Zoran Ferić – Le piège Walt Disney

Les Editions de l’Eclisse sont, à ma connaissance, toutes petites et toutes récentes. C’est au hasard d’un échange avec leur co-fondatrice Laura Karayatov que j’ai appris leur existence, et celle de leur plus récente parution, la deuxième au catalogue après un roman sur la culture du vélo, Les étoiles brilleront dimanche, de Benjamin Coissard (un troisième titre, L’évangile selon Nick Cave, d’Arthur-Louis Cingualte, est prévu pour février prochain). J’aurais pu l’interroger sur l’éclectisme de son catalogue, mais je vais ici me contenter de parler du recueil de nouvelles qu’elle m’a gentiment fait parvenir.

Le nom de Zoran Ferić ne parlera probablement qu’à une minorité de lecteurs francophones – et c’est normal car il s’agit là de son premier livre à paraître en français – mais il est bien connu en Croatie où, nous dit la traductrice Chloé Billon dans son introduction, il « a souvent défrayé la chronique » par son humour (« noir et grinçant ») ainsi que par son traitement (« singulier et sans fard ») de la sexualité, entre autres thèmes. Après avoir publié des nouvelles dans des journaux pendant une douzaine d’années, Zoran Ferić a publié son premier recueil de nouvelles, Le piège Walt Disney, en Croatie en 1996 (il est également professeur de littérature et préside l’Association des écrivains croates).

Que rajouter à ces éléments biographiques, sinon que j’espère que l’originalité de ce premier recueil lui permettra d’être mieux connu en France ? Lire la suite »

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Actualités du mercredi : sur les étagères en octobre

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Je n’ai qu’une petite moisson de titres à vous proposer pour l’habituel tour d’horizon des nouvelles publications du mois :

Après Comme des rats morts (qui sort aujourd’hui dans la collection Babel Noir), Actes Sud publie un nouveau roman de l’auteur hongrois Benedek Totth, La guerre après la dernière guerre, « un postapocalyptique dense, fascinant et d’une noirceur totale, sur lequel plane l’ombre tutélaire de Cormac McCarthy » (traduit par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba).

Aux Editions Phébus, parution de La Bible, de Péter Nádas, œuvre de jeunesse parue en 1967, d’une des figures tutélaires de la littérature hongroise contemporaine (traduit par Marc Martin).

Côté non-fiction, Grasset publie, le 23 octobre, l’ouvrage de la journaliste et historienne Anne Applebaum Famine rouge. La guerre de Staline en Ukraine, « un livre nécessaire pour comprendre un épisode tragique de l’Histoire du XXème siècle autant que la réalité politique actuelle de cette région du monde » (traduit de l’anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat).


Le Journal de Márai: une conversation avec sa traductrice Catherine Fay

« Je suis né écrivain, c’est tout ; un jour, semble-t-il, il faut accepter ce destin avec toutes les conséquences qu’il suppose. » (Sándor Márai, 1943)

Ecrivain reconnu de l’entre-deux-guerres en Hongrie, auteur de nombreux romans et nouvelles, de pièces de théâtre et de chroniques journalistiques, Sándor Márai entame en 1943 l’écriture d’un journal qu’il tiendra jusqu’à peu avant sa mort en 1989. La Hongrie est alors relativement épargnée par la guerre, mais l’alignement de plus en plus étroit du régime de l’amiral Horthy puis des Croix fléchées avec les idées et les pratiques fascistes poussent l’écrivain à opter pour le silence public.

Les éditions Albin Michel publient ce mois-ci en traduction française le premier volume du Journal, qui rassemble sur 540 pages une sélection des entrées des quatre volumes de l’édition complète hongroise pour la période 1943-1948. A travers les notes prises au fil des jours de la guerre, de la libération puis de la mise en place du nouveau régime communiste, apparaissent non seulement quelques facettes de l’homme derrière l’écrivain, mais aussi un portrait d’un pays et d’une société en prise avec ses démons.  Retour, avec sa traductrice Catherine Fay, sur la genèse du Journal et sur sa traduction française.

Cet article est d’abord paru dans Le Courrier d’Europe centrale.

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Árpád Soltész – Il était une fois dans l’Est

Quand j’ai terminé ma lecture de la quatrième de couverture d’Il était une fois dans l’Est, des mots se sont assemblés dans mon cerveau et ont formé la pensée suivante : je me demande comment ça se termine, mais sûrement pas par un happy end. Il suffit pourtant de lire le roman pour se rendre compte que « happy », ici, est une notion toute relative.

