lauréate de nombreux prix littéraires et décorations, parmi lesquels le Prix Magnesia Litera des lecteurs pour ses romans L’expulsion de Gerta Schnirch, en 2010, et Les Déesses de Žítková, en 2013 ; et le Prix de la Ville de Brno pour la Littérature, en 2019. Depuis sa parution en 2009, L’expulsion de Gerta Schnirch a été traduit en italien, hongrois, allemand et polonais. Kateřina Tučková travaille actuellement sur son nouveau roman, « Bílá Voda », qui s’intéresse à l’histoire des religieuses persécutées pendant la période communiste et aux tentatives du régime communiste pour dissoudre les ordres religieux. Elle espère le terminer d’ici la fin de l’année.

***

Cet entretien, réalisé dans le cadre de ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, a également été publié dans Le Courrier d’Europe centrale.

femmes écrivains d_europe centrale et orientale


Une rencontre avec l’écrivain György Dragomán

Né en 1973 à Târgu Mureş dans la communauté hongroise de Roumanie, et installé depuis 1988 en Hongrie, l’écrivain György Dragomán est actuellement en résidence à Berlin où il travaille à son prochain roman. De passage à Paris pour le festival Un week-end à l’Est où il participait à deux rencontres autour de ses deux romans traduits en français (Le roi blanc et Le bûcher), il s’est prêté à un entretien autour de son œuvre et des grands sujets qui la traversent.

 ***

Vous êtes l’auteur de deux romans traduits dans des dizaines de langues et qui partagent de nombreuses similarités en termes de temporalité, d’ancrage géographique et de narrateurs. Mais ces deux romans ne reflètent pas l’intégralité de votre œuvre en hongrois : comment vous décrivez-vous en tant qu’écrivain ?

Je suis principalement un romancier, auteur de trois romans dont deux ont été traduits. J’écris depuis que j’ai 13 ans, chaque jour, même si je n’écris pas toujours très rapidement. En général je commence avec des nouvelles, dont certaines deviennent ensuite des romans. Mais j’ai fait beaucoup d’autres choses : j’étais critique gastronomique, et traducteur, au départ. J’ai moins de temps maintenant donc je traduis moins, mais c’est une très bonne école quand on veut écrire. J’ai écrit deux pièces de théâtre, j’aime aussi écrire des textes très courts : je publie par exemple chaque semaine des textes de science-fiction sur un portail en ligne, avec une contrainte de 1000 mots. Il y a cette tradition en Hongrie d’écrire des textes très courts, suivant par exemple le style d’István Örkény.

Ayant grandi en Roumanie, mes livres parlent d’évasion, de pouvoir, de liberté, de l’usage de la liberté pour échapper au pouvoir. Ma collection de nouvelles « Redémarrage du système [Rendszer újra] », qui rassemble des textes écrits ces vingt dernières années, a pour sous-titre « histoires d’évasions », ce sont des textes plus sombres et qui ont pour point commun de parler d’évasion. Mon autre collection de nouvelles, « Le chœur des lions [Oroszlánkórus]» est aussi une sélection de textes des vingt dernières années, mais ici c’est la musique qui forme le fil conducteur : la musique et le rythme de la musique, quel que soit le type de musique.

Les deux romans sont très ancrés dans l’espace et dans le temps. Ce n’est jamais spécifié, mais il est assez évident qu’il est lié à la ville et à la région où vous avez grandi, et au moment où vous avez grandi. Quelle importance votre ville natale, et votre enfance, prennent-elles pour vous comme source d’inspiration ? 

Je ne peux pas écrire sur ma ville d’origine d’une manière géographiquement ou historiquement précise. Je l’ai quittée quand j’étais jeune, même si ça a été un processus de départ très long, qui a duré presque deux ans. C’était un processus presque kafkaïen, car nous attendions un passeport qui aurait pu arriver n’importe quel jour, mais qui n’arrivait pas. Pendant ces deux ans, je me suis créé des souvenirs de cette ville, puis avec mes parents nous avons déménagé à Szombathely (ouest de la Hongrie). Szombathely s’est mêlé dans mon imagination avec ma ville d’origine, et cela a résulté en une ville à part entière, mais imaginaire. Beaucoup de gens essaient d’identifier les lieux de mes romans dans ma ville d’origine, mais ils ne pourront pas y parvenir : le cadre de Le bûcher, par exemple, c’est ma ville d’origine, mais on n’y trouve pas d’usine de sidérurgie. Après mon départ de Târgu Mureş, je n’y suis pas retourné pendant 20 ans, même pendant que j’écrivais Le roi blanc, c’est pourquoi je parle de ville imaginaire. Je n’y suis retourné qu’après avoir publié le livre.

