Osvalds Zebris – A l’ombre de la Butte-aux-coqs

Cet été, ma série de romans historiques m’avait emmenée en Estonie, vers le début du XXe siècle : c’était alors une province de l’empire russe ; de Saint Pétersbourg émanait le pouvoir ultime, de là partaient également les ordres pour anéantir toute revendication telle que celle qui est au cœur du superbe roman Le fou du tzar.

Maintenant, c’est vers la Lettonie voisine que je me dirige avec A l’ombre de la Butte-aux-Coqs. L’action s’y déroule une centaine d’années après celle de Le fou du tzar, donc dans les premières années du XXe siècle, mais on y retrouve des éléments similaires, avec d’une part des communautés rurales traditionnelles dont s’est en partie extrait le personnage principal, et d’autre part des aspirations politiques réprimées par l’appareil de contrôle du tsar. Un autre parallèle intéressant, entre ces deux livres sinon tout à fait différents, concerne le narrateur : dans les deux cas, ils sont issus du monde paysan, mais ils s’en sont éloignés après être passés par l’école (tout le monde n’y a pas encore accès) ; mais là où Jakob Mettich se tient à l’écart des discussions politiques par choix, Rūdolfs, le narrateur d’A l’ombre de la Butte-aux-coqs, se retrouve mêlé à l’action, plutôt parce que les circonstances l’y ont poussé que parce qu’il le souhaitait vraiment. Lire la suite »


C’est la rentrée ! Quelques livres à paraître en août-septembre

C’est la rentrée, et pour le blog aussi ! Parmi les 511 romans et recueils de nouvelles de la rentrée littéraire 2020 (« le plus faible nombre de livres depuis la rentrée 1999 », dixit Livre Hebdo), une petite poignée provient de (ou a trait à) l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans. Voici ceux que j’ai collectés :

Aux Editions Noir sur Blanc, le 20 août : Les Oxenberg et les Bernstein, de Catalin Mihuleac (traduit du roumain par Marily Le Nir). Lorsque la riche Américaine Dora Bernstein et son fils Ben se rendent dans la ville roumaine de Iaşi, durant l’été de 2001, deux histoires se rejoignent « entre secrets de famille et zones d’ombre de la mémoire collective », y compris celle concernant l’histoire de la Roumanie fasciste de l’entre-deux-guerres. La présentation de l’éditeur sur ce lien.

Aux Editions JC Lattès, le 2 septembre : Adios cow-boy, d’Olja Savičević (traduit du croate par Chloé Billon). Présentation de l’éditeur : « cet envoûtant roman d’apprentissage nous offre le portrait saisissant d’une génération perdue, au cœur d’une banlieue croate abîmée par la guerre. Une œuvre magistrale sur l’intolérance et la violence, sur le désir et la différence. ».

  • Ma chronique (enthousiaste) à retrouver sur ce lien.

Chez Agullo Editions, le 3 septembre : A l’ombre de la Butte-aux-coqs, d’Osvalds Zebris (traduit du letton par Nicolas Auzanneau). Présentation de l’éditeur : « Riga, 1905. (…) Dans la ville chamboulée par la violence, entre émeutes ouvrières et pogroms, souffle un vent de révolution. (…) L’année suivante, l’enlèvement dramatique de trois enfants tient la police de Riga en haleine. Quels sont leurs mobiles ? La réponse anéantira les vies de deux familles, pendant qu’elles cherchent à comprendre qui est coupable dans cette révolution où tout le monde est une victime. »

Aux Editions Asphalte, le 3 septembre : Demain la brume, de Timothée Demeillers. En 1990, entre Nevers, Zagreb et Vukovar, quatre « destins malmenés par l’Histoire, dans une Europe où les frontières se renforcent au lieu de s’effacer » (présentation de l’éditeur).

