Actualité du mercredi : « je ne décris pas la réalité mais mon imagination »

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

En attendant le programme complet du festival Etonnants Voyageurs, je me suis rappelé que c’est à Andrzej Stasiuk qu’avait été décerné l’année dernière le Prix Nicolas Bouvier du festival pour L’Est, (Actes Sud, 2017, traduit par Margot Carlier), récit d’un voyage de la Pologne à la Chine par ce « gamin de la ville » devenu écrivain et [étonnant] voyageur.

La remise du prix avait donné lieu à une discussion intéressante quoiqu’un brin laborieuse par moments, avec le plaisir d’entendre Andrzej Stasiuk s’exprimer dans sa langue natale, une présentation vraiment alléchante du livre par Christine Jordis, et un échange plutôt amusant autour de la question « comment arrivez-vous à faire des livres sur rien, mais à chaque fois différents ? ». Je vous invite à l’écouter ici.

Un petit retour sur le livre ansi que sur son Sur la route de Babadag aussi dans Le courrier des Balkans.

Cette année, c’est à Emmanuel Ruben que sera décerné le prix pour Sur la route du Danube, livre-fleuve entre récit d’arpentage à contre-courant du Danube et histoire complexe de l’Europe (Editions Rivages, 2019).


Actualité du mercredi : un coup d’œil chez nos voisins

Le mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

L’année dernière au Festival International du Livre de Budapest, j’avais découvert l’existence du Prix de littérature de l’Union européenne : inauguré en 2009 et financé par le programme Europe Créative de la Commission européenne, il vise à montrer la diversité de la création littéraire contemporaine en Europe, en récompensant des auteurs plutôt en début de carrière, et en encourageant les traductions. Bref, plutôt une bonne choses à mes yeux.

Le principe est simple : parmi les 36 pays participants (membres de l’Union européenne + Islande, Norvège, Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine du Nord, Monténégro, Serbie, Géorgie, Moldavie, Ukraine, Tunisie, Arménie et Kosovo), 12 pays sont sélectionnés par rotation chaque année. Pour chaque pays, un jury national prépare une présélection avant d’annoncer le ou la lauréat.e de leur pays. Les pays participants cette année sont : l’Autriche, la Finlande, la France, la Géorgie, la Grèce, la Hongrie, l’Irlande, l’Italie, la Lituanie, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie, l’Ukraine et le Royaume-Uni.

Le résultat : chaque année, douze auteur.e.s sont mis en avant au niveau européen et deviennent un peu mieux connus en dehors de leurs frontières grâce aux traductions. En tout cas, c’est l’objectif, mais je ne suis pas sûre que les résultats en termes de visibilité soient encore tout à fait à la hauteur des espérances.

Plutôt que de détailler la liste des livres et auteurs présélectionnés cette année (la liste a été annoncée jeudi dernier et est consultable en suivant ce lien), je me suis dit que je vous ferais une autre liste, celle des auteurs d’Europe centrale et des Balkans lauréats du prix depuis 2009 et pour lesquels il existe des traductions en français. Les voilà, aussi tentants les uns que les autres:

De Macédoine : La Liste de Freud, de Goce Smilevski (Belfond, 2013, traduit par Harita Wybrands) revient sur un épisode méconnu de la vie de Sigmund Freud – son départ pour l’Angleterre en 1938 et la liste qu’il dressa alors des personnes qui l’accompagneraient, ou non. (Lauréat 2010).

De Pologne : Pension de famille, de Piotr Paziński (Gallimard, 2016, traduit par Jean-Yves Erhel), « élégie d’un monde englouti » et « puissant témoignage de la troisième génération après la Shoah, et un livre bouleversant sur la transmission d’une mémoire » (Lauréat 2012).

Et aussi : Le Magicien, de Magdalena Parys (Agullo Editions, 2019, traduit par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez) : « Opérations secrètes, chantage et vengeance personnelle s’entrelacent dans ce roman à mi-chemin entre “noir” et roman historique, qui entremêle habilement réalité et fiction. » (Lauréate 2015).

De Roumanie : La vie commence vendredi, d’Ioana Pârvulescu (Seuil, 2016, traduit par Marily Le Nir), voyage dans le temps mêlant historique, fantastique et policier dans Bucarest de la fin XIXe siècle (Lauréate 2013).

Et aussi: Théodose le Petit, de Răzvan Rădulescu (Zulma, 2016, traduit par Philippe Loubière), « satire très sérieusement loufoque du pouvoir et de ses aléas » (Lauréat 2010).

