Tatiana Tibuleac – L’été où maman a eu les yeux verts

tatianaTibouleac_pour-WEBLes romans d’Europe centrale et orientale que je lis, qui sont en majorité des livres traduits en français, ont en général le point commun qu’ils sont ancrés dans un « quelque part » : une ville, une région, un pays d’Europe centrale ou orientale. Le roman de Tatiana Tibuleac, assez nouveau puisqu’il a été publié en Roumanie en 2017, entre dans une catégorie tout à fait différente: certes, ses personnages viennent « de l’Est », d’une famille polonaise, mais le narrateur n’a jamais mis les pieds en Pologne, a grandi dans un quartier populaire de Londres, et s’apprête à passer un été dans un village anodin du nord de la France.

Au début, c’est un peu dépaysant, car je m’attendais à voir apparaître un lien avec la Roumanie, lien qui en fait n’émerge pas du tout si ce n’est que le livre montre une famille déracinée, issue « de l’Est », mais qui finalement aurait pu venir d’un peu n’importe où. Dépaysant donc quand, comme moi, on a trop facilement la tentation de supposer qu’un livre d’une auteure roumaine doit parler de la Roumanie (bien sûr, je schématise). C’est plutôt une bonne chose de voir paraître en France ce roman d’une auteure qui a réussi à s’affranchir des catégories géographiques et des préconçus sur les sujets qu’une auteure venant de telle zone géographique peut traiter.

Sur la base du sujet, d’ailleurs, il n’est pas du tout sûr que j’aurais lu ce livre si ce n’avait été qu’il m’a gentiment été proposé par les éditions des Syrtes. Au début, et y compris à la lecture des premières pages, je n’étais pas convaincue que cela allait me plaire : une histoire d’adolescent d’aujourd’hui, en plein conflit avec sa mère, avec en plus une narration à la première personne qui suinte la haine et un cynisme assez malsain…

Pour bien marquer qu’elle était née ce jour-là, maman avait fait un gâteau à la crème et acheté une dizaine de canettes de bière. Je lui ai dit, non sans un malin plaisir, que je ne lui avais apporté aucun cadeau. Elle m’a répondu qu’elle ne s’en offusquait pas. J’enviais sa capacité à ignorer les choses évidentes. Je la haïssais, papa la haïssait, sa seule amie la vendeuse la haïssait.

Je le dis d’emblée avant de faire fuir qui que ce soit : il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour abandonner mes préjugés. Au fil des pages, au fil d’un premier et ultime été en tête à tête avec sa mère, cet adolescent se révèle, l’écriture se transforme, et la haine cède le pas à une luminosité douce-amère.

Moins bien loti que d’autres, marqué par son histoire familiale et par la perte, beaucoup trop jeune, de sa sœur adorée, Aleksy déborde à sa façon de sentiments trop longtemps réprimés, et dont l’expression se fait souvent dans la violence. Cet été avec sa mère, il l’a accepté non sans un sérieux marchandage : en contrepartie, il aura la voiture, et des papiers falsifiés pour pouvoir la conduire.

J’ai dit oui, mais il ne faut pas qu’elle me prenne pour un pigeon. Je l’ai d’abord obligée à jurer sur l’icône toute neuve de grand-mère que je lui ai tendue, pour que la Sainte Vierge la regarde dans le blanc des yeux. Ensuite, après avoir réfléchi, je l’ai contrainte à écrire tout cela de sa propre main, à signer deux fois, sur la date et sur l’année, pour qu’elle ne me roule pas en prétendant, par exemple, qu’elle avait une autre année en vue. Plus tard, après qu’elle eut signé, je lui ai tout relu des dizaines de fois et elle semblait réglo.

Malgré toutes ces précautions, ce tête-à-tête forcé apportera pourtant à Aleksy quelque chose qu’il n’aurait jamais supposé être possible : l’amour, la compréhension, le pardon.

