Après l’URSS – retour en livres sur 15 * 30 années d’indépendances (2)

Comme je l’évoquais hier dans mon billet de présentation, voici un voyage par les livres dans l’espace de l’ex-URSS.  Pour chaque pays, une ligne de présentation, et deux ou trois livres que j’ai lus (le lien vers ma chronique est dans le titre du livre), que je vais bientôt lire (j’ajouterai le lien), que j’aimerais lire (je mets le lien vers l’éditeur), ou que j’aimerais lire mais qui sont vraiment difficiles d’accès (pas de lien). S’il y un petit accent récurrent sur le contexte historique qu’aborde une bonne partie de ces livres, c’est davantage représentatif de mon intérêt personnel ainsi que de certains choix du marché de la traduction, que d’une obsession des auteurs et autrices de ces pays pour l’histoire avec un grand H.

C’est parti ?

Lituanie

Annexée par l’URSS en 1940 (comme la Lettonie et l’Estonie), la Lituanie est la première des républiques socialistes à déclarer son indépendance de l’URSS, le 11 mars 1990.

>>> Vilnius Poker, de Ričardas Gavelis : « violente ode à la liberté[, s]a publication fit l’effet d’une bombe et fut la catharsis de tout un peuple étouffé par les non-dits de l’occupation soviétique » (Monsieur Toussaint Louverture).

>>> Haïkus de Sibérie, de Jurga Vilé (illustrations : Lina Itagaki), « un roman graphique mêlant narration, collages et haïkus » pour raconter par la voix d’un enfant la Lituanie et la déportation en Sibérie durant la Seconde Guerre mondiale (Editions Sarbacane).

>>> La saga de Youza, de Youozas Baltouchis, le XXè siècle lituanien raconté depuis le pas de porte d’un quasi-ermite vivant au rythme de la nature.


Géorgie

Après ce premier pays balte, c’est dans le Caucase qu’est déclarée la deuxième indépendance, celle de la Géorgie, le 9 avril 1991.

>>> Le malheur, de David Kldiachvili. La Géorgie devient une république socialiste soviétique dès 1921, et est incorporée dans l’URSS l’année suivante. Cette courte pièce de théâtre évoque la vie rurale du début du XXe siècle. J’ai prolongé ma chronique d’une promenade culturelle dans le début du XXe siècle géorgien.

>>> Ténèbres sacrées, de Levan Berdzenichvili, « sans doute le seul livre sur le Goulag qu’il est impossible de lire sans éclater de rire », disent les éditions Noir sur Blanc qui publient le livre le 10 février 2022.

>>> The Pear Field, de Nana Ekvtimishvili. Tbilissi, années 1990, des enfants d’un orphelinat se battent pour vivre. A paraitre en français chez Noir sur Blanc en 2023.


Estonie

A l’été 1991, alors qu’en Crimée et à Moscou se déroule le coup d’état contre Gorbatchev, les mouvements vers l’indépendance s’accélèrent. Le 20 août 1991, l’Estonie déclare à son tour son indépendance. Elle conserve une importante minorité russe.

>>> Le fou du Tzar, de Jaan Kross. Un beau roman historique qui fait revivre une province d’Estonie au XIXe siècle, lorsqu’elle faisait – déjà – partie de l’empire russe.

>>> La beauté de l’histoire, de Viivi Luik. « Aux marges de l’Union soviétique des années 60, dans les pays Baltes, une jeune femme choisit de rester derrière le rideau qui cache les terres promises. » (extrait d’une belle recension dans Le Temps).

>>> Le voyage de Hanumân, d’Andreï Ivanov. L’écrivain russophone s’est inspiré de sa propre expérience pour « raconte[r] l’exil de deux paumés [l’Estonien Johann et l’Indien Hanumân] au Danemark, et leur vie quotidienne dans un camp de réfugiés » (Le Tripode).


Lettonie

Le 21 août 1991, la Lettonie adopte la loi constitutionnelle ré-établissant de facto sa souveraineté, un an et demi après le vote du Conseil Suprême d’Estonie, le 4 mai 1990, pour le rétablissement de l’indépendance.

>>> A l’ombre de la Butte-aux-Coqs, d’Osvalds Zebris : Riga, début du XXe siècle. Rūdolfs, un homme déchiré quant à son rôle dans la petite et la grande Histoire.

>>> Petit déjeuner à minuit est la chronique – tragique, absurde, grotesque – de la déportation en URSS de l’auteur Valentīns Jākobsons, de 1941 à 1955. Editions du Cygne.

>>> Metal, de Jānis Joņevs : « Dans une Lettonie en transition après l’effondrement de l’Union soviétique, une jeunesse aventureuse s’enflamme pour la culture alternative et le rock metal » (Gaïa).


Ukraine

Le 24 août 1991, la Rada – le Conseil suprême d’Ukraine – déclare à son tour l’indépendance, plus d’un an après avoir déclaré sa souveraineté. Le 1 décembre 1991, la population ukrainienne le confirme avec un référendum : 92,3% des participants se prononcent pour l’indépendance du pays.