Du Monténégro : La tête pleine de joies, d’Ognjen Spahić (Gaïa, 2016, traduit par Alain Cappon), recueil de nouvelles dans lesquelles « l’écrivain commente le processus de création littéraire, à deux pas de la folie » (Lauréat 2014).

De Lettonie : Metal, de Jānis Joņevs (Gaïa, 2016, traduit par Nicolas Auzonneau), suit le destin de Janis et de sa bande : « Dans une Lettonie en transition après l’effondrement de l’Union soviétique, une jeunesse aventureuse s’enflamme pour la culture alternative et le rock metal » (Lauréat 2014).

De Slovaquie : Scènes de la vie de M., de Svetlana Žuchová (Le Ver à Soie, 2019, traduit par Diana Jamborova Lemay) : roman de la perte et du deuil, et de la reconstruction de soi, entre Vienne et Bratislava (Lauréate 2015).

Et aussi : Cafe Hyène, de Jana Beňová (Le Ver à Soie, 2015, traduit par Diana Jamborova Lemay), « mosaique atypique d’observations, de perceptions, de réflexions et de souvenirs » autour d’Elza, de son amie Rebeka et de leurs deux compagnons, Ian et premierseptembre_0Elfman. (Lauréate 2012).

Et aussi : C’est arrivé un premier septembre, de Pavol Rankov (Gaïa Editions, 2019, traduit par Michel Chasteau) : à partir du 1er septembre 1938, « l’histoire intime [de] trois jeunes garçons, puis [de] trois hommes, incarne les remous de la grande Histoire jusqu’en 1968 » (Lauréat 2009).

D’Autriche : Un jour j’ai dû marcher dans l’herbe tendre, de Carolina Schutti (Le Ver à Soie, 2018, traduit par Jacques Duvernet) : « Un village dans l’ombre et une tante qui ne parle pas du passé : c’est dans ce monde que, du jour au lendemain, Maïa se retrouve plongée. Avec la mort prématurée de sa mère biélorussienne, c’est aussi sa langue qui se perd. » (Lauréate 2015).

Du Monténégro : Arcueil, d’Aleksandar Becanovic (éditions Do, 2019, traduit par Alain Cappon), relecture sous plusieurs perspectives du scandale de « l’affaire Arcueil », impliquant un certain marquis de Sade (Lauréat 2017).

D’Estonie : Le pèlerinage, de Tiit Aleksejev (éditions Intervalles, 2018, traduit par Jean Pascal Ollivry). « Le vieux jardinier d’un couvent du sud de la France évoque sa jeunesse passée puis son départ pour Jérusalem au sein de la première croisade. » (Lauréat 2010)

De République tchèque : Nami, de Bianca Bellova (Mirobole, 2018, traduit par Christine Laferrière), « l’histoire d’un jeune garçon qui grandit sur les rives d’un lac en train de s’assécher, quelque part au bout du monde… » (Lauréate 2017).


Actualité du mercredi : et le prix du livre de l’année va à…

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Cette fois-ci, je vous propose un petit coup d’œil sur les prix littéraires d’un pays d’Europe centrale, la République tchèque. L’occasion m’est fournie par l’annonce, il y a dix jours au Théâtre National de Prague, des lauréats d’un des plus grands prix littéraires tchèques : Magnesia Litera.

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Un peu d’histoire d’abord : le prix a été fondé en 2002 et récompense « le meilleur livre de l’année précédente » avec aujourd’hui 11 catégories incluant la fiction, la poésie, le journalisme, la littérature pour enfants, la non-fiction, la traduction, un premier roman, le prix des lecteurs, un succès de publication, un blog, et last but not least le « livre de l’année ».

hodiny-0x400-c-defaultLa lauréate du prix Magnesia Litera du livre de l’année est Radka Denemarková pour son roman Hodiny z olova (« Heures de plomb »), roman inspiré – comme sa belle couverture le signale aussi – des voyages de l’auteure en Chine. Au fil de ses 752 pages, le roman fait s’entrecroiser les destins d’hommes et de femmes partis en Chine afin de faire face à différentes situations de crises personnelles.

