Miklós Radnóti – Septième églogue

Tous les textes lus pour les lectures communes autour de l’Holocauste cette semaine ont été écrits après la guerre, par des personnes qui ont l’ont vécue ou dont les parents (dans le cas de Péter Gárdos avec La fièvre de l’aube) ou les grands-parents (pour Philippe Sands avec Retour à Lemberg) l’ont vécue, et qui ont été touchées d’une manière ou d’une autre par l’Holocauste. Ce sont des témoignages parfois directs (comme le rapport de Marek Edelman dans Mémoires du ghetto de Varsovie), parfois fictionnalisés (comme les récits d’Aranka Siegal et d’Ida Fink), ou parfois de forme plus littéraire (comme le roman d’Alexandre Tišma). Tous ont en commun d’avoir été écrits par des personnes qui se sont tournées vers la littérature après la guerre et l’Holocauste, et probablement à cause de la guerre et de l’Holocauste.

Pour terminer, je voulais laisser la parole à l’un des nombreux poètes et écrivains que la guerre et l’Holocauste ont condamnés à ne rester dans les mémoires que comme des écrivains d’avant-guerre. En France, on pense par exemple à Irène Némirovsky, ou à Robert Desnos dont Marilyne citait un poème extrait du recueil Ce coeur qui haïssait la guerre (dans sa chronique consacrée à Une île, une forteresse, d’Hélène Gaudy). A l’ « Est », je ne peux en citer que quelques-uns parmi tant d’autres – Bruno Schulz, auteur notamment du recueil de nouvelles Les boutiques de cannelle et tué dans le ghetto de Drohobycz en novembre 1942; Milena Jesenská, morte à Ravensbrück en mai 1944 et qui n’était pas que la destinataire des Lettres à Milena de Kafka ; Antal Szerb, ce grand romancier et historien de la littérature, conscrit au Service du Travail des Juifs et battu à mort par des gardes des Croix Fléchées hongroises en janvier 1945… et Miklós Radnóti, l’un des plus célèbres poètes hongrois, lui aussi conscrit au Service du Travail des Juifs et fusillé par des SS en novembre 1944. Les derniers poèmes de Miklós Radnóti seront retrouvés dans une poche de son imperméable, lors de son exhumation en 1946.

Voici donc, pour terminer, « Septième églogue », daté de juillet 1944, dans la traduction de Jean-Luc Moreau (dans le recueil Marche forcée. Œuvres 1930-1944, Phébus).

Vois-tu, le soir tombe, et les baraquements, le barbare enclos
de chêne ourlé de barbelés, à force de flotter se résorbent dans le soir.
Notre captivité – lentement le regard se détache de son cadre –
et la tension des barbelés, la raison seule, la raison seule encore en garde connaissance.
Vois-tu, mon amour, même le rêve ici ce n’est qu’ainsi qu’il se libère;
nos corps brisés c’est le sommeil, merveilleux sauveur, qui les délivre,
et c’est l’heure où le camp prend le chemin du retour.

En haillons, le crâne rasé, les prisonniers, ronflant, s’envolent
des cimes aveugles de Serbie vers un pays natal à leurs regards caché.
Ce pays qui se cache ! Oh, la maison existe-t-elle encore ?
Les bombes ne l’ont pas touchée ? Elle est là comme avant notre départ ?
Et celui-ci qui gît à gauche, à droite celui-là qui geint, rentreront-ils chez eux jamais ?
Dis-moi, y a-t-il encore un chez nous là-bas, où l’on comprenne cette églogue ?

Sans les accents, griffonnant simplement vers après vers à l’aveuglette,
j’écris ce poème dans le noir, à l’image de ma vie,
tâtonnant, arpentant le papier comme une chenille processionnaire.
Lampes de poche, livres, carnets, les gardiens du Lager ont tout pris,
et pas de courrier non plus – sur nos baraquements ne descend que le brouillard.

Parmi la vermine et les bruits alarmistes, ici vivent Français, Polonais,
Italiens volubiles, Serbes dissidents, Juifs rêveurs dans la montagne,
corps fiévreux, démembré, et qui vit cependant d’une vie unanime
dans l’attente de bonnes nouvelles, de douces paroles de femme, d’un sort humain et libre,
et l’on attend la fin, la culbute dans les ténèbres, le miracle.