>>> Explorations sur le terrain du sexe ukrainien, d’Oksana Zaboujko : « La relation passionnelle que partagent un peintre ukrainien et la narratrice constitue une métaphore de l’Ukraine du XXIe siècle » dans ce roman traduit de l’ukrainien chez Intervalles.

>>> Le pingouin, d’Andreï Kourkov. Premier roman de cet auteur russophone, ce « tableau impitoyable de l’ex-Union soviétique » est aussi le premier d’une longue série à être traduit en français (Liana Levi).

 >>> Pour une nouvelle génération d’écrivains, c’est la guerre de cette dernière décennie avec la Russie qui fournit le matériau de leur œuvre. C’est le cas pour deux autrices qui ne sont pas traduites en français : Haska Shyyan, que j’avais présentée lorsqu’elle avait reçu avec За спиною (« Derrière le dos ») le prix de littérature de l’Union européenne, pour l’Ukraine en 2019 ; et l’historienne Olesya Khromeychuk dont A Loss. The Story of a Dead Soldier Told by his Sister (Columbia University Press) reprend les formes de l’essai et de l’autobiographie pour évoquer les dimensions personnelles et féminines d’un conflit qui s’éternise.


Biélorussie

20 août, 21 août, 24 août… puis 25 août 1991 : ce jour-là, c’est au tour de la Biélorussie de s’ajouter à la liste des pays ayant déclaré leur indépendance.

>>> Svetlana Alexievitch, Sacha Filipenko, Alhierd Baharevič, Artur Klinau, Pavel Priajko, Hanna Krasnapiorka… j’avais consacré tout un article l’année dernière à une promenade dans la littérature (en russe et en biélorussien) traduite en français. Le plus simple est d’aller y jeter un coup d’œil : c’est sur ce lien.


Moldavie

Deux jours après la Biélorussie, la Moldavie : nouvelle déclaration d’indépendance (le 27 août 1991), pour un nouveau cas particulier de trajectoire pré- et post-URSS. Conglomérat de deux provinces ballotées aux XIXe et XXe siècles entre la Roumanie, l’empire russe et la république socialiste soviétique d’Ukraine, la république socialiste soviétique moldave est formée en 1940. Lorsqu’elle déclare son indépendance en 1991, la nouvelle république de Moldavie est déjà en train de perdre le contrôle de la province de Transnistrie, un état qui n’a jamais été reconnu par la communauté internationale.

>>> Le jardin de verre, de Tatiana Ţîbuleac : d’expression roumaine, l’auteure revient dans ce roman sur la vie d’une petite orpheline de Chişinău, la capitale, dans les années 1980 et 1990. En arrière-plan, la question des langues, l’héroïne grandissant entre moldave et russe, alphabet cyrillique et alphabet latin.

>>> Des mille et une façons de quitter la Moldavie, de Vladimir Lortchenkov. Ce roman loufoque, traduit du russe, met en scène une poignée de personnages prêts à tout pour accéder enfin à une vie prospère, loin de la terre pauvre et boueuse, du chômage et de la corruption de leur pays.


Azerbaïdjan

Le 30 août 1991, l’Azerbaïdjan déclare son indépendance, renouant avec l’expérience républicaine de 1918, interrompue par l’arrivée des troupes soviétiques en 1920. De part et d’autre de cette déclaration de 1991, les tensions ethniques entre Azerbaïdjanais et Arméniens flambent déjà.

>>> Leyli et Medjnun (1908), de Uzeir Hadjibeyov, « retrace l’histoire d’un amour tragique entre deux jeunes gens, sorte de Roméo et Juliette du monde oriental » inspiré d’un poème du même nom du XVIe siècle. Publié aux éditions L’Espace d’un instant dans un volume qui comprend également Köroghlu, opéra inspiré d’une légende épique du XVIe siècle.

>>> Ali et Nino, de Kurban Said, est parfois présenté comme « le » roman de l’Azerbaïdjan, parfois aussi comme « le » roman du Caucase, et plus généralement comme la version régionale de Roméo et Juliette à l’époque de la première indépendance. L’auteur et le livre (Libretto) ont tous deux une histoire curieuse : deux billets à venir à leur sujet.

>>> Jours Caucasiens, de Banine. Publié à Paris en 1945, ce roman revient sur l’enfance dorée de l’auteure à Bakou, de 1905 à son départ définitif de l’Azerbaïdjan vingt ans plus tard.


Kirghizstan

Dernière république socialiste soviétique à déclarer sa souveraineté, en novembre 1991, le Kirghizstan est avec l’Ouzbékistan la première des républiques d’Asie centrale à déclarer son indépendance, le 31 août 1991.

>>> Je n’évoque ici que le dernier des livres de l’écrivain emblématique du Kirghizstan soviétique, Tchinguiz Aïtmatov : Le léopard des neiges – « Les destins croisés d’un léopard des neiges banni de son clan et d’un journaliste indépendant qui ne se reconnaît pas dans la nouvelle vie, dominée par le marché et les oligarques » (Le temps des cerises).