Je ne me suis jamais donné pour objectif de recréer ma ville, et d’ailleurs il n’est pas important de savoir où exactement l’histoire se passe. Tout cela est basé sur ma propre géographie, mais l’atmosphère de peur est bien celle de la Roumanie des années 1980 (même si je n’utilise jamais l’expression « sous le régime de Ceausescu »). Dans ce sens, mes romans ne sont pas une description historiquement exacte des événements, mais ils sont bien les romans qu’il faut lire pour se faire une impression de comment c’était à l’époque.

Le roi blanc et Le bûcher portent tous deux sur un passé très sombre, et en particulier dans Le bûcher les questions de mémoire, d’oubli, sont centrales, à la fois au niveau individuel et collectif.

Beaucoup de gens m’ont dit après avoir lu Le bûcher qu’ils s’étaient souvenus de leur propre adolescence, ou qu’ils avaient parlé avec leurs grands-parents de choses dont ils n’auraient sinon jamais parlé avec eux. Si mon roman a permis aux gens de réfléchir à leur passé, alors il a rempli un objectif, bien que le vrai objectif était, pour moi, de clarifier mon propre passé.

Justement, vos romans parlent d’un passé très réel, mais qui n’est pas le passé de la majorité des personnes qui vous lisent dans le texte original hongrois. Quel effet cela a-t-il eu sur la réception de vos romans en Hongrie et en Roumanie ? Est-ce qu’en Roumanie cela a contribué à une discussion sur la mémoire, la responsabilité, liée au passé récent de la Roumanie ?

La Transylvanie est une région particulière, car elle n’est ni vraiment hongroise ni vraiment roumaine, même si elle appartient aux deux pays. Grandir dans cette région était différent de grandir en Hongrie ou en Roumanie. En particulier, c’est une région très multiculturelle et j’ai appris assez tôt à parler roumain et allemand. J’ai des origines allemandes du côté de mon père, juives du côté de ma mère…

Ceci dit, je n’ai aucune idée de comment les gens en Roumanie voient leur passé, ni du discours public sur ce sujet. Avec Le bûcher, je voulais simplement revenir au moment où la possibilité de la liberté est arrivée : j’avais 15 ans, c’était une période libératrice, j’étais tombé amoureux, je voulais devenir écrivain, j’ai vu le mur tomber. Avec le roman je voulais simplement voir jusqu’où je pouvais aller pour recréer cette époque et parler de ce sentiment de liberté.

A première vue vos deux romans sont similaires du point de vue de la narration, car ils sont tous deux portés par des voix d’enfants. Mais il y a une vraie différence entre ces deux voix, et cette différence a des conséquences très fortes pour l’atmosphère des deux romans. Comment ces deux voix se sont-elles développées ?

Mon processus d’écriture commence avec des images, et la voix vient ensuite. Quelque fois, je l’entends très rapidement, et il me suffit d’un paragraphe pour voir si elle va fonctionner ou non. Ça m’est arrivé très souvent, et ça a donné lieu à des voix très différentes. C’est une sensation très intéressante, et très surprenante, quand on commence à écrire.

Dzsátá, le narrateur de Le roi blanc, parle tout le temps, il est incapable de s’arrêter, de se taire, c’est tout le contraire d’un silence. Alors qu’Emma, la narratrice de Le bûcher, s’exprime par le silence. Elle pense à des choses qu’elle pourrait dire, mais elle ne les dit jamais. De même, Dzsátá n’a pas de passé, ce qu’il raconte a tout à voir avec le présent, mais en parlant il crée une mémoire. Alors qu’avec Emma il s’agit pour le lecteur de l’accompagner dans ce voyage de découverte qu’elle fait d’une histoire qui est déjà là. Cette différence n’était pas le résultat d’une décision consciente de ma part, mais dans le cas d’Emma elle a un fondement philosophique très fort, et j’ai beaucoup réfléchi à la manière d’obtenir ce résultat, qui est tout à fait différent d’un monologue. L’axiome du livre est que nous ne devons pas en savoir plus qu’Emma : le lecteur ne sait pas ce qui se passe réellement, car Emma ne cherche pas non plus à comprendre ce qui se passe derrière ce qu’elle voit. Sa démarche n’est pas celle d’une anthropologue ou d’une ethnographe.