Aux Editions Noir sur Blanc, le 17 septembre : Le châtiment de Prométhée et autres fariboles, de Karel Čapek (traduit du tchèque par Marlyse Poulette). Ce recueil de récits fait partie de la collection La bibliothèque de Dimitri, qui republie des livres édités d’abord par les éditions L’Age d’Homme (en 1969, pour celui-ci). « Le Châtiment de Prométhée et autres fariboles se compose de 29 récits, écrits entre 1920 et 1938, qui réinterprètent, avec beaucoup de malice et d’intelligence, les grandes thématiques bibliques et historiques », dit l’éditeur.

Chez Agullo Editions, le 24 septembre : Le bal des porcs, d’Arpad Soltesz (traduit du slovaque par Barbora Faure). Deuxième roman de l’auteur en français après le très réussi Il était une fois dans l’Est (que j’avais chroniqué ici), Le bal des porcs fait revenir en scène le journaliste Schlesinger, cette fois autour d’un « vaste réseau de prostitution, de corruption et de chantage organisé par la mafia calabraise qui a bien l’intention de faire main basse sur tous les trafics possibles en Slovaquie. » « En se jouant de cette frontière tenue où la réalité dépasse la fiction, [Arpad Soltesz] décrit un monde glaçant dans lequel il n’y a pas de frontière entre la mafia et la politique, ni entre le crime et la loi », dit l’éditeur.

Et vous, est-ce que ces livres vous inspirent autant que moi ?


Nora Ikstena – Mātes Piens (Le lait de la mère)

Deuxième épisode de mon programme de mars sur les voix contemporaines féminines de la littérature de l’Est, Mātes Piens est un roman letton qui n’est pas encore traduit en français. Je l’ai lu en anglais : Soviet Milk, traduit du letton par Margita Gailitis, Peirene Press, 2018.

Vers la fin de Mātes Piens, l’une des deux narratrices se souvient de l’explosion de Tchernobyl. C’était au printemps de son avant-dernière année scolaire, des jeunes s’étaient portés volontaires pour se rendre sur le site, et le fils de sa professeure principale n’en était jamais revenu.

Cet événement n’est qu’un détail de ce roman, mais il m’a tout de suite fait penser à Le jardin de verre de Tatiana Ţîbuleac, où la narratrice mentionne aussi Tchernobyl (« une broutille », dit-elle). D’autres détails partagés par les deux romans sont venus s’ajouter à cette coïncidence au fil de ma lecture : dans la Chişinău moldave du Jardin de verre, on conduit les mêmes Jiguli que dans la Riga lettonne de Mātes Piens ; on rêve de Leningrad, de la Neva et de ses ponts ; on prend (ou non) des vacances sur le littoral de la mer Noire ; on participe avec la classe aux travaux du kolkhoze ; on voit le nom de Gorbatchev se frayer son chemin dans les conversations du quotidien.

1500 kilomètres séparent les capitales de ces deux pays aujourd’hui indépendants, mais cette accumulation de détails dans ces deux romans publiés entre 2015 et 2018 nous ramènent à la même réalité, celle des dernières années de l’extrême nord-ouest et sud-ouest de l’URSS. Lire la suite »


Et les enfants dans tout ça ? Une enquête en Lettonie

Après avoir parlé de la Pologne, de la République tchèque, de la Hongrie et de Slovaquie, je m’aventure vers des territoires où la littérature pour enfants traduite en français est plus difficile à dénicher. Pour la Lettonie, je vais donc quitter le terrain de l’album pour enfants pour celui du roman pour lecteurs un peu plus avancés (et parents férus d’arts et de culture) !

