Ivo Andrić – Omer pacha Latas

La quatrième de couverture présente les personnages d’Omer pacha Latas comme les figures d’un échiquier – la reine, le fou, la tour, les soldats… En repensant à ma lecture, je me suis rendu compte que j’y voyais plutôt un de ces grands tableaux des siècles passés, présentant un grand thème – un paysage, un passage de la Bible, une bataille entre deux armées – mais dont l’intérêt réside en fait dans les détails nichés sur les routes et dans les maisons.

Le grand thème, ici, serait l’arrivée en Bosnie d’Omer pacha Latas et de son armée, « un grand événement non seulement pour Sarajevo mais pour toute la Bosnie ». C’est au mois d’avril d’une année dont on apprend plus tard qu’il s’agit de celle de 1850 qu’arrive ce séraskier du sultan, « le « mouchir » (maréchal) Omer pacha.

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De l’Estonie à Jérusalem en passant par Paris et l’Afghanistan – Quelques questions à l’écrivain Tiit Aleksejev

Il y a quelques jours, j’ai proposé une chronique de Le pèlerinage : dans ce roman historique, l’écrivain estonien Tiit Aleksejev fait revivre la première croisade (1096-1099) à travers le personnage d’un de ses participants, l’énigmatique Dieter.

Intriguée par ce roman, le premier d’une trilogie, j’ai posé quelques questions à son auteur. Voici ses réponses, traduites de l’anglais. Notre entretien date de la fin du mois d’août, alors que l’armée américaine et ses alliés terminaient leur retraite précipitée d’Afghanistan : c’est une actualité qui a coloré certaines questions et réponses.

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[Roman historique] Véra Moutaftchiéva – Le prince errant

L’affaire Djem échauffa l’atmosphère du Vieux Monde ; on mit en œuvre des moyens inouïs, on engagea des intérêts énormes. La personne de Djem (en fait, bien peu savaient à quoi ressemblait cette personne, et nul ne voyait en elle un homme doué de vie, avec son destin, sa volonté et ses intentions) devint une sorte de possession commune.

(Seconde déposition de John Kendall, turcopolier de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, relative aux années 1485-1487)

Le début de Le pèlerinage, chroniqué récemment, coïncide avec le déroulement de la deuxième croisade, en 1148. Comme la première, comme les autres qui les suivront, cette deuxième croisade n’aura pas de succès durables : Jérusalem reprise aux « infidèles » en 1099 reste sous le contrôle des rois de Jérusalem, mais seulement jusqu’en 1187 lorsqu’elle tombe aux mains de la dynastie musulmane des Ayyoubides. En 1453, c’est au tour de Constantinople, capitale de l’empire byzantin, de passer sous contrôle musulman, cette fois-ci sous la forme de l’empire ottoman.

Les premières pages de Le prince errant se déroulent en 1481, trente ans après ce clou enfoncé dans le cercueil des croisades, et les dernières pages, en 1499. Comme dans Le pèlerinage, on y trouve imbriqués « l’Orient » et « l’Occident », deux termes qui s’avèrent recouvrir des réalités bien plus hétérogènes. Autre parallèle entre le roman estonien (2010) et Le prince errant, roman bulgare de 1967 : le jeu avec les voix et les narrateurs, chacun des deux romans prenant le contre-pied des chroniques officielles afin de faire entrer en scène des voix mineures ou dont l’Histoire n’a pas toujours retenu le nom.

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Osvalds Zebris – A l’ombre de la Butte-aux-coqs

Cet été, ma série de romans historiques m’avait emmenée en Estonie, vers le début du XXe siècle : c’était alors une province de l’empire russe ; de Saint Pétersbourg émanait le pouvoir ultime, de là partaient également les ordres pour anéantir toute revendication telle que celle qui est au cœur du superbe roman Le fou du tzar.

Maintenant, c’est vers la Lettonie voisine que je me dirige avec A l’ombre de la Butte-aux-Coqs. L’action s’y déroule une centaine d’années après celle de Le fou du tzar, donc dans les premières années du XXe siècle, mais on y retrouve des éléments similaires, avec d’une part des communautés rurales traditionnelles dont s’est en partie extrait le personnage principal, et d’autre part des aspirations politiques réprimées par l’appareil de contrôle du tsar. Un autre parallèle intéressant, entre ces deux livres sinon tout à fait différents, concerne le narrateur : dans les deux cas, ils sont issus du monde paysan, mais ils s’en sont éloignés après être passés par l’école (tout le monde n’y a pas encore accès) ; mais là où Jakob Mettich se tient à l’écart des discussions politiques par choix, Rūdolfs, le narrateur d’A l’ombre de la Butte-aux-coqs, se retrouve mêlé à l’action, plutôt parce que les circonstances l’y ont poussé que parce qu’il le souhaitait vraiment. Lire la suite »


Jaan Kross – Le fou du Tzar

Voici le troisième et dernier épisode de ma série d’été sur les romans historiques d’Europe centrale et de l’Est. L’excellent Katarina, le paon et le jésuite nous a fait traverser l’Europe centrale du XVIIIe siècle. Felix Austria nous a emmenés dans la Galicie de l’année 1900, et j’étais moins enthousiaste.

Avec Le fou du Tzar, c’est dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’Estonie, au début du XIXe siècle, que je vous propose de m’accompagner. J’avais décrit le roman historique comme une « lecture plaisir » : ce roman en est une excellente illustration. Lire la suite »


Sofia Andrukhovych – Felix Austria

Voici, après l’excellent Katarina, le paon et le jésuite, le deuxième épisode de ma série d’été consacrée au roman historique sous ses différentes formes. Felix Austria nous emmène dans la Galicie multiethnique du tout début du XXe siècle.