Ouzbékistan

Depuis la déclaration d’indépendance du 31 août 1991, le 1 septembre est célébré comme fête de l’indépendance. Après le décès en 2016 de son dernier dirigeant soviétique et premier dirigeant post-soviétique, Islam Karimov, le pays s’ouvre au monde et joue notamment sur un héritage culturel impressionnant. Une illustration : le tout nouvel aéroport de Samarcande, en forme de…

>>> L’écrivain Hamid Ismaïlov est expulsé d’Ouzbékistan peu après la déclaration d’indépendance du pays. En français, ses Contes du chemin de fer sont traduits du russe (Sabine Wespieser Editeur) ; en anglais, son merveilleux roman The Devil’s Dance est traduit de l’ouzbek (Tilted Axis Press). Dans les deux cas : billets à venir.

La revue Jentayu me signale également que l’on retrouve deux textes de Hamid Ismaïlov dans la revue : dans le numéro 5 (un extrait de son roman ‘Manaschi’, accompagné d’un entretien) et dans le numéro 9 (un extrait de son roman ‘The Devil’s Dance’, là encore avec un entretien).

>>> La revue Jentayu – Nouvelles Voix d’Asie a publié en français un entretien avec l’auteure Vika Osadtchenko sur les littératures de langue ouzbèke et de langue russe en Ouzbékistan, et un autre entretien avec l’auteur d’expression russe Yevguéni Abdoullaïev sur Tachkent et la littérature d’Ouzbékistan (ces entretiens en accès libre sur le site s’accompagnent aussi de textes de ces deux auteurs, traduits en français et disponibles dans les pages de la revue papier ou ebook).


Tadjikistan

Le Tadjikistan est peut-être le pays qui me force le plus à reconnaitre que c’est une erreur de vouloir répliquer partout la formule « un pays – une (ou deux) langues – une ou deux œuvres de fiction ». Par ailleurs, que sais-je du pays ? Pas grand-chose. Une situation géographique qui le rapproche autant des frontières de l’Afghanistan et du Xinjiang chinois que de l’Ouzbékistan et du Kirghizstan ; le partage entre ces deux derniers pays et le Tadjikistan d’un territoire – la vallée de Ferghana – contesté et à forte minorité ouzbèke dans la partie tadjike ; un territoire montagneux et pourtant lieu de passage multiséculaire ; une langue indo-iranienne qui la distingue de ses voisins turcophones ; un pays à l’islamisme enraciné mais sous contrôle du régime autoritaire…  un pays, d’ailleurs, qui proclame son indépendance de l’URSS le 9 septembre 1991.

>>> Parmi les quelques noms que l’on retrouve par-ci par-là, celui de Sadriddin Aini, né bien avant l’émergence du Tadjikistan comme état (soviétique ou autre), ou d’ailleurs de l’Ouzbékistan (il nait en 1878 sur le territoire de l’actuel Ouzbékistan). Cet article en anglais le replace dans son contexte : recevant une éducation musulmane traditionnelle dans l’alphabet arabo-persan, il se tourne d’abord vers la poésie puis, ayant rejoint très tôt le mouvement révolutionnaire, il finit par s’inscrire dans le courant du réalisme socialiste. Jusqu’à son décès en 1954, il est l’une des principales personnalités de la vie culturelle et scientifique du Tadjikistan au sein de l’URSS. Par ses publications, il promeut un développement tadjike de la littérature (qui passe par ailleurs par plusieurs alphabets successifs – arabe, puis latin à partir de 1928, puis cyrillique à partir de 1940 ; après la chute de l’URSS, le Tadjikistan réintroduit l’alphabet arabo-persan). De Sadriddin Aini, il existe deux livres en français : Boukhara (texte autobiographique sur la période des émirs de Boukhara, publié par Gallimard en 1956 – c’est le deuxième volume de la collection « Littérature soviétique » dirigée par Aragon), et La mort de l’usurier, un recueil de nouvelles publié l’année suivante par Les Editeurs Réunis (une maison appartenant au PCF).

>>> Plus récent, et plus facile d’accès, Zahhâk, le roi serpent, de Vladimir Medvedev : « Tadjikistan, années 1990. Au lendemain de l’effondrement de l’URSS, la guerre civile plonge le pays dans le chaos (…) Sept narrateurs prennent tour à tour la parole. Tous sont forcés de remettre en question leur univers dans cette période de bouleversements » (Editions Noir sur Blanc).


Arménie

Le 23 septembre 1991, c’est au tour du Conseil suprême de la RSS d’Arménie de déclarer l’indépendance du pays, deux jours après un référendum sur l’indépendance et un peu plus d’un an après une déclaration du parlement allant dans le même sens. Voici trois livres très différents pour un pays, un peuple et une histoire aux multiples facettes.

>>> L’Enchaîné (1918), de Levon Shant, un « jeu théâtral du Moyen Age arménien » avec en son centre la ville fortifiée d’Ani ; une traduction de l’arménien publiée aux éditions L’Espace d’un instant.

>>> Et du ciel tombèrent trois pommes, de Narinai Abgaryan, auteure d’origine arménienne et traduite du russe. « Le point de départ de ce roman sincère et délicat est un village situé au sommet des montagnes arméniennes », mais le roman semble difficile à trouver en français, et n’apparait plus au catalogue de la maison d’édition Macha qui l’a publié en 2016.