Je gis sur le grabat, animal captif au milieu de la vermine,
les vagues d’assaut des puces nous harcèlent mais l’armée des mouches déjà s’est apaisée.
C’est le soir ; de nouveau, tu vois, la captivité s’est raccourcie d’un jour,
d’un jour aussi la vie. Le camp est endormi. La lune
éclaire le paysage : de nouveau les barbelés se tendent dans sa lumière,
et l’on voit par la fenêtre l’ombre armée des sentinelles
qui marchent, projetées sur le mur, au milieu des voix de la nuit.

Le camp est endormi – le vois-tu, mon amour ? – l’air est froissé de rêves ;
un qui ronfle là-bas sursaute et puis se tourne sur la planche étroite et déjà
se rendort, et son visage rayonne. Assis là je suis seul éveillé ;
je sens la cigarette à demi fumée dans ma bouche au lieu du goût de tes baisers,
et point ne vient le sommeil qui soulage,
car je ne sais plus ni mourir, ni vivre sans toi désormais.

Lager Heidenau,
dans la montagne au dessus
de Zagubica,
juillet 1944


Evgueni Evtouchenko – Babi Yar

Les témoignages et les images des camps de concentration et d’extermination ont marqué notre compréhension de l’Holocauste. C’est la libération de l’un de ces camps, Auschwitz, le 27 janvier 1945, qui a été choisie pour marquer la mémoire de l’Holocauste. A l’Est de l’Europe, sur les « terres de sang » contestées par l’Allemagne et l’URSS à partir de l’été 1941, ce sont surtout les exécutions de masse qui marquent l’entreprise nazie d’extermination des Juifs.

Le massacre de Babi Yar (Babyn Yar) est l’un d’entre eux – le plus meurtrier de cette « Shoah par balles » : en deux jours de la fin septembre 1941, au bord d’un ravin à proximité de Kiev, près de 34 000 Juifs furent mitraillés par le Sonderkommando 4a. Au cours des trois années suivantes, 70 000 autres hommes, femmes et enfants, Juifs, Ukrainiens, Roms, handicapés, prisonniers de guerre, y furent aussi fusillés.

Dès 1943, le poète ukrainien Mykola Bazhan, faisait explicitement référence à ces massacres (mais pas à leurs victimes juives) dans son poème « Babi Yar ». Près de vingt ans plus tard, en 1961, le poète russe Evgueni Evtouchenko consacrait à son tour à ce lieu et aux victimes – et particulièrement ses victimes juives – un poème, portant le même titre et destiné à devenir autrement plus célèbre.

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Nouvelles parutions : un dernier tour d’horizon pour 2020

Avec :

1

Un article. C’est dans le dernier numéro des Cahiers Lituaniens : un aperçu par Marielle Vitureau de l’histoire de la traduction en français de La saga de Youza, de Youozas Baltouchis d’un des romans lituaniens les mieux connus et aimés à l’étranger (à juste titre. J’ai gardé un excellent souvenir de ce roman chroniqué ici). Pour retrouver le sommaire des Cahiers Lituaniens, c’est sur ce lien, et l’article de Marielle Vitureau, directement sur ce lien.

2

Deux numéros. Ce sont ceux de la revue Po&sie, qui portent le titre « Europe, centrale ». Sous la houlette de Guillaume Métayer, sont rassemblés des textes inédits, principalement contemporains (mais avec quelques exceptions : Kafka fait une apparition). Un extrait de l’introduction : « Nous constatons que la poésie centre-européenne est d’une vitalité exceptionnelle, et pourtant nous n’en avons presque pas trace. » Feuilletant le numéro 170, j’y trouve plusieurs poèmes d’Olja Savičević Ivančević (dont j’avais présenté le roman Adios cow-boy ici), une présentation par Cécile Kovacshazy du poète rom Ilija Jovanovič et des sujets qui parcourent son œuvre (l’exil, la stigmatisation, la pauvreté, l’Holocauste), cinq poètes polonais contemporains, d’autres tout droit arrivés des îles adriatiques… Pour retrouver le numéro 170, c’est par ici, et pour le numéro 171, par-là, et si c’est une table-ronde de présentation de ces numéros qui vous intéresse, il y en a une ici.

3

Trois livres (dont deux parus en novembre). Il s’agit de :

Les secrets, d’Andrus Kivirähk (l’auteur de L’Homme qui savait la langue des serpents), « une histoire joyeuse, tendre et drôle, pour la famille » dans laquelle l’auteur, « avec son humour et son imagination caractéristiques, (…) nous ramène au pays de notre enfance et à ses rêves éveillés », dit l’éditeur Le Tripode. Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier et illustré par Clara Audureau (paru le 5 novembre).

