Un retour en chroniques sur les nouvelles traductions (ou rééditions) de cette année

Cette année est probablement celle où j’aurai chroniqué le plus de nouvelles traductions – ou rééditions – de livres en provenance d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans.

Je n’oublie pas les livres plus anciens ni les explorations dans les fonds inépuisables et pleins de surprises de ma bibliothèque préférée (à Budapest, l’Országos Idegennyelvű Könyvtár, la Bibliothèque Nationale des langues étrangères), cependant c’est agréable de pouvoir aller plus loin, dans la présentation de ces nouvelles publications, que les très brefs résumés que je fais dans mes récapitulatifs mensuels des nouvelles publications.

On s’approche à grands pas de la fin de l’année, c’est l’occasion idéale pour revenir sur ces nouveautés qui ont peut-être déjà été oubliées ou perdues parmi tous les livres publiés au cours de cette année bizarre.

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Barbara Klicka – Sanatorium

Cette chronique constitue le premier volet de ma courte séquence autour du thème des vies « normales » dans des endroits « à part ». Il s’agit du roman Sanatorium, de la poète, dramaturge et romancière polonaise Barbara Klicka, dont l’œuvre « interroge la frontière entre l’intime et le public tout en questionnant le désir et la notion de norme » (éditions Intervalles, 2021).  

Je m’assieds sur le sol froid. Dans tout l’établissement, c’est le seul coin de granito qui ne soit pas recouvert d’un tapis, me dis-je et, aussitôt, j’ai honte. Sans doute du mot « établissement ». C’est ce que dit la dame blonde à la réception, mais aussi les dames à la cantine, ainsi que le personnel soignant, qu’on appelle ici « le personnel soignant », et moi, je me mets à penser avec ces mots-là. Encore pourrait-il m’arriver des choses plus graves. Par exemple, penser à cet endroit-là avec un terme réservé aux établissements qu’on ne peut pas quitter facilement, aux établissements où des corps touchent impunément d’autres corps. Ce qui, dans le sens inverse, ne marcherait absolument pas. Je m’adosse prudemment contre le mur moutarde, j’allonge les jambes devant moi.

Kama entretient un rapport particulier avec les sanatoriums. Malade depuis l’enfance, elle y a passé de longues périodes évoquées dans quelques chapitres insérés dans le corps principal du roman. A 33 ans, elle y retourne pour « toute la saison », envoyée par une commission de la sécurité sociale polonaise.

– C’est le ZUS qui m’envoie. Pour que je puisse continuer à toucher la pseudo-pension qui m’a été accordée après l’opération, je dois passer par une rééducation règlementaire. Et un médecin réglementaire doit l’attester, dans un établissement public. C’est une sorte d’extra à cette pseudo-pension, dis-je. Si je ne venais pas ici, ils me retireraient mon allocation.

– A juste titre, dit Beata sur un ton dont il résulte clairement que ce serait à juste titre.

Le choix du cadre est presqu’aussi soigné que s’il s’agissait d’un roman détective mené entièrement dans un espace en huis-clos : nous arrivons dans ce sanatorium de Ciechocinek avec Kama à la première page et, à la dernière, 120e page de ce mince roman, nous nous apprêtons à le quitter avec elle ; par ailleurs, faire de Kama une curiste sous contrainte administrative permet à l’auteure d’évacuer la question de qui est Kama, lorsqu’elle n’est pas en cure. Ainsi, hormis quelques références à un frère, à un ex-mari, et à un appartement exigu, Kama nous apparait comme sortie de l’ouate, dénuée de tout bagage hormis la valise trop lourde qu’elle traîne à son arrivée, et son expérience de la vie en sanatorium qui façonne sa personnalité.