A la recherche du singe perdu

Présentation de l’éditeur :

Lorsqu’il se rend chez ses voisins pour fêter le réveillon, Teo est loin d’imaginer la folle aventure qui l’attend.
Avec Poga, jeune invitée du même âge que lui, ils se trouvent propulsés cent ans en arrière à l’intérieur d’un tableau qu’ils étaient en train d’admirer : Princesse avec un singe de Janis Rozentāls. Les voilà le 31 décembre 1913 chez le peintre. La fête bat son plein et les époustouflent. Ils rencontrent même la princesse modèle du tableau mais point de singe : et s’ils veulent retourner à leur époque, il faut absolument qu’ils le retrouvent…

À la recherche du singe perdu est une enquête sur une œuvre d’art lettone sous forme de roman. Sa publication s’inscrit dans le contexte de la célébration du centenaire de la Lettonie qui donne lieu à de nombreuses manifestations en France en 2018.

Ecrit et illustré par Elīna Brasliņa et Luīze Pastore, traduit du letton par Nicolas Auzanneau. Editions Courtes et Longues, 2018. A partir d’environ 10 ans.


Inga Abele – Les cerfs noirs

AbeleL’année dernière j’étais allée à Košice, deuxième ville de la Slovaquie, Capitale Européenne de la Culture pour l’année 2013 (avec Marseille), et sur laquelle j’écrivais un compte-rendu. L’écrivain hongrois Sándor Márai, né à Košice alors que la ville s’appelait Kassa et faisait partie de la Hongrie, figurait parmi les grands points du circuit culturel de la ville.

Cette année, c’est à Riga, capitale de la Lettonie, qu’a été attribué le titre, l’occasion pour moi de me pencher un peu sur la littérature d’un pays dont j’ai presque tout à découvrir.

C’est là qu’Inga Abele entre en scène. Née en 1972 à Riga, elle est l’auteur de romans, de nouvelles (L’Archange Minotaure en a publié deux recueils : Nature morte à la grenade en 2005, et Saute de vent en 2010), et de pièces de théâtre dont Les Cerfs Noirs.

Loin de Riga, c’est à la campagne que se situe la pièce, à Rasa Panemune où règnent « le silence, la boue, le vent et le froid. Et aucun plaisir. Jamais le moindre plaisir. » C’est Ria qui dit ça, jeune adolescente en brouille avec son père à cause des cerfs que toute la famille a élevés mais que le père s’apprête à tuer et à vendre.

Les Cerfs Noirs se lit très rapidement, une petite cinquantaine de pages pour une courte après-midi le sort réservé aux animaux fait surgir tous les malaises, toutes les tensions entre les personnages. Ceux-ci sont décrits de manière très vivante : Ria, pleine d’idéaux et de rébellion, qui refuse de se cantonner à l’école et aux leçons de piano ; Auguste le voyageur insolite en quête d’argent ; Alf le père indécis au passé trouble ; Janis le grand-père aux mœurs surannées mais aux pieds biens sur terre ; Nadia la deuxième épouse d’Alf, à qui chacun ne cesse de rappeler qu’elle n’est qu’une « vieille Russkof » et qui petit à petit prend le même chemin qu’Aija, la première femme reléguée à l’asile de fous.

La pièce s’ouvre dans une atmosphère assez sereine, mais c’est sur une mini révolution qu’elle se termine alors que Ria et Nadia prennent des décisions surprenantes. Plus que le fond ou les personnages, cependant, j’ai aimé la capacité d’Abele à clore cet épisode de la vie d’une famille tout en entrouvrant la porte juste assez pour montrer au lecteur/à l’audience que cette vie de famille ne pourra plus être comme avant.

La place des femmes dans la société lettone, les relations entre générations, l’absence de la mère, et l’évocation de vies entières au travers d’un épisode concentré en quelques pages : ce sont des thèmes que j’ai trouvés aussi dans « Ants and Bumblebees ». Cette nouvelle d’Abele, traduite en anglais dans le recueil Best European Fiction 2010 et lue par la suite, m’a confirmé que c’est là une auteur à suivre.

Abele portrait

Inga Abele, Les cerfs noirs (Tumšie brieži, 2000/2005). Trad. du letton par Gita Grinberga et Henri Menantaud. Éditions théâtrales, 2008.