Radka Denemarková est tout à fait inconnue au bataillon des auteurs traduits en français, et pourtant elle est visiblement une personnalité littéraire de premier plan en République tchèque. Auteure de plusieurs romans, pièces de théâtre, essais et traductions, elle reçoit cette année pour la quatrième fois un prix Magnesia Litera : en 2007 pour son roman Peníze od Hitlera (« L’argent de Hitler ») qui suit l’itinéraire d’une jeune juive allemande tchèque prise dans les remous de la Tchécoslovaquie d’après-guerre ; en 2009 pour son roman documentaire Smrt, nebudeš se báti aneb Příběh Petra Lébla (« Mort, tu ne craindras point, ou l’histoire de Petr Lébl ») sur le directeur de théâtre, acteur et metteur en scène Petr Lébl ; et en 2011 pour sa traduction de La bascule du souffle de Herta Müller.Sobre_El dinero de hitler_def.pdf

Elle est traduite dans de nombreuses langues, à commencer par celles de pays « ex-communistes » : hongrois, polonais, slovène, moldave, bulgare, macédonien, serve, croate… et aussi en allemand, et un peu en anglais, en italien, en espagnol, en suédois, et même en chinois !

Pour les curieux, je me suis amusée à faire la liste des auteur.e.s lauréat.e.s du prix Magnesia Litera du livre de l’année traduits en français :

  • Bianca Bellová (2017) : Nami (Mirobole)
  • Daniela Hrodová (2016) : avec Cité Dolente, Les chrysalides, Théta, Le royaume d’Olsany (Laffont)
  • Michal Ajvaz (2012) : L’autre île (Ed. du Panama), L’autre ville, L’âge d’or (Mirobole)
  • Et aussi, de manière surprenante, le moldave Petru Cimpoeşu (2007) pour son roman Siméon l’ascenseurite (Gingko)

Il est trop tôt pour savoir quel sera l’effet de ce prix sur les ventes du dernier roman de Radka Denemarková (toujours un bon critère pour mesurer l’impact d’un prix), mais les équipes de Magnesia Litera m’ont gentiment indiqué les chiffres des ventes des deux derniers lauréats du « livre de l’année » : celui d’Erik Tabery en 2018 est passé de 18 000 avant l’annonce du prix, à 45 000, et celui de Bianca Bellová de 1500 à 9500. Ils précisent aussi que, dans le marché tchèque, des ventes supérieures à 10 000 font d’un livre un « bestseller ».

rupnikPour en revenir à cette année, notons aussi que dans la catégorie journalisme, le prix revient cette année au politologue français d’origine tchèque Jacques Rupnik, pour Střední Evropa je jako pták s očima vzadu (« L’Europe centrale est comme un oiseau avec les yeux à l’arrière »), recueil de textes écrits en français, anglais et tchèque au cours des vingt dernières années.nemirovska

Evidemment, je me suis intéressée aux traductions primées: cette année, c’est la traductrice de Le livre de la mer ou L’art de pêcher un requin géant à bord d’un canot pneumatique sur une vaste mer au fil de quatre saisons du norvégien Morten A. Stroksnes (aussi en français chez Gallimard et Folio) qui a recu ce prix, mais l’ont précédé les traducteurs et traductrices de Louis-Ferdinand Céline (Guignol’s Band, en 2003) et Irène Némirovsky (Suite française, en 2012), ainsi que Mario Vargas Llosa, Hugo Claus, Orhan Pamuk, Sándor Márai, David Lodge, Péter Eszterhazy, Joanna Bator et – pour en revenir à Radka Denemarková, de Herta Müller.

 


A propos de l’actualité: Edina Szvoren

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Hungary Edina Szvoren 240x180L’écrivaine et poète hongroise Edina Szvoren a reçu vendredi dernier le prix littéraire Mészöly Miklos. Celui-ci, institué en 2004, est décerné chaque année le jour anniversaire de la naissance de cet auteur hongrois (1921-2001) à un ou une jeune écrivain, critique littéraire ou historien de la littérature. Il a été remis, à Szekszárd (ville natale de Mészöly) à Edina Szvoren pour son dernier livre, le recueil de nouvelles Verseim. Tizenhárom történet (Mes poèmes. Treize histoires) et notamment son style viscéral explorant sans pitié la psychologie des relations humaines.

 

Née en 1974, Edina Szvoren a grandit dans le monde de la musique avant de passer à celui de la littérature. Publiant depuis 2005 des nouvelles et des poèmes, elle est reconnue en Hongrie par de nombreux prix littéraires et ses recueils de nouvelles figurent régulièrement parmi les recensements des meilleures publications. Au niveau européen, elle a reçu en 2015 le Prix de littérature de l’Union européenne pour son recueil Nincs, és ne is legyen. Traduite en serbe, croate et italien, elle n’est pas du tout traduite en français.