Je suis toujours à l’écoute de vos suggestions de romans historiques venant d’Europe centrale de l’Est et des Balkans (hors Russie et pays germanophones). Pour en savoir plus, c’est par ici. Lire la suite »


Drago Jančar – Katarina, le paon et le jésuite

Pour ce premier épisode de ma série d’été consacrée aux romans historiques, voici Katarina, le paon et le jésuite, un petit pavé très réussi qui nous emmène dans l’Europe et l’Amérique latine du XVIIIe siècle, en compagnie d’un mélange de pèlerins, de Jésuites et d’armées impériales moins improbable qu’il n’en a l’air.

Je suis toujours à l’écoute de vos suggestions de romans historiques venant d’Europe centrale de l’Est et des Balkans (hors Russie et pays germanophones). Pour en savoir plus, c’est par ici. Lire la suite »


Quelques romans historiques pour l’été (+ appel à suggestions !)

Ces derniers temps, l’Histoire avec un grand « H » a été très présente dans les romans que j’ai lus : surtout l’histoire du XXe siècle, dont la noirceur a davantage marqué l’Europe de l’Est et des Balkans que l’Europe de l’Ouest. Pourtant des livres aussi différents que Sonnenschein de Daša Drndić et Le livre des chuchotements de Varujan Vosganian ne sont pas des romans qu’on peut qualifier d’ « historiques », à mon avis.

Pourquoi ? En y réfléchissant, je me suis dit que c’est parce que dans le mélange d’histoire et de fiction qui fait ces romans, les faits et événements de l’Histoire forment un arrière-plan essentiel, sans lequel les personnages ne peuvent pas exister. Il y a un propos (la mémoire, la culpabilité, la perte…), qui est indissociable de cet arrière-plan. Dans le cas de Le livre des chuchotements, c’est aussi parce que le livre est, de bout en bout, un témoignage personnel et familial, qui pourrait passer pour de la fiction mais qui n’en est en fait pas.

Les grands romans historiques français ou d’ailleurs – ceux d’Alexandre Dumas, de Walter Scott, d’Umberto Eco par exemple – fournissent une autre piste : on tourne facilement les pages de ces (souvent gros) romans, parce qu’il y a un souffle épique, parce qu’on est transporté dans une histoire ancienne où c’est finalement le romanesque qui prime, une histoire où même les événements les plus lugubres sont trop lointains pour nous toucher personnellement.

Pourtant, on peut se demander si les auteurs de ces romans historiques sont toujours guidés par le plaisir de leurs lecteurs (et celui de l’argent gagné grâce à eux) ? Peut-être est-ce parfois pour eux une manière de s’évader de leur environnement matériel ou politique ou, au contraire, peut-être leurs livres sont-ils une manière déguisée de commenter leur actualité, tout en passant au travers des mailles de la censure ?

En tout cas, le roman historique est en général pour moi encore plus que d’habitude une lecture-plaisir, et je ne suis sûrement pas la seule à en mettre tout en haut de la pile (avec les livres autour du voyage) lorsqu’arrivent les vacances d’été. C’est ce qui est au programme pour mes trois chroniques à venir : Katarina, le paon et le jésuite de Drago Jančar, Felix Austria de Sofia Andrukhovych, et Le fou du tzar de Jaan Kross. Un roman slovène, un ukrainien et un estonien, publiés entre 1978 et 2014, et qui nous emmènent respectivement au XVIIIe, au tournant du XXe, et au XIXe siècles.

On trouve déjà quelques romans historiques sur mon blog :

Dans Le Passage de Vénus, de Róbert Hász, par exemple, on suit le Jésuite János Sajnovics au cours de son voyage dans une Europe du XVIIIe siècle déchirée par les rivalités religieuses et politiques. Il accompagne un scientifique de renom, Maximilianus Hell, dans l’île nordique de Vardø, où ils ont été dépêchés par Marie Thérèse afin d’observer « le passage de Vénus » devant le Soleil, qui doit permettre de calculer la distance entre la Terre et le Ciel. (Traduit du hongrois par Chantal Philippe. Viviane Hamy, 2016. Retrouvez ma chronique sur ce lien).

Dans La Pyramide, d’Ismail Kadaré, c’est l’Egypte des Pharaons qui fournit l’arrière-plan avec ce roman sur la construction d’une pyramide derrière lequel se cache un discours sur les stratégies des régimes totalitaires pour contrôler leurs populations et leurs ressources. (Traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni. Fayard, 1992. Retrouvez ma chronique sur ce lien).

Dans Moi, Anne Comnène, de Vera Moutaftchiéva, nous voilà au cœur de l’empire byzantin, aux XIe et XIIe siècles, aux côtés d’une vraie femme de pouvoir, femme de lettres, et fille d’empereur (dont elle a fait l’histoire apologique dans l’Alexiade). Au sein du palais comme en dehors, les conflits sont nombreux, qu’ils portent sur les questions de succession ou qu’il s’agisse de faire face aux armées ottomanes et aux croisés. (Traduit du bulgare par Marie Vrinat. Sofia : Gutenberg, 2007. Retrouvez ma chronique sur ce lien).

Et vous, comment définissez-vous le roman historique ? Avez-vous des romans historiques d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans (hors Russie et pays germanophones) à recommander ?