Herta Müller – Tous les chats sautent à leur façon

Je reporte ma chronique encore incomplète de My life as a spy de Katherine Verdery afin d’arriver directement à la lecture commune d’aujourd’hui autour de Herta Müller : pour moi, Tous les chats sautent à leur façon.


Il y a un lien entre ces deux lectures car, comme l’explique Katherine Verdery dans son prologue, elle a emprunté à Herta Müller la notion de « doppelgänger », ce double (en l’occurrence, doté d’une identité d’espionne, de fauteuse de trouble) que lui crée la police politique, la Securitate, et qui finit par influer sur les actions, les choix et la « vraie » identité de Verdery (qui se considère, elle, comme une simple anthropologue venue étudier la Roumanie d’après-guerre).

Pour Herta Müller, née dans cette même Roumanie d’après-guerre, son identité d’adulte est elle aussi profondément marquée par son refus de se conformer et de coopérer avec le régime de Ceauşescu, mais sans l’issue de secours qu’a Verdery, qui peut toujours rentrer chez elle aux Etats Unis.

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Imre Kertész – Être sans destin

« Pourquoi, mon garçon, dis-tu à tout bout de champ « naturellement » à propos de choses qui ne le sont pas du tout ?! » Je lui dis : « Dans un camp de concentration, c’est naturel. » « Oui, oui, fait-il, là-bas, oui, mais… et là, il s’interrompt, hésite un peu, mais … comment dire, le camp de concentration lui-même n’est pas naturel ! » dit-il, semblant finalement trouver le mot juste, et je ne réponds rien, car je commence tout doucement à voir qu’il y a une ou deux choses dont on ne peut visiblement jamais discuter avec des étrangers, des ignorants, dans un certain sens des enfants, pour ainsi dire.

La traduction française d’Être sans destin a paru il y a presque 25 ans, en janvier 1998 : un petit volume assez épais, aux proportions inhabituelles sauf pour Actes Sud qui le publie. Plus tard, après la parution de Le refus et l’attribution du prix Nobel de littérature à Imre Kertész en 2002, il a été possible d’acheter ces deux volumes en un coffret réunissant une trilogie sur « l’absence de destin », dont Actes Sud avait déjà publié le Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, en 1995.

J’ai un souvenir très limité, mais assez précis, de cette parution de 1998, ou plutôt de l’accueil très enthousiaste qui lui a été réservé. C’est l’un de mes très rares souvenirs d’une actualité littéraire qui, je crois, me parvenait surtout par le Monde des livres mais à laquelle je ne prêtais pas beaucoup attention. J’avais donc un exemplaire d’Etre sans destin sous la main, mais à l’époque je ne l’ai pas lu. Je regrette de ne pas pouvoir comparer ce que j’aurais pu en penser alors, en tant qu’adolescente, et ma compréhension du livre aujourd’hui alors que je le lis pour la première fois.

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Elie Wiesel – La nuit

Mon père eut encore un râle – et ce fut mon nom : « Eliezer. » 

Je le voyais encore respirer, par saccades. Je ne bougeais pas. 

Lorsque je descendis après l’appel, je pus voir encore ses lèvres murmurer quelque chose dans un tremblement. Penché au-dessus de lui, je restai plus d’une heure à le contempler, à graver en moi son visage ensanglanté, sa tête fracassée.

Puis je dus aller me coucher. Je grimpai sur ma couchette, au-dessus de mon père qui vivait encore. C’était le 28 janvier 1945.

Elie Wiesel a dédié La nuit « à la mémoire de [s]es parents et de [s]a petite sœur, Tzipora ».

De cette petite fille, quelques images subsistent, de « ses cheveux blonds bien peignés », « de son manteau rouge sur ses bras », des dents qu’elle serre en portant « un sac trop lourd pour elle » – le sac dans lequel elle porte une part des possessions de la famille expulsée vers le ghetto, dernière étape avant la déportation. Face aux gendarmes qui distribuent des coups de matraque pour faire avancer la colonne de personnes de tous âges, « elle savait déjà qu’il ne servait à rien de se plaindre », écrit plus tard son grand frère.

Quelques jours plus tard, une autre colonne, et une dernière image, de Tzipora tenant la main de sa mère, qui caresse ses cheveux blonds, « comme pour la protéger ». La famille vient d’arriver à Birkenau, les hommes envoyés à gauche, les femmes à droite.

Et je ne savais point qu’en ce lieu, en cet instant, je quittais ma mère et Tzipora pour toujours.

Ainsi se termine la vie d’une petite fille de sept ans, dont le souvenir ne perdure peut-être que dans ces quelques lignes. La nuit paraît en français en 1958 alors qu’Elie Wiesel a juste trente ans et sa sœur est morte depuis déjà 14 ans.