C’est sur cette personnalité, sur ce regard mêlant ironie malicieuse, gaucherie et défiance, que repose Sanatorium. En surface, il ne s’y passe pas grand-chose : repas en commun, traitements selon le programme établi, promenades occasionnelles en ville. Ce que Kama commente – ce qui intéresse l’auteure – c’est l’étrangeté de cet univers clos, et les normes, rituels et hiérarchies qui s’y sont générées et que « personnel soignant » et curistes s’imposent. C’est peut-être là aussi que les chapitres sur l’expérience d’enfance de Kama au sanatorium apportent leur sens au roman : qu’il s’agisse d’enfants dirigés par des adultes, ou d’adultes dirigés par des adultes, on y vit cette même perte de contrôle sur son rythme quotidien et sur les personnes qu’il faut côtoyer, cette même instauration de règles régies par une logique entièrement institutionnelle (ou parfois simplement arbitraire), cette même vulnérabilité du corps et de l’esprit.

Est-ce que je devrais l’appeler par son petit nom, Mariuszek, quand je pense à lui ? Est-ce que c’est ce qu’il faudrait faire ? Je dois mettre ce café en perspective, me dis-je, il faut prévoir toutes les variantes de mouvements dans ce petit jeu, il faut tout envisager.

Heureusement, Kama ne se laisse pas désarçonner par tout ça – nous le savons parce que tout le roman est à la première personne, au fil de ses pensées et de ses commentaires sur ses stratégies pour faire face à telle ou telle situation potentiellement désagréable. Surtout, elle, et à travers elle sa créatrice Barbara Klicka, sont des fines observatrices des conversations – saugrenues, égoïstes, mesquines, solitaires – , ce qui apporte une dimension tout à fait savoureuse à ce personnage et à notre séjour, avec elle, dans ce Sanatorium. L’épisode du petit-déjeuner autour des œufs durs, et du duel silencieux entre Kama et ses deux congénères beaucoup plus âgées, m’a paru particulièrement drôle et bien mené.  

Elle s’arrête, me tend la main.

– Beata, enchantée. Comme tu avais l’air plus jeune que moi, j’ai pensé que tu deviendrais mon amie. Tu vas voir, les amies plus jeunes, ici, c’est quelque chose de très précieux.

Je pense : je ne vais pas m’enfuir, j’ai une grosse valise. Je pense : On m’a interdit de courir. Je pense : Ma seule certitude, c’est qu’elle sait de quoi elle parle, alors puisqu’elle sait, tends-lui la main et présente-toi poliment.

Barbara Klicka, Sanatorium (Zdrój, 2019). Traduit du polonais par Nathalie Le Marchand. Editions Intervalles, 2021.

Avec cette chronique, je participe à l’excellente initiative « Voisins voisines » consistant à mettre un coup de projecteur sur la littérature européenne contemporaine.

La chronique suivante nous emmènera à Tbilissi en Géorgie, dans un quartier où « il n’y a rien d’intéressant à voir, ni bâtiments historiques, ni fontaines, ni monuments aux plus grandes réalisations de notre société ».


Elle approche à grands pas, que nous apportera-t-elle donc ?

Je parle de la rentrée littéraire, bien sûr. J’ai passé au peigne fin les nouvelles publications des semaines à venir afin d’en extraire ce qui m’intéressait le plus – les livres de, ou sur, l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans. Voici donc une poignée de livres, traduits du bulgare, du croate, du hongrois, du polonais, du roumain, du slovène, du tchèque … et aussi de l’anglais, du russe et de l’allemand.

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Trois chroniques de la rentrée littéraire (collections printemps et automne 2020)

Après mes escapades du côté du Bélarus et de sa littérature, des nouvelles parutions du mois d’octobre, des prix littéraires et notamment du prix INALCO (avec aussi un entretien avec ses fondatrices, et un autre avec sa lauréate 2020 Chloé Billon), il est temps de m’attaquer aux romans de la rentrée littéraire de mars et de septembre. Ceux-ci se sont accumulés sur mon étagère, menaçant de s’effondrer sur mon clavier si je ne me dépêche pas d’en parler.

