Eugen Uricaru – Le poids d’un ange

Troisième et dernier volet de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

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On pouvait difficilement trouver quelqu’un qui vous rappelât encore « le monde d’avant ». Et ceux qui s’en souvenaient étaient encore plus rares. Plus rares et plus entourés d’obscurité. Une obscurité venant de leur intérieur, qui les dissimulait, les rendait plus difficiles à trouver, même plus difficiles à remarquer.

Dans Le livre des nombres, on retrouvait un roman-dans-le-roman, dont l’objectif était de coucher par écrit le passé afin de ne pas l’oublier. Dans Comme si de rien n’était, l’écriture se présentait comme une manière d’appréhender une réalité individuelle et intime, dont la littérature officielle ne pouvait rendre compte. Dans ces deux livres, l’écriture est l’expression d’un besoin – universel – de préserver une version personnelle, mais juste, des faits, que le passage du temps ou les discours officiels de la Roumanie communiste auraient pu faire tomber aux oubliettes.

Dans Le poids d’un ange, il est à peine question d’écriture. Cependant la question de l’oubli, du passé, de la mémoire collective ou individuelle et de sa manipulation à des fins idéologiques ou politiques, est au cœur de ce roman complexe et déroutant. C’est aussi un regard intrigant, et teinté d’extraordinaire, sur un XXe siècle roumain et européen, à travers la vie d’un homme, Basarab Zapa.

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Florina Ilis – Le livre des nombres

Premier épisode de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

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Qui donc va se rappeler ce qui s’est passé dans le temps… ?!

Dans les tous derniers paragraphes du Livre des nombres, des voix d’hommes et de femmes, tour à tour « curieuse », « bien renseignée », « aiguë, mais prévenante » ou encore « chargée d’insinuations venimeuses », évoquent des noms de leur passé : la Zenobia, le Gherasim, l’instituteur Dima, Petre Barna et d’autres. Le cadre est celui d’une fête de village un jour d’août orageux, l’époque est quasi-contemporaine de la nôtre.

Le livre des nombres est celui de ces noms qu’évoquent ces voix désincarnées dans ces dernières pages ; il est le livre qui reconstruit et préserve la mémoire de deux familles sur plusieurs générations, tout au long du XXe siècle roumain. Lire la suite »


Varujan Vosganian – Le Livre des chuchotements

Samedi dernier, je vous ai proposé de vous joindre à moi pour rallier Trieste à partir d’Odessa, en quatre livres. Odessa, c’est le point de départ de ce trajet car c’est là que se terminait ma série sur la littérature de voyage, et Trieste le point d’arrivée parce que c’est là qu’habite l’auteur du dernier livre de voyage chroniqué. Je reconnais volontiers que le prétexte est vraiment très léger, et pourtant il y a un peu de logique dans la séquence de livres que je vous présente aujourd’hui et dans les prochains billets. Avec le premier, Le Livre de chuchotements, j’ai retrouvé cette idée de « lente décoloration qui ignorait les frontières » dont parlait Paolo Rumiz à propos des peuples dont la simple existence, tout au long de la frontière extérieure de l’Europe, défie les concepts d’états nations et de frontières. Après d’Odessa, nous voici maintenant en Roumanie, et en même temps, nous voici beaucoup plus loin.

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Cette histoire que nous appelons Le Livre des chuchotements n’est pas mon histoire. Elle a commencé bien avant l’époque de mon enfance, quand on parlait tout bas. Elle a commencé bien avant de devenir un livre. Et elle n’a pas commencé dans la ville de Focşani, celle de mon enfance, mais à Sivas, à Diarbekir, à Bitlis, à Adana et dans la région de Cilicie, à Van, à Trébizonde, dans tous les vilayets de l’Anatolie orientale, où naquirent les Arméniens de mon enfance et qui font partie des héros de ce livre.

De l’Espagne à la Russie et de la Norvège à la Grèce, des dizaines de milliers de Stolpersteine, petits pavés recouverts d’une plaque en laiton portant la mention « ici habitait » suivie d’un nom et de dates, commémorent les victimes du nazisme. Majoritairement juives, mais aussi issues des communautés Rom et Sinti, dissidentes, homosexuelles, handicapées, riches ou pauvres, illustres ou non, hommes ou femmes, ces personnes sont toutes commémorées selon le principe que nommer, c’est une manière de ne pas oublier.

Sous ses dehors de roman familial, écrit avec le langage et la liberté de structure d’une œuvre de fiction, c’est cette même démarche de mémoire qui anime Varujan Vosganian dans Le Livre des chuchotements. L’auteur y fait, ici et là, des parallèles avec l’histoire des Juifs européens du XXe siècle, mais l’histoire qu’il veut écrire pour la préserver est celle des Arméniens : une histoire qu’il raconte au plus près des individus qui l’ont vécue, à commencer par sa propre famille. Lire la suite »