>>> Le livre des chuchotements, de Varujan Vosganian : un auteur contemporain dont la famille s’est établie en Roumanie après le génocide arménien. Traduit du roumain, ce roman fourmillant fait s’entrecroiser l’histoire des Arméniens et celle de la Roumanie au XXe siècle.


Turkménistan

Le Turkménistan est parmi les derniers à déclarer son indépendance, le 27 octobre 1991, après une série d’étapes similaires à celle de l’Arménie. Il est aussi l’illustration par excellence de la nécessité de dissocier chute de l’URSS, indépendance et démocratisation : le Turkménistan est l’un des pays les plus fermés au monde malgré un degré d’assouplissement au cours des quinze dernières années. Comment faire vivre une littérature dans un pays où la liberté de penser est sévèrement réprimée ?

>>> L’écrivain et opposant Ak Welsapar fournit un élément de réponse par sa trajectoire personnelle d’exil : en Russie dès 1993, puis en Suède depuis 1994. La revue Jentayu – Nouvelles Voix d’Asie lui a consacré un entretien en français (en accès libre sur le site, et accompagné d’un texte de l’auteur, traduit en français et disponible dans les pages de la revue papier ou ebook). Il écrit en turkmène, en russe et en suédois ; et trois de ses livres sont traduits en anglais, par exemple The Tale of Aypi, qui retrace l’histoire d’un groupe de pêcheurs menacé de perdre leur village ancestral sur les bords de la mer Caspienne (Glagoslav Publications).


Kazakhstan

Un pays immense. Une population ethniquement très variée et dominée par une importante minorité russophone. La quatrième puissance nucléaire de l’URSS. Le Kazakhstan est, 1990-1991, la république socialiste soviétique dont les dirigeants voient avec le moins d’enthousiasme la dislocation de l’URSS, et est la dernière à adopter une déclaration d’indépendance, le 16 décembre 1991. Son dirigeant d’alors devient le premier dirigeant du Kazakhstan indépendant. Quelques jours après cette déclaration d’indépendance, le Kazakhstan reçoit dans sa capitale les dirigeants des républiques slaves et d’Asie centrale. Ils y adoptent la déclaration d’Alma-Ata, élargissant à huit nouveaux états de l’ex-URSS les accords de Belovej (ou Minsk) mettant fin à l’existence de l’URSS comme sujet du droit international, et lui donnant une sorte de successeur, la Communauté des Etats Indépendants.

>>> En fouillant dans la collection « Littératures soviétiques » que j’ai mentionnée pour le Tadjikistan, j’ai trouvé deux autres titres traduits ou adaptés du kazakh (avec l’aide du russe) : La jeunesse d’Abaï, de Moukhtar Aouezov (« Il y a cent ans, en pleine Asie Centrale, la vie nomade des Kazakhs, dans la société de clans où règne encore la polygamie. Un enfant qui sera un grand poète, dans le milieu féroce des siens, s’éveille à l’amour, aux sentiments humains… », Gallimard) et Les cendres de l’été, d’Abdéjamil Nourpéissov (premier volume d’une « trilogie qui peint la vie des peuples des bords de la mer d’Aral de 1914 à la guerre civile », Gallimard).

>>> Le péché de Cholpane, de Magzhan Zhumabayev (1893 – 1938), une nouvelle sur la vie et la relation à la maternité d’une jeune femme nouvellement mariée, est accessible en français dans son intégralité sur le site des éditions Kapaz.


… et la Russie ?

Des quinze nouveaux Etats de l’ex-URSS, il ne me reste plus qu’à aborder le plus central, et le plus difficile. Comment séparer la Russie de l’URSS ? C’était – avec la question de la nature de l’URSS – l’enjeu majeur du conflit qui oppose Gorbatchev et Eltsine, surtout à partir de lélection de ce dernier, par le parlement de la RSS russe, au poste de président de la République de Russie, en mai 1990 – une légitimité électorale que n’a pas Gorbatchev et qui sera un argument de poids pour Eltsine au cours des mois suivants.

Et que dire de sa littérature ? Avant, durant et après l’URSS, c’est certainement celle qui est la plus connue et la mieux traduite en français. Est-ce que ça a du sens d’en faire un florilège en trois livres ? En dix livres ?

A priori non, mais je me lance quand même : d’Andreï Platonov, Tchevengour, roman – dès son écriture en 1929 – des revers sombres de « l’utopie » communiste (Robert Laffont) ; de Vassili Choukchine (1929-1974), un auteur présenté « comme le plus important des dereventchikis, ces écrivains russes qui donnent du terroir une vision forte, parfois empreinte de fantastique », Post-Scriptum et autres nouvelles (L’Instant Même) ; de Viktor Pélévine, Homo Zapiens (Génération « P »), un roman psychédélique et quasi-contemporain sur la Russie des années 1990 (Seuil).