Des fragments éparpillés au fil du livre, interrompant de plus en plus régulièrement le déroulé de cet été inhabituel au fur et à mesure qu’il touche à sa fin, révèlent que c’est maintenant un adulte, devenu peintre reconnu, qui parle de cette enfance et, surtout, de cet été au cours duquel une vie prend fin et une autre se métamorphose. L’écriture aussi change : toujours âpre, toujours marquée par le choc des mots et des images, elle quitte insidieusement sa carapace de haine pour se faire le véhicule d’une tendresse encore imprégnée par l’habitude de l’humour grinçant.

Ce très court roman (168 pages dans la version française) entrouvre aussi quelques portes vers les autres personnes qui font la vie d’Aleksy : ses amis Jim et Kalo, Karim le vendeur, Moïra dont la présence à peine esquissée illumine aussi à sa manière les dernières pages du roman. Tout cela fait de L’été où maman a eu les yeux verts un beau premier roman, à la fois très équilibré et très naturel (mais juste un peu desservi par la couverture qui me paraît plutôt enfantine par rapport au livre), et donc une belle découverte.

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L’été où maman a eu les yeux verts est le premier roman traduit en français de Tatiana Tibuleac, également auteure d’un recueil non-traduit de « Fables modernes ». Née à Chisinau (République de Moldavie), longtemps journaliste dans l’audiovisuel en Roumanie, elle est à en juger par le nombre d’articles et d’interviews en roumain une personnalité reconnue de la sphère culturelle roumaine. Dorénavant installée à Paris, elle y travaille dans la communication.

Tatiana Tibuleac, L’été où maman a eu les yeux verts (Vara in care mama a avut ochii verzi, Editions Cartier, République de Moldavie, 2017). Trad du roumain par Philippe Loubiere. Editions des Syrtes, 2018.

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László Németh – Une Possédée

 

 

A l'écran comme sur papier, Nelly n'aimera jamais Sandor (Andrea Drahota et Ferenc Kállai dans le film de 1965).

A l’écran comme sur papier, Nelly n’aimera jamais Sandor (Andrea Drahota et Ferenc Kállai dans le film de 1965).

Difficile de ne pas penser à Thérèse Desqueyroux une fois la dernière page d’Une Possédée tournée : le décor est loin d’être le même, mais c’est presque la même voix de femme qui s’exprime, celle d’une femme qui raconte avec une précision lucide et dénouée d’émotion la déchéance morale d’un personnage hors du commun plongé dans l’enfer d’un mariage somme toute assez ordinaire.

« Possédée » dans le titre français, « dégoût » ou « écœurement » dans l’original hongrois – les deux versions font état d’une même facette de la vie conjugale de Nelly Karasz, qui ne se voit que comme possédée par un mari envers lequel elle ne ressent qu’aversion, tant physique que mentale.

Caractère renfermé, solitaire et travailleur, Nelly est l’unique fille d’un ancien régisseur d’un grand domaine aristocratique, récemment installé avec sa femme dans une ferme isolée dont on ressent vite qu’elle représente pour eux une certaine descente dans la pauvreté. Au cours d’un bal de Noël, Nelly s’attire sans le vouloir les attentions d’un étudiant ingénieur agricole du cru, Sandor Takaro, et c’est avec la visite de celui-ci à la ferme des Karasz pour leur souhaiter le premier de l’an que Nelly ouvre ses souvenirs de ses quatre ans de vie conjugale ratée.

Presque tout de suite, les grandes lignes des relations entre Nelly, Sandor et le monde alentour s’esquissent : jusqu’aux deux chiens de la ferme, tous aiment Sandor, charmés par sa personnalité loquace et enjouée, sa belle prestance et le bon parti que sa famille représente. Tous, sauf Nelly qui ne voit en lui que les fanfaronnades d’un homme qui se targe dès le début d’avoir décelé sous les abords de bogue de châtaigne de Nelly la femme idéale. Sûr de lui, l’homme proclame à tout venant que Nelly lui a fait un tel effet qu’il va enfin abandonner sa vie de conquêtes faciles ; auprès de Nelly, il clame qu’il ne se laissera pas tromper pas sa froideur qui, il en est certain, n’est que manière de cacher l’amour qu’il ne peut pas manquer de susciter. Bien plus tard, après avoir quitté son mari, Nelly décrira « l’amour » comme étant « le désir du plus vulgaire des deux d’avaler l’autre après l’avoir enduit de sa bave », et c’est de cette danse de crapaud menée par Sandor avec le soutien muet du village qu’il est question tout au long du roman.