Il y a un petit élément de magie dans Le roi blanc avec la figurine en glaise que forme le personnage Csákány pour aider Dzsátá à revoir son père, mais la magie, le surnaturel pénètrent Le bûcher de part en part. S’agit-il d’un outil technique pour créer une autre couche de sens pour le lecteur ? Ou est-ce une description des croyances des gens qui vous entouraient pendant votre enfance et votre adolescence ?

Ce à que je voulais arriver, c’était de découvrir l’ontologie et l’épistémologie de la religion : la grand-mère d’Emma s’est créé sa propre version de la religion orthodoxe, et je m’intéressais à la question de voir comment une personne se crée une religion personnelle, comment elle s’en sert après et ce qui passe quand, ensuite, une personne arrive de l’extérieur dans ce monde qu’elle s’est créé  [lors d’une des rencontres du festival, Dragomán a décrit le monde de la grand-mère comme une manière de changer la réalité, et la religion que s’est créée la grand-mère comme une sorte de nouvelle dictature dans laquelle Emma se trouve prise].

Mais s’il faut une explication concrète, je peux aussi dire que, trois étés de suite, j’ai beaucoup joué dans les carrières d’argile qui se trouvaient derrière chez moi. J’ai un souvenir très fort de ces jeux avec l’argile et la boue. En ce sens, Le bûcher est aussi un livre à propos des sens, car la mémoire n’est pas que visuelle par exemple, elle est aussi tactile. Et puis j’allais dans des camps d’été où l’on pouvait travailler avec l’argile. J’aurais bien voulu être sculpteur, mais je n’étais pas assez bon pour ça !

En coopération avec Le Courrier d’Europe Centrale.

Le Courrier d'Europe Centrale

 


Mathias Enard – entre l’Orient et l’Occident, un arrêt en Hongrie

Le Festival International du Livre de Budapest a aussi été l’occasion pour moi d’entendre et de rencontrer Mathias Enard, l’un des deux invités français du festival, dont j’avais déjà lu et apprécié l’un de ses romans (Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants). En plus d’une discussion avec un poète, écrivain et traducteur hongrois francophone, Mátyás Dunajcsik, au festival, Mathias Enard participait aussi, à la librairie francophone de Budapest (la Librairie Latitudes), à une rencontre avec le poète, universitaire et traducteur Guillaume Métayer dont le recueil Türelemüveg était également présenté au cours du festival. Ayant été présente à ces deux rencontres, j’ai vraiment apprécié les talents (manifestement inépuisables) de conteur de Mathias Enard, et les quelques anecdotes qu’il a données sur la genèse de ses romans – en particulier l’idée de l’écriture sous la contrainte : tant de pages par heure pour la nuit d’insomnie de Boussole, tant de pages par kilomètre pour le voyage de ZoneTout cela m’a donné envie de lire ces deux romans, ce qui était tout de même l’un des résultats escomptés de ces rencontres et que je ferai donc (un jour). Mais l’objectif ici n’est pas vraiment de parler de romans que je n’ai pas lus et pour lesquels il existe sûrement plein de très bonnes chroniques. Je vous propose plutôt un petit dialogue avec Ágnes Tótfalusi, traductrice hongroise de Boussole (en hongrois : Iránytű, Magvető 2018), ainsi que de beaucoup d’autres textes de la littérature contemporaine française.

***

totfalusi agnesPourquoi la traduction littéraire ?

Je traduis depuis 20 ans. J’avais commencé avec des magazines dès l’université, mais j’aimais déjà faire ça au lycée, quand il y avait des concours. En plus, mon père était traducteur dans une maison d’édition pour enfants, plutôt à partir de l’anglais, du suédois et de l’allemand.

Au début, je voulais être professeur, mais travailler au lycée était plutôt un cauchemar, et après la naissance de mes deux enfants j’ai préféré travailler à la maison.

La traduction littéraire représente un bon marché en Hongrie ?

Dès la période communiste il y avait une demande régulière pour le livre traduit. Les livres n’étaient pas chers, on lisait beaucoup et on traduisait aussi beaucoup (aussi parce qu’il y avait beaucoup de besoin). A l’époque c’était soutenu par l’Etat, mais maintenant ce n’est que la logique de marché qui compte. Pour la traduction il y a quelques subventions, par exemple de l’Union européenne, de l’Institut français, mais pas vraiment de l’Etat hongrois.

sundiszno.jpegTu traduis beaucoup de littérature contemporaine (Millet, Houellebecq, Gavalda, Despentes, Barbery…) : pourquoi ? Est-ce une préférence personnelle ou une demande des éditeurs ?