C’est en fait par la fin que le livre commence, avec ses trois pages d’ouverture qui nous font assister en direct à l’explosion du juge Kešela, victime d’une bombe alors qu’assis dans les toilettes il lisait le quotidien local. Cette scène, chapeautée d’un « Dans l’Est, à présent », est suivie d’un fast backward qui nous projette « Dans l’Est, autrefois », c’est-à-dire une quinzaine d’années auparavant. C’est là, au grand carrefour devant l’hypermarché d’un coin paumé de l’Est de la Slovaquie, que débute l’action, lorsque Veronika, auto-stoppeuse qui fait plus que ses 17 ans, monte dans la voiture de Ďod’o dit Mammouth, et de Vasil’ le Russe aux yeux globuleux. C’est quelques kilomètres plus loin, dans l’appartement de banlieue où Veronika, violée, doit être vendue comme chair à prostitution à un gang kosovar, qu’un petit grain de sable vient s’insérer dans la mécanique prévue par Mammouth et le Russe : Veronika s’enfuit. Lire la suite »


Quelques idées pour refaire le plein de livres en septembre

Il semblerait que le phénomène de la rentrée littéraire touche aussi un peu la littérature d’Europe centrale et orientale en français ! Voici quelques uns des titres qui vont sortir au fil du mois. J’en oublie certainement, il suffit de me les signaler dans les commentaires pour que je les rajoute à la liste.

Commençons par la Hongrie : le 4 septembre, Cambourakis publie Le dernier loup de László Krasznahorkai (traduction par Joëlle Dufeuilly), « réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final ». Le 12 septembre, chez Albin Michel, publication du premier volume du Journal de Sándor Márai (traduction par Catherine Fay) qui, couvrant Les années hongroises 1943-1948, « met en lumière des passages plus personnels de l’œuvre littéraire où se déploient la causticité et la clairvoyance de Sándor Márai »

Deux titres aussi pour la Pologne : Zygmunt Miłoszewski (géniteur de l’ex-procureur Szacki dont les aventures sont publiées chez Mirobole) publie Te souviendras-tu de demain ?, « son ouvrage le plus personnel, devenu aussitôt la meilleure vente de l’année en Pologne » chez Fleuve Editions le 5 septembre. Même jour, aux Editions Noir sur Blanc, La Fabrique de papier tue-mouches, d’Andrzej Bart, « roman dérangeant, […] interrogation sur la responsabilité historique » avec pour cadre l’Holocauste en Pologne (traduction par Eric Veaux).

Arrivant de Slovaquie via Agullo Editions, Il était une fois dans l’Est, d’Árpád Soltész, « tableau noir et âpre des brutales années 1990 et du capitalisme sauvage qui a suivi la chute du communisme » sortira le 19 septembre (traduction par Barbora Faure).

Une nouvelle publication aussi de Roumanie, Solénoïde, « chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu », « roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka », « long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence », sera publié par les Editions Noir sur Blanc dès le 22 août (traduction par Laure Hinckel).

Alma Editeur publie le 29 août La symphonie du Nouveau Monde, de l’auteure d’origine tchèque installée en France Lenka Horňáková-Civade, portrait de destinées entre la Tchécoslovaquie, Marseille et le Nouveau Monde, dans le « tumulte terrible et merveilleux » de l’année 1938.

Comme d’habitude, un petit retour en arrière pour signaler les nouvelles publications qui m’ont échappé ces derniers mois. En juin, les Editions de l’Arbre Vengeur publiaient Opium de Géza Csath : ces « nouvelles, tantôt oniriques, tantôt réalistes, nous offrent le spectacle d’une folie qui annonce un siècle tout entier placé sous ce signe » (traduit du hongrois par Éva Brabant Gero et Emmanuel Danjoy). Toujours en juin, aux Editions Intervalles, La caverne vide de Dimana Trankova, suivi de trois poèmes inédits de Khristo Botev, dystopie dans une Union européenne en miettes après une Troisième Guerre mondiale, mais aussi « ode à l’espoir, à cette force intérieure qui peut demeurer, envers et contre tout, malgré le contrôle omniprésent et les systèmes nés pour broyer ce qui leur résiste » (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov). Début août, aussi aux Editions Intervalles, un roman d’un auteur né en Albanie, mais dorénavant établi aux Etats-Unis et traduit du grec, Le Pays des pas perdus de Gazmend Kapllani, confrontation entre deux frères que tout oppose, « cristallisant à travers leur confrontation l’histoire chaotique des Balkans et de l’Europe des XXe et XXIe siècles » (traduit du grec par Françoise Bienfait).