Pour terminer…

Une URSS, 15 Etats nouvellement indépendants… et une explosion de territoires qui réclament à leur tour l’autonomie, l’indépendance, la souveraineté, un statut spécial…

Je n’en cite qu’un, l’Abkhazie, nichée entre la Géorgie, la Russie et la mer Noire, et je le cite seulement pour pouvoir parler de ce regard curieux, irrévérent, ironique sur l’Abkhazie d’avant et pendant l’URSS, que porte un auteur d’expression russe sur sa région d’origine : il s’agit de Sandro de Tchéguem, de Fazil Iskander.

C’est ma dernière mention pour aujourd’hui du fait qu’il s’agit là encore d’un billet à venir !

Je mets fin ici à ce long périple dans une région immense et diverse à tant de titres.

Dites-moi s’il vous a donné des idées ou rappelé des souvenirs !


Nouvelles parutions : un dernier tour d’horizon pour 2020

Avec :

1

Un article. C’est dans le dernier numéro des Cahiers Lituaniens : un aperçu par Marielle Vitureau de l’histoire de la traduction en français de La saga de Youza, de Youozas Baltouchis d’un des romans lituaniens les mieux connus et aimés à l’étranger (à juste titre. J’ai gardé un excellent souvenir de ce roman chroniqué ici). Pour retrouver le sommaire des Cahiers Lituaniens, c’est sur ce lien, et l’article de Marielle Vitureau, directement sur ce lien.

2

Deux numéros. Ce sont ceux de la revue Po&sie, qui portent le titre « Europe, centrale ». Sous la houlette de Guillaume Métayer, sont rassemblés des textes inédits, principalement contemporains (mais avec quelques exceptions : Kafka fait une apparition). Un extrait de l’introduction : « Nous constatons que la poésie centre-européenne est d’une vitalité exceptionnelle, et pourtant nous n’en avons presque pas trace. » Feuilletant le numéro 170, j’y trouve plusieurs poèmes d’Olja Savičević Ivančević (dont j’avais présenté le roman Adios cow-boy ici), une présentation par Cécile Kovacshazy du poète rom Ilija Jovanovič et des sujets qui parcourent son œuvre (l’exil, la stigmatisation, la pauvreté, l’Holocauste), cinq poètes polonais contemporains, d’autres tout droit arrivés des îles adriatiques… Pour retrouver le numéro 170, c’est par ici, et pour le numéro 171, par-là, et si c’est une table-ronde de présentation de ces numéros qui vous intéresse, il y en a une ici.

3

Trois livres (dont deux parus en novembre). Il s’agit de :

Les secrets, d’Andrus Kivirähk (l’auteur de L’Homme qui savait la langue des serpents), « une histoire joyeuse, tendre et drôle, pour la famille » dans laquelle l’auteur, « avec son humour et son imagination caractéristiques, (…) nous ramène au pays de notre enfance et à ses rêves éveillés », dit l’éditeur Le Tripode. Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier et illustré par Clara Audureau (paru le 5 novembre).

Tous nos corps, de Géorgui Gospodinov, « recueil d’une centaine de microfictions environnementales » dans lequel « le corps du narrateur se fond avec le corps social, le corps animal, le corps floral, sur un ton a la fois tendre et drôle, humoristique et méditatif », dit l’éditeur Intervalles. Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov (paru le 20 novembre). Une chronique à retrouver sur ce lien.

La convocation, de Herta Müller : « Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants », dit l’éditeur Gallimard. Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira (paru le 3 décembre).

8

C’est mon dernier article sur les nouvelles publications de cette année. Vous avez peut-être raté un épisode ? Je vous récapitule ici mes huit précédents articles sur les nouvelles publications 2020 (avec liens vers les livres déjà chroniqués).

En janvier : un polar polonais, un roman historique lituanien et une fresque historique roumaine.

Également en janvier : deux petits textes tchèques.

En février : un écrivain bosniaque francophone, un écrivain polonais exilé, un roman-témoignage tchèque, un (autre) polar polonais, un Vagabondage hongrois, un dissident polonais, des Journaux de Kafka, et un voyage anglo-bulgare à la Lisière.

Tout début mars : une enfance moldave, des vies polonaises, une fuite slovène en Europe centrale, une coiffeuse slovène, un rockabilly croate, un écrivain tchèque vu par un autre écrivain tchèque, une BD médiévale fantastique, une autobiographie ukrainienne en images, et un morceau de ciel franco-lituanien.

En juin, des affaires personnelles polonaises, une collection albanaise, un voyage ukrainien entre trois capitales, un autre (tchèque) au temps du changement climatique, une mission auprès d’un prince de Roumanie, et une autobiographie romanesque de la Lituanie de la première moitié du XIXe siècle.

Fin août : un roman roumain à travers un siècle et deux continents, un roman d’apprentissage croate, une révolution aux accents lettons, quatre destins franco-yougoslaves, des récits tchèques, un bal de porcs slovaques.

Fin septembre : une prix Nobel polonaise, des évasions de guerre polonaises, un recueil yiddish, une ville aux acacias et un vagabond du Danube, tous deux roumains

Et enfin, en novembre : deux offrandes croates, un monologue slovaque, un voyage franco-roumain dans les Balkans, un thriller ésotérique en Transylvanie, un étrange cas de BD tchèque, une exclave russe en images, et des promenades dans la campagne serbe d’antan.