Tous nos corps, de Géorgui Gospodinov, « recueil d’une centaine de microfictions environnementales » dans lequel « le corps du narrateur se fond avec le corps social, le corps animal, le corps floral, sur un ton a la fois tendre et drôle, humoristique et méditatif », dit l’éditeur Intervalles. Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov (paru le 20 novembre). Une chronique à retrouver sur ce lien.

La convocation, de Herta Müller : « Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants », dit l’éditeur Gallimard. Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira (paru le 3 décembre).

8

C’est mon dernier article sur les nouvelles publications de cette année. Vous avez peut-être raté un épisode ? Je vous récapitule ici mes huit précédents articles sur les nouvelles publications 2020 (avec liens vers les livres déjà chroniqués).

En janvier : un polar polonais, un roman historique lituanien et une fresque historique roumaine.

Également en janvier : deux petits textes tchèques.

En février : un écrivain bosniaque francophone, un écrivain polonais exilé, un roman-témoignage tchèque, un (autre) polar polonais, un Vagabondage hongrois, un dissident polonais, des Journaux de Kafka, et un voyage anglo-bulgare à la Lisière.

Tout début mars : une enfance moldave, des vies polonaises, une fuite slovène en Europe centrale, une coiffeuse slovène, un rockabilly croate, un écrivain tchèque vu par un autre écrivain tchèque, une BD médiévale fantastique, une autobiographie ukrainienne en images, et un morceau de ciel franco-lituanien.

En juin, des affaires personnelles polonaises, une collection albanaise, un voyage ukrainien entre trois capitales, un autre (tchèque) au temps du changement climatique, une mission auprès d’un prince de Roumanie, et une autobiographie romanesque de la Lituanie de la première moitié du XIXe siècle.

Fin août : un roman roumain à travers un siècle et deux continents, un roman d’apprentissage croate, une révolution aux accents lettons, quatre destins franco-yougoslaves, des récits tchèques, un bal de porcs slovaques.

Fin septembre : une prix Nobel polonaise, des évasions de guerre polonaises, un recueil yiddish, une ville aux acacias et un vagabond du Danube, tous deux roumains

Et enfin, en novembre : deux offrandes croates, un monologue slovaque, un voyage franco-roumain dans les Balkans, un thriller ésotérique en Transylvanie, un étrange cas de BD tchèque, une exclave russe en images, et des promenades dans la campagne serbe d’antan.

50 (+/-)

Au total une bonne cinquantaine de titres recensés cette année, principalement de fiction, et parmi lesquels 11 traduits du polonais, 7 du tchèque, 6 du roumain, 4 du croate, deux chacun du slovaque, du slovène et du lituanien, et un chacun du lituanien, du bosniaque, du hongrois, du yiddish, de l’albanais, du russe (Ukraine), du serbe et du letton, ainsi qu’un autre traduit de l’anglais, un de l’allemand et sept écrits en français.

J’ai hâte de voir ce que nous réserve l’année prochaine!


Actualités du mercredi : György Petri, le son et l’image

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Mon sujet du jour est le poète hongrois György Petri (1943-2000) et m’est fourni par les étudiants du master en animation de l’université Metropolitan de Budapest et leurs quatre courtes animations réalisées à partir de ses poèmes.

En voici une (en hongrois, avec sous-titres en anglais).

 

En complément, voici un poème de Petri à l’esprit similaire, traduit en français par Georges Timar et trouvé sur ce site.

Tu m’as fixé sur ton hameçon, Seigneur.
Depuis vingt-six ans
je me tortille et me replie en tous sens
de façon enjoleuse, et pourtant
la ligne ne se tend jamais.
Il est évident
que ta rivière ne contient pas de poisson.
Si tu continues à espérer quand-même,
va te chercher un autre ver.
Etre élu
était bien beau.
Mais dorénavent j’aimerais
me sécher, me promenant au soleil.

Horgodra tűztél, Uram.
Huszonhat éve
kunkorodok, tekergek
csábosan, mégsem
feszült ki a zsinór.
Nyilvánvaló,
hogy a folyódban nincs hal.
Ha mégis remélsz,
válassz más kukacot.
Szép volt
kiválasztottnak lenni.
De most már szeretnék
szárítkozni, mászkálni a napon.