Dmitri Lipskerov – Léonid doit mourir

jpg_leonid_doit_mourirMa seule référence en matière de littérature russe post-1989 était, jusqu’ici, Génération P/Homo Zapiens de Viktor Pelevin : un livre comique, psychédélique, absurde sur l’effet sur la société russe du passage soudain du carcan communiste au free-for-all économique et moral des années 1990. La critique mordante, le sarcasme désabusé de son propos m’avaient beaucoup plu.

C’est un peu pour ça, et un peu aussi parce que j’avais déjà apprécié le travail de traduction de Raphaëlle Pache dans Des mille et une façons de quitter la Moldavie, que j’ai accepté la proposition des Editions du Revif de m’envoyer Léonid doit mourir de l’écrivain russe Dmitri Lipskerov.

J’y ai retrouvé cette démesure dans les capacités de l’imagination de l’écrivain, et ce surréalisme, qui sont peut-être l’une des marques de la littérature russe contemporaine (je ne m’y connais pas assez pour le dire avec plus de certitude). Que ces deux caractéristiques soient très poussées dans l’univers de Léonid doit mourir, il suffit de voir les deux principaux protagonistes pour s’en rendre compte. L’un, Léonid, apparaît dès les premières pages comme un simple conglomérat de cellules doué, un peu dans la lignée de l’Oskar de Günter Grass, d’une capacité étonnante de philosopher avant même sa naissance. S’y ajoutent, après sa venue au monde, six ans passés sans eau ni nourriture dans un recoin perdu d’un orphelinat pour cas psychiatriques, le don de voir à l’envers, et celui de lévitation. L’autre protagoniste, Angelina, tireuse d’élite à la retraite, sait pressentir la mort des hommes et est, à 80 ans passés, mentalement et physiquement étonnamment bien préservée.

Parmi quelques uns des autres aspects surprenants de ce livre, on trouve aussi un lézard doré habituellement niché dans une chevalière mais parfois doté de mouvement, et un docteur sans âge à la recherche de la formule de la vie éternelle.

Léonid, dont la vie commence en 1963, et Angelina, dont le présent se déroule en 2005, sont donc les pièces motrices des deux parties du roman qui, d’abord distinctes et se succédant l’une à l’autre avec régularité, finissent par se télescoper, à l’époque d’Angelina, de manière... inattendue.

Inattendu, comme un peu tout dans ce roman, ce qui a finit par me lasser (le roman compte aussi, à mon avis, quelques longueurs). Je n’accuserai certainement pas Lipskerov d’avoir écrit un livre absurde pour le plaisir d’écrire un livre absurde, mais je ne suis pas convaincue que son objectif – la description d’un pays névrosé et de personnages dépassés par la futilité de quêtes inatteignables, si j’ai bien compris – soit si bien servi par les péripéties qu’il fait subir à ses personnages.

Trop fou pour moi, donc, mais ça ne veut pas dire que d’autres ne l’apprécieront pas : quelques opinions plus enthousiastes ici, ou .

Dmitri Lipskerov

Né en 1964, auteur de plus d’une douzaine de romans dont Le dernier rêve de la raison est aussi traduit aux Editions du Revif, Dmitri Lipskerov vit à Moscou.

Dmitri Lipskerov, Léonid doit mourir (2006). Trad. du russe par Raphaëlle Pache. Editions du Revif, 2014.

 


Vladimir Lortchenkov – Des mille et une façons de quitter la Moldavie

lortchenkov« Nous n’attendons pas grand chose des pays de l’ex-URSS. Nous savons que nous sommes une constellation de l’absurde. Et l’Ukraine est loin d’être le plus absurde. La palme nous revient à nous, la Moldavie. » Les mots sont du moldave Vladimir Lortchenkov, dans un éditorial publié dans le New York Times fin décembre 2013 où il appelait la Moldavie à devenir le 51e état des États-Unis. « Les Moldaves, comme les Américains, sont un peuple de la frontière. Ce n’est pas le but qui importe, mais le fait d’essayer. Nous comprenons peut-être l’absurdité de notre quête vers la terre promise européenne, mais nous ne pouvons pas nous en empêcher. »

Des côtés absurdes et irréductibles de la Moldavie, ainsi que de son potentiel humoristique et entreprenant, Lortchenkov en fait aussi la démonstration dans son très loufoque et divertissant Des mille et une façons de quitter la Moldavie, son premier livre à être traduit en français et récemment publié par les éditions Mirobole (qui m’ont envoyé ce livre et que je remercie).