50 (+/-)

Au total une bonne cinquantaine de titres recensés cette année, principalement de fiction, et parmi lesquels 11 traduits du polonais, 7 du tchèque, 6 du roumain, 4 du croate, deux chacun du slovaque, du slovène et du lituanien, et un chacun du lituanien, du bosniaque, du hongrois, du yiddish, de l’albanais, du russe (Ukraine), du serbe et du letton, ainsi qu’un autre traduit de l’anglais, un de l’allemand et sept écrits en français.

J’ai hâte de voir ce que nous réserve l’année prochaine!


Nouvelles publications (2) : les livres de mai-juin

Après le coup d’œil d’hier sur les publications de mars, voici quelques titres parus ces dernières semaines ou prévus en juin (sauf indication contraire, les liens mènent vers les sites des maisons d’édition) : Lire la suite »


Et les enfants dans tout ça ? La nature en Lituanie

Mon troisième et dernier arrêt dans les pays baltes, pour ma série consacrée aux albums pour enfants venant d’Europe du centre et de l’Est, est en Lituanie. Et encore, peut-on parler d’arrêt, quand l’un des deux albums que je vais présenter aujourd’hui est réalisé par une suédoise établie en Lituanie, et l’autre par une lituanienne établie en France ? Voici donc Qu’est-ce qu’un fleuve ?, et Neige.

Qu’est-ce qu’un fleuve ?

Présentation de l’éditeur :

Mais qu’est-ce qu’un fleuve ?
Combien y en a-t-il sur la planète ?
D’où viennent-ils, quel âge ont-ils et pourquoi sont-ils si précieux ? Sources de vie, d’exploration et même d’énergie, les fleuves fascinent les hommes, qu’ils soient explorateurs, historiens, artistes, chercheurs ou simples promeneurs.
En effet, que ferait-on sans eux ?

Ecrit et illustré par Monika Vaicenavičienė, traduit du suédois par Catherine Renaud. Editions Cambourakis, 2019. A partir de 5-6 ans.

Une présentation aussi sur France Bleu à écouter ici.

***

Neige

Présentation de l’éditeur :

Quelques taches de lumière scintillent sur les collines enneigées. La tempête a effacé mes pas… Comment retrouver mon terrier ?
La neige craque. De petits museaux apparaissent ça et là. Et puis, plus un bruit. La forêt semble endormie.

Album pop-up réalisé par Elena Selena. Gallimard jeunesse, 2019. A partir de 4 ans.


EUPL 2019 : Trois romans lituaniens et une lauréate, Daina Opolskaitė

Je présentais hier et avant-hier les lauréates hongroise et ukrainienne du Prix de littérature de l’Union européenne (EUPL). Comme la Hongrie, la Lituanie participait pour la quatrième fois : après les trois lauréates en 2009 (Laura Sintija Černiauskaitė pour son roman « Respirer dans le marbre »), en 2012 (Giedra Radvilavičiūtė pour son recueil de nouvelles « Ce soir je vais dormir du côté du mur ») et en 2015 (Undinė Radzevičiūtė pour son roman « Poissons et dragons »), c’est à nouveau à une auteure, Daina Opolskaitė, qu’est décerné cette année le prix.

Née en 1979 à Vilkaviškis au sud-ouest de la Lituanie, Daina Opolskaitė a fait des études de philologie et enseigne actuellement dans un lycée de sa ville natale. Auteure d’une trentaine de nouvelles, essais et recensions, Opolskaitė s’est vu décerner le prix de l’Union des Ecrivains de Lituanie en 2000 pour son premier livre (Drožlės), le prix de la Littérature pour Enfants en 2016 (elle est également l’auteur de romans pour adolescents), et son roman Ir vienąkart, Riči a été nommé Livre de l’année en 2017. Son recueil de nouvelles Dienų piramidės a été publié à Vilnius chez Tyto alba en 2019.

Deux autres romans étaient en compétition pour ce prix 2019 en Lituanie : Ši mtmečių melancholija de Mindaugas Jonas Urbonas (Vilnius : Lietuvos rašytojų sąjungos leidykla, 2017) et Stasys Šaltoka : vieneri metai de Gabija Grušaitė (Vilnius : LAPAS, 2017).

La philosophe, musicologue et activiste Daiva Tamošaitytė, présidente du jury lituanien pour le Prix de Littérature de l’Union européenne (auquel prenait également part la traductrice française Marielle Vitureau), a répondu à mes questions. Lire la suite »


Le cru 2019 du Prix de Littérature de l’Union européenne, trois questions par trois questions

J’ai eu l’occasion récemment de vous parler du Prix de Littérature de l’Union européenne, ce prix qui vise à mettre en lumière la création littéraire actuelle des pays membres de l’Union européenne, et à encourager les traductions entre les langues des pays membres.

Je vous avais par exemple listé les différents romans d’Europe centrale et orientale lauréats du prix et traduits en français ; je vous avais présenté Edina Szvoren, lauréate hongroise en 2015 ; et j’étais revenue sur les échanges qu’avaient eu plusieurs lauréat.e.s du prix lors du Festival International du Livre de Budapest l’année dernière.