En soi, Sandor est loin d’être un monstre, et Nelly le sait bien : bien qu’il soit un peu porté sur la boisson et préfère les belles paroles au travail, il aime Nelly à sa manière et ne la bat pas. Le quotidien de Nelly est probablement ni plus ni moins malheureux que celui des autres femmes du village, à la grande différence que Nelly, elle, ne se voit pas comme étant l’une des autres femmes du village. « Je suis une de ces créatures qui ne sont pas tout à fait humaines, Est-ce une supériorité ou une infériorité, la chose ne vaut pas la peine d’être discutée (…) Oui, j’estime qu’il est sacrilège se précipiter certains êtres dans la vie courante, uniquement pour les obliger à vivre normalement. »

J’ai vu en Nelly une femme en avance sur son temps mais emprisonnée par les coutumes et les valeurs de la société environnante (« les femmes comme les chevaux doivent être dressés. Et cela, dès le début. Alors l’ordre règne pour le restant de nos jours », dixit un ami de Sandor en visite) et d’une mère bigote. « Je voulais simplement te dire (…) que maintenant tu es soumise à ton mari et que tu lui dois obéissance en tout », tel est le message d’adieu de sa mère alors que Nelly juste mariée s’apprête à monter dans la calèche qui l’emmènera à Budapest pour son voyage de noces.

Nelly, elle, revendique le droit d’avoir le choix, le droit de mener sa vie comme bon lui semble, et surtout le droit de disposer de son propre corps. Tout cela, elle le fait à tâtons, hésitant entre préserver sa propre dignité en quittant son mari et sa fille, et gommer son identité au profit du chemin du devoir tracé par des femmes plus âgées qu’elle. C’est libérée du carcan des liens familiaux et grâce à son travail dans un nouvel hôpital de village qui lui procure paix intérieure et un regain d’amour-propre, que Nelly entame le journal qui remplit les pages d’Une Possédée.

C’est un très long journal (465 pages dans l’édition française) et Németh réussit à mettre au service de ce portrait de femme fière une écriture très belle et soutenue, sobre mais évocatrice. Lui-même médecin de campagne, il s’est probablement servi de son expérience des gens de la campagne pour faire ce récit des dessous d’un village ordinaire. Peut-être avait-il aussi quelqu’un de précis à l’esprit lorsqu’il décrit ces figures villageoises, du vieux pasteur qui « étirait les mots, les poussait d’un coup d’épaule ce qui lui donnait le temps de réfléchir » au sous-préfet dont « il semblait que le rembourrage des épaules de (son) vêtement ait été fait d’une quantité de mouchoirs semblables de sorte qu’il eut suffi de les tirer l’un après l’autre pour que l’homme fût réduit à un manteau flasque et vide. »

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Une Possédée est le troisième roman d’un cycle de quatre traitant d’aspects de la condition humaine : Deuil (1935, publié en français sous le nom Le Destin de Sophie Kurátor), Crime (1936), et Pitié (1965). D’autres romans, essais, pièces de théâtre et traductions viennent compléter la bibliographie d’un écrivain dont la carrière fut lancée à 24 ans avec une nouvelle qui lui valut de gagner le premier prix d’un concours lancé par l’influente revue littéraire Nyugat (Occident) en 1925. Parfois célébré (il gagne les prix József Attila, Kossuth et Herder en 1952, 1957 et 1965 respectivement), parfois condamné et censuré, László Németh meurt en 1975 et est peu connu en Hongrie aujourd’hui.

 

László Németh, Une Possédée (Iszony, 1949). Trad. du hongrois par P.E. Régnier, C. Nagy et L. Gara. Gallimard, 1963.