Pour terminer, deux volumes de non-fiction : le 4 septembre sortira chez Gaïa Editions une invitation au voyage ou du moins à glisser un nouveau volume aux côtés de ceux de Paolo Rumiz ou de Ryszard Kapuscinski, avec La frontière, récit par l’écrivaine-anthropologue voyageuse norvégienne Erika Fatland de son Voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège : « quatorze États et plus de vingt mille kilomètres en longeant LA frontière, la plus longue au monde, celle de la Russie avec l’ensemble de ses voisins » (traduction par Alex Fouillet). Et en juillet paraissait aux Editions Non Lieu La Moldavie à la croisée des mondes, ouvrage de Josette Durrieu et Florent Parmentier, une ancienne sénatrice et un universitaire qui « apportent un certain nombre d’informations qui permettront aux lecteurs de se faire une idée des enjeux moldaves, enjeux qui dépassent son cadre national et interroge l’identité européenne » (un complément parfait pour ceux et celles qui auraient envie d’en savoir plus sur ce pays avant ou après avoir lu L’empire de Nistor Polobok).


Iulian Ciocan – L’empire de Nistor Polobok

Le professeur de philosophie venait de se rendre compte qu’il évoluait depuis des années, sinon des décennies, dans un conte, dans un univers phantasmagorique. Et à la vérité, la pérennisation des phénomènes bizarres-abscons-déroutants ainsi que leur métamorphose en un ingrédient banal de la vie de tous les jours étaient les règles inhérentes au fonctionnement de l’univers du conte ! La République de Moldavie était une sorte de conte !

Ces derniers jours, j’ai lu pratiquement coup sur coup L’empire de Nistor Polobok et Il était une fois dans l’Est : les deux sont des romans très contemporains, le premier étant sorti en Moldavie en 2018 et le second en Slovaquie l’année d’avant. Je pourrais citer d’autres similarités entre les deux romans : leurs auteurs sont journalistes, les deux livres viennent de pays dont la littérature est peu connue dans l’espace francophone, ils sont tous les deux publiés par des petites maisons d’édition au profil volontairement atypique (et, mais là ça relève plus de moi que des livres, ils m’ont tous deux été envoyés par leurs maisons d’édition). Mais la plus grande similarité entre les deux est celle du thème, puisqu’il s’agit dans les deux cas d’un portrait de la société post-communiste de leur pays.

En général, je me réjouis de voir publier en français des livres d’Europe centrale et de l’Est qui donnent une vision contemporaine de la littérature et de la société de cette région. En l’occurrence les deux romans montrent chacun à leur manière une société post-transition corrompue par le pouvoir, l’argent, les réseaux, et pourrie par les inégalités à tous niveaux : si l’on peut sortir réjoui de la lecture à cause de la forme du roman, de son style ou de sa structure, on n’en sort pas rassuré sur la qualité de la transition démocratique ni, plus généralement, sur les qualités de la nature humaine. Lire la suite »


Actualité du mercredi : en librairie au mois de juin

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Une petite poignée de nouvelles (re)parutions au mois de juin :

Les Editions des Syrtes republient en poche Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, de Camil Petrescu (traduit du roumain par Laure Hinckel) : « Sur fond de Première Guerre mondiale, le jeune Stefan vit une histoire d’amour passionnelle avec Ella, qui deviendra ensuite sa femme. Leurs relations évoluent et un jeu de passion folle et de jalousie s’installe. Chaque geste d’Ella devient un cataclysme dans la conscience du narrateur. Il vit son ultime nuit d’amour dans les méandres de la jalousie et commence alors la première nuit de guerre. »

Chez Actes Sud, ce seront sept Nouvelles triestines (traduites de l’italien par Marguerite Pozzoli), rédigées par Giorgio Pressburger, écrivain triestin né à Budapest mais installé en Italie après la révolution de 1956 : « pour saisir l’âme fragmentaire de cette ville-frontière, Giorgio Pressburger a délaissé les monuments célèbres, leur préférant des quartiers moins connus et des personnages à la fois obscurs et emblématiques ».

Chez Belleville Editions : L’empire de Nistor Polobok. Portrait fêlé d’une Moldavie corrompue, de Iulian Ciocan (traduit du roumain par Florica Ciodaru-Courriol). Le sous-titre est assez révélateur et j’y rajoute aussi quelques mots-clés du dossier de présentation de l’auteur et du livre : « humour ravageur », « pots-de vin », « musique folkorique », « cartomancienne tzigane »…

Chez Gallimard, L’enfant du Danube de János Székely, roman…fleuve (864 pages en version poche) dans lequel l’auteur, à travers le personnage d’un enfant abandonné à la naissance, « raconte son adolescence douloureuse dans cette Hongrie pittoresque de l’entre-deux-guerres, au temps du chômage et du fascisme, au rythme des csardas, dans un déchaînement de sensualité, de misère, de luxe et d’étrange veulerie ». Traduit de l’anglais par Sylvie Viollis.

Bonnes lectures !