Les lauréats et lauréates du Prix 2019 ont été annoncés tout récemment (pour la France : Au grand lavoir, de Sophie Daull, dont l’éditeur Philippe Rey donne une présentation plus qu’intrigante), et j’aimerais vous présenter ceux de « l’Est » de l’Union européenne. Mais comment parler de livres et d’auteurs qui n’ont – pratiquement par définition – pas encore été traduits, que ce soit en français ou dans d’autres langues ?

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Je me suis donc tournée vers les présidents et présidentes de chacun des jurys nationaux, pour leur poser les mêmes trois questions sur les romans présélectionnés, sur les romans primés, et sur le prix lui-même.

Leurs réponses sont à découvrir à partir de demain !


Youozas Baltouchis – La saga de Youza

41EX9gSZlIL._Des livres qui entreprennent de raconter l’histoire d’un pays au travers de la vie d’un personnage ou d’une famille, sur plusieurs dizaines d’années voire quelques siècles, il y en a beaucoup, surtout dans des pays à l’histoire toute en bouleversements tels que ceux d’Europe de l’Est. Si c’est réussi, si le pont entre Histoire et histoire se fait sans avoir trop l’air de donner des leçons ou de faire de la propagande, si les personnages sont assez bien mis en chair pour ne pas donner l’impression qu’ils sont juste un prétexte, si le rythme du passage des années et des événements est bien mtrisé, et si le style est au rendez-vous, alors c’est un genre que j’aime beaucoup.

Ça fait beaucoup de « si » et pouvoir tous les aligner n’est pas toujours gagné d’avance, j’en avais eu la preuve avec Le Livre des Pères du Hongrois Miklós Vámos, qui m’avait assez déçue. Avec La saga de Youza, du Lituanien Youozas Baltouchis, c’est tout le contraire : un livre tout simple, sans artifices de style ou de construction, mais avec une belle description d’un monde en plein changement, au travers d’un éventail restreint de personnages bien brossés.

Le principal, c’est Youza, simple paysan quelque part dans la campagne lituanienne du début du XXè siècle. Parce que la belle Vintsiouné lui a préféré le riche Stonkous, il quitte la ferme familiale et part s’installer, seul, sur les berges du Kaïralabé pour y vivre loin du monde. Pour les autres au village, c’est de la folie, personne ne s’est jamais installé sur ce grand marécage isolé et plein de dangers, et surtout pas seul. De plus, la nature y est avare de ses dons, la végétation est là pour le prouver.

Il arrivait assez souvent à Youza de se perdre dans de longues rêveries. Le matin surtout. Il s’arrêtait au milieu de mottes moutonneuses de sphaignes entre les bouleaux éplorés et rachitiques, et regardait ceux-ci longuement. Ils avaient bien des raisons de pleurer, ces pauvres bouleaux. Depuis des dizaines d’années, ils plongeaient leurs racines dans ces mottes de mousse, y cherchant leur nourriture sans rien trouver. Que pouvaient leur donner des mottes de mousses ou des flottis de lentilles d’eau ? Aussi n’avaient-ils pu ni grandir ni se ramifier, comme tous les arbres sont censés le faire ; ils avaient seulement réussi à rester debout, agitant leurs feuilles chétives et faisant craquer leurs fourches desséchées.

Mais Youza persiste et n’épargne pas ses forces : au fil des migrations des oiseaux, du gel et du dégel, il construit la maison, l’écurie, le puits, les bains, plante le potager, le verger, le champ de lin, installe la ruche, finissant par vivre presque confortablement malgré le souvenir de Vintsiouné qui le taraude. Personnage taciturne par nature, « des mots pour rien » est sa réponse la plus fréquente à ceux qui tentent de le faire changer d’avis, et même si son frère lui manque parfois, il ne sort que très rarement de son marécage durant le demi-siècle qu’il y vit.

Un quasi-ermite, voilà qui fait un drôle de témoin de l’Histoire qui suit son cours en parallèle, mais j’ai justement aimé le choix de Baltouchis de raconter le XXè siècle lituanien depuis le pas de porte de Youza plutôt que de le faire aller au cœur des événements.

Tout commence lorsque Youza, ayant repéré l’emplacement idéal pour creuser son puits, tombe sur des os humains. Aux habits de drap gris, il reconnaît un soldat russe, pour qui il fabrique un cercueil. Mais en sortant les os, voilà qu’apparaissent des habits en drap bleu foncé : un Russe du tsar et un Allemand du kaiser, tombés plusieurs années auparavant juste là où il s’est installé.

d’où sortaient donc ces deux-là ? Qui les avait descendus ? Qui les avait enterrés sur la butte avec cinq fusils ? Pas avec deux fusils, mais avec cinq, alors qu’il n’y avait que deux soldats. Mais peut-être qu’ils n’étaient pas deux ? Peut-être que des ossements, il y en avait dans la terre autant que de fusils ? Qu’il suffirait de creuser… Mais puisqu’il en était ainsi, puisqu’il en était vraiment ainsi, peut-être était-ce une illusion de croire que tous passaient à coté du Kaïrabalé, et personne à travers ? Par conséquent, était-il si seul que ça, Youza, sur son Kaïrabalé ?