Ma première traduction était un petit roman de Daudet, La belle Nivernaise, paru aux éditions Móra.  Depuis, je me suis en effet spécialisée dans la littérature contemporaine. C’est presque toujours sur commande de l’éditeur, mais quelque fois c’est moi qui fais des propositions.

Justement, étant donné que ce sont des auteurs contemporains, es-tu parfois en contact avec les auteurs que tu traduis ?

Je n’ai pratiquement pas de contact avec les auteurs, je préfère même peut-être comme ça. Mais ensuite, j’ai rencontré Houellebecq [à l’occasion de sa participation au Festival International du Livre de Budapest en 2013], qui était aimable mais n’avait pas l’air de s’intéresser beaucoup à ses traducteurs. Et puis après Catherine Millet, Olivier Bourdeaut, Mathias Enard… très sympathiques.

Peux-tu nous parler de ta méthode de travail ?

Je travaille principalement avec Magvető [maison d’édition privilégiant la littérature hongroisehouellebecq contemporaine de qualité, et les traductions littéraires] mais aussi avec d’autres. Souvent, je connais déjà le roman, sinon, je le lis avant de dire si je vais ou non faire la traduction. Après la lecture, je me mets au travail : je prépare d’abord un texte cru, puis j’y reviens sur plusieurs sessions (certains traducteurs visent la traduction parfaite dès le début). Un livre de 300 pages me prend environ 3 mois (mais avec beaucoup de variation d’un livre à un autre).

Pour Mathias Enard, ça a été tout à fait différent car c’est un roman que j’aime beaucoup, qui est très beau, mais très chargé car il veut tout dire, très érudit, avec beaucoup d’allusions. Il faut beaucoup chercher, beaucoup s’informer pour comprendre. J’aime bien ça : quand il parle de musique, j’ai beaucoup écouté de musique… Je lui ai dit quand je l’ai rencontré que c’était la traduction de ma vie. J’ai eu l’impression qu’il était un peu embarrassé !

En ce qui concerne le travail quotidien, je travaille sans distraction, sans musique. Le rythme change au cours du travail : au début, je vais lentement, puis je dois me dépêcher. J’ai besoin de cette pression.

Qu’est-ce qui fait une bonne traduction ? Ta manière de travailler a-t-elle évolué ?

Il y a toujours des difficultés.  J’aime bien les textes plutôt intelligents, mais j’ai plus de mal avec ceux qui utilisent trop les jeux de mots, par exemple Vian, qui est très bon en français. Je ne suis pas assez créative, ou avec suffisamment d’imagination, pour les textes plus ludiques. Eszterházy est tout à fait intraduisible car il a inventé un langage.

En termes d’évolution, j’espère que oui. Mais c’est toujours la même méthode : comprendre d’abord l’architecture de la phrase (aussi grammaticalement), et la pensée.

bourdeautEst-ce qu’un roman traduit reste le même, ou devient quelque chose de différent, à ton avis ?

Pour moi, le roman traduit, ce n’est pas tout à fait quelque chose de différent, mais plutôt un medium. J’espère, en tout cas. Une bonne traduction, c’est le même texte, il faut qu’il lui soit fidèle. C’est différent de la poésie.

J’ai remarqué que certaines maisons d’édition en Hongrie mettent le nom des traducteurs sur la page de couverture et une biographie des traducteurs à côté de celle de l’auteur, alors que d’autres mentionnent juste le nom du traducteur ou de la traductrice. Qu’est-ce que tu en penses ?

Pour moi, cette question de la visibilité des traducteurs n’est pas très importante.

C’est bien rémunéré, comme travail ?

Ce n’est pas très bien payé, mais mieux que les médecins, les professeurs d’université ou les employés des crèches [ces salaires sont notoirement bas en Hongrie]. Le tarif est d’environ 36 000HUF/ív [un ív = 40 000 signes, espaces inclus ; soit 113 EUR/40 000 signes ; à titre de comparaison et en me basant sur des données de l’Association des Traducteurs Littéraires de France, l’équivalent en France serait d’environ 513 EUR/ív].

As-tu déjà été tentée d’écrire, toi aussi ?

Je n’ai jamais eu envie d’écrire, pas du tout !