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En lisant Des mille et une façons de quitter la Moldavie je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Chicken Run, ce film d’animation des créateurs de Wallace et Gromit, dans lequel des poules pondeuses destinées à l’abattoir tentent de s’échapper de leur poulailler industriel, menées par un coq vantard tombé là par hasard. On remplace le poulailler par la Moldavie, ce petit pays coincé entre l’Ukraine et la Roumanie ; les poules par les Moldaves (ceux qui ne sont pas encore partis) ; et le coq par, au choix, un paysan désabusé, un pope orthodoxe en croisade, et un amoureux inconditionnel de l’Italie, et nous voilà en plein dans le monde un peu délirant de Vladimir Lortchenkov.

Ah oui, l’Italie… le pays rêvé, l’Eldorado de tous ces Moldaves, principalement du petit village de Larga mais aussi d’ailleurs, prêts à tout pour accéder enfin à une vie prospère, loin de la terre pauvre et boueuse, du chômage et de la corruption de leur pays. Seulement, entre la Moldavie et l’Italie, il y a les frontières bien gardées de l’Union Européenne, la malhonnêteté des passeurs et des trafiquants d’organes, et la méfiance de tous les voisins qui encouragent les désirs d’Europe du pays sans vraiment vouloir lui délivrer le sésame.

Qu’à cela ne tienne, Séraphim, Vassili, Païssii, Voronine et les autres sont prêts à prendre les choses en main et là, tous les moyens sont permis. C’est là qu’on apprend que transformer un tracteur en avion, puis en sous-marin, relève du domaine du possible (pour le sous-marin, il suffit d’ajouter les pédales du vélo du voisin). On apprend aussi comment s’y prendre (ou pas) pour se greffer un rein de cochon, et quelques règles de curling, cette discipline olympique qui consiste à placer des pierres rondes dans un certain but. Ça se joue sur glace, apparemment, sauf quand on est Moldave et qu’il n’y a que des champs comme terrain d’entraînement (par curiosité je suis allée voir s’il y avait une équipe moldave de curling à Sotchi cette année. La réponse est non).

Esprits trop rationnels s’abstenir de cette lecture : Lortchenkov fait faire à ses personnages les tours et détours les plus abracadabrants, quoique quand même restant en général juste à la limite de la crédibilité. J’ai envie de penser qu’il met ici en avant les capacités de débrouillardise et d’innovations des Moldaves, qualités qu’ils ont sûrement eu le temps de cultiver dans leur petit coin de l’ex-URSS.

Avec son humour pince-sans-rire, Lortchenkov crée aussi des personnages attachants et singuliers malgré leurs côtés parfois macabres, tel ce Vassili qui rechigne à enterrer sa femme pendue, parce que son corps encore attaché à la branche est parfait pour faire sécher au vent les colliers d’ail. (Presque) tout le livre est comme ça, une succession d’idées, de personnages et de situations loufoques. Quelque fois j’ai eu l’impression que Lortchenkov inventait au fur et ô mesure et ça s’essoufflait un peu, mais seulement pour repartir de plus belle ensuite.

Et il y a tous ces clins d’œil, ces petites blagues dispersées tout au long du livre, comme le tir dans les nuages pour éviter la pluie qui menace un meeting pro-européen (Putin en aurait-il pris de la graine ?), ou l’histoire de l’apprenti ethnologue envoyé parmi les paysans et qui croit entendre de la bouche de l’un d’entre eux une version préservée au long des siècles du mythe de « Cerescu », « Persika » et « Plutonescu ». J’en viens presque à regretter de ne pas être moldave, tant il doit y avoir de références (politiques, sociales, culturelles) qui m’échappent.

Mais ça serait vraiment la seule raison de le regretter, parce qu’à en croire Séraphim et compagnie, il n‘y a vraiment pas grand chose d’attrayant en Moldavie. Après, il y a sa littérature et ça, heureusement, ça s’exporte.

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Né en 1979, Vladimir Lortchenkov est un journaliste et écrivain moldave d’expression russe.

Vladimir Lortchenkov, Des mille et une façons de quitter la Moldavie (Vse tam budem, 2008). Trad. du russe par Raphaëlle Pache. Mirobole Éditions, 2014.