Quels sont ces romans ? Je ne veux pas tout dévoiler aujourd’hui, et je vais donc me contenter de dire : a) qu’ils sont parus dans leur langue d’origine entre 2014 et 2018, b) que le premier et le deuxième abordent le monde contemporain de manière très différente l’un de l’autre, c) que le deuxième et le troisième se déroulent à une centaine d’années l’un de l’autre mais qu’ils sont publiés par la même maison d’édition, et d) qu’il n’y a aucun point commun entre le premier et le troisième.

Pour en savoir plus, rendez-vous cette semaine et la semaine suivante !


Le Journal de Márai: une conversation avec sa traductrice Catherine Fay

« Je suis né écrivain, c’est tout ; un jour, semble-t-il, il faut accepter ce destin avec toutes les conséquences qu’il suppose. » (Sándor Márai, 1943)

Ecrivain reconnu de l’entre-deux-guerres en Hongrie, auteur de nombreux romans et nouvelles, de pièces de théâtre et de chroniques journalistiques, Sándor Márai entame en 1943 l’écriture d’un journal qu’il tiendra jusqu’à peu avant sa mort en 1989. La Hongrie est alors relativement épargnée par la guerre, mais l’alignement de plus en plus étroit du régime de l’amiral Horthy puis des Croix fléchées avec les idées et les pratiques fascistes poussent l’écrivain à opter pour le silence public.

Les éditions Albin Michel publient ce mois-ci en traduction française le premier volume du Journal, qui rassemble sur 540 pages une sélection des entrées des quatre volumes de l’édition complète hongroise pour la période 1943-1948. A travers les notes prises au fil des jours de la guerre, de la libération puis de la mise en place du nouveau régime communiste, apparaissent non seulement quelques facettes de l’homme derrière l’écrivain, mais aussi un portrait d’un pays et d’une société en prise avec ses démons.  Retour, avec sa traductrice Catherine Fay, sur la genèse du Journal et sur sa traduction française.

Cet article est d’abord paru dans Le Courrier d’Europe centrale.

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Actualités du mercredi : quelques rencontres et quelques articles en accompagnement de la rentrée littéraire

Je reprends mes habitudes du mercredi, en vous apportant quelques actualités concernant la littérature d’Europe centrale et orientale. Au programme d’aujourd’hui, une sélection de liens dans lesquels des auteurs et autrices, des traductrices, et des médias parlent de littérature roumaine, polonaise, hongroise, bulgare, serbe et albanaise.

Par où commencer ?

Peut-être avec un livre de la rentrée littéraire qui semble emporter l’aval des critiques ces derniers temps, Solénoïde de l’écrivain roumain Mircea Cărtărescu. Les éditions Noir sur Blanc qui l’ont publié fin août en font la présentation sur leur site, mais sa traductrice Laure Hinckel en parle aussi dans cet entretien, ainsi que sur son site où elle publie ces jours-ci des extraits de son carnet de traductrice. Une plongée passionnante dans l’univers de l’auteur et les coulisses de la traduction ! Le magazine AOC publie aussi un extrait des 800 pages du roman (sur abonnement).

Et l’auteur dans tout ça ? Il sera à Vincennes demain, jeudi 19 septembre et à Paris le lendemain, vendredi 20 septembre, avant de se rendre à la Fondation Jan Michalski en Suisse dimanche 22 septembre, pour une série de rencontres (toutes les informations ici).

Autre lieu, autre auteur : la médiathèque Etienne Caux de Saint-Nazaire organise le jeudi 26 septembre une rencontre avec Wojciech Nowicki, écrivain polonais en résidence à la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs (MEET). Journaliste (il tient une chronique culinaire dans l’édition cracovienne du quotidien Gazeta Wyborcza et est l’auteur d’essais culinaires) et commissaire d’expositions photographiques (il est aussi co-fondateur en 2005 de la fondation Imago Mundi dédiée à la promotion de la photographie), il a été membre du jury polonais du Prix littéraire de l’Union européenne cette année.