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2022: un programme pour un mois, deux mois, une année

Un mois

Ce mois-ci, j’avais prévu de chroniquer une petite poignée de livres récents, revenant chacun à sa manière sur les aspects les plus sombres du milieu du XXe siècle. Et puis, il m’est venu à l’esprit que j’ai d’autres livres – moins récent, parfois assez confidentiels – qui complèteront très bien ces nouvelles lectures.

Alors, si tout va bien, mes chroniques de janvier arriveront par paires. L’atmosphère ne sera généralement pas très riante, elle sera même parfois franchement désespérante, mais il y aura quand même parfois un peu d’humour et de chaleur humaine.

[Edit : voici les titres :

– deux romans sur la seconde guerre mondiale : l’un bulgare (Les dévastés), l’autre hongrois (Jours glacés)

– deux récits marqués par les déportations sous Staline : l’un polonais (Accrochée à la vie), l’autre letton (Petit déjeuner à minuit)

– deux livres abordant avec une dose d’humour deux camps de travail très différent : l’un hongrois (Les beaux jours de l’enfer) et l’autre géorgien (Ténèbres sacrées)]

Deux mois

Puis, à partir du 27 janvier et jusqu’au 3 février, ce seront les lectures communes autour de l’Holocauste, avec un programme de lectures varié, mais qui assombrira encore un peu la tonalité des chroniques du blog. C’est une initiative menée de pair avec Et si on bouquinait ? et ouverte à toutes les participations : j’ai présenté l’édition 2022 dans ce billet.

Pour le reste de février, je ne sais pas encore mais je passerai probablement à des époques plus optimistes, peut-être aussi par le biais de la non-fiction.

Une année sous le signe des Nobel

Pour terminer, ce n’est pas un programme pour l’année dont je m’apprête à vous parler – juste un fil conducteur. Un fil conducteur qui combine les mots clé « prix Nobel » et « Europe centrale, de l’Est et des Balkans » et avec lequel je me propose de lire un prix Nobel de littérature « de l’Est » par mois, en commençant par le polonais Henryk Sienkiewicz (1905) et en continuant jusqu’à la polonaise Olga Tokarczuk (2018). Ce ne sera pas nécessairement dans cet ordre-là, et il y a de toute manière plus que douze lauréats, même en laissant de côté les lauréats russes (Bounine, Pasternak, Cholokhov, Soljenitsyne), et surtout si, comme j’ai bien l’intention de le faire, je leur rajoute Elie Wiesel (prix Nobel de la Paix en 1986).

Voici donc les quatorze écrivains et écrivaines parmi lesquels je vais piocher au cours de cette année, peut-être au rythme d’un par mois, et peut-être pas. Joignez-vous à moi si vous souhaitez, dans l’ordre que vous voulez, au rythme que vous pouvez, et ajoutez à cette liste les auteurs russes si l’envie vous en prend !

Je les présente un peu plus, avec des suggestions de lectures en français (dont certaines déja présentes sur ces pages), sur cette page à retrouver également via l’image dans la barre de droite du blog. Déposez-y également, dans les commentaires, les liens vers vos billets !


Lauréat 1905 (Littérature) : Henryk Sienkiewicz (1846-1916) – écrit en polonais

Lauréat 1924 (Littérature) : Władysław Reymont (1867-1925) – écrit en polonais

LC le 10 juin Lauréat 1961 (Littérature) : Ivo Andrić (1892-1975) – écrit en serbo-croate

Lauréat 1966 (Littérature) : Shmuel Yosef Agnon (1888-1970) – écrit en hébreu

LC le 8 juillet Lauréat 1978 (Littérature) : Isaac Bashevis Singer (1902-1991) – écrit en yiddish

Lauréat 1980 (Littérature) : Czesław Miłosz (1911-2004) – écrit en polonais

Lauréat 1981 (Littérature) : Elias Canetti (1905-1994) – écrit en allemand

LC en mai? Lauréat 1984 (Littérature) : Jaroslav Seifert (1901-1986) – écrit en tchèque

Le 28 janvier Lauréat 1986 (Paix) : Elie Wiesel (1928-2016) – écrit en français et en anglais

Lauréate 1996 (Littérature) : Wisława Szymborska (1923-2012) – écrit en polonais

1ere LC le 3 février, 2e LC en octobre Lauréat 2002 (Littérature) : Imre Kertész (1929-2016) – écrit en hongrois

LC le 15 avril Lauréate 2009 (Littérature) : Herta Müller (1953) – écrit en allemand

Lauréate 2015 (Littérature) : Svetlana Alexievich (1948) – écrit en russe

LC en octobre Lauréate 2018 (Littérature) : Olga Tokarczuk (1962) – écrit en polonais

Avant de commencer tout ça :

Je prépare le premier article de l’année sur les nouvelles publications/rééditions : c’est pour vendredi.

A bientôt !