Quelles sont tes projets de traduction en cours ?millet

Je travaille sur Une enfance de rêve, de Catherine Millet (dont j’ai déjà traduit plusieurs livres), puis je passerai à un entretien de Houellebecq et de Bernard-Henri Lévy.

Et pour finir, tes recommandations de lectures, en français ou en hongrois ?

Pour la littérature hongroise, il y a des femmes écrivains que j’aime beaucoup : Kiss Noémi, Szvoren Edina, Mán-Várhegyi Réka (auteure de nouvelles et d’un roman qui va paraître dans quelques semaines, sur deux femmes hongroises dans les années 2000). Et un roman français que j’aimerais traduire, c’est La Belle du Seigneur, qui n’a pas encore été traduit en hongrois.

Merci Ágnes!

***

A propos des trois auteures hongroises citées :

Man-Varhegyi-Reka2Née en 1979 à Reghin en Roumanie, Réka Mán-Várhegyi vit maintenant à Budapest. Son premier recueil de textes (Boldogtalanság az Auróra-telepen ; « Tristesse dans le quartier Auróra ») est sorti en 2013 et lui a valu la même année un premier prix littéraire, le prix JAKkendő de l’association littéraire József Attila Kör. Elle est également l’auteur de plusieurs livres pour enfants. 2012_stiller_03_N

Noémi Kiss est née en 1974 à Gödöllő, ville située à quelques dizaines de kilomètres à l’est de Budapest. Elle est l’auteure de nombreuses nouvelles et de textes sur les voyages, la photographie et la littérature. Son site web en anglais, et un entretien en français réalisé il y a presque exactement un an, vous donneront un meilleur aperçu de cette auteure engagée.

Hungary Edina Szvoren 240x180Edina Szvoren, lauréate du Prix de littérature de l’Union européenne en 2015, est née en 1974 à Budapest. Après un parcours scolaire et universitaire dans la musique, elle s’est tournée vers la littérature et est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles, certains traduits dans plusieurs langues mais pas encore en français.

 


Le Festival International du Livre de Budapest – un festival très européen (2eme partie)

A l’occasion du Festival International du Livre de Budapest, j’ai rencontré Éva Karádi, rédactrice en chef du magazine culturel Magyar Lettre Internationale, et cheville ouvrière des différentes discussions à dimension européenne dont j’ai parlé ici. J’en ai profité pour lui poser quelques questions sur ces rencontres européennes, leurs origines et les thématiques de cette année.

***

Quel est le lien entre, d’une part, le Festival International du Livre de Budapest et, d’autre part, les Rencontres d’Auteurs Européens (European Writers’ Meeting), le Prix de Littérature de l’Union européenne et le Festival Européen du Premier Roman ?

Le Festival International du Livre de Budapest avait pour intention dès ses débuts il y a 25 ans d’être, plus qu’un salon du livre, un événement culturel important dans la capitale hongroise, avec des rencontres d’auteurs connus comme d’auteurs internationaux émergents. Le festival s’est développé avec l’aide et sous le parrainage de la Foire du Livre de Francfort et de son directeur Peter Weidhaas, qui a coopéré durant plus de 20 ans avec le directeur de l’Association des Editeurs et des Distributeurs Hongrois, Peter Zentai.

FN-A2-Plakát-20180409-WebLe Festival européen du Premier roman européen fait partie intégrante du Festival International du Livre de Budapest depuis 2000. C’est à cette date qu’il a été lancé, à l’initiative de Robert Lacombe, qui était à l’époque le jeune et très dynamique directeur de l’Institut français. Les autres instituts culturels et ambassades européens de Budapest se sont joints à cette initiative, et ils invitent depuis lors chaque année un auteur de premier roman de leur pays ayant obtenu l’année précédente le prix du meilleur premier roman. Nous publions chaque année un catalogue avec des extraits de ces livres dans leur langue d’origine ainsi que traduits en anglais et en hongrois, ce qui nous permet d’obtenir une vue d’ensemble très intéressante de la nouvelle littérature de l’Est et de l’Ouest, du Nord et du Sud. Le premier jour du festival, nous organisons avec eux un atelier afin d’échanger idées et expériences, puis le deuxième jour nous les invitons aux Rencontres d’Auteurs Européens et, le troisième jour, à des rencontres et échanges publics. Ces 18 dernières années, de nombreux participants au Festival Européen du Premier Roman ont été traduits et publiés en hongrois. Depuis quelques années se tient à Kiel [Allemagne], en mai, un événement similaire inspiré du nôtre.