Il est l’auteur en 2013 de Salki (Greniers ; lauréat du Prix Littéraire Gdynia dans la catégorie essais) : « Ce récit de nombreux voyages est autant une flânerie dans l’espace que dans le temps. Nowicki extraie du passé l’histoire de sa famille originaire des confins Est de la Pologne et victime des déplacements forcés de population à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. En relatant leurs souvenirs, leurs craintes et leurs griefs, il dépeint un tableau universel du déracinement, de la nostalgie et de la peur » (MEET). L’édition anglaise du livre le range aux côtés de Perec, de W.G. Sebald et de Kapuściński, et comporte un éloge d’un autre écrivain-voyageur, Andrzej Stasiuk. Si ce livre n’est pas (encore) traduit en français, on peut lire Nowicki en français dans l’ouvrage Ewa et Piotr publié l’année dernière aux éditions Noir sur Blanc, livre du photographe italien Lorenzo Castore dont Wojciech Nowicki a signé les textes.

Auteur du recueil de nouvelles La fièvre (publié en mars aux éditions Mirobole), le photographe et correspondant de guerre hongrois Sándor Jászberényi aime chroniquer en images sur son compte Instagram la ville du Caire, où il s’est installé. Sa traductrice française Joëlle Dufeuilly présentera le livre à l’Institut hongrois à Paris, le 25 septembre (détails ici). Télérama le présentait cet été dans leur Cercle Polar, une vidéo à retrouver ici.

L’INALCO accueille, le 23 septembre, une rencontre avec Dimana Trankova et Andrija Matić, auteurs de deux dystopies parues cet été : La caverne vide (traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov, aux Editions Intervalles) et L’Egoût (traduit du serbe par Alain Cappon, Serge Safran Editeur). La rencontre sera suivie d’une projection du film franco-bulgare Je vois rouge (qui, « au travers d’une quête personnelle et d’un récit familial, dévoile une partie de l’histoire de la Bulgarie et de la police politique du régime communiste », lit-on ici) et d’une table ronde sur les processus de lustration dans différents pays de l’espace post-communiste.

Pour terminer, une petite présentation du roman Le pays des pas perdus de l’écrivain albanais Gazmend Kapllani, à lire ou écouter sur France Culture (roman traduit du grec par Françoise Bienfait, paru aux éditions Intervalles en août).


Árpád Soltész – Il était une fois dans l’Est

Quand j’ai terminé ma lecture de la quatrième de couverture d’Il était une fois dans l’Est, des mots se sont assemblés dans mon cerveau et ont formé la pensée suivante : je me demande comment ça se termine, mais sûrement pas par un happy end. Il suffit pourtant de lire le roman pour se rendre compte que « happy », ici, est une notion toute relative.

C’est en fait par la fin que le livre commence, avec ses trois pages d’ouverture qui nous font assister en direct à l’explosion du juge Kešela, victime d’une bombe alors qu’assis dans les toilettes il lisait le quotidien local. Cette scène, chapeautée d’un « Dans l’Est, à présent », est suivie d’un fast backward qui nous projette « Dans l’Est, autrefois », c’est-à-dire une quinzaine d’années auparavant. C’est là, au grand carrefour devant l’hypermarché d’un coin paumé de l’Est de la Slovaquie, que débute l’action, lorsque Veronika, auto-stoppeuse qui fait plus que ses 17 ans, monte dans la voiture de Ďod’o dit Mammouth, et de Vasil’ le Russe aux yeux globuleux. C’est quelques kilomètres plus loin, dans l’appartement de banlieue où Veronika, violée, doit être vendue comme chair à prostitution à un gang kosovar, qu’un petit grain de sable vient s’insérer dans la mécanique prévue par Mammouth et le Russe : Veronika s’enfuit. Lire la suite »