Youza se sentit subitement si inquiet qu’il lui arriva dès lors de se lever la nuit. 

Les autres marques du passage du temps sont bien plus vivantes, que ce soit son frère Adomas qui lui rend visite pour lui conter ses déboires (le remembrement des terres sous les bolchéviques, les goûts changeants des Anglais pour les cochons engraissés en Lituanie), ou d’autres pour des raisons encore plus graves. Stonkous, le fils de koulaks qui échappe à la déportation et devient fervent fasciste ; Adomélis le bolchévique de première heure ; Konèle le taillandier, poursuivi avec femme et filles parce que juif : tous trouvent un refuge plus ou moins heureux dans les diverses cachettes aménagées dans la métairie de Youza.

Au travers de ces individus, ce sont des groupes entiers de la société locale et leur destin durant les années de guerre et de communisme qui sont représentés, de manière simplifiée mais très parlante. Youza, qui à chaque fois tombe des nues en apprenant ce que les pourchassés lui décrivent de chaque nouveau pouvoir qui s’installe, agit par simple humanité, sans se soucier de l’appartenance politique de l’un ou de l’autre (Baltouchis réserve quand même le plus mauvais rôle au fils Stonkous, fasciste tour à tour implorant et vicieusement violent, qui plus est fils l’arrogante Vintsiouné). Lui qui s’obstine à vivre en quasi-autarcie et à ne s’abaisser devant aucun pouvoir, sera finalement celui qui tirera le moins mal son épingle du jeu, et j’en ai fini par me demander si Youza, héros d’un livre paru alors que la Lituanie est encore l’une des Républiques socialistes soviétiques, n’est pas censé être une allégorie de ce que pourrait être la Lituanie si elle était libre et indépendante.

Mais Youza est avant tout son propre personnage, et La saga de Youza est aussi l’histoire émouvante d’un homme poursuivi jusqu’à la fin de sa vie par l’amour non partagé qu’il porte à Vintsiouné, amour que cet homme taciturne a du mal à admettre et formuler mais que Baltouchis se charge de décrire de manière pudique et vivante.

Youza ne la vit pas sortir. Il n’entendit pas non plus le claquement de la porte qui se refermait. Quand il revint à lui, il était toujours assis sur le banc où Vintsiouné lui avait ordonné de s’asseoir. Au dehors s’épaississaient les ténèbres de crépuscule et la pièce était emplir du parfum de Vintsiouné. De ce même parfum dont il s’était enivré lorsqu’il valsait avec elle au bord du lac, dans le bruissement des jeunes bouleaux, la tenant par la taille, elle, Vintsiouné. Elle fleurait alors la fraise mûre, et peut-être aussi une odeur âpre de bois-joli lézardant au soleil parmi les pins résineux, ou encore une senteur d’acore, dont les racines blanches baignaient dans l’eau des bords du lac. Non, personne d’autre au monde ne fleurait ce parfum-là. Elle seule. Seulement elle, Vintsiouné.

Difficile de réconcilier ces odeurs délicates d’un monde encore très régi par la nature, et la brutalité du métal des fusils et du cuir noir des vestes des activistes, mais Baltouchis les combine pour en faire un beau roman sur un homme qui s’attache à rester humain dans un monde qui l’est de moins en moins.

 220px-Juozas_Baltušis

Chercher des informations sur Youozas Baltouchis sur internet ne donne pas grand chose de plus que ce qui est donné sur la quatrième de couverture du livre : né en 1909 à Riga, il commence à travailler tout jeune, comme berger. Engagé politique anti-hitlérien à Moscou, il est publié à partir de 1940.

Élargir la recherche à Juozas Baltušis fait apparaître que son vrai nom était Albertas Juozenas, qu’il est décédé en 1991 à Vilnius, qu’il a été primé à deux reprises en Lituanie pour ses romans (1957 et 1980) et que La saga de Youza est le seul de ses (apparemment nombreux) livres et pièces de théâtre a avoir été traduits en français. Cette traduction vaut au roman d’obtenir le Prix du Meilleur livre étranger en 1991, troisième d’une série de primés balto-russes après Le Fou du Tsar de l’Estonien Jaan Kross (1990) et La Maison Pouchkine d’Andreï Bitov (1989).

Dire, comme le fait la quatrième de couverture, que La saga de Youza a fait de Youozas Baltouchis l’écrivain le plus célèbre de son pays est dire beaucoup et pas grand chose à la fois, étant donné à quel point les auteurs baltes sont peu connus en général. Le roman, dans sa traduction très recherchée par Denise Yoccoz-Neugnot vaut certainement la peine d’être redécouvert, que ce soit dans l’édition Alinea ou celle reprise par Pocket (2001).

Youozas Baltouchis, La saga de Youza (Sakmé apie Juza, 1979). Trad. du lituanien et du russe par Denise Yoccoz-Neugnot. Alinea, 1990.

Avec ce billet je marque un nouvel ajout au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.