Pour les Rencontres d’Auteurs Européens, nous profitons de la venue des auteurs internationaux au Festival pour les rassembler à Europa Pont, le bâtiment de la représentation de la Commission européenne en Hongrie, qui se trouve dans le même espace que le parc Millenáris où a lieu le Festival. C’est toujours le vendredi, deuxième jour du Festival, et nous organisons quatre tables rondes autour de sujets européens, en anglais avec traduction simultanée en hongrois pour le public étranger et local. En 2018, Année européenne du patrimoine culturel, l’accent a été mis sur les relations qu’entretiennent les écrivains européens contemporains avec leur héritage littéraire local, régional et européen.

Une des tables rondes est également organisée avec la participation d’auteurs lauréats du Prix de Littérature de l’Union européenne, étant donné que plusieurs maisons d’éditions sortent, avec le soutien du programme de traduction littéraire du programme européen Europe Créative, des collections de livres avec des écrivains européens contemporains.

Ces événements sont spécifiques au Festival du Livre de Budapest ? D’où est venue l’idée d’organiser à Budapest des rencontres littéraires « européennes » et non simplement « internationales » ?

Ces événements sont liés au Festival du Livre. Pour nous, en ce moment, avoir une orientation européenne est très important. Cela fait partie de nos aspirations, de notre appartenance, et c’est un marqueur de notre identité. Le cadre vient aussi des institutions qui nous accueillent (Europa Pont) et de celles avec lesquelles nous coorganisons ces événements (EUNIC [réseau des instituts culturels nationaux de l’Union européenne]).

Jouez-vous un rôle dans la sélection du pays invité d’honneur ? Si oui, pourquoi la Serbie cette année ?

Non, le Bureau du Festival de l’Association hongroise des Editeurs et Distributeurs est a l’initiative de l’invitation du ou des pays invité(s) d’honneur. L’année dernière, c’était les pays du groupe de Visegrad [outre la Hongrie : la République tchèque, la Slovaquie et la Pologne], l’année précédente l’Italie et encore auparavant les pays nordiques. La Serbie était pays invité d’honneur suite à l’invitation qui avait été faite à la Hongrie d’être invité d’honneur au Salon du Livre de Belgrade.

L’accent a beaucoup été mis cette année sur les femmes écrivains (avec par exemple une table ronde sur les femmes écrivains en Europe, et une autre avec la participation d’auteures européennes traduites et publiées dans la collection « Europe vue par les femmes » de la maison d’édition Noran). Ce sujet était-il spécifique à cette année ? A-t-il été choisi en réponse à des discussions actuelles parmi les écrivains hongrois, ou au niveau européen, ou les deux ?

Les femmes écrivains sont de plus en plus visibles et se font de mieux en mieux entendre depuis cesEuropa_noi_szemmel_A3Plakat_2018 deux dernières années sur la scène européenne. Nous choisissons les participants aux Rencontres d’Auteurs Européens parmi les écrivains internationaux venant au Festival du Livre, selon que leurs livres ont été traduits en hongrois ou qu’ils sont des auteurs de premiers romans, et les sujets des tables rondes sont développées en fonction des thèmes qu’ils abordent dans leurs livres.

En ce moment, je suis responsable d’une collection dans la maison d’édition Noran Libro, intitulée « Europe vue par les femmes ». Durant le festival, nous avons présenté quatre des livres de cette collection, écrits respectivement par une autrichienne [Carolina Schutti], une norvégienne [Ida Hegazi Hoyer], une chypriote [Maria A. Ioannu] et une maltaise [Clare Azzopardi]. Leur présence a bien sûr beaucoup contribué aux échanges, mais il y avait également une majorité de femmes écrivains parmi les auteurs de premiers romans.

Avez-vous déjà des projets pour l’année prochaine ?

Il est possible que l’Autriche soit candidate pour être pays invité d’honneur l’année prochaine.

Y a-t-il un auteur français que vous aimeriez voir traduit en hongrois ? Et un auteur hongrois qui devrait être mieux connu en France ?

Je ne lis pas le français, mais je suis contente de pouvoir lire en ce moment la traduction hongroise des livres de Mathias Enard. Un écrivain hongrois dont un livre récent pourrait être intéressant pour les lecteurs français, parce qu’il est en quelque sorte en dialogue avec L’Etranger d’Albert Camus, est Gábor Németh et son livre « L’été d’une marmotte » [Egy mormota nyara, 2016].

Merci Éva !