Erratum: on me signale que deux nouvelles d’Edina Szvoren sont traduites en français: « Ememem« , du recueil Nincs, és ne is legyen, traduit par Anne Veevaert; et une autre dans Nouvelles de Hongrie (Magellan et Cie, 2017), traduite par Gregory Dejaeger et Eva Kovacs. Une interview d’Edina Szvoren en français est par ailleurs disponible ici.

 

 

 

 


A propos de l’actualité : le Prix de Warwick pour les Femmes en Traduction

belladonnaCe n’est plus vraiment une actualité puisque l’annonce des lauréats est sortie en novembre, mais l’initiative est intéressante : en 2017, l’université de Warwick (Royaume-Uni) a établi un Prix pour les Femmes en Traduction, qui vise à agir sur la sous-représentation des auteurs femmes parmi les œuvres littéraires traduites vers l’anglais. Cette année, après un prix 2017 décerné à un roman de l’auteur japonaise et allemande Yoko Tawada, c’est le roman Belladonna de l’auteur croate Daša Drndić, et sa traductrice Celia Hawkesworth, qui ont été primés.

Décédée en juin à l’âge de 71 ans, Daša Drndić est l’auteur de onze romans, ainsi que de nombreuses pièces radiophoniques. Son seul roman traduit en français, Sonnenschein (Gallimard, 2013, traduit du croate par Gojko Lukić), est représentatif de l’approche de Drndić, mêlant récits fictionnels et faits historiques et récits fictionnels, notamment liés à la période de la seconde Guerre Mondiale et de l’Holocauste.

Parmi les autres finalistes, une polonaise : Olga Tokarczuk (liste de ses ouvrages disponibles en français ici) ; une ukrainienne écrivant en polonais : Żanna Słoniowska (dont le roman Une ville à cœur ouvert est sorti en français en janvier – un article intéressant ici) ; deux allemandes : Jenny Erpenbeck (romans et nouvelles en français : L’enfant sans âge ; Le bois de Klara ; Bagatelles) et Esther Kinsky (en français : La Rivière) ; et une coréenne : Han Kang (La Végétarienne ; Celui qui revient ; Leçons de grec…).

Je ne sais pas du tout s’il existe des statistiques de traduction littéraire en fonction du sexe de l’auteur, mais une analyse très rapide et pas du tout scientifique des principaux prix de traduction vers le français (prix Laure-Bataillon, Grand Prix SGDL pour la traduction, Prix Pierre-François Caillé de la traduction) montre que les livres primés sont en effet très souvent ceux d’écrivains au masculin ce qui, pour des raisons assez évidentes, est bien dommage. Pour ma part je souhaite longue vie au Prix de Warwick, en espérant qu’il fasse des émules de ce côté de la Manche.


A propos de l’actualité : Olga Tokarczuk et le Prix Jan Michalski

Dorénavant, je vous apporte chaque mercredi une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Cette semaine : le Prix Jan Michalski, décerné à l’auteur polonaise Olga Tokarczuk pour son roman Les livres de Jakób (sorti en Pologne en 2014 et publié aux Editions Noir sur Blanc en septembre, dans la traduction de Maryla Laurent).

Présentation du livre par l’éditeur :

Au milieu du XVIIIe siècle, dans le royaume de Pologne et bientôt à travers toute l’Europe des Lumières, le singulier destin de Jakób Frank : mystique, habile politique, débauché, chef religieux ou charlatan. Il fut pour les uns le Messie de la tradition juive, pour les autres un hérétique, ou pire, un traître.

Editions Noir sur Blanc, 1040 pages, 29EUR.

livres de jakobLe prix s’ajoute à ceux déjà reçus par le livre (Prix Transfuge 2018 du Meilleur roman européen, prix Niké 2015 – le prix Niké étant l’équivalent en Pologne du Goncourt français) ainsi que par l’auteur. Celle-ci a notamment reçu le Man Booker International Prize 2018 pour la traduction anglaise de son roman Les Pérégrins (Noir sur Blanc, 2010) et, en Pologne, le prix Niké en 2008 pour le même roman.

Née en 1962, diplômée de psychologie, Olga Tokarczuk se consacre à l’écriture à partir de 1997. Ses romans traduits en français sont : Dieu, le temps les hommes et les anges ; Maison de jour, maison de nuit (Robert Laffont, 1998 et 2001), Récits ultimes (Noir sur Blanc, 2007), Les Pérégrins (Noir sur Blanc, 2010), Sur les ossements des morts (Noir sur Blanc, 2012) et Les Livres de Jakób (Noir sur Blanc, 2018).